La Philosophie de Goethe/02

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La Philosophie de Goethe
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 60 (p. 147-187).
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LA
PHILOSOPHIE DE GOETHE

II.
SES TRAVAUX SCIENTIFIQUES. — GOETHE ET GEOFFROY SAINT-HILAIRE.

I. '‘Œuvres de Goethe'‘, traduction nouvelle par M. Jacques Porchat, 10 vol. in-8°. — II. '‘Œuvres scientifiques de Goethe'‘, analysées et appréciées par M. Ernest Faivre. — III. '‘Œuvres d’Histoire naturelle de Goethe'‘, traduites et annotées par M. Ch. Martins. — IV. '‘Conversations de Goethe'‘ pendant les dernières années de sa vie, recueillies par Eckermann, traduites par M. Émile Délerot. — V. '‘Correspondance entre Goethe et Schiller'‘, traduction de Mme de Carlowitz, annotée et accompagnée d’études historiques et littéraires par M. Saint-René Taillandier, 1863.


I.

S’il y a une philosophie de Goethe, ce n’est pas dans l’étude des métaphysiciens qu’il faut en chercher les origines contestables, la source plus ou moins lointaine et troublée; c’est dans l’étude directe, assidue de la nature, c’est dans les réflexions qu’elle provoque, dans les vues générales qui en résument les principaux aspects, que l’on peut espérer trouver le secret de cette philosophie, l’histoire de sa naissance et de sa formation [1]. Le monde extérieur, voilà, selon Goethe, la source unique, éternellement féconde pour l’esprit. C’est le grand mystère qu’il révèle, sous mille formes variées, à ses amis, à ses initiés, dans ses correspondances ou ses entretiens. Quand l’honnête Eckermann presse de ses questions le poète, l’interrogeant sur les secrets de son art, sur la méthode la plus haute et la plus sûre qu’il puisse appliquer à la culture de son esprit, pour solliciter l’inspiration ou acquérir la vraie science, je crois entendre à chaque page Wagner, le serviteur lettré, le '‘famulus'‘ de Faust. « S’entretenir avec vous, monsieur le docteur, quel honneur et quel avantage! Demain vous me permettrez encore une ou deux questions. Je me suis appliqué avec zèle à l’étude je sais beaucoup, il est vrai, mais je voudrais tout savoir. » Les réponses de Goethe sont moins troublantes et plus claires que celles de Faust. « Étudiez la nature, lui dit-il sans cesse, tout est là. Procédez toujours objectivement, comme je l’ai fait moi-même. On ne mérite ni le nom de poète ni celui de savant tant qu’on n’exprime que des sentimens, des idées personnelles. Celui-là seul mérite ce titre qui sait s’assimiler le monde et le peindre, s’il est poète, ou le décrire, s’il est savant. » Il attaquait avec vivacité la méthode et la culture d’esprit abstraite, intérieure, qui a produit dans la poésie l’infatuation personnelle, l’affectation, la manière, dans la philosophie les rêveries de l’idéalisme. Pour lui, les époques où cette tendance triomphe dans la pensée humaine, où chaque âme se replie sur soi, au lieu de s’épanouir et de se répandre au dehors, sont des époques d’analyse, de préoccupation personnelle, d’invention chimérique, sans réelle grandeur, sans fécondité véritable. « Soyez certain que l’esprit humain recule ou se dissout quand il cesse de s’occuper du monde extérieur. Notre temps est un temps de décadence, ajoutait-il en pensant aux excès de l’esprit spéculatif et de la philosophie transcendantale, qu’il n’aimait guère; il se détourne de l’étude de la réalité, il est de plus en plus subjectif. Dans tout effort sérieux, durable, scientifique, il y a un mouvement de l’âme vers le monde; vous le constatez à toutes les époques qui ont vraiment marché en avant par leurs œuvres elles sont toutes tournées vers le monde extérieur [2]. »

« Pour moi, j’ai toujours procédé objectivement [3] ; voilà l’éloge suprême que Goethe aime à se décerner dans un langage qui ne perdrait rien à être moins elliptique. S’il y a en lui abondance inépuisable d’inspiration, vigueur calme et sans efforts, activité sans repos et sans fatigue, n’attribuez pas à quelque don exceptionnel un si rare privilège, vainqueur du temps et presque de la condition humaine; attribuez-le surtout à la supériorité de sa méthode et de sa culture intellectuelle, tout entière tournée vers le dehors, réparant les. défaillances et les appauvrissemens de l’esprit par un commerce assidu avec la réalité vivante du monde, toujours jeune, qui lui communique quelque chose de sa fécondité et de son éternité. Si sa force d’âme et de génie se renouvelle incessamment, c’est qu’elle participe dans sa mesure aux énergies créatrices qui renouvellent, sans s’épuiser jamais, la vie cosmique. Il ne s’est pas enfermé dans l’enceinte glacée des mondes abstraits que crée avec une stérile puissance la raison pure; il ne s’est pas condamné, comme tant d’autres de ses contemporains, à vivre, — si c’est là vivre, — avec les pâles abstractions qui peuplent les espaces vides, sans forme et sans lumière, de la pensée intérieure, isolée, séparée de l’espace hospitalier et bienfaisant où se déploient les magnificences du monde sensible. S’il y a eu chez lui quelque supériorité de talent, elle s’explique par ce fait seul, qu’il n’a jamais déserté la source où le talent s’avive et s’alimente. Il a toujours vécu dans la nature, avec elle, par elle; il a vécu de sa vie, il s’est uni à elle par l’art et par la science.

L’art et la science, Goethe les a réconciliés en effet dans l’harmonie de son libre et puissant esprit. Ces deux formes de la pensée humaine, sinon opposées, du moins si nettement distinctes et d’ordinaire séparées, l’une s’efforçant de créer ce qui n’est pas, l’autre de comprendre ce qui est, — l’une se rapportant à un fait considérable de l’esprit humain, la fiction, l’autre à un fait non moins considérable, l’examen, —- toutes deux supposant des facultés et des dons presque contraires, se rencontrent ici au plus haut degré de culture et de perfectionnement. L’éternelle tentation de Goethe, ç’a été l’universalité des choses qu’il a poursuivie avec des alternatives d’ardeur et de désespoir, qu’il a essayé d’atteindre par l’universalité de la science. Sa passion de connaître a égalé au moins sa puissance de créer. Sa science est presque aussi vaste que son génie. Dans le long espace d’années qu’il remplit de ses travaux poétiques et de sa gloire, il ne cessa presque pas un jour de solliciter la nature par ses méditations, par ses expériences, de l’épier pour surprendre ses révélations.

Deux des plus brillantes manifestations du monde sensible, la forme et la lumière surtout, semblent avoir eu pour sa curiosité d’artiste et de savant un irrésistible attrait. Ces deux manifestations sont liées entre elles dans la réalité comme elles le furent dans les goûts et les études de Goethe. Sans la forme, qui donne les surfaces, la lumière n’existerait pas pour nous. Sans la lumière, que serait la forme? Pure révélation d’un sens unique, le toucher, elle n’aurait plus pour nous ce charme des ensembles harmonieux et des proportions élégantes qui ravit nos regards. La lumière ne crée pas la forme, mais elle la révèle. Lumière et forme, ces deux mots expliquent la beauté du monde visible ils contiennent toute l’esthétique de la nature, j’oserais presque dire qu’ils résument le génie de Goethe. N’est-il pas un adorateur de la forme, celui que les Allemands appelèrent le grand païen ? Ce qu’on nomme son hellénisme, n’est-ce pas son amour passionné de la proportion, de la mesure dans la poésie, dans le théâtre surtout? Et qu’est-ce que cela, sinon le culte de la forme harmonieuse et lumineuse dans l’art? Tous ses travaux scientifiques ont eu pour direction exclusive l’étude de la forme et de la couleur. Ses essais d’histoire naturelle furent soit des études morphologiques comme la Métamorphose des plantes ou l’Introduction générale à l’anatomie comparée, soit des études d’optique comme la Théorie des Couleurs. Toute la destinée de ce beau génie, poétique et scientifique à la fois, semble se résumer dans ce dernier cri de Goethe mourant : De la lumière ! plus de lumière! La passion de sa vie entière s’exprimait dans ce cri suprême c’était son dernier regret l’ombre où il entrait fut sa seule souffrance.

Avec ce goût inné pour les belles manifestations de la nature, il ne faut pas s’étonner si Goethe tenta de s’en emparer au moyen des arts plastiques. Ce qu’il admirait comme poète, ce que plus tard, comme naturaliste ou physicien, il essaya d’expliquer, la forme colorée et particulièrement la forme dans les êtres organiques, la forme vivante, il voulut se l’approprier avec le crayon et le pinceau. Jusqu’à l’âge de quarante ans, il rêva la gloire du peintre et y aspira de toutes ses forces. On dirait que sa passion pour les beautés du monde sensible ne pouvait alors se satisfaire à moins d’une possession presque matérielle. Peindre ses sensations avec des mots qui, tout colorés qu’ils soient par l’âme de l’écrivain, n’en sont pas moins des signes, c’est-à-dire des abstractions, exprimer la nature par des symboles qui la détruisent d’abord pour la recomposer ensuite dans l’imagination de ceux auxquels ils s’adressent, tout cela ne lui suffisait pas. La réalité objective devenait subjective en traversant les formes logiques ou poétiques de sa pensée, en subissant la servitude des lois du langage et du rhythme. Il fallait qu’il l’atteignît plus directement en elle-même, qu’il la saisît au moins dans sa représentation réelle et concrète, qu’il s’assimilât du monde extérieur tout ce qu’il pouvait lui ravir, sinon la vie elle-même, la vie inimitable, du moins le mouvement, les attitudes, la couleur de la vie. « L’œil était, nous dit-il, l’organe principal avec lequel j’embrassais le monde. Où que se portât mon regard, je voyais un tableau, et ce qui me frappait, ce qui me charmait, je voulais le retenir par le dessin. Tout me manquait pour cela; cependant je m’obstinais à vouloir, sans aucun procédé technique, imiter les choses les plus admirables. Par là je m’accoutumais, il est vrai, à fixer les objets avec une grande attention; mais je ne faisais que les saisir dans l’ensemble, le détail échappait à mon crayon inexpérimenté [4]. » Quand il parle ainsi de ses efforts inhabiles dans les arts plastiques, il les rapporte à cette période de ses premiers chagrins d’amour, de ses loisirs rêveurs à Francfort, après une première aventure de cœur, d’où il était sorti mécontent de lui-même et châtié par une étrange humiliation. Déjà, dans sa seizième année, il allait demander des consolations à la grande nature, il essayait de surprendre ces belles formes qui ravissaient son génie adolescent; mais il avoue lui-même qu’il ne réussit jamais que médiocrement dans cet art malgré des efforts prolongés. Il accuse de bonne grâce, sinon sans regret, la lenteur de ses progrès, l’hésitation de sa manière, le manque général de vigueur dans ses dessins. Il avait le sentiment juste et délicat du pittoresque des sites, de la beauté des formes, de la distribution de la lumière et de l’ombre; mais il était inhabile à rendre tout ce qu’il sentait si bien. Les illusions qu’il essayait de se faire ne se prolongèrent pas au-delà de son voyage en Italie, qui fut pour lui comme une révélation du grand art dont il n’avait que le vague et puissant instinct. Quand il eut visité les principales œuvres qui font de ce beau pays un musée, étudié les lignes de la statue antique, vécu à Rome dans les calmes extases qu’il a si bien décrites, en face de ce buste de Jupiter Olympien qu’il avait placé devant son lit, afin que l’image du dieu frappât ses premiers et ses derniers regards, et mît même dans ses rêves l’empreinte de la beauté, — après de longues journées passées à contempler la grande peinture italienne et les œuvres des maitres, son parti fut pris et le sacrifice de ses illusions consommé. Il reconnut « que sa tendance vers la pratique des arts plastiques était erronée, » et il n’insista pas contre l’évidence. Tous ses efforts cependant n’avaient pas été perdus. L’œil du poète et du savant s’était exercé à saisir sous tous ses aspects la nature sensible. Goethe avait raison de dire que, lorsqu’il s’occupait de dessin ou de peinture pour devenir peintre, il suivait une voie fausse, qui eût pu devenir funeste, s’il s’y était trop longtemps obstiné; mais il constatait en même temps qu’il devait de nombreuses et très précieuses connaissances à l’habitude prise par ses yeux de regarder les objets avec attention, dans leurs détails et dans leur ensemble. Cette occupation était parfaitement légitime et fructueuse lorsqu’il l’appliquait à son perfectionnement dans d’autres arts ou dans la science [5]. Dans la suite, l’habitude qu’il avait de dessiner lui servit plus d’une fois pour saisir avec son crayon la forme idéale de la plante ou de l’animal que la réalité mobile et fuyante ne lui offrait nulle part, et que son imagination, s’aidant de nombreuses expériences et de savantes comparaisons, essayait de ravir, par une sorte de divination, à la mystérieuse nature. L’art plastique devint pour lui non plus un but, mais un moyen.

Le but de sa vie, en dehors de la poésie, ne fut plus que la science. C’est par elle qu’il tenta de s’assimiler le monde extérieur aussi complétement que cela est possible à l’homme. Et de fait la vraie conquête de la nature sur l’homme ne s’opère que par la science. Toutes les autres manières de s’en emparer sont plus ou moins illusoires et précaires. L’art, même l’art plastique, ne la saisit que pour la transformer c’est une création nouvelle, dont la première est l’occasion et le thème. La science seule, tout en ayant l’air de la détruire par l’analyse, en réalité la livre entièrement à l’homme, qui la recompose dans sa pensée, non plus par un jeu plus ou moins poétique d’imagination, mais par un travail régulier de synthèse. Le savant, après avoir observé et comparé les phénomènes, après les avoir généralisés en lois, tient véritablement dans sa main quelques-uns des principaux ressorts de la nature. Il voit devant lui non plus une brillante apparence, un tumulte de faits, mais un ensemble de forces dont il a pénétré les actions et les réactions réciproques, dont il a saisi l’harmonie, dont en une certaine mesure il dispose. Connaître la nature, c’est la seule manière de la posséder.

