La Peur/IV

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Bibliothèque-Charpentier
Eugène Fasquelle, Éditeur
(p. 119-133).

L’AGENDA

8 septembre. — Je viens de voir le docteur : je n’étais pas sans appréhension, mais il dit que mes nerfs sont en meilleur état et que les vacances m’ont fait du bien. Il n’exige pas que je reprenne les douches.

9 septembre. — La concierge m’a arrêté, ce matin, dans le corridor, pour me dire que je ferais bien de changer ma serrure, à mes frais : il paraît que le petit garçon boucher, qui occupait une chambre au-dessus de mon appartement, a été congédié par le propriétaire ; il vient d’être mêlé à des affaires de cambriolage, et condamné avec application de la loi de sursis ; je ne suis pas fâché de ne plus le rencontrer dans l’escalier, car il avait une mauvaise figure. La concierge n’a pas tort, quand elle suppose qu’il a pu lever des plans dans la maison, et prendre des empreintes de serrures ou de clefs : il est bien évident que je suis le plus menacé de tous les locataires, moi qui ne rentre pas de la journée : on peut me dévaliser pendant que je suis au ministère ; il faudra que j’achète un verrou de sûreté : voilà une dépense dont je me serais bien passé.

21 septembre. — Encore des ennuis. Mon chef de bureau, qui recherche une pièce sans la trouver, m’accuse de l’avoir perdue ou détournée ! Ces choses-là n’arrivent qu’à moi. Pourvu qu’on ne me révoque pas ! Qu’est-ce que je deviendrais ?

23 septembre. — La pièce est retrouvée : le chef l’avait emportée chez lui. Mais j’ai passé deux nuits sans dormir. Je m’impressionne trop.

30 septembre. — Décidément, ça ne va pas très fort : je recommence à mal dormir. Le bienfait des vacances serait-il déjà passé ? Je devrais retourner chez le docteur, mais il va me prescrire de reprendre le bromure et les douches, qui me sont si désagréables.

5 octobre. — Un drame affreux. Je rentrais rue des Plantes, dans le brouillard ; il était exactement minuit vingt. Tout à coup, près du pont, dans l’ombre, un cri déchirant ! Je l’entendrai toute ma vie. Il m’arrêta sur place, et je sentis une sueur froide à la racine de mes cheveux. J’ai voulu me sauver, et je n’ai pas pu. Je courais, pour ainsi dire, au dedans de moi, sans bouger : c’est une sensation atroce. Je ne l’avais jamais éprouvée qu’en rêve. Elle ne dura guère ; presque aussitôt, je vis sortir des ténèbres un homme qui fuyait dans ma direction, et, en même temps, trois autres hommes derrière lui. Le premier vint me tomber dans les jambes. Ceux qui le poursuivaient furent sans doute surpris de voir deux personnes au lieu d’une, et ils hésitèrent un moment ; puis, rassurés par mon air inoffensif, ils se jetèrent sur nous. Un d’eux me cria dans la figure : « Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que ça te regarde ? » Et voilà que je reconnais le petit boucher. Les deux autres s’acharnaient à coups de couteau sur le blessé. Mais le petit boucher leur dit : « Nous sommes cuits. Je connais ce pante-là ! Il va jaspiner. » Ils répondirent : « Surine-le. » Mais, au même moment, un d’eux cria : « La rousse ! » Aussitôt ils prirent la fuite. Je vis une lueur blanche, accompagnée d’une détonation : le petit boucher, avant de s’enfuir, avait tiré sur moi un coup de revolver. Il disparut dans le brouillard, et je me crus mort. Alors seulement j’entendis les pas des agents. Ils m’empoignèrent brutalement. J’ai eu le temps de crier : « Grâce ! ce n’est pas moi ! » Mais je fus tout de suite étourdi de coups. On m’enleva, et je n’eus presque pas à marcher : on ne croirait guère, à voir les sergents de ville, qu’ils sont si forts ; quand ils vous tiennent par le bras, ils vous soulèvent et vous font trotter, si bien que vous ne sentez plus le poids de votre corps. Arrivé au poste, j’ai raconté le drame du pont et comment j’avais reconnu, dans mon agresseur, le petit garçon boucher. On m’a tout de même gardé au poste. Pourvu que je ne passe pas en justice ! Je perdrais ma place. Ces choses-là n’arrivent qu’à moi.

