La Peur/III

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Bibliothèque-Charpentier
Eugène Fasquelle, Éditeur
(p. 85-117).

LES DOUZE HEURES D’UN TAMPONNÉ

Un tamponnement ? Beau spectacle, et je peux vous renseigner ! J’étais dans le rapide de Calais-Gibraltar, quand il fut mis en miettes. J’ai vu ça. Je le vois encore. Je le verrai toujours. Il reste en moi, de cette chose, un souvenir à la fois très net et très vague, comme d’un cauchemar, où les troubles visions de l’irréel sont mêlées à de précises notations du détail ; vous connaissez cette sensation de mauvais rêve : dans une atmosphère fumeuse, des larves grouillent avec d’imperceptibles mouvements qui décèlent à peine leurs formes, et l’on dirait du coton gras qui se gonfle d’une vie sourde ; dans cette brume d’existences, une lueur brille par endroits ; puis, c’est quelque escarboucle qui vous regarde, quelque tentacule qui se dessine en s’allongeant, une main d’araignée qui vous caresse la joue, et l’on compterait les poils sur la peau du monstre qui disparaît dès qu’on l’a constaté…

Je ne saurais, mieux qu’à cela, comparer les mornes instants de mes heures, des douze heures que le drame a duré, et si je vous fais tout d’abord cette comparaison, c’est pour m’excuser d’une incohérence inévitable : comment présenter en bon ordre des minutes indistinctes et sans nombre qui s’enchevêtraient en moi, pareilles à des nœuds de serpents, roulées et tordues, n’ayant ni commencement ni fin. Cela fut-il avant ceci ? Je ne sais pas bien. Je crois savoir, et jamais je n’ai su. J’avais perdu la notion de la durée, et je serais incapable de dire, en bonne foi, si ce cauchemar vécu m’a semblé très long ou très court, car il fut l’un et l’autre ; en effet, j’ai, d’une part, la sensation d’être demeuré dans cet enfer pendant quelque existence totale, très pleine quoique très monotone ; et j’ai, d’autre part, éprouvé une incontestable surprise, lorsque je vis, au moment de ma délivrance, se coucher le soleil que j’avais vu se lever une heure avant la catastrophe. Oui, voilà bien la vérité : ce fut interminablement long et très rapide. En réalité, le drame a duré de six heures du matin à six heures du soir : pourtant, je peux me vanter, grâce à lui, d’avoir vécu deux existences d’homme, la vie et la survie, ce monde et ce qui est au-dessous du monde, la terre et l’au delà.

J’étais si tranquille, dans mon coin de compartiment, si bien calé et si dispos ! La plupart des gens que frappe un grand malheur en ont eu, disent-ils, l’intuition, le pressentiment ; je ne suspecte pas leur bonne foi, mais peut-être ils se suggestionnent après coup, et prêtent une importance rétrospective à quelqu’une de ces pensées fugaces qui nous traversent par milliers, lorsque nous ne pensons à rien. Un train va vite. On se dit : « Le train va vite. » Aussitôt, une idée seconde se propose : « Si on déraillait, quel grabuge ! » Et l’idée passe, chassée par une autre non moins furtive. Mais, que le train déraille, on se rappellera : « J’y ai pensé ! » Eh ! oui, tout le monde y a pensé, et pourtant on n’y pensait pas.

Pour moi, je ne songeais guère à mal, et au contraire. Nous allions vite : nous faisions, au bas mot, du quatre-vingts ou du quatre-vingt-dix. Quelle griserie de voir glisser les paysages ! Vite ! Vite ! On va si vite que l’on voudrait aller plus vite encore, et cette fuite donne un vertige, comme le gouffre, une ivresse, comme le champagne ! La vitesse est le dernier vin du siècle buveur d’eau ; nous en avons la soif ardente, puisqu’elle seule aujourd’hui sait nous griser encore, et tout va vite, et tout doit aller vite, au réel comme au figuré, dans l’ordre des idées aussi bien qu’à travers l’espace, en politique, en art, sur les grand’routes ou sur les voies ferrées. Télégraphe et téléphone, automobiles et métropolitains, tout nous est bon pour raccourcir le monde, et ces outils sont pour nous autre chose et bien plus que les instruments de notre activité fébrile : ils sont notre symbole. À la veille des grandes crises qui vont transformer leur existence, les bêtes et les sociétés sont prises d’une fièvre qui en est le prodrome : notre vieux monde entre en délire, et son délire est d’aller vite. Où ? N’importe, pourvu qu’on aille de l’avant ! Comment ? Par tous les modes, pourvu que soient abolies les distances, étapes géographiques ou sociales, et que le monde s’unifie ! Prudence, sagesse et mesure ? Fi de cela ! Le danger ? On y pense tout juste pour pimenter la joie.

