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La Papauté au moyen-âge/01

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La Papauté au moyen-âge
Revue des Deux Mondes, période initialetome 17 (p. 577-608).
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LA


PAPAUTE AU MOYEN-AGE




I. - HISTOIRE DE GREGOIRE VII,

PAR J. VOIGT.

II. - HISTOIRE DU PAPE INNOCENT III,

PAR F. HURTER [1]




N° I.

Leibnitz, dans la préface de son Codex diplomaticus, établit qu’au moyen-âge le pape et l’empereur étaient les deux chefs de la république chrétienne. Il y eut, en effet, après la dictature de Charlemagne et le travail des races au IXe et au Xe siècle, un grand développement dans l’histoire humaine ; c’était la formation morale de l’Europe elle-même qui se sentait individuelle, solidaire et chrétienne. Une société nouvelle, contraste notable avec le passé connu du genre humain, s’organisait sous la forme de cette république à deux têtes dont parle Leibnitz.

Ce fait immense suffit à défrayer trois siècles qui constituent, à proprement parler, le grand moyen-âge ; car avant le XIe cette république chrétienne n’existe pas, et après le XIIIe elle tombe. Il y a donc une trilogie naturelle et majestueuse qui se présente dans les annales modernes, nous voulons dire le XIe, le XIIe et le XIIIe siècle. Cette période est une, progressive, complète : elle a sa raison comme un système, son dénouement comme une tragédie ; elle satisfait la foi du croyant, l’imagination de l’artiste, l’intelligence du penseur ; elle est la manifestation historique du christianisme, son exaltation, sa gloire ; elle est pour le catholicisme ce que furent pour le polythéisme grec les années qui s’écoulèrent depuis Solon jusqu’à Périclès.

Nous croyons n’avoir besoin d’aucun effort pour être juste envers le moyen-âge, et nous en parlerons sans engouement comme sans mépris. Nous ne sommes pas de ceux qui font des prospérités du catholicisme et de la papauté l’apogée du bonheur et de la vérité dont puissent jouir les hommes : nous pensons au contraire que la chute de la théocratie romaine, dans sa prétention à la suprématie politique, a été la condition nécessaire des progrès ultérieurs de l’Europe ; mais comme avant la décadence a brillé une gloire utile au monde, il est juste de s’en rendre compte, et d’en reconnaître la raison et la valeur. Les luttes du sacerdoce et de l’empire n’affectent pas plus les intérêts présens que les discordes du patriciat antique et de la démocratie romaine. Les cinq siècles qui nous séparent de cette grande querelle ont si bien transformé l’Europe, que nous pouvons parler des affaires des papes et des impériaux avec un désintéressement plus facile encore en France qu’en Allemagne. Notre clergé gallican, nos parlemens et nos rois nous ont préservés des violences sacerdotales qui ont désespéré les princes des maisons salique et de Souabe, et comme presque toujours la France a su se défendre avec bonheur des empiétemens de la papauté, il se trouve que nos traditions historiques ne nous ont légué ni ressentimens contre elle, ni enthousiasme suranné pour ce qui lui reste de prétentions et de regrets. En Allemagne, il y a encore des publicistes qui se passionnent pour la cause de l’église, ou pour le parti des Hohenstaufen, et qui enveniment les dissensions contemporaines avec l’âcreté de leurs souvenirs. A lire certains endroits de l’Athanasius de Goerres, ne dirait-on pas un contemporain d’Alexandre III, et n’est-il pas sensible que la mystique éloquence du professeur de Munich veut renouer la chaîne des temps avec les colères du XIIe siècle ? Ici nous sommes à l’abri de semblables réminiscences ; pour les débats, les partis, les excès, les qualités, les mérites, et les grandeurs de ces anciens jours, nous ne pouvons avoir que cette curiosité impartiale de l’esprit qui double le plaisir du spectacle parce qu’il en augmente l’intelligence.

Trois cents ans après la prédication de l’Évangile, Constantin imposait le christianisme à l’empire romain ; dans les dernières années du Ve siècle, le chef des Francs, Clovis, embrassait la foi nouvelle ; à la fin du VIIe, l’évêque de Rome, célèbre sous le nom de Grégoire-le-Grand, commençait à fonder l’autorité morale de la papauté. Ces trois faits sont les véritables fondemens du sacerdoce et de l’empire au moyen-âge ; mais que d’années et de conditions furent nécessaires entre ces premiers principes et le complet développement de leurs conséquences ! Sans doute il était naturel que le christianisme, idée générale qui primait par son universalité l’esprit polythéiste, enfantât dans l’ordre religieux et dans l’ordre politique un pouvoir général ; mais ce mouvement nécessaire ne venait pas moins se heurter contre des obstacles multiples et puissans. Sur les ruines du monde antique tout était dispersé, languissant, immobile. La vie était dans les ames des chrétiens nouveaux, mais non plus dans les formes sociales : les mœurs et les institutions des vainqueurs et des vaincus mettaient à côté l’une de l’autre leur corruption et leur barbarie ; accouplement stérile, si des mouvemens extérieurs ne venaient faire pénétrer le ferment de la vie. Les cités étaient administrées par leurs défenseurs [2] Les évêques gaulois et francs gouvernaient leurs troupeaux ; les tributs et cohortes des vainqueurs gardaient leurs coutumes et leurs mœurs ; mais il n’y avait là ni pensée, ni pouvoir général. Comment interviendra parmi ces éléments l’animation supérieure qui doit les transformer et les unir ?

La France et l’Allemagne ne sont arrivées qu’à travers le sang et la douleur à la vie moderne. Elles eurent d’abord à subir les duretés de la domination romaine. Paul Orose compare la Gaule épuisée et domptée par César à un malade pâle et décharné que défigure une fièvre brûlante, et l’éloquence de Tacite a sauvé de l’oubli les combats rendus par le patriotisme germanique. Quand les Romains eux-mêmes furent tombés, les Germains se divisèrent entre eux sur le sol de leurs conquêtes. Le territoire des vaincus se partagea en Austrasie, Neustrie, Bourgogne et Aquitaine ; les Francs habitaient les deux premières parties et ils appelaient Romains les peuples des deux autres. L’Austrasie avait Metz pour capitale, et la Neustrie Soissons. En Neustrie, les petits propriétaires, arimani, hommes libres, étaient puissans et composaient la majorité des assemblées nationales ; en Austrasie régnait une aristocratie militaire assez forte pour braver l’autorité royale, et cette lutte entre les leudes et les rois devint bientôt une lutte entre la Neustrie et l’Austrasie, entre les deux esprits qui divisaient les deux tribus des Francs.

A Metz, on était resté Germain ; à Soissons, on avait dégénéré ; en Austrasie, on voulait la guerre et de nouvelles conquêtes ; en Neustrie, on ne désirait que la paix et les plaisirs. Entre la mollesse et l’énergie la victoire ne pouvait être douteuse. Il se forma dans l’Austrasie une sorte de république aristocratique qu’un homme parvint bientôt à conduire, Pepin d’Héristall. Il sut grouper autour de lui des Saxons, des Frisons, des Cattes et des Thuringiens, c’est-à-dire qu’il eut sous la main toute la force germanique. A Testry, il triompha des Neustriens, et, sans prendre le titre de roi, il put gouverner avec une égale autorité l’Austrasie et la Neustrie. Celui de ses fils qu’il aimait le moins se trouve un héros et continue son œuvre : il assure la domination de l’esprit allemand ; au commencement du VIIIe siècle, les Francs orientaux sont formidables et les Sarrasins peuvent venir.

Quand la hache d’armes de Charles dit Martel eut brisé l’étendard du croissant dans les plaines de Poitiers, les affaires de l’Europe chrétienne prirent de la grandeur et de la généralité. Le Franc avait abattu l’Arabe, et cette victoire donnait à l’Occident conscience de lui-même. Dans l’intérieur des tribus franques, le commandement ne pouvait plus échapper aux hommes de l’Austrasie, et parmi les Austrasiens, à une famille qui comptait déjà deux héros, d’autant plus que le même sang en produisit d’autres. La Grèce avait fini par Alexandre, Rome républicaine, par César ; Dieu voulut que l’Europe moderne commençât par Charlemagne.

Le père de cet homme, qui était fils de Charles Martel, se fatigua de gouverner l’Austrasie et la Neustrie sous le nom de maire du palais, et il se prit à penser que, puisqu’il avait les vertus d’un roi, il devait en avoir le titre. Le temps lui semblait venu de faire échanger à Childéric III le trône contre le cloître. « Il envoya Burchard, évêque de Wurtzbourg, et le prêtre Fulrad, à Rome, au pape Zacharie, pour consulter le pontife au sujet des rois qui existaient alors dans la Francia, qui avaient le nom, mais point la puissance. Par leur entremise, le pontife répondit qu’il valait mieux que celui-là fût roi, en qui résidait la réalité de la puissance, et de son autorité il décida que Pépin devait être constitué roi [3]. » L’année suivante, pour achever de transcrire le récit de l’annaliste Éginhard, Pépin, en vertu de la sanction du pontife romain, fut proclamé roi des Francs. Boniface, archevêque et martyr de bienheureuse mémoire, lui conféra cette dignité par l’onction sainte. Pépin fut élevé sur le trône royal, suivant l’usage des Francs, dans la ville de Soissons ; quant à Childéric, qui portait à tort le nom de roi, on lui coupa la chevelure et on l’enferma dans un monastère [4]. » Cela se passait deux siècles et demi après la victoire de Clovis dans les plaines de Soissons.

Quelle est donc cette puissance morale que le chef d’un grand peuple consulte sur la convenance d’une usurpation, et de laquelle il veut, pour ainsi dire, emprunter le droit, quand il a le fait dans sa main ? Pendant le cours du VIIe siècle, qu’avait inauguré dans Rome l’épiscopat de Grégoire Ier, à la fois écrivain et administrateur, chrétien enthousiaste et homme d’état, ses successeurs acquirent une autorité d’autant plus forte qu’ils ne la définissaient pas eux-mêmes, et qu’elle était invoquée par les docteurs et les églises sans qu’ils eussent besoin de l’imposer les premiers. Voilà pour le dehors. Dans la ville même, un esprit d’indépendance italienne et catholique, que provoquaient les folles réactions de Constantinople contre les images et les excès des Lombards ariens, concourait à établir l’autorité de l’évêque comme chef d’une sorte de république. Un état romain tendait à se former sous la protection du Christ, corpus Christo dilectum, et sous le gouvernement du pape, qu’on disait préposé par Dieu même, à Deo decretus dominus noster. Il y avait donc là des élémens moraux et politiques qui attendaient la fécondation du temps et des occasions heureuses.