6 octobre. — Le commissaire est un bien honnête homme, qui m’a cru tout de suite. Il m’a fait relâcher ; j’ai pu courir à ma chambre, me changer et arriver au bureau avant que le chef ait constaté mon retard. L’ennui, c’est que je vais sûrement être appelé comme témoin, au commissariat, au tribunal, et le chef dira que je ne suis jamais à mon poste. Nuit d’insomnie.

7 octobre. — Les journaux racontent l’affaire. On ne parle pas de moi, heureusement. La victime a succombé à ses blessures. La justice pense arrêter les assassins avant demain, et j’en serais bien aise, car je n’aimerais guère à les retrouver la nuit, en rentrant chez moi. Par prudence, j’ai dîné très tôt, hier et aujourd’hui, et regagné mon domicile, dès sept heures du soir, quand il y a du monde dans les rues. Je n’ai rien remarqué de suspect. Très mauvaise nuit. Cauchemars : Je rêve que le petit boucher m’attaque près de la Morgue.

8 octobre. — Mandé au commissariat. J’y apprends qu’on n’a rien à me dire et que je dois me rendre au Palais de Justice. Et mon bureau ? Qu’est-ce que le chef va penser ? Il me déteste et profitera de toutes les occasions pour me faire du tort. Je suis bouleversé : il faut que j’aille voir mon médecin. Je me présente au Palais de Justice : on m’invite à revenir demain. Les assassins sont arrêtés. Au moins, je ne suis plus exposé à les rencontrer.

9 octobre. — Scène du chef. Je retourne au parquet : on m’appelait pour une confrontation, mais elle n’aura lieu qu’après-demain. Scène du chef quand je lui expose que je devrai encore m’absenter jeudi.

10 octobre. — Je ne suis décidément pas bien : je rêve trop, je dors mal. J’entrevois plus clairement tous les tracas qui vont résulter de cette malheureuse affaire.

11 octobre. — Confrontation. J’ai reconnu le garçon boucher et ses deux complices. Il m’a regardé avec un mauvais œil : il voulait m’intimider, mais le juge s’en est aperçu et m’a fait approcher, pour que l’accusé fût derrière moi pendant ma déposition ; alors, j’ai parlé plus librement. À la sortie, le petit boucher m’a dit : « J’aurai ta peau ! » Il paraît qu’il n’a que dix-huit ans. Je me suis mis une vilaine affaire sur les bras.

18 octobre. — Deuxième confrontation. Les assassins ont fait des aveux. Le petit boucher, au moment où je passais devant lui m’a répété : « J’aurai ta peau ! » Pourvu qu’il soit condamné à mort ! Tout le monde me plaisante au bureau ; mais je n’ai pas envie de rire, et je suis inquiet.

25 octobre. — Le médecin me trouve très agité. Il me conseille la campagne. Il en parle à son aise : et mon bureau ?

28 octobre. — Toutes les nuits, je rêve d’assassinats et du petit boucher. Je me réveille en sursaut. Si ce misérable est acquitté, bien sûr il fera comme il a dit. J’aurais dû, au dernier terme, donner congé, afin de déménager en janvier et d’aller habiter dans un autre quartier. Ce serait plus prudent. Même en prison, le petit boucher a peut-être des amis qui me guettent.

2 novembre. — Je suis perdu : le petit boucher s’est échappé. On m’en a montré la nouvelle dans un journal, au bureau. Je me suis trouvé mal. Les camarades me plaignaient beaucoup et s’empressaient autour de moi. Avec un dévouement que je n’aurais pas espéré d’eux, ils m’ont soigné, escorté, ramené chez moi. J’ai des frissons et une grosse fièvre.

3 novembre. — Je suis tout à fait malade de l’émotion que j’ai eue et qui ne me quitte pas. Impossible de dormir : à tout instant j’imagine qu’on force ma serrure. Le médecin m’a mis à la diète. Je fais mon testament.

4 novembre. — Le petit boucher n’est pas encore venu. Le médecin me fait prendre médecine.