Nous allions vite. J’étais aise : j’avais délicieusement dormi. Dans une des couchettes du sleeping, une exquise jeune fille avait passé la nuit, juste en face de moi, et sa présence, la veille au soir, avait un peu retardé mon premier sommeil : l’obsession de ce joli corps, si proche, m’avait hanté pendant une heure, et finalement je m’étais assoupi, bercé par un regret charmant. Je me réveillais avec des fringales de vivre. Nous filions. J’en souriais au réveil. Le matin était pur. Les Pyrénées apparues se débarbouillaient dans de l’air rose, et le vent rapide de notre course, entrant par une glace baissée, venait de balayer, dans le compartiment, toutes les torpeurs de la nuit.

Heureux, sain, je regardais la jeune fille maintenant assise devant moi, et dont la santé souriait comme la mienne.

Il me parut, — je me trompais peut-être, — qu’une imperceptible ironie mêlait de la malice au sourire de cette enfant.

Son père, barbu de neige, avec la dignité d’un fleuve qui serait millionnaire, bourgeoisement gras, et sa mère, aristocratiquement maigre, contemplaient le paysage, sans le voir : ils dormaient encore au fond d’eux-mêmes, et leurs deux visages, en profil perdu, se dessinaient sur un fond de sites rayés qui glissaient électriquement ; les stries ondulantes de notre fuite à travers les prés ou les bois, et la danse ivre des fils télégraphiques hypnotisaient leurs prunelles et les rendormaient malgré eux. Seuls, la jeune fille et moi, rentrés en pleine possession de nos consciences matinales, jouissions de la vie et du jour ; entre elle et moi, mais sans que nos yeux se fussent rencontrés, une conversation muette s’établissait peu à peu : la complicité d’être jeunes ensemble nous rapprochait à l’insu des vieux.

Soudain, elle parla :

— Oh ! mère, qu’on va vite !

Évidemment, elle parlait pour que j’entendisse sa voix, qui était câline et profonde ; en même temps, elle arrangeait sa chevelure à l’aide d’un miroir de proche. Elle souriait, regardait au dehors, et recommençait à sourire, non pas à moi, ni même à sa propre image, mais à nous, à la pensée de nous, et du souci d’amour qui planait entre nos jeunesses : la complicité des esprits qui se reconnaissent sans se connaître, parce qu’ils pensent en même temps à la même chose, s’établissait et s’accentuait, de la belle jeune fille à moi, et nous devisions en silence, en un flirt d’autant plus osé que nos répliques restaient muettes.

— J’arrange mes cheveux, disait-elle, et vous me regardez, Monsieur ! Je ne vous vois pas, mais je vous vois. Mes cheveux vous semblent très doux à toucher, n’est-ce pas ? Oh ! je devine !

— Mes doigts sont jaloux des vôtres.

— Oui bien, je sais : vous leur enviez et travail de glisser dans mes frisons ? C’est défendu, Monsieur ! Regardez et ne touchez pas !

Avec de gracieuses mines, des torsions de cou, des gestes, des poses, elle s’attardait complaisamment à sa besogne provocante ; tout ce jeu ne tendait visiblement qu’à affoler un pauvre spectateur, et la coquette fille amusait son réveil avec la volupté de se faire désirable. Sans doute, les virginités obligatoires, dès qu’elles sont un peu savantes ou seulement curieuses, aiment à s’offrir des revanches : privées du fruit défendu, elles s’égaient de nous le présenter à leur tour, et se vengent en nous imposant la sagesse qu’on leur impose. En fut-il toujours de la sorte ? Peut-être oui, peut-être non : tout va vite, même les filles…

— Vous ne perdez pas un seul de mes mouvements, monsieur Tantale, et je le sens ! Avez-vous bien dormi ? Ma présence vous a un peu gêné, pas vrai ? Dormir à un mètre du paradis, c’est dommage, et je vous plains de tout mon cœur. La loi veut cela. N’est-ce pas que je suis belle ?

Comme pour s’étirer, elle redressait son buste, en effaçant les épaules, cambrait la taille, et sa ferme poitrine s’acheminait vers moi.

— Bien tentant, avouez-le ? Je le sais. Je me doute. Nous en savons plus qu’on ne pense.

— Et vous y pensez plus qu’on ne croit ?

