La Nouvelle Emma/27

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Traduction par anonyme.
Arthus Bertrand Libraire (3p. 20-34).
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CHAPITRE XXVII.


L’apparence du petit salon, lorsqu’elles entrèrent, était celle de la tranquillité même. Madame Bates, privée de ses occupations journalalières, sommeillait dans un coin de la cheminée, Frank Churchill, à une table près d’elle, travaillait à ses lunettes, et Jeanne Fairfax, qui leur tournait les dos, était à son piano. Quelqu’occupé que fût le jeune homme, il ne laissa pas de prouver à Emma combien sa présence lui était agréable.

« Quel plaisir pour moi, lui dit-il à voix basse, que vous soyez arrivée dix minutes plus tôt que je ne vous attendais. Vous me trouvez occupé à me rendre utile : dites-moi si vous croyez que je réussirai. »

« Comment, dit madame Weston, vous n’avez pas encore fini ? Vous ne gagneriez pas grand’chose à faire le métier d’orfèvre, si vous travaillez ainsi. »

« Je n’ai pas travaillé sans interruption, répliqua-t-il, j’ai aidé à mademoiselle Fairfax à mettre son piano d’aplomb. Il n’était pas ferme, à cause d’une inégalité dans le plancher. Vous voyez que nous avons mis des calles de papier sous un des pieds. Je vous sais bon gré (se tournant vers Emma) d’être venue ; je craignais que vous ne vous en fussiez retournée à la maison.

Il prit ses mesures pour qu’elle fût assise à côté de lui, et s’empressa de lui choisir les meilleures pommes, la pria de l’aider ou de lui donner des conseils sur son ouvrage, jusqu’à ce que Jeanne fût en état de se mettre au piano. Emma soupçonna que c’était l’état de ses nerfs qui l’avait empêchée de commencer plus tôt. Il n’y avait pas assez long-temps qu’elle possédait cet instrument pour s’en servir sans émotion : elle avait à se vaincre ; et Emma ne put s’empêcher de la plaindre de sa sensibilité, quelle qu’en fût la cause, et se résolut à ne plus l’exposer à la risée de son voisin.

Enfin Jeanne commença ; et quoique les premières barres fussent faibles, elle rendit graduellement justice ensuite à l’excellence de l’instrument. Madame Weston en avait été charmée auparavant, et le fut encore. Emma joignit ses louanges à celles de madame Weston ; et le piano, après un mûr examen, fut reconnu capable de devenir excellent.

« Qui que ce soit qui ait été employé par le colonel Campbell, dit Frank Churchill en donnant un coup d’œil à Emma, a très-bien choisi. J’ai beaucoup entendu parler de la délicatesse du goût du colonel Campbell, lorsque j’étais à Weymouth, et la douceur des premiers tons est évidemment ce qui plaisait à la société, ainsi qu’à lui. J’ose vous assurer, mademoiselle Fairfax, qu’il faut qu’il ait donné des ordres bien exacts, ou qu’il ait écrit lui-même à Broad-Wood. N’êtes-vous pas de mon avis ? »

Jeanne ne se retourna pas. Madame Weston lui avait parlé en même temps.

« Ce que vous venez de faire n’est pas honnête, lui dit Emma tout bas. Je vous ai parlé de mes soupçons imaginaires. Ne la chagrinez pas. »

Il fit un signe de tête en souriant, et eut l’air de n’avoir ni doute ni pitié. Peu après il recommença : « Que vos amis doivent goûter de satisfaction en Irlande, mademoiselle Fairfax ! Je suis persuadé qu’ils pensent souvent à vous, et fixent le jour où cet instrument vous parviendra. Pensez-vous que le colonel Campbell sache que vous en touchez à présent ? Croyez-vous qu’il ait envoyé une commission expresse, ou seulement générale quant au temps, et qu’il ait laissé le reste aux conjonctures et à la convenance ? »

Il s’arrêta. Elle n’avait pu s’empêcher de l’entendre ; elle répondit ainsi, avec un calme apparent :

« Jusqu’à ce que j’aie une lettre du colonel Campbell, je ne puis rien imaginer de certain ; je n’ai que des conjectures. Quelquefois on en fait de vraies, et quelquefois de fausses. — Je désirerais bien conjecturer le temps où j’aurai solidement fixé le rivet. Que de sottises on dit parfois en travaillant, n’est-ce pas vrai, mademoiselle Woodhouse ? Les véritables ouvriers ne causent pas en travaillant ; mais ceux de mon espèce, s’ils entendent une parole. — Mademoiselle Fairfax n’a-t-elle pas parlé de conjectures ? Ah ! le voilà fixé. Madame Bates (se tournant vers elle), permettez-moi de vous rendre vos lunettes ; elles sont réparées pour le présent. »

La mère et la fille le remercièrent de tout leur cœur ; et, pour échapper à la dernière, il s’approcha de mademoiselle Fairfax qui était encore au piano, et la pria de jouer.