Cette connaissance a ses limites sans doute Goethe le sait, mais des limites mobiles qui reculent continuellement devant l’effort de l’homme. L’illusion de la métaphysique est de vouloir s’élancer par la pensée au-delà de ces bornes. La science positive se contente, en tout ordre de réalités, d’arriver à un phénomène-principe, auquel se suspend toute la chaîne des phénomènes secondaires. Aristote avait dit, après Platon, que l’étonnement est le commencement de la philosophie. A peu près dans le même sens, Goethe disait « La situation d’esprit la plus élevée, c’est l’étonnement, » sans doute par opposition à cette situation vulgaire et basse d’intelligence où l’on accepte les phénomènes sans même les remarquer. L’ignorance étonnée est déjà un progrès sur l’ignorance qui ne s’étonne de rien. Le second état, l’état scientifique, c’est celui où l’on contemple non plus des phénomènes secondaires, mais un phénomène primordial. « Quant à arriver plus haut, quant à aller plus loin, cela nous est refusé, ici est la limite; mais d’ordinaire ce simple spectacle ne suffit pas aux hommes ils croient qu’ils pourront pénétrer plus avant, et ils ressemblent aux enfans qui, lorsqu’ils ont regardé dans un miroir, le tournent aussitôt pour voir ce qu’il y a derrière [6]. » — « L’homme n’est pas né pour résoudre le problème du monde, mais pour chercher à se rendre compte de l’étendue du problème et se tenir ensuite sur la limite extrême de ce qu’il peut concevoir. Ses facultés, par elles-mêmes, ne sont pas capables de mesurer les mouvemens de l’univers, et vouloir aborder l’ensemble des choses avec l’entendement seul, avec la pensée spéculative, quand elle n’a qu’un point de vue si restreint, c’est un travail vain. »

Ce n’est donc pas par la métaphysique, par le travail illusoire des facultés purement subjectives, que l’on pourra résoudre, même partiellement, l’énigme du monde. Ce que l’on peut en résoudre ne se révèle qu’à l’observation intelligente et passionnée de la réalité; mais aussi quel bonheur quand il arrive que, dans ce livre divin ouvert devant nos yeux, quelque syllabe a été déchiffrée par un opiniâtre effort! « Il n’y a rien au-dessus de la joie que nous donne l’étude de la nature. Ses secrets sont, il est vrai, d’une profondeur infinie; mais il a été permis et accordé aux hommes de regarder toujours plus avant. Et c’est justement parce que nous ne pouvons atteindre le fond qu’elle exerce sur nous un charme éternel; toujours nous voulons approcher plus près, tenter de nouvelles découvertes. Que de précautions ne faut-il pas pour s’assurer ou pour étendre cette précieuse conquête ! Quelle vigilance que de sagacité ! « Il est souvent arrivé à la nature de laisser échapper un de ses secrets malgré elle; il faut épier l’occasion où elle se livre sans le vouloir. Tout est écrit quelque part, mais non pas où nous le supposons, ni à une seule place; ainsi s’explique ce qu’il y a d’énigmatique, de sibyllin, de discontinu dans nos observations. La nature est un livre immense renfermant les secrets les plus merveilleux, mais ses pages sont dispersées à travers tout l’univers; l’une est dans Jupiter, l’autre dans Uranus. Les lire toutes est donc impossible, et il n’y a pas de système qui puisse triompher de cette insurmontable difficulté. » Aucune autre étude ne fait mieux juger la force d’esprit et d’âme, la vigueur intellectuelle et même morale des hommes qui s’y livrent. Elle apprend à les connaître tels qu’ils sont. « On n’aperçoit pas aussi bien ailleurs les erreurs des sens et de l’intelligence, les faiblesses et les énergies du caractère. Tout est plus ou moins élastique et incertain, et se laisse façonner plus ou moins; mais la nature n’entend pas ces plaisanteries elle est toujours vraie, toujours sérieuse, toujours sévère; elle a toujours raison, et les fautes et les erreurs sont ici toujours de l’homme. Elle méprise l’impuissant; elle ne se donne et ne révèle ses secrets qu’au puissant, au sincère, au pur [7]. »


II.

Cependant, quand on suit pas à pas l’histoire de l’esprit de Goethe, on est obligé de convenir que cette ardeur de savoir eut chez lui ses irrégularités et ses écarts. Nous avons vu, dans sa première jeunesse, avec quel zèle il poursuivit les sciences chimériques, un instant même l’alchimie, dont son imagination garde des traces profondes et qui tient une si grande place dans Faust. — Le grand mystère, l’attire irrésistiblement. Parfois la lenteur des voies régulières irrite son impatience; il se jette dans les chemins de traverse et essaie de surprendre la nature, quand il désespère de la comprendre. Il revient bien vite aux vraies méthodes et à l’expérimentation. Lui-même a pris soin de nous exposer la suite de ses études, l’origine et la fortune de ses idées scientifiques, soit dans une série d’articles et de mémoires sur l’histoire de ses travaux anatomiques et de ses études botaniques, soit dans ses correspondances et ses conversations, où, revenant sans cesse sur ses occupations favorites, il montre en pleine lumière l’irritation que lui ont causée ses déceptions et ses mécomptes scientifiques, et laisse parler en liberté cette passion d’amour-propre avec laquelle il a défendu sa gloire de physicien et de naturaliste, la seule qui lui fût contestée.

Dès l’âge de vingt ans, à Strasbourg, où il est censé étudier la jurisprudence, nous le voyons abandonner les professeurs de droit pour courir aux leçons d’anatomie, aux cliniques; puis, épris d’une science nouvelle, il étudie en géologue la vallée du Rhin; il juge sur place la polémique superficielle et souvent puérile de l’école de Voltaire; il perd toute confiance « dans le vieil enfant opiniâtre, » lorsqu’il apprend que, pour discréditer la tradition d’un déluge, Voltaire nie l’existence des coquillages fossiles. « Pour moi, j’avais vu de mes yeux assez clairement, sur le Baschberg, que je me trouvais sur un ancien lit de mer desséché, parmi les dépouilles de ses antiques habitans. Oui, ces montagnes avaient été un jour couvertes par les flots. Si ce fut avant ou pendant le déluge, c’était pour moi une question indifférente. Il me suffisait de savoir que la vallée du Rhin avait été un golfe immense; on ne pouvait m’en ôter la conviction. » Il prenait parti pour la vraie science, celle qui n’examine que la réalité, contre la science de secte et de coterie, qui n’admet de la réalité que ce qui est favorable à son étroit point de vue, pour la théorie de Buffon, établie sur l’expérience, contre les hypothèses ridicules de Voltaire, fondées sur la passion. Du reste, il proclamait nettement qu’il n’entendait faire que de la science désintéressée, « ne songeant qu’à s’avancer dans la connaissance géologique des terres et des montagnes, quel que pût être le résultat de ses recherches [8]. » Le véritable esprit scientifique s’annonce.

A Weimar, dès le commencement de son séjour dans cette ville, qu’il devait associer à l’immortalité de son nom, c’est d’abord Linné, dont il devait dire un jour « qu’après Shakspeare et Spinoza il est l’homme qui a agi sur lui avec le plus de force, » c’est Rousseau et les Rêveries d’un Promeneur, toutes empreintes d’une sorte de piété végétale, qui absorbent son attention. Dans les chasses du grand-duc, il aimait à interroger les gardes et les forestiers sur les différentes essences d’arbres, sur le mode et les lois de la reproduction. Il consultait des herboristes possesseurs de recettes mystérieuses, qui de père en fils préparaient des extraits et des esprits, [9]. Il parcourait les bois immenses de la Thuringe, cherchant à se rendre compte de la nature et de la formation de ce sol couvert de forêts aussi vieilles que le monde. Le docteur Bucholz, riche, plein d’ardeur et d’activité, excellent naturaliste et chimiste habile, fondait, sous les auspices du prince, une école pratique de botanique dans de vastes terrains aérés et bien exposés au soleil. Goethe s’intéressait vivement à ces essais, avec le grand-duc lui-même, avec toute la belle société de Weimar. « Les sciences et la poésie les études profondes et la vie active se partageaient notre temps, et nous rivalisions de zèle entre nous. » il emmenait avec lui aux bains de Carlsbad un jeune paysan, Dietrich, botaniste de race, comme beaucoup de ses compatriotes, et petit-fils d’un naturaliste de campagne, connu du grand Linné lui-même. Dietrich était avant le jour dans les montagnes, et apportait, au milieu de l’élégante société réunie près de la source, un riche butin de fleurs. « Tout le monde, mais surtout ceux qui s’occupaient de cette belle étude, prenait part à mes plaisirs. C’était en effet une science bien faite pour séduire que celle qui se présentait sous la forme d’un beau jeune homme, les mains chargées de plantes en fleur et donnant à chacune d’elles son nom d’origine grecque, latine ou barbare; aussi la plupart des hommes et même quelques dames cédèrent à l’entraînement général. » C’est tout un petit tableau, qui nous donne les impressions de l’artiste mêlées aux premières joies du savant. Dietrich ne savait rien au monde que la botanique, mais il connaissait la nomenclature de Linné et l’apprenait à Goethe par routine plutôt que par méthode. « J’entrai ainsi, d’une manière nouvelle, en communication avec la nature; je jouissais de ses merveilles, et en même temps les dénominations scientifiques qui frappaient mon oreille étaient l’écho lointain de la science, qui me parlait du fond de son sanctuaire. »

Bientôt cependant Linné ne lui suffit plus. Cette terminologie, fondée sur les apparences extérieures, lui semblait être d’une utilité purement empirique, pratique; elle n’apportait aucune lumière avec elle sur le mode de production et les vrais rapports des plantes. Caractériser les genres avec certitude et leur subordonner les espèces d’après cette méthode lui parut un problème insoluble. Il lisait bien, dans les manuels linnéens, comment il fallait s’y prendre, mais il ne pouvait espérer que jamais une seule détermination resterait incontestée, puisque, du vivant même de Linné, ses genres furent divisés, morcelés, et quelques-unes de ses classes détruites. Il en concluait que le plus sagace, le plus ingénieux des naturalistes n’avait soumis qu’en gros et d’une manière tout artificielle la nature à ses lois. « Mon admiration pour lui n’en fut pas diminuée mais j’étais dans une perplexité singulière, et l’on peut se figurer quels efforts un écolier autodidactique comme moi dut faire pour sortir d’embarras. » Il comprit qu’au lieu de passer sa vie à poursuivre et à coordonner péniblement les phénomènes innombrables que présente un seul règne, il lui restait une autre voie plus conforme à la nature de son esprit. Les phénomènes de la formation et de la transformation des êtres organisés l’avaient vivement frappé. « La nature, dit-il énergiquement, lui semblait lutter avec l’imagination à qui des deux serait plus hardie et plus conséquente dans ses créations. Les séjours fréquens qu’il faisait alors à la campagne furent utilisés pour l’étude autant que pour le plaisir. Ces deux sortes d’occupations si contraires s’accordaient sans peine dans la vie de Goethe, et n’en troublèrent jamais l’harmonie. Il remarqua que chaque plante choisit le site qui réunit toutes les conditions propres à la faire prospérer et à la multiplier. Il observa en outre que placées dans certains lieux, exposées à certaines influences, les espèces semblent céder à la nature en se laissant modifier; elles deviennent alors des variétés, sans abdiquer leurs droits à une forme et à des propriétés particulières. L’idée de la métamorphose des espèces et des genres se formait peu à peu dans son esprit, timidement d’abord. « Je pressentis ces vérités en étudiant la nature sauvage, et elle jeta un jour tout nouveau pour moi sur les jardins et sur les livres. »

Mais son voyage en Italie fut une ère décisive dans l’histoire de ses idées. Goethe note ici, en passant, une observation générale d’une grande portée. « Tous les objets dont nous sommes entourés dès l’enfance conservent toujours à nos yeux quelque chose de commun et de trivial; quoique nous ne les connaissions que très superficiellement, nous vivons près d’eux dans un état d’indifférence tel que nous devenons incapables de fixer sur eux notre attention. Des objets nouveaux et variés éveillent au contraire l’imagination et excitent un noble enthousiasme; ils semblent nous désigner un but plus élevé, que nous nous sentons dignes d’atteindre. C’est là que réside le grand avantage des voyages, et il n’est personne qui n’en profite à sa manière. Les choses connues sont rajeunies par les rapports inattendus qui les lient à des objets nouveaux, et l’attention excitée amène des jugemens comparatifs. » Le passage des Alpes opéra en lui cette révolution d’esprit en le jetant brusquement dans une zone nouvelle et le rendant attentif aux influences si actives du climat. Le jardin botanique de Padoue lui fit comprendre tout d’un coup la richesse des végétations exotiques; il fut ébloui. Un hasard lui révéla son système un palmier en éventail attira toute son attention. Les premières feuilles, qui sont simples et lancéolées, sortaient de terre; leur division allait en se compliquant de plus en plus, et enfin elles apparaissaient complétement digitées. A sa prière, le jardinier lui coupa des échantillons représentant la série de ces transformations, et il se chargea de plusieurs grands cartons pour emporter « cette trouvaille, » qui, analysée, donna naissance à une belle théorie. « Je les ai encore sous les yeux tels que je les recueillis alors, écrivait Goethe plus de quarante ans après, et je les vénère comme des fétiches qui, en éveillant et fixant mon attention, m’ont fait entrevoir les heureux résultats que je pouvais attendre de mes travaux. » Il se confirma dans cette idée, que ces formes qui nous frappent par leur diversité d’aspects ne sont point irrévocablement déterminées d’avance, mais qu’elles joignent à une certaine fixité une souplesse et une heureuse mobilité qui leur permettent de se plier, en se modifiant, à toutes les conditions variées que présente la surface du globe. Ces diversités de climat et de sol expliquent pour lui la transformation des genres en espèces, des espèces en variétés et de celles-ci en variétés secondaires modifiées à l’infini sous l’influence de certains agens. « Et cependant la plante reste toujours plante, quand même elle incline çà et là vers la pierre brute ou vers une forme plus élevée de la vie. Les espèces les plus éloignées conservent un air de famille qui permet toujours de les comparer ensemble. Comme on peut les comprendre toutes dans une notion commune, je me persuadai de plus en plus que cette conception pouvait être rendue plus sensible, et cette idée se présentait à mes yeux sous la forme visible d’une plante unique, type idéal de toutes les autres. Je suivis les diverses formes dans leurs transmutations, et à mon arrivée en Sicile, terme de mon voyage, l’identité primitive de toutes les parties végétales était pour moi un fait démontré dont je cherchais à rassembler et à vérifier les preuves. »

