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La Plus Belle Histoire du monde

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LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE



Il s’appelait Charlie Mears ; fils unique de sa mère, laquelle était veuve, il habitait le nord de Londres, d’où il venait chaque jour à la Cité travailler dans une banque. Il avait vingt ans et débordait d’aspirations. Je le rencontrai dans un « billiard saloon »[1] où le marqueur l’appelait par son petit nom, tandis qu’il appelait le marqueur « Bull’s eye ». Charlie m’expliqua, un peu nerveusement, qu’il n’était venu là que pour regarder ; et, comme ce n’est point un amusement bon marché pour les jeunes gens que de regarder les jeux d’adresse, je suggérai que Charlie ferait mieux de retourner chez sa mère.

Ce fut notre premier pas vers plus ample connaissance. Il venait me voir quelquefois, les soirs, au lieu de courir Londres avec les autres commis, ses camarades ; et il ne tarda pas, à la manière des jeunes hommes, à me parler de lui-même et à me raconter ses aspirations qui étaient toutes littéraires. Il désirait se faire un nom impérissable, principalement en poésie, bien qu’il ne dédaignât pas d’envoyer des histoires d’amour et de mort à des journaux de distributeurs automatiques. Mon destin voulut que j’écoutasse, immobile, tandis que Charlie me lisait des poèmes de plusieurs centaines de vers et de volumineux fragments de pièces appelées sûrement un jour à remuer le monde. En retour j’avais sa confiance sans réserves, et les aveux comme les inquiétudes d’un jeune homme sont presque aussi sacrés que ceux d’une vierge. Charlie n’était jamais tombé amoureux, mais attendait avec anxiété la première occasion de le faire ; il croyait en tout ce qui est bon, tout ce qui est honorable, mais, en même temps, tenait singulièrement à me laisser voir qu’il savait se tirer d’affaire dans la vie en bon commis de banque à vingt-cinq shillings par semaine. Il faisait rimer « amours », « toujours » ; « lune », « brune », pieusement convaincu qu’on ne les avait jamais fait rimer auparavant. Les grands vides où boitait l’action de ses pièces, il les remplissait à la hâte d’excuses et de descriptions, et passait outre, si clairement persuadé de ce qu’il voulait faire qu’il le tenait pour déjà fait, et se tournait vers moi en quête d’applaudissements.

J’imagine que sa mère ne l’encourageait pas dans ses aspirations : et je sais que son bureau, à la maison, c’était le coin de son lavabo. Ce détail, il me l’apprit dès le début de notre connaissance, à l’époque où il mettait à sac les rayons de ma bibliothèque, et peu avant le jour où il me supplia de lui dire la vérité quant aux chances qu’il pouvait avoir, « d’écrire quelque chose de vraiment bien, vous savez ». Peut-être l’avais-je trop encouragé, car, une nuit, il arriva, les yeux flambants d’exaltation et tout hors d’haleine :

— Est-ce que cela vous gêne… est-ce qu’il vous est possible de me laisser ici écrire toute la soirée ? Je ne vous dérangerai pas, non, vrai. Je n’ai pas de place pour écrire chez ma mère.

— Qu’y a-t-il ? dis-je, sachant bien de quoi il retournait.

— J’ai en tête une idée qui ferait l’histoire la plus admirable qu’on ait jamais écrite. Je vous en prie, laissez-moi la mettre sur le papier ici. C’est une idée… On ne peut pas se douter.

Il n’y avait pas à résister. Je lui installai une table ; il me remercia à peine et se rua de suite au travail. Pendant une demi-heure, la plume gratta sans arrêt. Puis Charlie soupira et se tira les cheveux. Le grattement se ralentit, les ratures se multiplièrent et, à la fin, il cessa. La plus belle histoire du monde ne voulait pas sortir.

— Ça paraît tellement idiot maintenant ! dit-il lugubrement. Et pourtant cela semblait si bien avant, pendant que j’y pensais. Qu’est-ce qui cloche ?

Je ne pouvais le décourager en lui disant la vérité. Aussi je répondis :

— Quelquefois on ne se sent pas en train d’écrire.

— Oui, je me sens en train… sauf quand je regarde ce fatras. Pouah !

— Lisez-moi ce que vous avez fait, dis-je.

Il lut. C’était prodigieusement mauvais. Il s’attardait à toutes les phrases les plus boursouflées, quêtant une approbation ; car il était fier de ces phrases-là, comme il fallait s’y attendre.

— Il faudrait serrer, suggérai-je avec précaution.

— J’ai horreur de tailler dans ce que je fais. Je ne crois pas possible de changer un mot là-dedans sans altérer le sens. Cela sonne mieux lu tout haut que lorsque j’écrivais.

— Charlie, vous souffrez d’un mal alarmant. Il y en a beaucoup comme vous. Laissez la chose de côté et attelez-vous-y de nouveau dans huit jours.

— Je veux l’écrire tout de suite. Qu’en pensez-vous ?

— Comment puis-je juger un conte qui n’est écrit qu’à moitié ? Racontez-moi l’histoire telle quelle, comme vous l’avez en tête.

Charlie parla, et je retrouvai dans sa narration tout ce à quoi son ignorance avait soigneusement interdit l’issue de la parole écrite. Je le contemplais, me demandant s’il était possible qu’il ne connût pas l’originalité, la puissance de l’idée qui avait traversé son chemin. C’était évidemment une Idée entre toutes. Des hommes s’étaient sentis gonflés d’orgueil à cause d’idées dix fois inférieures en excellence et facilité d’exécution. Mais Charlie continuait à babiller avec sérénité, rompant le cours de l’imagination pure par des échantillons d’horribles phrases qu’il se proposait d’employer. Je l’écoutai d’un bout à l’autre. C’eût été folie de laisser sa pensée rester en ses mains incapables, alors que je pouvais en tirer un tel parti. Pas tout ce qu’on en eût pu tirer, certes ; mais tout de même, tant !

— Qu’en dites-vous ? demanda-t-il enfin. Je pense intituler cela : l'Histoire d’un navire.

— Je crois l’idée assez bonne ; mais vous ne seriez pas en mesure de la traiter d’ici bien longtemps. Maintenant, je…

— Pourrait-elle vous servir ? En avez-vous envie ? Je serais si fier, dit Charlie vivement.

Il y a en ce monde peu de choses plus douées que l’admiration naïve, ardente, excessive et franche d’un homme plus jeune. Une femme même, au plus aveugle de la passion, n’emboîte pas l’allure de l’homme qu’elle adore, ne porte pas son chapeau à l’angle du sien et n’entrelarde pas son langage de ses jurons favoris. Et Charlie faisait tout cela. Il n’en fallait pas moins sauvegarder ma conscience avant de faire main basse sur les idées de Charlie.

— Faisons un marché. Je vous donne un « fiver »[2] de l’idée, lui dis-je.

Charlie redevint commis de banque instantanément :

— Oh ! c’est impossible. Entre camarades, vous savez, si j’ose ainsi vous appeler, et à mon point de vue d’homme du monde, je ne pourrais pas. Prenez l’idée si elle peut vous servir. J’en ai des tas d’autres.

Il en avait, — personne ne le savait mieux que moi, — mais c’étaient des idées de tout le monde.

— Prenez la chose comme affaire, conclue entre hommes du monde, répliquai-je. Cinq livres vous paieront je ne sais combien de bouquins de vers. Les affaires sont les affaires, et vous pouvez être sûr que je ne vous donnerais pas ce prix si…

— Oh ! si vous l’entendez de cette façon-là, dit Charlie visiblement ébranlé par la pensée des livres.

Le marché fut corsé d’une clause d’après laquelle, à intervalles irréguliers, Charlie m’apporterait toutes les idées qu’il possédait, aurait une table à lui pour écrire, et le droit incontesté de m’infliger tous ses poèmes et fragments de poèmes. Puis je dis :

— Maintenant, racontez-moi comment cette idée vous est venue.

— Elle m’est venue toute seule.

Et il écarquilla un peu les yeux.

— Oui, mais vous m’avez raconté sur le héros un tas de choses que vous avez dû lire déjà quelque part.

— Je n’ai pas le temps de lire, sauf quand vous me laissez rester ici ; le dimanche je suis à bicyclette ou sur la rivière toute la journée. Il n’y a rien qui cloche dans le héros, n’est-ce pas ?

— Redites-moi tout et je comprendrai clairement. Vous dites que votre héros s’en alla faire le pirate. Comment vivait-il ?

— Il était dans le premier pont de cette manière de navire dont je vous ai parlé.

— Quelle sorte de navire ?

— L’espèce qui marche au moyen de rames, et la mer jaillit par les trous des rames, et les hommes souquent assis dans l’eau jusqu’aux genoux. Et puis il y a un banc qui court entre les deux rangées de rames, et un surveillant un fouet à la main se promène d’un bout à l’autre du banc pour faire travailler les hommes.

— Comment savez-vous cela ?