5 novembre. — C’était une bien mauvaise farce : le petit boucher est toujours dans sa prison, qu’il n’a pas quittée. Les camarades ont inventé cette histoire pour se moquer de moi, et Lubert, qui écrit dans les journaux, a fait imprimer la petite note qu’on m’a montrée. Ils me traitent d’imbécile, mais qu’est-ce que je dirai d’eux, qui font de pareilles plaisanteries à un pauvre malade ?

8 novembre. — Je vais un peu mieux. Je mange.

9 novembre. — Je retourne au bureau.

15 novembre. — L’affaire du petit boucher passe dans huit jours. L’instruction est terminée. Je suis convoqué comme témoin à charge. Il faudra revoir les yeux de cet assassin. J’en ai peur à l’avance.

22 novembre. — C’est demain. Je ferai mon devoir et je répéterai la vérité. Mais, si on ne le condamne pas, il me tuera.

23 novembre. — Aux assises. Pendant toute l’audience, chaque fois que mes regards ont rencontré ceux du petit boucher, j’ai lu ma mort dans ses yeux. Il remue les lèvres pour répéter : « Ta peau… J’aurai ta peau. » J’étais troublé tellement que je ne sais ce que j’ai dit dans ma déposition. Le président a dû me rassurer. Les assassins sont condamnés, l’un à perpétuité, l’autre à vingt ans ; mais le petit boucher, qui débute, et qui n’a tué ni moi ni le passant, obtient seulement six mois. Voilà bien ma chance !

24 novembre. — Deux fois, cette nuit, la voix du petit boucher m’a réveillé ; il criait : « Ta peau !… ta peau !… »

25 novembre. — Mauvaise nuit, insomnie : je compte les heures. Je n’en ai plus guère à vivre. Encore six mois, et on me tuera. Pourtant, je n’ai rien fait de mal.

26 novembre. — Lubert vient de m’apprendre une bonne chose : c’est que le petit boucher devra purger sa précédente condamnation, qui était de deux mois ; cela me fait deux mois de plus à vivre ; mais de quelle existence ! Je ne songe plus du tout à mon avancement.

31 décembre. — J’ai beaucoup maigri. Les bureaux sont fermés ; à trois heures, défilé chez le ministre. Je profite du congé pour aller voir le docteur. Il prétend que j’ai la monomanie de la persécution. Il me prescrit le repos et l’exercice, les douches et la campagne. Lubert me dit : « Pourquoi ne te prescrit-il pas d’avoir vingt mille francs de rente ? » Lubert a raison.

1er janvier. — Aujourd’hui, je commence l’année de ma mort. Il neige pour la première fois : je n’aime pas la neige, mais c’est tout de même triste de penser que je ne verrai plus tomber la première neige.

8 janvier. — En plein bureau d’omnibus, dans la foule, la même voix a crié : « Ta peau ! » Je me suis retourné, je n’ai rien vu. A-t-il donc lancé des amis à ma poursuite ?

15 janvier. — J’ai donné congé de mon appartement. Je déménagerai au 15 avril. Le petit boucher ne découvrira peut-être pas mon nouveau domicile, puisque sa peine n’expire que le 23 juillet.

21 janvier. — Anniversaire de la mort de Louis XVI. Pourquoi n’a-t-on pas guillotiné le petit boucher ? Ce doit être affreux, le froid du fer qui vous entre dans le corps !

23 janvier. — Deux mois pleins aujourd’hui ! Dans six mois, je mourrai.

2 février — Est-ce vrai ? Lubert affirme que la préventive compte pour la durée de la peine, et que, par conséquent, le petit boucher sera libéré le 8 juin ; il dit aussi que, pour la première peine, il pourrait invoquer la prescription, et que, dans ce cas, il sortirait le 8 avril, une semaine avant le terme.

3 février. — La même voix toujours a crié derrière ma porte, très distinctement : « J’aurai ta peau ! »

4 février. — Lubert a pris des renseignements : le petit boucher sortira de prison le 8 juin ; j’aurai le temps de déménager. Tout de même, Lubert estime que, pour moi, il vaudrait encore mieux quitter Paris et permuter. Si cela se pouvait ! En province, on est tranquille. Je vais faire passer une annonce dans les journaux.

5 mars. — L’affaire de la permutation est manquée. Il faut, paraît-il, attendre l’automne. D’ici là, je serai mort. D’ailleurs, je ne vis plus.

