La Petite Dorrit/Tome 1/Chapitre 26

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Traduction par William Little Hughes sous la direction de Paul Lorain.
Librairie Hachette (Livre I - Pauvretép. 298-311).


CHAPITRE XXVI.

Situation d’esprit de… Personne.


Arthur Clennam devait se féliciter d’avoir pris la sage et ferme résolution de ne pas devenir amoureux de Chérie. Autrement, il se serait trouvé dans une situation d’esprit fort embarrassante, obligé de soutenir contre son propre cœur des luttes dont la plus pénible eût peut-être été un combat incessant entre une tendance à ne pas aimer du tout M. Henry Gowan, ou même à le prendre en grippe, et une voix intérieure qui lui disait qu’un pareil sentiment était indigne d’un gentleman. Un cœur généreux n’est pas porté à ressentir ces profondes antipathies et ne les accepte que difficilement, même lorsqu’elles ne naissent d’aucun intérêt personnel ; mais s’il s’aperçoit que la haine commence à s’en mêler et reconnaît, dans les moments de sang-froid, que cette haine a sa source dans un sentiment qui n’est point désintéressé, cette découverte ne peut manquer de lui causer un chagrin profond.

Ainsi donc, sans cette prudente résolution, le souvenir de M. Henry Gowan serait venu assombrir la pensée de Clennam et l’aurait sans cesse occupée, à l’exclusion d’une foule de personnes et de choses qui lui fournissaient des sujets de réflexion plus agréables. Quoi qu’il en soit, Daniel Doyce semblait songer à M. Gowan bien plus que ne le faisait son associé ; c’était presque toujours lui qui commençait à parler du jeune artiste dans les conversations intimes des deux associés. Ces causeries familières étaient devenues très-fréquentes, car ils habitaient le même appartement dans une des vieilles rues tranquilles et peu fashionnables de la Cité, non loin de la Banque et près de London-Wall.

M. Doyce était allé passer la journée à Twickhenham ; Clennam s’était excusé ; M. Doyce venait de rentrer. Il mit la tête à la porte du salon de Clennam pour lui dire bonsoir.

« Entrez, entrez, dit Clennam.

— J’ai vu que vous lisiez, répondit Doyce, et je craignais de vous déranger. »

Sans la notable détermination qu’il avait prise, Clennam n’aurait probablement pas su ce qu’il était en train de lire ; peut-être même aurait-il ignoré qu’il avait, depuis plus d’une heure, les yeux fixés sur un livre, bien que ce livre fût encore ouvert devant lui. Il le referma avec un peu de vivacité.

« Ils vont tous bien ? demanda-il.

— Oui, répondit Doyce ; ils vont bien. Ils vont très-bien. »

Daniel avait l’habitude (habitude commune à bien des ouvriers) de porter son mouchoir dans son chapeau. Il ôta son chapeau, en retira son foulard, s’essuya le front et répéta lentement :

« Ils vont tous bien. Mlle Mina surtout m’a paru très-bien portante.

— Y avait-il du monde ?

— Non, pas d’autre étranger que moi.

— Et comment avez-vous passé votre temps, tous les quatre ? poursuivit Arthur plus gaiement.

— Nous étions cinq, vous savez, répliqua son associé. Chose était-là.

— Qui ça, chose ?

— M. Henry Gowan.

— Ah oui… c’est juste ! s’écria Clennam avec une vivacité inaccoutumée. Oui, oui… je l’avais oublié.

— Comme je vous l’ai déjà dit, reprit Daniel Doyce, il est toujours là le dimanche.

— Oui, oui ; je me rappelle maintenant, »

Daniel Doyce continuant à s’essuyer le front, répéta hautement : « Oui. Il était là… Il était là. Et son chien aussi.

— Mlle Meagles semble très-attachée à… au chien, remarqua Clennam.

— Très-attachée, en effet. Plus attachée au chien que je ne le suis à l’autre.

— Vous voulez dire, à monsieur…

— Je veux dire à M. Gowan, tout bonnement, répliqua Daniel Doyce. »

Il y eut dans la conversation un intermède dont Clennam profita pour remonter sa montre.

« Peut-être êtes-vous un peu prompt à juger les gens, dit-il enfin. Nos jugements… je parle en thèse générale…

— Bien entendu.

— Nos jugements sont si sujets à être influencés par une foule de considérations qui, presque à notre insu, sont injustes, que nous devons nous tenir en garde contre trop de précipitation. Par exemple, ce monsieur…

— Gowan, ajouta tranquillement Doyce, à qui semblait dévolue la tache de prononcer ce nom.

— … Est jeune et joli garçon, plein de gaieté et de vivacité, et il a une grande expérience du monde. Il serait difficile de fonder sur une raison impartiale la répulsion qu’il pourrait inspirer.

