La Péri (Gautier)

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Théâtre, Texte établi par Maurice DreyfousG. Charpentier (p. 279-292).
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LA PÉRI

BALLET FANTASTIQUE EN DEUX ACTES
(En collaboration avec M. Coralli)
MUSIQUE DE M. BURGMULLER


Représenté pour la première fois sur le théâtre de l’Académie royale de musique, le lundi 17 juillet 1843.




PERSONNAGES :

ACHMET. MM. Petipa.
ROUCEM. Barrez.
Élie.
UN MARCHAND D’ESCLAVES. Coralli.
LE PACHA. Ragaine.
UN EUNUQUE. Adice.
UN GEOLIER. Quériau.
LA PÉRI Mme C. Grisi.
NOURMAHAL, sultane favorite. Marquet, 1re
AVESHA. Pierson.

ACTE PREMIER

Le théâtre représente une salle du harem d’une riche architecture arabe. De chaque côté retombent des portières en tapisserie. Des fleurs sont placées dans de grands vases du Japon. Au fond, un jet d’eau pousse vers la voûte son filet de cristal. Sur le devant, à gauche du spectateur, est disposé un divan couvert d’une peau de lion. La scène est au Caire.


SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, les odalisques sont occupées à leur toilette, agenouillées ou assises sur des carreaux. Les unes entremêlent leurs longues nattes de sequins et de fils d’or, les autres teignent leurs sourcils et leurs paupières avec le henné ; celles-ci s’attachent des colliers, celles-là font voltiger le bout de leurs écharpes au-dessus de la pierre des parfums, afin de s’imprégner de la vapeur odorante. — La sultane favorite, Nourmahal, se regarde complaisamment dans un riche miroir soutenu par des esclaves. Le chef des eunuques, Roucem, va de l’une à l’autre, leur donnant des conseils, les engageant à redoubler de grâces et de coquetterie, et, joignant l’exemple au précepte, il minaude et prend des airs séducteurs ; car Achmet, le maître du sérail, semble ennuyé de ses plaisirs, et Roucem, ministre de ses voluptés, ne sait plus comment ranimer sa fantaisie distraite. Nourmahal elle-même, la belle Nourmahal, n’a plus de puissance sur le cœur d’Achmet.

SCÈNE II

Ommêyl, le marchand d’esclaves, vient proposer à Roucem de faire quelque acquisition pour le compte de son maître : il a justement une occasion charmante, quatre jolies femmes d’Europe capturées par un corsaire algérien, et qui ne sauraient manquer de flatter le goût délicat d’Achmet. Il y a une Française, une Allemande, une Espagnole, une Écossaise, toutes jeunes, toutes belles, toutes pleines de talents… Le sultan, le pacha, n’ont jamais rien eu de mieux dans leur harem. — Combien en veux-tu ? dit Roucem. — Très-cher, répond Ommêyl. — Le marché se conclut après une discussion animée et comique, dans laquelle Ommêyl tâche de faire valoir sa marchandise et Roucem de la déprécier.

SCÈNE III

Achmet paraît, appuyé languissamment sur l’épaule d’un esclave ; il a l’air perdu dans sa rêverie, et ne se mêle qu’à contre-cœur aux groupes et aux danses des odalisques. — Roucem, qui a voulu ménager à son maître une surprise agréable, fait sortir les nouvelles esclaves d’une tente formée par les odalisques, tenant des cachemires déployés. — L’Espagnole exécute un boléro, l’Allemande une valse, l’Écossaise une gigue, la Française un menuet. — Achmet, qui a paru d’abord prendre quelque plaisir à ces danses, retombe dans sa mélancolie. Achmet est un peu poëte : les voluptés terrestres ne lui suffisent plus ; il rêve des amours célestes, des unions avec les esprits élémentaires ; la réalité n’a plus d’attraits pour lui, et il demande à l’opium des extases et des hallucinations. — D’un geste, il congédie les femmes, même sa favorite Nourmahal, et ordonne qu’on lui apporte sa pipe. Roucem frappe des mains ; de petits nègres, bizarrement vêtus, entrent, apportant l’un la pipe à champignon de porcelaine, à bouquin d’ambre jaune ; l’autre, la boîte de filigrane d’argent, qui contient la pâte opiacée ; un troisième tient un flambeau de cire ; un quatrième l’aiguille d’argent, qui sert à déposer la pâte enflammée sur le champignon ; un cinquième s’agenouille pour supporter sur le coin de son épaule le poids de la pipe qui fatiguerait le maître. — Achmet aspire plusieurs gorgées de la fumée enivrante et ne tarde pas à tomber endormi sur la peau de lion qui recouvre le divan.