Au VIIIe siècle, l’Occident avait deux forces, Rome et les Francs, la religion des Grégoire, l’épée des Carlovingiens, et l’alliance de ces deux forces devait être la source d’une complète puissance. Non-seulement les faits nécessaires arrivent toujours, mais souvent ils se produisent par des incidens dont la physionomie est singulièrement ironique. Qui pousse le pape à s’aboucher avec les Francs ? L’empereur de Constantinople, qui, du même coup, abdique le protectorat de l’Italie et reconnaît une force politique supérieure à la sienne. Le successeur de Zacharie, deux ans après la consultation pontificale qui conférait à l’Austrasien le droit et la légitimité, passe les Alpes, et se prosterne devant Pépin, qui, par un juste retour, lui tend la main, promet de traverser les monts pour son service, se fait sacrer par lui une seconde fois, tient son serment, lui donne vingt-deux villes et l’établit prince temporel. Noble échange ! Ces deux hommes se prêtent l’un à l’autre ce dont ils ont besoin : l’un emprunte de la force et se confirme par des ressources positives dans sa spiritualité ; l’autre, sous le casque et la cuirasse, reçoit le sacre de la religion, l’investiture sociale, et il résulte de ce grand contrat que le pape est puissant et le roi légitime.

Dans Charlemagne il y a deux parts à faire, celle de l’Allemand, du Franc indomptable et passionné, pour qui la guerre contre le Saxon est un plaisir dont il ne peut se rassasier, qu’une attraction irrésistible appelle au-delà du Rhin, qui ne se plaît que sur les rives de ce fleuve ou sur celles du Danube, qui a besoin de faire des chrétiens de par le fer et le sang, et de courber les peuples du Nord devant la croix de Clovis ; puis celle de l’homme qui appartient aussi au reste de l’Europe, qui se doit non-seulement au Nord, mais au Midi, non-seulement à la Saxe, mais à l’Espagne, non-seulement aux Avares de la Raab, mais à l’Italie, que la main de Dieu rappelle au centre, à Rome, pour le rattacher au passé du monde et le sacrer empereur romain. Suivons les actions de Charles : nous le verrons sur les bords du Rhin, du Danube, de l’Elbe, du Weser, parce qu’il s’y est porté de son propre mouvement ; il y propage le christianisme par l’épée, c’est-à-dire à la manière de Mahomet, et la cause de l’Évangile ne se montre pas moins impitoyable que l’islamisme. Voilà l’œuvre que l’homme d’Ingelheim et d’Aix-la-Chapelle comprend et affectionne par-dessus tout ; c’est un Franc qui hait les Saxons, c’est un Allemand chargé d’apporter aux peuples du Nord le baptême de sang. S’il s’engage dans les Pyrénées, il y a été provoqué ; son cœur ne l’y appelait pas. S’il détruit la monarchie des Lombards, c’est Didier qui l’y contraint par ses perfides imprudences ; s’il accepte la couronne impériale, c’est le pape qui va le chercher à Paderborn pour le mener à l’autel de Saint-Pierre.

Combien il était naturel au successeur de Grégoire, de Zacharie et d’Adrien, de songer à transporter, de la tête des indignes héritiers de Constantin sur celle du roi des Francs, le nom et la puissance d’empereur. Il travaillait ainsi pour l’Occident, pour la religion catholique, qui régnait dans l’Italie, dans la Gaule, et déjà dans la moitié de l’Allemagne. Ce n’était plus le pallium, mais la couronne impériale, qu’il offrait au fils de Pépin, et l’Occident n’était plus inférieur à Constantinople.

Aux hommes qui vivent sur des théâtres historiques, les idées politiques viennent facilement. Léon III conçut la résurrection de l’empire d’Occident par une de ces réminiscences qui font la solidarité du genre humain. L’homme à qui l’offre s’adressait pouvait y répondre, et sa main suffisait à porter le globe qu’on lui présentait. Voilà le véritable bonheur ; c’est de recevoir des évènemens toute la grandeur dont on est digne. Ainsi l’empire d’Occident revivait trois siècles après sa chute, le jour de Noël de l’an 800, à l’heure même où l’on célébrait la naissance du Christ. A cette nouvelle, les peuples de l’Europe furent joyeux, parce qu’ils se sentirent plus grands ; tous prêtèrent à Charles un autre serment, car ils avaient à reconnaître et à révérer en lui, non plus un roi franc, mais le grand et pacifique empereur des Romains, couronné par Dieu même [5].

L’incendie du pont de Mayence, et le tonnerre tombant sur la chapelle d’Aix, annoncèrent la mort de Charles et le chaos du IXe siècle. A la surface se dessine une ébauche de grandeur et d’unité ; l’empire d’Occident est ressuscité, l’évêque romain s’élève graduellement au-dessus des autres évêques. Mais la magnificence de ces formes est trop nouvelle pour n’avoir pas à essuyer des tempêtes ou de longs ajournemens de prospérité. Au fond, les élémens de l’Europe moderne sont en travail. Le christianisme déjà puissant comme lien moral et sentiment intime, la France et l’Allemagne jetant dans le traité de Verdun les fondemens de leur nationalité, l’Angleterre se préparant à entrer dans le mouvement des affaires communes par l’héroïsme et la sagesse d’Alfred, les côtes de la France et de la Germanie envahies par les Normands, les Hongrois, plus cruels que les Normands et vomis par les montagnes de l’Asie septentrionale sur l’Allemagne, sur la Provence et l’Italie, sont quelques traits de cette confusion tragique et féconde. A la fin de cette époque (888), l’empire de Charlemagne était complètement dissous. L’esprit théocratique de Rome était alors ce qu’il y avait de plus vivant ; et quoique dix papes se soient succédé dans les dix-huit dernières années du IXe siècle, cette multiplicité ne fut pas un obstacle à la persévérance de la même politique. Le pape Formose couronna successivement deux empereurs, Lambert et Arnoulf : deux ans après, il convoqua un concile à Ravennes, où la souveraineté de l’empire d’Occident sur Rome et sur l’état ecclésiastique fut hautement reconnue. Il est facile de comprendre que l’évêque de Rome avait encore besoin de se déclarer lui-même l’inférieur de l’empereur, pour garder le droit de le couronner.

Cependant s’éteignait en Allemagne, par la mort de Louis IV, fils d’Arnoulf, la lignée bâtarde de Charlemagne, et les Allemands ne permirent pas à la couronne transrhénane de se poser sur la faible tête de Charles-le-Simple, qui réunissait dans sa personne tous les droits de la maison carlovingienne. Ce fut l’aristocratie saxonne, cette fière noblesse dont les ancêtres avaient si vaillamment résisté à Charlemagne, qui recueillit son héritage germanique et reçut le pouvoir de la généreuse déférence des ducs de Franconie. A Mersebourg, Henri-l’Oiseleur fonda l’indépendance de la race allemande sur les cadavres des Hongrois. Son fils Othon répéta ce triomphe, et, sous les murs d’Augsbourg, assura la délivrance de son pays. Désormais les Hongrois devinrent plus sédentaires, et, loin de se répandre au dehors, ils s’environnèrent chez eux de fossés et de remparts : la race primitive, le sang turc ou finnique, se mêla avec de nouvelles colonies slaves. Geysa, un de leurs chefs, épousa une princesse de Bavière, accorda des dignités à des nobles de l’Allemagne, se fit chrétien, entraîna les siens par son exemple aux autels catholiques, et la nation hongroise devint un des peuples les plus braves et les plus chevaleresques de l’Europe.

Rome était dans une situation singulière. Le patrice Alberic l’avait gouvernée jusqu’en 954 : son fils Octavien, qui avait succédé à son autorité civile, prit, en 956 ; le titre de pape et le nom de Jean XII. C’était un enfant imprudent et dissipé, dont les mœurs, au surplus, étaient celles de Rome même, théâtre de ses folies ; car alors, au rapport de Luitprand, lorsqu’on voulait désigner un homme perfide, avare, vicieux, on l’appelait un Romain. Jean XII envoya des députés à Othon pour le prier de le défendre contre les fureurs de Bérenger et du comte Adalbert, son fils, et pour lui proposer la couronne impériale. Ainsi, encore une fois, l’évêque de Rome sollicitait le roi des Allemands de se déclarer empereur ; il répète à la maison de Saxe l’offre adressée aux Carlovingiens. Le pape est un jeune homme sans sagesse ; mais la pensée et les traditions politiques sont déjà si fortes, qu’elles se font obéir par un voluptueux étourdi.

Othon reçut la couronne impériale, et confirma les donations de Pépin et de Charlemagne, mais avec la restriction expresse de sa propre souveraineté sur la ville de Rome et tous les domaines de l’église. Ces concessions si larges à la suprématie allemande inspirèrent bientôt des regrets à Jean XII : il se rejeta du côté d’Adalbert ; mais sa révolte fut impuissante, d’autant plus que ses déportemens avaient provoqué une dénonciation unanime, portée par les Romains au tribunal du nouvel empereur. Le pape s’en vengea en excommuniant tous les évêques ; néanmoins un concile le déposa, et en sa place élut Léon VIII ; trois mois après, Jean XII fut assassiné dans une nuit de plaisir et d’adultère.

Entre Léon VIII et Othon intervint un décret [6] qui réglait les rapports entre la couronne et la thiare. Il était stipulé :

Que nul n’aurait le droit d’élire le pape ou tout autre évêque sans le consentement de l’empereur ;

Que les évêques élus par le clergé et le peuple ne seraient pas sacrés avant la confirmation impériale, hormis quelques sièges dont l’empereur cédait l’investiture aux papes et aux archevêques ;

Qu’Othon, roi des Allemands, et ses successeurs au royaume d’Italie, auraient à perpétuité la faculté de choisir celui qui devrait régner après eux ;

Qu’ils auraient la faculté de nommer les papes ;

Que les archevêques et évêques recevraient d’eux l’investiture et la consécration.

Les Italiens ont traité ce texte d’imposture et de chimère. Les jurisconsultes allemands en ont maintenu l’authenticité, et le publiciste Pfeffel nous paraît résumer avec impartialité ces débats, quand il dit : « Si l’on considère que Luitprand, évêque de Crémone, qui a porté la parole au nom de l’empereur dans le concile de Rome, raconte dans son histoire exactement les mêmes choses qu’on trouve dans le décret ; que les fameux canonistes Ives de Chartres et Waltram de Naumbourg l’ont cité et reconnu pour véritable dès le XIe siècle ; que le moine Gratien l’a inséré par extrait dans son Decretum ; que les souverains pontifes qui ont corrigé cette compilation, n’ont jamais songé à l’en effacer, et qu’enfin il n’attribue point de droits à Othon Ier que les anciens empereurs romains, les exarques et les empereurs carlovingiens, n’eussent exercés, et que l’histoire de ses successeurs ne justifie ; il n’est guère possible de ne pas se déclarer pour la vérité de cette célèbre constitution. » Rome était prise au piège : cet empire d’Occident, qu’elle avait provoqué, l’opprimait, et ses espérances de domination théocratique étaient impitoyablement étouffées par l’orgueil allemand. Après la mort de Léon VIII, les commissaires de l’empereur firent élire Jean XIII ; pour le maintenir contre les révoltes des Romains, Othon fut obligé de repasser les Alpes ; pendant son séjour à Rome, douze des principaux citoyens furent pendus, et le préfet de la ville fustigé sur un âne. L’empereur de Constantinople affecta de se plaindre à Luitprand de ces violences, et l’ambassadeur d’Othon lui répondit qu’il avait tort de trouver mauvais que le roi des Allemands tranchât du maître en Italie, puisque tous ses prédécesseurs à lui, Nicéphore Phocas, s’étaient endormis sur leur trône, puisqu’ils avaient porté le titre d’empereur romain sans en remplir les devoirs et sans en montrer la puissance. Othon Ier fut au Xe siècle l’homme de l’Europe. Nous le trouvons en relation avec le calife de Cordoue, Abdel-Rahman, allié de l’empereur grec par le mariage de son fils avec la princesse Théophanie, libérateur et roi de l’Allemagne, maître de l’Italie, empereur d’Occident, fort au centre de ses états comme aux extrémités, fondant en Allemagne la puissance ecclésiastique, qui était un instrument de civilisation, et l’abaissant en Italie par ces instincts d’empereur qui ne sauraient supporter la domination d’un prêtre.

