La Pierre de Lune/II/Troisième narration/06

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Traduction par Comtesse Gédéon de Clermont-Tonnerre.
Hachette (Tome IIp. 113-123).
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Seconde période. Troisième narration


CHAPITRE VI


J’arrivai à la station du chemin de fer, accompagné, il va sans dire, de Gabriel Betteredge. J’avais la lettre dans ma poche, la robe de nuit emballée dans mon sac, et j’étais décidé à ne pas me coucher que je n’eusse mis les deux objets sous les yeux de M. Bruff.

Nous quittâmes la maison en silence ; pour la première fois depuis que je connaissais mon vieux Betteredge, je le trouvai muet ; mais comme j’avais à lui parler, j’ouvris la conversation de mon côté :

« Avant que je parte pour Londres, lui dis-je, j’ai deux questions à vous faire ; elles se rapportent à moi, et vous surprendront peut-être.

— Si elles me font oublier la lettre de cette pauvre fille, monsieur Franklin, elles seront les bienvenues. Donc, veuillez me surprendre le plus tôt que vous le pourrez.

— Ma première question, Betteredge, sera celle-ci : étais-je gris le soir du jour de naissance de Rachel ?

Vous gris ! s’écria le vieillard. Quand votre principal défaut, monsieur Franklin, est de ne boire qu’à dîner, et de ne prendre jamais même une goutte de liqueur après le repas !

— Mais cette soirée-là, c’était une occasion toute particulière ; j’aurais pu sortir de mes habitudes, seulement pour cette nuit-là. »

Betteredge réfléchit un instant :

« Vous étiez, en effet, un peu en dehors de vos habitudes ; monsieur, mais je vais vous dire comment. Vous paraissiez fort souffrant, et nous vous conseillâmes de prendre un peu de brandy dans de l’eau pour vous aider à vous remettre.

— Je ne suis pas accoutumé à l’eau-de-vie ; peut-être que…

— Je savais que vous ne l’étiez pas, monsieur Franklin ; aussi ne vous ai-je versé qu’un demi-verre de notre vieux cognac qui a cinquante ans de bouteille, et (quelle pitié !) j’ai noyé cette noble liqueur dans un grand verre d’eau. Un enfant n’eût pu en être troublé, à plus forte raison, un homme fait ! »

Je savais que je pouvais compter sur sa mémoire pour un fait de ce genre ; il était donc inadmissible que je me fusse grisé. Je lui posai ma seconde question :

« Vous m’aviez toujours suivi depuis mon enfance, avant qu’on m’envoyât à l’étranger, mon vieil ami. Dites-moi franchement si vous avez jamais remarqué quelque étrangeté en moi pendant mon sommeil ? N’ai-je jamais été sujet au somnambulisme ? »

Betteredge s’arrêta, me regarda un instant, puis secoua la tête et reprit sa marche.

« Je vois où vous voulez en venir, monsieur Franklin, dit-il ; vous cherchez à expliquer que vous êtes allé vous frotter à cette maudite peinture sans avoir conscience de vos actes. Mais cela ne se peut pas, et nous restons à cent lieues de la vérité. Marcher tout endormi ? Vous n’avez fait pareille chose de votre vie !

Je sentis cette fois encore que Betteredge devait être dans le vrai ; je n’avais jamais vécu dans la solitude ni en Angleterre ni à l’étranger ; il est évident que si j’avais été somnambule, une foule de gens s’en seraient aperçus, on m’en aurait prévenu dans mon propre intérêt, et on eût pris les moyens de me guérir de cette malheureuse disposition. J’admettais tout cela, et néanmoins, avec une persistance bien naturelle dans ma situation, je me cramponnais à l’une ou à l’autre des deux seules hypothèses qui pussent expliquer les faits dont la réalité était indiscutable. Voyant que je n’étais pas convaincu, Betteredge me rappela fort à propos certaines circonstances postérieures qui se rapportaient à l’histoire du diamant et qui devaient réduire à néant mes dernières objections.

« Essayons donc d’une autre manière, monsieur, me dit-il ; gardez votre opinion, et voyons jusqu’à quel point elle peut supporter l’examen. Si nous croyons à l’aventure de la robe de nuit, ce à quoi je me refuse pour mon propre compte, non-seulement vous auriez frôlé la peinture de la porte, inconsciemment, mais encore vous auriez pris le diamant sans le savoir. C’est bien cela jusqu’ici, n’est-ce pas ?

— Parfaitement ; poursuivez.