— C’est dans le conte. Il y a une corde tendue à hauteur d’homme, amarrée au second pont, que le surveillant puisse saisir lorsque le bateau roule. Une fois, quand le surveillant manque la corde et tombe parmi les rameurs, rappelez-vous que le héros se met à rire et qu’il écope en conséquence. Il est enchaîné à son aviron comme de juste… le héros.

— Comment est-il enchaîné ?

— Au moyen d’une bande de fer autour de la taille, fixée au banc sur lequel il est assis, et d’une sorte de menotte au poignet gauche qui l’attache à l’aviron. Il est dans le premier pont, là où l’on envoie les plus mauvais sujets, et il ne vient de lumière que par les écoutilles et par les trous des avirons. Ne voyez-vous pas la lumière du soleil qui filtre entre le manche et le trou, et papillonne au gré des mouvements du navire ?

— Je vois, mais je ne puis imaginer comment vous l’imaginez vous-même.

— Comment se pourrait-il autrement ? Maintenant, écoutez-moi. Les longues rames, sur le pont supérieur, sont manœuvrées par quatre hommes à chaque banc, au deuxième pont par trois, et tout à fait au fond par deux. Rappelez-vous qu’il fait nuit noire dans le faux pont et que tous les hommes y deviennent fous. Lorsqu’un homme meurt à son banc dans ce pont-là, on ne le jette pas par-dessus bord, mais on le dépèce dans ses chaînes et on le fait passer de force par le trou de la rame, en petits morceaux.

— Pourquoi ? demandai-je, abasourdi moins du renseignement que du ton d’autorité sur lequel il était lancé.

— Pour épargner la peine et faire peur aux autres. Il faut deux surveillants pour traîner un cadavre jusqu’au troisième pont, et si on laissait seuls les hommes qui sont aux rames dans les entreponts, ils s’arrêteraient naturellement de ramer et essaieraient d’arracher les bancs en se levant tous ensemble dans leurs chaînes.

— Vous avez l’imagination la plus prévoyante. Où avez-vous lu des récits de galères et de galériens ?

— Nulle part, que je me souvienne. Je canote un peu quand j’en trouve l’occasion. Mais peut-être, puisque vous le dites, j’ai bien pu lire quelque chose.

Il s’en alla peu après trouver des libraires, et je restai à me demander comment un commis de banque âgé de vingt ans se trouvait à même de m’offrir, avec un tel luxe de détails, tous donnés en parfaite assurance, une pareille histoire d’extravagante et sanguinaire aventure, d’orgie, de piraterie et de mort, sur les flots de mers inconnues. Il avait mené son héros en une danse furieuse et désespérée, des péripéties d’une révolte contre la chiourme au commandement d’un navire à lui et enfin à l’établissement d’un royaume dans une île « quelque part sur la mer, vous savez », et, ravi de mes cinq misérables livres sterling, il était allé acheter des idées d’autres hommes, afin que ceux-ci lui apprissent à écrire. Il me restait la consolation de savoir que cette donnée était mienne par droit d’achat, et je pensais pouvoir en faire quelque chose.

Quand il revint me voir il était ivre — royalement ivre de maints poètes qui se révélaient à lui pour la première fois. Il avait les pupilles dilatées, il bousculait ses mots, et il se drapait dans les citations comme un mendiant — s’envelopperait dans la pourpre des empereurs. Par-dessus tous les autres, il était ivre de Longfellow.

— N’est-ce pas splendide ? N’est-ce pas superbe ? s’écriait-il, après un rapide bonjour. Écoutez ceci :

« Wouldst thou » — so the helmsman answered,
Know the secret of the sea ?
Only those who brave its dangers
Comprehend its mystery[3]. »

Crédié !

« Only those who brave its dangers
Comprehend its mystery. »

répétait-il vingt fois, en marchant de long en large dans la chambre. Il m’avait oublié.

— Mais moi aussi je peux le comprendre, disait-il se parlant à lui-même. Je ne sais comment vous remercier de ce « fiver ». Et ceci, écoutez :

I remember the black wharves and the slips
And the sea-tides tossing free ;
And the Spanish sailors with bearded lips,
And the beauty and mystery of the ships,
And the magic of the sea.[4]


Je n’ai jamais bravé de dangers, mais il me semble que je sais tout ça.

— Vous paraissez certainement posséder la mer. L’avez-vous jamais vue ?

— Quand j’étais petit, je suis allé une fois à Brighton. N’empêche que nous habitions Coventry avant de venir à Londres. Je ne l’ai jamais vue…

When descends on the Atlantic
The gigantic

Storm-wind of the Equinox.[5]

Il me secoua par l’épaule pour me faire comprendre quelle passion le secouait lui-même.

— Quand cette tempête arrive, continua-t-il, je crois que toutes les rames du navire dont je vous parlais se rompent, et les rameurs ont la poitrine défoncée par les poignées des rames qui ruent. À propos, avez-vous tiré déjà quelque chose de mon idée ?

— Non, j’attendais que vous m’en reparliez. Dites-moi comment, diable ! vous êtes si sûr de l’aménagement de ce navire. Vous n’y connaissez rien en bateaux.

— Je ne sais pas. Cela me semble aussi réel que n’importe quoi jusqu’au moment où j’essaie d’écrire. J’y pensais justement dans mon lit la nuit dernière, vous m’aviez prêté Treasure Island[6] ; et j’ai arrangé une masse de nouvelles choses à mettre dans l’histoire.

— Quelle sorte de choses ?

— À propos de la nourriture que les hommes mangeaient : des figues pourries, des haricots noirs, et du vin dans une outre en peau, qu’on passait d’un banc à l’autre.

— Le navire existait donc il y a si longtemps que cela ?

— Que quoi ? je ne sais pas s’il y a longtemps ou non : ce n’est qu’une idée, mais cela me semble parfois tout aussi exact que si c’était arrivé. Est-ce que cela vous ennuie que j’en parle ?

— Pas le moins du monde. Avez-vous trouvé autre chose encore ?

— Oui, mais c’est absurde.

Charlie rougit un peu.

— Cela ne fait rien ; racontez.

— Eh bien, je pensais à l’histoire, et, au bout d’un moment, je me suis levé pour écrire sur un morceau de papier les machines que les hommes auraient pu graver — une supposition — sur leurs rames avec l’angle de leurs menottes. Cela semblait donner à la chose plus apparence de vie. Tout cela me paraît tellement arrivé, vous savez.

— Avez-vous le papier sur vous ?

— Oui, mais à quoi bon le montrer ? Ce n’est qu’un tas de ratures. Tout de même on pourrait le faire reproduire à la première page du livre.

— Ces détails me regardent. Montrez-moi ce que vos hommes écrivaient.

Il sortit de sa poche une feuille de papier à lettres qui portait une seule ligne de ratures. Je la serrai soigneusement.

— Qu’est-ce que cela est supposé signifier en anglais ? demandai-je.

—Oh ! je ne sais pas. Je voulais que cela signifie : « Je suis salement fatigué », reprit-il. C’est absurde, mais tous ces hommes sur le bateau me semblent aussi vivants que des gens en chair et en os. Je vous en prie, faites-en vite quelque chose, de cette idée ; j’aimerais la voir écrite et imprimée.

— Mais tout ce que vous m’avez dit ferait un gros livre.

— Faites-le alors. Vous n’avez qu’à vous asseoir et à transcrire.

— Donnez-moi un peu de temps. N’avez-vous plus d’idées ?

— Pas pour le moment. Je suis en train de lire tous les livres que j’ai achetés. C’est magnifique.

Lorsqu’il fut parti, je regardai la feuille de papier à lettres et l’inscription. Puis je me pris délicatement la tête à deux mains, pour m’assurer qu’elle n’allait pas tomber ou se mettre à tourner. Puis… mais je ne me souviens pas d’un intervalle écoulé entre mon départ de chez moi et le moment où je me trouvai discutant avec un policeman devant une porte marquée des mots Entrée interdite, dans un corridor du British Museum. Tout ce que je demandais, aussi poliment que possible, c’était : « l’homme des antiquités grecques ». Le policeman ne connaissait rien que les règlements du musée, et il me fallut fourrager dans tous les pavillons et tous les bureaux à l’intérieur de l’enceinte. Un Monsieur âgé, dérangé au milieu de son déjeuner, mit fin à mes recherches en prenant la feuille de papier entre son pouce et son index et en la reniflant avec mépris.

— Ce que cela signifie ? Hum ! dit-il, autant que je peux l’affirmer, c’est un essai d’écriture en grec extrêmement corrompu de la part — ici il me fixa avec intention — d’une personne extrêmement — oui ! — illettrée.

Il lut lentement sur le papier : Pollock, Erkmann, Tauchnitz, Hennicker, quatre noms qui m’étaient familiers.

— Pouvez-vous me dire ce que cette corruption est censée signifier, — le fin mot de la chose ? demandai-je.

— J’ai été… bien des fois… vaincu par la fatigue dans ce métier-là. Voilà ce que cela signifie.

Il me rendit le papier, et je m’enfuis sans un mot de remerciement, d’explication ou d’excuse.