Le Xe siècle fut peu favorable à l’esprit de la théocratie italienne ; le christianisme s’étendait dans le nord de l’Europe, se fortifiait en Allemagne et en France ; mais le pouvoir papal, qui s’était flatté d’être, avec l’empire d’Occident, la seconde tête de l’Europe, languissait sans autorité. La mort d’Othon-le-Grand ne lui fut pas une occasion de réveil. Ce n’est pas un prêtre, mais un consul, Crescentius, fils de Théodora et du pape Jean X, qui tenta d’arracher Rome à la domination d’Othon II et d’Othon III. Ce consul, insupportable aux papes, imagina de recourir à l’autorité de l’empereur de Constantinople, invocation imprudente et désastreuse qui le conduisit à une fin tragique. Après une capitulation, Othon III lui fit trancher la tête. La France, non moins que l’Allemagne, se préparait à causer des déplaisirs à l’ambition papale, mais d’une autre façon, non par la tyrannie, mais par l’indépendance. Dans ses mouvemens pour rassembler ses principes et dessiner la forme de sa nationalité, elle rejetait loin d’elle le dernier reste du sang carlovingien, et elle préférait un seigneur français à Charles de Lorraine. Le chef de la troisième race voulait recevoir sa consécration, non plus de l’évêque de Rome, mais de l’archevêque de Reims ; il ambitionnait une usurpation toute française. Nous connaissons parfaitement tout le détail de nos affaires à la fin du Xe siècle par les lettres d’un moine d’Aquitaine, appelé Gerbert, d’abord secrétaire d’Adalbéron, l’archevêque de Reims qui sacra Hugues Capet, puis précepteur du jeune Robert, fils du nouveau roi, pape enfin sous le nom de Sylvestre II. Cet homme extraordinaire savait les sciences exactes et les sciences naturelles soit qu’il les eût cultivées au fond de son couvent, soit qu’il eût été les chercher à Cordoue ; il entendait l’arabe. Il embrassa d’abord la cause des Carlovingiens, puis il la quitta ; il fut à la fois le partisan des Othon et de Hugues Capet. Il nous a transmis les paroles de l’évêque d’Orléans qui s’éleva contre Rome, et la dépeignit en plein concile comme abandonnée de tout secours divin et humain, comme ayant perdu l’église d’Alexandrie, celle d’Antioche, l’Afrique, l’Asie, Constantinople, et devant bientôt perdre l’Europe. Le 2 avril 999, Gerbert fut choisi pour pape, par Othon III ; c’était le premier Français mis à la tête des prêtres italiens. Il régna quatre ans et quelques mois. A un esprit étendu il joignait une sensibilité vive ; c’est lui qui jeta le premier cri des croisades, et qui, indigné des persécutions que le calife Hakern infligeait aux pèlerins de Jérusalem, écrivait à toutes les églises ces lignes éloquentes, où il fait paraître Jérusalem elle-même s’écriant : « Lève-toi, soldat du Christ ; prends son drapeau ; combats pour lui ; ce que tu ne peux par les armes, fais-le par la prudence et les richesses ; vois ce que tu donnes et celui à qui tu donnes [7]. » Cette généreuse apostrophe, adressée à l’Europe chrétienne, n’a pas sauvé Gerbert des injures de Baronius, qui le traita, au XVIe siècle, d’impudent, de furieux et de superbe. Quand il mourut, on dit à Rome que le diable était venu lui redemander son ame. Le peuple l’appelait magicien ; un moine l’appela philosophe : c’est le docteur Faust de la papauté.

La première année du XIe siècle, les hommes respirèrent plus librement ; ils étaient affranchis de la crainte de voir le monde finir, car on avait pris à la lettre le vingtième chapitre de l’Apocalypse [8], et le genre humain, qui comptait mille ans depuis la naissance de Jésus-Christ, avait eu peur de mourir. On se remit donc à vivre avec joie, avec énergie, et un grand siècle commença. Ses résultats se firent quelque temps attendre et ne parurent que dans sa dernière moitié. Cependant la première partie nous montre déjà le christianisme continuant ses progrès, et faisant tomber devant lui les idoles dans la Suède et dans la Norvège, les expéditions et les conquêtes des Normands en Italie, le califat de Cordoue expiant ses prospérités par l’extinction de la dynastie des Ommiades, et par un démembrement qui, multipliant les principautés mahométanes, affaiblit l’islamisme contre les chrétiens espagnols ; enfin, les Arabes, qui bientôt disparaîtront en Espagne devant les Maures, vaincus en Syrie par les Turcs Seljoucides, dont l’empire glorieusement éphémère ne tarde pas à se partager en trois branches principales. Mais quelque chose de supérieur encore à ces grands évènemens devait agiter les affaires du monde. Les rapports de l’église et de l’empire, de l’Allemagne et de l’Italie, la situation même de la religion catholique, telle était la difficulté capitale qu’il fallait vider.

Henri, duc de Bavière, arrière-cousin germain d’Othon III, avait été élu roi des Allemands, à Mayence, par la nation bavaroise et par les princes des provinces rhénanes. Benoît VIII lui mit sur la tête la couronne impériale, et obtint la promesse de sa protection toute puissante. Il passa lui-même en Allemagne, et célébra à Bamberg, avec l’empereur Henri, le jeudi saint et la fête de Pâques de l’an 1020. Fleury conjecture que ce fut dans cette circonstance qu’Henri confirma toutes les donations de ses prédécesseurs, confirmation qui tournait en nouveau témoignage de la souveraineté impériale. Le pape et l’empereur moururent la même année (1024). Le successeur de Benoît VIII fut Jean, son frère, qui ne fut élu qu’à force d’argent. Après lui, le pape fut un enfant de douze ans, qui, sous le nom de Benoît IX, devint bientôt le scandale des Romains par ses licencieuses et meurtrières folies. On le chassa, puis on élut, en sa place, Jean, évêque de Sabine, sous le nom de Silvestre III. Benoît contraignit Silvestre de retourner dans son évêché ; mais, après avoir obtenu de rentrer dans Rome, il se rendit encore plus odieux au peuple, tellement qu’il s’effraya de lui-même, et vendit le pontificat pour une somme considérable à un archiprêtre nommé Jean Gratien, qui prit le nom de Grégoire VI. Quand le roi des Allemands, Henri III, fils et successeur de Conrad, vint à Rome, il y trouva trois papes ; pour les mettre d’accord, il les déposa tous les trois, et en fit élire un quatrième, un Allemand, Suidger, évêque de Bamberg, qui s’appela Clément II, et couronna Henri empereur le jour de Noël 1046. Son règne, qui dura dix ans, fut l’apogée de la suprématie impériale. Henri donna trois autres papes aux Romains, en vertu de la célèbre promesse faite à Othon Ier et renouvelée entre ses mains à l’ordination de Clément II, de ne reconnaître aucun pontife sans l’approbation de l’empereur. Ces trois autres papes, Damase II, Léon IX et Victor II, étaient encore des Allemands : l’empereur ne voulait poser la thiare que sur la tête d’un de ses sujets. Hors de l’Italie, le clergé n’était pas plus indépendant, la hiérarchie féodale l’avait enveloppé de toutes parts durant le cours du Xe siècle, sans qu’il s’en aperçût, et les évêques étaient les vassaux non-seulement des rois, mais encore des comtes et des ducs, qui trafiquaient des dignités ecclésiastiques et quelquefois même en disposaient par testament. A la moitié du XIe siècle, l’église manquait donc sur tous les points de l’Europe de pouvoir et de liberté.

Quand, au VIIIe siècle, les Carlovingiens prêtèrent de la force à Rome, elle était reconnue par les autres églises comme souveraine maîtresse dans la doctrine et dans les matières de la foi ; elle n’avait donc plus qu’à réunir à cette supériorité intellectuelle l’autorité politique. Tant que régnèrent les descendans de Charlemagne, la papauté put espérer qu’elle s’élèverait graduellement au niveau de l’empire : elle semblait consentir à y mettre du temps, pourvu que la certitude d’atteindre le but ne l’abandonnât pas. Cette longue attente était cruellement déçue ; mais enfin le moment arrivait où ces mécomptes amers allaient aboutir à de l’audace, à du génie. Assez et trop long-temps l’arrogance des Allemands avait opprimé la thiare qui avait sacré leur couronne. Puisque Rome avait eu des prêtres qui avaient conçu le partage de la chrétienté entre le pape et l’empereur, et qui avaient confié cette grande pensée à la patience de deux siècles, elle en aura d’autres qui ne voudront pas qu’une déception finale soit la récompense du Vatican, et qui éclateront par d’impitoyables colères, réveil énergique de tant de résignation et d’humilité. Nous entrons désormais dans une série d’évènemens et d’idées où les maximes chrétiennes de l’Évangile seront foulées aux pieds, mais où les témoignages de la grandeur humaine abonderont, où le pape ne sera ni un saint, ni le chapelain de l’empereur, mais un grand homme et le dictateur moral de l’Europe. La nature humaine est plus forte, les nécessités historiques l’emportent ; et quoique Rome ait juré d’être humble aux autels du Christ, elle affectera de nouveau l’empire du monde avec une superbe qui n’aura rien à envier à l’orgueil antique.