— Ce n’est pas difficile pour moi, toujours, Clennam, répliqua son associé. Je vois l’inquiétude qu’il apporte aujourd’hui, et je vois le chagrin qu’il apportera plus tard dans la demeure de mon vieil ami. Je vois que plus il se rapproche de Mlle Mina et que plus il la regarde, plus il creuse des rides profondes au front de mon ami. En un mot, je le vois enveloppant d’un filet la belle et aimante enfant qu’il ne rendra jamais heureuse.

— Nous ne savons pas, dit Clennam, du ton d’un homme qui souffre, nous ne savons pas s’il ne la rendra pas heureuse.

— Nous ne savons pas non plus si la terre durera encore cent ans, mais néanmoins la chose nous paraît assez probable.

— Allons, allons ! reprit Clennam, ayons bon espoir et tâchons au moins de rester justes, si rien ne nous oblige ici de nous montrer généreux. Nous ne dénigrerons pas ce jeune homme parce qu’il a su plaire à la charmante jeune fille dont il ambitionne la main ; nous ne mettrons pas en question le droit naturel qu’a Mlle Mina de donner son cœur à l’homme qu’elle en croit digne.

— C’est possible, mon ami, c’est possible : mais il est tout aussi possible que Mlle Mina soit trop jeune, trop confiante, trop gâtée et ne connaisse pas assez le monde pour être à même de faire un bon choix.

— Ce serait un mal, en tout cas, auquel il ne serait pas en notre pouvoir de remédier. »

Daniel Doyce secoua gravement la tête et répondit : « Je le crains.

— Par conséquent, continua Clennam, il faut nous décider à regarder comme indigne de nous de dire du mal de M. Gowan. Ce serait une méprisable satisfaction que de céder à l’antipathie que nous pourrions éprouver pour lui. Et j’ai résolu, pour ma part, de ne pas en dire de mal.

— Je ne suis pas si sûr de moi, Clennam : aussi je me réserve le droit de ne pas faire son éloge, répliqua l’autre. Mais si je ne suis pas sûr de moi, je suis sûr de vous, mon ami, et j’admire votre droiture et je la respecte. Bonsoir, mon ami et cher associé ! »

En disant cela, il lui donna une poignée de main, comme s’il y eût eu quelque chose de plus sérieux au fond de leur conversation, et il se quittèrent.

Avant cet entretien, les deux associés avaient rendu plusieurs visites à la famille Meagles, et ils avaient remarqué que la moindre allusion à M. Henry Gowan ramenait le nuage qui avait assombri le visage souriant de M. Meagles le matin où Arthur avait par hasard rencontré l’artiste au bord de la rivière. Si Clennam avait laissé pénétrer dans son cœur la passion défendue, cette époque eût peut-être été une rude épreuve pour lui ; mais comme il s’en était bien gardé, il n’en souffrit pas… pas le moins du monde.

De même, s’il eût donné accès dans son cœur à cet hôte exilé, la lutte morale qu’il aurait soutenue en silence pendant ce temps-là aurait eu quelque chose de méritoire. Peut-être aussi y aurait-il eu un certain mérite dans l’effort continuel qu’il aurait fait pour ne pas obtenir des résultats égoïstes par les moyens bas et odieux que son expérience lui avait appris à détester, et pour s’appuyer au contraire sur un principe élevé d’honneur et de générosité. Peut-être n’y aurait-il pas eu moins de mérite non plus dans sa résolution de ne pas même éviter la demeure de M. Meagles, de peur qu’en cherchant, dans son intérêt, à s’épargner une angoisse, il ne causât le plus léger chagrin à la jeune fille, qui serait ainsi devenue la cause d’une absence que M. Meagles pourrait regretter. Peut-être y aurait-il encore eu quelque mérite dans la modeste franchise avec laquelle Arthur se rappelait toujours, par comparaison, l’âge mieux assorti de M. Gowan et ses brillantes qualités d’homme du monde. Peut-être, pour faire tout cela et plus encore avec beaucoup de simplicité et avec une calme et courageuse constance, tandis qu’une angoisse secrète, les chagrins de sa vie passée, le faisaient cruellement souffrir, aurait-il eu besoin d’une certaine force de caractère, qui lui aurait fait honneur. Mais, grâce à la détermination qu’il avait prise, Arthur ne pouvait prétendre à aucun de ces mérites, et une telle situation morale n’était celle de personne… de personne au monde.

