La Poésie de Rudyard Kipling/02

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La Poésie de Rudyard Kipling
Revue des Deux Mondes6e période, tome 57 (p. 69-101).
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La poésie de Rudyard Kipling


II [1]


III. LA POÉSIE DE L’ÉNERGIE

Ce qui se traduit de si anglais dans ces poèmes de la première période, c’est d’abord une certaine qualité de force, une certaine abondance et tension de l’énergie intérieure : cette énergie de vie et de caractère que l’éducation du corps et de l’âme, comme tant de disciplines sociales, veulent défendre, développer dans une certaine classe anglaise.

Par-là cette poésie est la plus saine qui soit, la plus différente des troublantes musiques où passent les inquiétudes, les doutes que tant d’illustres exemples nous ont appris à regarder comme le propre du poète. Du mouvement, de l’action, de la volonté s’y manifestent, en général des états « sthéniques, » depuis les élans de la verve et de la joie jusqu’aux accents soutenus de l’enthousiasme viril et de la solennelle conviction, jusqu’aux tensions de l’être personnel qui se roidit sur soi ou sur sa prise. Le génie de Kipling est le plus mâle qui soit, le plus différent de celui dont Renan nous a dit tout le féminin, — tendresse, mobilité, vagues émois de nostalgie ou de pressentiment, — à propos des petits peuples celtiques attardés dans les Bretagnes de France et d’outre-Manche. Ses vers sonnent comme des coups de marteau frappés à puissants bras nus de forgeron. La disposition d’âme qui se manifeste là, les premiers lecteurs de la Lumière gui s’éteint l’avaient déjà reconnue tout de suite. Ils avaient deviné ce que Kipling, à vingt-six ans, transposait de lui-même et de sa poésie dans la personne et l’œuvre de son Dick Heldar : fougues de rêve et de désir, énergie élémentaire qui se concentre ou combat, sensibilité aux aspects les plus simples et intenses de la nature et de l’homme, brusque et pénétrante vision, et, l’esprit se repliant sur soi, soudain développement de la conception qui nait de l’image rapportée. Même âme du peintre et du poète. D’ailleurs, le peintre est tellement poète que c’est la fièvre où le jettent certains vers récités, un soir, près de lui, à voix haute, — et de qui pourraient-ils être, sinon de son créateur ? — qui nous révèle toute sa véhémence profonde.

Je me rappelle le jour où je lus pour la première fois ces fragments de chansons que donne le roman. Quelqu’un jouait du piano, et l’artiste, passant d’une œuvre à l’autre, commença un morceau de Schumann, qui, je le sais, aurait dû m’arracher à toute lecture. Je ne l’entendis même pas : le battement du vers anglais était si fort et si vivant que l’autre musique, la tendre, la subtile musique de l’auteur du Jasmin se trouvait comme exclue. Ainsi des pièces les plus caractéristiques de ce poète. Le mouvement d’âme qui produit chacun d’eux est si fort et spontané qu’il vient soulever la surface du vers et s’y propager comme l’onde périodique d’une houle de fond. Rien de plus neuf et varié que ses mètres, et pourtant rien qui parle d’une recherche ou d’une théorie du mètre. Le rythme semble issu d’une force naturelle ; il a ce je ne sais quoi d’élémentaire et d’inévitable qui caractérise aussi l’idée, son élan, l’ordonnance des détails, l’effet culminant, en général le tout du conte ou du poème, et qui, dès le début de Kipling, a fait dire qu’on ne pouvait pas plus discuter son art que le coup de canon qui vous frappe en pleine poitrine. Nulle traduction française ne peut donner idée d’une telle énergie du rythme. Ce qui la rend possible en anglais, c’est que l’accent tonique y est si fort, — plus fort sous la charge de l’émotion, laquelle infléchit, module la parole comme une musique (d’où les italiques fréquentes dans l’écriture anglaise, pour rendre cette intensité particulière de l’accent). Cela va si loin que, à un certain degré d’insistance, cette musique se suffit presque, le sens des paroles passant au second plan. C’est le cas, par exemple, pour la Chanson de l’Ancre, de vocabulaire si technique, et qui, traduite en français, n’est plus pour des terriens qu’une longue devinette. En anglais, peu importe que le lecteur ignore les termes nautiques : l’étonnante palpitation des mètres reste et agit, et dans les élans et saccades de ces vers-là, on sent passer à la fois les pesées de la manœuvre, le claquement de la toile, le premier tumulte du vent et de la mer, le désir et puis l’ivresse de l’espace.

La même force dont les rythmes de Kipling nous rendent les mouvements, tout son art la manifeste. A propos de ses contes, nous avions tenté, jadis, de définir sa vision et son style. A cet égard, nulle différence possible entre le prosateur et le poète. Même retentissement de la sensation sur l’être profond, même énergique réaction, qui, pour la rendre, suscite le signe le plus juste et le plus dense, l’image la plus chargée de sens émouvant et précis ; mêmes raccourcis, par conséquent, même valeur lyrique communiquée aux mots les plus précis et réalistes, même jaillissement, même certitude et nudité presque abrupte de l’expression, même effet de surprise et presque de choc. Mais dans les poèmes, on sent à plein l’influence de la Bible, du vieux Livre où s’exprime aussi une âme véhémente : l’art de presque tous les grands écrivains anglais, depuis la Réforme, l’a subie, cette influence, à travers la version superbe du XVIe siècle. Ajoutez les pouvoirs propres à l’anglais, langue de poésie entre toutes, parce que le signe y est si près de l’image, parce qu’elle en donne un pour chaque mouvement de l’âme, pour chaque nuance, degré de l’objet et de la sensation. Et le vocabulaire est ici le plus anglais qui soit, le plus riche en mots brefs, monosyllabiques, et que l’allitération entrechoque, fait sonner comme dans les violents poèmes anglo-saxons.