Ce fut le fils d’un charpentier qui vint en aide à l’église [9]. Dans la ville de Saone, en Toscane, un artisan nommé Bonizo, eut un fils auquel il donna le nom d’Hildebrand ; on ignore l’année de sa naissance ; on raconte seulement que, dans l’atelier de son père, le jeune enfant, jouant avec quelques débris, figura des lettres qui formaient cette phrase du psalmiste : Il régnera d’une mer à l’autre. Le monastère de Notre-Dame-de-Saint-Aventin reçut Hildebrand, qui eut aussi pour maître l’archi-prêtre Jean Gratien, pape un moment sous le nom de Grégoire VI. On présume qu’il accompagna Jean Gratien hors d’Italie, quand celui-ci, ayant résigné la papauté, suivit en Allemagne l’empereur Henri III. C’est alors qu’il vint à Cluny, et qu’il connut cette sainte et délicieuse retraite qui, depuis plus d’un siècle, dans un site enchanteur, s’élevait comme la maison de la grace et florissait comme le jardin de Dieu [10]. Là son caractère put se développer et grandir dans l’exaltation d’une piété solitaire, et sous la règle d’une discipline rigide. Il est remarquable que les hommes qui se sont le plus mêlés à leurs semblables, pour les conduire et les changer, se sont préparés par la solitude à leur tumultueuse grandeur. Moïse et Mahomet ont habité le désert avant de remuer les multitudes ; Hildebrand a vécu sous les silencieux arceaux d’un cloître, avant d’ébranler l’Europe. Quand plus tard ces puissans anachorètes passent de leur retraite dans la foule, ils sont encore d’autant plus seuls, qu’ils sont plus grands, et ils éprouvent que la vraie solitude au milieu des hommes est dans la force de l’esprit. Après un voyage à Rome, Hildebrand revint à Cluny, dont il fut le prieur ; il sortit encore de sa solitude pour paraître à la cour de l’empereur, et même s’il faut en croire un témoignage, pour donner des soins à l’éducation du jeune Henri. Quoi qu’il en soit, il fit une impression profonde sur l’empereur, qui disait n’avoir jamais entendu prêcher la parole de Dieu avec une si haute confiance. On raconte même que sur la foi d’un songe bizarre qui lui avait montré Hildebrand armé de cornes et roulant son fils dans la boue, Henri III l’avait jeté dans un cachot dont l’aurait fait sortir la gracieuse intervention de l’impératrice Agnès.

De retour à Cluny, le prieur put méditer sur le spectacle qu’il quittait. Il avait vu l’église dans la plus complète dépendance de l’empire, l’empereur nommant le pape et, le remplaçant même dans les soins et le ministère spirituel ; car la simonie était alors si scandaleuse qu’elle avait Henri III pour adversaire, et que c’était le roi des Allemands, et non pas le souverain pontife qui avait prononcé cette sentence : Aucune fonction sainte ne doit être le prix de l’or, et celui qui veut l’acquérir ainsi doit être privé de ses honneurs. Quelle leçon ! c’était un laïque, et non pas un prêtre, qui gémissait sur l’église, et lui adressait des reproches d’une accablante justice. Mais encore quelques momens, et l’esprit sacerdotal se réveillera ; il brûle, ardent et sombre, dans le cloître de Cluny, et l’un des papes nommés par l’empereur va recevoir d’Hildebrand une inspiration, premier signe d’une grande résistance. Bruno, évêque de Toul, choisi par Henri, sous le nom de Léon IX, dans un synode à Worms, se rendit à Cluny, où il arriva en habits pontificaux le jour de Noël : il y trouva le prieur Hildebrand, qui sut bientôt le persuader et le dominer. Après de longs entretiens, il reconnut que l’empereur n’avait pas le pouvoir d’élire un pape, et que ce droit appartenait tout entier au peuple et au clergé de Rome ; aussi, docile aux suggestions du prieur, Bruno ne voulut entrer dans la ville pontificale que pieds nus, dans l’appareil d’un pèlerin, en déclarant qu’il retournerait à Toul, si le peuple et le clergé ne confirmaient pas son élection. On lui répondit par une acclamation unanime. Ainsi il commençait à établir que l’empereur n’avait pas un pouvoir absolu sur l’élection du pontife, et c’était le plus simple et le plus doux des hommes, natura simplex atque mitissimus, qui se permettait contre l’empire cette protestation hardie ; mais il s’appuyait sur un bras puissant : il avait Hildebrand à son côté, et pour être certain de le garder, il nomma le prieur de Cluny cardinal sous-diacre de l’église romaine et administrateur du couvent de Saint-Paul.

HIildebrand est aux affaires, il les anime, il les dirige. A la mort de Léon IX, le peuple et le clergé le chargent d’aller trouver l’empereur pour obtenir de lui l’autorisation de désigner le pape : Hildebrand propose à Henri III, Gebhard, évêque d’Eichstadt, qui fut agréé, et qui, sous le nom de Victor II, se fit de nouveau élire et confirmer par le peuple et le clergé romain. Ainsi une seconde fois la nomination impériale était subordonnée à l’élection romaine. Une occasion se présenta bientôt de relever, la papauté. Ferdinand-le-Grand, roi de Castille et de Léon, fils de Sanche-le-Grand, avait refusé l’hommage qu’il devait à Henri, et avait même usurpé le titre d’empereur. Henri demanda à un synode rassemblé à Toul et présidé par Hildebrand, alors légat en France, que l’église excommuniât le roi de Castille, et mît son royaume en interdit, s’il ne renonçait pas à un titre usurpé. Cette prière fut avidement accueillie : le concile se hâta d’adresser à Ferdinand des sommations sévères qui furent écoutées. Il était donc reconnu que le pape avait le droit de prononcer sur la légitimité des empereurs. La mort d’Henri III laissait le trône des Allemands à un enfant de cinq ans, et la mort de Victor II, suivie de celle d’Étienne IX, avait fait tomber la tiare sur la tête d’un évêque de Velletri, nommé Mincius, qui l’avait achetée à prix d’argent, et qui d’ailleurs était incapable de gouverner l’église. Hildebrand et ses amis tinrent une assemblée en Toscane où ils déposèrent ce nouveau pape, qui avait pris le nom de Benoît X et où ils élurent Gérard de Florence, qui s’appela Nicolas II. En même temps, ils conjurèrent par une ambassade l’impératrice Agnès, tutrice d’Henri IV, et les seigneurs allemands de faire tomber leur choix sur le même Gérard qu’ils avaient déjà promu ; la cour germanique y consentit, et le nouveau pape Nicolas II eut pour lui tant l’élection d’un synode que l’élection royale. On ne pouvait surmonter avec plus de bonheur les difficultés que présentait la double anarchie des affaires allemandes et romaines.

C’était bien quelque chose qu’à trois fois l’église elle-même fût intervenue directement dans la nomination du souverain pontife ; mais rien n’était réglé pour l’avenir, et à la mort de ses papes, vieillards dont le règne était souvent si court, Rome était ou déchirée par ses factions intestines, ou asservie par le roi des Allemands. Pour obvier à ces maux, Hildebrand osa une innovation capitale. Par ses conseils, un concile fut convoqué à Latran, au mois d’avril de l’an 1059 ; cent treize évêques y siégèrent. Ce concile régla qu’à l’avenir, quand le pape serait mort, les évêques-cardinaux, avant tous, délibéreraient sur l’élection, qu’ils y appelleraient ensuite les clercs-cardinaux, et qu’enfin le reste du clergé et le peuple seraient appelés à donner leur consentement, sauf, ajoute le décret du concile, l’honneur dû à notre cher fils Henri (c’est Nicolas II qui parle), maintenant roi, et plus tard empereur, et on rendra le même honneur à ses successeurs, à qui le saint-siège aura personnellement accordé le même droit. Ainsi l’église se relevait fièrement contre l’empire ; elle sortait de l’humiliation où l’avait réduite le fameux décret du Xe siècle, entre Léon VIII et Othon Ier ; elle reprenait sa liberté d’élection ; en même temps elle la fixait dans les régions élevées, et, la dérobant aux caprices du peuple, elle assurait à la fois son indépendance et sa grandeur. A la même époque, Robert Guiscard se déclarait vassal du saint-siège, et reconnaissait posséder la Fouille, la Calabre, la Sicile à titre de fiefs ecclésiastiques. Les papes acquéraient ainsi dans les Normands de vigoureux défenseurs, et continuaient la politique qui avait demandé protection et vengeance aux Francs austrasiens.

Quand mourut Nicolas II, qui ne régna que deux ans et demi, plusieurs se demandèrent pourquoi Hildebrand ne serait pas pape, et pourquoi celui qui était l’ame de Rome n’en serait pas la tête aux yeux du monde. Mais Hildebrand ne voulait pas encore s’asseoir sur le trône papal ; il y gravitait sans se hâter : il pensait qu’il serait encore plus utile à côté que dessus, plus fort, plus obéi. Les grandes ambitions sont douées d’une patience inaltérable. Elles ne connaissent pas les vanités frivoles et les empressemens puérils. La sublimité de leur convoitise les élève à l’héroïsme du dévouement, et le but suprême peut seul les émouvoir comme les remplir. Hildebrand était plus occupé des périls que courait la papauté que de sa propre fortune. L’église romaine aurait-elle le courage et la force de faire exécuter le décret de Latran ? Les cardinaux se hâtèrent de s’assembler et d’élire Anselme, évêque de Lucques, auquel on donna le nom d’Alexandre II. Mais plusieurs seigneurs italiens, que Nicolas II avait imprudemment aigris, protestèrent contre l’élection ; ils excitèrent une partie du peuple de Rome, et s’appelant le parti du roi, ils envoyèrent une députation à la cour germanique. Le conclave, de son côté, dépêcha au roi, en qualité de légat, Étienne, cardinal-prêtre et moine de Cluny ; mais Étienne ne put même obtenir audience, et, après sept jours d’attente, il fut obligé de rapporter à Rome le refus qu’avaient fait de l’entendre les conseillers d’Henri IV. Hildebrand ne faiblit pas : sur son avis, les cardinaux confirmèrent de nouveau l’élection d’Alexandre II. Alors le clergé lombard, qui ne voulait pas obéir à un prêtre romain, jeta les hauts cris, et à l’instigation du chancelier Guibert, auquel l’impératrice avait confié l’administration du royaume d’Italie, les évêques de Plaisance et de Verceil élurent pape Cadaloüs, évêque de Parme. Le nouvel élu, prenant le nom d’Honorius II, voulut emporter le pontificat par la vivacité de sa marche et de ses résolutions. Il parut sous les murs de Rome combattit avec avantage l’armée d’Alexandre II, et déjà se croyait sûr de la victoire, quand Godefroy, duc de Toscane, arrivant à l’improviste, culbuta dans le Tibre ses soldats, le contraignit à la fuite, et maintint au pape choisi par le conclave la possession du Vatican. Malgré cette défaite, Cadaloüs put encore troubler l’Italie pendant quelques années ; il pénétra même un instant dans Rome, et, chassé par le peuple, dut s’estimer heureux de pouvoir s’enfermer dans une tour d’où il s’évada après un siège de deux ans. Enfin il se retira en Toscane et reprit l’administration de son diocèse ; mais il voulut garder jusqu’à sa mort les insignes de la papauté.

