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La Petite Fadette (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 39

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La Petite FadetteJ. HetzelŒuvres illustrées de George Sand, volume 1 (p. 46-47).
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XXXIX.

La vérité est que Sylvinet n’était pas moitié si malade qu’il le paraissait et qu’il se plaisait à le croire. La petite Fadette, en lui touchant le pouls, avait reconnu d’abord que la fièvre n’était pas forte, et que s’il avait un peu de délire, c’est que son esprit était plus malade et plus affaibli que son corps. Elle crut donc devoir le prendre par l’esprit en lui donnant d’elle une grande crainte, et dès le jour, elle retourna auprès de lui. Il n’avait guère dormi, mais il était tranquille et comme abattu. Sitôt qu’il la vit, il lui tendit sa main, au lieu de la lui retirer comme il avait fait la veille.

— Pourquoi m’offrez-vous votre main, Sylvain ? lui dit-elle ; est-ce pour que j’examine votre fièvre ? Je vois bien à votre figure que vous ne l’avez plus.

Sylvinet, honteux d’avoir à retirer sa main qu’elle n’avait point voulu toucher, lui dit :

— C’était pour vous dire bonjour, Fadette, et pour vous remercier de tant de peine que vous prenez pour moi.

— En ce cas, j’accepte votre bonjour, dit-elle en lui prenant la main et en la gardant dans la sienne ; car jamais je ne repousse une honnêteté, et je ne vous crois point assez faux pour me marquer de l’intérêt si vous n’en sentiez pas un peu pour moi.

Sylvain ressentit un grand bien, quoique tout éveillé, d’avoir sa main dans celle de la Fadette, et il lui dit d’un ton très-doux :

— Vous m’avez pourtant bien malmené hier au soir, Fanchon, et je ne sais comment il se fait que je ne vous en veux point. Je vous trouve même bien bonne de venir me voir, après tout ce que vous avez à me reprocher.

La Fadette s’assit auprès de son lit et lui parla tout autrement qu’elle n’avait fait la veille ; elle y mit tant de bonté, tant de douceur et de tendresse, que Sylvain en éprouva un soulagement et un plaisir d’autant plus grands qu’il l’avait jugée plus courroucée contre lui. Il pleura beaucoup, se confessa de tous ses torts et lui demanda même son pardon et son amitié avec tant d’esprit et d’honnêteté, qu’elle reconnut bien qu’il avait le cœur meilleur que la tête. Elle le laissa s’épancher, le grondant encore quelquefois, et, quand elle voulait quitter sa main, il la retenait, parce qu’il lui semblait que cette main le guérissait de sa maladie et de son chagrin en même temps.

Quand elle le vit au point où elle le voulait, elle lui dit :

— Je vas sortir, et vous vous lèverez, Sylvain, car vous n’avez plus la fièvre, et il ne faut pas rester à vous dorloter, tandis que votre mère se fatigue à vous servir et perd son temps à vous tenir compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mère vous présentera de ma part. C’est de la viande, et je sais que vous vous en dites dégoûté, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il n’importe, vous vous forcerez, et, quand même vous y auriez de la répugnance, vous n’en ferez rien paraître. Cela fera plaisir à votre mère de vous voir manger du solide ; et quant à vous, la répugnance que vous aurez surmontée et cachée sera moindre la prochaine fois, et nulle la troisième. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu’on ne me fasse pas revenir de sitôt pour vous, car je sais que vous ne serez plus malade si vous ne voulez plus l’être.

— Vous ne reviendrez donc pas ce soir ? dit Sylvinet. J’aurais cru que vous reviendriez.

— Je ne suis pas médecin pour de l’argent, Sylvain, et j’ai autre chose à faire que de vous soigner quand vous n’êtes pas malade.

— Vous avez raison, Fadette ; mais le désir de vous voir, vous croyez que c’était encore de l’égoïsme : c’était autre chose, j’avais du soulagement à causer avec vous.

— Eh bien, vous n’êtes pas impotent, et vous connaissez ma demeurance. Vous n’ignorez pas que je vais être votre sœur par le mariage, comme je le suis déjà par l’amitié ; vous pouvez donc bien venir causer avec moi, sans qu’il y ait à cela rien de répréhensible.

— J’irai, puisque vous l’agréez, dit Sylvinet. À revoir donc, Fadette ; je vas me lever, quoique j’aie un grand mal de tête, pour n’avoir point dormi et m’être bien désolé toute la nuit.

— Je veux bien vous ôter encore ce mal de tête, dit-elle ; mais songez que ce sera le dernier, et que je vous commande de bien dormir la prochaine nuit.

Elle lui imposa la main sur le front, et, au bout de cinq minutes, il se trouva si rafraîchi et si consolé qu’il ne sentait plus aucun mal.

— Je vois bien, lui dit-il, que j’avais tort de m’y refuser, Fadette ; car vous êtes grande remégeuse, et vous savez charmer la maladie. Tous les autres m’ont fait du mal par leurs drogues, et vous, rien que de me toucher, vous me guérissez ; je pense que si je pouvais toujours être auprès de vous, vous m’empêcheriez d’être jamais malade ou fautif. Mais, dites-moi, Fadette, n’êtes-vous plus fâchêe contre moi ? et voulez-vous compter sur la parole que je vous ai donnée de me soumettre à vous entièrement ?

— J’y compte, dit-elle, et, à moins que vous ne changiez d’idée, je vous aimerai comme si vous étiez mon besson.

— Si vous pensiez ce que vous me dites là, Fanchon, vous me diriez tu et non pas vous ; car ce n’est pas la coutume des bessons de se parler avec tant de cérémonie.

— Allons, Sylvain, lève-toi, mange, cause, promène-toi et dors, dit-elle en se levant. Voilà mon commandement pour aujourd’hui. Demain tu travailleras.

— Et j’irai te voir, dit Sylvinet.

— Soit, dit-elle ; et elle s’en alla en le regardant d’un air d’amitié et de pardon, qui lui donna soudainement la force et l’envie de quitter son lit de misère et de fainéantise.