— À quoi penserions-nous si ce n’est à l’amour ? Messieurs, le droit de vivre est-il donc votre monopole ? J’attends la vie, et non sans impatience : j’ai déjà perdu bien des mois. Je veux aimer.

— Vous voulez surtout qu’on vous aime ?

— Avouez qu’il ne s’ennuiera pas, celui qui sera Lui…

— Non, Mademoiselle, pas tout d’abord ; mais j’imaginerais volontiers que, dans la suite, il recueillera par vous quelque chagrin.

— Croyez-vous, malhonnête ?

— Vous êtes, Mademoiselle, une fiancée de Dandin.

— Plaît-il ?

— Georges Dandin sera le nom de votre époux, et cet heureux mortel aura du mal à garder pour lui seul l’usufruit de vos chers domaines.

— Il en aura la nue propriété.

— Nue, toute nue ?

— Taisez-vous ! On ne doit pas imaginer que les vierges sont nues sous leurs habits. C’est pourtant vrai. Personne encore n’en sait rien, mais là-dessous, tenez ! Voici des hanches.

Les deux mains ouvertes et plaquées à la base du torse, elle se mouvait, de droite à gauche, dans la gaine du corset, comme pour en sortir doucement.

— Et voici une gorge, blanche quoique invisible !

Elle époussetait sur sa poitrine des escarbilles peut-être absentes.

— Ce n’est pas tout !

Elle avançait un pied, et, relevant le bas de sa jupe pour serrer le nœud de sa chaussure, elle soumettait à mon appréciation le galbe de sa cheville et le poli d’une chair dont la courbe brillait entre les mailles du bas noir.

Et cætera, fit-elle, en battant sa robe au-dessus des genoux.

Afin de me présenter son profil, elle examina les montagnes, et pour que je connusse ses dents, elle rit aux arbres qui se sauvaient.

— C’est amusant d’aller si vile !

Une perle, au lobe de son oreille, brillait en rappel de ses dents, et cette oreille était minutieuse, ciselée comme un joyau, un Benvenuto de chair vive ; la perle blanche s’enchâssait dans la perle rose, et sous l’éclairage frisant, elles se faisaient tièdes ensemble.

— Est-ce tout vu ?

Elle tourna la tête vers moi, pour recueillir mon jugement, et me regarda en face, durant une demi-seconde : elle dut être satisfaite, car elle mordit ses lèvres rouges, pour ne pas rire, ses belles lèvres pleines de baisers futurs ; voulant se donner une attitude d’indifférence, elle remit ses gants avec lenteur, étendit le bras gauche vers un livre qui traînait là, et poussa un cri déchirant, en s’abattant sur ma poitrine.

Je n’ai rien vu que cela : des choses noires qui venaient en foudre, et elle dans le tas ; je n’ai rien entendu, que son cri, sec et pointu, jaillissant d’un tonnerre sourd.

Une douleur dans tout mon corps, des ténèbres, un silence… Et, sans doute, je m’évanouis.

M’étais-je évanoui ? Je dois le supposer, puisqu’il ne me reste de cet instant que deux souvenirs incompatibles : un tableau de lumière, puis, tout à coup, la nuit, une souffrance, plus rien.

On dit : « Quelle mort affreuse ! »

Nullement. Il n’y eut ni affres ni terreurs ; cette soudaineté n’en comporte pas : on vit, et, sans transition, on est mort. On n’a pas le temps de comprendre, et bien peu d’entre nous eurent le temps de souffrir.

On comprend si peu, que l’unique notion de moi fut tout d’abord un sentiment torpide d’être mort et de le savoir. Pour m’expliquer aujourd’hui cette bizarre impression, il m’en faut chercher l’origine dans l’évanouissement plus ou moins long qui aurait été consécutif au choc, et dont je sortais lentement. Admettez que tout ceci ne relève pas du bon sens mais des sens : j’étais mort, et je ne m’en étonnais même pas. J’existais dans du noir et j’existais à peine : c’était une sorte de naissance trouble, l’état d’une larve qui prendrait conscience d’elle-même, tout en demeurant indifférente à elle-même. Je ne me rappelais rien, je n’aspirais à rien : j’existais. Mort ou vivant, ou bien encore l’un et l’autre à la fois, j’étais ce que j’étais, sans la moindre curiosité, même confuse, de me renseigner sur la nature de mon être. J’ai pu croire que l’âme est immortelle : cependant, je ne l’ai pas cru ; mais je l’ai su, comme on sait qu’il pleut, par constatation. Je subsistais si vaguement que la stupeur la plus inerte, auprès de cette conscience, semblerait un état de lucidité surhumaine.