M. Gowan se souciait fort peu qu’elle fût celle de personne ou de quelqu’un. Rien ne troublait la sérénité de ses manières, comme si l’idée que Clennam pouvait se permettre de discuter cette importante question était trop incroyable et trop ridicule pour que l’artiste y songeât un seul instant. Il lui témoignait toujours une affabilité et l’accueillait avec une aisance qui aurait suffi (en supposant que l’associé de Daniel Doyce n’eût pas formé sa grande résolution) pour agir désagréablement sur un esprit qui aurait été dans cette situation… la situation de Personne.

« Je regrette beaucoup que vous ne soyez pas venu hier, dit M. Henry Gowan, lors d’une visite qu’il fit à Clennam le lendemain. Nous avons passé là-bas une journée délicieuse.

— C’est ce que j’ai appris, répliqua Arthur.

— De votre associé ? continua Henry Gowan. Quel cher brave homme !

— J’ai la plus grande estime pour lui.

— Par Jupiter, c’est le plus charmant individu que je connaisse ! si candide, si naïf, ayant foi dans un tas de choses si incroyables ! »

C’était là, dans la conversation de M. Gowan, un des points délicats qui chatouillaient désagréablement l’oreille de Clennam. Il l’écarta en répétant simplement qu’il avait la plus grande estime pour M. Doyce.

« Il est ravissant ! Rien de plus charmant que de le voir à son âge, s’en allant, comme un amoureux de clair de lune, sans avoir rien perdu en route ni rien gagné. Cela vous réchauffe le cœur ! Si peu corrompu par le monde, si simple, une si bonne âme ! Ma parole d’honneur, M. Clennam, on se sent atrocement mondain et corrompu à côté d’un être aussi primitif. Permettez-moi d’ajouter que je ne parle que pour moi, M. Clennam ; car vous, vous êtes aussi un peu candide.

— Merci du compliment, répondit Clennam mal à l’aise ; vous le méritez également, je l’espère ?

— Peuh !… À vrai dire, pas trop. Je ne suis pourtant pas un grand imposteur. Achetez-moi un tableau, et je vous assure, entre nous, qu’il ne vaudra pas l’argent que vous m’en aurez donné. Achetez un tableau à un autre peintre — (à un des célèbres professeurs qui me battent à plates coutures, si vous voulez), — et il y a cent à parier que plus cher vous le payerez, plus il vous trompera. C’est ce qu’ils font tous.

— Tous les peintres ?

— Peintres, écrivains, patriotes, tous ceux enfin qui tiennent boutique sur le marché social. Donnez vingt livres sterling à la plupart des gens que je connais, et vous serez trompé pour votre argent : donnez-en deux mille, vous serez trompé jusqu’à concurrence de votre chiffre ; donnez-en vingt mille, vous serez trompé pour vingt mille livres. Mais quel monde charmant cela fait, malgré tout ! s’écria Gowan avec un chaleureux enthousiasme. Quel délicieux, excellent, aimable monde !

— Je croyais, dit Clennam, que le principe dont vous venez de parler était spécialement adopté par…

— Par les Mollusques ? interrompit Gowan en riant.

— Par les hommes d’État qui daignent diriger le ministère des Circonlocutions.

— Ah ! mais ne dites pas de mal des Mollusques, reprit Gowan, rien de nouveau, ce sont de charmantes gens ! Jusqu’à ce petit Clarence, l’idiot de la famille, qui est le plus agréable et le plus ravissant petit imbécile que l’on ait jamais vu ! Par Jupiter, il a d’ailleurs une sorte d’habileté qui vous étonnerait !

— Beaucoup, répondit Clennam, d’un ton sec.

— Et après tout, continua Gowan (qui avait une façon de juger les choses qui les réduisait toutes à la même valeur), bien que je ne puisse nier que le ministère des Circonlocutions doive finir par causer la ruine de notre pays, il faut se rappeler que la catastrophe n’arrivera pas de notre temps… et c’est, au bout du compte, une bonne école pour former de vrais gentlemen.

— Une école très-dangereuse, très-coûteuse et qui ne satisfait guère, je le crains, les gens qui payent fort cher le droit d’y entretenir des élèves, dit Clennam en secouant la tête.

— Ah ! vous êtes un terrible homme ! répondit Gowan d’un ton léger. Je comprends que vous ayez presque fait perdre la tête à ce petit ânon de Clarence, qui est le plus estimable des crétins, et que j’aime de tout mon cœur. Mais c’est assez nous occuper de lui. Je voudrais vous présenter à ma mère, monsieur Clennam. Soyez donc assez bon pour m’en donner l’occasion. »

Si Clennam se fût trouvé dans la situation d’esprit de Personne, cette invitation lui aurait semblé la chose du monde la moins désirable, et il n’aurait pas su comment s’y prendre pour la refuser.

