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La Pléiade française/03

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La Pléiade française


TROISIÈME PARTIE — JOACHIM DU BELLAY (1525-1560) [1]


Ce n’est pas tout que de donner des conseils ou des leçons, niais il est bon d’y joindre des exemples ; « on connaît l’arbre à ses fruits ; » et, dans l’histoire de la littérature ou de l’art, ce sont les œuvres qui jugent finalement les doctrines. C’est ce qu’avait bien compris le principal auteur de la Défense, Joachim du Bellay ; et c’est pourquoi la publication de son manifeste avait été presque aussitôt suivie, dans la même année 1549, de celle de son Olive, en cinquante sonnets, et de ses premières Odes. Encouragé par le succès, le poète avait redoublé. Un second recueil avait paru, sons le titre de : Recueil de poésie, présenté à très illustre Princesse Madame Marguerite, sœur unique du Roy, suivi lui-même, en 1550, d’une seconde édition de l’Olive, — portée de cinquante sonnets à cent quinze, — et, deux ans plus tard, d’un troisième recueil : Le Quatrième livre de l’Enéide, traduit en vers français… et autres œuvres de l’invention du translateur. Mais, celui-ci se terminait déjà par un Adieu aux Muses :

Adieu, ma Lyre, adieu les sons De tes inutiles chansons,

J’ai trop à ces jeux asservie
La meilleure part de ma vie. Qu’était-ce à dire ? et, quoique cet Adieu fût imité ou paraphrasé du latin de Georges Buchanan, quatre ans avaient-ils donc suffi pour décourager de ses ambitieuses espérances l’auteur encore si jeune de la Défense et Illustration ?


I

Un serait tenté de le croire ; et il est certain que, si Du Bellay n’était l’auteur que de ces trois recueils, son œuvre ne tiendrait assurément pas la place ou le rang qu’elle occupe dans l’histoire de notre poésie. Hâtons-nous seulement d’ajouter que ce ne serait pas une raison de la dédaigner, et la valeur littéraire du Recueil ou de l’Olive fût-elle plus médiocre encore, la signification historique ne laisserait pas d’en avoir son intérêt et son importance.

A la vérité, l’Olive n’est tout entière qu’un recueil de traductions ou d’imitations, et on peut douter aujourd’hui que Du Bellay soit l’ « inventeur » d’un seul de ses sonnets ! L’un des plus beaux, et le plus souvent cité, le 113e :

Si notre vie est moins qu’une journée
En l’éternel…

ne lui appartient même pas [2] ; et des cent quatorze autres, non seulement on connaît aujourd’hui tous ceux qu’il a imités de Pétrarque ou de l’Arioste, mais nous ne craindrions pas d’avancer que, tôt ou tard, on retrouvera, dans quelque recueil italien, ceux dont les originaux nous sont encore inconnus. On aimerait là-dessus que le poète, plus modeste, n’eût pas écrit si fièrement, dans la Préface de cette même Olive : « Si par la lecture des bons livres, je me suis imprimé quelques traits en la fantaisie, qui après, venant à exposer mes petites conceptions, selon les occasions qui m’en sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu’ils ne me reviennent en la mémoire, doit-on pour cette raison les appeler, pièces rapportées ? » L’euphémisme est ingénieux, sans doute, et amusant, de ces traits, « qui lui coulent plus facilement de la plume qu’ils ne lui reviennent eu mémoire. » Mais a-t-on vraiment, sans s’en douter, la mémoire si précise et si littérale, et des sonnets entiers, qui ne sont point de vous, vous « coulent-ils de la plume » avec tant de naïve et d’inconsciente facilité ?

Ajoutez que ce ne sont pas les Italiens seulement dont il s’est inspiré, mais aussi les Français, nos Lyonnais, Pontus de Tyard et Maurice Scéve. La Délie de Scève, nous l’avons dit, est la première de ces maîtresses réelles ou imaginaires qu’un poète ait chantées dans un recueil consacré tout entier à leur gloire ; et puisque, d’autre part, il n’y a pas moins de platonisme que de pétrarquisme proprement dit dans l’Olive de Du Bellay, il n’a fait en ce point que suivre encore Scève et Pontus de Tyard, dont le premier livre d’Erreurs Amoureuses avait paru vers la fin de l’année 1549, — c’est-à-dire entre la première édition de l’Olive, à cinquante sonnets, et la seconde, celle de 1550, à cent quinze. Observons de plus que, si le nom d’Olive fait songer à la Laure de Pétrarque, il passe on même temps pour être l’anagramme du nom d’une demoiselle de Viole, comme Délie, nous l’avons vu, était l’anagramme de l’Idée. Et puisque enfin, dans le Canzoniere de Pétrarque, les sonnets sont entremêlés de Canzoni, de ballades [3] et de madrigaux, c’est encore Scève qui a le premier introduit l’habitude, avec ses 449 dizains, de composer tout le poème d’amour en vers de la même mesure et en pièces de la même facture.

