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La Conférence des servantes de la ville de Paris

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La conference des servantes de la ville de Paris soubs les charniers Sainct-Innocent.

1636



La conference des servantes de la ville de Paris soubs les charniers Sainct-Innocent ; avec protestations de bien ferrer la mule1 ce caresme, pour aller tirer à la blanque à la foire de Sainct-Germain, et de bien faire courir l’ance du panier2.
À Paris.
M.D.C.XXXVI.
Pet. in-8º de 13 pages, titre compris.

Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d’un millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens s’assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d’autres pays. Dame Lubine commence ce langage : Mes chères consors et bien-aymées, il faut croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. À celle fin de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne veulent point qu’on rie à personne ; il faut contrefaire quelquefois la bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers ; il faut que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et cheminer l’ance du panier ; il faut que sept semaines vous vaillent une année et demie.

Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure chez un marichal : Je ne suis point apprentie de ferrer la mule ; il y a quatre ans et demy que je demeure où je suis ; au bout de trois semaines, j’estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres.

Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré : Je suis chez un notaire ; je ne gaigne que treze escus ; je vais à la halle, à la boucherie, et ne rend point compte qu’à mon maistre, qui est assez jovial3 ; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de ces religions ; je fais ce que je veux : D’avantage nous avons trois clercs4, dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et charmante comme sa voix ; je n’ay qu’à me plaindre à luy quand j’ay affaire de quelque chose, incontinent j’ay tout ce que je veux avoir de luy, fusse argent ou autre chose.

Une autre grosse vesse de la même rue : Vramy, vous nous la baillez belle ! j’ayme bien mieux le charnage5 que le caresme, car on ne l’ait pas un enfant d’un hareng ; j’ayme bien mieux voir une bonne grosse andouille en ma marmitte avec quatre jambons qu’un meschant flanchet de morüe.

Il en vint une autre d’auprès la Croix-du-Tiroir : Je demeure, dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches ; mais nos garçons sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette, et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la coulation ensemble6.

Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n’est que demeurer chez les marchands, dit-elle, car l’argent vient en dormant. Faisant un jour feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans.

Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs : Je suis la plus heureuse, dit-elle, de tout Paris : car j’ay un maistre le plus beau garçon de tout Paris ; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en bonne humeur, il y a moyen que de l’avoir, si ce n’estoit les voisins qui le gastent ; car l’année passée je perdy mon demy-ceing d’argent7, et en trois semaines j’en gaignay un autre.

Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j’ay eu un demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m’a servy que six mois. Allant à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné8 un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n’ay eu qu’un miroir de sept ou huit sols ; mais ce qui me reconforte, c’est que j’ai gaigné celuy-là en cinq semaines, et j’en gaigneray bien un autre en quinze jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles.

Une rousse d’auprès le Sepulchre respond : Je suis la plus infortunée du monde : il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps ; tant en habit qu’en argent, je n’ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis donné carrière autant comme fille de ma sorte.

Une servante de la rue des Vieux-Augustins : Je suis la plus malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et pour ma recompense j’ay eu du pied au cul et n’ay eu que la moitié de mes gages.

Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine : J’ay eu de la peine autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris… Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de toutes les servantes de Paris, car mon maistre a loüé une petite chambrillon9 qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus qu’au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement ensemble. Quand je suis plaine, il m’envoye à une maison qui est au champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que je viens de voir ma mère à nostre pays.

Une autre de la halle : Je fus dernierement surprise avec un de nos garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.

Une autre de la place Maubert : J’ay esté bien plus fine quand je me suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche que luy. Je luy ay permis l’usage, et fûmes pris tous deux sur le fait. Je le fis mettre à l’officialité10. J’ay eu quatre cens livres, et luy a eu l’enfant.

Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière Sainct-Jean : J’ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d’habits, le plus vilain qui fut jamais au monde ; mais en recompance, quand il avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la flûte que luy, j’ay attrapé de l’argent de tous deux ensemble.

Une autre de sur le pont Nostre-Dame : Je suis bien miserable, car la première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l’ay pas veu depuis ; mais j’atrapay finement un des garçons de nos voisins, qui a eu l’enfant, et moy quarante escus, et depuis j’en ay eu un autre, que je n’ay pas faict à si bon marché, car, un venerable savetier me faisant l’amour, il a esté le PAPA ; toutefois je suis assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes sœurs, de vous faire bien valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont plus recherchées pour leurs beautez ; si elles n’ont des pistolles, il faut qu’elles soient long-temps à marier. Sur ces antretiens dix heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle, et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d’une si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d’avoir de si bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l’ance du panier, car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.