La même force encore commande les sympathies de l’artiste. Dans les choses, c’est aux aspects toniques qu’il s’accorde, à ceux qui traduisent surtout les grandes énergies simples. A cet égard, si on voulait le définir par son contraire, il faudrait l’opposer à Shelley, poète de l’âme extasiée, des évanouissements, de la sensitive, des parfums, qui ne montre la matière qu’à l’état radiant, — astral, diraient les spirites. Nul lyrique n’a si peu chanté les fleurs et le clair de lune, aucun^ n’a si rarement écrit le mot : amour. Mais comme il a regardé, comme il sait la mer, qui est la plus grande énergie visible de notre monde, — la mer et les choses de la mer ! Comme il en reproduit en lui-même, comme il en fait passer en nous la vie, les mouvements ! Blême, baveuse furie de la tempête, folle clameur sur le récif ou le banc de sable de la bouée à cloche, qui plonge, surgit, oscille, au clapotis de la marée, quand le vent souffle « à contre, » au galop du jusant précipité : « Je sonne aux portes du Destin, je chevauche les cornes de la Mort ! » Et puis la houle au ventre lisse, quand tombe soudain le baromètre, — grise, sans écume, énorme, croissante ; ou bien l’arrêt, la chute massive, le long croulement progressif de la vague, l’immense, oblique fumée des embruns devant la meute hululante du vent ; et, encore, dans la nuit, le tressaillement, le faux pas, l’écart du beaupré soudain coiffé d’un paquet de mer, et qui émerge, pointant dans les étoiles. Et enfin, le régulier nuage de l’Alizé, et, par-dessous, l’étendue couleur de saphir, mille fois plissée, et qui gronde :


The orderly clouds of the Trades, and the ridged, roaring sapphirethereunder [2]


Je donne l’immense, l’intraduisible vers anglais. Les lecteurs de Kipling, — il en a partout, — qui ont vu, vers le milieu du jour, du haut d’une hune, le cercle ardent de l’étendue tropicale, retrouvent ici leur vision. Mais il suffit de connaître la langue pour sentir les suggestions d’un tel rythme, qui rappelle directement la traduction anglaise des Psaumes, — le pouvoir des longues syllabes soutenues, le vague, infini bruissement de la consonne allitérée, comme celui qui monte à la fois de toute la mer ; la valeur enfin du dernier mot, qui prolonge cette rumeur en évoquant aussi les grandes tonalités bibliques. Car ici la force touche à la majesté, et le grave émoi de l’âme devant l’Eau planétaire, seule et nue sous le Soleil, participe de la religion.

De même pour le monde humain. Il le transpose dans le mode majeur ; car là aussi c’est à la puissance qu’il est sensible, à ces états et formes de l’homme qui signifient la plénitude et le sursaut de la vitalité vierge, la force du vouloir actif, qui résiste, combat ou se déploie dans le triomphe. Un de ses plus beaux chants n’est-il pas cette grande mélopée triomphale que Mowgli clame sur le cadavre de son ennemi, Shere Khan, et dont les répétitions rythmiques (on perçoit le trépignement des pieds), les saccades, les cris d’exultation et de défi rappellent le sauvage et superbe cantique de Déborah.

Mais Mowgli est Hindou, nerveux, capable des intermittences, des sursauts qui tendent spasmodiquement les rhapsodes possédés d’Orient. Dans l’œuvre lyrique de Kipling, l’Orient compte bien moins que dans ses contes. Poète des Anglais, évoquant les hommes, les choses, les puissances de l’Empire, c’est d’abord, et, au fond, c’est toujours l’énergie anglaise qu’il chante et veut servir. De celle-ci, la grande caractéristique est la stabilité ; mais ses formes sont diverses. Au degré supérieur de tension, elle atteint à la spiritualité la plus haute ; et de tous ses modes, c’est à celui-là que s’intéressera de plus en plus le poète. Mais elle a ses états simples, où elle participe encore, et copieusement, de la nature et de la matière. Voilà, semble-t-il, ce qu’il a tant aimé dans les beaux « soldats de la Reine, » cette troupe massive et bien sanglée de l’ancienne armée régulière, qu’il regardait dans sa jeunesse avec la même attention passionnée que le malheureux héros de la Lumière qui s’éteint.

De 90 à 92, elle lui donnait le sujet d’un de ses premiers recueils : les Ballades de Caserne, qui furent vraiment populaires dans les casernes, et dont les mouvements, le style même répètent souvent ceux des chansons qu’on vend dans l’East End, à la porte des pubs. De ces refrains scandés comme le pas massif d’un bataillon, le héros, c’est Tommy Atkins, tel qu’on le voyait jadis dans les rues de Londres, — poitrine bombée sous l’habit rouge, badine en main, toque à l’angle réglementaire, jugulaire au menton, — balançant en cadence sa magnifique personne ou se prélassant et contant fleurette aux barmaids ; ou bien, sous le ciel d’Afrique ou d’Asie, en casque, en khaki, peinant et suant derrière les chameaux, éléphants ou mulets. Et, avec lui, c’est sa bière, son shilling par jour, ses corvées, son cricket, ses embarquements sur les transports, sa confuse vision des pays étranges, où l’indigène l’appelle « Seigneur, » des multitudes nues sur la terre rouge, au pied des idoles monstrueuses. C’est le pittoresque et la puissante vulgarité de son parler, où passent les bloomin et les bloody ; et puis, son honnêteté fondamentale, son respect de la belle tenue et de la belle nourriture, sa vague et forte idée de la Reine et de l’Empire (Walk wide o’ the Widow at Windsor ! ), son rêve nostalgique, le soir, à la musique du banjo, son fatalisme simple et sombre, quand le souffle du choléra suit le régiment sous les pluies chaudes, son obscur et grave sentiment du solennel et du religieux, quand il dit : O my Gawd ! Et c’est toute son âme, enfin, et toute sa vie, depuis les dépits, foucades, soubresauts dans le brancard du jeune soldat qui n’est pas « fait, » jusqu’à la belle et saine adaptation du vrai professionnel ; depuis ses premières, immobiles angoisses, dents serrées, sous les balles —

And now the hugly bullets corne pecking ihrough the dust,
And ne one ivants to face them, but every beggar 7nust

jusqu’à l’expérience et la forme achevée du vieux sergent berger qui dans la mitraille sait tenir et pousser, pousser ses hommes, et finalement les enlève à l’assaut :

E’s just as sick as they are, ‘is ‘eart is like to split,
But ‘e works ‘em, works ‘em, works ‘em till he feels ‘em take the bit ;
The rest is ‘oldin’ steady till the watchful bugles play,
An’ ‘elifts ’em, lifts ’em, lifts ’em, through the charge that wins the day ! [3]

Ces ballades s’adressaient vraiment aux soldats. Elles furent chantées dans les casernes et les camps de l’Inde, à l’heure « où les hommes allument leurs pipes et se tournent vers le barde du régiment. » Celui-ci pouvait les mêler à ses habituels refrains. Même vocabulaire, même style, mêmes mouvements, même haute couleur de pathétique, même évidence de morale qu’en de naïves images populaires.

