La Petite Rose, ses six tantes et ses sept cousins/11

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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel et Cie (p. 141-ill).
CHAPITRE XI


un triomphe


Selon le désir de Mac, personne ne parut se douter de ce qui s’était passé entre lui et sa cousine ; mais, tout en le laissant « tranquille, » ainsi qu’il l’avait exigé, chacun lui témoigna plus d’affection qu’auparavant. Son entretien avec l’oculiste fut loin d’être satisfaisant : tout ce qu’il lui était permis de faire pour le moment se réduisait à rien du tout. Cependant il reçut la promesse assez vague de pouvoir reprendre ses études « plus tard, s’il ne survenait aucun accident, « et, préparé comme il l’était, cela suffit pour lui faire prendre patience.

Les garçons furent émerveillés du courage que déploya, eu cette occasion, ce mangeur de livres si froid et si posé, dont jusqu’alors les qualités étaient restées dans l’ombre. Ils s’efforcèrent de lui témoigner leur admiration par tous les moyens en leur pouvoir ; mais leurs efforts, pleins de bonne volonté, étaient généralement dépourvus de sagesse, et Rose retrouva plus d’une fois « son » malade tout démoralisé à la suite d’une visite de condoléance du clan des Campbell.

La petite fille était passée garde-malade en chef ; ses cousins n’en revenaient pas de voir Mac préférer ses services aux leurs.

« Ce pauvre Mac est devenu une vraie poule mouillée. Quel plaisir peut-il trouver dans la société continuelle d’une fille ! » disaient-ils entre eux ; mais, au fond, ils reconnaissaient avec componction que Rose était très utile à leur cher malade et qu’elle, du moins, n’avait rien à se reprocher vis-à-vis de lui.

C’était pendant la longue maladie de son père que Rose avait appris ce métier de garde-malade dont elle s’acquittait si bien. Dans ce cas particulier, son extrême jeunesse la rendait plus précieuse encore. Tante Juliette finit par lui abandonner les rênes du gouvernement, et elle régna sans partage dans la chambre de Mac. Une grande amitié s’établit peu à peu entre les deux enfants. Autrefois, Mac, absorbé par ses livres, se souciait peu de sa cousine, et, de son côté, Rose avait moins de sympathie pour lui que pour les autres garçons, car il n’était ni prévenant comme Archie, ni beau et spirituel comme Charlie, ni gai comme Stève, ni amusant comme les inséparables Will et Georgie, ni affectueux comme Jamie. Elle le jugeait brusque, gauche, embarrassé, distrait, et d’une telle franchise qu’il en devenait presque impoli. Mais en le voyant de près pendant sa maladie, elle changea d’avis. Elle seule était témoin de ses accès de désespoir et savait ce qu’il fallait de force d’âme au pauvre Mac pour se montrer généralement calme et souriant. Elle en arriva non seulement à l’aimer, mais aussi à l’estimer et à penser qu’autour d’elle on était injuste envers lui. Il lui semblait que ses cousins ne l’appréciaient pas assez, et elle se promit d’en causer avec eux à la prochaine occasion.

Cela tarda peu. Les vacances touchaient à leur fin : bientôt arriverait le moment où le pauvre Mac verrait ses amis et camarades rentrer sans lui au collège, ce qui attristait profondément cet écolier modèle, qui tenait à honneur d’être toujours le premier de sa classe. Les garçons, le voyant très abattu, redoublèrent détentions envers lui. Un jour, saisis tous à la fois d’un beau zèle, ils vinrent en corps lui faire une visite. Jamie lui apportait un panier de mûres qu’il avait cueillies « tout seul en y goûtant très peu, » ce dont témoignaient ses lèvres noires. Will et Georgie tenaient en laisse deux jeunes chiens sur lesquels ils comptaient pour se distraire dans cette chambre obscure, et, quant aux autres, s’ils n’avaient rien dans les doigts, cela ne valait guère mieux pour le malade, car ils avaient l’esprit tellement occupé du jeu de paume qu’ils venaient de quitter pour aller voir Mac, qu’ils ne cessèrent de lui en parler sans songer qu’ils lui donnaient des regrets superflus.

Rose était justement absente. L’oncle Alec lui avait imposé une promenade, car il craignait pour sa santé l’effet d’une réclusion trop prolongée. La petite fille se sentait si peu rassurée sur le sort de son malade, qu’elle ne jouit pas une minute de son excursion. Elle ne se trompait guère : à son retour, les choses étaient dans un bel état ! Avec les meilleures intentions du monde, les garçons avaient fait tout le mal possible. Était-ce bien la cette chambre que Rose avait laissée si fraîche et si bien rangée ? Les rideaux étaient relevés, la fenêtre ouverte, l’atmosphère lourde et embrasée, les chaises renversées ; des mûres roulaient dans tous les coins ; c’était un vacarme assourdissant. Will et Georgie, aidés de Jamie, poursuivaient à grand cris les petits chiens qui jappaient à qui mieux mieux. Charlie et Archie parlaient avec animation d’un coup douteux de leur partie de crochet, tandis que Mac, son garde-vue posé de travers, les joues en feu et la voix irritée, se disputait avec son frère Stève, à propos d’un de ses livres auquel celui-ci prétendait avoir droit puisque Mac ne pouvait plus s’en servir.