SCÈNE IV

L’opium agit sur le cerveau d’Achmet. Les contours des objets se confondent dans la chambre ; des vapeurs bleuâtres et rosées s’élèvent dans le fond, et en se dissipant, laissent apercevoir un espace immense, plein d’azur et de soleil, une oasis féerique avec des lacs de cristal, des palmiers d’émeraude, des arbres aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de perle, éclairé par une lumière transparente et surnaturelle.

SCÈNE V

Les Péris, fées orientales, sont groupées autour de leur reine dans des attitudes de respect et d’admiration. La reine des Péris est debout au milieu de sa cour prosternée. Une couronne d’étoiles brille sur son front ; des ailes nuancées d’or, d’azur et de pourpre, tremblent à ses épaules ; une gaze légère l’entoure d’un brouillard argenté. — Les Péris franchissent la limite qui sépare le monde idéal du monde réel, et descendent dans la chambre en voltigeant et en sautillant comme un essaim d’oiseaux lâchés. Elles passent toutes à côté du divan d’Achmet, qui semble toujours dormir profondément ; mais quand la reine des Péris vient s’incliner sur son front, il tressaille. Son cœur l’a reconnue : c’est elle qu’il rêvait. Il se lève et la suit dans le tourbillon capricieux de sa danse. Achmet cherche en vain à la saisir, elle lui échappe toujours, ou s’ils se réunissent, ce n’est que pour un instant, car la légèreté de la Péri ne lui permet pas de rester un instant en place. Elle voudrait attirer Achmet dans l’oasis fantastique qui rayonne au fond du théâtre, et comme Achmet, tout léger qu’il soit, n’a pas d’ailes et ne peut la suivre dans son royaume aérien, il faut qu’elle lui donne un talisman pour la faire descendre de l’étoile où elle demeure, lorsqu’il aura envie de la voir. — Usant de son pouvoir magique, la Péri ordonne aux fleurs des vases, placés sur des corniches, autour de la salle, de se détacher elles-mêmes de leurs tiges et de venir dans sa main composer un sélam ou bouquet mystérieux. Le bouquet achevé, la Péri ôte une étoile de sa couronne et la place au milieu des fleurs. — En baisant cette étoile, tu me feras apparaître. — Vraiment ? dit Achmet, qui doute encore. — Pour le convaincre, la Péri se cache un moment dans un grand vase de marbre, et quand Achmet porte le sélam à ses lèvres, elle jaillit subitement à ses yeux de l’autre côté de la salle, puis elle se retire après avoir jeté un tendre adieu au jeune homme étonné et ravi.

SCÈNE VI

La vision enfuie, Achmet se rendort. Roucem entre et le réveille. Le jeune homme, tout ému encore de l’apparition de la Péri, raconte à l’eunuque qu’il vient d’être visité par un être surnaturel, d’une beauté idéale, et qui répond à son amour. — Elle était là tout à l’heure, j’en suis sûr ! — Visions ! chimères ! dit Roucem. La fée est sortie de la fumée de votre pipe ; c’est l’effet de l’opium qui produit des extases. La Péri n’existe que dans votre imagination, mon cher maître ; ne pensez plus à cela, revenez à la raison, au vrai, au réel, qui a bien son prix. Vous possédez de belles esclaves, payées en bons et loyaux sequins d’or, une sultane favorite charmante ; aimez-la et ne cherchez pas à devenir l’amant d’une Péri. Ces sortes d’aventures finissent toujours mal.