On m’eût excusé d’oublier davantage. Voici que m’était donnée|c|à moi entre tous les hommes, la chance d’écrire le plus merveilleux récit du monde, tout simplement l’histoire d’un galérien grec racontée par lui-même. Rien d’étonnant, en effet, à ce que son rêve eût semblé réel à Charlie. Les Parques, si soigneuses, en général, de clore derrière nous les portes de nos vies successives, avaient été, cette fois-ci, négligentes, et le regard de Charlie plongeait, bien qu’il ne s’en rendît pas compte, là où nul homme n’avait eu la fortune de voir en pleine connaissance de cause depuis le commencement des temps. Chose merveilleuse, il ignorait absolument quelle somme de savoir il m’avait vendue pour cinq livres sterling ; et il conserverait cette ignorance, car les commis de banque n’entendent rien à la métempsycose, et une saine éducation commerciale ne comprend pas le grec. Il me pourvoirait là-dessus je me mis à danser parmi les dieux muets d’Egypte, et je riais à leurs faces meurtries — de matériaux qui feraient de mon histoire une certitude — à tel point éclatante que le monde l’accueillerait comme le plus impudent des arlequins. Et moi — moi seul en connaîtrais la littérale et scrupuleuse vérité. Moi — moi seul je tenais ce joyau. Nulle autre main ne le tiendrait à la taille ou au polissoir ! Aussi je me remis à danser parmi les dieux de la cour égyptienne, tant qu’un policeman m’aperçut et se dirigea vers moi.

Il ne restait qu’à encourager Charlie à causer|c|et cela ne souffrait aucune difficulté. Mais j’avais oublié ces maudits livres de poésie. Il me revint à plusieurs reprises, chaque fois plus inutile qu’un phonographe surchargé, ivre de Byron, de Shelley ou de Keats. Instruit désormais de ce que ce garçon avait été au cours de ses vies passées, et tenant avec l’anxiété du désespoir à ne point perdre un mot de son babil, je ne pus lui cacher mon respect et mon intérêt. Il les interpréta tous deux en respect pour l’âme actuelle de Charlie Mears, à qui la vie apparaissait aussi neuve qu’aux yeux d’Adam lui-même, et en intérêt pour ses lectures. Alors il mit ma patience à bout en me récitant des vers, non plus maintenant les siens, mais ceux des autres. Je souhaitai voir tous les poètes d’Angleterre effacés dans la mémoire des hommes. Je blasphémai les plus grands noms de la lyre parce qu’ils avaient entraîné Charlie hors du chemin de la narration directe et qu’ils l’exciteraient, plus tard, à les imiter ; mais j’étouffai mon impatience jusqu’à ce que le premier flot d’enthousiasme se fût dépensé et que le jeune homme revînt à ses rêves.

— À quoi bon vous dire ce que, moi, je pense, alors que ces gaillards-là ont écrit pour les anges ? grommela-t-il un soir. Pourquoi n’écrivez-vous pas quelque chose comme eux ?

— Je ne crois pas que vous me traitiez très équitablement, dis-je, en m’efforçant de me contenir.

— Je vous ai donné l’histoire, répondit-il sèchement, en se replongeant dans Lara.

— Mais je veux les détails.

— Les choses que j’imagine à propos de ce sacré bateau que vous appelez une galère ? Rien de plus facile. Vous pouvez aussi bien les inventer vous-même. Levez un peu le gaz, je veux continuer à lire.

Je lui aurais cassé le globe du bec de gaz sur la tête pour son étonnante stupidité. Certes|c|j’aurais pu inventer les choses moi-même, si j’avais seulement su ce que Charlie ne savait pas qu’il savait. Mais puisque les portes étaient fermées derrière moi, je ne pouvais qu’attendre son juvénile plaisir et m’efforcer de le tenir en égale humeur. Hors de mes gardes pour une minute, je m’exposais à gâter une révélation inappréciable. De temps en temps il jetait ses livres de côté, il les gardait dans mon appartement, car sa mère se fût offusquée de tant de bon argent gâché si elle les avait aperçus, et il se lançait dans ses rêves de la mer. Je maudissais de nouveau tous les poètes de l’Angleterre. L’intelligence trop plastique du commis de banque avait été surchargée, barbouillée, déformée par ses lectures, et il en résultait dans l’expression une confusion inextricable de voix différentes assez pareilles aux murmures et aux bourdonnements d’un téléphone de la Cité aux heures les plus affairées du jour.

Il parlait de la galère — sa propre galère et il n’en savait rien ! — avec des images empruntées à la Fiancée d’Abydos. Il soulignait les aventures de son héros de citations du Corsaire, et panachait le tout des réflexions morales, profondes et désespérées, tirées de Caïn et de Manfred, assuré que je les emploierais toutes. C’est seulement quand la conversation tombait sur Longfellow que les contre-courants taisaient leur cacophonie, et je savais que Charlie disait la vérité telle qu’il s’en souvenait.

— Que pensez-vous de ceci ? — dis-je un soir, aussitôt que je compris le médium où sa mémoire fonctionnait le mieux.

Et, avant qu’il pût s’y opposer, je lui lus presque tout entière la Saga du roi Olaf.

Il écouta bouche bée, du sang au visage, tandis que ses mains battaient du tambour sur le dos du sofa où il était assis, jusqu’à ce que j’arrivasse à la chanson de Einar Tamberskelver et aux vers :

« Einar, then the arrow taking
From the loosened string,

Answered : That was Norway breaking

’Neath thy hand, O King[7]. »

Il haletait de pur ravissement dans la caresse du rythme.

— C’est mieux que du Byron, un peu ? risquai-je.

— Mieux ! Mais c’est vrai ! Comment pouvait-il savoir ?

Je repris un passage antérieur :

« What was that ? said Olaf, standing
On the quarter-deck,
Something heard I like the stranding
Of a shattered wreck[8]. »
Sur le château d’arrière,
J’ai cru entendre s’échouer
}Une coque fracassée.</ref>. »

— Comment pouvait-il savoir la manière dont un bateau touche, les rames qui ripent et font z-z-z-p tout le long de la ligne ? Mais rien que la nuit dernière… Non, continuez, je vous prie, et relisez « The Skerry of Shrieks ».

— Non, je suis fatigué. Causons. Qu’est-il arrivé la nuit dernière ?

—J’ai fait un rêve affreux au sujet de notre galère. J’ai rêvé que je me noyais pendant un combat. Vous comprenez, nous avions abordé un autre bateau dans le port. Il faisait calme plat, sauf où nos rames fouettaient l’eau. Vous savez où je suis toujours assis dans la galère ?

Il parlait avec hésitation d’abord, en proie à cette crainte naturelle à tout bon Anglais : faire rire de lui.

— Non. C’est tout nouveau pour moi, répondis-je humblement, tandis que mon cœur se mettait à battre.

— À la quatrième rame à partir de l’avant, à droite, sur le troisième pont. Nous étions quatre à cette rame, tous enchaînés. Je me rappelle comme je guettais l’eau en essayant d’enlever mes menottes avant que ça se mît à chauffer. Puis, nous nous collons à l’autre navire, et tous leurs combattants sautent par-dessus nos bordages, mon banc se casse, et je me trouve cloué par terre, mes trois compagnons sur moi, et la grosse rame prise et coincée sur nos quatre dos, en travers.

— Eh bien ?

Les yeux de Charlie étincelaient. Il regardait le mur derrière ma chaise.

— Je ne sais pas comment on se battit. Les hommes me piétinaient partout le dos et je me faisais petit. Puis, nos rameurs, sur le côté gauche, — attachés aux rames, vous savez, — commencèrent à hurler et à scier pour faire tourner le bateau. Je pouvais entendre l’eau grésiller, nous virions comme un hanneton, et je compris, couché où j’étais, qu’il venait une galère droit sur nous pour nous couler à l’éperon par le flanc gauche. Je pouvais juste assez soulever la tête pour voir sa voile au-dessus du bordage. Nous voulions la recevoir proue à proue, mais il était trop tard. Nous ne pouvions que tourner un peu parce que la galère à notre droite s’était collée à nous et nous empêchait de bouger. Et alors, crédié ! quel choc ! Nos rames de gauche commencèrent à se casser au fur et à mesure que l’autre galère, celle qui arrivait, vous savez, enfonçait son nez dedans. Alors les rames de l’entrepont jaillirent à travers les planches du pont, le manche en avant, et l’une d’elles sauta en l’air et vint retomber tout près de ma tête.

— Comment cela était-il arrivé ?

— L’avant de la galère en marche les refoulait à travers leurs propres trous, et j’entendais un potin du diable dans les entreponts au-dessous. Alors, son nez nous prit presque par le milieu, et nous penchâmes de côté, et les hommes de la galère de droite détachèrent leurs grappins et leurs cordes, et lancèrent des choses sur notre pont, — des flèches, de la poix chaude ou quelque chose qui brûlait, et nous montions, nous montions, plus haut, toujours plus haut, sur la gauche, et le côté droit plongeait, et je tordis le cou pour regarder, et je vis l’eau rester immobile comme elle surplombait le bordage de droite, puis elle se recourba et s’écroula avec fracas sur nous tous à droite, et je sentis le choc sur mon dos, et je m’éveillai.