« Ma mère vit de la façon la plus simple dans ce sombre donjon de briques rouges qu’on nomme le château de Hampton-Court, poursuivit Gowan. Si vous voulez choisir votre jour et me dire quand vous me permettrez de vous mener dîner chez elle, vous serez assommé, mais ma mère sera charmée. Voilà la pure vérité. »

Que répondre à cela ? Il y avait dans le caractère réservé de Clennam un grand fonds de simplicité (prenez ce mot dans son sens le plus favorable), parce qu’il n’avait pas cette expérience qui blase un homme. Aussi, dans sa simplicité modeste, il se mit à la disposition de M. Gowan et on fixa le jour. Ce fut un jour bien triste pour l’invité, qui partit néanmoins pour Hampton-Court avec son introducteur.

Les vénérables habitants de ce vénérable édifice paraissaient (à cette époque) y vivre comme auraient pu le faire dans leur camp une bande de bohémiens civilisés. L’établissement des locataires y avait un aspect provisoire, comme s’ils comptaient décamper dès qu’ils obtiendraient ailleurs un logis plus commode ; il était facile de reconnaître à leur air mécontent qu’ils croyaient que l’État aurait dû leur fournir un appartement beaucoup plus agréable. Dès qu’une porte s’ouvrait, on découvrait une foule de cachotteries et de trompe-l’œil élégants : des paravents d’une taille beaucoup trop exiguë s’efforçaient en vain de transformer en salle à manger un corridor voûté, ou de cacher divers coins dans lesquels des valets en bas âge couchaient chaque soir au milieu des couteaux et des fourchettes ; des rideaux qui vous suppliaient de croire qu’ils ne cachaient rien, des impostes vitrées qui vous priaient de ne pas les voir ; une quantité de meubles aux formes mystérieuses et variées qui affectaient, les hypocrites, d’ignorer l’existence des matelas qu’ils étouffaient ; des trappes modestes qui essayaient d’échapper à l’attention publique et qui renfermaient évidemment des provisions de charbon de terre ; des passages qui se donnaient des airs de n’aboutir à rien lorsqu’on devinait, au premier coup d’œil, qu’ils conduisaient à des cuisines microscopiques. Tout cela donnait lieu à une masse de restrictions mentales et d’artifices mystérieux. Des visiteurs, regardant en face leur hôtesse ou leur hôte, feignaient de ne pas sentir la cuisine qui se faisait à trois pas d’eux ; d’autres, assis devant une armoire qu’on avait oublié de fermer, devenaient myopes tout à coup, afin de ne pas voir un régiment de bouteilles ; d’autres encore, appuyés contre une cloison des plus minces derrière laquelle un petit page et une jeune bonne échangeaient de gros mots, faisaient semblant de se croire assis dans un muet bocage. On n’en finirait pas, s’il fallait énumérer tous les petits billets de complaisance de ce genre que les Bohémiens du grand monde endossaient les uns pour les autres, à charge de revanche.

Quelques-uns des Bohémiens montraient un tempérament irritable, parce qu’ils étaient sans cesse agacés et aigris par deux circonstances contrariantes : 1° la conviction intime que la nation ne les récompensait jamais suffisamment ; 2° la permission accordée au public de visiter l’édifice où ce même public leur accordait par charité un logement gratuit. Ce dernier grief, en particulier, les exaspérait surtout le dimanche. Ce jour-là ils avaient espéré pendant quelque temps que la terre, vengeant le ciel, s’entr’ouvrirait pour engloutir les visiteurs ; mais, grâce sans doute à quelque négligence fort répréhensible des autorités qui gouvernent l’univers, cette désirable catastrophe se faisait encore attendre.

La porte de Mme Gowan fut ouverte par un domestique qui la servait depuis quelques années et qui, personnellement, avait maille à partir avec le Public, à propos d’une place de facteur qu’il attendait depuis longtemps et qui n’arrivait pas. Il savait fort bien que le Public n’était pas à même de lui donner cette place ; mais il passait sur lui sa mauvaise humeur et cherchait à se consoler en accusant le Public de l’en priver. Sous l’influence de ce grief (peut-être aussi par suite de la modicité de ses gages, dont le payement se faisait souvent attendre), il était devenu peu soigneux au physique et très-grognon au moral ; et, voyant dans Clennam un membre isolé de la masse plébéienne de ses oppresseurs, il le reçut avec ignominie.