SCÈNE VII

Achmet, à demi convaincu par Roucem, et doutant déjà de la vision, qu’il met sur le compte de l’opium, commande qu’on fasse revenir les femmes. Nourmahal, employant toutes les ressources de la coquetterie, réveille dans le cœur d’Achmet l’ancienne passion qu’il avait pour elle. Achmet, reconquis à la réalité, va pour jeter le mouchoir à Nourmahal ; mais la Péri qui, dès le commencement de cette scène, a reparu invisible pour tous, saisit le mouchoir, le jette à terre, le foule aux pieds, et remet dans les mains d’Achmet le bouquet mystérieux, preuve de la vérité de son rêve. Tous les souvenirs d’Achmet se réveillent avec force ; il porte l’étoile à sa bouche, et la Péri se révèle à lui, triste, affligée. — Quoi ! est-ce ainsi que tu mérites d’être l’amant d’un esprit supérieur ? Te voici déjà retombé dans les liens terrestres ! je ne veux pas d’un cœur partagé. Adieu ! — Elle disparaît, emportant avec elle le sélam magique, dont Achmet n’est plus digne. — Nourmahal, étonnée de tout cela et de la froideur subite qui succède aux protestations d’amour d’Achmet, a recours d’abord aux larmes, aux supplications ; puis elle éclate en reproches. Achmet, fatigué de ses obsessions, la repousse, la chasse et la vend au marchand d’esclaves, Ommêyl, sans se laisser attendrir par les prières des autres odalisques. La Péri, redevenue visible, heureuse de son triomphe, frappe de joie dans ses petites mains, et, se penchant sur l’épaule d’Achmet, elle lui rend le bouquet magique. — Nourmahal sort avec le marchand en faisant un geste de menace et de vengeance.

ACTE SECOND

Le théâtre représente la terrasse du palais d’Achmet, ornée de vases, de plantes grasses, de tapis de Perse, etc. Au delà, vue du Caire à vol d’oiseau : multitude de plates-formes coupées de ruelles étroites, comme dans toutes les villes orientales. Çà et là, quelques touffes de caroubier, de palmier. Dômes, tours, coupoles, minarets. Dans le lointain, tout au fond, l’on aperçoit vaguement les trois grandes pyramides de Giseh et les sables du désert. A l’une des fenêtres du palais scintille un reflet de lumière ; il fait un clair de lune splendide.


SCÈNE PREMIÈRE

Les compagnes de la Péri voltigent autour du palais d’Achmet. Elles versent avec des urnes d’or la rosée de la nuit sur les fleurs desséchées par la chaleur du jour. La Péri les encourage du geste, et, s’approchant de la fenêtre lumineuse, elle semble épier les actions d’Achmet. — Sans doute, il pense à moi ! Que ne suis-je une simple mortelle, une esclave ! je pourrais m’unir à lui ! — Une des compagnes de la Péri s’approche et lui donne le conseil de renoncer à cet amour qui la perdra et fera tomber de son front son diadème étoilé. — Viens, oublie Achmet ; remonte avec nous dans le ciel, d’où tu n’aurais jamais dû descendre. — Non, je l’aime, et je resterai. Maintenant, pour moi le ciel est sur la terre. — Mais il ne t’aime pas, lui ; ce qui le séduit en toi, c’est l’éclat de ta couronne, ce sont tes ailes, ta puissance ! Deviens une femme comme les autres, belle, mais obscure, et il n’aura plus un regard pour toi ! — Cette pensée afflige la Péri ; mais elle n’en persiste pas moins dans sa résolution de pousser l’aventure à bout.

SCÈNE II

Du fond du théâtre, de terrasse en terrasse, on voit accourir une figure blanche poursuivie par des eunuques, des zébecs, des noirs, des Albanais, agitant des sabres et des coutelas. A ce spectacle, les Péris s’arrêtent et semblent attendre l’événement avec anxiété. Leur reine surtout prend un vif intérêt à cette scène. — La figure se rapproche, et, franchissant une rue, elle saute d’un bond désespéré sur la plate-forme du palais d’Achmet. — C’est une esclave échappée du harem du pacha. Les noirs, arrivés au bord de la rue, hésitent à la franchir à cause de sa largeur, et un zébec, armant son fusil, ajuste l’esclave, qui cherche en vain à se cacher. — Le coup part et la fugitive tombe sur les dalles. Une idée subite traverse la tête de la Péri : elle veut tenter une épreuve sur le cœur d’Achmet. Grâce à sa puissance, elle va remplacer dans ce corps jeune et charmant l’âme qui vient de s’en échapper. Si elle se fait aimer sous cette forme et dans cette humble condition, plus de doute : l’orgueil n’est pour rien dans le désir de cette union idéale ; Achmet sera digne d’être transporté dans le ciel féerique. La Péri se penche vers le corps de l’esclave : ailes, couronne, écharpe, tout disparaît, et l’incarnation se fait avec la rapidité de l’éclair. — Les autres fées s’envolent de différents côtés, et la Péri, que nous appellerons désormais Léïla, reste seule étendue sur le marbre avec l’apparence et les habits de l’esclave.