A la cour du jeune Henri IV, les seigneurs s’étaient révoltés contre l’autorité de la régente, qui avait le tort, à leurs yeux, de se conduire en tout par les conseils de l’évêque d’Augsbourg. Ils se plaignaient, dans leurs conciliabules, du joug de l’impératrice ; ils l’accusaient d’un commerce criminel avec son ministre favori. La vertu d’une femme, disaient-ils, est plus fugitive que l’eau et le vent. Aujourd’hui elle affirme, demain elle nie ; tantôt elle hait, tantôt elle aime. Ils résolurent d’enlever à Agnès son fils : ils réussirent à l’emmener à Cologne, dont l’archevêque était un des principaux adversaires de l’impératrice. Agnès, que ces grands outrageaient comme femme et comme mère, eut le cœur brisé ; on la vit quitter l’Allemagne pour répandre à Rome, sur le tombeau des apôtres, ses douleurs et l’aveu de ses péchés. Pendant ce temps, les passions du jeune Henri commençaient à se donner carrière. Les seigneurs qui l’entouraient n’avaient d’autres soins que de lui composer une vie de plaisirs, de flatter sa fantaisie, et d’éloigner de lui les labeurs de l’étude. Aussi, de l’ignorance dans l’esprit, du désordre dans l’imagination, de l’incertitude dans le caractère, des désirs violens, l’horreur de tout frein et de toute entrave, voilà ce que, de jour en jour, on remarquait dans le fils d’Agnès. Il prit bientôt en dégoût la princesse Berthe, avec laquelle il était fiancé depuis long-temps, et ne songea plus qu’à une séparation. Il s’attira la haine des Saxons, dont il traita les nobles avec mépris, puisqu’il les éloignait de ses conseils et de sa familiarité. On disait qu’un jour, sur une des hautes montagnes de la Saxe, il s’était écrié : « Beau pays, mais habité par des esclaves ! » Or, quoi de plus imprudent et de plus insensé que le mépris jeté à la face d’un peuple ? Pendant quelque temps, les Saxons avaient vu sans crainte et sans soupçon s’élever sur leurs terres des forteresses qu’on disait construites contre l’invasion des peuples barbares ; mais bientôt on s’aperçut que c’étaient des instrumens de tyrannie qui menaçaient la liberté des anciens jours.

Henri poursuivait toujours la pensée d’un divorce avec Berthe, et l’archevêque de Mayence lui avait promis son appui dans cette scandaleuse affaire. Mais un homme se trouva sur le chemin du capricieux empereur, qui le contraignit de renoncer à ce désir : c’était Pierre Damien, évêque d’Ostie, prêtre d’une piété profonde, aimant avec passion les rigueurs du cilice, du cloître et de la macération, gémissant sur les plaies de l’église, méditant sur la nécessité d’une grande réforme, mais dénué de génie politique, mais dépourvu de cette volonté de fer et de feu qui animait si fort Hildebrand, de l’aveu même de ses contemporains, que Damien l’avait appelé saint Satan, doué d’une piété néronienne, tant celui qui, plus tard, s’appellera Grégoire VII, faisait aux hommes l’effet du diable au service de Dieu ! Les lettres de Pierre Damien, sont curieuses : on l’y trouve se lamentant sur son siècle, se plaignant que tout respect pour le prêtre est perdu, parce que le prêtre n’est plus qu’un bouffon, déplorant le sort du genre humain, qu’un mauvais esprit précipite dans l’abîme. Pierre Damien aurait désiré ne jamais quitter sa solitude chérie ; mais le pape, ou plutôt Hildebrand, voulait se servir de sa piété, de l’autorité qu’elle lui donnait : on l’envoyait comme légat en France, en Allemagne ; c’est ainsi qu’à Francfort, Pierre Damien, au nom du saint père, condamna hautement le projet de divorce que nourrissait Henri IV. Les seigneurs applaudirent à sa sainte éloquence, et le roi fut obligé de déclarer qu’il se ferait violence et porterait son fardeau comme il pourrait. D’autres déplaisirs plus amers encore ne lui étaient pas épargnés par les Saxons, qu’il battit sans les réduire, et dont il envenima le ressentiment sans leur ôter les moyens de l’accabler plus tard.

Rome observait tout en silence, et pendant les discordes de l’Allemagne, elle agrandissait sa propre puissance. Lanfranc, archevêque de Cantorbéry, avait demandé le pallium par des légats : Hildebrand sut le persuader de venir le chercher lui-même, et le prélat anglais fit le voyage d’Italie avec Thomas, archevêque d’York. Le pape les reçut avec une affectueuse tendresse. Si l’on joint à cette démarche la reconnaissance expresse de la suprématie romaine par les archevêques de Cologne et de Mayence, qui avaient aussi quitté l’Allemagne pour rendre compte au pape de leur conduite, on jugera combien Rome s’élevait au-dessus des autres églises, et se préparait habilement à devenir le tribunal des rois. Déjà Alexandre avait sommé Henri IV de venir se justifier devant lui tant du reproche de simonie que d’autres griefs allégués par les Saxons, quand la mort vint le surprendre. Rome le regrette ; mais elle est tranquille. Un instinct secret l’avertit qu’elle porte dans son sein un homme qui fera sa gloire. Après un jeûne de trois jours, pendant lesquels on interroge à genoux la volonté divine, le peuple et le clergé s’émeuvent et s’écrient d’une voix unanime que saint Pierre a choisi pour successeur Hildebrand. Les cardinaux et les évêques n’ont plus à faire le choix, mais à le ratifier. Le voulez-vous ? disent-ils au peuple ; nous le voulons. L’approuvez-vous ? nous l’approuvons. Cependant Hildebrand est abîmé dans la prière, et sa grandeur le pénètre d’angoisses. Il a son agonie comme le Sauveur au jardin des Olives ; il sent que le trône est une croix, et il délibère s’il acceptera cette exaltation douloureuse. Enfin il se lève, après avoir plongé dans l’avenir un œil ardent et résolu ; Rome peut adorer son pape, car elle est aux pieds d’un martyr.

Plus les desseins d’Hildebrand, qui prit le nom de Grégoire VII, étaient vastes, plus il usa de prudence dans les premiers momens de son élévation. Quand le comte de Nellenbourg fut envoyé par Henri IV à Rome pour demander aux cardinaux et aux seigneurs comment ils s’étaient permis d’élire un pape sans l’approbation du roi, Grégoire VII le reçut avec une extrême déférence, et lui répondit que si les Romains l’avaient élu, ils n’avaient pu néanmoins le déterminer à se laisser ordonner, et qu’il attendait qu’un ambassadeur vînt lui apporter le consentement du roi. Le comte de Nellenbourg rapporta cette réponse à Henri, qui s’en montra satisfait, et donna des ordres pour le sacre du nouveau pape. Il importait à Grégoire de s’asseoir sans conteste sur le trône pontifical, et s’il est vrai que le lendemain du jour où l’enthousiasme des Romains l’avait salué pape, il écrivit une lettre à Henri IV dans laquelle il le conjurait de ne pas ratifier son élection, cette dissimulation lui avait paru nécessaire pour endormir les soupçons du roi et des évêques allemands.

Dès qu’il fut pape reconnu par l’Allemagne, il se mit à promener sur l’Europe des regards assurés, et il commença d’entrer en rapport avec elle par l’envoi de nombreux légats qui devaient apparaître en maîtres parmi les différens peuples, comme les proconsuls de Rome républicaine. En Espagne, il envoya le cardinal Hugues-le-Blanc, qui déclara à la noblesse que la Péninsule était un antique patrimoine de saint Pierre, et qui donna au comte de Roucy, seigneur français, tout ce qu’il pourrait conquérir sur les infidèles. Il écrivit en Allemagne pour annoncer que des légats viendraient bientôt de sa part se concerter avec Henri IV sur les intérêts communs de l’église et de la royauté. Comme le corps humain, disait-il dans une de ses lettres, reçoit la lumière au moyen de deux yeux, de même le corps de l’église doit être gouverné et éclairé au moyen de deux pouvoirs, le sacerdoce et l’empire. Henri répondit à Grégoire qu’il sentait la nécessité de l’union de ces deux grandes puissances. Il confessa ses péchés et promit de faire tout ce que demanderait le pape. Cette soumission pénétra de joie Grégoire VII, qui n’en pouvait encore connaître les motifs. La docilité d’Henri IV provenait du mauvais état de ses affaires ; la Saxe et la Thuringe étaient en pleine révolte. Les seigneurs saxons ne pouvaient pardonner au roi de leur préférer les Souabes le roi n’avait pas paru à une assemblée générale qu’il avait convoquée lui-même à Goslar, et ils lui avaient envoyé trois de leurs principaux chefs pour lui demander de démolir les forts élevés sur leur territoire, d’accorder une égale attention à toutes les parties de son royaume, de renoncer à ses flatteurs et à ses plaisirs. Henri se contenta de répondre qu’il avait été toujours juste envers tous et qu’il n’avait jamais manqué aux devoirs de la royauté. Cette dédaigneuse réponse provoqua une insurrection générale qu’Henri ne crut pouvoir combattre qu’avec le secours des Luticiens, et avec l’alliance de la Bohême et du Danemark. Rassemblés à Gerstungen, les Saxons convinrent secrètement de nommer un autre empereur, de couronner Rodolphe de Souabe, et de détrôner Henri IV, quand il viendrait à Cologne passer les fêtes de Noël.

Cependant Grégoire VII continuait à se mêler des affaires de l’Europe ; il arrêtait les empiétemens de Jaromir, frère de Wratislas, duc de Bohême, sur l’évêché d’Olmutz. Il profitait des félicitations que lui adressait sur son avènement l’empereur de Constantinople, Michel VIII, pour lui témoigner le désir de voir se rétablir l’union entre l’église grecque et l’église romaine. Dans l’intérieur de l’Italie, Landolphe VI, prince de Bénévent, se reconnut vassal du pape ; Richard Ier, beau-frère de Robert Guiscard et duc de Capoue, prêta serment de fidélité à Rome. Philippe Ier, roi de France, reçut les reproches de Grégoire VII, pour n’avoir pas voulu donner gratuitement l’investiture du siège épiscopal de Mâcon à Landri, archidiacre d’Autun. Mais c’était surtout par l’Allemagne que le pape devait saisir la direction politique de l’Europe. Rodolphe de Souabe le conjurait de se constituer médiateur ; une première lettre de Grégoire, adressée à plusieurs évêques et seigneurs de la Saxe, ne put ni calmer le ressentiment des partis, ni arrêter les desseins du roi, qui voulait tenter le sort des armes. Mais la supériorité des Saxons jeta le découragement dans l’armée royale, et Henri, après être resté quelque temps en présence des révoltés, fut contraint de souscrire à une paix humiliante. Déjà les forts de Vokenrode et de Spatenberg avaient été abattus, quand il apprit que non-seulement les remparts de Harzbourg, mais le château et l’église même avaient été rasés par les paysans avec une fureur qui avait épouvanté jusqu’aux seigneurs saxons. A cette nouvelle son indignation fut si vive, qu’il envoya sur-le-champ des ambassadeurs à Rome pour accuser le peuple d’avoir porté une main sacrilège sur les choses saintes et brûlé la maison de Dieu. Grande fut la surprise de Grégoire de s’entendre invoquer comme juge par le roi même des Allemands ! et dans le même temps il n’épargnait rien pour accroître son autorité : sur la prière de l’empereur Michel VIII, que menaçaient les Turcs seljoucides, déjà maîtres de Nicée, Grégoire adressait une lettre à tous les chrétiens pour les exciter à secourir Constantinople. L’épître du pape ne mit pas d’armée en campagne ; mais elle témoignait de sa prééminence sur les peuples et les églises de la chrétienté.

