La Philosophie de Georges Courteline/VII

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VII


De choses
sans grande importance :
l’amour, les femmes et cætera.

La moyenne des femmes peut se flatter justement de l’emporter sur celle des hommes, en compréhension, en finesse et en perspicacité ; mais on ne voit pas que le mot génie trouve une application — une seule ! — dans le domaine du féminin. De même l’acteur, souvent supérieur à l’auteur dont il interprète la pièce, restera toujours à mi-côte de sommets accessibles au pied seul du Poète.

Il est évident que la femme peut égaler l’homme en niaiserie, mais à l’homme seul revient la gloire d’être à l’occasion la Brute, dans toute l’abomination et dans toute l’étendue du terme.

Le raisonnement de nombre de femmes tient volontiers dans cette bassesse : « Si je ne le crains pas, je me fous de toi. »

J’ajoute que je connais sur ce point, à l’égal de La Fontaine, bon nombre d’hommes qui sont femmes.

Il en est des femmes comme des fous : il ne faut jamais les défier. Leur facile menace de se jeter par la fenêtre ou d’avaler du sublimé vaut toujours qu’on y réfléchisse. Je sais une dame appelée Légion qui paierait très bien de sa peau le plaisir de gâcher la vie de son amant ou de son mari, en fourrant un remords dedans.

Il y a des heures où les femmes sont à ne pas prendre avec des pincettes ; particularité qui échappe souvent aux amants des femmes mariées, parce que, ces heures-là, en fines mouches qu’elles sont, c’est aux maris qu’elles en réservent la jouissance.

Oh ! le mari, le précieux mari ! le personnage indispensable à la solidité des liaisons adultères ! le monsieur qui vous gène, vous irrite, vous assomme ! l’empêcheur de danser en rond qui fait rater vos rendez-vous, se met dans vos jambes, vous barre le passage, et avec ça entretient chez l’amant le désir toujours frais de la femme, par cela qu’il le contrarie et en modère les élans d’une main guidée par la prudence même. Que peu d’amants savent reconnaître l’impérieuse utilité de ce serviteur méconnu !

De même vibre l’âme des gamins au vide ronflant des tambours, de même vibre l’âme des filles au vide des paroles qui ne signifient

rien.

Les filles ont ceci pour elles qu’elles le sont toujours un peu plus qu’on ne pensait. Tel pauvre diable acoquiné à une gueuse se croit à l’abri des surprises, qui demeure un beau jour stupéfait à voir son fumier embelli d’une turpitude nouvelle et admirant par quel miracle la peste s’est faite choléra.

C’est la fierté des hommes de lettres d’arriver dans la considération des femmes tout de suite après les cabotins.

La femme est meilleure qu’on le dit : elle ne blague les larmes des hommes que si elle les a

elle-même fait couler.

J’en sais qui, arrivées à l’âge de la première communion, y demeurent et s’y cramponnent, ayant accompli en entier le cycle de leur évolution intellectuelle.

Elles sont quelques-unes, comme ça.

Lestées à douze ans, une fois pour toutes, du bagage d’expérience qui doit les mener jusqu’au tombeau, elles se balladent, le front haut, à travers une vie imbécile hérissée de banalités comme la conversation d’un garçon coiffeur, où grouillent confusément le stupide préjugé, la susceptibilité sotte, la rage de parler sans savoir, l’attendrissement à propos de tout, excepté, bien entendu, de ce qui vaut qu’on s’en attendrisse, et la même passion fatale pour tout ce qui est niaiserie, sucrerie ou toréador. Belles têtes ! Oh ! très belles têtes !… Mais, de cervelle, aucunement.

Oui, elles sont comme ça quelques-unes.

On est surpris de la place que tient, dans les préoccupations de nombreuses personnes aux yeux, de mélancolie et de rêve, la condition de leur intestin et l’accomplissement plus ou moins satisfaisant de leurs fonctions naturelles.

Au fond, on pardonne tout aux femmes, excepté d’avoir les jambes grêles entre les jarrets et les hanches, et l’art où quelques-unes excellent de sauter du lit comme des chattes et d’enfiler leurs bas le matin leur tient lieu, quelquefois, de bien des vertus absentes !…

Une dame disait un jour devant moi, d’elle-même, comme la chose la plus naturelle du monde :

— Je ne pense jamais, cela me fatigue ; — ou, si je pense, je ne pense à rien.