A son retour d’Italie, il compose ce célèbre essai sur la Métamorphose des Plantes, publié en 1790, où se développe pour la première fois cette idée, adoptée aujourd’hui avec quelques explications restrictives, mais qui marque une date dans l’histoire de la botanique, de la transformation d’un organe unique, les cotylédons, qui deviennent successivement tous les autres organes du végétal. Calice, corolle, étamines, pistil, fruit et graine, ces noms divers marquent autant de phases variées dans la vie de la plante, ou plutôt dans l’épanouissement ou la contraction de l’organe primitif. La fleur n’est qu’un bourgeon dont les différens verticilles, alternativement épanouis ou revenus sur eux-mêmes, forment toutes les parties du végétal. Un rameau n’est qu’une plante nouvelle portée par une tige au lieu de tenir au sol, et un arbre est l’assemblage d’un grand nombre de plantes vivant toutes sur un tronc commun. Un bourgeon et une racine, voilà toute la plante, car la tige n’est que la réunion des racines de tous les bourgeons qui descendent les unes à côté des autres pour aller s’implanter dans le sol, et la fleur elle-même n’est qu’un bourgeon métamorphosé [10]. Cette idée si simple, l’identité originelle de toutes les parties végétales, la feuille considérée comme l’organe fondamental, unique même, dont tous les autres ne sont que la transformation, est devenue élémentaire aujourd’hui; mais le temps n’était pas venu où des naturalistes, comme Keiser, écrivent: « La métamorphose est certainement la conception la plus vaste qu’on ait eue depuis longtemps en philosophie végétale,» où Nëes d’Esenbeck se propose d’étendre aux végétaux inférieurs l’idée morphologique, où de Candolle l’adopte en la baptisant d’un autre nom (la théorie des dégénérescences), où Robert Brown, Knight et Lindley la propagent en Angleterre, où de Jussieu la signale avec éclat, de Mirbel l’explique en la ramenant à une généralisation plus vaste, Turpin lui-même l’illustre par le dessin en présentant à l’Académie des Sciences une esquisse idéale de la plante primitive et de ses transformations, où, dans cette même Académie, Auguste Saint-Hilaire, chargé de rendre compte de l’essai de Goethe, prononce ces mémorables paroles « analyser devant l’Académie le livre de Goethe sur la métamorphose, ce serait comme si on allait aujourd’hui offrir aux académies de Berlin ou de Saint-Pétersbourg un extrait du Genera plantarum d’Antoine-Laurent de Jussieu. L’ouvrage de Goethe est du petit nombre de ceux qui non-seulement immortalisent leurs auteurs, mais qui eux-mêmes sont immortels [11]. » Ces temps de réparation et de justice étaient loin.

Au moment où le travail de Goethe paraît, les grandes vues qui le soutiennent encore, malgré les erreurs de détail, ne parviennent pas à vaincre la froideur du public. On le renvoie à la littérature. Par une sorte d’instinct jaloux, l’opinion publique ne veut pas avouer qu’un esprit puisse être deux fois grand, par la poésie et par la science. Il y eut des malentendus plaisans. Un de ses amis, effrayé d’abord par la nouvelle que le poète s’occupait de botanique, se rassura sur le titre du livre. « La Métamorphose des Plantes, je vois ce que c’est! s’écria-t-il; vous avez traité ce sujet à la manière d’Ovide aussi suis-je bien impatient de lire vos gracieuses allégories de Narcisse, d’Hyacinthe et de Daphné métamorphosés en fleurs. Un autre résumait ainsi l’intention secrète de l’ouvrage « Goethe veut enseigner aux artistes à composer des arabesques avec des végétaux grimpans qu’il suit dans leur développement successif en se rapprochant de la manière des anciens. La plante aura d’abord des feuilles très simples, qui iront en se composant, se décomposant, se multipliant peu à peu, et deviendront de plus, en plus compliquées à mesure qu’elles s’approcheront de l’extrémité. Là elles se réuniront pour former la fleur, disséminer les graines et recommencer une vie nouvelle. C’est tout simplement l’explication de certaines décorations antiques et le moyen d’en inventer de nouvelles. »

Quant aux savans, sauf une ou deux exceptions, ils furent unanimes dans les premières années pour opprimer la belle théorie de Goethe sous le plus injurieux silence. Avec quelle amertume, se souvenant de ces injustices et de ces mécomptes, Goethe revenait plus tard sur la pédanterie inhospitalière de la fausse science Il l’expliquait ainsi « Les questions scientifiques sont très souvent des questions d’existence. Une seule découverte peut faire la célébrité d’un homme et fonder sa fortune sociale. Voilà pourquoi règnent dans les sciences cette rudesse, cette opiniâtreté, cette jalousie des aperçus découverts par les autres. Dans l’empire du beau, tout marche avec plus de douceur; les pensées sont toutes plus ou moins une propriété innée, commune à tous les hommes; le mérite est de savoir les mettre en œuvre, et il y a naturellement là moins de place pour la jalousie. Mais dans les sciences la forme n’est rien; tout est dans l’aperçu découvert. Il n’y a là presque rien de commun à tous; les phénomènes qui renferment les lois de la nature sont devant nous, comme des sphinx immobiles, fixes et muets; chaque phénomène expliqué est une découverte, chaque découverte une propriété. Si on touche à une de ces propriétés, un homme accourt aussitôt avec toutes ses passions pour la défendre. Mais ce que les savans regardent aussi comme leur propriété, c’est ce qu’on leur a transmis et ce qu’ils ont appris à l’université. Si quelqu’un arrive apportant du nouveau, il se met en opposition par là même avec le credo que depuis des années nous ressassons et répétons sans cesse aux autres, et menace de renverser ce credo; alors tous les intérêts et toutes les passions se soulèvent contre lui, et on cherche par tous les moyens possibles à étouffer sa voix. On lutte contre lui comme on peut on fait comme si on ne l’entendait pas, comme si on ne le comprenait pas; on parle de lui avec dédain, comme si ses idées ne valaient pas la peine d’être examinées, et c’est ainsi qu’une vérité peut très longtemps attendre pour se frayer son chemin [12]. » Ce fut toujours là le point vulnérable, sensible jusqu’à l’irritation, parfois cicatrisé, jamais guéri, de cette âme, si fière d’ailleurs et si forte.

Cependant, en attendant le succès de sa doctrine de la métamorphose et comme consolation inespérée des mécomptes du présent, Goethe rencontra l’amitié de Schiller qu’il dut précisément à ses travaux de naturaliste. Ce fut en 1794 que se fit cette rencontre, qui eut dans sa vie intellectuelle l’importance d’un événement. « Au milieu de ce pénible conflit tous mes désirs, toutes mes espérances furent dépassés par mes relations avec Schiller, qui prirent alors naissance, et que je puis regarder comme le plus grand bonheur qui me fût réservé dans mon âge mûr. J’en eus l’obligation à mes travaux sur la métamorphose des plantes, par lesquels furent écartés les malentendus qui m’avaient longtemps éloigné de lui. Ces malentendus étaient de plus d’un genre. Il serait puéril de prétendre les réduire à une misérable question d’amour-propre. Les deux âmes de Schiller et de Goethe étaient faites de ce métal divin que n’altère pas l’odieuse aigreur de l’envie. Ils montrèrent tous deux plus tard, dans une magnifique fraternité de génie, combien la gloire de l’un était chère à l’autre; mais des méthodes différentes de travail, des idées opposées sur la source de l’inspiration et même sur certains caractères de l’art, l’opposition de l’hellénisme, qui s’épure de plus en plus dans l’intelligence de Goethe par la connaissance de l’art antique, avec ce romantisme désordonné et paradoxal qui avait éclaté dans les premières œuvres de Schiller, les Brigands, Dora Carlos, surtout la culture profondément kantienne et idéaliste de l’un en contraste avec le panthéisme naturaliste de l’autre, tout cela faisait que, malgré les essais d’amis communs et les tentations du voisinage, un rapprochement semblait impossible. Nul ne pouvait nier, dit spirituellement Goethe, qu’entre deux antipodes intellectuels il y avait plus qu’un diamètre terrestre. On vit cependant qu’il pouvait exister entre eux une relation.

Un jour, à Iéna, le hasard, qui fut ce jour-là une providence, les fit se rencontrer à la sortie d’une séance de la Société des sciences naturelles. La conversation s’engagea. Schiller paraissait s’intéresser à ce qui s’était dit, mais il critiqua cette méthode morcelée et fragmentaire qui dominait alors dans la science. Goethe, qui se trouvait là sur son terrain, charmé d’y voir venir Schiller, répondit qu’il y avait peut-être une autre manière de traiter la nature, qui, au lieu de la prendre par fragmens isolés, la présentait vivante et agissante, tendant de l’ensemble aux parties. Schiller, attiré, suivit son illustre interlocuteur et franchit la porte de sa maison. Goethe, pour qui la présence d’un hôte pareil valait le plus grand auditoire, exposa vivement la métamorphose des plantes, et en quelques traits de plume caractéristiques il fit naître sous ses yeux une plante symbolique. Son hôte écoutait, considérait la figure avec un grand intérêt, comprenait tout, mais pour tout ramener à son idéalisme. « Ce n’est pas là une expérience, s’écria-t-il, c’est une pure conception de votre esprit, c’est une idée. » La vieille querelle, entretenue à distance, allait d’un coup se réveiller. Goethe la détourna d’un mot ingénieux. « Je suis fort satisfait, répondit-il, d’avoir des idées sans le savoir, et de les voir même de mes yeux. » La discussion resta pacifique sans cesser d’être vive à la fin, une trêve fut conclue. Puisque Schiller appelait idée ce que Goethe appelait expérience, il y avait donc entre l’un et l’autre quelque accommodement, quelque relation. Le premier pas était fait, « et c’est ainsi que, par la grande lutte entre le sujet et l’objet, cette lutte qui ne sera peut-être jamais terminée, nous scellâmes une alliance qui ne fut jamais rompue et qui fut suivie des plus heureux résultats. Pour moi en particulier, ce fut un nouveau printemps dans lequel on vit tout germer, tout éclore, la sève s’épanouir en rameaux et s’élancer joyeusement au dehors Annales, traduction déjà citée, p. 223. </ref>. »

Il était dans la destinée de Goethe, et je dirai même dans la condition humaine, de voir contester par les savans ou systématiquement supprimer par leur indifférence affectée le premier résultat de ses expériences et de ses intuitions en histoire naturelle. Il ne fut pas plus heureux pour ses travaux d’anatomie qu’il ne l’avait été d’abord pour la métamorphose des plantes. A Weimar, il était devenu passionné pour la botanique. A Iéna il était devenu anatomiste. Il avait suivi les cours, disséqué sous la direction du professeur Loder [13] dès l’année 1780, il était sur la voie d’une idée féconde, qui n’est rien moins que l’idée-mère de l’anatomie philosophique. Il nous dit que dès cette époque il travaillait à l’établissement d’un type organique il lui fallait par conséquent admettre que toutes les parties de l’animal, prises ensemble ou isolément, doivent se trouver dans tous les animaux. Or Camper et Blumenbach niaient l’existence chez l’homme de l’os intermaxillaire, et fondaient sur ce caractère une différence essentielle entre l’homme et le singe. Goethe essaya de prouver que c’était une erreur, et par une série d’expériences et de dessins comparatifs il réussit à donner à son opinion la force d’une démonstration. Il publia ses recherches en 1786 dans un mémoire De l’existence d’un os intermaxillaire supérieur chez l’homme comme chez les animaux. Ce fut une des grandes émotions de sa vie. Je doute qu’aucune création de son art lui ait donné une joie aussi vive que la découverte de cet os équivoque, restitué au squelette humain. Il écrit à Mme de Stein qu’il en est ému jusqu’au fond des entrailles. Malheureusement les partisans de Camper et Camper lui-même restèrent incrédules. Ce n’est que plus tard que la modeste découverte du poète obtint droit de cité dans la science. Une idée beaucoup plus importante, l’analogie du crâne et de la vertèbre, conçue par lui dès 1790, ne fut développée qu’en 1820. La conséquence de ces divers travaux était la conception du type ostéologique. C’est dans cet ordre d’études que l’esprit généralisateur du poète pouvait se déployer à l’aise. Dans une foule de mémoires, dont le plus important est l’Introduction à d’anatomie. comparée fondée sur l’ostéologie, Goethe, poursuivant pour l’organisme animal cette vue d’unité qu’il a montrée réalisée dans le monde végétal, s’efforce de ramener tous les animaux à un seul type et tous les os du squelette à un os unique (la vertèbre), comme il a ramené tous les organes des plantes au cotylédon. Dans ce travail, comme dans ceux qui le suivirent à différens intervalles, tous consacrés à la zoologie, se trouvent répandus, à travers bien des témérités et des opinions paradoxales, une multitude de principes simples et larges qui depuis ce temps ont passé dans la science. Il ne faut pas oublier,- parmi les travaux scientifiques du grand poète, le mémoire sur l’Expérience considérée comme médiatrice entre le sujet et l’objet (1793).