— Une minute, Charlie. Lorsque la mer surplomba le bordage, à quoi ressemblait-elle ?

J’avais mes raisons pour faire cette question. Un homme de ma connaissance avait sombré une fois avec son navire, à la suite d’une voie d’eau, dans un calme, et avait vu le niveau de l’eau hésiter un instant avant qu’elle tombât sur le pont.

— Cela avait l’air d’une corde de banjo tendue à rompre, et cela semblait demeurer là des siècles, dit Charlie.

Exactement ! L’autre avait dit : « C’était comme un fil d’argent posé le long du bordage, et je croyais qu’il ne casserait jamais. » Il avait payé de tout ce qu’il possédait, à la vie près, ce petit renseignement sans valeur, et j’avais franchi dix mille longues lieues afin d’acquérir de sa bouche cette information de seconde main. Mais Charlie, le commis de banque à vingt-cinq shillings par semaine, qui n’avait jamais perdu de vue une route départementale, savait tout cela. La pensée qu’une fois, au cours de ses existences, il eût été forcé de mourir pour ses acquisitions ne suffit pas à me consoler. Moi aussi je devais être mort des douzaines de fois, mais les portes, derrière moi qui aurais pu faire usage de ma science, les portes étaient closes.

— Et alors ? dis-je en essayant de chasser le démon de l’envie.

— Le plus drôle, pourtant, c’est que, au milieu de tout ce vacarme, je ne ressentais ni étonnement ni peur. Il me semblait que j’avais assisté déjà à pas mal de combats parce que je l’avais dit à mon voisin lorsque le branle-bas commença. Mais ce voyou de surveillant, à mon entrepont, ne voulait pas défaire nos chaînes et nous laisser une chance de nous en tirer. Il disait toujours qu’on nous mettrait tous en liberté après une bataille, mais cela n’arrivait jamais, cela n’arrivait jamais !

Charlie secoua la tête d’un air triste.

— Quelle canaille !

— Je vous crois. Il ne nous donnait jamais assez à manger, et quelquefois nous avions si soif que nous buvions de l’eau salée. J’ai encore le goût de cette eau salée dans la bouche.

— Dites-moi maintenant quelque chose du port où le combat fut livré.

— Je n’ai rien rêvé là-dessus. Je sais, cependant, que c’était un port ; car nous étions attachés à un anneau contre un mur blanc, et toute la surface de la pierre, sous l’eau, était couverte de bois pour empêcher notre éperon de s’érafler quand la marée nous faisait rouler.

— Ça, c’est curieux. Notre héros commandait la galère, n’est-ce pas ?

— Un peu ! Il se tenait à l’avant et criait comme un drille. C’est lui qui tua le surveillant.

— Mais vous vous êtes noyés tous ensemble, Charlie, n’est-ce pas ?

—Je ne peux pas bien ajuster ça, dit-il avec un regard perplexe. La galère dut couler corps et biens, et cependant j’ai idée que le héros continua à vivre par la suite. Peut-être il grimpa dans le navire abordeur. Je ne pouvais pas voir cela naturellement, j’étais mort, vous savez.

Il eut un petit frisson et protesta qu’il ne se rappelait plus rien.

Je ne le pressai pas davantage, mais, pour m’assurer qu’il demeurait ignorant du fonctionnement de son propre cerveau je lui mis tout à trac entre les mains la Transmigration de Mortimer Collins, lui donnant un aperçu du plan avant qu’il ouvrît le livre.

— Quel fatras ! dit-il avec franchise, au bout d’une heure. Je ne comprends rien à toutes ces niaiseries au sujet de Mars la planète rouge, et du Roi, et de tout le reste. Repassez-moi le Longfellow.

Je lui tendis le livre, et me mis en devoir d’écrire tout ce que je pouvais me rappeler de sa description de combat naval, faisant appel à lui de temps en temps pour obtenir confirmation d’un fait ou d’un détail. Il répondait sans lever les yeux du livre, avec autant d’assurance que si tous ses souvenirs étaient couchés là, sous ses yeux, sur la page imprimée. Je parlais au-dessous du diapason normal de ma voix, afin de ne pas rompre le fil, et je savais qu’il n’avait pas conscience de ce qu’il disait, car ses pensées étaient ailleurs, sur la mer, avec Longfellow.

— Charlie, demandai-je, quand les rameurs se mutinèrent sur les galères, comment tuèrent-ils leurs surveillants ?

— En arrachant les bancs et en leur cassant la tête. Cela arriva par une grosse mer. Un surveillant du dernier pont glissa de la planche centrale et tomba parmi les rameurs. Ils l’étranglèrent contre la paroi du navire avec leurs mains enchaînées, tout doucement, et il faisait trop noir pour que l’autre surveillant s’aperçût de ce qui était arrivé. Lorsqu’il demanda, il fut tiré en bas aussi et étranglé ; et le dernier pont se tailla la route jusqu’en haut, pont par pont, avec les morceaux des bancs brisés qui trimbalaient derrière eux. Comme ils hurlaient !

— Et qu’arriva-t-il après ?

—Je ne sais pas. Le héros s’en alla — cheveux roux, barbe rousse et le reste. Mais c’est après qu’il eut capturé notre galère, je crois.

Le son de ma voix l’irritait, et il fit un léger signe de la main gauche comme un homme qu’une interruption agace.

— Vous ne m’aviez jamais dit auparavant qu’il avait les cheveux roux, ou qu’il eût capturé votre galère ? demandai-je après un silence discret.

Charlie ne leva pas les yeux.

— Il était aussi roux qu’un ours rouge, dit-il, d’un air absorbé. Il venait du Nord ; c’est ce qu’on disait dans la galère lorsqu’il demandait des rameurs — pas des esclaves, des hommes libres. Plus tard — des années plus tard —, on eut de ses nouvelles par un autre navire, ou bien il revint…

Ses lèvres remuèrent en silence. Il resavourait avec transport quelque poème ouvert à cet instant sous ses yeux.

— Où était-il allé pendant ce temps-là ?

Je murmurais à peine, de façon à faire parvenir doucement ma phrase jusqu’au lobe quelconque du cerveau de Charlie qui fonctionnait à mon intention.

— Aux Grèves — aux Longues Grèves Merveilleuses ! répondit-il, après une minute de silence.

— À Furdurstrandi ? demandai-je, en frissonnant de la tête aux pieds.

— Oui, à Furdurstrandi, — il prononça le mot d’une façon nouvelle. — Et moi aussi, je vis…

Sa voix s’éteignit.

— Savez-vous ce que vous venez de dire ? criai-je imprudemment.

Il leva les yeux, tout réveillé maintenant.

— Non, dit-il d’un ton sec. Je voudrais bien que vous laissiez lire un pauvre diable. Écoutez ceci :

« But Othere, the old sea-captain,
He neither paused nor stirred
Till the king listened, and then
Once more took up his pen
And wrote down every word.

And to the king of Saxons
In witness of the truth,
Raising his noble head,
He stretched his brown hand and said,
Behold this walrus tooth[9]. »

Par Jupiter ! quels gaillards ce devaient être pour s’en aller comme cela naviguer d’un bout du monde à l’autre sans jamais savoir où ils prendraient terre ! Ah !

— Charlie, plaidai-je, si vous voulez être raisonnable une minute ou deux, je ferai du héros de notre conte un gaillard qui vaudra Othere, à un pouce près.

— Peuh ! C’est Longfellow qui a écrit ce poème-là. Je veux lire.

L’instrument désaccordé maintenant ne voulait plus répondre ; enragé de ma malchance, je partis.

Qu’on se représente soi-même à la porte du Trésor du Monde|c|une porte que garderait un enfant, un enfant sans besogne ni souci, en train de jouer aux osselets, alors que de sa bonne grâce dépend le don de la clé, et l’on s’imaginera à demi mon supplice. Jusqu’à ce soir-là, Charlie n’avait rien dit qui dépassât l’ordre d’expériences d’un galérien grec. Mais maintenant, ou bien tous les livres mentaient, il avait rappelé quelque folle et sauvage aventure des Vikings, que dis-je l’expédition de Thorfin-Karlsefne au Wineland, qui est l’Amérique, vers le neuvième ou le dixième siècle. La bataille dans le port, il l’avait vue ; sa propre mort, il l’avait décrite. Mais ceci était un plongeon dans le passé bien autrement surprenant. Se pouvait-il que, sautant par-dessus une douzaine d’existences, il se rappelât obscurément à cette heure quelque épisode de mille ans plus tard ? Confusion affolante, et que Charlie Mears, dans son état normal, était la dernière personne du monde capable d’éclaircir. Il ne me restait qu’à veiller et attendre, mais je me couchai cette nuit-là, la tête pleine des plus effrénées imaginations. Rien qui ne fût possible si la détestable mémoire de Charlie pouvait seulement tenir bon.