SCÈNE III

Achmet et Roucem, qui ont entendu qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire sur la terrasse, arrivent et aperçoivent Léïla étendue à terre ; Roucem, malgré sa frayeur, aide son maître à la faire revenir à elle. Léïla respire, ouvre les yeux, se relève et raconté qu’elle est une pauvre esclave et qu’elle s’est sauvée du harem du pacha, qui la poursuivait d’un amour auquel elle ne voulait pas répondre. Sa blessure est légère ; mais la peur, le saisissement l’ont fait évanouir. — Elle termine en demandant la protection d’Achmet, à qui elle jure obéissance et dévouement sans borne.

SCÈNE IV

Les odalisques accourent poussées par la curiosité ; elles considèrent attentivement la nouvelle venue. Les unes la trouvent charmante, les autres la critiquent. Prendra-t-elle dans le cœur du sultan la place laissée vide par Nourmahal ? C’est la grande question qui agite le harem. Léïla se prête avec beaucoup de douceur et de grâce aux avances de ses compagnes. Achmet, d’abord un peu contrarié de l’arrivée de Léïla, qui pourrait exciter la jalousie de la Péri, se laisse bientôt aller à des sentiments plus doux. Ému par une vague ressemblance, il l’interroge sur l’emploi qu’elle occupait dans le sérail du pacha, sur les talents qu’elle possède. — Je sais les ghâzels des meilleurs poëtes ; je joue de la guzla ; les almées les plus habiles du Caire m’ont appris à danser. — On apporte une guzla, on fait venir des musiciens ; elle joue et danse, et le jeune maître, enchanté, l’admet au nombre de ses odalisques et ordonne à l’eunuque Roucem de tout préparer pour célébrer la réception de la charmante Léïla. — La fête commence, les femmes du harem tâchent de surpasser leur jeune rivale. Quatre des plus jolies exécutent un pas en jouant des cymbales. Au pas de quatre succède un pas de trois. Léïla, qui n’a montré qu’un échantillon de son savoir-faire, reparaît couverte d’un haïc, espèce de manteau blanc qui lui enveloppe tout le corps et lui cache la figure, à l’exception des yeux. Elle s’avance au milieu du théâtre, se débarrasse de son manteau et s’apprête à danser un pas national connu au Caire sous le nom de Pas de l’abeille. — La danseuse cueille une rose : — l’insecte irrité sort en bourdonnant du calice de la fleur et poursuit l’imprudente, qui tâche de l’écraser tantôt entre ses mains, tantôt sous son pied. — L’abeille va être prise : un mouchoir dont Léïla relève le coin avec précaution rend ses ailes inutiles. Mais quoi ! elle s’est échappée, et, plus irritée que jamais, elle se glisse dans le corsage de la danseuse, qui la cherche dans les plis de sa veste, dont elle se débarrasse ; la lutte continue, l’abeille bourdonne, la jeune fille tourbillonne, augmentant toujours la vivacité de sa danse. La ceinture va bientôt rejoindre la veste, et Léïla, dans le costume le plus léger, en simple jupe de gaze, continue ses évolutions éblouissantes, et finit, éperdue, haletante, par aller chercher un abri sous la pelisse d’Achmet, qui, ravi d’admiration, s’incline amoureusement vers elle, et lui couvre, à la mode orientale, le front et la poitrine de pièces d’or. Léïla reçoit modestement les félicitations des assistants et lorsque les femmes se retirent, Achmet la fait rester auprès de lui.

SCÈNE V

Plus Achmet regarde Léïla, plus il lui trouve de ressemblance avec la Péri. C’est la même âme, le même sourire qui étincelle dans ses yeux d’azur et sur ses lèvres de roses ; pour compléter l’illusion, il va lui placer sur la tête l’étoile qu’il détache du bouquet. — Je ne suis pas une Péri, répond humblement Léïla, je ne suis qu’une pauvre esclave, une simple mortelle qui vous aime dans toute la simplicité de son cœur !