— Très-bien, monsieur. Disons que vous étiez gris ou somnambule, lorsque vous prîtes la Pierre de Lune : l’explication est valable pour ce qui est de la nuit et de la matinée du vol, mais s’applique-t-elle également à ce qui s’est passé depuis ? À partir de ce moment, le diamant a été porté à Londres. Là, il a été mis en gage chez M. Luker. Avez-vous donc fait ces deux choses toujours à votre insu ? Étiez-vous encore sous l’influence de l’ivresse lorsque je vous embarquai dans la chaise à poneys le samedi soir ? Ou bien est-ce dans un accès de somnambulisme qu’au sortir du wagon vous vous êtes rendu chez M. Luker ? Excusez ma franchise, monsieur Franklin, mais cette déplorable affaire a bouleversé vos sens, et vous n’êtes plus en état de juger par vous-même. Le plus tôt que vous vous confierez à M. Bruff, ce sera le mieux, et vous y gagnerez la seule chance qui vous reste de résoudre une pareille énigme. »

Nous atteignîmes la station une ou deux minutes avant le départ du train.

Je n’eus que le temps de donner mon adresse à Betteredge afin qu’il pût m’écrire, en cas de besoin, et je lui promis de mon côté de lui mander tout ce qui pourrait l’intéresser. Je venais de lui faire mes adieux, quand il m’arriva de jeter un coup d’œil sur la boutique du marchand de journaux, et qu’y vis-je ? Le singulier assistant de M. Candy en conversation avec le libraire !

Nos yeux se rencontrèrent au même moment. Ezra Jennings me salua, je lui rendis sa politesse, et je montai dans le wagon. Je crois que mon esprit trouvait un certain soulagement à s’intéresser à un sujet qui en apparence devait lui être absolument étranger. En tous cas, je commençai le voyage qui me ramenait vers M. Bruff, en me demandant comment il se faisait que j’eusse rencontré deux fois dans la même journée l’homme aux cheveux pie !

L’heure à laquelle j’arrivai devait m’empêcher de trouver M. Bruff à son bureau ; j’allai donc du chemin de fer à sa demeure privée dans Hampstead ; je réveillai le vieil avoué qui sommeillait dans sa salle à manger, son carlin favori sur les genoux et sa bouteille de vin à portée de sa main.

Je ne saurais mieux rendre l’effet que produisit mon récit sur M. Bruff qu’en relatant ses faits et gestes dans cette occasion. Il commanda du thé très-fort, fit porter des lumières dans son cabinet et envoya prier les dames de sa famille de ne le déranger sous aucun prétexte que ce fût ; ces préliminaires accomplis, il examina la robe de nuit d’abord, puis se mit à lire la lettre de Rosanna Spearman.

Quand il en eut achevé la lecture, M. Bruff m’adressa la parole pour la première fois depuis que nous étions réunis dans son cabinet.

« Franklin Blake, me dit le vieux gentleman, cette affaire-ci est des plus sérieuses ; et cela à plusieurs points de vue ; car, à mon avis, elle regarde Rachel au moins autant que vous ; son incompréhensible conduite s’explique maintenant : elle croit que vous avez volé le diamant. »

J’avais reculé devant cette conséquence logique du raisonnement ; mais néanmoins elle s’était imposée à mes réflexions. Ma détermination bien arrêtée d’obtenir de Rachel une entrevue personnelle était fondée réellement sur cette conviction.

« La première mesure à prendre dans cette enquête, continua l’avoué, est de faire appel à Rachel. Elle s’est tue jusqu’ici par un motif que moi, qui connais son caractère, je puis apprécier. Il est impossible, après ce qui est arrivé, qu’elle persiste dans son silence. Il faut qu’elle comprenne qu’elle doit parler, ou bien on l’obligera à faire connaître les preuves sur lesquelles elle appuie sa conviction de votre culpabilité. Quelque sérieuse que paraisse la situation, il y a bien des chances pour que tout s’arrange si nous pouvons obtenir de Rachel qu’elle sorte enfin de son silence et consente à s’expliquer.

— Cette opinion est très-consolante pour moi ! dis-je ; j’avoue que je désirerais savoir…

— Vous voudriez savoir, interrompit M. Bruff, sur quel fondement elle repose. Je vais vous le dire en deux minutes ; mais entendez bien que je me place d’abord au point de vue de l’homme de loi ; tout est pour moi une question de preuves ; or, les preuves manquent dès le début sur un point très-important.

— Sur quel point ?