Je pouvais récrire la Saga de Thorfin Karlsefne, telle qu’on ne l’avait jamais écrite auparavant ; je pouvais raconter la première découverte de l’Amérique, et l’auteur, c’eût été moi-même. Mais je demeurais entièrement à la merci de Charlie et aussi longtemps qu’il aurait à portée de la main un volume de Bohn à trois shillings six, Charlie ne parlerait pas. Je n’osais pas le maudire ouvertement ; j’osais à peine brusquer sa mémoire, car j’avais affaire à des aventures d’il y a mille ans, racontées par la bouche d’un adolescent de nos jours ; et un adolescent de nos jours vibre au moindre changement de ton, au moindre souffle d’opinion, si bien qu’il ment au moment même où il a le plus envie de dire la vérité.

Je ne vis plus Charlie pendant près d’une semaine. La première fois que je le rencontrai de nouveau|c|ce fut dans Gracechurch Street, un livre de comptes attaché par une chaîne à la ceinture. Il avait affaire de l’autre côté du Pont de Londres, et je l’accompagnai. Il était tout plein d’importance à propos de ce livre de comptes et en faisait grand état. En traversant la Tamise, nous nous arrêtâmes pour regarder un steamer d’où on déchargeait de grandes dalles de marbre blanc et fauve. Un chaland dérivait sous l’arrière du steamer, et sur ce chaland une vache solitaire se mit à mugir. La physionomie de Charlie s’altéra ; ce n’était plus celle d’un employé de banque, mais un visage inconnu, et ce dont il n’aurait pas voulu convenir d’expression infiniment plus subtile. Il jeta le bras le long du parapet du pont, et, riant très haut, dit :

— Lorsqu’ils entendirent beugler nos taureaux, à nous, les Skrœlings se sauvèrent.

Je n’attendis qu’un instant, mais le chaland et la vache avaient disparu à l’avant du steamer sans que j’eusse répliqué :

— Charlie, qu’est-ce, selon vous, que les Skrœlings ?

— Jamais entendu parler. Ça sonne comme le nom d’une nouvelle espèce de goéland. Quel type vous faites pour poser des questions ! répondit-il. Il faut que j’aille à la caisse de la Compagnie d’omnibus, là-bas. Voulez-vous m’attendre, nous pourrions déjeuner quelque part ensemble ? J’ai une idée de poème.

— Non, merci. Je m’en vais. Vous êtes sûr de ne rien savoir des Skrœlings ou autres ?

— Non, à moins qu’on l’ait inscrit pour le Liverpool Handicap.

Il fit un signe de tête et disparut dans la foule.

Or il est écrit|c|dans la Saga d’Eric le Rouge et celle de Thorfin Karlsefne, qu’il y a neuf cents ans, lorsque les galères de Karlsefne vinrent aux échoppes de Leif, que Leif avait bâties sur la terre inconnue appelée Markland, c’est Rhode-Island ou une autre selon les avis, les Skrœlings et Dieu sait ce que ceux-là aussi pouvaient être ou non — vinrent pour trafiquer avec les Vikings, et s’enfuirent effrayés par les mugissements du bétail que Thorfin avait amené avec lui dans les navires. Mais que diable un esclave grec pouvait-il savoir de cette affaire ? Je flânai par les rues, tâchant de démêler ce mystère, mais plus j’y réfléchissais, plus il devenait irritant. Une seule chose me semblait sûre et cette certitude un instant me coupa la respiration. Le moins que je pusse connaître si j’en venais à approfondir quoi que ce fût, ce n’est pas une seule des vies de l’âme qui habitait le corps de Charles Mears, mais une demi-douzaine — une demi-douzaine d’existences, distinctes et séparées, vécues sur l’eau bleue dans le matin du monde.

Puis je repassai la situation.

Évidemment si je faisais usage de ma science, je restais seul et inégalable jusqu’à ce que tous les hommes fussent aussi instruits que moi-même. Ce serait quelque chose, mais, homme, j’étais ingrat. Il semblait d’une injustice amère que la mémoire de Charlie me fît défaut au moment où j’en avais le plus besoin. Puissances du ciel ! je levais les yeux vers sa voûte, à travers brume et fumée —, les Maîtres de la Vie et de la Mort savaient-ils ce que cela signifiait pour moi ? Rien moins qu’une gloire éternelle et du meilleur acabit, la gloire qu’un seul crée et qu’un seul partage. Je me serais contenté — je me rappelai Clive et restai confondu de ma propre modération —, je me serais contenté du droit d’écrire une seule nouvelle, de parfaire une petite contribution à la littérature légère de l’époque. Que Charlie, pendant une heure — pendant soixante pauvres minutes — pût se remémorer sans contrainte des existences qui embrassaient une période de mille années — j’abandonnerais tout profit et gloire sur ce que je pourrais tirer de sa parole. Je ne prendrais aucune part à l’agitation générale qui s’ensuivrait en ce coin particulier de la terre qui s’appelle « le monde ». La chose serait publiée sous le voile de l’anonyme. Bien plus, je ferais croire à d’autres que c’étaient eux qui l’avaient écrite. Ils loueraient des agents, des Anglais coriaces, sans pudeur de réclame personnelle, pour la mugir à l’univers. Des prêcheurs fonderaient sur cette base une nouvelle règle de vie, avec force serments que c’était du neuf et qu’ils avaient soustrait enfin l’espèce humaine à l’épouvante de la mort. Tous les orientalistes d’Europe la patronneraient avec abondance au moyen de textes en langue sanscrite ou pali. Des femmes terribles inventeraient des variantes malpropres au dogme tel que professé par les hommes, pour la plus grande élévation de leurs sœurs. Églises et religions en feraient un champ de guerre. J’entrevis, de l’instant où je hélai un omnibus à celui où il s’ébranla pour repartir, les querelles qui s’élèveraient d’entre une demi-douzaine de sectes étiquetées, professant toutes « la doctrine de la Vraie Métempsycose dans ses applications au monde et à l’Ère nouvelle » ; — et je vis, en outre, les respectables gazettes anglaises s’effarouchant, comme des génisses émues, devant la belle simplicité du récit. L’esprit humain, d’un bond, franchissait cent — deux cents — mille années. Je pressentis avec douleur les hommes qui éplucheraient et mutileraient l’histoire ; les croyances rivales qui la bouleverseraient à l’envers, jusqu’à ce que, en dernier ressort, le monde occidental, qui se cramponne plus étroitement à la crainte de la mort qu’à l’espoir de la vie, la reléguât au rang de superstition intéressante et s’emballât sur la piste de quelque foi depuis si longtemps oubliée qu’elle en paraîtrait nouvelle. Là-dessus, je changeai les termes du marché à conclure avec les Maîtres de la Vie et de la Mort. Le loisir seulement de connaître, d’écrire cette histoire en parfaite assurance que je transcris la vérité, et je brûlerais le manuscrit en holocauste solennel. Cinq minutes après la dernière ligne écrite, je détruirais le tout. Mais on me devrait de me laisser l’écrire en confiance absolue.

Il n’y eut pas de réponse. Les couleurs flamboyantes d’une affiche de l’Aquarium attirèrent mes yeux, et je me demandai s’il serait sage ou prudent de livrer Charlie par surprise aux mains du magnétiseur en vogue, et si sous son influence il parlerait de ses existences passées. S’il le faisait, et qu’on y ajoutât foi… Mais Charlie s’intimiderait ou s’effarerait, à moins que la vanité des interviews le rendît insupportable. Dans l’un ou l’autre cas, il commencerait à mentir par crainte ou par vanité. C’est en mes mains qu’il était le plus sûr.

— Ce sont de bien drôles de toqués, vos Anglais ! dit une voix à mon oreille.

Me retournant, je me trouvai en face d’une connaissance de hasard, un jeune Bengali, étudiant en droit, appelé Grish Chunder, que son père avait envoyé en Angleterre pour y devenir civilisé. Le vieux était un fonctionnaire indigène en retraite qui, sur un revenu de cinq livres par mois, s’arrangeait pour donner à son fils deux cents livres par an, et toute liberté de mordre à même au gâteau en une ville où il pouvait se dire cadet de maison royale et raconter des histoires sur la brutalité des bureaucrates de l’Inde, dont la coutume est de moudre le visage des pauvres.

Grish Chunder était un jeune Bengali, gras, replet, vêtu avec une recherche scrupuleuse, en redingote, chapeau haut de forme, pantalon clair et gants fauves. Mais je l’avais connu au temps où le brutal gouvernement indien lui payait son éducation universitaire, où il frondait dans les prix doux le long des colonnes du Sachi Durpan[10], tout en nouant des intrigues avec les femmes de ses camarades, maris de quatorze ans.

— Cela est très drôle et très absurde, dit-il, en désignant l’affiche d’un mouvement de tête. Je descends au Northbrook Club. Venez-vous aussi ?

Je l’accompagnai quelques instants.