« Vous seriez bien aimable, dit-il, si vous vouliez jouer une des valses que nous dansâmes hier. Vous n’en avez pas joui comme moi ; vous avez paru fatiguée pendant toute la danse. Je pense que vous fûtes bien aise qu’elle cessât ; mais j’aurais donné tout au monde pour une demi-heure de plus. »

Elle joua.

« Oh ! quelle félicité, s’écria-t-il, que celle d’entendre un air qui a fait une fois notre bonheur ! Si je ne me trompe, cet air a été joué à Weymouth. Elle le fixa un instant, rougit beaucoup, et joua autre chose. Il prit des cahiers de musique qui étaient sur une chaise près du piano, et se tournant du côté d’Emma, dit :

« Voici de la musique tout à fait nouvelle pour moi. La connaissez-vous ; Cramer, et voici une kirielle de mélodie irlandaise. De ce côté, on pouvait s’y attendre. Tout cela a été envoyé avec l’instrument. N’admirez-vous pas comme moi les soins recherchés de ce bon colonel Campbell ? Il savait que mademoiselle Fairfax ne pouvait trouver de musique ici. J’admire surtout cette attention, on voit qu’elle part du cœur. Rien de fait à la hâte, rien d’incomplet. Une véritable affection a seule présidé à tout. »

Emma, tout en s’amusant, eût désiré qu’il fût un peu plus réservé ; et lorsqu’en jetant un coup d’œil sur Jeanne Fairfax, elle aperçut que malgré l’incarnat de ses joues, elle souriait gracieusement ; pensant que ce sourire annonçait un plaisir secret, elle ne se fit point un scrupule de s’être divertie, ni aucun remords envers Jeanne.

Il lui apporta toute la musique, ils la regardèrent ensemble.

Emma profita de l’occasion pour lui dire à l’oreille.

« Vous parlez trop clairement, elle doit vous entendre. »

« Je m’en flatte. Je désire qu’elle m’entende, je n’ai aucune espèce de honte de mes intentions. »

« Moi, au contraire, je suis presque honteuse, je suis fâchée que cette idée me soit passée par la tête. »

« J’en suis enchanté, et surtout de ce que vous me l’ayez, communiquée. J’ai maintenant la clef de sa conduite, de ses regards extraordinaires. C’est elle qui doit être honteuse ; si elle agit mal, elle doit le sentir. »

« Je crois qu’elle le sent déjà. »

« Il n’y a pas beaucoup d’apparence. En ce moment, elle joue Robin-Adair, son air favori. »

Peu après, mademoiselle Bates passant près de la fenêtre, aperçut à quelque distance M. Knightley à cheval ; M. Knightley ! Il faut que je lui parle, s’il est possible, il faut que je le remercie. Je n’ouvrirai pas cette fenêtre de crainte que vous n’attrapiez du froid ; mais j’irai dans la chambre de ma mère ; je suis persuadée qu’il entrera, quand il saura qui nous avons ici. Quel plaisir de vous réunir tous ! Quel honneur pour notre petite habitation !

Toujours parlant, elle entra dans la chambre voisine, ouvrit la fenêtre, et se fit remarquer de M. Knightley ; et la conversation qui s’ensuivit entr’eux fut entendue aussi distinctement par ces dames, que si elle eût eu lieu dans l’appartement.