Mme Gowan, au contraire, le reçut avec beaucoup de condescendance. Il trouva en elle une vieille dame majestueuse, qui passait autrefois pour une beauté, assez bien conservée encore pour pouvoir se passer de la poudre qui lui blanchissait le bout du nez, et de l’emprunt d’une certaine fraîcheur impossible, étalée sous chacun de ses yeux. Elle garda pourtant une tenue un peu hautaine avec lui ; suivant en cela l’exemple d’une autre vieille dame à sourcils noirs et à nez aquilin, qui devait nécessairement avoir quelque chose de naturel, autrement elle n’aurait pas pu exister (mais, dans tous les cas, ce n’étaient ni ses cheveux, ni ses dents, ni son buste, ni son teint), et d’un vieux gentleman à tête grise, qui avait un aspect très-digne et très-maussade. Ces deux personnages dînaient avec Mme Gowan. Mais comme ils avaient appartenu l’un et l’autre à une ambassade anglaise dans diverses parties du monde, et comme une ambassade anglaise ne saurait trouver un meilleur moyen de se faire bien venir du ministère des Circonlocutions qu’en traitant tout sujet anglais avec un mépris écrasant (autrement elle aurait ressemblé aux ambassades des autres pays), Clennam sentit qu’en somme on faisait tout ce qu’on pouvait faire raisonnablement pour se montrer assez poli avec lui.

Le vieux gentleman à l’air digne n’était autre que lord Lancastre des Échasses, qui avait été entretenu, pendant bon nombre d’années, par le ministère des Circonlocutions, en qualité de représentant de Sa Majesté Britannique à l’étranger. Le noble Réfrigérateur avait glacé dans son temps plusieurs cours européennes, et avait rempli cette mission avec tant de succès, que la seule mention d’un nom anglais suffisait pour donner un rhume aux étrangers qui avaient l’honneur de se rappeler lord Lancastre, à quelque chose comme un quart de siècle d’intervalle.

Il vivait maintenant dans la retraite et il avait daigné en sortir (dans une lourde cravate blanche, assez semblable à de la neige durcie) pour venir refroidir ce repas.

On retrouvait une nuance des habitudes bohémiennes de l’endroit dans les allures nomades du service, dans les étranges évolutions des plats et des assiettes ; mais le noble Réfrigérateur contribuait, bien plus que l’argenterie ou la porcelaine, à rendra ce repas magnifique. Il ombragea le dîner, rafraîchit les vins, refroidit les sauces, et gela les légumes.

Il ne se trouvait en sus qu’une seule personne dans la salle du festin, à savoir un petit Tom Pouce de laquais, adjoint au misanthrope dont le public refusait de faire un facteur. Si on avait pu déboutonner la jaquette et mettre à nu le cœur de cet enfant, on aurait découvert qu’en sa qualité d’humble allié de la famille Mollusque, lui aussi convoitait une place du gouvernement.

Mme Gowan, en proie à une douce mélancolie (bien naturelle chez une dame de la société qui voit son fils réduit à solliciter la faveur de la vile multitude en cultivant les Vilains Arts, au lieu de se prévaloir de sa parenté avec les Mollusques, pour passer un anneau de plus dans le nez de la plèbe porcine), commença la conversation en parlant de la triste situation des affaires. Ce fut alors que Clennam apprit pour la première fois sur quels pauvres pivots tourne ce vaste monde.

« Si John Mollusque, dit Mme Gowan, lorsqu’on eut établi en fait la dégénérescence du siècle, si John Mollusque avait seulement consenti à renoncer à sa malheureuse idée de se concilier la vile populace, le danger aurait été conjuré, et je suis convaincue que le pays aurait été sauvé. »

La dame au nez aquilin approuva ce discours, mais elle ajouta vaguement que si Auguste des Échasses avait, dans un ordre du jour général, donné ordre à la cavalerie de monter à cheval et de charger la canaille, le pays, elle en était convaincue, aurait été sauvé.

Le noble Réfrigérateur approuva à son tour ce discours ; mais il ajouta que si William Mollusque et Tudor des Échasses, lorsqu’ils s’étaient réunis pour former une coalition à jamais mémorable, avaient eu le courage de museler les journaux, et rendu passible des peines les plus sévères tout gazetier qui se permettrait de discuter les actes d’une autorité constituée, soit en Angleterre, soit à l’étranger, le pays, il en était convaincu, aurait été sauvé.

Tout le monde convint que le pays (lisez les Mollusques et les des Échasses) avait besoin d’être sauvé. Personne, cependant, ne songea à se demander pourquoi il avait besoin d’être sauvé. Une seule chose paraissait bien claire : c’est qu’il n’était question que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses, Paul, Pierre ou Jacques Mollusques et des Échasses, parce que tout le reste n’était que de la vile populace. Ce fut là ce qui fit sur Clennam, qui n’y était pas habitué, une impression très-désagréable ; il se demanda s’il était bien à lui de rester là sans rien dire, tandis qu’on réduisait un grand peuple à d’aussi tristes proportions. Cependant, lorsqu’il se rappela que dans les discussions parlementaires, soit qu’il y fût question de la vie matérielle ou de l’existence morale du pays, on parlait rarement d’autre chose que de John Mollusque, Auguste des Échasses, William Mollusque et Tudor des Échasses, Pierre, Paul et Jacques Mollusque et des Échasses, il se décida à ne rien dire pour défendre la vile populace, puisque la vile populace était habituée à cela.