Il fallait bien que la part du poète se marquât même dans le savant, et que l’imagination, cette faculté maîtresse de la poésie, troublât, au moins une fois, dans cet ordre d’études, l’équilibre de cette belle intelligence. Il y eut toujours, on l’a vu, dans ce cerveau si merveilleusement organisé, un coin pour le chimérique. C’est là qu’avait régné, dans sa première jeunesse, la chimie mystique de Mlle de Klettenberg; c’est là qu’avait dominé pendant quelque temps Paracelse, là enfin que l’illuminisme humanitaire de Lavater avait pénétré un jour. Plus tard, par l’effet d’une combinaison singulière entre l’esprit scientifique et l’esprit de chimère, c’est là que prirent naissance les illusions systématiques, les expériences ingénieusement fausses, les raisonnemens pleins d’une ruse innocente sur lesquels se fondait dans l’esprit du poète la trop célèbre théorie des couleurs. On le surprend encore une fois abandonnant la voie des belles découvertes pour se jeter dans de véritables aventures d’idées avec cette intrépidité qui ne sert qu’à mener plus loin dans le faux un vigoureux esprit. Il n’entreprend rien moins que de faire la guerre à Newton, de renverser sa théorie sur la composition du rayon lumineux et de renouveler l’optique [14]. Tandis que toute la physique moderne est d’accord pour admettre, d’après l’expérience positive du prisme, que la couleur provient de la lumière, et que les objets diversement colorés ne font que réaliser les conditions diverses à l’aide desquelles le rayon lumineux est décomposé en ses couleurs primitives, Goethe imagine et pose en principe que l’obscur a une réalité aussi bien que le clair, que la clarté et l’obscurité sont dans une perpétuelle opposition. Tout son système s’ensuit. L’obscur ayant une valeur objective comme le clair et se trouvant en antagonisme perpétuel avec lui, les couleurs s’expliquent par un mélange de l’obscur et du clair à différens de grés. Du côté lumineux naissent le jaune, le jaune orangé et le rouge, par suite d’un affaiblissement graduel de l’intensité lumineuse le jaune n’est donc qu’un blanc légèrement obscurci. Du côté de l’obscurité se développent le bleu, le violet, le rouge; le bleu n’est donc qu’un noir légèrement éclairci. le rouge établit la transition entre la lumière et l’ombre; il est la synthèse de l’une et de l’autre. Ce faux système et les expériences illusoires par lesquelles il essaie de le soutenir remplissent plusieurs années de sa vie. Au milieu du bouleversement de l’Allemagne, pendant que sa patrie est en feu, à l’heure suprême de la bataille d’Iéna, Goethe ne rêve que chambre obscure, microscope solaire, prismes, lentille. L’ennemi de la patrie n’est pas pour lui Napoléon, c’est Newton. En 1810 enfin, après d’innombrables travaux, il publie le Traité des Couleurs, ouvrage considérable par la force de conception dans les détails, par les ressources d’esprit, par les recherches historiques, par l’ingénieuse variété des expériences et les ravissantes applications que l’auteur fait de sa théorie aux beaux-arts, autant qu’illusoire par son hypothèse fondamentale et stérile pour le vrai progrès de la science. Hegel seul, parmi les hommes célèbres de son temps, adopte avec un enthousiasme compromettant cette théorie, qui semblait inventée pour fournir à son système une application inespérée. Quelle bonne fortune pour l’antinomie fondamentale de l’être et du non-être réconciliés dans le devenir que cette thèse du clair, cette antithèse de l’obscur, réconciliées dans la gradation et la dégradation des couleurs, qui ne sont, dans cet ordre de phénomènes, qu’un perpétuel devenir! Mais, hélas! que valait le suffrage de Hegel lui-même au prix de la grande humiliation qui vint de Paris ? Malgré les vives sollicitations et l’active influence de M. Reinhard, l’Académie des Sciences refuse de faire un rapport. L’un des commissaires garde le silence; Delambre se borne à dire « Des observations, des expériences, et surtout ne commençons point par attaquer Newton » Cuvier, plus dédaigneux encore, déclare qu’un tel travail n’est pas fait pour occuper une académie, et l’on passe à l’ordre du jour.

Ainsi cette guerre, imprudemment entreprise contre Newton, se terminait par un désastre. On peut dire que ce fut là le grand souci de la vie de Goethe, bien plus encore que l’insuccès provisoire de ses essais en histoire naturelle. Sans doute il sentait instinctivement que la Métamorphose des plantes aurait son jour dans la science. Cette assurance dans l’avenir l’abandonnait un peu quand il s’agissait de sa chère théorie, si rudement malmenée dans le monde scientifique, et que ses infortunes lui rendaient plus chère encore. Il y revient constamment, se plaignant de l’ingratitude des hommes, accusant les coalitions, les coteries, le pédantisme, l’érudition officielle, le grimoire d’école, mais surtout l’infatuation des mathématiciens, qui, l’attaquant du côté de ses ignorances,. lui déniaient le droit de traiter de l’optique sans avoir la clé de la haute physique, le calcul, le nombre. Cela du moins nous a valu cette charmante tirade, le meilleur résultat de la Théorie des Couleurs: « J’honore les mathématiques comme la science la plus élevée et la plus utile tant qu’on l’emploie là où elle est à sa place; mais je ne peux approuver qu’on en fasse abus en dehors de son domaine, et là où la noble science semble une niaiserie. Comme si un objet n’existait que si on peut le prouver par les mathématiques ! Ne serait-il pas fou celui qui ne voudrait croire à l’amour de sa maîtresse que si elle peut le lui prouver mathématiquement? Elle lui prouvera mathématiquement sa dot, mais non son amour. Ce ne sont pas non plus les mathématiciens qui ont trouvé la métamorphose des plantes! Je suis venu à bout de tout sans mathématiques, et il a bien fallu que les mathématiciens en reconnaissent la valeur. Pour comprendre les phénomènes de la Théorie des Couleurs, il ne faut rien de plus qu’une observation nette et une tête saine; ce sont deux choses plus rares qu’on ne croit. »

Vers la fin de sa vie, il lui vint un disciple; mais quel disciple modeste Eckermann, longtemps endoctriné, Eckermann, son confident, d’ailleurs parfaitement étranger à toute science positive, se crut un jour touché de la grâce, se mit à étudier avec ferveur le beau livre si mal reçu par les hommes ingrats, et commença lui-même à faire des expériences dans le sens de la théorie. Quelle ne fut pas la joie de Goethe! « C’est que, lui disait-il naïvement, je ne fais pas trop de cas de tout ce que j’ai produit comme poète. D’excellens poètes ont vécu en même temps que moi, de plus grands que moi ont vécu avant moi, et il en viendra de pareils après moi; mais que j’aie été dans mon siècle le seul qui, dans la science difficile de la théorie des couleurs, ait vu la vérité, voilà ce dont je suis fier et ce qui me donne le sentiment de ma supériorité sur un grand nombre d’hommes. » Eckermann, avec son enthousiaste ignorance, entrait de plus en plus dans la théorie. O fragilité des espérances humaines! Être sur le point d’avoir un disciple, n’en avoir qu’un, et le perdre! Il arrive un jour à Eckermann de découvrir dans la Théorie des Couleurs une explication contraire aux faits. Après bien des hésitations, avec des circonlocutions, il confesse à Goethe la tentation, le doute dont il est assailli. A peine a-t-il commencé à parler que le visage serein et calme de Goethe s’assombrit, et le disciple éperdu voit trop clairement que le maître n’accueille pas ses critiques. Les épigrammes, l’ironie, tombent sur lui. « La seule chose bonne qui soit en vous, lui fut-il dit d’un air sec, c’est qu’au moins vous, vous êtes assez honnête pour dire tout droit ce que vous pensez; » puis, se ravisant, un peu confus peut-être de sa rapide colère « Il se passe pour ma théorie des couleurs, continua Goethe d’un air plus gai, ce qui s’est passé pour la doctrine chrétienne. On croit quelque temps avoir des disciples fidèles, et avant que l’on y ait pris garde, ils se séparent de vous et forment une secte ! Vous êtes un hérétique comme les autres, car vous n’êtes pas le premier qui m’ait abandonné. Je me suis séparé des hommes les meilleurs pour des divergences sur quelques points de cette théorie. Et il lui cita des noms connus, en le reconduisant doucement jusqu’à la porte, sans pouvoir s’empêcher, sur le seuil, de lui jeter encore, moitié riant, moitié se moquant, quelques mots sur les hérétiques et l’hérésie [15]

Cet insuccès persistant et définitif fut le seul chagrin qui, dans les dernières années de Goethe, déconcerta parfois son tranquille bonheur au milieu des enthousiasmes de sa patrie, et vint troubler la sérénité de sa vivante apothéose. Depuis 1815, ses belles découvertes en botanique, ses vues élevées en anatomie, étaient sorties victorieusement de l’ombre et dominaient l’indifférence injuste de la science aussi bien que la défiance systématique de l’opinion. Les relations de Goethe s’étendent presque dans tout le monde civilisé, une vaste correspondance le tient au niveau des idées et en commerce avec toutes les grandes intelligences scientifiques de son temps, à Berlin, à Londres, à Paris. La dernière période de cette longue vie s’écoule et s’achève ainsi dans cette incroyable activité d’esprit, enfin triomphante sur les principaux points, et dans la joie calme de cette curiosité universelle que l’âge n’a pu refroidir. Tous les progrès de la botanique, de l’anatomie, de la physique, de la chimie, de la géologie, dont il a toujours étudié avec passion les différens systèmes, tous les travaux, les découvertes, les grandes expériences, lui deviennent présens et familiers. Il se tient là, à Weimar, dans son cabinet d’études, comme dans un centre d’observations où convergent les idées nouvelles. Il ne reste étranger à aucun succès, à aucun talent, à aucune question, à aucun débat. A quatre-vingts ans et plus, tandis qu’il résume et refond ses travaux scientifiques, tandis qu’il écrit le quatrième livre de ses Mémoires et qu’il achève les dernières scènes de Faust, il suit avec un intérêt vif et un jugement excellent tantôt ces belles leçons par lesquelles MM. Guizot, Cousin, Villemain, renouvelaient dans tous les genres, dans l’histoire, dans la critique et la philosophie, l’esprit français, tantôt les phases si animées de ce grand duel scientifique que se livraient Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire sur les principes de la nature, et qui partageaient l’Europe et la science heures mémorables où la Sorbonne et l’Institut tenaient ainsi le monde savant sous le charme de leurs talens et sous l’empire de leurs idées

Quelle belle scène que celle où nous saisissons, lors de ce grand débat, sous la prose d’ordinaire un peu endormie d’Eckermann et cette fois éveillée, les ardeurs toujours jeunes du génie! Les nouvelles de la révolution de juillet arrivaient à Weimar le lundi 2 août 1830. Toute la ville était en mouvement. Eckermann alla chez Goethe dans le cours de l’après-midi. « Eh bien lui cria Goethe en le voyant, que pensez-vous de ce grand événement? Le volcan a fait explosion tout est en flammes, ce n’est plus un débat à huis-clos C’est une terrible aventure, répondit Eckermann; mais. dans des circonstances pareilles, avec un pareil ministère, pouvait-on attendre une autre fin que le renvoi de la famille royale ? — Nous ne nous entendons pas, mon bon ami, dit Goethe. Je ne vous parle pas de ces gens-là. Il s’agit pour moi de bien autre chose! Je vous parle de la discussion, si importante pour la science, qui a éclaté publiquement entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire. » Et comme Eckermann restait muet et interdit « Le fait est de la plus extrême importance, continua Goethe, et vous ne pouvez vous faire une idée de ce que j’ai éprouvé à la nouvelle de la séance du 19 juillet. Et voyez combien est grand en France l’intérêt de cette affaire, puisque, malgré les terribles agitations de la politique, la salle était pleine à cette séance. La méthode synthétique ne reculera plus maintenant, voilà ce qui vaut mieux que tout. La question est devenue publique, on ne l’étouffera plus. Voilà cinquante ans que je travaille à cette grande question; j’ai commencé seul; j’ai rencontré plus tard quelques secours, et enfin à ma grande joie j’ai été dépassé par des esprits de ma famille. Quand j’ai envoyé à Pierre Camper un premier aperçu sur l’os intermaxillaire, à ma grande tristesse, je suis resté complétement incompris; je ne réussis pas mieux avec Blumenbach cependant, après des relations personnelles, il se rangea à mon avis. J’ai ensuite gagné des partisans dans Soemmering, Oken, Dalton, Carus et d’autres hommes également remarquables; mais voilà que Geoffroy Saint-Hilaire passe de notre côté, et avec lui tous ses grands disciples, tous ses partisans français Cet événement est pour moi d’une importance incroyable, et c’est avec raison que je me réjouis d’avoir assez vécu pour voir le triomphe général d’une théorie à laquelle j’ai consacré ma vie, et qui est spécialement la mienne. » Geoffroy Saint-Hilaire a pris en main la défense de la grande idée. « Et maintenant je peux mourir! » s’écrie Goethe, non pas sans avoir consacré ses dernières veilles à un long et fidèle mémoire sur la discussion de l’Institut. Il mourait en effet quelques mois après avoir initié l’Allemagne à ses grandes espérances.

