La Petite Fadette/27

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Calmann-Lévy (p. 226-232).
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XXVII


Mais, comme il n’est secret qui puisse durer, voilà qu’un beau jour de dimanche, Sylvinet, passant le long du mur du cimetière, entendit la voix de son besson qui parlait à deux pas de lui, derrière le retour que faisait le mur. Landry parlait bien doucement ; mais Sylvinet connaissait si bien sa parole, qu’il l’aurait devinée, quand même il ne l’aurait pas entendue.

— Pourquoi ne veux-tu pas venir danser ? disait-il à une personne que Sylvinet ne voyait point. Il y a si longtemps qu’on ne t’a point vue t’arrêter après la messe, qu’on ne trouverait pas mauvais que je te fasse danser, moi qui suis censé ne plus quasiment te connaître. On ne dirait pas que c’est par amour, mais par honnêteté, et parce que je suis curieux de savoir si, après tant de temps, tu sais encore bien danser.

— Non, Landry, non, répondit une voix que Sylvinet ne reconnut point, parce qu’il y avait longtemps qu’il ne l’avait entendue, la petite Fadette s’étant tenue à l’écart de tout le monde, et de lui particulièrement. — Non, disait-elle, il ne faut pas qu’on fasse attention à moi, ce sera le mieux, et si tu me faisais danser une fois, tu voudrais recommencer tous les dimanches, et il n’en faudrait pas tant pour faire causer. Crois ce que je t’ai toujours dit, Landry, que le jour où l’on saura que tu m’aimes sera le commencement de nos peines. Laisse-moi m’en aller, et quand tu auras passé une partie du jour avec ta famille et ton besson, tu viendras me rejoindre où nous sommes convenus.

— C’est pourtant triste de ne jamais danser ! dit Landry ; tu aimais tant la danse, mignonne, et tu dansais si bien ! Quel plaisir ça me serait de te tenir par la main et de te faire tourner dans mes bras, et de te voir, si légère et si gentille, ne danser qu’avec moi !

— Et c’est justement ce qu’il ne faudrait point, reprit-elle. Mais je vois bien que tu regrettes la danse, mon bon Landry, et je ne sais pas pourquoi tu y as renoncé. Va donc danser un peu ; ça me fera plaisir de songer que tu t’amuses, et je t’attendrai plus patiemment.

— Oh ! tu as trop de patience, toi ! dit Landry d’une voix qui n’en marquait guère, mais moi, j’aimerais mieux me faire couper les deux jambes que de danser avec des filles que je n’aime point, et que je n’embrasserais pas pour cent francs.

— Eh bien ! si je dansais, reprit Fadette, il me faudrait danser avec d’autres qu’avec toi, et me laisser embrasser aussi.

— Va-t’en, va-t’en bien vitement, dit Landry ; je ne veux point qu’on t’embrasse.

Sylvinet n’entendit plus rien que des pas qui s’éloignaient, et, pour n’être point surpris aux écoutes par son frère, qui revenait vers lui, il entra vivement dans le cimetière et le laissa passer.

Cette découverte-là fut comme un coup de couteau dans le cœur de Sylvinet. Il ne chercha point à découvrir quelle était la fille que Landry aimait si passionnément. Il en avait bien assez de savoir qu’il y avait une personne pour laquelle Landry le délaissait et qui avait toutes ses pensées, au point qu’il les cachait à son besson, et que celui-ci n’en recevait point la confidence. « Il faut qu’il se défie de moi, pensa-t-il, et que cette fille qu’il aime tant le porte à me craindre et à me détester. Je ne m’étonne plus de voir qu’il est toujours si ennuyé à la maison, et si inquiet quand je veux me promener avec lui. J’y renonçais, croyant voir qu’il avait le goût d’être seul ; mais, à présent, je me garderai bien d’essayer à le troubler. Je ne lui dirai rien ; il m’en voudrait d’avoir surpris ce qu’il n’a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu’il se réjouira d’être débarrassé de moi. »

Sylvinet fit comme il se promettait, et même il le poussa plus loin qu’il n’était besoin, car non seulement il ne chercha plus à retenir son frère auprès de lui, mais encore, pour ne le point gêner, il quittait le premier la maison et allait rêvasser tout seul dans son ouche, ne voulant point aller dans la campagne : « Parce que, pensait-il, si je venais à y rencontrer Landry, il s’imaginerait que je l’épie et me ferait bien voir que je le dérange. »

Et peu à peu son ancien chagrin, dont il s’était quasiment guéri, lui revint si lourd et si obstiné, qu’on ne tarda pas à le voir sur sa figure. Sa mère l’en reprit doucement ; mais, comme il avait honte, à dix-huit ans, d’avoir les mêmes faiblesses d’esprit qu’il avait eues à quinze, il ne voulut jamais confesser ce qui le rongeait.

Ce fut ce qui le sauva de la maladie ; car le bon Dieu n’abandonne que ceux qui s’abandonnent eux-mêmes, et celui qui a le courage de renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s’en plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d’être triste et pâle ; il eut, de temps en temps, un ou deux accès de fièvre et, tout en grandissant toujours un peu, il resta assez délicat et mince de sa personne. Il n’était pas bien soutenu à l’ouvrage, et ce n’était point sa faute, car il savait que le travail lui était bon ; et c’était bien assez d’ennuyer son père par sa tristesse, il ne voulait pas le fâcher et lui faire tort par sa lâcheté. Il se mettait donc à l’ouvrage, et travaillait de colère contre lui-même. Aussi en prenait-il souvent plus qu’il ne pouvait en supporter ; et le lendemain il était si las qu’il ne pouvait plus rien faire.

— Ce ne sera jamais un fort ouvrier, disait le père Barbeau ; mais il fait ce qu’il peut, et quand il peut, il ne s’épargne même pas assez. C’est pourquoi je ne veux point le mettre chez les autres ; car, par la crainte qu’il a des reproches et le peu de force que Dieu lui a donné il se tuerait bien vite, et j’aurais à me le reprocher toute ma vie.

La mère Barbeau goûtait fort ces raisons-là et faisait tout son possible pour égayer Sylvinet. Elle consulta plusieurs médecins sur sa santé et ils lui dirent, les uns qu’il fallait le ménager beaucoup, et ne plus lui faire boire que du lait, parce qu’il était faible ; les autres, qu’il fallait le faire travailler beaucoup et lui donner du bon vin, parce qu’étant faible, il avait besoin de se fortifier. Et la mère Barbeau ne savait lequel écouter, ce qui arrive toujours quand on prend plusieurs avis.

Heureusement que, dans le doute, elle n’en suivit aucun, et que Sylvinet marcha dans la route que le bon Dieu lui avait ouverte, sans y rencontrer de quoi le faire verser à droite ou à gauche, et il traîna son petit mal, sans être trop foulé, jusqu’au moment où les amours de Landry firent un éclat, et où Sylvinet vit augmenter sa peine de toute celle qui fut faite à son frère.