— Vous allez le savoir ; j’admets que la marque du vêtement le fasse reconnaître comme vous appartenant ; j’admets encore que ses taches de peinture prouvent qu’il a frôlé la porte de Rachel ; mais qu’est-ce qui nous assure, vous ou moi, que vous êtes bien la personne qui portait ce vêtement ? »

Cette objection me frappa d’autant plus qu’elle était du nombre de celles que je m’étais déjà posées.

« Quant à ceci, fit M. Bruff en désignant la confession de Rosanna, je comprends que cette lettre vous ait affligé ; je comprends aussi que vous hésitiez à l’envisager à un point de vue absolument impartial ; mais moi, qui ne suis pas dans votre position, je puis appeler mon expérience professionnelle à mon aide, et juger ce document comme je le ferais de tout autre. Sans insister sur le passé de cette femme, autrefois voleuse de profession, je vous ferai observer que sa lettre prouve qu’elle est experte dans l’art de tromper, et cela de son propre aveu ; j’en conclus donc que je suis parfaitement en droit de la soupçonner de n’avoir pas dit toute la vérité. Je ne veux émettre aucune hypothèse jusqu’à présent sur ce qu’elle a pu faire ou ne pas faire ; je dirai seulement ceci : c’est que si Rachel vous accuse sur le seul témoignage de cette robe de nuit, il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent pour que ce soit Rosanna Spearman qui la lui ait montrée. Voici sa lettre : elle avoue qu’elle était jalouse de Rachel, qu’elle substituait ses roses à celles que vous donnait votre cousine, qu’elle entrevoyait une lueur d’espoir pour sa passion dans le cas où une rupture s’élèverait entre vous et Rachel. Sans m’arrêter à la question de savoir qui a pris la Pierre de Lune (et pour arriver à ses fins, Rosanna était femme à prendre cinquante diamants !), je maintiens que la disparition de la Pierre donnait à cette voleuse convertie et affolée de vous une occasion de vous brouiller à jamais avec Rachel ; souvenez-vous qu’elle n’était pas résolue alors à se tuer, et il est parfaitement d’accord avec sa situation et son caractère, d’avoir saisi l’occasion lorsque celle-ci se présentait à elle. Que dites-vous à votre tour ?

— Qu’un soupçon de ce genre m’est venu en commençant à lire sa lettre.

— Justement ! Et lorsque votre lecture a été achevée, vous vous êtes mis à plaindre cette pauvre femme et n’avez plus eu le courage de la suspecter ; cela vous fait honneur, mon cher ami, grand honneur !

— Mais enfin supposons qu’il soit clairement prouvé que nul autre que moi ne portait cette robe de nuit ! Que faire ?

— Je ne vois pas comment ce fait pourra être prouvé, dit M. Bruff ; mais en admettant qu’il le soit, alors il vous sera difficile d’établir votre innocence ; n’allons pas si loin pour le moment. Attendons de voir si Rachel ne vous a pas accusé sur le seul témoignage de ce vêtement.

— Grand Dieu ! m’écriai-je, comme il vous coûte peu d’admettre que Rachel ait pu m’accuser de pareille infamie ! Et de quel droit me soupçonne-t-elle, moi, d’être un voleur ?

— Votre question est pleine de sens ; et, quoique posée avec emportement, elle n’en mérite pas moins considération. Ce qui vous déroute m’intrigue également ; voyons, rappelez vos souvenirs, et répondez à ceci. S’est-il passé, pendant votre séjour chez lady Verinder, quelque incident, si mince fût-il, qui ait été de nature à ébranler la confiance de Rachel non en votre honneur, bien entendu, mais en vos principes en général ? »

Je me levai, en proie à une agitation extrême. Cette question me rappela pour la première fois depuis que j’avais quitté l’Angleterre, qu’en effet il s’était passé quelque chose. Vous trouverez dans le huitième chapitre de la narration de Betteredge une allusion à l’arrivée d’un étranger qui vint me voir pour affaires, dans la maison de ma tante. Voici quel motif l’amenait.

Étant à Paris, un jour que, selon ma coutume, je me trouvais un peu à court d’argent, j’avais été assez sot pour accepter un prêt du maître d’un restaurant où j’avais l’habitude de manger. Une époque fut fixée pour le payement ; mais lorsque le moment arriva, il me fut impossible, comme à tant d’autres honnêtes gens d’ailleurs, de tenir mes engagements, et je remis à cet homme un billet. Malheureusement ma signature avait figuré trop souvent sur des papiers de ce genre, et il ne put parvenir à négocier mon effet.