M. Henry Gowan parut éprouver un malin plaisir à soulever une discussion entre les trois orateurs et à voir la surprise désagréable que leurs discours causaient à Clennam. Méprisant la classe qui l’avait rejeté tout autant que la classe n’avait pas voulu l’accueillir, les idées anté-diluviennes de ses commensaux ne l’ irritaient en aucune façon. L’artiste amateur avait un si aimable caractère qu’il semblait même s’amuser de l’embarras d’Arthur et de son isolement au milieu des nobles convives. Si Clennam se fût trouvé dans cette situation d’esprit (cette lutte secrète de Personne contre son propre cœur), il en aurait soupçonné quelque chose, et banni ce soupçon comme une indignité, même avant de se lever de table.

Au bout de deux heures, le noble Réfrigérateur, qui n’était jamais moins de cent ans en arrière de son siècle, recula d’environ cinq siècles, et débita d’un ton solennel des oracles politiques appropriés à cette époque lointaine. Il finit par glacer une tasse de thé pour son propre usage, et se retira à sa plus basse température.

Alors Mme Gowan, qui autrefois avait été habituée à garder auprès d’elle un fauteuil vide où elle invitait ses esclaves dévoués à venir s’asseoir, chacun à leur tour, durant les courtes audiences qu’elle leur accordait comme une marque spéciale de sa faveur, fit savoir à Clennam, par un geste circulaire de son éventail, qu’il était invité à s’approcher. Il obéit et vint occuper le trépied que lord Lancastre des Échasses venait d’abandonner.

« Monsieur Clennam, commença Mme Gowan, outre le bonheur que j’ai à vous recevoir… (même dans ce taudis incommode… une vraie caserne…) il y a une chose dont je meurs d’envie de vous parler. Il s’agit d’une circonstance à laquelle mon fils, je crois, est redevable du plaisir d’avoir pu cultiver votre connaissance. »

Clennam s’inclina, jugeant que cette vague réponse était la plus convenable qu’il pût faire à un début de conversation qu’il ne comprenait pas encore tout à fait.

« D’abord, continua Mme Gowan, est-elle vraiment jolie ? »

Si Personne, dans la situation d’esprit qu’on lui connaît, eût eu à répondre, il aurait été fort embarrassé, il aurait eu de la peine à sourire et à demander :

« Qui donc ?

— Oh ! vous savez bien ! répliqua la dame. Cette demoiselle dont Henry s’est épris ; ce malheureux caprice de mon fils. Là ! Si vous regardez comme un point d’honneur de m’obliger à prononcer son nom la première… Mlle Mickles… Miggles…

— Mlle Meagles est extrêmement jolie.

« Les hommes se trompent si souvent à cet égard, poursuivit Mme Gowan secouant la tête, que j’avoue franchement que je suis encore loin d’être persuadée. Pourtant c’est déjà quelque chose que de vous entendre confirmer l’opinion d’Henry avec tant de gravité et de conviction. C’est à Rome qu’il a ramassé ces gens-là, je crois ? »

Cette question eût offensé Personne au dernier point. Quant à Clennam, il se contenta de répondre :

« Pardonnez-moi, mais je crains de n’avoir pas bien compris.

— Ramassé ces gens-là, répéta Mme Gowan tapant une petite table avec son éventail fermé (un grand éventail vert qui lui servait d’écran), Les a dénichés, les a découverts, les a déterrés.

— Ces gens-là ? Quelles gens ?

— Ces Miggles.

— Je ne saurais vraiment vous dire, répliqua Clennam, où mon ami, M. Meagles, a présenté M. Henry Gowan à sa fille.

— Je crois bien qu’il les a ramassés à Rome ; mais peu importe l’endroit… il est clair qu’il les a ramassés quelque part. Maintenant, dites-moi un peu (tout à fait en confidence), n’a-t-elle pas des manières par trop plébéiennes ?

— En vérité, madame, répondit Clennam, je suis moi-même si plébéien que je ne me sens pas autorisé à vous éclairer sur ce point.

— Très-joli ! reprit Mme Gowan ouvrant tranquillement son éventail. Charmant ! Je dois donc conclure qu’au fond du cœur vous pensez que ses manières sont à l’unisson de sa beauté ? »

Clennam, après un instant de roideur, s’inclina de nouveau.