Mais ici la main d’un grand artiste se révèle. Car ces traits sommaires sont pleins de sens général : le fonds d’une race y apparaît. C’est d’abord ce qu’on pourrait appeler une certaine masse de l’être spirituel, qui le maintient dans ses directions établies, et en fait le sérieux taciturne (il faut plus de légèreté pour le jeu méridional de la parole, de la blague, des vives et claires idées). C’est une certaine intensité du moi, capable de résistance, d’obstination, de reploiement prolongé sur lui-même, de passion accumulée. Sur de telles âmes, les impressions sont rares, mais persistent ; l’émotion les pénètre difficilement, mais à fond, et souvent la secousse excite des pouvoirs d’imagination latente, de rêve profond ou violent qui peut atteindre aux grandioses demi-visions religieuses. De là le succès de l’Armée du Salut, de ses méthodes, si étranges pour nous, impuissantes en pays latin. De là tant de conversions dont le draine, tantôt se produit d’un seul coup au dehors, et, plus souvent, demeure intérieur et se prolonge.

Ainsi dans le poème qui s’appelle le Contrat de Mulholland. Il s’agit d’un marin, chargé, dans l’entrepont d’un bateau à bétail, de la garde des animaux. Une nuit de tempête, les lumières s’éteignant dans le tumulte, les cloisons des stalles ont commencé de sauter une à une, les bêtes de rouler pêle-mêle, et dans cette épouvante, l’homme a fait un contrat avec Dieu. Miraculeusement il est sauvé ; il s’en tire avec une blessure au crâne, et pendant sa convalescence, à l’hôpital des gens de mer, où sa principale compagnie est « le texte rayonnant de l’Écriture, » Dieu lui a parlé. Une voix lui a dit de retourner aux bateaux à bétail, où les hommes sont plus en danger, et leurs âmes plus près de l’Enfer, — d’y évangéliser les impies, blasphémateurs, fornicateurs, qui abondent parmi les rouleurs de mer [4].

Bien plus poussée et typiquement puissante, est la figure du vieux sir Anthony Gloster, ancien capitaine au commerce, puis créateur et principal actionnaire d’une ligne de navigation, aujourd’hui l’un des magnats de la marine marchande. Celui-là n’est pas un saint ; il a même certaines coquineries sur la conscience, et qui ne semblent guère y peser. Une compagnie véreuse le chargeait dans son jeune temps de mener de vieux navires au large et de les couler pour toucher l’assurance. Plus tard, il a frustré les héritiers de son associé en mettant la main sur un projet de brevet laissé par le mort. Tout lui a réussi, sa vie n’a été qu’audace, entreprise, lutte, appétit de puissance et domination. C’est le plus vulgaire, et c’est le plus combatif et superbe des parvenus. A présent, il est sur son lit de mort, et il parle à son fils, dont il a fait un gentleman en lui « payant une éducation » (Harrer an’ Trinity College ! ) — à son fils qu’il méprise comme une poupée de salon : un amateur, un bibeloteur, un fainéant qui n’a même pas pu lui donner un petit-fils. Il parle dans sa langue brutale et débraillée, avec des mots où s’affirment encore son habitude et son besoin de commander. Et c’est un long monologue mêlé de réminiscences de Bible et de phraséologie sacrée, où passent de brusques, émouvantes visions qui participent de la grande poésie. Il sait qu’il va mourir : « T’as jamais vu la mort, Dickie ? maintenant c’est le moment d’apprendre ! » Mais les images du passé surgissent devant lui, et dans ce défilé, il en est une qui revient, culminante, signifiant la magnifique réussite et le triomphe, et chaque fois, alors, sa voix monte, et l’on dirait que son poing de mourant se serre dans un sursaut d’orgueil et de triomphe : « Dix mille hommes sur les râles de paye et quarante chargeurs à la merr ! »

Il revoit ses débuts, les vieux sabots qu’il commandait à vingt-trois ans, son mariage à vingt-quatre, son premier « coup » : l’achat d’une demi-part dans un vieux caboteur (« réparations et charbon à crédit »), le rapide succès, ses grandissantes entreprises : la fonderie, les forges, les chantiers, les ateliers pour la construction des machines ; et en ces commencements de la marine à vapeur, son avance sur les concurrents, qui « bricolaient encore dans de la ferraille, alors que lui donnait ses ordres pour de l’acier, — de l’acier, et les premières machines à expansion, » — ce n’est pas pour rien qu’il avait appris à l’école le texte de l’Ecriture : « Tiens ta lumière allumée un peu en avant de celle des autres [5]. » Et puis les laminoirs de six pouces : « une invention qui rendait soixante pour cent, » dont il avait trouvé l’idée dans les papiers de l’associé : « J’suis pas un imbécile, quand on me donne un commencement, et qu’il n’y a qu’à finir… (je me rappelle la veuve : elle était en colère). »

Et à travers tout cela, ses reproches à son fils, le souvenir de ses maîtresses, et, plus profond, vraiment solennel, le souvenir de sa femme morte il y a bien longtemps, qui, une nuit, est revenue pour lui dire de ne pas boire. Elle le suivait jadis au long cours, et c’est elle qui a fait de lui un homme en lui apprenant aviser plus loin que son métier de marin. A chaque voyage, elle lui donnait un enfant. « Ils crevaient, les pauvres gosses ! y a eu que toi pour tenir le coup ! t’en as guère tenu d’autres !… Nous l’avons jetée à la mer, j’ai piqué le point où qu’on l’a coulée (si petite qu’elle était sur le cadre, devant cette mer huileuse, poisseuse ! ). Cent dix-huit Est, rappelle-toi bien, et Sud, exactement trois. »

Car voici ses instructions, ses dernières volontés : la rejoindre, gagner, au sud de Macassar, les petits Patenôtres dans la Mary Gloster, un vapeur de sa flotte, le même où elle est morte, il y a trente ans, et se faire couler à la même place. Il y a cinq mille souverains pour son bon à rien de fils, si ses ordres sont exécutés. Mac-Andrew, le vieux chef mécanicien, est chargé du détail de la besogne.