Comme dit Hugo : ceci est grand jusqu’au sublime.

C’est certainement ce qui a été dit de mieux depuis le fameux mot du monsieur qui n’aimait pas les épinards, et le Parlement a souvent voté l’affichage de discours qui ne valaient pas ça.

C’est à la même dame que l’on doit ce pittoresque raccourci du paysage hivernal :

— L’hiver, les arbres sont en bois.

Pourquoi donc, dans un groupe de femmes bavardant comme des perruches, la conversation cesse-t-elle aussitôt qu’un monsieur s’approche ?

La femme ne voit jamais ce que l’on fait pour elle ; elle ne voit que ce qu’on ne fait pas.

Il est des femmes dont la mémoire est une espèce de tirelire. Sournoisement, silencieusement, elles y enfouissent des tas de rancunes, des myriades de petits griefs qui, de cet instant, y sommeillent pendant des mois et des années et qu’un beau matin, tout à coup, — comme d’une tirelire véritable on extirpe une pièce de dix sous avec une lame de couteau, — elles extirpent et vous jettent au nez : « Te rappelles-tu, quand tu m’as fait ci ? Te rappelles-tu, quand tu m’as dit ça ? », cependant que l’intéressé, qui ne se rappelle rien du tout, cherche vainement dans ses souvenirs en roulant des yeux effarés de chien qui ne peut pas faire caca.

J’ai vu un jour deux amies se croiser boulevard Magenta. Elles se réconnurent en même temps, se sautèrent mutuellement au cou, ouvrirent en même temps leurs deux bouches pour se demander de leurs nouvelles, s’en donnèrent simultanément, se jetèrent toutes les deux à la fois dans des histoires compliquées, enchevêtrées et inextricables comme les laines mêlées de deux pelotons, et se quittèrent au bout de cinq minutes avec de grands éclats de rire, sans que, matériellement, chacune de ces deux dames eût pu entendre un seul mot de ce que l’autre venait de lui dire.

J’ai eu à Sannois, étant jeune, une maîtresse qui était la terreur du pays par l’entêtement qu’elle apportait à secouer les cerisiers d’autrui afin d’en faire pleuvoir des cerises.

— Pour en faire des confitures, disait-elle.

Comme je lui représentais qu’avec ce raisonnement elle pouvait également prendre les poires des autres pour en faire des marmelades ou déterrer leurs pommes de terre pour les mettre en robe de chambre, elle me déclara que je n’y connaissais rien et se lança à mon intention dans un petit cours de droit pratique où s’affirmait le double domaine du licite et du prohibé en un distinguo stupéfiant.

J’appris ainsi qu’on a le droit d’enlever des épis de blé ou de seigle ; qu’on peut chiper des groseilles « tant qu’on veut » tandis que, du raisin, « on ne peut pas » ; que licence est donnée aux gens d’arracher des betteraves mais pas des pommes de terre, qu’il est permis de cueillir des pommes aux arbres en bordure des routes, mais que, des poires, c’est défendu ; et qu’enfin rien ne vous empêche de prendre les noix d’un noyer, à la condition de ne pas gauler l’arbre : de jeter seulement des pierres dedans !!!

Les femmes, devant lesquelles on vient à louanger les vertus d’une amie à elles prennent immédiatement une expression ambiguë, à la fois discrète et goguenarde, qui approuve et hurle de joie.

Il est évidemment bien dur de ne plus être aimé quand on aime, mais cela n’est pas comparable à l’être encore quand on n’aime plus.

L’homme est le seul mâle qui batte sa femelle. Il est donc le plus brutal des mâles, à moins que, de toutes les femelles, la femme ne soit la plus insupportable, — hypothèse très soutenable, en somme.

Ah ! que l’amour est agréable ! proclame une vieille chanson. Elle a raison ; il est agréable en effet ; — bien moins, d’ailleurs, pour ce qu’il donne que pour ce qu’on en espère.

N’importe ! L’homme ne peut rien tant regretter au monde que d’avoir manqué par sa faute la femme qu’il convoitait et qu’il eût pu avoir ; parvenu à un certain âge, il est toujours, quoi qu’il arrive, l’obligé du bras qui enlace, du regard qui sourit et de la bouche qui sent bon, et toute la question est de savoir si nous devons garder plus de rancune aux femmes des peines qu’elles nous auront faites ou plus de reconnaissance des ivresses qu’elles nous auront prodiguées.