« C’est du joli ! s’écria Rose, saisie d’indignation. Sortez tous ! » ajouta-t-elle d’un ton de reine offensée.

Le silence se fit comme par miracle, et les intrus obéirent à Rose avec une précipitation qui l’eût bien amuser en tout autre circonstance. Will et Georgie, précédés de Jamie et traînant avec eux leurs deux malencontreux toutous et le panier de mûres aux trois quarts vide, coururent tout d’une haleine jusque chez leur mère. Les autres se bornèrent à se réfugier dans la chambre voisine de celle de Mac. Là, ils se regardèrent très penauds et résolurent d’un commun accord d’attendre le moment propice pour présenter leurs excuses à la maîtresse de céans. Par la porte entrouverte, ils observaient cette petite Rose qu’ils avaient si longtemps traitée en enfant et qui venait tout à coup de se révéler sous un aspect si différent. Sans parler, presque sans bouger, Rose remettait tout en place.

« Mac tourne comme un ours en cage, dit Charlie.

— Nous l’avons mis de mauvaise humeur, répondit Archie, et maintenant c’est Rose qui est obligée d’en supporter les conséquences ; ce n’est pas juste. Je l’aiderais bien si je savais comment m’y prendre.

— Les femmes doivent savoir cela instinctivement, répondit Charlie. Voyez donc comme elle a vite fait de tout rarranger.

— Rose a toujours été parfaite pour Mac, dit Stève.

— Son propre frère n’en pourrait pas dire autant, répliqua Charlie, heureux de constater que son cousin n’avait pas mieux agi que lui personnellement.

— Vous n’avez pas le droit de me faire des reproches, reprit Stève, vous êtes tout aussi coupable que moi et même davantage, puisque Mac préfère votre compagnie à la mienne.

— Pas de disputes, interrompit Archie, nous avons agi les uns comme les autres en francs égoïstes, tâchons de changer de conduite. Rose vaut mieux que nous.

— Je ne m’étonne plus si Mac l’aime tant, dit Charlie.

— Pauvre Rose, reprit Archie, elle s’est dévouée à notre place, et nous n’avons pas même su lui en être reconnaissants. Voilà encore un tort à réparer, et vivement. »

Archie était un homme d’action. Dès qu’il voyait un devoir devant lui, il tenait à l’accomplir tout de suite. Son exemple fut contagieux. Stève s’écria :

« Je regrette de m’être moqué d’elle l’autre jour quand elle pleurait la mort de son petit chat. Dorénavant je ne la taquinerai plus.

— Et moi qui l’appelle toujours « petite fille, » dit Charlie, faudra-t-il lui faire des excuses ? Cela la rend furieuse ! En y réfléchissant, c’est vrai qu’elle n’a guère qu’un ou deux ans de moins que moi ; mais… mais elle est si blonde et si mignonne qu’elle me fait l’effet d’une poupée.

— Cette poupée a un bon petit cœur et un esprit égal à celui de bien des grands garçons, rétorqua Stève. Mac dit qu’elle a encore plus de mémoire que lui, et maman fait grand cas d’elle. D’ailleurs vous pouvez dire tout ce que vous voudrez de Rose, vous n’êtes pas son préféré ; elle a avoué l’autre jour que c’était Archie qu’elle aimait le mieux : parce qu’il avait du respect pour elle.

— Ne vous montez pas comme un coq en colère, répondit flegmatiquement le prince Charmant. Si Rose a un faible pour notre chef Archie, elle a bien raison, et si elle veut « du respect » nous lui en donnerons tous ! »

Au même instant, tante Juliette traversa la chambre où étaient ses neveux, et entra dans celle de Mac.

« Rose, dit-elle presque aussitôt, avant votre départ vous seriez bien gentille de refaire un garde-vue pour Mac ; celui-ci est tout taché, et, Mac devra sortir demain si le ciel est couvert, il est nécessaire d’en avoir un propre.