Toutes ces imitations, dont l’art ingénieux nous semble peu compatible avec la spontanéité de sentimens qu’inspire un véritable amour, ont fait douter de la réalité de Mlle de Viole ; et, d’une manière générale, toutes ces Délie, ces Olive, ces Pasithée, ces Cassandre, ces Francine n’ayant peut-être ; pas existé, on en a conclu que tous ces poèmes on leur honneur, à commencer par l’Olive, n’étaient que de la rhétorique. Ce n’est pas s’en faire une juste idée. Mlle de Viole n’a peut-être pas existé, et, à vrai dire, les grâces apprêtées ou convenues dont Du Bellay la pare en ses sonnets nous donnent plutôt l’idée de quelque « amante en l’air. » Mais il ne faut pas oublier que cette idéalisation de la personne était une condition du genre ; qu’elle en était même l’objet ; et surtout, il n’en faut pas conclure que les sonnets de Pontus de Tyard ou de Du Bellay n’aient pas été ce qu’on appelle aujourd’hui « vécus. »

Souvenons-nous ici des doctrines de la Défense. Ni Du Bellay ni Ronsard, en écrivant leurs Odes ou leurs Amours, ne se sont proposé de se prendre eux-mêmes pour sujets de leurs vers, et ce n’est pas du tout dans l’expression de leur personnalité qu’ils ont vu la définition du lyrisme. On les juge donc mal, et, quelque jugement que l’on en fasse, on les juge à contresens quand on les juge sur une intention qui n’a pas été la leur, et notamment quand on apporte à la lecture de leurs poésies amoureuses des préjugés qui ne répondent ni à leur conception de la poésie ni à leur conception de l’amour. Servons-nous à ce propos d’une expression plus moderne qu’eux-mêmes : « classiques, » en ce point, et déjà contemporains de tels poètes qui ne viendront que longtemps après eux, ils n’ont prétendu qu’à revêtir d’une belle forme d’art dés sentimens généraux ; et ce sont bien des lyriques, mais ce sont surtout des humanistes, et des artistes, qu’il nous faut surtout voir en eux.

Seul et pensif par la déserte plaine,
Rêvant au bien qui me fait douloureux,
Les longs baisers des colombs amoureux,
Par leur plaisir firent croître ma peine !
Heureux oiseaux ! que votre vie est pleine,
De grand’douceur ! O baisers savoureux !
O moy, deux fois et trois fois malheureux
Qui n’ai plaisir que d’espérance vaine !
Voyant encor sur les bords de mon fleuve,
Du cep lascif les longs embrassemens,
De mes vieux maux je fis nouvelle épreuve.
Suis-je donc veuf de mes sacrés rameaux ?
O vigne heureuse ! heureux enlacemens !
O bords heureux ! ô trop heureux ormeaux.

L’exemple est sans doute caractéristique. Quand Du Bellay s’attarde amoureusement aux détails de ce joli sonnet, est-ce que vraiment il songe à lui-même, ou à son « Olive ? » ou, peut-être, est-ce qu’il essaye, comme nous dirions, de noter une « impression de nature ? » Ku aucune manière ! Il fait de l’art ; il encadre un bas-relief antique dans l’architecture de ses vers, — « deux colombs amoureux qui se baisent, » les « longs embrassemens d’un cep lascif » autour d’un ormeau ; — et, de même qu’au sculpteur ou au peintre, ses sentimens ou ses idées ne lui servent que d’un prétexte à faire briller toute la virtuosité de son exécution. On aurait d’ailleurs tort de le lui reprocher. Il fallait commencer par le commencement, et se rendre maître de la langue et du vers avant que de vouloir leur faire exprimer des idées.

Notons encore un autre trait, — et disons que si la Délie de Scève ou l’Olive de Du Bellay n’avaient peut-être jamais existé, ce ne serait pas une raison de nier la sincérité des sentimens du poète. La lire de Noves elle-même a-t-elle été l’unique inspiratrice des Sonnets de Pétrarque ? Mais plutôt, je croirais qu’il lui a rapporté, comme à une maîtresse idéale ou fictive, la diversité de ses sensations ou de ses désirs d’amour. En tout cas, c’est ce que nous pouvons dire, et avec bien plus de certitude encore, de nos poètes de la Pléiade. Leurs amours n’ont pas été précisément des amours imaginaires ; ils ont connu, ils ont éprouvé la joie ou le désespoir d’aimer. Les vertus ou les grâces qu’ils ont chantées dans leurs Cassandres ou dans leurs Pasithées, ils en ont vraiment subi l’influence, le charme insinuant ou vainqueur, et, pour n’avoir pas toujours été très aristocratiques, peut-être, ou pour s’être même adressées quelquefois à des « objets » un peu vulgaires, leurs expériences passionnelles n’en ont pas été moins réelles. Ils les ont alors épurées, spiritualisées, idéalisées, chacun d’eux à sa manière, mais tous en se composant, ou en choisissant autour d’eux une idole qui ne fût pas indigne de l’ardeur de leurs soupirs ou de l’excès de leurs lamentations. Leur amour a créé son objet, la fonction a créé son organe ; et n’est-ce pas nous qui sommes un peu grossiers de ne voir qu’artifice, rhétorique, ou convention, dans ce procédé d’art ? Pour ma part, j’estime qu’au contraire il n’y en a pas de plus légitime, s’il n’y en a guère dont la souplesse et la largeur puissent mieux concilier les exigences de l’ « imitation, » et les droits de l’idéal. Chez nous, — comme en Italie d’ailleurs et comme en Grèce, — l’art classique a toujours maintenu son droit de « perfectionner la nature, » et d’apprendre d’elle à la dépasser. Enfin un autre souci d’art apparaît dans les sonnets de l’Olive, et c’est celui de la composition. On ne peut pas dire que l’Olive soit un « poème, » et elle est cependant quelque chose de plus qu’un « recueil de sonnets. ». Du Bellay n’a pas emprunté au hasard, mais une idée l’a guidé dans son choix. L’Olive est toute une histoire d’amour qui va, par tous les chemins d’une passion tour à tour heureuse ou contrariée, de la naissance de sa dame à la conversion de l’amant :