Telle fut la vieillesse et telle aussi la vie scientifique de Goethe. On s’étonne, quand on vient à penser que dans l’intervalle de ces travaux, qui suffiraient à remplir une laborieuse existence, le même esprit produisait sans relâche des œuvres dont quelques-unes feront l’admiration de tous les siècles. Le caractère de ce génie, c’est l’immensité. S’il existe des génies plus profonds, je n’en connais pas de plus vastes, et dont l’activité se soit portée aussi loin en même temps dans toutes les directions de la pensée.


III.

Goethe n’est plus à juger comme naturaliste, et notre incompétence personnelle se garderait bien d’ajouter une appréciation à toutes celles dont il a été l’objet. Les savans les plus autorisés ont analysé ses travaux, exposé ses idées pour les approuver ou les discuter en Allemagne, Clemens, Carus, Oken, Schmidt, Bertholdt, Hermoltz, et le dernier de tous, Virchow; en Angleterre, Lewes au second volume de sa Vie de Goethe; en France, dès 1836, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire dans les Comptes-Rendus de l’Académie des Sciences, puis notre collaborateur M. Charles Martins, auteur d’une excellente traduction des œuvres d’histoire naturelle du poète, avec des éclaircissemens et des notes qui nous ont été d’un grand secours en 1838, M. Littré, qui a publié ici même [16], à l’occasion de cette traduction, un savant article; tout récemment enfin, l’ouvrage de M. Ernest Faivre, conclusion naturelle de ces divers travaux qu’il résume et qu’il complète par une analyse très détaillée des meilleurs écrits du poète sur la botanique, l’anatomie comparée, la géologie et l’optique, en même temps que par une appréciation générale de ses doctrines en histoire naturelle. Tous deux, MM. Ch. Martins et Faivre, ont étudié avec un tel soin cette partie des œuvres de Goethe, qu’ils ont fait leurs obligés de tous ceux qui reviennent à ce grand sujet. Si ce n’est pas précisément une découverte, c’est du moins en France une prise de possession.

L’objet que nous nous proposons ici n’est pas le même. Nous ne prétendons examiner les travaux scientifiques de Goethe que dans leurs rapports avec sa philosophie. Un esprit généralisateur comme celui-là n’a pu se restreindre à quelques découvertes ni à quelques aperçus de détail. Il a certainement cédé à l’attrait souverain des grandes vues; il a dû concevoir à sa façon la nature après en avoir observé les phénomènes avec toute l’attention dont il était capable. Comment cette conception de la nature s’est-elle progressivement formée dans son esprit? Par quels degrés de généralisations successives sa pensée s’est-elle élevée jusqu’à ces hauts sommets d’où elle domine encore une. partie de son temps et de son pays? Telle est la question que nous avions constamment devant les yeux lorsque nous parcourions avec curiosité ces riches domaines, moins spécialement réservés que l’on ne pourrait le croire, accessibles même aux profanes, la Morphologie et les Fragmens d’histoire naturelle. Dans le savant nous cherchions le philosophe. L’avons-nous trouvé? tenons-nous enfin les véritables sources de la philosophie de Goethe?

Si l’on a suivi, dans le tableau que nous venons de tracer, les travaux scientifiques de Goethe, on a pu voir que ses découvertes positives ne sont pas très nombreuses la métamorphose des plantes, l’os intermaxillaire dans le squelette humain, l’analogie du crâne et de la vertèbre. Encore la priorité de cette dernière théorie, les vertèbres crâniennes, lui a-t-elle été vivement disputée, soit par Oken, qui en a donné en 1807 le développement scientifique, soit par d’autres adversaires qui ont signalé pour la première fois cette vue dans les leçons du professeur Peter Franck dès 1792, tandis que l’Histoire de mes travaux anatomiques, où Goethe a publié ses idées sur ce sujet, n’a paru qu’en 1820. Néanmoins l’auteur déclare expressément « que depuis trente années il était convaincu de cette affinité secrète du crâne et de la vertèbre, » et la preuve en est dans ses lettres et ses cahiers de morphologie. Quoi qu’il en soit de cette contestation et de bien d’autres qui n’ont épargné ni sa découverte de l’os intermaxillaire, ni même sa théorie de la métamorphose des plantes, dont la Philosophie botanique de Linné contient le germe, ce n’est pas dans les résultats positifs des travaux de Goethe qu’il faut chercher la mesure de sa valeur scientifique. Elle est ailleurs, dans les aperçus philosophiques sur la science de la nature répandus à travers tous ses écrits d’une main presque prodigue. C’est là qu’on peut prendre une juste idée de cet esprit si compréhensif et si pénétrant.

De l’aveu de tous les grands naturalistes du XIXe siècle, de Cuvier lui-même comme de Geoffroy Saint-Hilaire et de Humboldt, Goethe a marqué avec décision les voies nouvelles où cette science allait s’avancer à grands pas. Il a défini en traits parfois admirables la méthode synthétique; il a exposé sous mille formes variées et traduit dans les plus élégantes formules les beaux résultats de cette méthode l’unité organique, qu’il appelle unité de type, et toutes les lois qui en dépendent, celle des métamorphoses, la connexion des parties, le balancement des organes [17]. Il n’est resté étranger à aucune de ces grandes conceptions qui ont fondé ou renouvelé l’anatomie philosophique; il les a toutes pressenties ou devinées dans le même temps que ceux qui en ont été les plus grands interprètes. Il s’est emparé le premier dans ce siècle, avec une force et une autorité qu’aucun autre jusqu’à Geoffroy Saint-Hilaire n’a égalées, de cette idée maîtresse de la science, à savoir que, pour l’accomplissement des actes de la vie, la nature semble s’être dissipée dans la profusion des détails, dans la multiplicité des organes et la variété des formes, mais que, pour le regard de l’observateur attentif au fond des choses, cette diversité de formes et d’organes recouvre une unité mystérieuse, sensible par ses effets, qui rattache les êtres les uns aux autres et les domine tous, qu’une industrie suprême compense par la généralité des lois l’incroyable fécondité des combinaisons, que partout, prodigue de variétés, avare d’innovations, l’énergie créatrice diversifie à l’infini la vie en lui assignant, dans quelques conditions très simples et très générales, une limite qu’elle ne peut franchir, enfin que tout, dans le cosmos, semble obéir à des règles uniformes et constantes qui, bien observées, saisies dans leur simplicité essentielle à travers le tumulte des faits et la complexité des phénomènes, nous révèle le procédé fondamental, la loi même du travail de la nature. Cette conviction, qui anime tous les écrits de Goethe et inspire tous ses travaux, n’est-elle pas en soi le résultat le plus élevé de l’étude du monde organique et la marque même de l’esprit scientifique? Si elle s’est égarée en s’exagérant sous l’obsession de l’idée spinoziste, si elle a fini par aboutir à une conception panthéistique de la nature, c’est qu’alors Goethe a cessé d’être fidèle à ce même esprit scientifique qui n’autorise pas de semblables conclusions. Le métaphysicien a fini par entraîner le naturaliste.

Une des parties les plus remarquables de sa philosophie naturelle est sans contredit l’ensemble de ses vues sur la méthode. Elles sont indiquées dans un petit traité dont le titre significatif est De l’Expérience considérée comme médiatrice entre l’objet et le sujet (1793). Goethe prétend se maintenir à égale distance des témérités de la philosophie spéculative et des timidités de l’empirisme baconien. Dans l’observation minutieuse, l’esprit est absorbé par les détails de l’objet il ne réagit pas sur ce qu’il examine, il ne le domine pas; il devient le contemplateur passif du fait. Dans la spéculation pure, l’esprit tout entier a la prétention insensée de créer l’objet, de le tirer avec sa réalité et ses phénomènes des profondeurs de sa propre pensée. Cette grande querelle du sujet et de l’objet, c’est l’expérience bien comprise, bien dirigée, qui. la termine. Elle se fait médiatrice entre les deux termes et les réconcilie dans une méthode féconde, qui est un empirisme sans doute, mais relevé, éclairé par l’entendement. La véritable expérience fait donc sa part équitable à l’intelligence, qui saisit, compare, coordonne et perfectionne l’observation; elle applique et emploie cette force indépendante et en quelque sorte créatrice, mais en la régularisant, en la surveillant, en s’y confiant sans s’y abandonner. Les conditions de cette surveillance sont établies avec le plus grand soin il faut se tenir en garde contre toute précipitation, en garde surtout contre ses propres résultats, s’observer incessamment soi-même. L’origine la plus ordinaire des erreurs scientifiques étant dans le parti-pris de l’observateur, qui cherche à faire cadrer immédiatement une observation avec son opinion préconçue ou sa manière de voir, l’art est de varier les expériences isolées et de les lier entre elles. On arrive ainsi à former, sur un sujet déterminé, une série d’expériences que Goethe appelle congénères, qui se touchent immédiatement, qui se lient entre elles, comme les faits dans la. réalité, et qui, lorsqu’on les considère dans leur ensemble, ne forment, à proprement parler, qu’une seule expérience, présentée sous mille points de vue différens [18].

Mais c’est dans les Pensées [19] que l’on pourrait recueillir les plus belles vues sur l’art d’interroger la nature, sur la nécessité d’établir l’expérience comme intermédiaire entre l’esprit et le monde extérieur, sur la fécondité de la synthèse, sans laquelle l’analyse languit et meurt dans l’inutile nomenclature des détails, sur le sens intérieur des grandes découvertes et l’harmonie préétablie entre la réalité, qui est dans l’objet, et la vérité, qui est dans l’esprit. Cette forme libre des aphorismes convient mieux à Goethe que le développement continu d’un principe philosophique. On sent qu’il a beaucoup médité sur ces grands sujets, mais que le temps ou le goût lui a manqué pour donner une forme régulière à ses méditations. En général, il aime peu tout ce qui ressemble au didactique. Aussi ses réflexions se présentent sans ordre, elles se ramassent dans des maximes elliptiques, heurtées, pressées, qui éclatent et produisent sur l’esprit du lecteur l’effet d’une scintillation continuelle d’éclairs. Plusieurs, dans la précipitation de la formule qui les a retenues et fixées au passage, sont restées obscures, d’autres sont fort contestables et impliquent une conception arbitraire de la nature; mais combien il y en a qui, semées au hasard, jetées avec une sorte de négligence ironique ou de hautaine indifférence, ouvrent à l’esprit de soudains et grands aperçus sur la réalité ou sur la science! Nous en rappellerons quelques-unes qui résument l’esprit philosophique de sa méthode dans sa hardiesse et ses témérités. « — Propriété fondamentale de l’unité vivante se diviser, se réunir, se déployer dans l’universel, persister dans le particulier, se transformer, se spécifier… Formation et dépérissement, création et destruction, naissance et mort, tout agit pêle-mêle. De là nécessité d’appliquer l’analyse et la synthèse à cette réalité fuyante « si toute la nature est une composition et une décomposition perpétuelles, il s’ensuit qu’en observant cet état de choses prodigieux, les hommes devront faire comme la nature, composer et décomposer tour à tour. » Et ailleurs « Pour me préserver d’erreurs, je considère tous les phénomènes comme indépendans les uns des autres, et je m’efforce de les isoler. Ensuite je les considère comme des termes corrélatifs, et par l’enchaînement ils prennent une véritable vie. » Du reste qu’y a-t-il au fond de cette querelle éternelle de l’universel et du particulier? « Qu’est-ce que l’universel? Le cas individuel. Qu’est-ce que le particulier? Des millions de cas. L’universel et le particulier coïncident. Le particulier est l’universel manifesté dans diverses conditions. Pour concevoir que le ciel est bleu partout, on n’a pas besoin de faire le tour du monde. A qui sait comprendre les choses, toute réalité est déjà théorie, car tout fait contient l’universel. L’art est de l’y saisir et de l’en dégager. On voit d’après cela à quoi se réduit le débat séculaire entre analyse et la synthèse, entre la perception du particulier ou du détail et l’intuition de l’universel ou de l’ensemble.

L’esprit analytique est le sens de l’individuel, l’esprit synthétique le sens de l’universel. Toutes ces querelles de l’analyse et de la synthèse sont vaines; elles ne dureraient pas longtemps, si ces deux termes ne représentaient deux familles d’esprits qui semblent originellement et éternellement distinctes. Chaque analyse suppose une synthèse perdue ou pressentie, et si elle travaille pour quelque chose, c’est pour la retrouver. De son côté, le véritable esprit synthétique ne néglige pas l’analyse. « Pendant toute ma vie, j’ai suivi la double méthode synthétique et analytique; c’était pour moi comme la systole et la diastole de l’esprit humain, comme une seconde respiration plus intime qui ne saurait s’arrêter, dont le double mouvement se continue toujours. Séparer et unir sont les deux actes nécessaires de l’entendement. On est forcé, qu’on le veuille ou non, d’aller du particulier au général et du général au particulier plus ces fonctions intellectuelles que je compare à l’inspiration et à l’expiration s’exécuteront avec force, plus la vie scientifique du monde sera florissante. »

L’esprit synthétique, étant le sens de l’universel, est par excellence l’instrument des grandes découvertes. « Tout ce que nous appelons invention, découverte, dans le sens élevé, est la mise en pratique, la réalisation remarquable d’un sentiment originel de vérité, qui, longtemps cultivé dans le silence, conduit inopinément, avec la vitesse de l’éclair, à une conception féconde. C’est une révélation qui se développe de l’intérieur à l’extérieur, qui fait pressentir à l’homme sa ressemblance avec la Divinité. C’est une synthèse du monde et de l’esprit qui nous donne la plus délicieuse assurance de l’éternelle harmonie de l’être. » Toute cette théorie de l’invention ou de la découverte repose sur cet aphorisme, empreint d’une sorte d’inspiration platonicienne « Il existe dans la réalité, dans l’objet, une loi inconnue qui répond à une loi inconnue dans le sujet, l’esprit humain. » Le génie consiste à découvrir cette loi cachée dans les profondeurs muettes des choses, et dont il porte en soi la formule encore inaperçue.