SCÈNE VI

Nourmahal, l’ancienne favorite d’Achmet, n’a pu dévorer l’affront qui lui a été fait, ni oublier un maître ingrat. Il n’y a rien de tenace comme l’amour méprisé. Grâce aux intelligences qu’elle a conservées dans le palais, elle est parvenue à pénétrer jusqu’à l’endroit où se trouvent Achmet et Léïla. La vue de ce groupe augmente sa fureur ; elle tire un poignard de sa ceinture et s’élance pour frapper Achmet ; heureusement, Léïla lui retient la main et détourne le coup. L’altière sultane s’en prend alors à Léïla ; mais Achmet s’interpose et arrache le kandjar des mains de Nourmahal, qu’il veut livrer au cimeterre des esclaves accourus. — Léïla demande la grâce de la sultane, qui reçoit à genoux cette faveur humiliante, et dont le courroux mal déguisé montre qu’elle n’accepte pas dans son cœur le pardon que lui jette une rivale.

SCÈNE VII

Un négrillon entre tout effaré. Il annonce que le pacha, ancien maître de Léïla, vient redemander son esclave pour la faire mourir. Achmet confie Léïla à Roucem, qui la fait descendre dans un souterrain, dont il referme la trappe sur elle. — Scène de confusion et d’effroi.

SCÈNE VIII

Une prison de la forteresse. Arceaux mauresques, murailles sombres bariolées de versets du Koran. Au fond, une fenêtre grillée.

Achmet, prisonnier, tâche de corrompre le gardien du cachot ; il n’y peut parvenir, tant est grande la terreur qu’inspire le caractère inflexible du pacha. Après cette tentative inutile, Achmet découragé laisse tomber sa tête sur sa poitrine, car il est affreux, même pour l’homme le plus ferme, de mourir si jeune et par un si cruel supplice ; mais Léïla s’est mise sous la protection d’Achmet, elle s’est jetée au-devant du poignard qui le menaçait ; il restera inébranlable dans sa résolution, il ne la livrera pas et sacrifiera pour elle la vie qu’elle lui a sauvée. — Si du moins il avait pu emporter le bouquet magique, il appellerait la Péri à son secours ; mais Nourmahal s’en est emparé dans sa fureur jalouse et l’a foulé aux pieds. Plus de moyen de la faire apparaître. Pendant qu’il se livre à ces tristes réflexions, le mur de la prison s’entr’ouvre et la Péri se dresse subitement devant lui. — Viens avec moi, lui dit-elle, abandonne l’esclave ; les verrous et les grilles s’ouvriront d’eux-mêmes pour te laisser passer. Si tu me suis, la liberté, la vie, le soleil, les trésors à pleins coffres, tout ce qu’on peut rêver de plaisirs et de bonheur, de voluptés éternelles. Si tu restes, un supplice épouvantable, et pour qui ? pour une femme, pour une simple mortelle, dont la beauté ne doit durer qu’un jour, et qui ne sera bientôt qu’une pincée de poussière. Je t’aime et je suis jalouse de cette Léïla, rends-la à son maître, qui la punira comme elle le mérite pour s’être échappée de son sérail ; je t’emmènerai dans mon royaume féerique et je te ferai asseoir à mes côtés sur un trône de diamant. — La Péri veut s’assurer par cette dernière épreuve des sentiments d’Achmet, qui refuse le bonheur et la puissance à de pareilles conditions. — Voyant qu’elle ne peut rien obtenir, elle se retire en affectant une colère dédaigneuse.

SCÈNE IX

Le pacha vient une dernière fois sommer Achmet de livrer l’esclave, et, sur son refus, il commande aux bourreaux de le saisir et de le lancer par la fenêtre, le long de la muraille hérissée de crochets de fer disposés de façon à retenir et à déchirer les corps que l’on jette de l’intérieur de la tour dans le fossé. — A peine Achmet a-t-il disparu dans le gouffre, que les murs de la prison s’évanouissent, des nuages se lèvent portant des groupes de Péris : le ciel s’ouvre, et l’on aperçoit un paradis musulman, merveilleuse et fantastique architecture dont Achmet divinisé monte les degrés étincelants en tenant la main de celle dont il est désormais inséparable.


FIN DE LA PÉRI.