O Seigneur Dieu, qui pour l’humaine race
As été seul de ton père envoyé,
Guide les pas de ce cœur dévoyé,
L’acheminant au sentier de ta grâce !
Tu as premier du ciel ouvert la trace,
Par toi la mort a son dard estuyé,
Console donc cet esprit ennuyé,
Que la douleur de mes péchés embrasse.
Viens, et le bras de ton secours apporte
A ma raison, qui n’est pas assez forte ;
Viens éveiller ce mien esprit dormant ;
D’un nouveau feu brûle-moi jusqu’à l’âme,
Tant que l’ardeur de ta céleste flamme,
Fasse oublier de l’autre le tourment.

Ce n’est pas sans une évidente intention que le poète a placé ce sonnet tout à la fin de son recueil ; qu’il l’a fait suivre de trois ou quatre autres que l’on pourrait appeler également « <(chrétiens ; » et qu’il s’est servi de son « christianisme, » en vrai néo-platonicien, comme d’un passage à son « idéalisme. »

Dedans le clos des occultes idées,
Au grand troupeau des âmes immortelles
Le prévoyant a choisi les plus belles,
Pour être à lui par lui-même guidées…

Ce sonnet, moins connu, qui précède immédiatement le sonnet de l’Iidée, l’explique ou plutôt lui donne une valeur nouvelle. Et on ne le comprend pas mieux, ni autrement qu’on ne faisait, mais on s’avise alors du caractère « original » des emprunts de Du Bellay. Si l’originalité n’est pas dans le détail, elle est dans cet ordre ou dans cet arrangement dont il semble qu’en notre langue l’auteur de l’Olive ait l’un des premiers soupçonné le pouvoir. C’est bien un « monument » qu’il a voulu élever, mais il n’en revendique pour lui que l’ordonnance, que l’architecture, et, soucieux de n’y employer que des matériaux de choix, il s’étonnerait volontiers qu’on lui fasse un reproche de les avoir empruntés à Pétrarque. Rien encore n’était plus conforme aux doctrines de la Défense et Illustration, ni déjà ne ressemblait davantage à la théorie classique de l’invention et ne la préparait de plus loin.

Les Vers Lyriques de Du Bellay sont en général très inférieurs aux sonnets de son Olive. Nous avons déjà cité l’Ode à Mme Marguerite, sœur d’Henri II : D’escrire en sa langue ; et l’Ode à son ami Bouju : De l’immortalité des poètes. Il y met sa Défense en vers, à moins que, comme nous l’avons dit, ce ne soient ses vers qu’il eût mis en prose dans sa Défense. La plupart de ses autres Odes, quand elles ne sont pas l’emphatique éloge de quelque grand personnage, roulent sur des lieux communs de morale, — tels que l’Inconstance des choses ou les Misères humaines, — dont la banalité ne se relève ou ne se particularise ni de l’éclat de l’expression ni de l’ampleur du souffle. La langue de la poésie, dans les Vers Lyriques de Du Bellay, s’exerce à l’expression des idées générales, et en ce sens on peut dire que ses Odes achèvent d’éclaircir ou de préciser les intentions de son manifeste. Mais il leur manque d’être lyriques. On dirait des essais d’écolier. Serpit humi tutus ! Il a l’haleine courte et le vol incertain. « L’engin de ses ailes, — pour parler son langage, — ne le guindé » qu’à peine de quelques pieds au-dessus du sol ; il hésite ; et de peur de s’exposer sans doute à quelque chute retentissante, il se résigne finalement à ramper. On est surpris à ce propos, qu’au lieu de s’acharner contre la prose de la Défense et Illustration, qui est parfois fort belle, ses adversaires, plus habiles ou plus malicieux, ne se soient pas contentés d’opposer ses Vers Lyriques à ses conseils, et la faiblesse de ses inspirations à la grandeur de ses ambitions.

