La Permission aux servantes de coucher avec leurs maîtres

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La permission aux servantes de coucher avec leurs maistres ; ensemble l’arrest de la part de leurs maistresses.

1620



La permission aux servantes de coucher avec leurs maistres. Ensemble l’arrest de la part de leurs maistresses. In-8. S. L. ni D.

C’estoit au temps, au siècle, en la durée, en l’egire, en l’olympiade, au cercle, en l’année, au mois, au jour, en la minute et sur les sept heures du matin, c’est-à-dire vendredy dernier, que les servantes, chambrières, filles de chambre, damoiselles de deux jours, suivantes, s’assemblèrent en la place auguste, renommée et authentique du Pilory-des-Halles, pour là consulter aux affaires de leur republique, disposer de tout ce qui appartenoit au bien de leur police, regler et mettre un ordre parmy la confusion de leur estat.

De tous costez arrivèrent servantes petites et grandes, vieilles et jeunes, de chambre et de cuisine, recommanderesses1, nourrices, filles à tout faire. Là presidoit (comme maistresse passée dès long-temps en l’art de recoudre le pucellage) belle, admirable et excellentissime dame Avoye, de son temps le passe-partout2 de la cour, la haguenée des courtisans, l’arrière-boutique du regiment des gardes, le reconfort des Suisses, et maintenant, faute d’autre besongne, la doctrine, enseignement, et la science des autres, l’instruction des jeunes, le truchement des nouvelles venuës et le reservoir de tout ce qu’on peut esperer, chercher, inventer de nouveau, en matière d’amour.

Elle est assise sur un trepied comme quelque sibille Cumene ; après avoir toussé, roté, craché, emeunti, mouché, regardant la noble compagnie qui l’environnoit :

Mes bonnes gens, dit-elle, puisque nous nous sommes si heureusement assemblez ce jourd’hui, je trouve à propos, cependant que les harangères, poissonnières, auront ouvert leurs mannequins et mis leurs maquereaux en vente, que nous songions à nos affaires et donnions ordre au retablissement de nostre ancienne fortune. Vous me cognoissez toutes pour l’unique clairvoyante de Paris ; je sçay et cognois toutes les bonnes maisons, je vous y peux placer quant bon me semble, et vous trouver des conditions à centaines ; et partant je vous prie de prendre garde aux choses qu’il faut que vous fassiez pour avoir tousjours de l’argent en bourse et vous entretenir honorablement.

Il faut premièrement sçavoir l’art de desguiser son parler, un visage simple, doux et complaisant, feindre estre devote, et de n’y pas songer, et aussi s’acquerir l’amitié de tout le monde ; mais le nœud de la besongne, et le ressort de toute l’horloge, est soubs main de courtiser le maistre de la maison au deceu de la maistresse, et de gaigner ses bonnes graces. C’est où il faut pener, suer, travailler jour et nuict, parce que, quant vous estes venus en ce point, vous avez tout et ne manquez de rien ; vous avez argent, hauts collets, cotillon, chemises, frottoirs et tout l’attirail de l’amour. Que si les femmes jalouses de leurs maris vous battent, frappent, interrompent, empeschent, ayent l’œil ouvert, vous soupçonnent, ou autrement, faudra faire les chatemites, les devotes par contenance, attester le ciel et la terre que ce qu’on vous impose est faux. Mais, afin de ne broncher en une matière si plausible, voicy une ordonnance (elle tira un papier de sa pochette) par laquelle vous cognoistrez ce que vous aurez à faire.

Ordonnance de dame Avoye, enjoignant à toutes servantes, chambrières, filles de chambre, damoiselles suivantes, de coucher avec leurs maistres.

Veu et consideré les profits, emoluments, richesses et exemptions qui arrivent continuellement aux servantes de la hantise de leurs maistres, il est estroictement commandé ausdites servantes, tant de chambre, de cuisine que de garderobe, d’espier l’heure que leurs maistresses ne seront au logis, et d’aller au cabinet de leurs maistres les caresser, chatouiller, amadoüer, attraire, enflammer jusques à ce qu’il s’ensuive action copulative et simbolizambula. Que si, par la conjonction diverses fois reiterée, il advient enfleure hidropise, eslargissement de ventre, accroissement de boyaux, pieds-neufs3, grossesse, etc., seront tenues lesdites servantes de faire la nique à leurs maistresses, comme la servante d’Abraham à Sara, demanderont pension, reparation d’honneur, mariage, à leur maistre, encor que l’enfant appartienne à quelque clerc, cocher ou vallet d’estable4 ; et, après s’estre gaillardement resjoüies et donné du bon temps, elles se retireront avec cent escus ou quatre cens livres, mettront leur enfant en nourrice, et tiendront par après boutique ouverte à tout le monde. Telle est nostre volonté en dernier ressort, contre laquelle il n’y a point d’appel. Faict le jour et an que dessus, aussi matin que vous voudrez.

