La Philosophie et la Science chez les Grecs

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Jean Sorbon
La Revue blancheTome 3 (série belge) (p. 168-174).


La Philosophie et la Science chez les Grecs


Dans l’examen d’une vaste période de l’histoire de la pensée, il faut prendre garde à deux écueils également difficiles à éviter : la tendance à trop généraliser et à attribuer tout ce qui est le signe distinctif de quelques-uns, — et la faute inverse qui consiste — par crainte d’être vague et de comprendre dans une seule formule des faits hétérogènes — à en voir les questions que par le détail, à multiplier à l’excès les divisions, à ne penser, que d’une façon fragmentaire.

La généralisation a pour elle ceci d’infiniment séduisant qu’elle permet d’embrasser d’un seul coup d’œil une page entière de l’histoire philosophique de l’humanité. — C’est un bel effort que de tendre, suivant le mot d’Amiel à l’intégrale totale, et la joie est certainement profonde pour le penseur qui peut se dire : Je tiens en cette formule, dégagée avec peine de la masse informe des détails, ce qui est l’âme et ce qui fait l’unité des conceptions si diverses de tout un peuple. — cependant, un retour de l’esprit sur lui-même peut amener l'historien de la philosophie à douter de la valeur de cette « formule génératrice » ; — est-il vraiment certain de la conformité de sa construction avec l'ordre de la réalité ? — la vérité qu’il cherche avant tout, peut-être n'est-elle que dans l'infinie multiplicité des faits particuliers ? — Et, s’il songe aux sources très incomplètes, qu’il a à sa disposition, à la reconstitution impossible de tous les faits significatifs, relatifs à l'art, à la science, à la politique, à la vie privée ou publique il renoncera à tout essai de construction générale ou du moins il envisagera les formules dernières, auxquelles il sera parvenu, comme probables seulement et dépourvues de caractère scientifique, au sens absolu de ce mot. Leur degré de vraisemblance variera suivant le nombre des faits qu’elles résumeront et la méthode plus ou moins sévère avec laquelle elles auront été établies.

Les difficultés que rencontre l’historien de la philosophie grandissent, s’il tourne ses regards vers une époque très éloignée, comme celle où a fleuri la philosophie grecque par exemple. Là décroît encore la probabilité de toute formule générale, — cependant, pour la commodité de l’exposition, et en prenant bien soin de ne pas pousser à l’extrême les définitions proposées, on peut essayer de montrer dans la philosophie grecque, — malgré tant de divergences apparentes et réelles — certains caractères qui en sont propres et qui l’opposent assez directement — tout au moins cela est-il vrai pour l’un ou deux de ses représentants les plus autorisés à ce qu’on pourrait appeler la philosophie moderne, c’est à dire, la philosophie telle qu’on la conçoit depuis Bacon et Descartes.

Dans les onze siècles qu’embrasse la philosophie grecque, de Phalès, 600 ans avant J.-C., à la fermeture de l’école d’Athènes par Justinien en 529, qui fournit une date précise, quoique sans beaucoup de valeur, on distingue trois périodes dont il importe de fixer le sens en gros avant de passer à une vue plus générale de l’esprit grec dans la philosophie qu’il s’est créée.

Dans la première période, la réflexion s’est attachée avant tout à la nature. Avec une confiance hardie et pleine de naïveté, les philosophes s’efforcent de découvrir la substance des choses, sans autre méthode que l’hypothèse. E. Seller a excellemment défini cette tendance par ces mots : Ein phisikalischer Dogmatismus, un Dogmatisme physique. Une hypothèse nouvelle ne laisse rien subsister de la précédente. À l’Être immuable des Éléates s’oppose le panta rei d’Héraclite et les négations des sophistes avec lesquels on peut terminer ce premier moment de la philosophie, ont ce bon résultat d’amener une plus grande prudence dans les recherches, et le désir d’un point de départ mieux assuré pour l’esprit s’élançant à la conquête de la vérité.

C’est avec Socrate que commence une nouvelle ère de la pensée en Grèce, une orientation plus précise de la spéculation. Le problème philosophique change de position. On ne se demande plus quelle est la substance de l’univers, mais bien : qu’est-ce que je puis savoir avec certitude ?