— Bien volontiers, ma tante, » répondit Rose d’une voix si douce que ses cousins eurent peine à croire que ce fût la même qui leur avait si bien dit un quart d’heure avant : « Sortez tous ! »

Rose parut sur le seuil de la porte. Les jeunes gens était prêts à faire amende honorable ; mais elle n’eut pas l’air de voir leurs mines contrites. Toujours aussi froide et réservée, elle s’assit devant la table à ouvrage, enfila gravement une aiguille de soie verte, et se mit en devoir de réparer les dégâts causés par les mûres de Jamie. Les coupables n’osaient souffler mot. Le silence commençait à devenir embarrassant. Charlie eut l’idée de tourner la chose en plaisanterie ; il se jeta aux pieds de Rose et frappa sa poitrine à grands coups en répétant lamentablement :

« Mea culpa ! mea maxima culpa ! Pardonnez-moi, cousine, je serai sage. »

Rose n’eut pas même un sourire.

« Ce n’est pas à moi qu’il faut demander pardon, dit-elle, c’est à ce pauvre Mac, à qui vous avez fait beaucoup de mal avec votre tapage, vos fenêtres ouvertes et vos paroles saugrenues ! Cela a-t-il le sens commun de venir parler de crochet et de lawn tennis devant un malade !

— Croyez-vous vraiment que nous lui ayons fait du mal ? demanda Archie avec émotion.

— Je le crains. Il a la migraine et ses yeux sont rouges comme… (Rose chercha autour d’elle un terme de comparaison) comme cette pelote, » ajouta-t-elle en leur montrant une pelote d’un rouge écarlate.

Stève fit semblant de s’arracher les cheveux, Charlie leva les bras au ciel, puis se coucha sur le tapis comme une personne en proie au plus violent désespoir. Archie, lui, ne fit aucune démonstration ; mais il se jura à lui-même de faire la lecture à son cousin, pendant des journées entières, pour racheter sa faute.

« Relevez-vous donc, Charlie, reprit Rose en repoussant légèrement ce jeune homme du bout de son petit pied. Si vous voulez me montrer votre repentir, je vais vous dire de quelle façon il faut vous y prendre. »

Charlie s’installa docilement sur un petit tabouret, et Archie et Stève se rapprochèrent pour mieux entendre les paroles de sagesse qui allaient tomber des lèvres de cette nouvelle Égérie. Satisfaite de leur attitude respectueuse, la petite fille leur dit sérieusement :

« Si vous avez envie de faire du bien à notre pauvre Mac, gardez-vous d’abord de parler devant lui de tous les jeux qui lui sont défendus ; il ne se lasse jamais d’entendre lire ; faites-lui la lecture à tour de rôle ; tâchez de lui remonter le moral et offrez-lui de l’aider à se remettre au courant de ses études, quand on le lui permettra. Vous vous acquitterez de cela mieux que moi, car les filles ne savent ni le grec ni les mathématiques !

— En revanche, interrompit Archie, elles savent une foule de choses que nous ignorons complètement. Vous nous l’avez prouvé, cousinette.

— Alors, fit Rose avec malice, les petites filles sont parfois bonnes à quelque chose ? »

Charlie, auquel cette allusion était particulièrement destinée, se cacha la figure dans son mouchoir. Stève se sentant à l’abri de tout reproche, se redressa fièrement, et Archie se mit à rire.

« Soyez indulgente, cousine, lui dit-il.

— Allons, faisons la paix, dit Rose en leur tendant la main à tous les trois. Désormais nous serons quatre, et je serais bien surprise s’il ne trouve pas le temps moins long... Ah ! voilà son garde-vue terminé. Pourvu qu’il y ait des nuages demain. Vous ne vous imaginez pas avec quelle impatience il attend cette première sortie.

— Nous recommanderons à Phœbus de se voiler la face, répondit l’incorrigible Charlie.

— Plaisantez, plaisantez, messieurs, dit sa cousine. Vous en parlez à votre aise ; mais je voudrais bien savoir ce que vous diriez s’il vous fallait vivre avec cela devant les yeux, ajouta-t-elle en posant le garde-vue sur la figure de Charlie.

— C’est horrible, s’écria celui-ci, ôtez-moi cela, je vous en conjure ! Eh bien, je ne m’étonne plus si Mac a souvent des idées noires, c’est un véritable instrument de torture ! »

Rose retourna auprès de son malade.

« La nuit commence à tomber, dit Archie en voyant de loin sa cousine mettre son chapeau et son manteau. Rose va avoir peur pour rentrer au manoir. J’ai envie de la reconduire.

— Du tout, s’écria Stève, ce soin me regarde, comme étant le frère de Mac.

— Reconduisons-la tous ensemble, » proposa Charlie au grand étonnement de ses cousins.

Et, quand Rose revint, prête à partir, Archie lui offrit galamment son bras, Charlie et Stève les escortèrent, tantôt courant en avant, tantôt revenant causer un instant, cueillant des fleurs pour leur petite reine tout le long de la route, et ayant pour elle une déférence à laquelle ils ne l’avaient point habituée jusque-là.

« À la bonne heure, se dit la petite fille, c’est ainsi que

j’entends être traitée à l’avenir. »
Destez - La Petite Rose, illustration page 185.jpg