Vramy voire ! dit une grosse servante de la ruë Sainct-Honoré qui a desjà joué deux fois du mannequin à basse marche5, vous nous la baillez belle avec vostre ordonnance ! Croyez-vous que nous ayons attendu jusqu’icy ? De ma part, je veux bien qu’on sçache que je suis en un logis où veritablement je ne gaigne pas grand gaige ; mais en recompense je vais au marché. Depuis deux ans je me suis fait enfler le ventre deux fois par nos laquais, qui jouënt assez bien de la flutte, et si ay bien eu l’industrie de donner les enfans à nostre maistre. Il est vray que la maistresse n’en sçait rien, et que pour accoucher j’ay faict semblant d’aller en mon pays ; mais il n’est que d’enfourner quand la paste est levée.

Une brunette d’auprès de la porte de Sainct-Victor, qui le faisoit autrefois à ceux qu’elle rencontroit, et maintenant le faict à tous venans, allonge le col et commence à dire : Pour moy, je suis d’une humeur que j’ayme mieux le futur que le passé, et la besongne à faire que celle qui est faicte, et ne suis pas si folle comme une esventée de nostre quartier, laquelle, ayant donné l’heure et le mot du guet à un honorable et authentique savetier qui la poursuivoit d’amour, après l’avoir faict despouiller et mettre entre deux draps, elle enferma ses habits et sa chemise dans un coffre et fit entrer deux soldats, ou pour mieux dire deux fillous et macquereaux, et fallut que le pauvre savetier prit la fuitte nud comme un ver, n’ayant rien que le tirepied en escharpe.

— De ma part, je trouvay ceste action mauvaise ; et, toutes les fois que nostre maistre est venu en ma garde-robbe, si j’eusse crié au secours ou que je luy eusse faict tel affront, c’estoit perdre l’usufruit que j’en ay receu depuis.

— Pour mon particulier, dict une saffrette6 de la ruë de Bièvre qui travaille derrière les tapisseries7, je suis bien aise quand ma maistresse est dehors, car je n’ayme point à coucher toute seule, et est assez facile de juger en mon visage que je suis misericordieuse et que j’ayme mieux loger les nuds que de les laisser refroidir à ma porte ; je leur laisse manger leur souppe dans mon escuelle, et preste le mien à ceux qui me le demandent. Mais je suis malheureuse en fricassée, car encore ceste nuict mon maistre s’est levé, feignant d’avoir un cours de ventre, et à peine a-t-il esté acroquillé sur moy, que la maistresse est venue et nous a trouvés brimbalant. J’ay bien peur qu’on m’oste le demy-ceint d’argent8 que j’avois eu, et qu’on ne me donne la porte pour recompense.

Par la mercy de ma vie ! dit la grosse Magdelon de la rue Sainct-Jacques, voilà bien comme il faut pondre ! Que ne regardez-vous à vos affaires de plus près ? ne sçavez-vous pas que les femmes sont jalouses de leurs maris, et qu’ils n’osent trancher une esclanche sans leur en donner le jus ? J’ay un maistre que je gouverne mieux que cela ; il est vray qu’il ressemble aux poreaux : il a la leste blanche, mais il a aussi la queue verte9. Je sçay prendre mon temps à propos : sur les montées, dans l’antichambre, dans son estude, il y a tousjours quelque petit coup en passant. — J’ay mieux faict, dit une bavolette10 qui demeure en la rue Sainct-Anthoine : pour oster tout soupçon de ma maistresse, je luy ay dit que mon maistre me poursuivoit à outrance et que je m’en voulois aller, et, soubs cette feintise, nous faisons des coups fourrez. J’ay desjà gaigné plus de vingt escus depuis deux mois, et outre tout cela je ne laisse point de me faire fourbir à un jeune clerc qui demeure chez nous.

— Mon maistre n’est que chaudronnier, dit la petite Janne, mais il sçait bien adjouster la pièce au trou, et croy qu’il n’y a homme qui sçache mieux mettre un pied à une marmitte que luy. Il me charge tout au contraire des chevaux et des asnes, qui ne portent que sur le dos ; mais il me charge sur le devant et j’en porte mieux.

— Lorsque mon maistre est absent, dit Jacqueline, la fille de chambre d’un marchand du pont Nostre-Dame, je ressemble à une statue, et ceux qui me verroient pourroient dire que je suis comme Andromède : je n’aspire que sa venue, car je ne puis tirer vent de ma pièce si je ne la mets en perce.