« Comment vous portez-vous ? Comment vous portez-vous ? Fort bien, je vous remercie, grand merci pour la voiture. Nous sommes arrivées à temps, ma mère nous attendait. Ayez la bonté d’entrer, faites-nous cette faveur, vous trouverez ici quelques amis. »

Ainsi commença mademoiselle Bates, et M. Knightley résolut à son tour de se faire entendre, car il dît d’un ton élevé à son ordinaire :

« Mademoiselle Bates ! Comment se porte votre nièce ? »

« Je viens m’informer de la santé de toute la famille, mais particulièrement de celle de votre nièce. Comment se porte mademoiselle Fairfax ? J’espère qu’elle ne se sera pas enrhumée hier soir. Comment va-t-elle aujourd’hui ? Dites moi comment elle se porte. »

Mademoiselle Bates fut obligée de répondre à toutes ces questions avant qu’il lui permît de parler d’autre chose : ce qui divertit beaucoup ceux qui les écoutaient ; madame Weston jeta sur Emma un coup d’œil significatif. Mais d’un signe de tête, elle lui fit connaître qu’elle persistait dans son incrédulité.

« Que d’obligations nous vous avons pour la voiture, reprit mademoiselle Bates. »

Il l’arrêta court.

« Je vais à Kingston, puis-je vous y rendre quelques services ? »

« Oh ! Dieu, vous allez à Kingston ?

« J’ai ouï dire à madame Cole qu’elle avait besoin de faire venir quelque chose de Kingston. »

« Madame Cole peut y envoyer un domestique. Puis-je vous y rendre quelque service ? »

Non, je vous remercie ; mais entrez. Qui croyez-vous que nous ayons ici ? Mademoiselle Woodhouse et mademoiselle Smith, qui nous ont fait le plaisir de venir entendre le piano. Faites mettre votre cheval à la Couronne, et entrez. »

« Il hésita un moment, bien pour cinq minutes. »

« Et nous possédons aussi madame Weston et M. Frank Churchill. Quel plaisir ! Tant d’amis. »

« Non, pas à présent, je vous rends grâce. Je ne puis perdre deux minutes. Il faut que je me rende à Kingston le plus tôt possible. »

« Oh ! entrez, on sera si heureux de vous voir. »

« Non, non, votre chambre est assez remplie. »

« Je viendrai vous voir un autre jour, et entendre le piano. »

« Que j’en suis fâchée. Oh ! monsieur Knightley, quelle belle assemblée que celle d’hier au soir. Avez-vous jamais vu un si beau bal ? Mademoiselle Woodhouse et M. Frank Churchill : je n’ai jamais rien vu de pareil. »

« Oh ! En vérité très-agréable. Je ne puis en dire moins, car je suppose que mademoiselle Woodhouse et monsieur Frank Churchill entendent tout ce que nous disons. Et (élevant encore plus la voix) je ne vois pas pourquoi vous ne parleriez pas de mademoiselle Fairfax ; je pense qu’elle danse très-bien. Quant à bien jouer une contredanse, madame Weston surpasse tout ce qu’il y a de mieux en Angleterre. Maintenant si vos amis ont de la reconnaissance, ils doivent dire assez haut, quelque chose de poli sur vous et moi, mais je n’ai pas le temps de l’entendre. »

« Un moment, M. Knightley. Nous avons été si choquées Jeanne et moi au sujet de ces pommes. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Nous envoyer tout ce que vous en aviez. Vous m’aviez dit qu’il vous en restait beaucoup, et maintenant vous n’en avez pas une. Madame Hodges a bien raison d’être en colère. Larkins nous en parla hier. Vous n’auriez pas dû vous en priver. Ah ! il est parti. Il ne peut pas souffrir les remercîmens. Mais j’ai cru qu’il allait rester, et j’aurais eu tort de ne pas lui en parler. Bien. Rentrant dans la chambre, je n’ai pas réussi. M. Knightley ne peut s’arrêter, il va à Kingston. Il m’a demandé s’il pouvait nous rendre quelque service. »

« Oui, nous avons entendu ses offres obligeantes, et tout ce qui a été dit. »

« Oh ! sans doute, ma chère, vous le pouviez, car la porte de cette chambre était ouverte, et la fenêtre de l’autre, et M. Knightley parlait très-haut ; vous devez avoir tout entendu. Puis-je vous y rendre quelque service. Et quoi, mademoiselle Woodhouse ! vous voulez vous en aller ? Il n’y a qu’un instant que vous êtes ici ? »

Emma trouva qu’il était temps de regagner la maison ; la visite avait réellement été longue, et en regardant aux montres, on vit que la matinée était si avancée, que madame Weston et son cavalier, qui prirent aussi congé, ne purent accompagner les demoiselles que jusqu’aux portes d’Hartfield, avant de reprendre le chemin de Randalls.