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La Petite Fadette (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 24

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La Petite FadetteJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 30-31).
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XXIV.

Landry eut bien peur, et lui frappa dans les mains pour la faire revenir. Ses mains étaient froides comme des glaçons et raides comme du bois. Il les échauffa et les frotta bien longtemps dans les siennes, et quand elle put retrouver la parole, elle lui dit :

— Je crois que tu te fais un jeu de moi, Landry. Il y a des choses dont il ne faut pourtant point plaisanter. Je te prie donc de me laisser tranquille et de ne me parler jamais, à moins que tu n’aies quelque chose à me demander, auquel cas je serai toujours à ton service.

— Fadette, Fadette, dit Landry, ce que vous dites là n’est point bon. C’est vous qui vous êtes jouée de moi. Vous me détestez, et pourtant vous m’avez fait croire autre chose.

— Moi ! dit-elle tout affligée. Qu’est-ce que je vous ai donc fait accroire ? Je vous ai offert et donné une bonne amitié comme celle que votre besson a pour vous, et peut-être meilleure ; car, moi, je n’avais pas de jalousie, et, au lieu de vous traverser dans vos amours, je vous y ai servi.

— C’est la vérité, dit Landry. Tu as été bonne comme le bon Dieu, et c’est moi qui ai tort de te faire des reproches. Pardonne-moi, Fanchon, et laisse-moi t’aimer comme je pourrai Ce ne sera peut-être pas aussi tranquillement que j’aime mon besson ou ma sœur Nanette, mais je te promets de ne plus chercher à t’embrasser si cela te répugne.

Et, faisant retour sur lui-même, Landry s’imagina qu’en effet la petite Fadette n’avait pour lui que de l’amitié bien tranquille ; et, parce qu’il n’était ni vain ni fanfaron, il se trouva aussi craintif et aussi peu avancé auprès d’elle que s’il n’eût point entendu de ses deux oreilles ce qu’elle avait dit de lui à la belle Madelon. Quant à la petite Fadette, elle était assez fine pour connaître enfin que Landry était bel et bien amoureux comme un fou, et c’est pour le trop grand plaisir qu’elle en avait qu’elle s’était trouvée comme en pâmoison pendant un moment. Mais elle craignait de perdre trop vite un bonheur si vite gagné ; à cause de cette crainte, elle voulait donner à Landry le temps de souhaiter vivement son amour.

Il resta auprès d’elle jusqu’à la nuit, car, encore qu’il n’osât plus lui conter fleurette, il en était si épris et il prenait tant de plaisir à la voir et à l’écouter parler, qu’il ne pouvait se décider à la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n’était jamais loin de sa sœur, et qui vint bientôt les rejoindre. Il se montra bon pour lui, et s’aperçut bientôt que ce pauvre petit, si maltraité par tout le monde, n’était ni sot ni méchant avec qui le traitait bien ; mêmement, au bout d’une heure, il était si bien apprivoisé et si reconnaissant qu’il embrassait les mains du besson et l’appelait mon Landry, comme il appelait sa sœur ma Fanchon ; et Landry était compassionné et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-même dans le passé bien coupables envers les deux pauvres enfants de la mère Fadette, lesquels n’avaient besoin, pour être les meilleurs de tous, que d’être un peu aimés comme les autres.