Dans l’intervalle qui suivit mon emprunt, ses affaires allèrent mal ; presque à la veille d’une faillite, il chargea un de ses parents, homme de loi français, de se rendre auprès de moi en Angleterre afin de réclamer le payement de ma dette. Cet individu, violent et grossier, s’y prit fort mal avec moi ; nous en vînmes à de gros mots, et malheureusement ma tante et Rachel, qui se trouvaient dans la pièce voisine, nous entendirent. Lady Verinder entra et voulut savoir ce qui se passait ; l’homme de loi produisit ses titres et m’accusa d’être l’auteur de la ruine d’un pauvre homme qui avait eu confiance en mon honneur. Ma tante paya tout de suite la somme et le renvoya. Elle me connaissait assez pour ne pas ajouter foi à la manière dont le Français présentait les choses ; mais elle se montra mécontente de mon désordre et me reprocha à juste titre de m’être mis dans une situation qui, sans son intervention, eût pu devenir des plus désagréables. Soit que sa mère lui en eût parlé ou que Rachel l’eût appris autrement, elle se plaça à son point de vue habituel d’exagération romanesque ; aussi, suivant ses expressions, « j’étais sans cœur, je me déshonorais, je ne respectais rien ; on ne savait ce que je deviendrais capable de faire. » Bref, elle m’accabla d’une foule d’aménités plus aimables les unes que les autres. Nous restâmes en froid pendant deux jours, puis je fis ma paix et je n’y pensai plus. Rachel s’était-elle rappelé ce malencontreux incident à l’heure critique où les circonstances mettaient son estime pour moi à une si rude épreuve ? Lorsque j’eus tout rajouté à M. Bruff, il opta pour l’affirmative en réponse à ma question.

« Elle a dû subir cette influence rétrospective, dit-il gravement ; et je voudrais pour vous que ce fait n’eût pas eu lieu, mais il nous a servi à savoir qu’il existait dans l’esprit de Rachel un précédent défavorable contre vous ; c’est une incertitude de moins, et je ne vois rien de plus à entreprendre pour le moment. Notre premier pas doit être celui qui nous conduira vers Rachel. »

Il se leva et se mit à arpenter la chambre d’un air pensif. Deux fois, je fus sur le point de lui dire que j’étais résolu à voir Rachel en particulier, et deux fois, par égard pour son âge et son caractère, j’attendis.

« La grosse difficulté, reprit-il, est de savoir comment obtenir qu’elle s’ouvre tout entière sur ce sujet, sans aucune réserve ; avez-vous quelque avis à cet égard ?

— Je compte, monsieur Bruff, parler moi-même à Rachel.

— Vous ! »

Il arrêta brusquement sa marche et me regarda comme si j’avais perdu l’esprit :

« Vous ! la dernière personne qu’elle consentira à voir ! »

Puis il se tut soudain, et reprit sa promenade.

« Attendez un peu, dit-il ; dans des cas d’une nature si exceptionnelle, l’action la plus hardie est parfois le moyen le plus sûr. »

Il pesa encore la question pendant quelques instants, puis la trancha en ma faveur.

« Qui ne risque rien, n’a rien, fit notre vieux gentleman, et vous avez pour vous une chance que je ne possède pas ; donc tentez résolument l’expérience.

— J’ai une chance pour moi ? » répétai-je très-surpris.

La physionomie de M. Bruff s’adoucit pour la première fois jusqu’au sourire.

« Il en est ainsi, dit-il ; je ne compte ni sur votre prudence ni sur votre calme, mais je compte sur la faiblesse que Rachel conserve encore pour vous dans un coin dérobé de son cœur. Sachez toucher cette corde-là, et soyez certain qu’il s’ensuivra l’aveu le plus complet de son étrange secret ! La question délicate est de savoir comment vous parviendriez à la voir.

— Elle a passé un certain temps sous votre toit, répondis-je. Ne pourrais-je la voir ici sans qu’elle fût prévenue de rien ?

— C’est de l’aplomb ! »

Après cette laconique appréciation de ce que je venais de dire, M. Bruff refit deux ou trois tours dans la chambre.

« En bon Anglais, dit-il, ma maison servira de piège pour attirer Rachel, et l’amorce prendra la forme d’une invitation venant de ma femme et de mes filles ! Si vous étiez tout autre que Franklin Blake et que je ne jugeasse pas l’affaire d’aussi sérieuse importance, je vous refuserais tout net. Au point où nous en sommes, j’ai la ferme conviction que Rachel en viendra un jour à me remercier de la trahison que je médite contre elle ; ainsi regardez-moi comme votre complice ; Rachel sera invitée à passer une journée ici, et vous serez prévenu à temps.

— Quand cela ? sera-ce demain ?