Pourtant, non ! Je me trompe : il y en avait, de la stupeur, ou plutôt, il y en eut. Quand je regarde bien, je la découvre, à présent. Peut-être n’est-elle venue que par degrés ? Je le crois, car, en une certaine minute, cette idée de ma mort apparut à mon esprit comme indiscutablement acquise, et, du même coup, elle se fit surprenante. Sans doute cette surprise correspondait au premier réveil de l’intelligence ; le fait certain, c’est qu’elle correspond au premier souvenir un peu clair que je puisse vous présenter. Un moment précis a existé, en effet, où cette pensée (est-il permis d’appeler cela une pensée ?) se dégagea et s’enregistra : « Je suis mort. » Il me semble aussi, — mais peut-être je m’abuse, — qu’un instant après je me suis élevé jusqu’à la formule : « Voilà comment on est, dans la mort. »

Ai-je vraiment conçu cette généralisation, ou ne l’ai-je que surajoutée depuis lors ? Je n’ose affirmer. Elle représente, en somme, tout un labeur de déductions, et une sorte d’étonnement qui ne saurait se légitimer que par une comparaison entre ma notion du présent et des notions antérieures.

Lorsque j’y réfléchis, de telles idées me paraissent avoir été, à ce moment-là, fort au-dessus de mes capacités intellectuelles ; et pourtant, je ne réussis pas à m’ôter de l’esprit, le souvenir d’une impression : je m’étonnais.

Était-ce déjà cet étonnement philosophique que suscitent en nous les spectacles de l’incompréhensible, et qui monte dans notre esprit comme une aurore de l’examen ? N’était-ce que l’étonnement animal de la bête, qui perçoit les faits indistinctement, sans en récuser aucun, et ne s’étonne d’eux qu’en raison de leur caractère insolite ?

Quoi qu’il en soit, je crois pouvoir certifier que, pas une seule minute, je n’ai été troublé par la notation de l’absurde ; la surprise de me voir mort n’avait apparemment que deux causes : l’ignorance où j’étais des brusques motifs de mon trépas, et un manque d’habitude à cet état nouveau qui consistait à vivre mort.

Pendant cette période, j’ai fort peu souffert : plutôt que de la douleur, plutôt que de l’angoisse, j’éprouvais du malaise. L’ébranlement nerveux de mon organisme tout entier ne me permettait pas davantage.

Le pire vint ensuite, et ma véritable torture ne commença que dans les instants progressifs où peu à peu je recouvrais mes sens. À ce moment, l’idée d’être mort se mua, sans transition, en une crainte de mourir.

— Je pense, donc je suis !

Le mot de Descartes a sauté en moi comme un ressort qui se détend… Pardon : cela non plus n’est pas tout à fait juste ; il ne faut pas dire : un ressort ; il faut dire : un levier. Cette pensée (c’était bien une pensée, alors) se levait avec une force sûre, et me levait : j’eus la sensation de monter, de surmonter, de me dégager ; mes muscles bougeaient intérieurement, mes paupières s’ouvrirent, et ma poitrine aspira. Oh, mal, très mal ! En ce moment-là, oui, j’ai souffert.

Je voulus remuer, je ne pouvais pas ; je voulus voir, et je me constatai aveugle : dans les ténèbres, des ronds de clartés prismatiques roulaient et s’évanouissaient.

— Je vais mourir !

Je croyais à mon agonie sans m’en expliquer la cause ni les conditions, et aussi sans chercher à les connaître. Un temps indéfini, mais qui dut être assez bref, s’écoula dans cette demi-torpeur. Enfin, apparut en mon cerveau le traditionnel : « Où suis-je ? »

De nouveau, j’essayai de mouvoir mon corps, mais vainement : des choses dures, aiguës, l’enserraient de toutes parts, et leurs arêtes me pénétraient, à chaque tentative d’un geste.

— Qu’est-ce que tout cela signifie ?

Par l’effort de comprendre, mon esprit se suscitait, ressuscitait : si obtus que fût encore mon intellect, je dépensais à cet effort une volonté prodigieuse, qui me faisait mal sous le crâne. Puis, tout à coup, une terreur folle me prit, et mouilla mon front de sueur : j’avais compris, je me souvenais !

