La Philosophie de René Boylesve/1

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I

CRITIQUE

Il est né de nos jours une nouvelle forme d’esprit scientifique, qui peut, assez légitimement, dédaigner le passé et le tenir pour le temps des « sciences » de caprice, de fantaisie et de sentiment. Au surplus, si on compare la chimie et l’astronomie modernes à l’alchimie et à l’astrologie anciennes, on doit reconnaître que le règne des instruments de supermesure, des «tests », de l’algèbre et du spectroscope nous confère en effet quelques avantages sur l’époque où Pline était un grand savant.

Le propre de notre désir, à cette heure, — « notre », c’est-à-dire du désir « savant », — c’est de chercher, sous les mots, et en dehors d’eux lorsque c’est possible, à saisir, à intégrer le réel dans sa fugace mobilité, tandis qu’il est en proie au temps et à l’espace. Que des problèmes nouveaux et surprenants soient ainsi posés, rien de plus naturel. Jadis on résolvait toutes les obscurités idéologiques avec des formules mystiques, qui, au vrai, ne pouvaient être le plus souvent que de très authentiques calembours. Nous avons passé ce stade ; et la théorie des quanta, le principe d’indétermination, comme les espaces à quatre dimensions et plus, échapperaient donc totalement à la compréhension ancienne. Ces données récentes réclament évidemment une entière revision des valeurs mentales, et forcent à utiliser, pour raisonner juste, de nouveaux critères. D’où, par un tel apport, d’importantes modifications apportées aux bases mêmes de l’intelligence.

Or, il est une « science » qui pourtant n’a point modifié ses vieilles pratiques : c’est la critique littéraire. Le livre ou l’article d’un critique « distingué » ressemblent toujours très exactement aujourd’hui à un livre ou un article de La Harpe ou du P. Bouhours. Je ne songe point du tout d’ailleurs à nier les vertus de ces personnages. Je sais de même que Képler, homme de génie certain, et sans lequel l’astronomie ne serait pas devenue ce qu’elle est, était pourtant un simple astrologue… Il faut craindre de mépriser. Mais remettre les hommes à leur place exacte, sans excès de dédain s’ils sont dépassés, sans abus d’admiration, même s’ils ont eu du génie, est toutefois le premier devoir de qui veut penser droit. La critique de La Harpe, avec, contre les « philosophes » responsables de la Révolution, des emportements exactement semblables à ceux de Paul Souday contre Romain Rolland mettant en doute les responsabilités allemandes touchant la dernière guerre, ou de Thérive attaquant Restif, pornographe, me prouve que rien dans ce domaine n’a changé. Mais fallait-il que cela changeât ? Sans nul doute. La morale, la psychologie et même l’art d’écrire ont subi depuis peu de profondes modifications parallèles aux changements de lignes scientifiques dans leurs méthodes et leurs thèses. Il n’y a plus de « rhétorique » enseignée ; et on a appris à se soucier un peu moins que jadis du « conformisme » des écrivains. Les buts et moyens littéraires se sont modifiés également du tout au tout, par l’élargissement des publics et d’autres contingences. Ce qu’on jugeait, en matière de pensée et de « réactivité » spirituelle, comme absolu il y a cent ans, s’est prouvé en sus tout faux. Il ne saurait donc s’agir d’apprécier une œuvre d’écrivain comme le firent nos aïeux.

Mais comment firent-ils ? En fonction des règles de principe, au surplus parfaitement arbitraires, régissant le genre d’abord. Ensuite, d’après des critères éthiques qui réclamaient, par exemple dans le roman, la punition des fautes et le bonheur terminal des gens de « bon esprit ». C’est ainsi que les Liaisons dangereuses, œuvre parfaitement immorale en soi, et d’un étonnant cynisme, volontiers « sadique », gardèrent l’estime des cuistres, parce que le crime y est châtié, tandis que le Sopha de Crébillon, ou ses Égarements du Cœur et de l’Esprit, authentiques chefs-d’œuvre, qui ne se soucièrent point toutefois de faire de belles fins, restèrent classés parmi les œuvres « infernales ». J’ose dire que de telles règles de jugement devraient avoir fait leur temps.

De même — et le fait mérite remarque — à toutes époques on estima un ouvrage selon le niveau des classes sociales dont il traitait. Émile Zola vécut dans la fortune sans doute, mais dans un discrédit certain, venu de ce qu’il attentait aux usages, en étudiant des « gens du vulgaire ».