Enfin, un an après son élévation au pontificat, Grégoire VII jugea le moment venu de découvrir l’étendue de ses desseins. Son audace s’était accrue de toute sa patience. Il ouvrit à Rome un concile général auquel il invita, par lettre, tous les évêques de la Lombardie. Dans ce synode furent rédigés quatre canons contre la simonie et l’incontinence des clercs. On arrêtait dans ces décrets, 1° qu’aucun clerc ne devait obtenir une dignité ou un emploi ecclésiastique par voie de simonie, c’est-à-dire par le moyen de l’argent ; 2° que personne ne devait conserver une église avec de l’argent ; que personne ne devait se permettre d’acheter ou de vendre les droits d’une église ; car, disait-on, l’Écriture sainte, les décrets du concile et les sentences des pères condamnent les vendeurs et les acheteurs de dignités ecclésiastiques, et jusqu’aux entremetteurs de ce commerce ; 3° que toute fonction de l’autel était interdite aux clercs incontinens, qu’aucun prêtre ne se permît d’épouser une femme, et que s’il en avait une, il la renvoyât sous peine de déposition ; que personne ne fût élevé au sacerdoce sans avoir promis solennellement de garder une continence perpétuelle ; le que le peuple n’assistât pas aux offices d’un clerc qui aurait désobéi aux décrets apostoliques. Ainsi la réforme de l’église était ouvertement annoncée, et du sein de son synode, Grégoire dévoilait sa pensée aux yeux de l’Europe. Les décrets à la fois réformateurs et révolutionnaires furent répandus partout et rencontrèrent en Allemagne une violente opposition. Les clercs concubinaires étaient nombreux au-delà du Rhin ils accusèrent le pape de vouloir contraindre les hommes à vivre comme des anges, et de les précipiter dans la débauche à force de leur imposer la sainteté. Pour combattre avec avantage ces résistances, Grégoire chercha par tous les moyens à se concilier Henri IV ; il lui écrivit deux longues lettres où il le félicitait de la bonne intention qu’il avait manifestée, suivant les rapports des légats, d’extirper la simonie et le concubinage des clercs, où il le confirmait dans ces excellens desseins ; il l’y entretenait aussi des affaires générales de l’Europe, il lui exposait la triste situation des chrétiens d’Orient, et l’opportunité d’une croisade, d’autant plus nécessaire que l’église de Constantinople demandait à se réunir au saint-siège. Grégoire ne négligea pas non plus de s’adresser à d’autres princes, à Rodolphe de Souabe, à Berthold de Carinthie. Il désirait, par une habile douceur, prévenir la résistance, mais il était déterminé à combattre tout ce qui lui ferait obstacle. Il excommunia Robert Guiscard, qui n’avait pas voulu lui prêter le même serment de fidélité que les autres princes de l’Italie ; il menaça de ses foudres Philippe Ier, qui, disait-il, avait pillé des églises et extorqué de grosses sommes d’argent à des marchands italiens venus en France. Il fut plus doux envers Guillaume-le-Conquérant, dont il estimait les talens politiques, et dont il redoutait un peu l’altière indépendance. Il intervint dans les troubles de la Hongrie, et rappela au roi Salomon que son royaume était une propriété de la sainte église romaine, depuis que le roi Étienne s’était soumis à saint Pierre. Comment ne pas admirer cet homme qui ne craint pas de se mettre aux prises avec la société européenne, pour la changer au moyen de la réforme de l’église ? Au surplus, il ne veut pas qu’on le regarde comme un novateur aventureux et fantasque ; il proteste qu’il ne fait que promulguer les antiques prescriptions des pères de l’église. Je ne parle pas d’après mon sens individuel, écrit-il à l’archevêque de Cologne, non de nostro sensu exsculpimus. C’était le mot d’un politique, car, dans les affaires humaines, il faut se garder des caprices, même quand ces caprices auraient un air de grandeur.

Henri IV songeait toujours à se venger des Saxons : il était parvenu à rassembler une armée nombreuse, et il put enfin goûter le plaisir de la victoire dans les plaines de Hohenbourg. Ce triomphe le rendit arrogant et hautain, et il ne voulut plus reconnaître personne au-dessus de lui, pas même le pape. Il n’avait pas vaincu un peuple belliqueux pour obéir à un prêtre qui n’avait d’autre arme que la parole. Aussi, à la mort de l’évêque de Liége, il nomma, pour lui succéder, Henri, chanoine de Verdun, homme exercé au métier des armes, et dont il attendait des services militaires. Il donna un archevêque au Milanais, qui déjà en avait deux, et Milan se trouva posséder trois pontifes, comme Rome trente ans auparavant. Toutefois Henri ne voulait pas engager une lutte ouverte avec le pape, tant qu’il n’avait pas entièrement soumis les Saxons. Aussi il entama avec Grégoire une correspondance pour lui donner, pendant quelque temps encore, le change sur ses desseins. Les Saxons affaiblis, non moins par leurs divisions que par leur défaite, consentirent, pour obtenir la paix, aux plus humiliantes conditions. On éleva dans la plaine d’Ébra un trône, où Henri vint prendre place pour recevoir la soumission des princes de Saxe et de Thuringe, désarmés et captifs. Ces malheureux chevaliers furent confinés dans des forteresses lointaines, et leurs domaines partagés entre les vainqueurs. L’armée impériale se répandit dans les villes et les châteaux de la Saxe. C’est alors que l’empereur, délivré de toute inquiétude, crut pouvoir se passer de ménagemens envers Rome. Il nomma précipitamment un évêque à Bamberg, avant que le prédécesseur du nouvel élu eût été jugé suivant les lois ecclésiastiques ; il donna l’anneau abbatial à des clercs que n’avait pas désignés l’élection des chapitres. Enfin, il demanda au pape de déposer les évêques qui avaient pris les armes contre lui. De leur côté, les Saxons avaient, à l’insu de Henri, fait parvenir leurs plaintes au saint-siége ; ils accusaient le roi de ne songer qu’à la chasse et aux plus licencieux plaisirs, de consulter sur le choix des évêques et des abbés des prêtres dissolus et des femme de mauvaise vie, de sacrifier à Vénus et non pas à Jésus-Christ. Ils demandaient au pape d’aviser à ce qu’un nouveau roi fût choisi dans une assemblée générale des princes.

Grégoire VII était donc solennellement saisi d’un grand procès entre l’empereur et ses sujets. Il voulut mettre dans sa justice une solennelle fermeté. Déjà, avant les plaintes des Saxons, il avait écrit à Henri pour se plaindre du choix de quelques évêques. Il lui adressa une autre lettre, dans laquelle de nouvelles remontrances se joignaient aux anciens griefs ; il finissait par le menacer de l’excommunication, et le sommer de comparaître à Rome pour se disculper devant un synode des crimes dont on l’accusait. La colère de Henri ne connut plus de bornes ; il chassa les légats, et convoqua dans le plus court délai un concile à Worms. Les évêques et les abbés s’y rendirent en foule. Le cardinal Hugues-le-Blanc, devenu l’irréconciliable ennemi de Grégoire VII, apporta à cette assemblée un long écrit, diatribe virulente contre le pape, acte d’accusation extravagant et calomnieux. On l’y accusait de se livrer à la magie et d’adorer le diable, de donner de fausses interprétations aux Écritures, d’avoir conspiré contre la vie du roi, d’avoir osé jeter dans le feu le corps sacré du Seigneur, de s’être attribué le don de prophétie. Après la lecture de ce libelle et une délibération qui dura deux jours, le concile dressa un acte de déposition du souverain pontife, que signèrent tous les évêques présens, et qu’Henri se hâta de notifier au sénat et au peuple de Rome, en l’accompagnant d’une lettre injurieuse adressée au moine Hildebrand. « Je te renonce pour pape, lui écrivait le roi, et je te commande, en qualité de patrice de Rome, d’en quitter le siège. » Ce fut un clerc de Parme, nommé Roland, qui se chargea de porter à Rome cette injurieuse missive et le décret du concile ; il eut le courage de les produire devant l’assemblée des évêques réunis dans l’église de Latran, et présidés par le pape. Grégoire VII tranquillement prit ces pièces, les lut lui-même, et leva la séance. Le lendemain, en présence de cent dix évêques, il prononça la sentence d’excommunication, déliant tous les chrétiens des sermens qu’ils avaient prêtés à Henri d’Allemagne, et il ne négligea pas, après la clôture du concile, d’adresser une longue lettre aux évêques, ducs, comtes et barons de l’empire, dans laquelle il s’attachait à démontrer la justice de sa conduite. C’était un appel à l’opinion de l’Europe.

Les effets de l’excommunication ne se firent pas attendre. Ce fut à Utrecht que l’ambassadeur du roi, venant de Rome, lui apporta la terrible sentence. Henri affecta d’abord une grande indifférence, et l’évêque Guillaume, qui lui était tout-à-fait dévoué, osa, le jour de Pâques, en pleine chaire, injurier le pape, et se moquer de l’anathème lancé contre le roi ; mais il mourut subitement dans d’atroces douleurs, en s’écriant qu’il était damné. Le peuple fut rempli d’épouvante. D’autres partisans de l’empereur périrent aussi par des accidens imprévus, et plusieurs de ceux qui survécurent chancelèrent dans leur fidélité. La crainte qu’inspirait le courroux de Grégoire VII était si grande, que ceux qui tenaient prisonniers les princes saxons les mirent en liberté, sans l’autorisation du roi, et ces princes délivrés, relevant l’ancienne ligue, se remirent à l’œuvre pour reconquérir les libertés saxonnes. Tout conspirait contre Henri. Rodolphe de Souabe et Berthold de Carinthie l’abandonnèrent, Les Saxons écrivirent au pape pour lui demander s’ils pouvaient élire un autre roi, et la réponse fut affirmative. A Tribur, les princes et les grands d’Allemagne délibérèrent pendant sept jours, et rappelèrent tous les griefs qu’ils avaient contre le roi. Le Rhin séparait Henri des confédérés, et le malheureux monarque leur envoyait messages sur messages, prodiguant les prières, les promesses, offrant pour l’avenir toutes les satisfactions désirables. Enfin il obtint, après de nombreux refus, qu’une diète générale serait convoquée à Augsbourg, dans laquelle on supplierait le pape de vouloir bien se rendre ; on devait y terminer tous les différends, y régler toutes les affaires. Il était aussi stipulé que, si, dans l’espace d’un an, Henri n’était pas parvenu à se faire absoudre de l’excommunication, il serait déchu du trône. Ces conditions étaient dures, et cependant le roi dut s’estimer heureux d’y souscrire. Il se rendit à Spire, où il resta quelque temps dans un complet isolement, pour mieux se conformer au traité. De leur côté, les princes envoyèrent à Rome des ambassadeurs, pour prier le pape de se rendre à Augsbourg. Grégoire répondit sans hésiter que, malgré les rigueurs de l’hiver, il se trouverait au milieu d’eux, en Allemagne, le 2 février 1077. Pouvait-il hésiter à venir confirmer par sa présence le rôle qu’il ambitionnait, d’arbitre souverain entre les peuples et les rois ?