Il sentit le contraste ; et c’est alors qu’il se rejeta sur cet exercice de la traduction, dont il avait lui-même tant médit dans sa Défense.

Ne sentant plus la première ardeur de cet enthousiasme qui me faisait librement courir par la carrière de mes inventions, — écrivait-il, en 1552, à son ami Jean de Morel, — je me suis converti à retracer les pas des anciens, exercice de plus ennuyeux labeur que d’allégresse d’esprit, comme celui qui pour me donner du tout en proie au soin de mes affaires, tâche peu à peu à me retirer du doux étude poétique. » (Traductions et Inventions, Dédicace à Jean de Morel, Ambrunois.)

il disait vrai, d’ailleurs, en parlant de l’obligation où les événemens l’avaient réduit « de se donner en proie au soin de ses affaires. » La protection ou la faveur même dont l’honorait Mme Marguerite ne l’avait pas tiré de la condition très modeste où il végétait. On ne l’avait couché sur l’état d’aucune maison royale ou princière. Son frère, — le même frère qui jadis l’avait si négligemment élevé, — venait de mourir en lui laissant la charge et la tutelle d’un tout jeune orphelin. La succession était embrouillée. Il s’en suivait des ennuis, des tracas, des procès. La maladie le minait. Son plaisir même diminuait à « retracer les pas des anciens ; » il injuriait jusqu’aux Muses :

Vous trompez, ô mignardes sœurs,
La jeunesse par vos douceurs,
Qui fuit le Palais pour élire,
Les vaines chansons de la lyre.
Vous corrompez les ans de ceux
Qui sous l’ombrage paresseux
Laissent languir efféminée,
La force aux armes destinée.

La plainte prenait un accent plus personnel encore, plus poignant, dans la Complainte du Désespéré ; il y enviait :

…….. La créature
Qui a fait sa sépulture,
Dans le ventre maternel ;

il s’y lamentait de ses infirmités, de ses déceptions, de ses souffrances ; il y songeait même au suicide :

Sus, mon âme, tourne arrière,
Et borne ici la carrière
De tes ingrates douleurs,
Il est temps de faire épreuve,
Si après la mort on trouve
La fin de tant de malheurs.

Mais deux sentimens le soutenaient dans sa détresse : une foi très sincère, — dont on retrouve l’expression dans son Hymne chrétien, dans sa Lyre chrétienne, dans son poème de la Monomachie de Goliath et de David ; — et, ce qui est moins chrétien, je ne sais quel besoin de ne pas mourir « sans vengeance. »

Soit donc ma Lyre un arc turquois, disait-il dans les derniers vers de son Adieu aux Muses :
Mon archet devienne un carquois
Et les vers que plus je n’adore
Puissent traits devenir encore !

C’est sur ces entrefaites que son unissant parent, le cardinal Du Bellay, rentré en grâce auprès d’Henri II, et chargé d’une mission en cour de Rome, lui proposait de l’emmener avec lui. Joachim s’empressait d’accepter ; rien ne le retenait en France, pas même une Olive à célébrer encore ; et, comme il suffit de peu de chose pour retourner une âme de poète, jamais la vie ne lui avait paru plus riante qu’en ce jour du mois de mai 1553 où il partit pour la « Ville Eternelle. »


II

Son séjour y dura quatre ans, ou un peu davantage, 1553-1558, qu’il y passa plutôt, semble-t-il, en domestique ou en intendant du cardinal, qu’en « neveu de son oncle. » Il n’y a rien, hélas ! dont nous soyons moins fiers, ordinairement, que de nos parens pauvres, et notre poète eut d’abord moins à se louer du cardinal Du Bellay qu’autrefois Rabelais. Mais il faut convenir aussi que la faute en fut à son caractère. Il était né mélancolique, et la vie ne lui avait guère souri jusqu’alors. Très fier, nous l’avons dit, de sa naissance et de l’illustration de son nom, il ressentait profondément l’humiliation de n’avoir pas de quoi les soutenir. Il se consolait mal d’avoir vu son rêve de gloire s’évanouir si vite en fumée. Mais surtout, il était changeant de sa nature, versatile, capricieux, fantasque, prompt à se dégoûter des hommes ou des choses ; et la mobilité de ses sentimens n’était peut-être égalée que par la sincérité avec laquelle il s’y abandonnait tour à tour. Avec la même franchise qu’il avait, dans sa Défense, attaqué les « poètes courtisans, » il s’était lui-même fait l’un d’eux, dans un recueil qui n’est que Prosphoneumatiques, Odes à la Reyne, au cardinal Du Bellay, à la comtesse de Tonnerre, à M. de Boisdauphin, maître d’hôtel du roy ; et, d’avoir composé presque religieusement son Olive, sous l’inspiration de Pétrarque, cela ne l’avait pas empêché d’écrire toute une pièce, et l’une de ses meilleures : Contre les Pétrarquistes. Pareillement encore, dans sa Lyre chrétienne, dieux et déesses de l’antique Olympe, après les avoir tant célébrés, peu s’en fallait, qu’obéissant à un accès de rigorisme étrange, il ne fît au poète un crime d’oser désormais les chanter. Et tout à l’heure, ou à l’instant même, ne venons-nous pas de le voir passer du désespoir le plus profond à la plus entière allégresse ? Il est vrai que, s’il n’y a pas de disposition d’esprit qui soit plus propre à faire le malheur d’un homme, en le donnant comme en proie à ses impressions les plus fugitives, il n’y en a pas non plus qui soit plus favorable au développement de la sensibilité poétique. Et c’est ainsi que, de l’auteur de l’Olive et des Vers Lyriques, le séjour de Rome, les ennuis mêmes de sa situation, et les tracas de sa vie domestique allaient, dégager un nouveau Du Bellay.