La réflexion est ramenée du monde extérieur où elle s’égarait sans principes et sans méthode, à l’observation du sujet qui seul peut lui donner ces principes, vainement cherchés au dehors. Le gnôthi seauton marque ce changement important, et, si l’on veut mesurer les conséquences qu’il a eues dans la façon dont s’est posé depuis le problème philosophique, il est facile d’y rattacher les spéculations de la presque universalité des penseurs qui ont suivi. À l’envisager ainsi le gnôthi seauton a la même importance dans l’histoire de la pensée en Grèce que le Cogito ergo sum de Descartes dans le développement de la philosophie moderne. Platon et Aristote, les Épicuriens, comme les Stoïciens demandent à la raison et non plus à la nature l’explication des problèmes qu’ils se posent. C’est ce qu’il y a d’intelligible dans les choses qui devient le but de la spéculation. On veut trouver les principes et les causes, árchai kai aítiai, La période philosophique qui s’ouvre ainsi a pour caractéristique la recherche de l’élément fixe et permanent dans les choses particulières et accidentelles, de ce qui entre comme principe constitutif dans l’idée. On peut définir cette phase nouvelle en la dénommant : la Philosophie du concept.

La troisième et derrière période ne présente pas les caractères très nets des deux premières. — À la suite du bouleversement politique et religieux du monde antique, les cadres de la philosophie ancienne sont brisés. Les influences orientales et chrétiennes apportent un esprit nouveau dans la spéculation. Le Néoplatonisme aboutit à un mysticisme, intéressant sans doute, mais dans lequel il serait téméraire de vouloir retrouver les caractères précis de la philosophie grecque à ses grandes époques. « Il faut (pour atteindre l’Un) dit Plotin, renoncer à la science, aux objets de la science et à tout autre spectacle, même à celui du Beau ».

Le Néoplatonisme est une théosophie plus qu’une philosophie. Et dans cet essai de marquer les traits vraiment distinctifs de la pensée grecque, nous ne nous occuperons que des deux premières périodes.

Ce qui frappe tout d’abord dans le problème philosophique tel que se le sont posé les Grecs, c’est son caractère d’universalité. Que ce soit une explication de l’être et de la substance, comme dans la première période, ou que les seuls principes de la raison servent à expliquer l’homme et le monde, c’est toujours un effort pour réduire à l’unité les éléments si divers de la Nature, au sens le plus large de ce mot. Les sciences ne sont pas envisagées en elles-mêmes, mais comme formant les parties d’un tout. On ne s’attache pas à agrandir le domaine de chaque science, en ne voyant quelle seule ; toujours règnent les hautes préoccupations de la synthèse des sciences particulières. Cela est surtout vrai d’Aristote et si l’on peut citer des spécialistes parmi ses disciples — Théophraste, Eudème — il faut remarquer que chez ceux-là les préoccupations métaphysiques tiennent peu de place. — Chez les écoles qui ne tendent qu’à établir une morale, la morale ne peut se constituer seule et vivre par elle-même ; la science de l’Univers reste nécessaire aux Stoïciens comme aux Épicuriens. Par là ces spéculations toutes pratiques sur le Souverain Bien gardent un caractère d’universalité plus nettement accusé encore chez des philosophes tels que Platon et Aristote. Chaque système est un effort pour marquer les mutuels rapports entre l’homme et la nature ; il n’y a pas simplement total de toutes les sciences, mais synthèse. On peut ainsi appliquer à la philosophie grecque dans son ensemble ce mot d’Aristote : Elle est la science des causes et des principes.

Cependant ce caractère ne suffit pas à distinguer la philosophie grecque de la pensée moderne. On retrouve en effet le besoin d’universalité chez Descartes et chez tous les grands penseurs qui l’ont suivi. Pour Descartes, comme pour Aristote, la philosophie embrasse toutes les sciences et les domine : « C’est une parfaite connaissance de toutes les choses que l’homme peut savoir,dit-il dans la Préface des Principes de la Philosophie,…,… mais pour que cette connaissance soit telle, il est nécessaire qu’elle soit déduite des premières causes. »

Il faut donc chercher ailleurs ce qui fait l’originalité de la pensée philosophique chez les Grecs ; ce quelque chose de spécial et de vraiment caractéristique, il semble qu’on pourrait le trouver dans la façon dont les penseurs grecs ont conçu la science, et, pour l’avoir nettement formulée, il y a avantage à s’adresser à Aristote. En effet, si ce dernier est à ce point de vue, l’héritier fidèle de Platon, il n’est pas en contradiction non plus avec ceux qu’il appelle phusikoi désignant ainsi les philosophes anti-socratiques. De même, bien que le but de la science ne soit modifié avec les Épicuriens et les Stoïciens et qu’elle soit devenue toute pratique, la conception que ces deux écoles se sont faite de la science en tant que science ne diffère pas sensiblement de celle que nous trouvons chez Aristote. — Enfin ce dernier a apporté des formules très précises qui permettent de voir en quoi cette idée de la science s’oppose à celle que nous trouvons chez Bacon, par exemple.