« C’est consolant et j’espère que vous ne vous trompez pas. Henry ne m’a-t-il pas dit que vous aviez voyagé avec eux ?

— J’ai eu pendant plusieurs mois pour compagnons de voyage mon ami M. Meagles, sa femme et sa fille. »

(Combien le cœur de Personne aurait souffert à ce souvenir !)

« C’est vraiment consolant, car cela prouve que vous devez les connaître. Voyez-vous, monsieur Clennam, voilà bien longtemps que cela dure et je ne m’aperçois pas que l’engouement de mon fils diminue. C’est donc un immense soulagement pour moi que de pouvoir m’entretenir avec une personne aussi bien informée que vous. C’est un vrai bonheur pour moi, une vraie félicité, je vous assure.

— Pardon, madame, répondit Arthur ; mais M. Henry Gowan ne m’a fait aucune confidence. Je suis loin d’être aussi bien informé que vous voulez bien le croire. Votre méprise rend ma position fort embarrassante. Pas un mot n’a été échangé entre M. Henry Gowan et moi à ce propos. »

Mme Gowan jeta un coup d’œil vers l’autre bout de la chambre, du côté d’un canapé où son fils faisait une partie d’écarté avec la vieille dame artificielle qui regrettait que la cavalerie n’eût pas été mise en réquisition.

« Il ne vous a rien confié ? Non, répliqua Mme Gowan. Pas un mot n’a été échangé entre vous ? Non. Cela ne m’étonne pas. Mais il est des confidences muettes, monsieur Clennam ; et, comme vous êtes intime avec ces Miggles, je ne doute pas que vous ne sachiez à quoi vous en tenir. Peut-être avez-vous appris que j’ai souffert de cruelles angoisses en voyant Henry embrasser une profession qui… enfin !… (haussant les épaules) une profession très-respectable, je n’en doute pas ; il y a même certains artistes qui, comme artistes, sont des personnes tout à fait supérieures ; pourtant, dans notre famille, en fait de peintres, nous n’avons jamais compté que des amateurs, et c’est une faiblesse bien pardonnable de… »

Tandis que Mme Gowan, au lieu d’achever sa phrase, poussait un profond soupir, Clennam, quelque résolu qu’il fût à rester magnanime, ne put s’empêcher de penser qu’il n’y avait pas le moindre danger, pour le moment, de voir un véritable artiste répandre un nouvel éclat sur le nom illustre des Gowan.

« Henry, continua la mère, est volontaire et entêté ; or, comme ces Mickles font naturellement tout au monde pour l’accaparer, il me reste fort peu d’espoir, M. Clennam, de le voir rompre avec eux. Cette petite Miggles n’aura qu’une faible dot, je le crains ; Henry aurait pu trouver beaucoup mieux. En un mot, il n’y a rien pour compenser l’inégalité d’une pareille alliance. Enfin, il n’en fait qu’à sa tête ; et si d’ici à quelque temps je ne vois aucune chance de rupture, il faudra bien me résigner et faire contre fortune bon cœur en acceptant ces gens-là. Je vous suis fort obligée des renseignements que vous m’avez donnés. »

Elle haussa de nouveau les épaules d’un air résigné, et Clennam salua avec la même roideur que la première fois. Puis, le visage animé d’une rougeur inquiète et avec un léger embarras, il répondit, parlant plus bas qu’il ne l’avait fait jusqu’alors :

« Madame Gowan, je sais à peine comment m’acquitter de ce que je regarde comme un devoir. J’ose donc vous prier de vouloir bien m’excuser si j’essaye de le remplir. Il me semble que vous commettez une erreur, une très-grande erreur (si je puis parler ainsi), qui demande a être rectifiée. Vous supposez que M. Meagles et sa famille font tout au monde… Je crois que c’est là ce que vous avez dit ?…

— Tout au monde ? répéta Mme Gowan, regardant son interlocuteur avec une calme obstination.

— Pour accaparer M. Henry Gowan ? »

La dame fit un signe de tête affirmatif.

« Or, cela est si peu vrai, que je sais que l’idée de cette union rend M. Meagles fort malheureux ; je sais qu’il a soulevé tous les obstacles raisonnables qu’il a pu, dans l’espoir d’amener une rupture. »

Mme Gowan ferma son grand éventail vert, donna une petite tape sur le bras d’Arthur, puis une autre petite tape sur ses propres lèvres animées d’un sourire enjoué, et répliqua :

« Justement. C’est ce que je veux dire. »

Arthur chercha dans les traits de Mme Gowan l’explication de ces paroles.

« Parlez-vous sérieusement, monsieur Clennam ? Vous ne comprenez donc pas ? »

Arthur ne comprenait pas, et il l’avoua.