Il conduira sir Anthony Gloster [6]à son voyage de noces, — amarré dans son ancienne cabine de pont, les trois sabords grands ouverts, — le coup de pied de l’hélice au-dessous de lui, et le rond bleu de la mer alentour ! — La voiture de sir Anthony Gloster, le drapeau de la maison déployé ! — Dix mille hommes sur les livres de paye, et quarante chargeurs à la mer ! — Et c’est lui qui s’est fait tout seul et son million de Livres, mais ce monde n’est qu’un fantôme qui passe ! — Il ira retrouver la femme de son cœur, celle que c’est son devoir de retrouver, — et Mac te paiera l’argent à l’instant que les bulles d’eau monteront crever à la surface ! — Cinq mille pour une croisière de six semaines : le plus solide des chargeurs de la flotte ! — Et Mac te versera ton boni aussitôt que j’aurai quitté la coupée, — et puis il te mènera à Macassar, d’où tu reviendras seul : — il sait, lui, ce que je veux de la Mary.


Ce qu’il veut, ce qu’il a solitairement médité, — il en dit assez pour que nous le devinions, — c’est un acte énorme, un acte de destruction issu de l’orgueil et d’une imagination dont la sombre grandeur apparente ce bourgeois moderne, ce grossier parvenu, à certains violents poètes de sa race. C’est qu’à la place où on aura coulé son corps, Mac-Andrew revienne couler son navire.


Je veux faire ce qui me plaît de ce qui m’appartient. Ta mère appellerait ça du gaspillage, mais j’en ai trente-sept autres à moi. Oui, j’arriverai dans ma voiture de maître, et les ordres seront qu’elle attende à la porte.


Et peu à peu, le rêve religieux, moralisant, sentimental, revient se déployer chez ce vieux forban, et ce rêve, c’est encore un des éléments fondamentaux de l’âme anglaise.


Chair de ma chair, ma chérie, à jamais, à tout jamais, Amen ! — Le premier coup est venu pour m’avertir : c’est alors que j’aurais dû te rejoindre ! — Mary, pourquoi que tu ne m’as pas averti, toi ? J’ai toujours écouté ce que tu disais, — excepté, oui, je sais, à propos des femmes ; mais tu es un esprit à présent ; — et, femme, c’était rien que des femmes, et moi j’étais un homme. V’là pourquoi. — Et un homme, faut bien qu’il aille avec une femme, et tu pouvais pas comprendre ; — mais je leur ai jamais dit de secrets. Je les payais de la main à la main. — Le Seigneur soit loué : je peux me payer mes fantaisies ! Cinq mille, qu’est-ce que c’est pour moi, — si ça m’achète une place près des Patenôtres, dans le havre où je veux dormir ? [7]— Je crois à la Résurrection, moi, si je sais bien lire ma Bible, — mais les caveaux, j’ai pas confiance : nous serons plus tranquilles, de retour à la mer. — Car le cœur doit aller avec le trésor, aller à la mer sur les navires [8]. — J’en ai soupé des filles qu’on paie ! — Je veux embrasser ma belle à moi sur la bouche ! — Je me contenterai de ma fontaine, je boirai l’eau de ma propre source, et la femme de ma jeunesse me réjouira [9] ; et les autres peuvent aller en enfer !


Le monologue finit étrangement. L’homme va mourir ; il sent affluer l’apoplexie, et dans sa tête qui s’embarrasse, son propre tumulte intérieur se confond à son rêve, aux images de son navire qui coule, — qui coule par l’avant, par la tête. Ce flot soudain qui monte, c’est l’eau envahissant les cales vides ; « elle clapote, elle bouillonne et s’étouffe, et gargouille tout bas, écumeuse, confuse dans le noir… et ça gagne les écoutilles d’entrepont, et ça monte, monte. » Et soudain une secousse, comme un coup sourd ; le compartiment d’arrière qui saute, et puis, de la poupe à l’avant, tout le bateau qui finit de s’emplir, et commence à descendre…

Mais comment traduire cela ? Il n’y a que les mots anglais pour rendre, non seulement une vision tout anglaise des choses, mais des états, mouvements, nuances d’âme qui ne sont que d’une certaine caste anglaise. Et dans quelle autre langue un tel mélange de mots de marine et de mots de Bible, d’argot et du plus majestueux de tous les styles serait-il possible ? Mais où donc, sinon en pays anglo-saxon, une même âme pourrait-elle assembler des traits à nos yeux si contraires : réalisme et mysticisme, sentiment et brutalité, fougue victorieuse des appétits charnels et tendance à moraliser, pesanteur de l’esprit qui ne gravite que sur soi, et subits essors de poésie presque visionnaire (si petite qu’elle était sur le cadre, devant cette mer huileuse, poisseuse ! ) ; improbité enfin, et sincère soumission aux prestiges de la religion : tout cela organiquement lié, et se subordonnant au caractère fondamental d’intraitable orgueil et de volonté dominatrice. Comme elle triomphe, cette volonté, comme il exulte cet orgueil, à la pensée de son dernier et monstrueux commandement ! Ainsi chez les guerriers saxons, nordiques, dont ce parvenu de Liverpool n’a jamais entendu parler, les rois scaldes dont la mort exigeait regorgement sur leurs tombes de leurs esclaves et de leurs chevaux.