La science, pour Aristote, n’a pas d’autre fin qu’elle-même. La science la plus parfaite et la meilleure est celle à laquelle on s’applique pour elle-même, en dehors de toute vue utilitaire. Savoir est l’acte par lequel nous nous rapprochons le plus de la divinité qui seule a le privilège inestimable de savoir sans cesse et de se contempler éternellement. — ôst’ ékeino mallon tónton ò dokeî ò nous theîon échein, kai é theôria tò êdiston kai áriston — Ainsi la contemplation est le seul but que doit se proposer la partie divine de l’intelligence ; elle apprend à connaître le monde et recherche les rougas de l’Univers pour avoir ce bonheur suprême, pendant son court passage sur la terre, de contempler l’œuvre admirable de Dieu. La science de la nature est toute contemplative, c’est la science de l’harmonie, du divin dans le monde. — On peut rapprocher de cette conception de la science, le mot de Socrate : « Quand vous connaîtriez les causes qui produisent les vents, les pluies, etc. à quoi cela vous servirait-il ? — c’est une connaissance de peu de valeur ». De même chez Platon, qui, plus qu’Aristote peut-être, est pénétré de cette idée d’harmonie et qui dit o philosophos mousikós. Chez les Stoïciens la science sert à la construction de la morale, mais elle n’a pas de but pratique en elle-même.

Il est aisé d’en trouver les raisons. Pour les Stoïciens la Nature est pleine de Dieu. C’est entreprendre sur la divinité que de vouloir substituer notre action à celle des Dieux et faire produire à la nature ce que bon nous semble. Les Dieux ont révélé aux hommes ce qui leur est nécessaire. Il faut donc se conformer aux choses.

Horace, dans des vers célèbres, a exprimé cette idée chère à toute l’antiquité.


Aurum irrepertum et sic melias situm
Cum terra celat, spernere fortior
Nuam cogere humanos in usus
Omne sacrum rapiente dextra.


Si telle est l’idée de la science dans l’antiquité, on peut montrer combien elle est opposée à la conception de la science pratique, telle qu’elle s’est imposée depuis la Renaissance. Le changement capital apporté dans la philosophie par Bacon et Descartes porte précisément sur cette idée de la science pratique, qu’avait mise en lumière le mouvement scientifique de la Renaissance. La Renaissance n’est pas qu’un renouvellement de l’antiquité. Les grandes découvertes de la fin du XVIe siècle étaient le fruit du travail de l’intelligence humaine. Chez les alchimistes, d’autre part, chez Paracelse, la principale ambition était d’agir sur la nature, de la faire servir à nos besoins. La science tendait à faire de l’Univers le vrai serviteur de l’homme. La science pratique existait donc en fait, lorsque Bacon et Descartes renouvellent la philosophie ; mais elle n’était pas sortie du domaine de l’empirisme. Ce sont les progrès scientifiques qui amènent la transformation du problème philosophique. On veut prouver la légitimité et la possibilité de la science pratique. — C’est là une des grandes révolutions de l’esprit humain. — « Savoir, c’est pouvoir, » dit Bacon, et Descartes croit qu’on peut trouver une philosophie pratique, « par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent,… nous pourrions les employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature… »

Cette idée de prise de possession de la Nature, de domination est bien éloignée du point de vue d’Aristote, qui disait au contraire : il faut avoir pour savoir, ton eídénai chàrin.

Ainsi cette idée de la science purement contemplative paraît bien être le caractère distinctif de la philosophie grecque. Les progrès incessants de la science moderne ont changé les conceptions que la pensée antique avait pu se former sur le monde. Les savants nous ont révélé, peu à peu, un Univers nouveau et ont mis en notre pouvoir les forces de la Nature. De là sont résultées deux conséquences importantes : La science est devenue pratique et elle prend un développement que l’on peut presque concevoir sans limites ; — enfin la philosophie qui n’est, après tout, que le savoir humain dans sa plus haute généralité, a dû s’orienter vers les buts fixes par la science et modifier ses points de vue. Les spéculations sereines à la recherche du divin dans le monde ont fait place à des préoccupations d’un ordre plus positif, et, en quelque sorte matériel, c’est l’originalité et l’honneur de l’antiquité grecque de n’avoir attaché qu’une récompense idéale à la recherche scientifique. La science pour elle-même, tel est le but très haut et désintéressé qu’elle a proposé à l’activité intellectuelle de l’homme.

Jean SORBON.