Voilà ce que l’Allemagne a nommé le réalisme de Goethe, et ce que lui-même appelle l’empirisme intellectuel. Empirisme sans doute, puisque Goethe ne souffre pas que l’on construise a priori le monde, qui, étant l’épanouissement libre et varié de la vie, ne peut se réduire aux formes étroites d’un système; mais empirisme dirigé par l’intuition, guidé par la plus belle et la plus pure lumière de la raison, essayant de réaliser « cette synthèse du monde et de l’esprit » qui s’accomplit par la conformité d’une grande conception avec la loi des choses; — empirisme singulièrement large, puisqu’il ne se refuse même pas à concevoir un certain idéal qui, pour nous aider à comprendre la réalité, la corrige ou la complète sur certains points (par exemple le type anatomique, vrai sans être réel). La difficulté est de distinguer cet idéal, qui n’est que la perfection de la réalité conçue par l’esprit, des conceptions vaines et pourtant spécieuses des spéculatifs purs. « Il faut une tournure d’esprit particulière, disait Goethe, pour saisir dans son véritable caractère la réalité sans forme et la distinguer des chimères qui s’imposent vivement à nous avec une certaine réalité. » Cet empirisme peut se résumer ainsi la contemplation des grandes lois générales pressenties par la raison, confirmées par l’expérience.

Goethe voyait un des beaux modèles de l’esprit synthétique dans Platon, dont il devinait le génie par une sorte d’affinité à travers les siècles plutôt qu’il ne le connaissait avec précision. Pour échapper à la diversité infinie, au morcellement et à la complication des sciences naturelles telles qu’elles ont été faites par les modernes, pour se réfugier dans la simplicité, il faut toujours se poser cette question « Comment Platon aurait-il procédé en présence de la nature telle qu’elle nous apparaît aujourd’hui dans la diversité plus grande qu’elle déploie, nonobstant son inaltérable unité [20]? » L’auteur du Timée s’offrait à lui comme un des esprits les mieux faits « pour s’identifier avec la nature par l’intelligence et le sentiment, » tandis qu’Aristote ne se l’appropriait que par l’observation, et encore, dit-il, par une observation précipitée qui passe immédiatement des phénomènes à l’explication, « ce qui amène des décisions théoriques tout à fait insuffisantes. »

Mais c’est surtout dans Geoffroy Saint-Hilaire et dans Cuvier que se sont révélés avec éclat les dissentimens profonds qui séparent ces deux races éternelles d’esprits. Le savant qui analyse, nous dit Goethe dans un parallèle très étudié, a besoin d’une perspicacité si subtile, d’une attention si persévérante et si soutenue, d’une telle habileté à apercevoir les plus petites nuances dans la forme des organes et d’une telle lucidité intellectuelle pour bien déterminer ces différences, qu’on ne peut trop lui reprocher d’être fier de son travail. Il n’est pas disposé à partager la gloire ainsi acquise avec un savant qui en apparence a simplifié et facilité de beaucoup ce travail, et qui veut atteindre comme d’un bond au but que l’on ne touche qu’à force de fatigues, de peines, d’assiduité et de persévérance. Le savant qui part de l’idée croit de son côté pouvoir être fier d’être arrivé à une large conception sous laquelle doivent venir peu à peu se ranger et s’ordonner toutes les expériences; il vit avec la pleine certitude que chaque fait isolé viendra confirmer la vérité générale qu’il a exprimée d’avance. Le savant qui distingue, qui différencie, qui fait tout reposer sur l’expérience, ne veut pas accorder que dans l’ensemble se trouve une vue, un pressentiment de l’individuel; il déclare clairement qu’il y a prétention insupportable et présomption à vouloir saisir et connaître ce que l’on ne voit pas avec les yeux, ce que la main ne peut toucher. L’autre savant, appuyé sur certains principes, acceptant pour guides certaines grandes idées, refuse de se soumettre à cet empirisme. — L’un, c’est Cuvier, travaillant sans cesse à établir entre les objets des différences, à les décrire avec une précision incomparable, à se rendre maître d’une quantité infinie de détails. L’autre, c’est Geoffroy Saint-Hilaire, s’efforçant de découvrir les analogies et de pressentir les affinités secrètes qui rapprochent les créatures. L’un va de l’individu à l’ensemble, dont il suppose l’existence, tout en le croyant inaccessible à la science. L’autre a au fond de sa pensée l’idée de l’ensemble et vit ans la conviction que c’est de l’ensemble que part et se développe peu à peu l’être individuel [21]. — Les sympathies de Goethe ne purent être un instant douteuses; il faut l’entendre quand il laisse parler sa joie en dehors des mémoires et des comptes-rendus destinés à une publicité qui lui impose la plus grande réserve. « Désormais, s’écrie-t-il, en France aussi, dans l’étude de la nature, l’esprit dominera et sera souverain de la matière. On jettera des regards dans les grandes lois de la création, dans le laboratoire secret de Dieu! Si nous ne connaissons que la méthode analytique, si nous ne nous occupons que de la partie matérielle, si nous ne sentons pas le souille de l’esprit qui donne à tout sa forme et qui, par une loi intime, empêche toute déviation, qu’est-ce donc que l’étude de la nature [22]? »

Aristote et Cuvier! voilà donc ces deux grands noms condamnés par le triomphe de la méthode synthétique à une sorte d’ostracisme dans la science! Il faut donc croire « qu’ils ne savaient pas jeter des regards dans les grandes lois de la création, qu’ils ne s’occupaient que de la partie matérielle, qu’avec eux et sous leur empire l’esprit n’aurait pas dominé et ne serait pas aujourd’hui le souverain de la matière. Eh quoi ! Aristote, que nous sommes habitués à considérer comme le plus glorieux ancêtre de la science de la nature, Cuvier, dont le nom nous paraissait être placé dans l’admiration publique à cette hauteur qu’aucun autre ne dépasse, pas même celui de son illustre adversaire! Ces sortes de parallèles sont-ils aussi exacts qu’ils sont habiles? Éloquens comme la passion, sont-ils justes comme doit l’être une sentence rendue dans un des grands débats qui ont divisé et qui divisent encore le monde savant? Est-il vrai que Cuvier dans cette querelle mémorable soit le représentant exclusif de la méthode analytique? ne représente-t-il que cela? Et pour généraliser la question, peut-on admettre que de grands esprits, versés profondément dans l’étude de la nature et passionnés pour elle, aient été privés de ce sens supérieur de l’universel, l’esprit synthétique, le sens de l’unité dans la variété?

Nous ne pouvons le croire. Aristote, que Goethe nous représente comme voué au travail inférieur de l’analyse minutieuse à laquelle il n’échappe que par des observations précipitées, sans aucune des intuitions et des pressentimens de Platon, — Aristote, dont Geoffroy Saint-Hilaire attaque avec tant de vivacité, dans ses Principes de philolosophie zoologique, la méthode superficielle, fondée sur les analogies purement extérieures (ce que son critique appelle dérisoirement les à-peu-près semblables), c’est lui, — ne l’oublions pas, — qui, infiniment plus instruit que Platon dans les sciences naturelles, maître d’une quantité incroyable de détails, mais assez fort pour ne pas s’absorber dans l’énumération de ces stériles richesses, en a su tirer, par le travail fécond de l’esprit, le véritable trésor qu’elles contenaient, les lois générales cachées sous cet amas de faits. Le véritable Aristote, non pas cet Aristote de la scolastique dont Descartes nous a fait un épouvantail, ni cet Aristote de fantaisie que Geoffroy Saint-Hilaire et Goethe ont construit arbitrairement pour se donner à eux-mêmes dans l’antiquité un adversaire considérable, je ne crains pas de dire qu’il est le précurseur, sinon de l’anatomie comparée, au moins de la philosophie zoologique. Il n’est pas vrai, comme le lui reproche Geoffroy Saint-Hilaire, qu’il ne soit pas allé, dans l’étude comparée des animaux, au-delà des formes extérieures et des fonctions. Et sans accorder à son redoutable critique que la considération de la fonction soit un préjugé anti-scientifique, sans faire un reproche à Aristote d’y avoir voué une partie considérable de ses études et de ses observations, ne devons-nous pas rappeler toutes ces grandes idées qui régissent la foule des détails rassemblés dans l’Histoire des animaux, dans le traité des Parties des animaux, dans le petit écrit sur la Génération? Si l’on se reporte à la date, c’est pour nous le comble de l’étonnement que de retrouver, à travers tant d’erreurs ou d’ignorances trop concevables, ces pressentimens des plus belles lois, des plus hautes généralités que la science moderne devait établir, telles que l’idée du plan symétrique suivi dans l’organisme animal, la fixité et la permanence des espèces, la loi de continuité qui unit les espèces entre elles et les genres les uns aux autres, la loi de la dépendance des parties, celle de l’économie organique qui n’accroît une partie qu’aux dépens d’une autre, l’identité de la nutrition et de la génération, l’une renouvelant le type dans l’individu, l’autre le renouvelant dans l’espèce, enfin des vues si neuves, d’une précocité presque incroyable dans cette enfance de la science, sur les phénomènes de l’embryogénie et sur ceux de la tératologie, qu’Aristote affirme « n’être pas contraires à la loi, » voilà certes qui montre assez nettement avec quelle puissance de pensée le maître a dominé l’ensemble des manifestations naturelles dont la multitude désordonnée aurait dispersé ou accablé tout autre esprit [23]. Nous insistons sur ce grand nom d’Aristote, parce qu’il a été particulièrement maltraité par l’école de la synthèse, et qu’il semble que cette école triomphe aisément d’un adversaire placé par le hasard de sa naissance aux origines mêmes de la science; mais les anticipations vraiment merveilleuses de ce beau génie doivent le protéger contre des critiques qui l’ont trop peu connu, et qui, en attaquant le philosophe de Stagyre, avaient en vue des rivaux autrement redoutables, plus jeunes et vivans.

Si nous descendons le cours des siècles, que de noms d’observateurs et de naturalistes excellens n’aurions-nous pas à défendre contre l’arrêt trop sommaire de proscription lancé par Goethe du haut de la science moderne? Partout il laisse percer cette conviction, qu’avec Geoffroy Saint-Hilaire il a inauguré une ère nouvelle dans l’histoire des sciences de la nature; mais, pour ne citer que Linné, dont Goethe parle avec vénération, tout en lui accordant peu de chose en dehors de la perception fine des détails et du sens des classifications, n’est-ce pas lui qui a fourni les germes de presque toutes les idées générales écloses plus tard dans la physiologie végétale? N’est-ce pas dans sa Philosophie botanique qu’a été prise l’idée-mère de la métamorphose des plantes? N’est-ce pas enfin cet esprit si pénétrant et si juste qui a exprimé avec précision la loi de continuité dans l’organisme végétal (natura non facit saltus) et le principe de la constance dans la position relative des organes, dans la disposition générale des parties de la fleur (situs partium constantissimus), principe qui, transporté dans l’anatomie comparée, deviendra la loi de la connexion des organes? N’y a-t-il pas là une application vraiment remarquable de la méthode synthétique que Linné pratiquait sans la connaître, par le seul instinct d’un esprit supérieur que sa supériorité met de niveau, en tout ordre de science, avec les lois générales? Enfin avons-nous à défendre Cuvier contre les critiques qui ne l’ont pas épargné? A qui persuadera-t-on qu’il n’avait pas le sens véritablement synthétique, le sens intuitif et divinateur, le sens par excellence des grandes découvertes en histoire naturelle, celui qui, en s’emparant avec tant de puissance du principe de la subordination et de la dépendance des parties, à l’aide de ce principe, a reconstruit avec les plus informes débris tout un monde organique enfoui, disparu dans les profondeurs de la terre et dans la nuit des temps?

Ce sont là des divisions trop artificielles, trop arbitraires, introduites par Goethe et Geoffroy Saint-Hilaire dans l’histoire des méthodes et des sciences de la nature. La vérité, c’est qu’il y a, là comme ailleurs, de grands et de petits esprits ceux-ci, analystes minutieux, « observateurs pointilleux, » toujours préoccupés du détail, le partageant, quand ils l’ont saisi, en mille détails nouveaux, divisant et subdivisant jusqu’à réduire chaque objet en poussière, accablés de la masse des faits et succombant sous le poids des nomenclatures, incapables de s’élever au point de vue synthétique de l’observation; ceux-là que la multitude et la diversité des phénomènes ne dissipent et ne distraient pas, qui portent sans fléchir le poids du détail et embrassent la réalité dans ses harmonies en même temps qu’ils en saisissent l’infinie complexité. Telle est la nature, identique au fond, de tous les grands observateurs, avec des nuances et des variétés de tempérament intellectuel. Il est impossible d’être un Aristote, un Linné, un Cuvier, sans avoir, non pas à quelque degré, mais au plus haut degré possible, le sens synthétique ou comparatif, le sens de l’ensemble et des rapports des êtres, si bien décrit d’ailleurs par Goethe et avec une si admirable précision, mais trop soigneusement réservé par lui aux naturalistes de sa famille ou de son école.