A la figure grossière et puissante de sir Anthony Gloster, s’oppose celle de Mac-Andrew, l’officier mécanicien dont le vieil armateur a dit « qu’il ne pourrait pas mentir si on le payait, et qu’il crèverait de faim plutôt que de voler. » Lui aussi se révèle à nous en un monologue, un long poème, le plus beau des Sept Mers, et l’une des œuvres capitales de Kipling. Nul personnage de ses nouvelles ou romans n’est issu d’une conception plus complète, d’un acte plus sûr, immédiat, de création. Le poème n’a que sept pages, et c’est un être vivant qui nous apparaît, s’éclaire peu à peu dans sa profondeur, et, par-delà son présent, tout le passé qui porte et rend possible ce présent, tout le vécu qui s’est inscrit en cent plis dans une physionomie, un caractère, — chaque trait appelé par tous les autres, s’y reliant par une nécessité organique, laquelle s’est imposée à l’artiste dans l’instantané de l’intuition. Et pareillement, tout se tient dans le poème où s’exprime cette âme : la langue, âpre, dure, jamais grossière ; le style impérieux, serré, jamais brutal ; la tonalité sombre, le puissant vers de sept pieds, — un mètre tendu, comme allongé par l’élan et la ferveur de l’idée, un mètre plus grand encore que celui de la Mary Gloster. Mais c’est une impression de pure énergie en mouvement, non de poids, de masse, qu’il nous communique ; et la différence est de même ordre entre les deux personnages. Leurs âmes seules nous sont données, et telle est la puissance de l’évocation que les corps, les physiologies nous apparaissent : la ceinture vaste et la forte mâchoire de l’armateur, bovin, sanguin (il meurt d’un coup de sang), mafflu comme l’ancien John Bull dont un squire en habit du XVIIIe siècle est la figure populaire ; et en contraste, la silhouette osseuse, stricte et droite, la longue mine jaune, expressive, l’orbite profond du vieux mécanicien écossais qui ne parle qu’à lui-même. En tous deux la volonté domine, mais agressive chez l’un et quasi matérielle, participant de la fougue animale, attachée au monde sensible pour se le soumettre et s’y étendre, — secrète, au contraire, chez l’autre, jaillie du seul esprit, dépouillée et retournée vers le dedans, appliquée à soi-même pour se régler sur une idée. Celui-ci n’est pas « arrivé ; » il n’a jamais rien conquis, dominé personne que lui-même. Son univers est intérieur, et son austère discours n’est que celui de la conscience.

C’est la nuit, dans une chambre de chauffe, au fond d’un vapeur qui vient de l’autre face du monde, et dont s’achève la montée vers le nord. L’Angleterre approche, l’éclair d’Ouessant décroit ; ciel obscur, mer calme. Le vieux chef veille au milieu de ses machines. Il n’entend que leur puissante, régulière pulsation ; elles seules semblent vivre en cette heure nocturne où les humains ont comme disparu du navire. Autour de lui, rien que des lueurs fixes ou rythmiques de métal, le glissant, inflexible retour des énormes masses d’acier, l’exact et patient concert de mille pièces dont le travail distribué assemble en une seule poussée la force de sept mille chevaux. Aux yeux de l’Ecossais calviniste dont l’âme n’est que rigorisme et rectitude, quelle beauté de cette puissance disciplinée pour un service, et quel symbole du monde ordonné par la Volonté souveraine pour des fins prédestinées, de la vie régie par la conscience, inflexiblement appliquée à ses tâches prescrites ! Les grands bras violents et souples recommencent toujours de monter ; les manivelles géantes, tête basse, reprennent toujours leur inévitable, infatigable élan ; les clapets palpitent, l’arbre tourne, et l’homme rêve à cet accord, a cet obstiné labeur, « maintenu à tous les angles débande, à toutes les vitesses, contre tous les tumultes de la mer » Car à sa conscience exigeante, tout ici parle du devoir et de l’effort, tout répète la leçon qu’il a trouvée dans sa Bible : « Loi, Ordre, Maîtrise de Soi, Obéissance, Discipline, » la règle à laquelle sa vie s’est efforcée. Et dans la longue veillée où il est seul au milieu de ce clair, actif et tout-puissant acier, il revoit cette vie et cet effort, ses péchés, dont les marques sont restées noires sur son âme, la faiblesse et l’orgueil de ses jeunes années, les nuits où il montait sur le pont pour guetter les couples d’amoureux cachés entre les bouches d’air, ses folies dans les ports, les tentations cherchées dans Gay street, à Hongkong, les alanguissantes suggestions des tropiques sous les cieux de velours et les mille étoiles lascives (la voix du Diable lui murmurant dans la brise parfumée des choses vertigineuses) ; sa chute enfin et sa longue misère jusqu’à cette nuit, dans le détroit de Torrès, où, soudain, comme il somnolait, malade de doute et de fatigue, sur le panneau de l’écoutille, Dieu lui parla dans le ferraillement de la chaîne d’ancre déroulée sur le fond de corail, — une voix claire, une voix forte comme des coups de gong, et qui trois fois revint, lui répétant : « Meilleure la vue des yeux qui voient que le vagabondage du désir. » C’était la grâce, la lumière sur le devoir, éclatante comme celle des électrodes dans la salle des machines. « Je l’ai perdue mille fois, mais jamais sans espoir de retour ! »

Dès lors, cette âme a trouvé son ordre. Cristallisation véritable, qui, çà et là, d’abord, pourra se défaire à demi, mais se reformera toujours. Il faut lire le poème jusqu’au bout pour.la voir se fixer définitivement, et ce qu’en est alors la rigide précision. C’est le trait général de ces Anglais. Psychologiquement, ils sont à l’opposé des Russes mobiles et suggestion-nables de Tourguenief et Dostoïevsky. Toute jeunesse est fluide, mais la leur finit toujours par arriver à la forme : forme noble ou vulgaire, simple ou complexe, mais qui persiste sous toutes les influences du dehors, à travers tous les changements du milieu. Un sir Anthony Gloster et un Mac-Andrew ne se ressemblent guère, mais chez l’un et chez l’autre, des axes fixes, d’habitude, de croyance, de sentiment assurent la résistance de l’être et sa cohésion. Il demeure lui-même, certain de ses directions qu’il ne reçoit que de lui-même. Cette stabilité des tendances et des idées, c’est le caractère et c’est la volonté.
IV. LA MORALE DE KIPLING