On me dira que tout cela est bien fini. J’en demande pardon à mon contradicteur, mais cela dure. Tel volume, tenu pour livre trop galant, paraît aussitôt, de ce chef, sorti de la littérature. Et, sous un autre angle, le roman policier passe pour tout étranger aux belles-lettres. Comme si on ne pouvait pas faire du beau style, fouiller une psychologie avec profondeur, suivre les caprices et les soubresauts de la vie quotidienne, et centrer enfin une œuvre toute « classique », quoiqu’elle comportât quelques libertés, d’un égard amoureux, ou sous l’angle de la complication d’intrigues !…

Et que dirai-je encore des critiques qui jugent un livre en reprochant à l’auteur de n’avoir point fait ce que précisément le dit avait décidé de ne pas faire ? Un exemple est curieux : lisant Salammbô de Flaubert, Sainte-Beuve, avec une ardeur assez fâcheuse, attaque le roman — qui se passe il y a plus de deux mille ans — en lui reprochant ses audaces — pourtant infiniment moindres que l’auteur, féru de vérité, eût été fondé à en étaler — et de ne point avoir situé dans son volume un personnage pensant comme nous… Or, Flaubert tenait précisément à l’éviter ; et en littérature, comme devant un tribunal, on ne doit porter que les responsabilités librement assumées. Il est donc ridicule et, disons-le, absurde, d’inculper un écrivain ayant négligé ce que précisément il tenait pour négligeable.

On me répondra qu’il s’agit de savoir si cette négligence est justifiée. Je le nie. On doit juger exclusivement, dans les Lettres, en fonction des buts et moyens utilisés. Que la conception de principe soit discutable est un autre et nouveau problème. On peut demander de la science à l’auteur d’un roman scientifique ou historique, une connaissance approfondie de sa donnée à celui qui étudie un milieu social déterminé et peu connu, une pénétration délicate et complexe des réactions sexuelles et sentimentales ainsi que de leurs conflits à l’auteur d’un roman d’amour, tout cela sans préjudice d’un style, d’une langue, d’une appropriation rigoureuse de la forme au fond, et on doit exiger un certain quantum d’originalité dans l’expression des sensations et la formulation d’idées neuves, — vertus sans quoi il n’y a pas de talent authentique. Mais les exigences critiques ne sauraient aller plus loin. Or, les soucis, tenus par moi pour préférentiels, sont toujours dédaignés des juges littéraires. On ne trouverait pas en effet dix pour cent des œuvres admirées par le dernier critique notable de ce temps : Paul Souday, qui justifient par le talent, par l’activité spirituelle de leur créateur et par cet impondérable qui est la personnalité, les éloges qu’il en fit. À côté de cela, combien d’œuvres de valeur furent dédaignées par cet Aristarque ?

Enfin, le reproche de se tenir en dehors de voies et procédés que le critique tenait obstinément pour nécessaires, et ne l’étaient cependant que relativement à lui, apparaît toujours dans les attaques portées contre les livres que ce juge considérable n’aimait pas. Ce sont là, malgré l’admiration dont on les entoure, des méthodes périmées et barbares. La critique, à l’exemple des sciences exactes, ne devrait plus suivre des errements si primitifs, ni les passions personnelles de ceux qui l’exercent. Cela date. Une œuvre se doit donc apprécier en fonction du but proposé, de l’adéquation des moyens à ce but, et de l’apport individuel de celui qui la signa, dans les domaines si délicats de la forme, de l’intelligence, de la sensibilité, et de leurs modes d’expression. En sus, sitôt qu’un écrivain est mort, l’ensemble de ses écrits doit être pris comme représentant la traduction d’un état d’âme complet, d’une tendance volontaire, sous l’égard de la compréhension et de la mise en acte de concepts esthétiques et moraux. Il n’appartient aucunement, toutefois, au critique de donner une place plus ou moins haute à l’écrivain disparu. Nul ne sait ce que l’avenir décidera. Un régime politique, un ordre social, une situation économique déterminée joueront les rôles essentiels dans la popularisation ou l’oubli de telles et telles œuvres. Personne n’en peut préjuger. Le critique qui parle d’immortalité pour un de ses contemporains est, par suite, et tout modestement, un ignorant. Quant à la vertu éducatrice d’un ouvrage, elle est en dehors des appréciations critiques. Nul ne sait, dans le passé, si l’Astrée servit ou non la cause de la civilisation et de l’humanité. Il se pourrait qu’elle ait policé un monde assez brutal, il n’est pas du tout impossible qu’elle ait préparé, dans ses fureurs chastes et gracieuses, les délices érotiques qui apparaîtront sous la Régence. Qui en décidera ? L’action d’un écrit sur la psychologie des masses obéit à des règles spéciales et peu connues. Dans l’évolution des hommes, en groupes et individuellement, il arrive sans doute que ceux-ci prennent dans les livres des mobiles d’actions, il arrive encore que les auteurs traduisent, dans la lucidité d’un roman d’analyse, les mobiles obscurs, mais courants, dont ils sont tourmentés. Il peut advenir également que des écrits fomentent un enthousiasme plus ou moins superficiel ou profond, plus ou moins justifié, ou même certains découragements (Werther). Les tendances profondes d’une époque, éthiquement et esthétiquement, voire même dans le négoce et le détail de la vie, ne sont guère apparentes avant que cette époque soit disparue. Un romancier peut donc justement les saisir, les transcrire, et, de ce fait, hâter l’évolution qui prépare d’autres attitudes, sans être pour si peu compris. Son influence, au surplus, se limite là, et la définir constitue toute la besogne du critique devant une œuvre terminée. Saisir l’apport personnel de son auteur, son rôle social et idéologique, voire sa place exacte parmi les anticipateurs ou rétroacteurs, le poids et la « vection » de son labeur, le rôle qu’il peut jouer dans la lente transformation de la langue, des idées, des vocables, et par contre-coup, des concepts, voilà ce qu’il faut. Mais, c’est, ensemble, nécessaire et suffisant. Une pareille besogne, sans doute, est lourde. Cependant je ne vois pas pourquoi un juge littéraire aurait le privilège de se faire un nom et un renom en écrivant n’importe quoi sur n’importe qui, sans réflexion, sans calculs, sans méditations, sans lecture même (c’est un cas fréquent), et simplement parce que le public aime les méchancetés très affirmatives et les admirations déraisonnables, comme il admire les dentistes forains, les bluffeurs, les comiques de café-concert… Tout le monde peut et doit avoir un avis sur les livres lus. Ces avis sont fonction de la culture, de l’intelligence, de la liberté spirituelle, des préjugés plus ou moins raisonnés de ceux qui les formulent ; ils constituent le témoignage psychique des milieux. Mais il est inadmissible que le critique professionnel opine comme l’homme de la rue, sans plus d’efforts pour se libérer des œillères banales, avec la même passion étroite, et d’autant plus impérative, qui, voulant s’imposer, devient vaniteusement stupide aussitôt.