Le train lancé à toute vitesse, le choc ! C’est bien cela : nous avons déraillé, nous sommes tamponnés ! Je n’en reviendrai pas. Impossible que j’en revienne ! La notion rétrospective du péril m’épouvanta comme si le péril était à venir ; alors, halluciné par ma mémoire et par l’angoisse, me sentant replacé dans le wagon, j’attendais le heurt, avec l’inévitable mort. Il me semblait sentir sur mon visage le vent furieux de notre vitesse, coupant ma respiration, et je n’arrivais pas à concevoir que la catastrophe fût accomplie déjà, accomplie à mon insu.

— Quoi ? Si vite ? Et je n’ai rien senti. N’ai-je rien senti ?… Cependant… Oui… Ce noir… Ces choses invisibles qui me serrent… C’est fait !

Je respirai fortement, dans le bien-être d’une délivrance.

— Si c’est fait, je suis blessé. Où ? Comment ? Sans aucun doute, je vais mourir. On n’échappe pas à un tel écrasement. Que je sois dans une cage de débris, cela est évident. Mais, des fers, des bois ont du me poignarder en vingt endroits, et je vais mourir. C’est fini. Ça finit. Est-ce que je souffre beaucoup ?

Attentif, écoutant le bruit de mon cœur, et tâchant de l’entendre, je regardais fixement devant moi : dans celle fixité, je perçus à quelque distance, en avant, une lueur.

— Je ne suis pas aveugle !

On peut donc se créer des joies, en toutes conditions ? J’en eus une à ce moment-là, et bien réelle.

— Je vois !

Mais cette satisfaction, vous pensez bien, fut courte, car je possédais à peine ce renseignement initial, que déjà je le négligeais, pour suivre mon enquête sur l’état de mon corps.

À force d’attention, et en appuyant ma poitrine contre une matière résistante qui gisait devant moi, je réussis à percevoir le battement de mon cœur.

— Ça va… Il va… Pas très fort, hein ? Il va, cependant… Les poumons ?… Je respire ?… Oui. Avec peine, mais je respire. Avec douleur, aussi. Des côtes enfoncées ? Probablement. La cuisse droite me fait très mal. Cassée ? Sans doute. Peut-être simplement comprimée ?… Je ne sens pas mon pied gauche. Emporté ? Engourdi ?… Je n’ai plus de pied gauche… Non ! Je l’ai toujours, puisque je ne le sens plus : s’il était coupé, le déchirement des nerfs me causerait une douleur que je n’éprouve pas. Bien. J’ai toujours mon pied gauche… Les bras me font mal, assez, pas trop ; je puis remuer les doigts. Bien… Est-ce que j’aurais mes quatre membres ? Cela n’est pas vraisemblable… Oh ! que c’est douloureux de penser ! Ça me tord, dans la tête… En voilà assez. Je ne peux plus.

Un peu rassuré (je l’imagine, du moins), je fermai les yeux, malgré moi, pour me reposer ; mais des bribes de raisonnement recommençaient à se nouer.

— Je dois avoir reçu un grand coup sur la tête ; le travail de penser me fait souffrir. Je suis fichu.

Je m’alanguissais, en effet. Soudain, je tressaillis.

— Là, tiède, sur ma poitrine ! Qu’est-ce que c’est ? Sur mon ventre, c’est froid, et ça glisse… Du sang ? Oui… c’est du sang ! Ça chatouille, ça poisse, ça descend… Oh ! comme il y en a ! J’ai là une terrible blessure ! Ça coule sur ma cuisse. Cette fois, mon compte est bon. Plus de doute. C’est fini, c’est fait. Plus qu’à attendre : je me vide. Eh bien ! tant pis, n’y pensons plus ; tant mieux, c’est réglé. Va pour la mort. Bonsoir !

Je m’abandonnai à ma lassitude, dans une résignation qui me coûtait peu, et qui comportait même une espèce de mieux-être, à cause de l’apaisement où je fus dès lors. Assez vaguement, je songeai que ma céphalalgie était produite par une anémie cérébrale, due à la perte de mon sang ; sûr désormais de mourir à brève échéance, et consentant à mourir, je souhaitais que la solution arrivât le plus tôt, avant la période des trop vives douleurs.

Le chatouillement d’un liquide épais et qui coule persistait sur ma peau, mais plus faible.

— Est-ce que je meurs ?

Je n’avais pas la sensation de m’épuiser davantage, et mes douleurs n’augmentaient pas. J’attendais, néanmoins. Je finis par m’étonner d’attendre si longtemps.