De ce type d’âme, commun aux créatures de Kipling, sa poésie la plus personnelle, celle qui n’exprime que lui, semble procéder, et de là sa qualité tonique. C’est vraiment une personne qui s’y traduit, un moi actif, durable, traversé de courants dynamiques qui l’orientent toujours dans le même sens et se communiquent à nous. par-là, Kipling, si dissemblable à tant d’égards, est neveu des Carlyle, des Ruskin, des Tennyson, et si l’on cherchait dans le passé lointain ses analogues, Milton, si grave, si noble, si continu, apparaîtrait, sous toutes les différences d’époque et de culture, comme un exemplaire achevé du même type.

En de telles âmes, le grand principe de stabilité, c’est une conviction, laquelle, d’ailleurs, naît de leur force et la nourrit, comme la profonde racine que pousse une plante vigoureuse. Ainsi de ces maîtres, ainsi de Rudyard Kipling lui-même. Son assise, c’est une foi, et de même espèce que la leur. Il faut s’y arrêter, car là est le fond qui porte son œuvre, et dont la substance colore la fleur de sa poésie. L’artiste s’est révélé du premier coup si grand, il a tellement frappé comme évocateur des apparences, que, d’abord, on n’a vu que ses magies, mais sous tant de fantaisies et notations, une certitude s’affirme, aussi fervente que sa vision de l’univers est intense et véridique. Cette énergie de la conviction avec cette énergie de la sensation, cette attention aux valeurs spirituelles en même temps que cette puissance à voir et imaginer, voilà le propre de Kipling. Le plus souvent, c’est en imaginant qu’il s’exprime. Ses inventions ne se composent que pour suggérer, éveiller une croyance. Par-dessous le sens immédiat du conte ou du poème, une autre signification transparait, parfois plusieurs, plus ou moins entremêlées, mais dont l’une est l’essentielle. Il aime à voiler ainsi sa pensée profonde, et l’on observe que dans son œuvre, cette tendance au symbole, manifeste dès le début, est allée croissant. C’est qu’en effet sa pensée s’est faite plus profonde, graduellement retournée du dehors vers le dedans. Sans doute, un tel progrès est général. Le monde extérieur reste le même autour de nous, mais par le mouvement propre de la vie, par l’accumulation continue du souvenir, notre monde intérieur ne cesse pas de s’accroitre. De plus en plus, chez ce poète que l’on a cru définir en l’appelant un réaliste, il se subordonne celui des choses visibles, lequel se réduit à n’en être plus que le type, et parfois même disparaît. Alors plus d’images ni de couleurs. Reste la seule idée. Elle surgit extraordinairement stricte, directe, dense, en sa nudité. Clair jaillissement, comme d’une lame hors du fourreau dont on s’oubliait à suivre la riche et vivante ciselure.

Cette idée, c’est avec des nuances propres à un poète né sous une étoile étrange, la vieille, la forte idée anglaise, puritaine du devoir, celle qui inspira tant de poètes et romanciers de l’époque victorienne et qui, en d’autres siècles de la littérature anglaise, s’était déjà si fortement produite. « Nulle nation, écrivait Voltaire, vers 1750, n’a traité de la morale en vers avec plus d’énergie et de profondeur que la nation anglaise [10]. » Aujourd’hui l’esprit critique a fini par pénétrer en Angleterre, et parmi les grands écrivains vivants de son pays, Kipling est seul à représenter cet absolu avec une foi militante. Un Wells, un Shaw, un Bennett, un Galsworthy servent d’autres dieux, ceux de la raison ou du sentiment. L’œuvre de Kipling s’adresse à notre volonté pour la nourrir des toniques influences que nous avons perçues, et aussi pour la diriger. Car il n’est pas seulement le professeur d’énergie que ses premières œuvres annonçaient : il est un professeur de conduite — conduct : le mot anglais a plus de force. Et pourquoi s’en occuperait-il tant, s’il jugeait comme les fils de Rousseau que notre nature est bonne, qu’il n’est que de s’y confier, et que nos instincts nous excusent ?

La vieille idée chrétienne, si fortement reprise par la Réforme, vit en lui : il ne s’agit pas de suivre notre pente naturelle, mais de la remonter ; il s’agit, dirait-on aujourd’hui, en termes bergsoniens, de monter dans le sens de la vie, laquelle s’efforce, contre le courant descendant des choses, à concentrer de l’énergie en des formes de plus en plus cohérentes et complexes. C’est ici l’idée même qui, plus ou moins définie, inspira les grands moralistes anglais du XIXe siècle. Ruskin l’exprima clairement, montrant dans le devoir un principe de vie, c’est-à-dire un principe de forme, c’est-à-dire un principe de beauté, d’où la tendance perpétuelle de son esthétique à l’éthique, au fond l’identité des deux points de vue. Pour l’auteur des Pierres de Venise, la morale d’un être, c’est la loi voulue par son type, c’est l’ensemble des purifiantes disciplines qui, dans l’individu, dans la société, assurent, accroissent la force en achevant la forme organique. Ainsi comprise, la morale ne se réduit pas à des défenses et interdictions. Elle ne semble pas de l’ordre négatif, elle ne se confond pas à l’idée d’une règle pour la conservation de l’ordre établi, à l’idée du rangé, du prudent : on n’est point tenté de la dédaigner à demi, comme d’origine et d’essence « bourgeoises. » C’est un dynamisme, une véhémence d’origine et d’essence divines, qui participe de l’élan général du monde, et comme elle posséda jadis les prophètes d’Israël, elle peut encore passer dans une âme de poète. Une véhémence religieuse, car cette vivante idée morale est, en pays anglo-saxon, le principal de la religion, à ce point que là où le dogme tend à s’éliminer, elle suffit à des Eglises qui, par leur discipline d’entraînement en commun, veulent en maintenir la ferveur et l’autorité [11].