Les mêmes motifs qui faisaient arriver Grégoire en Allemagne, engagèrent Henri à le prévenir. L’humiliation sembla moins grande au roi d’aller trouver le pape que de comparaître devant lui à Augsbourg, au milieu de sujets victorieux et révoltés. Quelques jours avant Noël de l’an 1076, il quitta Spire avec sa femme Berthe, son jeune enfant et un seul domestique. Il traversa la Bourgogne, passa par Besançon longea le Jura jusqu’au lac de Genève, acheta le passage des Alpes et une escorte jusqu’en Italie au prix d’une province entière de la Bourgogne, qu’il dot céder à Adelaïde, veuve d’Othon de Suze. Le sacrifice était grand, mais à tout prix il fallait passer outre. Cependant l’hiver éclatait dans toute sa rigueur : la glace couvrait les rivières et même le Rhin. La neige obstruait tous les chemins et tous les sentiers. Avec de l’or, Henri trouva des guides à travers les montagnes. Les hommes se traînaient sur les pieds et sur les mains ; la reine eut un traîneau fait avec des peaux de bœuf ; mais les chevaux succombèrent presque tous. Enfin, à travers mille fatigues et mille dangers, le roi arriva à Turin, puis à Plaisance, et se dirigea vers Canosse par Reggio.

Par un singulier contraste, plusieurs en Italie attendaient Henri comme un vengeur. Le clergé italien, surtout en Lombardie, désirait ardemment l’humiliation et la déchéance du pape ; et comme on croyait que l’empereur ne venait que pour y travailler, on se pressa autour de lui, on le conduisit jusqu’à Canosse au milieu de cris de joie et d’espérance. Étrange cortège pour un suppliant qui venait demander au pape de le relever de l’excommunication ! Dans la forteresse de Canosse se trouvaient auprès de Grégoire VII, Azzo, Margrave d’Este, Hugues, abbé de Cluny, quelques princes d’Italie, Adélaïde de Suze avec son fils Amédée, enfin la princesse Mathilde. Grégoire ne s’était pas attendu à ce qu’Henri traverserait les Alpes pour tomber à ses pieds ; mais il résolut de tirer de cet incident imprévu le plus grand parti possible. Aux prières de l’empereur, transmises par Mathilde, il répondit que si le repentir de Henri était véritable, il devait, comme pénitence, déposer la couronne et se déclarer indigne du titre de roi. Ces conditions parurent trop dures même à ceux qui entouraient le pape. Enfin Grégoire consentit à ce qu’Henri s’approchât et fût amené dans la seconde enceinte de la forteresse : le roi y resta un jour entier, pieds nus, dans le jeûne et sous l’habit d’un pénitent. Il attendait la sentence du pape ; il l’attendit un autre jour, et un troisième encore. Enfin le quatrième, transi de froid, pâle, exténué, il put paraître devant le pape, qui leva l’anathème. Henri s’engageait à se rendre à Augsbourg, au milieu de la diète que présiderait Grégoire, et à se soumettre au jugement du pape, quel qu’il fût. Quand il eut reçu le serment de l’empereur, le pape célébra la messe ; après la consécration, il dit à haute voix : « Je veux que le corps de notre Seigneur Jésus-Christ que je vais prendre soit aujourd’hui une preuve de mon innocence. Je prie le Tout-Puissant de dissiper tout soupçon si je suis innocent, et de me faire mourir subitement si je suis coupable. » Et il communia aux acclamations du peuple. Puis, se tournant vers l’empereur : « Faites, mon fils, lui dit-il, ce que vous m’avez vu faire ; prenez cette autre partie de l’hostie, afin que cette preuve de votre innocence ferme la bouche à tous vos ennemis et m’engage à être votre défenseur le plus ardent. » A cette proposition inattendue, Henri se troubla, et, après avoir conféré quelques instans avec ses amis, il demanda que cette terrible épreuve fût remise au jour de la diète générale. Le pape y consentit.

L’indignation fut vive en Italie contre l’empereur : on ne pouvait lui pardonner d’avoir si fort abaissé la puissance royale, et quand il reprit la route de Reggio, il fut obligé de camper hors des villes, qui refusaient de lui ouvrir leurs portes. Cet abandon et ce mépris lui inspirèrent sur sa conduite un repentir amer, et tout à coup, passant à une autre extrémité, il rompit avec le pape, et même chercha à s’emparer de sa personne par surprise. Mais sa ruse échoua, et n’eut d’autre effet que d’empêcher Grégoire de se rendre à Augsbourg. Aussi les affaires de l’Allemagne prirent un autre cours ; les princes germains, fatigués de la conduite de Henri, élurent définitivement pour roi Rodolphe de Souabe, et l’anarchie fut complète. A la grande surprise des Saxons, Grégoire résolut de ne se prononcer ni pour l’un ni pour l’autre des deux rois ; il persévéra dans son projet de venir en Allemagne pour juger lui-même lequel des deux avait droit à l’empire. Les Saxons firent éclater leur mécontentement. « Nous savons, très saint père, écrivirent-ils au pape, que vous n’agissez que dans des intentions louables et par des vues profondes ; mais comme nous sommes trop grossiers pour les pénétrer, nous nous contentons de vous exposer que ce ménagement des deux partis a pour résultats la guerre civile, le meurtre, le pillage, l’oppression des pauvres, la spoliation des biens ecclésiastiques, l’abolition des lois divines et humaines. » Grégoire répondit pour se justifier, et il y eut entre lui et les Saxons de nombreuses négociations. Henri, de son côté, après de puissans préparatifs contre Rodolphe, lui avait livré une bataille qui, malgré une issue douteuse, avait un peu relevé sa fortune.

L’Allemagne n’occupait pas seule la pensée de Grégoire VII ; il donnait aussi ses soins au reste de l’Europe. Il était en correspondance avec le roi de Danemark, avec Alphonse, roi de Castille ; il s’occupait du clergé de France, et adressait à Philippe Ier d’assez vives remontrances. Mais en Angleterre il rencontrait une résistance dont il ne put triompher ; car, tout en protestant de son respect pour le pape, Guillaume-le-Conquérant défendait au clergé anglais de correspondre avec Rome sans sa permission, et soumettait tous les décrets ecclésiastiques à la sanction de sa royale autorité. L’Angleterre avait déjà les instincts de la séparation et de l’indépendance. Cependant les affaires de l’Allemagne revenaient toujours plus pressantes et plus compliquées. Les envoyés de Rodolphe de Souabe parurent dans le septième synode que Grégoire VII ouvrit à Rome, et présentèrent contre Henri IV une suite de griefs dont la gravité arracha au pape une nouvelle excommunication et la reconnaissance formelle de Rodolphe comme roi des Allemands. Dès qu’Henri reçut cette nouvelle, il convoqua à Mayence une assemblée du clergé et de la noblesse, et il y fit décider la réunion immédiate d’un concile à Brixen. Dans cette ville du Tyrol, trente évêques et un grand nombre de princes et seigneurs, optimatum exercitus, portèrent un décret qui déposait et vouait à la damnation éternelle Hildebrand, le nécromancien, le moine possédé de l’esprit infernal, le déserteur de la véritable foi. Puis les évêques élurent unanimement pour pape Guibert de Ravenne, sous le nom de Clément III. Ainsi désormais la chrétienté était partagée entre deux papes et deux empereurs.

L’adversité s’approchait peu à peu de Grégoire VII et s’apprêtait à lui demander de nouveaux témoignages de force et de grandeur. Rodolphe de Souabe, qu’il avait reconnu, mourut frappé d’un coup mortel à la fin de la bataille d’Elster qu’il venait de gagner, payant la victoire de sa vie. Cette catastrophe imprévue devait bientôt ramener en Italie Henri IV, qui ne tarda pas, en effet, à inviter ses fidèles sujets à le suivre au-delà des monts. Tous les ennemis du pape en Lombardie tressaillaient d’espérance. Grégoire, sans s’épouvanter, chercha un appui dans Robert Guiscard, qui estimait de son côté qu’une réconciliation avec Rome doublerait sa puissance ; mais il arriva que, par son alliance avec Robert, le pape devint l’ennemi de l’empereur grec, qui se mit à rechercher l’amitié de l’empereur d’Allemagne. Enfin, Henri IV passa en Italie avec une armée nombreuse. Après un court séjour à Vérone, il envahit les états de Mathilde, assiégea Florence, qui dut capituler, et arriva devant les murs de Rome avec l’anti-pape Guibert. Ses troupes campèrent dans les prairies de Néron, devant le fort Saint-Pierre, et elles y restèrent deux ans, exposées aux sorties et aux insultes des Romains. Henri IV se dédommageait de ces humiliations sur les domaines de Mathilde, dont il ne put cependant abattre le courage. Cette femme héroïque parvint même à envoyer au pontife une somme d’argent considérable. Enfermé dans Rome, Grégoire n’épargnait rien pour fortifier les ames des défenseurs de l’église. Reprenez courage, leur disait-il, concevez une vive espérance ; fixez vos regards sur l’étendard du roi éternel, où il est écrit : C’est dans votre patience que vous posséderez, vos ames. Mais à la troisième année du siège, la persévérance des Romains se prit à défaillir. Henri était revenu devant Rome plus ardent et plus résolu à tout employer pour triompher. Il emporta la cité Léonine ; il éleva un fort sur le mont Palatin. Unissant à la force la ruse et la corruption, il séduisit par des présens plusieurs des principaux citoyens ; puis il rendit la liberté à quelques évêques captifs, et laissa pénétrer dans Rome tous ceux qui voulurent y entrer. Aussi, autour de Grégoire, les plaintes commencèrent à éclater ; on le supplia de prendre le pays en pitié, de se réconcilier avec Henri ; et comme le pape fut inflexible, le mécontentement du peuple le contraignit à se retirer, avec ses partisans, au château Saint-Ange. Enfin, après plusieurs alternatives de découragement, de nouveaux efforts pour le pape et de sentimens favorables à l’empereur, les Romains ouvrirent la porte de Latran à Henri, qui fit une entrée solennelle avec l’anti-pape Guibert. Le rival de Grégoire fut installé sur le saint-siège, sous le nom de Clément III ; Henri reçut la couronne impériale, et s’établit dans Rome comme dans sa propre maison : Romam ut propriam domum habere coepit. Cependant Robert Guiscard, qu’appelait à grands cris Grégoire VII, rassemblait une armée de trente mille hommes d’infanterie avec six mille cavaliers, et le bruit de sa marche détermina Henri à quitter Rome avec Clément. L’arrivée de Guiscard fit trembler les Romains, qui avaient déposé Grégoire ; ils refusèrent l’entrée de leur ville au Normand, qui trouva le moyen de pénétrer de nuit dans Rome, et la désola sans pitié. Pendant trois jours, la cité pontificale fut au pillage ; peu s’en fallut que toutes les églises et toutes les basiliques fussent incendiées. Le pape fut ramené par son libérateur au palais de Latran ; puis il se détermina à quitter Rome ; il se rendit au mont Cassin, et de là à Salerne.