« Voyons, est-ce que je ne connais pas mon fils ? est-ce que je ne sais pas que c’est là le meilleur moyen de le retenir, ajouta Mme Gowan d’un ton de dédain. Et ces Miggles ne le savent-ils pas aussi bien que moi ? Oh ! ce sont de fins matois, monsieur Clennam, et rompus aux affaires, cela se voit ! Si je ne me trompe, ce Miggles a été dans une banque, et la banque a dû prospérer sous sa direction. Très-bien joué, je dois le reconnaître.

— Je vous prie en grâce, madame… interrompit Arthur.

— Oh ! monsieur Clennam, comment donc pouvez-vous être si crédule ? »

Arthur fut si blessé du ton hautain de la dame et de la façon dédaigneuse dont elle se caressait les lèvres avec son éventail, qu’il répondit avec beaucoup de vivacité :

« Croyez-moi, madame, c’est là un soupçon injuste et qui n’a pas le moindre fondement.

— Un soupçon ? répéta Mme Gowan. Non, ce n’est pas un soupçon, c’est une certitude. Très-habilement joué, ma foi, puisque ces gens semblent aussi vous avoir jeté de la poudre aux yeux, monsieur Clennam. »

Elle se mit à rire et continua à se taper les lèvres avec son éventail, en hochant la tête comme pour ajouter :

« Allons donc ! Est-ce que je ne sais pas que ces gens-là se mettraient en quatre pour obtenir l’honneur d’une pareille alliance ? »

Au moment opportun, les cartes furent jetées de côté, et M. Henry Gowan traversa la chambre en disant :

« Mère, si vous pouvez me céder M. Clennam pour cette fois, nous avons assez loin à aller, et il se fait tard. »

M. Clennam, n’ayant pas le choix, se leva, et Mme Gowan lui montra jusqu’à la fin le même regard et les mêmes lèvres dédaigneuses frappées par le même éventail.

« Ma mère vous a accordé une audience d’une longueur terrible, dit Gowan, lorsque la porte se fut refermée sur eux. J’espère bien sincèrement qu’elle ne vous a pas trop assommé ?

— Pas du tout, » répondit Arthur.

Un petit phaéton découvert les attendait pour les ramener à Londres ; ils y montèrent et ne tardèrent pas à rouler vers la capitale. Gowan, qui conduisait, alluma un cigare ; Clennam refusa celui qu’on lui offrait. Il eut beau faire, il tomba dans une rêverie si profonde, que Gowan répéta :

« J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait assommé. »

Arthur sortit un instant de sa rêverie pour répondre : « Pas du tout, » puis il retomba bientôt.

Dans la situation d’esprit en question, si importante pour… Personne, celui-ci eût surtout rêvé au compagnon assis auprès de lui. Il aurait songé à la matinée où il l’avait d’abord vu déracinant les pierres avec son talon de botte, et il se serait demandé : « Voudrait-il, par hasard, m’écarter de son chemin de la même façon insouciante et cruelle ? » Il se serait demandé si la présentation de ce jour n’avait pas été arrangée par Henry Gowan, parce qu’il savait ce que dirait la dame à l’éventail. N’avait-il pas voulu ouvrir les yeux d’un rival et le prévenir d’une manière hautaine sans lui adresser personnellement la moindre confidence ? Il se serait demandé si, dans tous les cas, on ne l’avait pas amené là pour s’amuser de ses émotions refoulées et pour le tourmenter. Puis les suppositions de Personne auraient été interrompues de temps à autre par un sentiment de honte ; sa franche nature lui aurait reproché d’entretenir un seul instant de pareils soupçons, en lui représentant qu’il s’écartait ainsi de la route élevée et désintéressée qu’il s’était tracée. Alors le combat intérieur eût été plus rude que jamais, et si par hasard il avait levé les yeux et qu’il eût rencontré le regard de Gowan, il aurait tressailli, comme s’il se sentait des torts envers lui.

Puis, contemplant la sombre route et les objets à moitié cachés dans l’obscurité, il se serait peu à peu laissé aller à une autre rêverie pour se demander : « Où allons-nous, lui et moi, sur le chemin encore plus sombre de la vie ? Quel est le sort qui nous attend, nous et elle, dans un lointain obscur ? Rêvant ainsi à Chérie, il se fût encore adressé de nouveaux reproches, se disant que ce n’était pas se montrer loyal envers elle que de céder à son antipathie, et que de pareilles préventions le rendaient moins digne d’elle qu’il ne l’avait jamais été. « Vous avez des idées noires, c’est clair, dit Gowan. J’ai grand’peur que ma mère ne vous ait atrocement assommé.

« Pas du tout, je vous assure, répondit Clennam. Ce n’est rien… rien du tout… »