Aucun de nos Français, en son temps, n’a mieux senti la grandeur de Rome, non seulement en poète, mais vraiment en artiste, ne l’a plus admirée dans la splendeur de ses ruines, n’en a rendu plus éloquemment l’incomparable majesté.

Telle que dans son char la Bérécynthienne,
Couronnée de tours, et joyeuse d’avoir
Enfanté tant de Dieux, telle se faisait voir.
En ses jours plus heureux, cette ville ancienne :
Cette ville, qui fut plus que la Phrygienne.
Foisonnante en enfans, et de qui le pouvoir
Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir
Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.
Rome seule pouvait à Rome ressembler,
Rome seule pouvait Rome faire trembler :
Aussi n’avait permis l’ordonnance fatale
Qu’autre pouvoir humain, tant fût audacieux,
Se vantât d’égaler celle qui fit égale
Sa puissance à la terre et son courage aux cieux.

Il exprime encore la même idée d’une autre manière :

Qui voudrait figurer la Romaine grandeur
En ses dimensions, il ne lui faudrait querre,
A la ligne et au plomb, au compas, à l’équerre,
Sa longueur et largeur, hautesse et profondeur.
Il lui faudrait cerner d’une égale rondeur,
Tout ce que l’Océan de ses longs bras enserre,
Soit où l’astre annuel échauffe plus la terre,
Soit où souffle Aquilon sa plus grande froideur.
Rome fut tout le monde et tout le monde est Rome,
Et si par mêmes noms mêmes choses on nomme,
Comme du nom de Rome on se pourrait passer,
La nommant par le nom de la terre et de l’onde,
Ainsi le monde on peut sur Rome compasser
Puisque le plan de Rome est la carte du monde.

Cela tient-il peut-être à la naturelle gravité de « l’alexandrin ? » Mais jamais encore la langue de Du Bellay n’avait été si pleine, si sonore et si dense. On le sent tout à fait maître ici de sa matière et de sa forme. Un pas de plus, et en devenant le poète des Regrets, il allait devenir tout à fait original, et déjà presque « moderne. »

Car les « beautés » de la Ville Eternelle ne l’avaient pas longtemps détourné de lui-même ; et, surtout, la Rome des Papes ne l’avait point ému du même respect que la Rome des Césars. A vivre au milieu des intrigues de toute sorte qui remplissaient la Cour pontificale, et à voir de près, en spectateur désintéressé, la nature des ressorts qui faisaient mouvoir le monde, il avait senti renaître son humeur satirique. La comparaison des mœurs romaines avec les mœurs de France avait éveillé son attention sur beaucoup de choses qui ne s’apprenaient point à l’école du savant Dorai. Obligé de contenir et de cacher ses vrais sentimens, il s’en était fait comme un monde intérieur, où il se retirait avec délices, quand le service du cardinal, quand les importuns dont il était assiégé tout le jour, quand ses propres ennuis lui en laissaient le loisir. S’il y retrouvait d’autres ennuis, ils étaient d’une autre sorte, plus désintéressés, plus nobles ; et surtout ils lui étaient chers. N’est-ce pas une sorte de joie que de s’isoler au milieu d’un monde indifférent ou hostile, dont on est, où l’on vit, mais qu’on juge ? et les tristesses mêmes de l’exil ne sont-elles pas mêlées de quelque douceur quand on sait bien ou quand on espère que l’exil ne sera pas éternel ? Du Bellay l’éprouva. Voluptés du secret et de l’isolement, souvenirs de la terre natale, incidens de la vie commune, — « la mort du petit chat Belaud » et les saillies du secrétaire Le Breton, — mœurs de cour, spectacles de la rue, bruits de la ville, prélats et courtisanes, découragemens, retours d’espérance et d’orgueil, c’est tout cela qu’au jour le jour, il nota dans ses vers.

Se plaignant à ses vers, s’il a quelque regret
Se riant avec eux, leur disant son secret
Comme étant de son cœur les plus sûrs secrétaires ;

et c’est de tout cela que sont faits les sonnets des Regrets. On a des raisons de croire que Du Bellay les composa dans le cours de la troisième année de son séjour à Rome (1557) ; et l’un de ses premiers soins, quand il revint à Paris, fut de les faire imprimer.