— Nous n’aurions pas le temps de recevoir sa réponse ; disons après-demain.

— Comment aurai-je de vos nouvelles ?

— Ne sortez pas dans la matinée, et j’irai vous voir. »

Je le remerciai avec effusion du service inestimable qu’il allait me rendre, et, refusant son hospitalière invitation de coucher à Hampstead, je retournai à Londres.

Je puis affirmer que la journée du lendemain me parut la plus longue que j’eusse jamais passée. Bien que je me sentisse parfaitement innocent de l’infâme accusation qui pesait sur moi, et que je fusse assuré d’en être tôt ou tard lavé, j’éprouvais un sentiment d’amoindrissement moral qui me rendait incapable de rechercher mes amis. Nous entendons dire souvent par des observateurs trop superficiels que rien ne ressemble à un innocent comme un coupable ; j’acquis, par ma propre expérience, la preuve qu’on peut retourner la proposition. Je fermai ma porte à tout visiteur et ne sortis qu’à la faveur de la nuit.

Le lendemain matin, M. Bruff me surprit en train de déjeuner ; il me tendit une grosse clé et déclara qu’il était pour la première fois de sa vie honteux de lui-même.

« Viendra-t-elle ?

— Elle vient aujourd’hui goûter et passer l’après-midi avec mes filles.

— Mrs Bruff et vos filles sont-elles dans le secret ?

— Nécessairement ; mais les femmes, vous avez pu le remarquer, n’ont pas de principes, ma famille n’éprouve pas le plus léger remords de conscience ; le but étant de réconcilier Rachel et vous, ma femme et mes filles trouvent tous les moyens bons pour arriver à cette fin et n’ont pas plus de scrupules que des jésuites.

— Combien je les en remercie ! Qu’est-ce donc que cette clé ?

— La clé de la grille de mon jardin ; soyez-y à trois heures, puis entrez par la serre. Traversez le petit salon, ouvrez la porte du milieu qui donne dans le salon de musique ; vous y trouverez Rachel, et elle sera seule.

— Comment ferai-je pour vous témoigner ma reconnaissance ?

— Je vais vous le dire : ne me reprochez jamais les conséquences de ce que vous allez tenter. »

Sur ces mots, il me quitta.

J’avais encore bien des heures à attendre, et pour prendre patience, je me mis à ouvrir ma correspondance ; entre autres lettres j’en trouvai une de Betteredge.

Je la décachetai avec empressement et j’eus un vif désappointement en lisant le début, où il s’excusait de n’avoir rien d’intéressant à me narrer. Pourtant dès la phrase suivante apparaissait l’inévitable Ezra Jennings ! Il avait accosté Betteredge au sortir de la station pour lui demander qui j’étais ; renseigné sur ce point, il avait parlé de sa rencontre à M. Candy, qui s’était empressé aussitôt de venir trouver Betteredge et lui avait exprimé son regret de n’avoir pu me voir.

Il avait une raison particulière pour désirer me parler et tenait infiniment à savoir quand je reviendrais à Frizinghall.

Tel était le fond de la missive de Betteredge, dont je ne supprime que quelques apophthegmes philosophiques dans la manière habituelle de mon correspondant. Du reste, ce bon et dévoué serviteur avouait qu’il m’avait écrit « surtout pour le plaisir de s’entretenir avec moi. »

Je mis sa lettre dans ma poche et l’oubliai une seconde après, absorbé que j’étais par l’idée de ma prochaine entrevue avec Rachel.

À trois heures sonnant, je me trouvais devant la grille du jardin de M. Bruff et j’introduisais la clé dans la serrure. À peine fus-je entré, à peine eus-je refermé la porte, qu’un trouble étrange s’empara de moi ; je regardai hâtivement de tous côtés comme si j’eusse soupçonné dans quelque coin du jardin la présence d’un témoin inconnu. Pourtant rien ne justifiait mes appréhensions ; les allées restaient solitaires, et les oiseaux et les abeilles, voltigeant autour de moi, paraissaient être les seuls témoins de mon agitation.

Je traversai le jardin, j’entrai dans la serre, et de là dans le petit salon. Comme je posais ma main sur la porte du milieu, quelques accords frappèrent mon oreille ; j’avais souvent entendu Rachel, dans la maison de sa mère, promener ses doigts ainsi à l’aventure sur le piano. Je dus attendre un instant afin de reprendre mon sang froid ; le passé et le présent s’offraient à moi avec le contraste saisissant de leurs dissemblances, et l’émotion de ces souvenirs me dominait ; je pus enfin me remettre, je poussai la porte et j’entrai.