Grégoire se séparait des Romains parce qu’il les méprisait : il était d’ailleurs arrivé à ce moment suprême où l’homme abdique volontiers la vie ; il était las, et il se mit à oublier les combats qu’il avait rendus, dans la lecture des livres saints et de l’histoire ecclésiastique. Ses forces déclinaient aussi. Au mois de mai 1085, il lui devint impossible de se lever. Rangés autour de son lit, les cardinaux et les évêques qui lui étaient restés fidèles écoutaient ses discours. Il leur disait qu’il les recommanderait avec instance au Dieu souverainement bon. Il leur défendait de reconnaître personne pour pape, qui n’eût été élu et ordonné d’après les saints canons et l’autorité des apôtres ; enfin, comme il sentit approcher la mort, il prononça ces paroles qui furent les dernières : « J’ai aimé la justice et j’ai haï l’iniquité ; c’est pourquoi je meurs dans l’exil [11]. »

Jamais destinées individuelles ne se sont mêlées davantage à l’histoire du monde ; et voilà une biographie qu’il fallait esquisser, puisqu’elle enveloppe tous les intérêts d’un siècle. L’homme est original, et son œuvre grande. Nous ne nous arrêterons pas à relever curieusement les singularités qui distinguent le génie même de Grégoire VII, la violence de ses passions, les aspects tragiques de cette intraitable volonté, non plus que le poétique épisode de son intimité avec Mathilde, dont la grande ame sut le comprendre et l’aimer. Il faut laisser le soin du portrait de cette figure sacerdotale aux artistes qu’aura séduits la sublime étrangeté du sujet. Nous désirons seulement caractériser avec exactitude l’étendue et la portée de l’œuvre même, que les successeurs de Grégoire VII se transmirent comme un héritage sacré, renfermant la volonté de Dieu sur les sociétés humaines.

On peut résumer par un seul mot toute la pensée de Grégoire VII ; ce mot est le pouvoir, et ce qu’il appelait la liberté de l’église n’était autre que la domination de cette église sur les royaumes et les principautés. S’en étonner et s’en plaindre serait indiquer qu’on ne comprend pas le siècle où vivait Hildebrand. Il était nécessaire, deux cent cinquante ans après Charlemagne, qu’un pouvoir général revînt à la surface et à la tête des affaires de l’Europe, et ce fut un signe du progrès de la liberté humaine, que ce pouvoir fut plutôt la thiare que l’épée. Il est vrai que, pour accomplir ce grand résultat, le christianisme fit le sacrifice de son esprit même ; il s’immola pour régner, et la papauté catholique ne put échapper au péché de prendre pour base la contradiction même de l’Évangile. Mais une fois cette transformation acceptée, que de grandeur, que d’unité dans la pensée de Grégoire VII ! L’église romaine a été fondée par Dieu ; elle se personnifie dans le pape, qui est le représentant de la puissance divine ; elle se recrute par des élections libres ; elle est indépendante devant les rois et au milieu des peuples ; sa divine origine la rend supérieure à l’état et à la royauté, dont les pouvoirs sont humains, limités et conditionnels : ceux qui la servent n’appartiennent qu’à elle, car ses membres ont rompu tout lien avec la chair et le monde ; le prêtre est libre et n’obéit qu’au pape. Le pape ne peut et ne doit être jugé par personne ; il lui appartient de déposer les empereurs et les rois, de nommer et de déposer les évêques sans convoquer de synode. Par son ordre et son autorisation, un inférieur peut accuser son supérieur : principe nouveau qui amenait tous les hommes et portait toutes les causes à son tribunal. Il y avait dès-lors pour toute l’Europe une loi, une juridiction suprême ; la chrétienté avait une forme, une constitution ; les états de l’Europe étaient comme les membres d’un même corps, et si le pape, pour nous servir des paroles de Bossuet, se donnait de grands mouvemens pour rendre le saint-siège maître et propriétaire de tout le royaume du monde, il organisait la solidarité européenne sous la consécration de la religion. Ainsi les grands principes d’ordre, d’unité, de hiérarchie et de pouvoir, s’établissaient avec autorité.

Mais, à notre sens, l’entreprise de Grégoire VII ne fut pas moins utile à la liberté même de l’esprit humain, car elle la provoqua. Le dogmatisme hautain de cet homme, plus prêtre que chrétien, qui démasquait d’un coup tout un système d’autorité, et qui, suivant une expression familière, mais exacte de Bayle, a fourni aux papes ses successeurs la tablature qui les a fait triompher en tant de rencontres, suscita le thème contraire de l’indépendance politique et doctrinale. Quoi de plus métaphysique, en effet, et de plus absolu que les propositions sur lesquelles s’appuyaient les prétentions du pape ? Par leur nature, elles imposaient aux hommes l’alternative d’une soumission sans réserve, ou d’une résistance triomphante ; c’est pour leur répondre que, dans le XIIe siècle, les jurisconsultes italiens s’évertueront à construire une théorie du pouvoir impérial, qu’Arnold de Brescia, disciple d’Abeilard, conclura, sans hésiter, de l’indépendance métaphysique à la liberté politique. Il est beau, dans l’économie du moyen-âge, de voir la papauté donner elle-même le signal des développemens de l’humanité ; son énergique initiative a tout mis en branle ; le monde moral et politique est pénétré jusqu’au fond, et toutes ses sources vont s’ouvrir comme sous la verge de Moïse. Comment penser qu’une institution, si affirmative et si puissante qu’elle se produise, puisse étouffer des élémens nécessaires ? Déjà même, à côté de Grégoire VII, le rationalisme avait un organe, et des condamnations répétées n’empêchaient pas l’archidiacre Béranger de servir de lien entre Scott Érigène et le grand Abeilard. Il y a donc une double raison pour louer la papauté au moyen-âge : elle a fait beaucoup de bien dont souvent elle eut l’intention, et n’a pas fait le mal qu’elle se proposait.


LERMINIER.

  1. L’Histoire du pape Innocent III a été traduite par MM. Haiber et Saint-Chéron ; 3 vol. in-8°, chez Debécourt, rue des Saints-Pères. — Voyez, pour la Papauté depuis Luther, la Revue des Deux mondes du 1er avril 1838, tom. XIV, pag. 71.
  2. Voyez Savigny, Histoire du Droit romain au moyen-âge, tom. I.
  3. « Burchardus Wirtziburgensis episcopus et Folradus presbyter capellanus missi sunt Romam ad Zachariam papam, ut consulerent pontificem de causa regum qui isto tempore fuerunt in Francia, qui nomen tantum regis, sed nullam potestatem regiam habuerunt. Per quos praedictus pontifex, mandavit, melius esse illum regem, apud quem summa potestatis consisteret, dataque auctoritate sua, jussit Pipinum regem constitui. » (Eginhardi Annales de gestis Pipini regis, anno 751. — Recueil des historiens des Gaules et de la France, tom. V, pap. 197.)
  4. « Hoc anno secundum romani pontificis sanctionem Pipinus rex Francorum appellatus est : et ad hujus dignitatem honoris unctus sacra unctione manu sanctae memoriae Bonifacii archiepiscopi et martyris, et more Francorum elevatus in solium regni in civitate Suessiona. Hildericus vero, qui falso regis nomine fungebatur, tonso capite in monasterium missus est.“ (Ibid. )
  5. Carolo Augusti à Deo coronato, magno et pacifico imperatori Romanorum, vita et victoria. (Eginhardi Annales, anno 801. — Recueil des historiens des Gaules et de la France, tom. V, pag. 215.)
  6. Ad exemplum B. Hadriani apostolicae sedis antistitis, qui Domino Carolo vietoriosissimo régi Francorum, et Longobardorum, patriciatus dignitatem ac ordinationem apostolicae sedis et investituram episcoporum concessit, ego quoque Leo episcopus, servus servorum Dei, cum toto clero, ac romano populo constituimus, et confirmamus et corroboramus, et per nostram apostolicam autoritatem concedimus atque largimur Domino Othoni primo regi Teutonicorum, ejusque successoribus hujus regni Italiae in perpetuum facultatem eligendi successorem, atque summae sedis apostolicae successorem ordinandi, ac per hoc archi-episcopos seu episcopos, ut ipsi ab eo investituram accipiant et consecrationem, unde debent, exceptis his, quos imperator pontificibus et archiepiscopis concessit : et ut nemo deinceps cujusque dignitatis vel religiositatis eligendi vel patricium vel pontifcem summae sedis apostolicae, aut quemcumque episcopum ordinandi habeat facultatem absque consensu ipsius imperatoris (quod tamen fiat absque omni pecunia), et ut ipse sit patricius et rex. Quod si a clero, et populo quis eligatur episcopus, nisi à supradicto rege laudetur, et investiatur, non consecretur. Si quis contra hanc regulam et apostolicam autoritatem aliquid molietur, hunc excommunicationi subjacere decernimus, et nisi resipuerit, irrevocabili exilio puniri vel ultimis suppliciis affici. (Decreti, I pars, distincetio 63, § XXIII, pag. 83, tom. I. Corpus juris canonici. Édition de Pierre et François Pithou.)
  7. « Enitere ergò, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cul das ? » (Gerbert. Epistolae, ep. 107. — Recueil des historiens des Gaules et de France, tom. X, pag. 426)
  8. 1. Je vis encore descendre du ciel un ange qui avait la clé de l’abîme et une grande chaîne à la main. — 2. Il prit le dragon, l’ancien serpent, qui est le diable et Satan, et il l’enchaîna pour mille ans. — 3. Et l’ayant jeté dans l’abîme, il le ferma et le scella sur lui, afin qu’il ne séduisit plus la nature, jusqu’à ce que mille ans soient accomplis ; après quoi il doit être délié pour un peu de temps. (Chap. XX, Apocalypse de saint Jean. — Bible de Vence, tom. 24, pag. 359.)
  9. Nous avons surtout suivi, dans cette esquisse de la vie d’Hildebrand, l’Histoire du pape Grégoire VII, par M. J. Voigt, professeur à l’université de Halle, et qu’a traduite M. l’abbé Jager (2 vol. in-8°). Cette histoire offre, pour le récit des faits, une érudition consciencieuse, et, pour leur appréciation, une haute impartialité. Ce n’est pas une des moindres gloires du protestantisme germanique, que l’incorruptible et savante justice qu’il porte de nos jours dans l’étude historique du christianisme. Nous saisissons aussi volontiers l’occasion de rappeler ici un intéressant travail de M. de Vidaillan sur la vie de Grégoire VII (2 vol. in-8°). Nous attendons le livre de M. Villemain.
  10. Pierre Damien en parle avec ces expressions : « Hortum deliciarum, agrum Domini, velut acervus est coelestium. » Le monastère de Clugny fut fondé en 919.
  11. « Dilexi justitiam et odii iniquitatem : proptereà morior in exilio. »