Pour revenir au grand débat qui a été le point de départ de ces réflexions, Cuvier n’a jamais nié l’analogie des êtres et des parties dont se compose l’organisme. En quoi donc consiste la différence qui le sépare de son rival, et qui a fini par mettre entre eux et leurs écoles un abîme? En cela d’abord que les analogies ne recouvrent pas à ses yeux les variétés irréductibles, fixes, que les ressemblances ne lui cachent pas les différences, que la Théorie des analogues ne doit pas, à son avis, abolir la notion de l’espèce, en cela aussi que Cuvier ne se sert pas du même critère que Geoffroy Saint-Hilaire pour déterminer les analogues. Il les détermine par la fonction, tandis que Saint-Hilaire emploie pour cela la liaison anatomique entre un organe et un autre, le principe des connexions. Ainsi l’un maintient énergiquement la notion de l’espèce et la considération des fonctions; l’autre tend à supprimer l’espèce et combat de toutes ses forces l’idée de la fonction, comme un reste de la théorie superstitieuse des causes finales. « Je ne connais pas, répète à chaque instant Geoffroy Saint-Hilaire, d’animal qui doive jouer un rôle dans la nature. C’est faire engendrer la cause par l’effet que de parler de l’usage des parties. Il faut considérer uniquement la constitution de l’animal, la disposition des parties, leurs relations. L’effet vient de la structure; la fonction de l’animal lui est assignée par son organisme elle en est une conséquence, non un principe... La nature n’a aucun égard à l’usage des parties; elle les établit d’après un plan, d’après un type, sans en prévoir ni en désirer l’usage. » Voilà les véritables points du débat l’idée de la fonction d’une part, l’élément anatomique de l’autre; pris comme point de départ dans la comparaison des êtres et poussés aussi loin que possible par deux esprits également intraitables et vigoureux; — en outre, chez Geoffroy Saint-Hilaire, l’analogie entre les êtres portée jusqu’à son dernier terme, la suppression des différences fixes et des limites immuables; chez Cuvier, la défense énergique de la notion d’espèce. Au fond, il semble bien que ce qui rend ces deux esprits et ces deux écoles irréconciliables, c’est moins une question de méthode qu’une question métaphysique vaguement entrevue sous l’autre. La métaphysique explique bien des choses, et on la retrouve, cachée souvent avec un soin inutile, dans les discussions purement scientifiques où elle nous aide à comprendre les passions opiniâtres, violentes, qui se mêlent à la recherche du vrai et en troublent à chaque instant l’heureuse impassibilité. Ce qui effraie Cuvier, ce qui le sépare de son adversaire, c’est l’extension menaçante donnée par Geoffroy Saint-Hilaire à l’idée d’unité. Au terme de cette tendance exagérée, si rien ne la combat et ne la contient, il n’y a pas moins que l’idée d’une substance unique, dont toutes les formes variées des êtres particuliers ne sont que des modifications passagères, et qui ne se révèle que par ses métamorphoses.


IV.

Cette conclusion, Geoffroy Saint-Hilaire n’y arrive pas. Il est trop pénétré de l’esprit positif pour permettre à des conceptions. purement métaphysiques d’intervenir directement dans ses travaux mais admirez comme cette tendance, commune à Geoffroy Saint-Hilaire et à Goethe, se développe chez le poète, que ne retiennent ni les mêmes scrupules, ni les mêmes devoirs scientifiques C’est ici que nous pourrons voir à l’œuvre deux esprits bien distincts, que l’on rencontre souvent dans Goethe et qui viennent se confondre dans ses conceptions sur l’unité de type, sur l’origine commune et les perpétuelles transformations des êtres. Il y a, chez lui, un naturaliste excellent, rempli de sagacité, pénétrant et ingénieux. Il y a en même temps un philosophe trop pressé de conclure et qui conclut selon ses instincts et ses prédilections. Des deux sens qui, réunis et contrôlés l’un par l’autre,-forment l’art suprême de l’expérience, le sens de l’observation et celui de l’intuition, l’un, l’intuitif, se donne trop souvent chez lui libre carrière, tantôt précédant l’autre, tantôt dépassant les données que l’autre lui fournit. Goethe oublie les excellens conseils qu’il a développés dans le mémoire sur l’Expérience considérée comme médiatrice entre le sujet et l’objet, et dont le premier était « de se tenir en garde surtout contre ses propres résultats, surtout contre soi-même. » Il se précipite immédiatement dans des conséquences extrêmes qui sont plutôt dans la logique de son esprit ou de sa passion que dans celle des choses. Il arrive d’un bond à la doctrine de l’unité absolue, laquelle ne relève ni de la physique, ni de la physiologie, ni de l’anatomie comparée, mais relève uniquement de la métaphysique. Il a étudié avec passion la nature; mais, ne l’oublions pas, il a apporté dans cette étude des préoccupations philosophiques. Nous l’avons démontré récemment, il est spinoziste d’esprit, sinon de système, — d’instinct, sinon d’école. Son spinozisme le domine et l’entraîne. Est-ce là ce qu’il voulait dire lorsque, répondant à la lettre dans laquelle Schiller exalte les dons magnifiques de la nature à son égard et particulièrement cet esprit synthétique qu’il porte dans l’étude de la réalité vivante, Goethe, après avoir remercié son nouvel ami de l’intérêt si vif qu’il prend à ses travaux, ajoute ces paroles étranges « Des rapports plus fréquens et plus intimes vous feront voir qu’il y a en moi quelque chose de ténébreux et d’indécis que, malgré la conscience parfaite que j’en ai, je ne puis vaincre toujours. Ces sortes de phénomènes ne sont pas rares dans les natures humaines, et, pourvu qu’ils ne soient pas trop tyranniques, nous aimons à nous laisser gouverner par eux. » Ce quelque chose d’indécis et de ténébreux qui s’agite en lui au milieu de ses travaux scientifiques, n’est-ce pas la lutte confuse de l’esprit désintéressé d’observation, qui recherche les lois générales, avec l’instinct spinoziste qui ne veut les voir que d’une certaine manière et leur impose une couleur, un aspect déterminé?

Je le croirais d’autant plus volontiers, qu’à certains momens, par échappées, s’affranchissant de l’unité spinoziste, il signale admirablement le péril de l’analogie et de la métamorphose, si on ne les arrête pas dans leur développement. « L’idée de la métamorphose est un don sublime, mais dangereux. Elle mène à l’amorphe, elle détruit, dissout la science. Semblable à la force centrifuge, elle se perdrait à l’infini, si elle n’avait un contre-poids; ce contre-poids, c’est le besoin de spécifier, la persistance tenace de tout ce qui est une fois arrivé à la réalité. » « Cette idée est encore nouvelle parmi nous, elle domine avec la puissance de la première impression les esprits qu’elle entraîne; il serait difficile, peut-être impossible, de prédire jusqu’où elle entraînera la science. » — « Chaque être, dit-il ailleurs, est l’analogue de tous les êtres c’est pourquoi l’existence nous paraît tout à la fois isolée et enchaînée. Si l’on suit trop l’analogie, tout s’identifie et se confond; si on l’évite, tout se disperse à l’infini. Dans l’un et l’autre cas, l’observation est comme frappée de torpeur, tantôt par excès de vie, tantôt par une sorte de mort. » On ne peut pas dire qu’il ait ignoré le péril, voyez cependant comme il s’y jette de gaieté de cœur.

La métamorphose est partout, selon Goethe; elle est dans chaque être organisé, plante ou animal. Seulement, dans les êtres inférieurs, elle s’indique et ne s’achève pas; toutes les parties demeurent assez semblables entre elles pour que l’une puisse remplir les fonctions de l’autre et se substituer à elle. Il n’y a de différences tranchées que dans les animaux les plus parfaits. Ici la loi de la métamorphose va jusqu’au bout, elle commence dès le moment de la conception; l’être complet résulte d’une transformation des parties identiques. Dans ces organisations régulières, tous les organes ont une forme, une place, un nombre déterminé. C’est cela qui nous explique cette harmonie parfaite que nous attribuons à une intention bienveillante de l’activité créatrice. Nous ne cessons d’admirer l’accord parfait entre toutes ces parties, qui nous semblent non-seulement hétérogènes, mais encore antagonistes, tant leurs formes, leur destination, leurs fonctions, sont différentes; mais nous sommes ici sous l’empire d’une illusion. Au fond, toutes ces parties sont homogènes originellement identiques, elles se sont modifiées insensiblement, mais elles n’ont changé que d’apparence [24]. Ainsi le principe des métamorphoses réduit chaque être organique à sa plus simple expression; la fleur n’est qu’un cotylédon transformé, l’animal une vertèbre modifiée; chaque être est dans un travail perpétuel de formation et de transformation. Néanmoins ce travail suit certaines lois universelles, constantes; c’est ce qui permet d’établir un type. Ce type lui-même est d’une telle élasticité, d’une telle docilité aux circonstances extérieures de sol, de climat, d’habitudes, de nourriture, qu’il en résulte des genres et des espèces.

Tels sont les principes d’où dépend toute la science des êtres organiques. Identité originelle des parties, transformation simultanée ou successive, distinction des parties dans les êtres supérieurs, voilà ce qui constitue l’individu. Constance, universalité, développement régulier de ce travail de transformation, voilà ce qui constitue le type. Élasticité du type dans lequel la nature peut se jouer à son aise selon la diversité des circonstances extérieures, voilà ce qui explique l’espèce. Après cela, il ne faut pas nous étonner de ces assertions qui abondent dans les Pensées de Goethe et dans ses fragmens sur l’histoire naturelle. «Les formes répandues autour de nous ne sont point primitivement déterminées. — Nous croyons à la mobilité perpétuelle des formes dans la réalité. Il s’agirait seulement de savoir pourquoi certaines conformations extérieures génériques, spécifiques ou individuelles se conservent sans altération pendant un grand nombre de générations. — Système naturel, contradiction formelle; il ne peut y avoir de système dans la nature; elle est vivante et renferme la vie; elle passe par des modifications insensibles d’un centre inconnu à une circonférence qu’on ne saurait atteindre. » Ainsi plus d’espèces, plus de genres originellement déterminés. Toutes les formes organiques dérivent les unes des autres par des transformations lentes, comme tous les organes de l’individu ne sont que des transformations successives de parties identiques. Il faut aller jusqu’au terme de la doctrine de l’unité. Y a-t-il même une distinction originelle à établir entre les formes végétales et les formes animales? Goethe ne fait guère que poser la question; mais on devine sa pensée. « Lorsqu’on observe des plantes et des animaux inférieurs, on peut à peine les distinguer. Un point vital immobile ou doué de mouvemens à peine sensibles, voilà tout ce que nous apercevons. Ce point peut-il devenir l’un ou l’autre suivant les circonstances, plante sous l’influence de la lumière, animal sous l’influence de l’obscurité? Quoique l’observation et l’analogie indiquent qu’il en doit être ainsi, nous n’oserions l’affirmer; mais ce qu’on peut assurer, c’est que les êtres issus de ce principe intermédiaire entre les deux règnes se perfectionnent suivant deux directions contraires. La plante devient un arbre durable et résistant, l’animal s’élève dans l’homme au plus haut point de spontanéité et de mobilité. » Goethe va plus loin que M. Darwin [25]; non-seulement il fait dériver toutes les espèces de chaque règne d’un genre supérieur qui les contient tous, mais il ramène, par une hypothèse qui lui semble infiniment vraisemblable, les deux règnes eux-mêmes, animal et végétal, à n’être que les transformations du point vital, selon la double et contraire influence de la lumière ou de l’obscurité. Le commencement de tout organisme, le principe de toute vie est la cellule. Elle est la même pour les deux règnes, pour tous les genres et toutes les espèces des deux règnes. La métamorphose suffit à tout expliquer. Et la cellule elle-même ne devra-telle pas sa naissance équivoque à quelque affinité chimique qui reliera entre eux les deux mondes, organique et inorganique, et qui fera le passage entre la mort et la vie ? La forme soumise à une perpétuelle métamorphose dans l’individu comme dans l’espèce, le type purement idéal réalisant l’unité dans la variabilité indéfinie des formes, chaque espèce, chaque genre, chaque règne, dérivant, par des transformations successives, d’une substance unique parfaitement homogène et simple, voilà le spectacle que la nature offre à nos yeux. Ainsi tout se transforme et se dissout. Dans ce travail perpétuel de composition et de décomposition où se joue de toute éternité l’activité créatrice des forces vitales, aucun point d’appui pour notre entendement. Les individus et les genres n’ont qu’une fixité apparente, relative, momentanée, rien qui arrête cette universelle fluidité, cette mobilité vertigineuse des formes. — Les espèces ne sont plus des moules fixes dans lesquels se modèle la matière vivante. Le moule est brisé, et la substance, animée d’une vie mobile, revêtue d’une forme singulièrement fluide elle-même, coule indifféremment, à travers la nature, de la plante à l’homme et de l’homme à la plante, selon les circonstances propices ou les pentes du sol. — On voit se produire ici, en toute liberté, cette inspiration philosophique de l’unité absolue qui est le mauvais génie de Goethe naturaliste et qui déconcerte à chaque instant son talent d’observateur. Dans de pareilles conceptions, il n’y a plus rien de scientifique. La théorie de M. Darwin, moins absolue d’ailleurs, moins radicale, s’est entourée de nombreuses expériences, d’observations admirables, d’analogies infiniment ingénieuses. Malgré tout, elle n’a pas traversé la région des hypothèses, elle n’est pas encore parvenue au plein jour de la science, et tout porte à croire qu’elle n’y arrivera pas. C’est encore une nébuleuse envoie de formation. Que dire de ces applications sans mesure de la loi de la métamorphose à laquelle Goethe prétend tout réduire, la vie de l’individu, le type, les espèces, les règnes? Cela mène à l’amorphe, comme dit Goethe lui-même. Cela dissout et détruit tout, science et réalité. En tout cas, ce n’est pas une théorie scientifique, c’est du spinozisme poétique.