Là-dessus Margot la fine, qui tenoit un panier à son bras, se lève : On dit bien vray, dit-elle, que les hommes nagent mieux que les femmes, car ils ont deux vessies au bas du ventre ; mais quand je suis avec mon maistre, qui est procureur du Chastelet, il me semble qu’il nage, et moy aussi, tant nous nous roulons avec contentement l’un sur l’autre, et ma maistresse a beau dire, en despit d’elle je le feray, y deussé-je demeurer embourbée jusques aux oreilles.

— Pour moy, dit Alison, je crois que mon… vous m’entendez bien, est tout plein de cirons, car plus je le gratte, plus il me demange, et suis resolue doresnavant de me faire esventer par mon maistre : il a une bonne queue de renard. À tout le moins m’ostera-il la demangeson. Il est vray que je ressemble à terre de marets : il y enfoncera jusques au ventre, mais il n’importe.

À peine achevoit-elle ces mots qu’on fit un grand bruit à la porte. Trois ou quatre vieilles megères arrivent avec un papier en leur main, signifiant de la part des maistresses à l’assemblée qu’elle eust promptement à se retirer. L’arrest portoit ces mots :

Arrest intervenu de la part des maistresses.

« Nous, damoiselles crottées, bourgeoises à petit chaperon, femmes mariées, vieilles sempiternelles, fiancées, et generalement toutes appetans copulation, enjoignons aux servantes de se departir de coucher avec nos maris, sur peines d’estre frottées, chassées, emprisonnées, testonnées, battues, pelaudées, estrillées, mal menées, despoüillées d’habits, etc., ayant interest qu’on ne vienne pas manger nostre viande, ny cuire en nostre four. »

Dame Avoye avoit quelque chose à respondre là-dessus ; mais elle remit le tout à vendredy prochain.



1. Femmes qui avoient permission de tenir une sorte de bureau d’adresse où les servantes et nourrices venoient se recommander et chercher condition. Par déclaration du roi enregistrée le 14 février 1715, Ie lieutenant de police devoit connoître de ce qui les concernoit. — Le mot de recommanderesse est l’un de ceux qui sont soumis à l’approbation des Grands jours de l’éloquence françoise, d’après le Rôle des presentations, etc., pièce publiée dans notre tome 1er (p. 137), et que nous avons appris depuis avoir éte attribuée par Pellisson (Hist. de l’Acad. franç., t. 1er, p. 67) à Sorel, qui, de son côté, s’en défendit fort dans son Discours sur l’Académie françoise (1654, in-12).

2. Auparavant, pour exprimer la même chose, on avoit dit passe-fillon. C’étoit, et pour cause, le surnom donné à une femme de Lyon qui fut la maîtresse de Louis XI. (V. la Chronique scandaleuse.) Ce mot, dont le nom de la Fillon, fameuse courtisane de la Régence, ne nous semble être qu’un diminutif, se retrouve, du moins pour le sens, dans celui de passe-lacet, qui court encore les coulisses de l’Opéra.

3. Faire pieds-neufs, c’étoit accoucher. « Gargamelle, dit Rabelais (liv. 1er, ch. 7), commença se porter mal du bas, dont Grangousier se leva dessus l’herbe… pensant que ce feust mal d’enfant…, et qu’en brief elle feroit pieds neufs. » Des Perriers donne une variante de cette locution. « Il envoye, dit-il, sa fille aisnée… chez une de leurs tantes, sous couleur de maladie… et ce en attendant que les petits pieds sortissent. » Contes et joyeux devis, Amsterdam, 1735, in-12, t. 1er, p. 58.

4. V. la Conférance des servantes de Paris, dans notre tome 1er, p. 320.

5. Cette expression est aussi employée par Rabelais (liv. 2, ch. 21), et de manière à nous convaincre qu’il y est fait allusion, non pas, comme le pense Le Duchat, au mannequin mobile et pliant des peintres, mais à quelque instrument de musique dont se servoient les ménétriers, et qui, venu d’Italie, devoit son nom au manche (manico) dont il étoit muni.

6. Mot encore employé par Rabelais (liv. 4, ch. 51). C’est le féminin de saffre, gourmand, glouton ; mais il signifie plutôt ici friande. Oudin donne le même sens à savouret, savourette.

7. C’est-à-dire derrière les Gobelins.

8. V. encore la Conférance des servantes…, dans notre tome 1er, p. 317, note.

9. Ceci prouve qu’un mot de la fameuse pièce du Demi-Monde dit aux répétitions, même à la dernière, qui fut publique, mais supprimé aux représentations, n’avoit pas même pour soi une bien fraîche nouveauté.

10. Le bas-volet ou bas-voilet étoit la coiffure des paysannes des environs de Paris. Le nom qu’on donne à celle-ci leur en venoit. On disoit indistinctement une bavolette ou un bavolet, comme Bois-Robert :

Loin de la cour je me contente
D’aimer un petit bavolet.