III

Les Regrets, qui sont le chef-d’œuvre de Du Bellay, sont un des plus jolis recueils de vers qu’il y ait en notre langue. On y retrouve d’abord ce goût et cet instinct de la composition qui sont décidément, dans l’effort commun de la Pléiade, caractéristiques ou distinctifs du talent de Du Bellay ; et, de même que l’Olive était toute une histoire d’amour, ainsi les Regrets sont le journal, « le papier journal, » d’un voyage entrepris avec allégresse, dont la réalité n’a pas tenu tout ce que s’en était promis le voyageur, et dont les impressions dernières, atténuées ou apaisées par l’habitude, s’illumineraient de la joie du retour prochain. Peut-être un recueil de sonnets ne comporte-t-il pas une composition plus sévère, — non plus qu’un recueil d’Odes ou d’Elégies, — et cette liberté même lui donne-t-elle précisément quelque chose de lyrique. Un peu moins d’ordre ne serait plus de l’ordre ; mais, de lyriques, un peu plus d’ordre ou de régularité les rendrait didactiques. Il y avait trop d’ordre dans la Délie de Maurice Scève, trop de « correspondances » et trop d’intentions. Nous n’en retrouverons plus du tout dans les Amours de Ronsard. Il y a, dans les Regrets de Joachim du Bellay, un ordre facile et léger qui en fait d’abord le charme. Deux ou trois thèmes principaux y alternent, s’y répondent, s’y font valoir musicalement l’un l’autre, je veux dire par leur discordance même ; et ce sont, — à une grande profondeur, presque ignorée du poète lui-même, — la tristesse d’une vie manquée ; et plus apparemment, le regret de la terre natale, avec l’ennui de vivre dans ce milieu romain dont l’aria diffère tant de la « douceur angevine, » et les mœurs ou les coutumes, encore davantage des coutumes ou des mœurs de France.

A ce dernier thème se rapportent les sonnets satiriques sur « les passe-temps de Rome », sur ces « vieux noms, »

… ces beaux noms connus de l’Inde jusqu’au More,

ces noms fameux de Fabius, de Titus ou de Cornélius prostitués aux boutiquiers du Transtévère ou de Ripetta ; les sonnets sur les courtisanes, sur la comédie de la rue, sur l’éternelle humanité dont la pourpre cardinalice ou la majesté pontificale ne réussissent pas à déguiser la misère :

Quand je vois ces messieurs, desquels l’autorité
Se voit ores ici commander en son rang
D’un front audacieux cheminer franc à franc,
Il me semble de voir quelque divinité.
Mais les voyant pâlir lorsque Sa Sainteté
Crache dans un bassin, et d’un visage blanc
Cautement épier s’il n’y a point de sang,
Puis d’un petit souris feindre une sûreté :
O combien, dis-je alors, la grandeur que je voy
Est misérable au prix de la grandeur d’un Roy !
Malheureux qui si cher achète un tel honneur.
Vraiment le fer meurtrier et le rocher aussi
Pendent bien sur le chef de ces seigneurs ici,
Puisque d’un vieil filet dépend tout leur bonheur.

Il y a dans ces vers une vérité de représentation, une netteté de contours, une sûreté de main qu’on n’attendait pas de l’auteur de l’Olive, et, généralement, dans toute cette partie des Regrets, une force de satire voisine de celle de Rabelais. On la retrouve ; encore dans les sonnets du retour, sur Venise, par exemple, sur les Grisons, ou sur Genève.

Je les ai vus, Bizet, et si bien m’en souvient
J’ai vu dessus leur front la repentante peinte…
Comme on voit ces esprits qui là-bas font leur plainte,
Ayant passé le lac d’où plus on ne revient.

Il n’est pas moins heureux dans l’expression du regret de la patrie absente. Faut-il rappeler le sonnet célèbre ?

Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage…

Mais celui-ci, que l’on connaît moins, ne mériterait-il pas de faire figure dans toutes nos Anthologies ?

France, mère des arts, des armes et des lois
Tu m’as longtemps nourri du lait de ta mamelle,

! ! Ores, comme un agneau que sa nourrice appelle, ! ! Je remplis de ton nom les antres et les bois.

! ! Si tu m’as pour enfant avoué quelquefois ! ! Que ne me réponds-tu, maintenant, ô cruelle !

France, France réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Écho, ne répond à ma voix.
Entre les loups cruels j’erre parmi la plaine,
Je sens venir l’hiver, de qui la froide haleine
D’une tremblante horreur fait hérisser ma peau.
Las ! tes antres agneaux n’ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure,
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

Tous les poêles de la Pléiade, nous en verrons d’autres exemples, ont aimé passionnément la France, ou plutôt, nous l’avons déjà, vu, dans la Défense et Illustration de la Langue française, nous le savons déjà ; et, si quelquefois, comme ici notre poète, ils ne laissent pas de mêler à la louange du pays natal quelque considération ou « ressentiment » d’eux-mêmes, je ne voudrais pas plus le leur reprocher qu’à un enfant de ne pas distinguer, dans l’amour qu’il a pour sa mère, ce qu’il lui doit de ce qu’il en attend.