— Vous ne paraissez pas bien, dit-il. Qu’est-ce que vous avez ? Vous ne parlez pas.

— Grish Chunder, vous avez reçu une trop bonne éducation pour croire en Dieu, n’est-ce pas ?

— Ah ! oui, ici ! Mais quand je rentrerai chez moi, il me faudra faire des concessions à la superstition populaire, accomplir les cérémonies de purification, et mes femmes oindront les idoles.

— Et on pendra du tulsi[11], et on fêtera le purohit, et on vous réintégrera dans votre caste, où l’on refera un bon khultri de vous, hardi libre penseur que vous êtes. Et vous mangerez des aliments desi, et vous aimerez l’ensemble de tout cela, depuis l’odeur de la cour jusqu’à l’huile de moutarde qui vous couvrira.

— Je l’aimerai beaucoup, dit Grish Chunder ingénument. Une fois Hindou… toujours Hindou. Mais j’aimerais savoir ce que les Anglais pensent qu’ils savent.

— Je vais vous dire quelque chose qu’un Anglais au moins connaît. C’est de l’histoire ancienne pour vous.

Je commençai l’histoire de Charlie en anglais ; mais Grish Chunder posa une question en hindoustani, et l’histoire continua naturellement et sans effort dans la langue qui lui convenait le mieux. Après tout, on n’aurait jamais pu la dire en anglais. Grish Chunder m’écouta, hochant la tête de temps en temps, puis monta chez moi où j’achevai l’histoire.

Beshak, dit-il philosophiquement. Lekinh darwaza band hai. (Sans doute ; mais la porte est fermée.) J’ai entendu parler parmi les miens de ces ressouvenirs d’existences antérieures. Évidemment, pour nous, c’est de l’histoire ancienne, mais que cela arrive à un Anglais, — à un Mlech nourri de vache, — un hors caste, par Jupiter, c’est on ne peut plus curieux !

— Hors caste vous-même, Grish Chunder ! Vous mangez du bœuf tous les jours. Mais réfléchissons. Ce garçon se rappelle ses incarnations.

— Le sait-il ? dit, tranquillement assis sur ma table, Grish, en balançant ses jambes.

Il parlait maintenant en anglais.

— Il ne sait rien. Vous en parlerais-je, s’il le savait ? Continuez !

— Il n’y a pas lieu de continuer. Si vous racontez la chose à vos amis, ils diront que vous êtes fou, et le feront mettre dans les journaux. À supposer, maintenant, que vous poursuiviez pour diffamation…

— Laissons cela de côté, c’est hors de question. Y a-t-il la moindre chance de le faire parler ?

— Il y a une chance. Oh oui ! mais s’il parlait, cela voudrait dire la fin du monde tout de suite, — instanto, — le monde qui vous tomberait sur la tête. Ces choses-là ne sont pas permises, vous savez. Comme je l’ai dit la porte est fermée.

— Pas l’ombre d’une chance ?

— Comment pourrait-il y en avoir ? Vous êtes un chrétien et il est défendu, d’après vos livres, de goûter à l’Arbre de Vie, ou bien vous ne mourriez jamais. Comment craindriez-vous la mort si vous saviez tout ce que votre ami ne sait pas qu’il sait ? J’ai peur de recevoir des coups de pied. Mais je n’ai pas peur de la mort, parce que je sais ce que je sais. Vous, vous n’avez pas peur des coups de pied, mais vous avez peur de la mort. Sans cela, du diable si vous autres Anglais ne seriez pas tous dans la boutique au bout d’une heure à bouleverser l’équilibre des pouvoirs et à faire du désordre. Ce qui serait mauvais. Mais n’ayez pas peur. Il se souviendra de moins en moins, et traitera le tout de rêves. Puis il oubliera. Quand j’ai passé mon premier examen à Calcutta, tout cela était dans l’aide-mémoire sur Wordsworth :

« Nuages de gloire qui passent », vous savez.

— Ceci me semble une exception à la règle.

— Il n’y a pas d’exceptions aux règles. Quelquesunes n’ont pas l’air aussi dures que les autres, mais elles sont toutes les mêmes à l’épreuve. Si votre ami avait raconté ceci ou cela en indiquant qu’il se souvenait de toutes ses existences passées, ou de la moindre partie d’une existence passée, il ne resterait pas dans sa banque une heure de plus. Il serait ce que vous appelez « lessivé » pour cause de folie, et on l’enverrait dans un asile d’aliénés. Vous vous rendez compte au moins de cela, mon ami ?

— Naturellement, mais ce n’est pas à lui que je pensais. Son nom n’a pas besoin de paraître dans l’histoire.

— Ah ! je vois ! Cette histoire ne sera jamais écrite. Vous pouvez essayer.

— C’est ce que je vais faire.

— Pour votre propre gloire et pour l’argent, naturellement ?

— Non, pour le plaisir d’écrire l’histoire. Sur l’honneur, ce sera tout.

— Même alors, il n’y a guère de chances. On ne plaisante pas avec les dieux. C’est en ce moment une très jolie histoire. Faites vite, il ne durera pas longtemps.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que je dis. Il n’a jamais, jusqu’ici, pensé à une femme ?

— Allons donc !

Je me rappelais quelques confidences de Charlie.

— Je veux dire qu’aucune femme n’a pensé à lui. Après ça, bus[12], hogya[13], plus personne ! Je le sais. Il y a des millions de femmes ici. Des petites bonnes, par exemple. Elles vous embrassent derrière les portes.

Je frémis à cette pensée : mon histoire réduite à néant par une petite bonne. Et pourtant rien n’était plus probable.

Grish Chunder ricana.

— Oui — et puis aussi de jolies filles —, des cousines à lui ou peut-être à d’autres. Un baiser rendu pour peu qu’il s’en souvienne, et voilà toute cette folie guérie, ou bien…

— Ou bien quoi ? Rappelez-vous qu’il ne sait pas qu’il sait.

— Je sais. Ou bien, si rien de cela n’arrive, il sera bientôt absorbé par le commerce et les spéculations financières comme le reste. Il faut bien qu’il en soit ainsi. Vous pouvez voir vous-même qu’il doit en être ainsi. Mais la femme viendra d’abord, du moins je le pense.

On frappa un coup sec à la porte, et Charlie se rua impétueusement dans la pièce. On lui avait donné congé, et son regard me fit pressentir qu’il arrivait avec des intentions de longue causerie, et probablement des poèmes dans les poches. Les poèmes de Charlie me fatiguaient à l’excès, mais parfois ils l’amenaient à parler de la galère.

Grish Chunder le fixa d’un œil aigu pendant une minute.

— Je vous demande pardon, fit Charlie avec embarras ; je ne savais pas qu’il y avait quelqu’un avec vous.

— Je m’en vais, dit Grish Chunder.

Il m’attira dans l’antichambre, comme il partait :

— C’est votre homme, dit-il vivement. Je vous répète qu’il ne vous dira jamais tout ce que vous désirez. Ça c’est de la blague, — du toc. Mais ce serait un excellent sujet à qui faire voir des choses. Une supposition maintenant, comme par jeu — je n’avais jamais vu Grish Chunder si excité — qu’on lui verse une flaque d’encre dans la main. Hein ! Qu’en pensez-vous ? Je vous dis que cet homme-là est capable de voir tout ce qu’un homme verra jamais. Je vais prendre l’encrier et le camphre. C’est un voyant, et il nous dira beaucoup, beaucoup de choses.

— Il peut bien être tout ce que vous dites, mais je ne me soucie pas de le confier à vos dieux et à vos diables.

— Cela ne lui fera aucun mal. À peine un peu d’abrutissement et de stupeur quand il s’éveillera. Vous avez déjà vu des garçons regarder dans l’encre ?

— C’est précisément pourquoi je ne tiens plus à le voir. Vous feriez mieux de vous en aller, Grish Chunder.

Il partit, insistant, jusqu’en bas de l’escalier, sur ce que je repoussais de gaieté de cœur mon unique chance d’interroger l’avenir.

Cela me laissait froid, le passé seul m’intéressait, et ce n’était pas de regarder loucher des enfants hypnotisés dans des miroirs ou des flaques d’encre qui m’aiderait dans cette voie. Mais une fois admis le point de vue de Grish Chunder, je lui payai tribut de sympathie.

— En voilà un gros diable noir ! dit Charlie lorsque je revins vers lui. Écoutez maintenant, je viens de finir un poème ; j’ai fait cela au lieu de jouer aux dominos après déjeuner. Puis-je lire ?

— Laissez-moi le lire tout seul.

— Alors vous perdrez l’expression juste. En outre vous faites toujours sonner ce que je fais comme si les rimes étaient toutes de travers.

— Lisez-le haut alors. Tous les mêmes !

Charlie me déclama son poème, et ce n’était guère pire que la moyenne de ses vers. Il avait lu ses livres religieusement, mais ne me remercia pas quand je lui dis que je préférais mon Longfellow non délayé de Charlie.