1. L’origine de cette locution remonte à une anecdote racontée par Suétone dans la Vie de Vespasien (cap. 23), et ainsi mise en françois par Moisant de Brieux : « Le muletier de Vespasien, sous pretexte que l’une des mules estoit deferrée, arresta long-temps la litière de l’empereur, et par là fit avoir audience à celuy auquel il l’avoit promise sous l’asseurance d’une somme d’argent, mais dont l’odeur vint frapper aussitost le nez de ce prince, qui l’avoit très fin pour le gain : en sorte, dit Suétone, qu’il voulut partager avec son muletier le profit qu’il avoit eu à ferrer la mule. » Origines de diverses coutumes et façons de parler, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du Guzman d’Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4, on trouve cette phrase : « Un serviteur malin, menteur et ferre-mule. »

2. Nous n’avons rien trouvé sur cette locution proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui de Fleury de Bellingen, ni dans les Matinées senonoises de l’abbé Tuet, ni dans les Dictionnaires des proverbes de La Mésengère et de M. Quitard, pas même dans la Fleur des proverbes et l’Encyclopédie des proverbes de M. G. Duplessis ; et nous avouons franchement n’avoir pu, avec nos seules lumières, en découvrir l’origine. La variante qui se trouve ici, et qui nous prouve qu’au XVIIe siècle on ne disoit pas, comme aujourd’hui, faire danser l’anse du panier, mais bien la faire courir, la faire cheminer, n’étoit pas de nature à nous rendre cette étymologie plus facile.

3. Les facéties du temps faites à propos des chambrières reviennent toujours sur ces accointances des maîtres avec leurs servantes. Lisez, par exemple, le Banquet des chambrières fait aux estuves le jeudi gras :

Un jour Monsieur descendoit à la cave
Avecque moy, qui suis sa chambrière,
Lequel, marchant dessus ma robe brave,
Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.

4. Tout étoit bon pour les chambrières :

Autant le beau comme le laid,
Et le maistre que le valet,
Étoient reçus de la Doucette.

(Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au bouc de Estienne Jodelle.)

5. Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la chair.

6. Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements des servantes. Voici ce que dit, dans les Ruses et finesses decouvertes sur les chambrières de ce temps, Babeau aux yeux friands :

. . . . . . . . . . . . . J’ai du porc frais,
Une andouille et quatre saucisses,
Que malgré nos maistresses chiches
Mangerons. As-tu rien, Perrette ?

V. aussi les Doux entretiens des bonnes compagnies, 1634, in-12,chanson 57.

7. Demi-ceinture ou boucle d’argent, joyau très recherché des chambrières : leur ambition ne va pas au delà. « Quand nous avions servy sept ou huict ans, dit l’une d’elles dans le Caquet de l’Accouchée, 1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d’argent et cent escus comptant, tant à servir qu’à ferrer la mule, nous trouvions un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier. » Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu’on donnoit aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du vin. (La Maison réglée, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4, Appointements des domestiques.) Chez les maîtres pris de la colique housset, selon l’expression de Tallemant, c’est-à-dire coureurs de servantes, elles avoient bien d’autres menus profits.

8. Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la blanque de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre : Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque. Voici les plaintes de l’une des perdantes :

. . . . . . . . . . . Je me suis obligée
Pour cinq testons à ma maîtresse,
Qui me cause au cueur grand’ detresse,
Pensant gaigner mon mariage
Comme toy ; oultre mis en gaige
Ma bonne robbe et mon corset,
Et de chemises encor sept.

9. Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe siècle, après avoir été fort en usage au commencement.

10. Justice d’église dont le chef étoit l’official. Il statuoit sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties étoient réglés par le juge royal. — D’après ce qu’on vient de lire, il étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute ! Le père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement par suite d’un aveu de sa part, quand on l’avoit mené devant l’official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère. Cette jurisprudence procédoit, je crois, d’une ordonnance de Henri II. Voyant les avortements se multiplier d’une manière effrayante, il avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l’édit, on avoit ensuite encouragé les femmes à l’aveu, par les dommages et intérêts dont il est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines avoit frappées. « Il me souvient, dit Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, d’avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières, pour ce crime, mais nulle d’autre qualité. »

11. Même plainte, et plus vive encore, dans le Caquet de l’accouchée, à l’endroit cité tout-à-l’heure : « À present, pour nostre argent, nous ne pouvons avoir qu’un cocher ou un palfrenier, qui nous fait trois ou quatre enfans d’arrache-pied, puis, ne les pouvant plus nourrir pour le peu de gain qu’ils font, sommes contraintes de nous en aller resservir, comme devant, ou de demander l’aumône ; on ne voit autre chose par les ruës. »