Mais ce qui achève de faire le prix des Regrets, c’est ce qu’ils contiennent de personnel, et pour mieux dire encore d’intérieur au poète :

Ceux qui sont amoureux leurs amours chanteront,
Ceux qui aiment l’honneur chanteront de la gloire,
Ceux qui sont près du roi publieront sa victoire,
Ceux qui sont courtisans leurs faveurs vanteront.
Moi qui suis malheureux, je plaindrai mon malheur.

Et il la fait comme il le disait. Mais, ne pouvant « plaindre son malheur, » ni surtout le décrire, sans un peu descendre en soi-même, il a vécu ses sonnets d’une vie intérieure, pour les écrire, avant de les écrire ; et ils vivent à leur tour de sa vie. Là est l’originalité de ses Regrets et de son talent. Tandis qu’en France ses amis, — et au premier rang d’entre eux ce triomphant Ronsard, — continuaient de vivre d’une vie en quelque sorte tout extérieure, qui se dépensait dans la joie de ses manifestations, et qui ne se ramassait en soi, de loin en loin, que pour y puiser la force de se répandre plus abondamment au dehors, dans les agitations de la cour et de l’amour, Du Bellay, lui, dans son exil de Rome, s’est replié sur lui-même, il s’est observé, il s’est connu, il s’est décrit ; il a fait son occupation, son tourment et sa consolation à la fois, de se peindre.

Vois mon âme en ces vers sans artifice peinte,

disait-il à l’un de ses amis. C’est pourquoi, si jadis dans son Olive, et surtout dans ses Vers Lyriques, il n’avait saisi du lyrisme que l’apparence ou la figure d’art, il en a saisi dans ses Regrets le principe, qui est la sincérité de l’émotion personnelle. Les sonnets de l’Olive étaient des « élévations : » ceux des Regrets sont ses « méditations » ou plutôt sa « confession. » Et fallait-il donc tant d’efforts, se demandera-t-on peut-être, et tant de bruit, et tant d’éclat, pour n’aboutir qu’à se confesser ? On n’aura, pour se répondre, qu’à faire une brève comparaison des Regrets avec les Epitres de Marot les plus personnelles, — et par exemple, avec son Eglogue au Roi sous les noms de Pan et de Robin. On y joindra, si l’on veut remonter plus haut, le Testament de Villon. On se convaincra, sans doute alors que, pour écrire les sonnets des Regrets, dont nous n’avons pas cité les plus beaux ou les plus achevés, mais les plus significatifs, il n’était pas inutile d’avoir « pâli » sur les sonnets de l’Olive ou sous la discipline érudite du collège de Coqueret. Les Grecs et les Latins, les Italiens, Pétrarque, l’Arioste avaient servi à Du Bellay comme d’un passage pour en revenir à lui-même, et puisqu’il n’avait pas prétendu autre chose dans sa Défense et Illustration, ses ambitions et celles de l’école, en ce point, n’avaient donc pas tout à fait échoué.

En même temps que les Regrets, — auxquels il allait ajouter une cinquantaine de sonnets qu’on aimerait autant qui n’en lissent point partie, — il rapportait d’Italie ses Antiquités de Rome, dont nous avons cité quelques vers ; un recueil de poèmes latins, Poemata, en l’honneur de « Faustine » pour la plupart. — Faustine était une Italienne, plus réelle que Mlle de Viole, et qu’aussi le poète a aimée d’une autre manière ; — et enfin le recueil intitulé : Divers Jeux Rustiques et autres œuvres poétiques. Ils parurent tous les quatre dans la même année 1557.

Les Jeux Rustiques ne valent pas les Regrets. Les meilleures pièces qu’ils contiennent, ainsi la chanson d’un Vanneur de blé aux vents :

O vents, troupe légère
Qui d’aile passagère
Par le monde volez…

ne sont que des traductions. La satire Contre les Pétrarquistes :

J’ai oublié l’art de pétrarquiser
Je veux d’amour franchement deviser
Sans vous flatter et sans me déguiser…

avait déjà paru depuis cinq ans alors, et elle est un peu longue. On en peut dire autant de l’Epitaphe du petit chat Belaud. Et généralement, si nous n’avions appris à connaître le caractère changeant et mobile de Du Bellay, le ton d’enjouement et de liberté qui règne dans ce recueil serait pour nous faire douter de la sincérité de ses Regrets. Puisqu’il avait le loisir de rimer en plus de deux cents vers les qualités

Du plus bel œuvre que Nature
Fit onc en matière de chats ;

et d’aimer si passionnément sa Faustine… en latin, ni ses ennuis n’étaient donc si cruels, ni ses regrets si poignans, ni le désespoir sur lequel nous nous sommes apitoyés si profond ! Mais ce serait le juger trop pédantesquement ; et il suffit que les Jeux Rustiques n’ajoutent rien à sa gloire pour que nous puissions dire qu’ils ne feraient pas sensiblement défaut à la connaissance de son personnage, si nous avions omis de les signaler.