Voilà le frémissement lyrique dont l’intensité nous étonne dans la prédication de Carlyle et de Ruskin comme dans les poèmes les plus moralisants de Wordsworth et de Tennyson — ceux-là, justement, que le public anglais a toujours préférés. Car à ces accents ce public répond ; plus que tout autre il est sensible à un ordre de beauté qui ne s’adresse qu’à l’âme : on le reconnaît quand on lui reproche de ne voir dans les arts que des véhicules d’idées morales. Plus que tout autre, il est capable d’enthousiasme grave pour le sublime, et les chefs de cette nation le savent bien, et par quels mots nus et sévères, parfois par quels silences ou quels appels au silence, on peut le toucher jusqu’au fond. C’est un fait significatif que, parmi tant d’œuvres saisissantes que Kipling, en 1897, avait déjà données, aucune ne remua l’Angleterre d’un tressaillement aussi subit, général et profond que les strophes toutes repliées dans la prière et la méditation qu’il publia, au lendemain du Jubilé, sous le nom de Recessional : le nom qui, dans la liturgie anglicane, désigne la musique assourdie des orgues, à l’instant où le blanc cortège des officiants quitte à pas mesurés le chœur. Après les fastes, les acclamations, les fanfares, c’était l’émouvant rappel de Dieu et de la poussière humaine, — lest we forget ! lest we forqet ! — Cinq petites strophes toutes simples, le ton du recueillement agenouillé, et le plus grand effet qu’un poète moderne ait produit sur un peuple. Mais c’était le peuple dont Matthew Arnold a pu dire que sa culture procède de l’esprit hébraïque plutôt que de la pensée hellénique, de la Réforme plutôt que de la Renaissance, et qu’elle manifeste moins le souci de contempler et de comprendre que de se conduire.

Se conduire : c’est-à-dire agir librement suivant une loi reconnue ; c’est-à-dire persévérer, se maintenir contre le monde extérieur et contre soi-même dans les directions adoptées ; être fort, de cette force que nous avons sentie en tant de créations de Kipling, et que traduisent le rythme, le style et le ton de sa poésie : poésie virile, celle de l’âme constituée à demeure, sûre de ses axes et de son assise, ferme contre les impulsions du caprice et les influences de langueur et de dissociation. Voilà la volonté vraie, premier élément de la perfection dont les Anglais ont fait un idéal national, l’objet propre de l’éducation dans leurs principales écoles, et qu’ils désignent d’un mot qui ne se traduit pas tout à fait : character. — Elle s’achève, cette perfection, quand la volonté autonome a choisi de s’orienter vers le devoir. Pour un Anglais du beau type ancien, régulier, classique, dont les public schools étaient comme les matrices, pour un Anglais dressé en vue de la pratique et dans le sens social (on discute aujourd’hui ces valeurs), une telle vertu est supérieure à toute autre. Dans l’intelligence, il soupçonne un caprice de la nature, un feu follet qu’elle pose par hasard sur tel individu : dangereuse lumière, quand elle lui montre comme préjugés, quand elle l’excite à discuter les nécessaires consignes qui ne relèvent pas du raisonnement. Au contraire, dans la volonté ferme et qui se discipline pour le devoir, il voit le fait d’une culture ancienne. De profondes racines la nourrissent. C’est elle, juge-t-il, qui fait la valeur efficace et supérieure d’un homme, d’un peuple. « Connaissance de soi, respect de soi, maîtrise de soi, rien d’autre n’élève la vie à la puissance souveraine, » avait dit Tennyson, en des vers que tous les écoliers de son pays apprennent par cœur. Des trois mots, le dernier, self control, est le plus anglais. Et devant le travail précis, patient et bien accordé de ses machines, c’est presque le même impératif que nous a répété Mac-Andrew : « Loi, Ordre, Devoir, Surveillance de soi, Obéissance, Discipline ! » Ce que doit être, selon Kipling, cette volontaire obéissance, combien stricte il conçoit cette discipline, il faut, pour le comprendre, lire tout le poème qu’il intitule de ce simple petit mot : Si… C’est l’exact et rigoureux formulaire, dans la langue la plus nue, des lois qu’un homme doit s’imposer pour être fort contre le monde et contre lui-même :


Si tu sais garder ta tête quand chacun autour de toi — perd la sienne et t’en jette le reproche, — si tu peux te lier à toi même, quand tous les hommes doutent de toi, — mais si tu sais tenir compte de leur doute ; — si tu peux attendre sans te lasser d’attendre, si tu ne mens pas quand on t’attaque par des mensonges, — et quand on te hait si tu ne hais pas ; — si pourtant tu n’as pas la mine trop vertueuse, — si tu n’as pas l’air d’en trop savoir ;

Si tu peux rêver, et ne pas faire du rêve ton maître, — si tu peux penser, et ne pas faire de la pensée ton but, — si rencontrant le Triomphe ou le Désastre, — tu peux traiter également ces deux imposteurs ; — si tu peux supporter d’entendre la vérité que tu as dite — faussée par des coquins qui en font un piège pour des imbéciles, — si tu peux voir briser les choses auxquelles tu as donné ta vie, — et puis te baisser pour les reconstruire avec des outils ébréchés : Si tu peux mettre en un tas tous tes gains — pour les risquer d’un coup de pile ou face, — perdre et puis repartir de ton commencement— sans jamais souffler mot de ta perte ; — si tu peux contraindre ton cœur, tes nerfs, tes muscles — à te servir longtemps après que leur force est tombée, — et ainsi persévérer quand il n’y a plus rien en toi, — sauf le vouloir qui commande : persévère !