Laissons là ces conséquences extrêmes de l’esprit synthétique porté au-delà du terme où l’observation l’abandonne, et qu’il ne serait peut-être pas juste de transformer en vues scientifiques, car peut-être ne sont-elles, dans la pensée de Goethe, que des tentatives hasardeuses, « une de ces navigations vers les îles imaginaires, » dans lesquelles il nous dit lui-même qu’il aime à s’aventurer. Revenons à la science proprement dite ou du moins à une question limitrophe, celle des causes finales. Comme tous les partisans de l’unité de composition organique, avec autant de vivacité que Geoffroy Saint-Hilaire et par les mêmes raisons, Goethe repousse de la science la considération des causes finales, et ses écrits d’histoire naturelle sont remplis d’épigrammes contre les naturalistes « qui prétendent travailler pour la plus grande gloire de Dieu. » Il semble, au premier abord, que cette exclusion soit logique pour ceux qui admettent que la grande loi de la nature soit l’unité d’un dessein suivi dans la formation des êtres. Dès lors, ce n’est point par la considération des fins que doit se déterminer l’organe, c’est uniquement par sa position relative et sa correspondance anatomique. Les fonctions sont un résultat, non un but. L’animal subit le genre de vie que lui imposent les particularités de son organisation. Le naturaliste étudie le jeu de ces appareils, et s’il a le droit d’admirer les perfections du plus grand nombre, il a aussi celui de constater l’imperfection de quelques autres et l’inutilité pratique de ceux qui ne remplissent aucune fonction. Un organe ne peut donc se caractériser par son usage, car le même organe remplit les rôles les plus divers, et réciproquement la même fonction peut être accomplie par des organes très différens. De plus il y a des organes atrophiés ou incomplets qui, dans certains animaux, ne servent absolument à rien. Ces faits et d’autres analogues sont la condamnation des causes finales [26]. Telle est la doctrine constante de Geoffroy Saint-Hilaire et de son école. Goethe se garde bien d’y contredire, et dans ses entretiens il abordait volontiers ce sujet. Un jour entre autres, il le traita avec des développemens qui méritent d’être étudiés. S’il n’ajoute pas d’argumens à ceux de Geoffroy Saint-Hilaire, il les résume et les renouvelle avec une verve singulière. « Il est naturel à l’homme de se considérer comme le but de la création, et de n’estimer les choses que par rapport à lui et qu’autant qu’elles le servent et lui sont utiles. Il s’empare du monde végétal et animal, et, trouvant que les autres créatures sont pour lui une nourriture agréable, il reconnaît là son Dieu et glorifie sa bonté. Raisonnant en particulier comme en général, il ne manque pas de transporter dans la science cette vue prise dans la vie, et dans les parties diverses d’un être organisé il cherche le but, l’utilité. Cela peut aller ainsi quelque temps et parfois dans la science réussir, mais bien vite il rencontrera des phénomènes qui dépasseront son système, qui exigeront un point de vue plus élevé, ou sinon le laisseront engagé dans d’évidentes contradictions. Ces professeurs d’utilité disent bien : Le bœuf a des cornes pour se défendre mais moi je demanderai Et le mouton, pourquoi n’en a-t-il pas? et lorsqu’il en a, pourquoi sont-elles enroulées autour de son oreille, de telle façon qu’elles ne lui servent à rien? Mais c’est autre chose si je dis : « Le bœuf se défend avec ses cornes parce qu’il les a. — La question du but, la question pourquoi n’a absolument rien de scientifique. On va plus loin avec la question comment, car si je demande : Comment les cornes viennent-elles au bœuf ? ma question me conduit à examiner son organisation, et j’apprends alors pourquoi le lion n’a pas et ne peut pas avoir de cornes... Les professeurs d’utilité croiraient perdre leur Dieu, s’ils ne devaient pas adorer celui qui a donné au bœuf les cornes, afin qu’il s’en servît pour sa défense; mais on me permettra d’adorer celui dont la force créatrice était si grande qu’ayant fait des milliers de plantes, il en fit encore une qui les contenait toutes, et qu’ayant fait des milliers d’animaux, il en fit un qui les contenait tous: l’homme. — Que l’on vénère celui qui nous donne à manger et à boire autant qu’il est nécessaire; moi, j’adore celui qui a déposé dans l’univers une telle force productrice que, la millionième partie seulement de cette force arrivant à la vie, aussitôt un monde de créatures fourmille de telle sorte que ni la guerre, ni l’eau, ni le feu ne peuvent rien contre lui! Voilà mon Dieu [27] »

Ce n’est pas le moment de discuter cette éternelle cette grande question de la finalité dans la nature. Nous nous garderons bien de tirer un trop sévère parti contre Goethe de quelques contradictions dans lesquelles il est aisé de le surprendre, comme lorsqu’examinant, dans une série d’analyses comparées, le bras de l’homme et les membres antérieurs des animaux, il arrive à parler des mains et des avant-bras de l’écureuil. Voici un passage que signerait le plus déterminé partisan des causes finales « C’est le lieu de faire remarquer que les deux dents de devant des rongeurs sont attachées à l’os intermaxillaire. Il est bien curieux que, par une mystérieuse harmonie, le développement des dents de devant soit ici en rapport avec la souplesse de la main. Chez les autres animaux, les dents saisissent directement la nourriture; chez ceux-ci, elle est portée adroitement à la bouche par les mains; les dents n’ont donc plus qu’à ronger, et ce travail devient en quelque sorte technique. » Quelques pages plus haut, dans ce même mémoire où il examine les dessins du grand ouvrage de d’Alton sur l’ostéologie au point de vue de ce qu’il appelle lui-même la fonction des parties, je rencontre ces lignes curieuses « Nous voyons d’abord présenté sous divers aspects cet os que nous considérons comme le premier de la structure animale (l’os intermaxillaire); cet os est celui à l’aide duquel chaque créature prend la nourriture qui lui est le mieux appropriée; il doit donc différer comme diffère cette nourriture elle-même. Chez le chevreuil, nous trouvons un petit arc osseux sans dents, pour arracher l’herbe et les feuilles; chez le bœuf, nous trouvons à peu près les mêmes formes, mais plus larges, plus épaisses, plus fortes, en harmonie avec les besoins de l’animal [28]. » Tant il est difficile en histoire naturelle, quand on veut s’éclairer sur les analogies et les différences des êtres, de se priver absolument de la considération de la fonction que Goethe lui-même définit admirablement « l’être en activité. »

Nous ne voulons pas engager le débat; nous nous contenterons de poser une question aux partisans absolus de Geoffroy Saint-Hilaire. Le raisonnement par lequel ils excluent de leur méthode la considération de la fonction, pour s’en tenir à l’unité organique et à la loi des connexions, est-il d’une logique aussi solide qu’elle est spécieuse? Au fond, l’unité de dessein, suivie aussi loin que possible dans la nature sans compromettre les différences spécifiques, est-elle contraire aux causes finales? Est-il vrai qu’elle en soit la condamnation? On nous dit qu’un organe remplit dans deux êtres les rôles les plus divers, que réciproquement la même fonction peut être remplie par des organes très différens, qu’on rencontre certains organes si peu développés chez quelques animaux qu’ils ne leur servent absolument à rien. Soit. Qu’on accumule autant que l’on voudra les exemples de cas analogues, qui seraient, ajoute-t-on, des antinomies dans la théorie des causes finales et qui s’accordent à merveille avec le principe de l’unité organique. Qu’est-ce que cela prouve? C’est que la conformation de chaque animal peut s’expliquer de deux manières, qui tantôt se rencontrent, tantôt se suppléent réciproquement dans l’anatomie comparée d’abord par sa fin propre, par sa fonction, puis par la forme du genre supérieur auquel appartient son espèce et qui a laissé de lui-même comme un témoignage, un indice persistant dans beaucoup de cas, même quand ce commencement d’organe ne peut plus être d’aucune utilité. Ces deux points de vue se concilient sans peine dans une méthode moins exclusive et plus analogue à la nature, parce qu’elle est moins systématique. Qu’une pièce osseuse en effet soit à la fois l’instrument d’une fonction et l’élément d’un plan général, les naturalistes les plus autorisés démontrent qu’il n’y a là aucune espèce de contradiction. On comprend aussi que cette pièce puisse se modifier sous une double influence, et que ces modifications puissent être indépendantes l’une de l’autre. Tantôt la fonction suffit à expliquer les déviations, les changemens survenus dans l’organe; tantôt c’est l’unité du type qu’il faut suivre pour en rendre compte il semble alors que la nature ait voulu nous rappeler par ces modifications la constance de ses lois et marquer là l’empreinte de son dessein primitif. Goethe a traduit ces deux principes avec une précision qui ne laisse rien à désirer quand il a dit « L’ostéogénie est constante en ce qu’un os est toujours à la même place et en ce qu’il a toujours la même destination. Pourquoi donc alors attaquer si vivement les causes finales, qui, bien comprises et sagement expliquées, ne sont que la recherche de cette destination ?

En prenant la question à un point de vue purement philosophique, on pourrait dire, sans offenser assurément la religion de Goethe, ce grand adorateur de la nature, que l’unité de composition, de plan, de type, est elle-même une cause finale de l’ordre le plus élevé, qu’elle contient en soi toute une esthétique du monde organique, qu’elle en explique les admirables harmonies, qu’elle suffirait pour justifier toute la création, qu’elle révèle, à qui sait la saisir, cette raison du meilleur qu’Aristote impose comme règle au développement du monde; qu’enfin à elle seule elle rendrait compte des beautés de ce cosmos qu’Alexandre de Humboldt a défini avec une poétique grandeur « l’ordre dans l’univers et la magnificence dans l’ordre. »

Nous nous étions proposé de montrer dans les travaux scientifiques de Goethe une des sources les plus authentiques de sa philosophie. Toutes ces conceptions que nous venons d’analyser, sur la méthode synthétique, sur la forme et la métamorphose, sur l’unité de type, les espèces et les causes finales, nous ont amené insensiblement de la physique et de l’anatomie à la métaphysique. Nous y pénétrerons à la suite de Goethe. Il y a en effet une métaphysique de la nature, nous dit Goethe, « mais non celle de l’école qui se paie de mots [29]. » Faust est métaphysicien quand il médite sur le texte sacré. « Au commencement était la Parole… Est-ce bien cela? Non. Lisons l’Intelligence... Pèse bien la première ligne, et que ta plume ne se hâte pas trop! Est-ce l’Intelligence qui fait et produit tout? Il faut lire la Force... Non, je me sens éclairé et j’écris avec confiance l’Action. » Voilà une méditation étrange dont Goethe nous doit le dernier mot. Il nous le donnera, n’en doutez pas. Il nous dira quel est le vrai nom de ces énergies créatrices, de cette activité universelle qui remplit la nature, et qui, agitant, animant la substance vague du monde, l’amène successivement à la forme, à la vie, à la pensée.


E. CARO.

  1. Voyez la '‘Revue'‘ du 15 octobre.
  2. Conversations avec Eckermann, traduction Délerot, t. Ier, p. 235, t. II, p. 224.
  3. Malgré le peu de goût que nous pouvons avoir pour ces termes que Goethe emprunte à Kant et qu’il transporte dans sa langue, nous ne pouvons partager les scrupules excessifs de M. Délerot, qui par excès de puritanisme littéraire les supprime. Personnel, extérieur, ne sont que des équivalens très insuffisans dans la plupart des cas. Il faut en prendre son parti et parler un peu allemand quand il s’agit de philosophie allemande.
  4. Vérité et Poésie, traduction Porchat, p. 194.
  5. Conversations avec Eckermann, t. 1er, p. 176, t. II, p. 132.
  6. Conversations, t. II, p. 95.
  7. Conversations, etc., t. II, p. 90, 94, 225, 305, 308.
  8. Vérité et Poésie, p. 422.
  9. œuvres d’histoire naturelle de Goethe, trad. Ch. Martins, p. 188.
  10. Ch. Martins, la Métamorphose des Plantes de Goethe et la Loi de Symétrie l’Aug. de Candolle.
  11. œuvres scientifiques de Goethe, par Ernest Faivre. Les travaux d’histoire naturelle de Goethe forment deux ouvrages, l’un intitulé Morphologie, l’autre Fragmens, 4 volumes publiés à Stuttgart en 1823.
  12. Conversations, t. 1er, p. 75.
  13. Œuvres d’histoire naturelle de Goethe, traduction Ch. Martins, p. 93.
  14. Voir dans M. Faivre l’analyse détaillée et l’historique de cette théorie des couleurs, chapitres IV, V, VI, VII, dans la deuxième partie des Œuvres scientifiques de Goethe.
  15. Conversations, traduction citée, t. II, p. 98; t. Ier, p. 225, etc.
  16. Revue du 1er avril 1838.
  17. Peut-on exprimer avec plus de grâce et de précision à la fois cette loi du balancement des organes que ne l’a fait Goethe dans les lignes suivantes : « La nature, comme doit le faire un bon administrateur, s’est fixé une certaine somme à dépenser, un certain budget; elle se réserve un droit absolu de virement d’un chapitre à un autre, mais elle ne dépasse jamais dans les dépenses le total fixé. Si elle a trop dépensé d’un côté, elle fait ailleurs une économie égale, et toujours elle arrive à une balance en équilibre parfait. » (Mémoire de Goethe sur la discussion de Geoffroy Saint-Hilaire et de Cuvier.)
  18. Œuvres d’histoire naturelle de Goethe, trad. Ch. Martins, p. 13, etc.
  19. Traduction Porchat, t. Ier, p. 479.
  20. Pensées, traduction citée, t. Ier, p. 501-506.
  21. Mémoires sur les Principes de Philosophie zoologique discutés en mars 1830 au sein de l’Académie des Sciences.
  22. Conversations, t. II, p. 233.
  23. Consulter sur ce sujet une excellente étude, présentée sous la forme modeste d’une thèse à la Faculté des Lettres de Paris : Aristotelis philosophia zoologica, par M. Philibert. 1865.
  24. Œuvres d’histoire naturelle, trad. Ch. Martins, p. 16, 78, etc.
  25. Ch. Darwin, On the origin of species by means of natural selection. 1859.
  26. Ch. Martins, De l’Unité organique dans les animaux et les végétaux; Revue des Deux Mondes du 15 juin 1862.
  27. Conversations avec Eckermann, t. II, p. 258.
  28. Seconde partie du Mémoire sur les Principes de Philosophie zoologique, discutés au sein de l’Académie des Sciences.
  29. Trad. Porchat, t. Ier, p. 496.