— Je ne souffre guère… Comment se fait-il que je souffre si peu ? Je ne meurs donc pas ? Le sang est presque froid… Si ce n’était pas le mien ?…

Alors, seulement, je me souvins que d’autres créatures avaient partagé mon sort. Dans ma stupeur et mes angoisses de bête agonisante, j’avais pu jusqu’alors oublier le monde et me croire seul.

Je me rappelai la belle jeune fille, son cri, son corps lancé sur le mien dans le fatras des choses noires.

— C’est elle, qui saigne sur moi ! Ce qui m’a protégé, c’est elle ! Cette bosse dure qui me comprime l’épaule, c’est son crâne, sans doute ? Sur ma poitrine, c’est la sienne ! Je n’aurais donc rien, moi ? Je n’ai rien !

Je l’avoue et j’en suis bien sûr : je n’éprouvais ni honte de ma vie sauvée par une autre, ni pitié pour cette autre-là. Bestialement, je jouissais de l’espoir animal, et le premier acte que j’accomplis en pleine conscience fut de tourner mon regard de résurrection vers la petite lueur qui bleuissait en avant, un peu à droite, dans les décombres…

C’est en la regardant que, pour la première fois, je constatai les bruits du dehors et que je connus l’espérance !

Je les entends encore, ces bruits, et même je les discerne mieux que dans l’instant où, tous ensemble, ils se ruèrent en moi avec la frénésie d’un orchestre infernal, mais lointain, où des sons de métal mêlent leur discordance à celle des voix humaines : clameurs et cris, appels et râles, des plaintes sourdes et des notes stridentes… Puis, d’autres voix plus nettes, et saines, des voix que je n’avais pas entendues depuis des siècles, s’affirmèrent, et la parole des vivants prédomina dans le murmure impersonnel des blessés qui agonisaient.

C’est à ce moment que l’espérance naquit en moi.

Je prêtais l’oreille. Un pas lourd courut sur le gravier, et s’arrêta. Un homme proférait :

— Y en a-t-il ! Y en a-t-il !

Un autre pas approchait.

Je criai.

Les pas s’éloignèrent. Des commandements, au loin, se précisaient.

— Je suis sauvé ! On vient à nous !

Je me remis à crier. Rien ne me répondait.

Par moments, et d’une façon chronique, je tendais tous mes muscles pour me dégager du chaos ; il m’était impossible de mouvoir un seul de mes membres, et je le savais ; je savais que l’unique résultat de ces tentatives serait de me causer une douleur : n’importe, je les renouvelais quand même, et périodiquement, avec la persévérance d’une machine.

Chaque fois qu’un pas humain résonnait sur la voie, j’appelais. Toujours, on passait sans répondre. Mon appel se perdait dans le nombre des cris, et tous, d’ailleurs, étaient noyés dans un ronflement sourd, monotone, lointain, qui planait, qui roulait, et qui venait je ne sais d’où : c’était comme le râle d’une bête monstrueuse qui dominait celui de nos petites agonies. Je percevais aussi des craquements. J’écoutais tout. J’attendais. Il dut se passer des heures…

Oui, des heures, car la belle fille ne saignait plus. Son sang, refroidi sur mon torse et mon ventre, collait. Quand je faisais un effort pour respirer, ou pour changer de place, un peu, je sentais cette poix sur ma peau.

L’air aussi me semblait gluant. J’étouffais. Une fade puanteur de boucherie et d’excréments s’affadissait encore du parfum que dégageaient les cheveux de la jeune fille, sa tête sur mon épaule, sa poitrine plaquée à la mienne.

Une odeur de suie et d’usine s’adjoignit, plus tard et me fit tousser fréquemment. Je me sentais las. Ma position, trop longtemps conservée dans l’immobilité, devenait intolérable. Je n’étais ni assis, ni debout, mais suspendu, porté : non par mes pieds, mais par des compressions multiples qui s’exerçaient sur mon torse, mon dos, mes cuisses, ma nuque, mon ventre. Le poids de mon corps me tirait. J’avais, d’ailleurs, perdu toute sensation de mes jambes, engourdies par l’inaction. À force d’attendre, je n’attendais même plus. Il faut une espèce d’énergie pour espérer ! Mon énergie était à bout. Lorsque des pas venaient à ma portée, je criais encore, mais faiblement, par acquit de conscience, presque par devoir…

Et tout mon corps s’alanguissait. Un besoin de dormir faisait tomber ma tête par côté. J’avais trouvé pour elle une pose presque commode, le menton appuyé sur le crâne de la jeune fille. J’allais dormir, peut-être, quand un accès de toux me réveilla : les ressauts de la toux heurtaient ma tempe et mes côtes contre des arêtes de bois ou de métal. Une âcre vapeur de soufre et de laine brûlée me piquait les narines et m’astringeait la gorge. Il me parut que l’air était plus chaud et que le ronflement sourd, constaté tout à l’heure, se faisait plus précis, plus proche… Plus proches, aussi, les craquements…

— On brise les wagons, pour nous sauver.