Il nous intéresserait davantage de savoir comment les Regrets furent accueillis. Mais nous l’ignorons, et puisque nous l’ignorons, c’est sans doute que l’originalité n’en fut pas appréciée des contemporains. En revanche, nous savons qu’ils valurent un malheureux Du Bellay sa dernière disgrâce. Un lit parvenir au cardinal, à Borne, où il était alors le doyen du Sacré-Collège, un exemplaire des Regrets, et naturellement, si libre d’esprit qu’il pût être, le cardinal en fut scandalisé. Que l’un de ses parens et de ses domestiques ne le récompensât de sa sollicitude que par des plaintes, et des plaintes presque satiriques, il eût eu déjà quelque droit d’en être offensé. Mais qu’un homme qui portait son nom, le nom connu des Du Bellay, se, fût permis, lui vivant à Borne, d’écrire et de publier des vers comme ceux-ci :

… celui qui de plein jour,
Aux cardinaux en cappe a vu faire l’amour,
C’est celui seul, Morel, qui peut juger de Rome ;

il estima que c’était passer la mesure ; et, dans ses lettres à ses amis de France, il s’en expliqua sévèrement. Joachim essaya de se disculper, dans une longue lettre que nous avons, et dont les faux fuyans lui font moins d’honneur que l’on ne voudrait. Il prétendit qu’un secrétaire lui ayant dérobé la copie de ses sonnets, et les ayant même fait imprimer, il avait dû se résoudre à en donner une édition authentique. Combien d’auteurs n’entendrons-nous pas donner cette étrange excuse ! Le cardinal s’en contenta pourtant ; ou peut-être, et quand il eut vu que la publication des Regrets n’avait pas les conséquences qu’il en avait un moment pu craindre, il n’y pensa plus. C’est alors que survint une nouvelle affaire. Une querelle s’éleva entre le poète, fondé de pouvoirs ou chargé d’affaires du cardinal en France, et l’évêque de Paris, un autre Du Bellay. Elle n’intéresse pas l’histoire de la littérature, et nous aurions pu nous dispenser d’en parler, s’il ne résultait de la « correspondance » à laquelle elle donna lieu que le poète jouissait, en 1559, de « trois mille livres » de rentes, en bénéfices. Il était titulaire du « prieuré de Bardenay près Bourdeaulx, » et d’une prébende « en l’église Saint-Julien du Mans, » que sa mort fit passer à Ronsard. Le cardinal avait fini par faire convenablement les choses.

Usé qu’il était par la maladie, ces contrariétés hâtèrent-elles la fin de Du Bellay ? On peut le croire. Une attaque d’apoplexie l’enleva dans la nuit du 1er au 2 janvier 1560. S’il était jeune encore, il semble bien qu’à vivre quelques années de plus, il n’eût rien fait qui dut ajouter beaucoup à sa réputation. Incapable d’un long effort et d’une inspiration suivie, l’occasion qui lui avait dicté ses Regrets ne se fût pas sans doute retrouvée. Poète courtisan, il s’en écartait tous les jours davantage et on se demande si ses vers n’eussent pas fini par ressembler à ceux de Marot ou de Mellin de Saint-Gelais. Mais, de toute manière, ce qui paraît certain, c’est que, dans quelque direction qu’il eût essayé de se renouveler, il eût trouvé, sinon la route barrée, du moins l’avance déjà prise par Ronsard. C’est en effet en cette même année 1560 que Ronsard allait donner la première édition collective de ses Poésies ; et, d’un seul bond pour ainsi dire, cette publication allait l’élever si haut au-dessus de ses amis ou de ses rivaux de gloire et de popularité, que dans le rayonnement de son nom celui de Du Bellay se fût perdu comme les autres. Il nous faut étudier maintenant, dans cette œuvre « monumentale, » avec les raisons particulières ou occasionnelles de son succès, les caractères du génie de Pierre de Ronsard.


FERDINAND BRUNETIÈRE.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1900 et du 1er janvier.
  2. C’est ce qu’a montré tout récemment M. Vianey, professeur à l’Université de Montpellier, dans une très intéressante communication qu’il a faite au Congrès d’histoire littéraire comparée au mois de juillet 1900, et qu’on pourra prochainement lire dans le recueil des actes de a congrès.
  3. II ne faut pas d’ailleurs confondre la Ballata de Pétrarque et de Dante avec celle de nos Villon ou de nos Eustache Deschamps. On en trouvera la définition dans le De Vulgari Eloquio, et le modèle dans la Vita Nuova :
    Ballata, io vo’ che tu ritruovi Amore
    La Ballade écossaise, anglaise ou allemande, — la Ballade légendaire, celle de Bürger ou de Schiller, — est encore une troisième espèce, qui n’a rien de commun avec les deux autres.