Le lendemain et les jours suivants, Landry réussit à voir la petite Fadette, tantôt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle, tantôt le jour, en la rencontrant dans la campagne : et encore qu’elle ne pût s’arrêter longtemps, ne voulant point et ne sachant point manquer à son devoir, il était content de lui avoir dit quatre ou cinq mots de tout son cœur et de l’avoir regardée de tous ses yeux. Et elle continuait à être gentille dans son parler, dans son habillement et dans ses manières avec tout le monde : ce qui fit que tout le monde y prit garde, et que bientôt on changea de ton et de manières avec elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne fût à propos, on ne l’injuria plus, et, comme elle ne s’entendit plus injurier, elle n’eut plus tentation d’invectiver, ni de chagriner personne. Mais, comme l’opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos résolutions, il devait encore s’écouler du temps avant qu’on passât pour elle du mépris à l’estime et de l’aversion au bon vouloir. On vous dira plus tard comment se fit ce changement ; quant à présent, vous pouvez bien vous imaginer vous-même qu’on ne donna pas grosse part d’attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou cinq bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s’élever la jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les pères et mères à tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde grouillant autour d’eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-là dansant. Et les vieux disaient : — Celui-ci sera un beau soldat s’il continue, car il a le corps trop bon pour réussir à se faire exempter ; celui-là sera finet et entendu comme son père ; cet autre aura bien la sagesse et la tranquillité de sa mère ; voilà une jeune Lucette qui promet une bonne servante de ferme ; voici une grosse Louise qui plaira à plus d’un, et quant à cette petite Marion, laissez-la grandir, et la raison lui viendra bien comme aux autres.

Et, quand ce venait au tour de la petite Fadette à être examinée et jugée :

— La voilà qui s’en va bien vite, disait-on, sans vouloir chanter ni danser. On ne la voit plus depuis la Saint-Andoche. Il faut croire qu’elle a été grandement choquée de ce que les enfants d’ici l’ont décoiffée à la danse ; aussi a-t-elle changé son grand calot, et à présent on dirait qu’elle n’est pas plus vilaine qu’une autre.

— Avez-vous fait attention comme la peau lui a blanchi depuis un peu de temps ? disait une fois la mère Couturier. Elle avait la figure comme un œuf de caille, à force qu’elle était couverte de taches de rousseur ; et la dernière fois que je l’ai vue de près, je me suis étonnée de la trouver si blanche, et mêmement si pâle que je lui ai demandé si elle n’avait point eu la fièvre. À la voir comme elle est maintenant, on dirait qu’elle pourra se refaire ; et, qui sait ? il y en a eu de laides qui devenaient belles en prenant dix-sept ou dix-huit ans.

— Et puis la raison vient, dit le père Naubin, et une fille qui s’en ressent apprend à se rendre élégante et agréable. Il est bien temps que le grelet s’aperçoive qu’elle n’est point un garçon. Mon Dieu, on pensait qu’elle tournerait si mal que ça serait une honte pour l’endroit. Mais elle se rangera et s’amendera comme les autres. Elle sentira bien qu’elle doit se faire pardonner d’avoir eu une mère si blâmable, et vous verrez qu’elle ne fera point parler d’elle.

— Dieu veuille, dit la mère Courtillet, car c’est vilain qu’une fille ait l’air d’un chevau échappé ; mais j’en espère aussi de cette Fadette, car je l’ai rencontrée devant z’hier, et au lieu qu’elle se mettait toujours derrière moi à contrefaire ma boiterie, elle m’a dit bonjour et demandé mon portement avec beaucoup d’honnêteté.

— Cette petite-là dont vous parlez est plus folle que méchante, dit le père Henri. Elle n’a point mauvais cœur, c’est moi qui vous le dis ; à preuve qu’elle a souvent gardé mes petits enfants aux champs avec elle, par pure complaisance, quand ma fille était malade ; et elle les soignait très-bien, et ils ne la voulaient plus quitter.

— C’est-il vrai ce qu’on m’a raconté, reprit la mère Couturier, qu’un des bessons au père Barbeau s’en était affolé à la dernière Saint-Andoche ?

— Allons donc ! répondit le père Naubin ; il ne faut pas prendre ça au sérieux. C’était une amusette d’enfants, et les Barbeau ne sont point bêtes, les enfants pas plus que le père ni la mère, entendez-vous ?

Ainsi devisait-on sur la petite Fadette, et le plus souvent on n’y pensait mie, parce qu’on ne la voyait presque plus.