Puis nous reprîmes le manuscrit ligne par ligne. Charlie ripostait à chaque objection et à chaque correction par un :

— Oui, c’est peut-être mieux, mais vous ne voyez pas où j’en veux venir.

Charlie ressemblait, au moins par un côté, à un certain genre de poètes.

Il y avait un griffonnage au crayon sur le revers du papier.

— Qu’est cela ? dis-je. — Oh ! ce ne sont pas des vers du tout. C’est quelque idiotie que j’ai écrite la nuit passée avant de me mettre au lit, et comme ça m’embêtait trop de chercher des rimes, j’en ai fait quelque chose en vers blancs à la place.

Voici les vers blancs de Charlie :

Nous avons peiné pour vous quand le vent était debout et les voiles carguées.
—————Ne nous délivrerez-vous jamais ?

Nous mangions du pain et des oignons quand vous preniez les villes, ou nous gagnions en courant le bord quand l’ennemi vous repoussait,
——Les capitaines arpentaient le pont par le beau temps en chantant, mais nous étions en bas,
——Nous tombions défaillants, le menton sur nos rames, et vous ne voyiez point que nous étions oisifs, car nous continuions à ballotter de ci de là.
—————Ne nous délivrerez-vous jamais ?

Le sel faisait les rames plus âpres que la peau du requin ; l’eau salée gerçait nos genoux jusqu’à l’os, nos cheveux nous collaient au front, nos lèvres fendues montraient nos gencives et vous nous fouettiez parce que nous ne pouvions plus ramer.
—————Ne nous délivrerez-vous jamais ?

Mais dans peu de temps nous fuirons par les écubiers comme l’eau fuit le long de la rame, et vous aurez beau dire aux autres de ramer après nous, vous ne nous reprendrez jamais, pas plus qu’on ne saisit ce que vanne la rame, ou qu’on ne garrotte les vents dans le creux de la voile. Aho !
—————Ne nous délivrerez-vous jamais ?

— Hem ! Qu’est-ce que c’est que « ce que vanne la rame », Charlie ?

— L’écume soulevée par les rames. C’est une chanson du genre de ce qu’ils auraient pu chanter dans la galère, vous savez. N’allez-vous donc jamais finir cette histoire et me donner ma part des profits ?

— Cela dépend de vous. Si vous m’aviez parlé un peu plus de votre héros la première fois que je vous en ai prié, elle serait finie à présent. Vos idées sont si vagues !

— Je n’ai besoin que de vous donner l’idée générale… les aventures, les escales, les coups, et pour le reste. Vous pouvez bien remplir les vides vous-même ? Faites sauver au héros une jeune fille prisonnière sur une galère de pirates et qu’il l’épouse ou fasse quelque chose.

— Vous êtes vraiment un collaborateur précieux. J’imagine que le héros a traversé quelques aventures avant de se marier.

— Eh bien ! faites-en un monstre d’astuce, une vilaine espèce d’homme — une sorte de politique qui s’en va faisant des traités et s’en moquant —, un gaillard à poil noir qui se cache derrière le mât quand on commence à se battre.

— Mais vous disiez l’autre jour qu’il était roux.

— Je n’ai pas pu dire cela. Faites-le noir, naturellement. Vous n’avez aucune imagination.

Étant donné que je venais précisément de découvrir en son intégrité le principe d’après lequel fonctionne cette demi-mémoire qu’on appelle faussement l’imagination, je me sentis en droit de rire, mais je me retins, à cause du conte.

— Vous avez raison. C’est vous l’imaginatif. Un gaillard brun, dans un navire ponté, n’est-ce pas ?

— Non, un navire sans pont — une sorte de grosse barque.

C’était à devenir fou.

— Voyons, votre navire est tout bâti, tout décrit : fermé et ponté, n’est-ce pas ? c’est vous-même qui l’avez dit ! protestai-je.

— Non, non, pas ce bateau-là. Celui-là n’était pas ponté ou seulement à moitié… Par Jupiter ! vous avez raison ! Vous m’avez fait penser au héros comme à un homme roux. Naturellement, s’il était roux, c’est que le navire n’avait pas de pont et portait des voiles peintes…

Sûrement, pensai-je, il va se rappeler maintenant qu’il a servi dans deux galères au moins, une grecque à trois ponts sous les ordres du « politique » brun, et aussi dans un « serpent de mer » de Viking, non ponté, sous les ordres d’un homme « roux comme un ours rouge », qui était allé au Markland. Le diable me poussa à parler.

— Pourquoi « naturellement », Charlie ? dis-je.

— Je ne sais pas. Vous moquez-vous de moi ?

Le fil était brisé pour le moment. Je pris un calepin et feignis d’y inscrire un tas de choses.

— C’est un plaisir de travailler avec un garçon d’imagination comme vous, dis-je au bout d’un instant. La manière dont vous êtes arrivé à dégager le caractère de votre héros est tout simplement étonnante.

— Croyez-vous ? répondit-il en rougissant de plaisir. Je me dis souvent qu’il y a en moi plus de choses que ma mé… que l’on pense.

— Il y a énormément de fond en vous.

— Eh bien, voulez-vous que j’envoie au Tit Bits un essai sur les mœurs des commis de banque, afin de gagner le prix d’une guinée ?

— Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais dire, mon vieux ; il vaudrait peut-être mieux attendre un peu et pousser l’histoire de la galère.

— Oui, mais ce ne sera pas signé, tandis que Tit Bits publierait mon nom et mon adresse si je gagne. Pourquoi faites-vous la grimace ? Je vous assure.

— Je le sais. Si vous alliez faire un tour ? J’ai besoin de consulter mes notes au sujet de notre histoire.

Donc ce très répréhensible jouvenceau, qui, légèrement froissé, me quittait à cette minute, pouvait, à la rigueur, avoir appartenu à l’équipage de l’Argo, et certainement avait été l’esclave ou le camarade de Thorfin Karlsefne. C’est pourquoi il s’intéressait profondément au concours à une guinée le prix. Me rappelant ce que Grish Chunder m’avait dit, je me mis à rire tout haut. Les Maîtres de la Vie et de la Mort ne laisseraient jamais Charlie parler de son passé en pleine connaissance de cause et il me fallait rapiécer ce qu’il m’avait dit, au moyen de mes pauvres inventions, tandis qu’il écrivait sur les mœurs des commis de banque.

Je réunis toutes mes notes et en fis une liasse ; je les relus : le résultat n’avait rien de réjouissant. Pas une chose qui ne pût avoir été complétée de seconde main dans les livres d’autres gens, sauf, peut-être, l’histoire du combat dans le port. Les aventures d’un Viking avaient été contées déjà bien des fois ; l’histoire d’un esclave de galère grecque n’était pas nouvelle, et, à supposer que j’écrivisse l’une et l’autre, qui pourrait donc récuser ou confirmer l’exactitude de mes détails ? Autant raconter une histoire à survenir dans deux mille ans. Les Maîtres de la Vie et de la Mort étaient bien aussi rusés que me l’avait fait entendre Grish Chunder. Ils ne laisseraient échapper rien qui pût troubler ou tranquilliser les esprits des hommes. Bien que persuadé de tout cela, je ne me décidais pas pourtant à laisser là le conte. Je passai de l’exaltation à la réaction, non pas une fois, mais vingt, dans les semaines qui suivirent. Mes humeurs varièrent avec le soleil de mars et la fuite des nuages. La nuit, ou dans la beauté d’une matinée de printemps, je sentis que je pourrais l’écrire, ce conte, et bouleverser des continents. Par les après-midi de pluie et de vent, je constatai qu’on pouvait bien écrire le conte, mais qu’il ne vaudrait, en résumé, rien de plus que ces bibelots maquillés, à fausse patine, fardés de rouille artificielle, qu’on fabrique dans Wardour Street. Alors j’envoyai Charlie à tous les diables, bien que ce ne fût pas sa faute.

Il semblait s’occuper beaucoup de concours littéraires, et je le voyais de moins en moins à mesure que les semaines s’écoulaient, tandis que la terre s’entrouvrait, mûre pour la venue du printemps, et que les bourgeons gonflaient leurs gaines. Il ne se souciait plus de lire ou de parler de ses lectures, et le timbre de sa voix avait un ton d’assurance nouvelle. Je ne me souciais guère davantage de lui rappeler la galère quand nous nous rencontrions, mais il saisissait toutes les occasions d’y faire allusion, toujours comme à une histoire dont on pouvait tirer de l’argent.

— Je crois que je mérite bien vingt-cinq pour cent au moins, n’est-ce pas ? disait-il avec sa belle franchise. J’ai fourni toutes les idées, n’est-il pas vrai ?

Cette âpreté au gain montrait un nouveau côté de son caractère. Elle s’était développée sans doute dans la Cité où Charlie ramassait aussi le curieux nasillement traînard du « cityman » sans éducation.

— Quand la chose sera faite, nous en causerons. Je ne peux rien en tirer à présent. Le héros roux comme le héros brun sont également intraitables.

Il était assis près du feu, les yeux fixés sur les charbons incandescents.