Les voix, en effet, plus nombreuses que tantôt, parlaient, commandaient, appelaient. Elles aussi étaient pleines de frayeur. La température, indiscutablement, montait. Je toussais à de plus fréquentes reprises. Un picotement d’aiguilles travaillait mes narines, la cornée de mes yeux, le bord de mes paupières. Une larme glissa sur ma joue. Pourquoi ? Dans la nuit, je croyais respirer des fumées. Alors, une idée horrible me passa dans l’esprit : « On brûle ! »

— Oui, c’est cela ! Le train brûle ! La machine, éventrée, a mis le feu aux wagons ! Ce ronflement, là-bas, c’était des flammes ! Elles viennent !

Je suffoquais. Au fond du noir, devant moi, je vis des étoiles rouges qui crépitaient.

— Ah ! brûler là dedans !

D’efforts désespérés, je m’agitais en vain, sur place, sans me dégager d’une ligne. Je criais : « Au feu ! À moi ! Au secours ! »

Le ronflement se rapprochait, et le craquement multiple. En grésillement s’y joignait, et devant moi, derrière, d’autres agonisants poussaient des cris pointus. Combien de temps cela put-il durer ? Je ne sais pas. J’ouvrais la bouche toute grande, cherchant l’air pur, à droite, à gauche, buvant de la fumée. Je m’évanouis pour la seconde fois.

Ce qui suivit, je le sais mieux : l’eau coulait sur moi en cascades ; elle me ranima. L’eau coulait sur ma tête, tiède d’abord, plus fraîche ensuite. Je respirais mieux. Des coups violents frappaient du bois, coups de haches ou de maillets, et des propos distincts s’échangeaient entre des hommes :

— Hardi, les pompes !

— Il était temps !

— Malheur !

Je compris qu’on avait éteint l’incendie. Je murmurai :

— À moi !

On ne m’entendit point, sans doute.

— S’ils allaient m’oublier ?…

Un peu plus fort, je répétai :

— À moi !

— Tiens ! Un qui piaule, par là…

— Ici ! Au secours !

— Oui, ma vieille ! Chacun son tour.

Je grelottais de fièvre. Les bons coups de la hache entraient dans les cloisons : j’entendais les planches s’ouvrir, et le ahan des hommes qui ne se rapprochait pas.

— Oh ! que c’est long !… Est-ce que je vivrai encore, quand ils arriveront ?

Une lassitude insurmontable m’avait repris : je ne demandais plus qu’à dormir. La peur d’être oublié là me ressuscitait aussitôt, et le sommeil me reprenait. Vous croyez peut-être que l’instinct de la conservation est une force très puissante, et qui ne meurt que par la mort ? Non. Elle s’épuise. Je l’avais épuisée. Loque accrochée, j’ai dormi.

Très peu de temps, sans doute, quelques minutes, quelques secondes, peut-être ? Mais j’ai dormi ; j’en suis sûr, et c’est de frayeur que j’ai sauté, de frayeur et non de joie, lorsque les coups de hache ont sonné en avant de moi, tout près.

— Ici !

Un air plus respirable m’arrivait, j’ai vu clair, un peu, et puis, j’ai vu davantage. Des lances de fer, des poignards de bois, des lambeaux d’étoffes, des couteaux de verre, autour de moi, innombrables, noirs, jaunes, rouges, de toutes part me menaçaient. Je connus alors une nouvelle forme de la terreur, à l’idée qu’il faudrait m’arracher de cette herse aux mille dents, et qu’on ne le pourrait sans me déchirer, morceau par morceau…

Trop d’armes se braquaient contre moi, et je les discernais trop ! Ainsi, vraiment, j’avais été broyé au milieu de cet enfer, et je vivais ? Cela m’apparaissait maintenant, comme une hypothèse inadmissible, et stupidement, — ah ! que voulez-vous, on devient fou ! — je me remis à douter de mon existence.

Une toiture ayant cédé sous l’effort des travailleurs, la lumière se fit plus atrocement précise. Les hommes arrivaient.

— Ici !

Une voix dit :

— T’entends, Julot ?

Une autre voix :

— Ça fait rien. Houst, ohisse !