8 mars. — Plus que trois mois ! Je refais mon testament.

15 mars. — J’ai trouvé un petit appartement à Montmartre : c’est un tout autre quartier, aussi loin que possible de Montrouge ; on ne viendra peut-être pas me chercher-là. Autre avantage : l’appartement est libre et je pourrai emménager dès le 1er avril. Je signe.

18 mars. — Lubert prétend que j’ai eu tort de choisir Montmartre, qui est le rendez-vous des Apaches, et où le petit boucher a certainement des amis : je n’avais pas songé à cela. Où donc vivre, mon Dieu ?

1er avril. — J’emménage : c’est une grosse fatigue. Le soir, au moment de me coucher, je reçois une dépêche : « J’aurai ta peau. — Le Petit Boucher. »

Ainsi, ce départ n’a servi à rien : le bandit connaît ma nouvelle adresse.

2 avril. — Sur le conseil de Lubert, je porte ma dépêche au commissariat. On me rit au nez, on prétend que j’ai reçu un poisson d’avril.

31 avril. — Mon nouveau quartier ne me réussit pas : tout ce mois-ci, j’ai vécu comme dans un rêve. La menace du petit boucher me poursuit. Il pense à moi, là-bas, et je l’entends. Lubert m’a expliqué la télépathie. J’ai des élancements dans la tête, et je peux à peine me traîner au bureau : je prends l’omnibus, chaque fois. Mes appointements n’y suffiront pas. C’est presque une délivrance, de mourir.

8 mai. — Plus qu’un mois ! Je me suis promené, ce soir, sur les boulevards extérieurs, pour jouir un peu du beau temps et de ma liberté : car, dans un mois, je sens bien que je n’oserai plus. Je n’ai pas honte d’avoir peur : je suis fait ainsi, et ce n’est pas de ma faute. J’ai vu, sur le boulevard, des amoureux qui s’embrassaient. Moi, je suis tout seul.

13 mai. — Lubert me conseille d’acheter un revolver pour défendre ma vie.

16 mai. — J’apprends à tirer, dans ma chambre, sans cartouche. Mais cette arme m’épouvante. Au bruit qu’elle fait, il me semble que le petit boucher tire sur moi, comme dans la nuit du 6. Mais il me tuera avec son couteau. J’aimerais mieux une balle.

18 mai. — Il faut, décidément, que je me remette au bromure.

25 mai. — Scène violente du chef, qui menace de demander ma révocation, parce que je n’ai la tête à rien. Il a raison : je n’ai la tête à rien. Il faut que je cesse le bromure. Je suis très malade.

1er juin. — La semaine commence. Dans une semaine, il sortira de sa prison.

6 juin. — Après-demain, il sera libre.

7 juin. — Demain !

8 juin. — Il est libre ! Je le vois. Je l’ai vu toute la nuit. Il me cherche. Il a acheté un couteau neuf. J’ai mal dans la tête. Impossible de quitter mon lit. Et le chef ? J’essaie mon revolver. Jamais je n’oserai tirer sur lui. Il me fait trop peur.

9 juin. — Au lit. Il me cherche. Aller dans la rue ? Non. Jamais plus ! Sous mes fenêtres, dans l’escalier, à chaque instant, il crie : « Ta peau ! Ta peau ! »

10 juin. — Je voudrais en avoir fini. Je souffre trop. Je vais devenir fou. Mais je ne veux pas mourir d’un coup de couteau. Autrement ! Autrement !

11 juin. — Par ma fenêtre, je l’ai vu, sur le trottoir d’en face ! Je jurerais que c’est bien lui, et qu’il m’a reconnu lui aussi ; il a mis ses mains aux coins de sa bouche et m’a crié, comme toujours : « …… ».

12 juin. — Je…

13 juin. — ..........

Journaux du 14 juin : « Hier, vers quatre heures du matin, les locataires du no 87 de la rue des Abbesses étaient réveillés par le bruit d’une détonation. On pénétra dans l’appartement de M. D…, employé au ministère de… ; l’infortuné gisait, à demi nu, devant sa fenêtre, la tempe trouée d’une balle et serrait un revolver dans sa main crispée. On attribue ce suicide à un dérangement d’esprit. »