— Je ne peux pas comprendre, moi, ce que vous trouvez là de difficile. C’est aussi clair qu’eau de roche, pour moi, répliqua-t-il.

Un jet de gaz fusa entre les grilles, s’alluma et siffla doucement.

— Supposez que nous commencions par les aventures du héros roux, à partir du moment où il arriva du Sud sur ma galère, la captura et fit voile vers les Grèves.

J’en savais trop maintenant pour interrompre Charlie. Plume et papier étaient hors de portée, et je n’osais pas bouger pour y atteindre, de peur de briser le fil. Le jet de gaz palpita, sembla hennir, la voix de Charlie tomba presque au diapason d’un murmure, et il raconta une histoire de galère non pontée faisant voile vers Furdurstrandi, de couchers de soleil en pleine mer, aperçus chaque soir sous la courbe de l’unique voile, quand l’éperon de la galère entaillait le centre du disque à demi sombré, et : — Nous mettions le cap là-dessus, car nous n’avions pas d’autre guide, dit Charlie.

Il parla d’une île où on avait atterri, et d’explorations dans les bois de cette île, où l’équipage tua trois hommes qu’ils trouvèrent endormis sous les pins. Leurs esprits, dit Charlie, suivirent la galère, nageant et suffoquant dans l’eau, et l’équipage tira au sort et jeta un des siens par-dessus bord, en sacrifice aux dieux étrangers qu’ils avaient offensés. Puis ils mangèrent du goémon lorsque les vivres manquèrent, et leurs jambes enflèrent, et leur chef, l’homme roux, tua deux rameurs qui s’étaient mutinés ; et, après avoir passé une année dans les bois, ils mirent à la voile pour leur pays, et un vent toujours favorable les ramena si sûrement qu’ils dormaient tous la nuit. Voilà ce que me dit Charlie, et bien des choses encore. Parfois sa voix baissait tellement que je ne pouvais saisir les paroles, malgré la tension de tous mes nerfs. Il parla de leur chef, l’homme roux, comme un païen parle de son dieu ; car c’était lui qui ranimait leur courage ou les égorgeait, impartialement, selon qu’il le jugeait bon pour leurs besoins ; et c’est lui qui tint la barre trois jours durant, parmi des glaces flottantes dont chaque banquise grouillait de bêtes étranges…

— …Qui essayaient de voguer avec nous, dit Charlie, et nous les chassions à l’arrière à coups de poignées de rames.

Le jet de gaz s’évanouit, un charbon consumé céda, et le feu, avec un léger craquement, se tassa au fond de la grille. Charlie cessa de parler. Je ne dis pas un mot.

— Par Jupiter ! s’écria-t-il enfin en secouant la tête. Je suis resté là à fixer le feu au point d’en être étourdi. Qu’est-ce que je disais ?

— Quelque chose à propos du livre de la galère.

— Je me rappelle maintenant. C’est vingt-cinq pour cent des bénéfices, n’est-ce pas ?

— C’est tout ce que vous voudrez lorsque j’aurai fait le conte.

— Je voulais en être sûr. Il faut que je m’en aille maintenant. J’ai… j’ai un rendez-vous.

Et il me quitta.

Plus clairvoyant, j’aurais compris que ce murmure entrecoupé au-dessus du feu était le chant du cygne de Charlie Mears. Mais j’y voyais au contraire le prélude de plus amples révélations. Enfin !… enfin ! j’allais tricher les Maîtres de la Vie et de la Mort !

La première fois que Charlie revint, je le reçus avec transport. Il paraissait nerveux et embarrassé, mais il avait les yeux tout pleins de lumière et ses lèvres s’ouvraient à demi.

— J’ai fait un poème, dit-il.

Puis très vite :

— C’est le meilleur que j’aie jamais fait. Lisez-le.

Il me le glissa dans la main et se retira du côté de la fenêtre.

Je gémis intérieurement. Il me faudrait une demi-heure de besogne pour critiquer — c’est-à-dire pour louer — le poème de façon à contenter Charlie. Or, j’avais de bonnes raisons pour gémir, car Charlie, délaissant son mètre favori, genre mille pattes, s’était lancé en vers plus courts et plus hachés, et, qui plus est, en vers à sujet motivé. Voici ce que je lus :

« Le jour est charmant, le vent joyeux
Nous hèle derrière la colline,
Et courbe le bois selon ses vœux
Et le jeune sapin qui s’incline !
Joue, ô vent ! Mon sang roule des choses
Qui ne veulent point que tu reposes !

Elle s’est donnée, ô Terre ! ô Cieux !
Mer grise, elle est mienne tout entière,
Écoutez ma voix, rocs soucieux,
Et frémissez dans vos flancs de pierre !

Mienne ! Conquise ! Bonne terre, écoute,
Sois heureuse, voici le printemps ;
Mon amour lui seul vaut deux fois toute
L’adoration qu’on doit à tes champs.
Le rustre qui te fouille sent en route
Germer mon bonheur qu’il jette en semant ! »

— Oui, c’est la première semaille, sans aucun doute, dis-je, le cœur saisi d’une crainte.

Charlie sourit, mais ne répondit pas.

Ô Pourpre des soirs, je suis vainqueur !
Le jour l’annonce, et l’astre m’accueille !
Maître absolu, souverain seigneur
De l’âme d’une seule !

— Eh bien ? dit Charlie en regardant par-dessus mon épaule.

Je pensais que c’était loin d’être bien, et même tout à fait mal, lorsqu’il posa sur la page, sans rien dire, la photographie d’une jeune fille aux cheveux bouclés, à bouche molle et niaise.

— N’est-ce pas… n’est-ce pas merveilleux ? murmura-t-il, rouge jusqu’au bout des oreilles, tout baigné du rose mystère des premières amours. Je ne savais pas… c’est arrivé comme un coup de foudre.

— Oui, cela vient en effet comme un coup de foudre. Êtes-vous très heureux, Charlie ?

— Grand Dieu ! Mais elle… elle m’aime !

Il s’assit en se répétant les derniers mots. Je regardai le visage imberbe, les épaules étroites, déjà courbées par le travail de bureau, et je restai songeur à me demander quand, où et comment il avait aimé dans ses vies passées.

— Que dira votre mère ? demandai-je gaiement.

— Je me moque pas mal de ce qu’elle dira !

À vingt ans les choses dont on ne se moque pas mal devraient, à proprement parler, être en nombre, mais on ne doit pas comprendre les mères dans la liste. Je le lui dis doucement ; après quoi il me la décrivit, Elle, comme Adam dut décrire aux bêtes nouvellement nommées la gloire, la tendresse et la beauté d’Ève. J’appris incidemment qu’elle était employée chez un marchand de tabac, avait un faible pour la toilette, et lui avait déjà dit quatre ou cinq fois qu’aucun homme ne l’avait jamais embrassée auparavant.

Charlie parlait, parlait, parlait ; tandis que moi, séparé de lui par des milliers d’années, je contemplais les commencements des choses. Maintenant je comprenais pourquoi les Maîtres de la Vie et de la Mort fermaient si soigneusement les portes derrière nous. C’était afin que nous fussions dans l’impossibilité de nous rappeler nos premières et nos plus belles amours. S’il n’en était ainsi, notre monde ne compterait plus un habitant dans cent ans d’ici.

— Et maintenant, revenons à l’histoire de la galère, lui dis-je encore plus gaiement, comme le torrent de sa parole se ralentissait un instant.

Charlie leva les yeux comme s’il eût reçu un coup.

— La galère !… Quelle galère ! Bonté divine, ne plaisantez pas ! C’est sérieux. Vous ne savez pas combien c’est sérieux !

Grish Chunder avait raison. Charlie avait goûté à l’amour de la femme, qui tue le souvenir, et la plus belle histoire du monde ne serait jamais écrite.

  1. Salle de billard publique.
  2. Billet de cinq livres sterling.
  3. Veux-tu, répondit le pilote,
    Savoir le secret de la mer ?
    Seuls qui bravent ses périls
    En comprennent le mystère.
  4. Je me souviens des quais noirs et des cales,
    Des marées librement balancées,
    Des marins espagnols aux lèvres barbues,
    De la beauté, du mystère des navires,
    Et des magies de la mer.
  5. Quand descend sur l’Atlantique
    Le gigantesque
    Ouragan de l’Équinoxe.
  6. Livre d’aventures de R.-L. Stevenson.

  7. Alors Einar retirant la flèche
    De la corde détendue,
    Dit : C’est la Norvège qui se brise
    Sous ta main, ô Roi.
  8. Qu’est cela, dit Olaf, debout
  9. Il n’arrêta ni ne bougea
    Jusqu’à ce qu’écoutât le roi, et alors
    Il reprit de nouveau sa plume
    Et transcrivit chaque mot.
    Et vers le roi des Saxons,
    En témoignage de vérité,
    Soulevant sa noble tête,
    Il étendit sa main bronzée et dit,
    « Vois cette dent de morse. »
  10. Journal de l’Inde.

  11. Basilic.

  12. Assez.

  13. Fini.