Si l’homme auquel je consacre ce travail fut de son vivant tenu pour un écrivain de seconde zone, une sorte de faiseur d’ouvrages sans couleur, mais édifiants, c’est précisément qu’on ne savait pas le lire et qu’on le jugeait « par principe ». Mais qui ? Les critiques. Je ne m’abuse pas sur l’influence des tenanciers de rez-de-chaussée littéraires d’où sortent des oracles hebdomadaires sur les chefs-d’œuvre du jour. Pourtant il faut reconnaître qu’ils ont une influence sur les éditeurs eux-mêmes, et, s’ils sont importants, sur les autres critiques désireux de suivre le courant… Parce que celui-ci n’aura pas cru devoir opiner touchant tel auteur, et semblera le tenir pour négligeable, l’éditeur, homme d’affaires et qui n’est pas tenu d’avoir d’autres qualités, ne fera pas, au bénéfice de cet auteur, les sacrifices de publicité indispensables. Ainsi l’homme de génie — c’est banal — pourrait végéter parce qu’on omettrait de le citer dans un journal. L’aventure ne serait ni neuve ni même rare. De très nobles écrivains, depuis dix ans, ont abandonné leur métier, parce qu’on refusait peut-être leurs manuscrits, parce que plutôt, et les deux choses sont loin de s’exclure, le succès ne leur venait pas. Succès pour une bonne part refusé par les « comptes rendus » et leur snobisme naïf, puis, de ce chef, par les négociants en imprimés, qui ne donnaient aucune importance à ce que méprisait la critique. Je pourrais citer des noms. Je ne veux désobliger personne et je m’en abstiens. Mais j’en ai une bonne demi-douzaine au bout de mon stylo.

Lorsque j’ai connu René Boylesve, il lui advint de me parler de son renom et de sa vente. Je reviendrai là-dessus. En tout cas, il pouvait rentrer dans la classe de ces auteurs qui, faute de savoir se montrer dangereux — car alors on vous respecte par crainte —, faute de savoir intriguer pour se faire rendre justice, et parce que les critiques notables les tiennent pour des artistes sans relief, restent dans l’ombre de leur vivant. Il est entendu au demeurant que l’ombre, en France, appartient de droit au talent. Victor Hugo eut un mal infini à percer, et l’Académie l’élut à sa cinquième candidature. Sans 1848 et l’exil de 1851, il fût resté méconnu. Zola resta dédaigné toute sa vie. Il se vendit, par chance, mais surtout parce qu’il faisait scandale. Le scandale est sans doute pour l’écrivain un moyen de réussite. Toutefois, René Boylesve n’aurait pour rien voulu trouver là le succès. Question de caractère. C’était un bourgeois paisible et amoureux de la mesure, qui redoutait beaucoup les tréteaux de la gloire. On conçoit, maintenant qu’il est mort, la raison qui me fait écrire à son propos. Il s’agit de lui rendre une justice équitable, sans intrigues ni faux poids. Il s’agit aussi de préciser en quoi cet homme fut toute sa vie incompris. On le jugeait sans le connaître, ce qui est courant, mais ce qui entretint chez lui une blessure douloureuse qui ne fut point sans collaborer à sa fin. Le plus pénible lui fut sans doute de se voir élire académicien sans être mieux pénétré, et pour des vertus qu’il n’avait pas, qu’il ne voulait pas avoir. Il réagit. Sa peine était grande de ne pas se faire comprendre. Il écrivit même un jour, afin de prouver qu’il n’était pas si « conservateur », le joli roman anarchiste qui se nomme Le Carrosse aux deux lézards verts, et, comme il passait pour fade ou sirupeux, il reprit, peu avant sa mort, le livre de sa jeunesse qui avait tant scandalisé certains et faillit l’empêcher d’entrer à l’Académie : La Leçon d’amour dans un parc.

Il écrivit ainsi une nouvelle Leçon d’amour, puis une autre. Ensuite, la mort vint.