Par bonheur, je repris assez d’intelligence pour songer :

— Si j’appelle, ils vont me tirer trop hâtivement et me déchiqueter. Attendons qu’ils déblaient.

Je me tins coi.

Les sauveurs, en effet, déblayaient avec fureur. De la vie qui revenait vers moi, j’ai vu d’abord, entre les poutres, l’angle aigu d’une hache, puis un levier de fer, qui pénétrait dans notre chaos, et qui le disloquait. Puis, j’ai aperçu une botte énorme, qui se posait. Ensuite, une main noire et forte est entrée par un trou, comme une bête prudente, et elle remuait en l’air, avec lenteur, en cherchant. J’étais à tel point surmené d’émotions, que cette main sans corps, et si lente, avec ses doigts en crochets, m’inspira une terreur enfantine. Pour la vie, je n’aurais pas voulu la voir sur mon visage ! De l’appeler à mon secours, j’avais encore moins l’idée ! Elle s’en alla, et j’en fus soulagé.

Les pas se rapprochaient. Tout à coup, là, au-dessus de moi, devant moi, elle reparut, la main ouverte. Elle se promenait, mystérieusement en silence. Je la suivais des yeux.

Elle a passé devant ma face : je n’ai rien dit.

En errant, elle a rencontré la tête de la jeune fille, posée sur mon épaule…

— J’en tiens une !

— Houst !

— C’est une gonzesse !

La main noire, comme une immense araignée, marchait sur le crâne de la pauvre vierge et descendit vers son oreille.

— Elle en a !

Les doigts saisirent une boucle d’oreille et arrachèrent le lobe. Ils firent le tour de la tête et arrachèrent l’autre oreille. La main disparut.

— Chouette ! des perles !

La main revenait. Elle s’enfonça entre mon buste et celui de la morte : je sentais, sur mon estomac, le chatouillement des doigts nerveux, hâtifs, qui pêchaient à tâtons.

— Elle en a une ! Je la tiens !…

Une montre de femme, suspendue à sa chaîne d’or, glissa sur ma joue, et disparut en l’air.

— Il y a un type, tout contre.

Le bras revint. On me fouillait.

Retenant mon haleine, et faisant le mort, je rentrais ma poitrine, pour faciliter la fouille.

— Il est encore chaud, celui-là !

Je pensais :

— S’ils s’aperçoivent que je vis, un coup de hache me fera taire.

On enleva mon portefeuille, ma montre, une bague à l’annulaire de la jeune fille.

— Je peux pas, ses poches ! C’est trop loin !

— Déblaie !

Ils déblayèrent.

— En v’là deux autres !

Ils avaient découvert le vieillard et sa femme, proies neuves. Leurs quatre mains travaillaient les deux cadavres, à un mètre de moi.

— Mince de galette !

Leur rire se faisait joyeux. Pour atteindre plus commodément leur butin, les sauveurs tirèrent sur une poutrelle qui, faisant levier, me heurta : la douleur m’arracha un cri.

— T’entends ?

— Pige-le !

— Il nous a vus !

— Il jaspinera.

— Faut le zigouiller !

— Non. Viens.

— Je te dis qu’il faut ! On n’y connaîtra rien, dans le tas.

Ils ne parlèrent plus : mon sort se décidait entre eux, et j’attendais la fin de leur silence, mon verdict.

Brusquement, ils détalèrent. Ils me faisaient grâce, par peur, et, aussitôt, je conçus pour eux une reconnaissance émue : ces bandits, qui auraient pu me tuer impunément, venaient de me donner la vie, en ne me la prenant pas, et, dans mon instinct de bête menacée, j’ai oublié leur crime et leur ignominie, pour ne voir que leur clémence : je les ai bénis, je les ai aimés. Ah, que la morale humaine est fragile ! Dans les crises trop violentes, que de choses s’écroulent en nous ! Que de principes et d’axiomes tournoient dans le vertige et disparaissent ! J’ai eu moins de gratitude pour les honnêtes gens qui vinrent ensuite, et qui me tirèrent de là sans me voler…

J’ai vu — oh, malgré moi — la pauvre belle fille qui, le matin, m’avait tenté, et que mon jeune désir avait tant caressée des regards… Pour ne pas la voir, j’ai fermé les yeux de toutes mes forces, pendant qu’on me dégageait de cette boue puante. La plaindre, la regretter ? Je n’y ai pas songé une minute, je vous jure ! Du dégoût, de l’horreur, mais pas de pitié ! J’étais une bête réchappée, et je me suis sauvé en boitillant.