Si tu peux parler à des foules sans perdre ta virilité, — ou marcher avec des rois sans perdre le contact avec l’humanité commune, — — si nul ennemi, nul aimant ami ne peut te faire du mal, — si tous les hommes comptent avec toi, et si nul n’y est trop obligé ; — si tu peux remplir la minute sans pitié de soixante secondes de travail accompli : — alors la terre est tienne avec tout ce qu’elle porte, — et, ce qui est plus, tu seras un homme, mon fils ! [12] »

Une telle perfection est rare. Voyons-y l’une de ces limites à quoi l’on peut tendre toujours sans y atteindre jamais. Mais c’est la tendance, la direction de l’effort, qui nous intéresse ici, car l’une des deux grandes idées de la culture qui a régné en Angleterre, l’individualiste, s’y manifeste. L’effort doit porter d’abord sur nous-mêmes, pour nous soumettre à nous-mêmes. Se dominer, se diriger, être un homme, maître et responsable de soi, « capitaine de son âme [13], » dont on ne doit compte qu’à Dieu, c’est le premier commandement de l’Ecole et de l’Eglise, et la liturgie officielle en donne la formule, qui revient, plus solennelle encore, à la cérémonie du Sacre pour s’adresser au Souverain : « Be strong and play the man ! » Et, sans doute, au sens profond où on la prend, elle est d’origine religieuse, protestante. Autonomie de chaque conscience, que nul rite, nul intermédiaire n’exempte du fardeau mortel de ses péchés, mais seulement la volonté continue, efficace, de discipline et de réforme intérieures. Devoir pour chacune de se garder, de se maintenir jalousement contre toute intrusion possible, car rien ne la décharge du soin de se conduire. Ainsi la règle puritaine a rejeté l’homme sur soi en l’isolant devant Dieu, et l’idée politique de self-government s’est trouvée renforcée d’une idée religieuse. Tel est le principe moral de cet individualisme par quoi l’on croyait jadis définir tout le caractère anglais, et qui n’en est que le dessous.

Car ce n’est pas tout de se commander. Que faut-il se commander ? Cet homme fort qui vient de nous être décrit, cet homme véritable, qui possède le monde parce qu’il se possède lui-même, à quoi va-t-il appliquer sa force ? Pour comprendre la rigoureuse signification sociale de la foi que professe le poète anglais, il faudrait l’éclairer d’un contraste et se rappeler quelles autres formes de l’idéal ont conçues, en d’autres littératures, des maîtres dont le règne s’est prolongé durant des générations. C’est d’un tel contraste que s’étonnait Taine, quand il comparait, vers 1860, Tennyson et Alfred de Musset, en général les poètes et romanciers modernes de l’Angleterre à leurs contemporains français, — à ceux-là mêmes dont il avait le mieux aimé et loué le génie. De Chateaubriand à Baudelaire, la plupart furent aussi, mais en lin autre sens, des individualistes. Le moi, chez eux, ne se gardait pas pour autre chose que lui-même. C’est son propre culte qu’il servait en professant le dédain des règles et conventions, et dans leur monde imaginaire, il pouvait magnifiquement s’effréné. Leurs héros fuyaient la société, ou bien entreprenaient de la conquérir. Ils s’exaltaient au-dessus des lois. Chez un Julien Sorel, quand reparait l’idée du devoir, c’est pour s’invertir [14]. Sans doute, l’effet sur les mœurs de tels enseignements, prolongés durant des générations, n’est pas tout ce qu’on pourrait croire. Tout de même, dans le cours ordinaire de la vie, quand nul danger public ne vient soudain rassembler les âmes, il semble que l’obligation tende à perdre son caractère social, — à se retourner toute vers le moi. Pour quelques-uns (et Goethe est leur magnifique exemple), le devoir sera de projeter sur ce moi une image de plus en plus riche et vraie de l’univers ; pour beaucoup, de projeter sur autrui une image de plus en plus prestigieuse de ce moi. Suivant les formules du siècle, les premiers travailleront à « se développer, » les autres à « parvenir. » Mais pour tous, il s’agira d’un devoir impérieux, absorbant, exigeant le renoncement au plaisir immédiat, la domination sur soi-même, l’effort continu, méthodique, — et par là même apparaissant d’autant plus comme devoir.

Toute contraire est l’idée dont Kipling se fait l’apôtre. Pour une part, elle procède de la tradition puritaine, du souvenir des dix commandements, et de là, à certains moments, son accent solennel, impérieux. Mais elle naît surtout de ce sentiment du groupe qui, depuis si longtemps, en pays anglo-saxon, a dévoué tant d’efforts, de fortunes, de vies au bien présent et futur de la ruche et de la race. Car l’Anglais, qui se définit lui-même individualiste, est pourtant une créature de ruche, essentiellement un animal politique, — l’antinomie est de celles que l’on constate souvent dans l’ordre de la vie : on la retrouve, en d’autres proportions de*ses deux termes, chez les hommes de tous les peuples. Peut-être, par un effet de la civilisation nouvelle, qui accélère, multiplie les courants d’idées et de sentiments, la part du social, ou simplement du grégaire, tend-elle à l’emporter en chaque âme, ce qui ne veut pas dire, d’ailleurs, que les vieux impératifs nécessaires à la vie collective gagnent en autorité sur l’individu, car d’autres influences sont à l’œuvre, aujourd’hui, qui en diminuent le prestige.

Mais ils restent encore très forts en Angleterre, manifestés par des traits qui ont toujours frappé l’étranger : par exemple la vieille habitude de l’association pour des fins voulues par cet esprit que nos voisins appellent public spirit. Car telle est la forme anglaise, toute pratique, de l’instinct social : non pas tant le besoin d’être ensemble pour s’animer à l’effluve qui naît d’une réunion d’hommes, que le désir de joindre son effort à celui d’autrui pour une œuvre utile que l’on a conçue ou faite sienne. Dans une telle activité, les deux principes que l’on croirait antagonistes s’accordent. L’entreprise nait d’un mouvement personnel de l’esprit ou de la conscience ; mais elle tend à un certain bien du groupe, et pour y atteindre, des individus assemblent, coordonnent leurs efforts. Voilà pour des Anglais l’acte social par excellence, à quoi l’Ecole, par ses jeux et disciplines, veut dresser la jeunesse. Et c’est parce que Kipling est si anglais, parce qu’il y tend de toute sa nature, qu’il insiste si fortement sur les disciplines de dévouement et de subordination spontanée qui le rendent possible.


Aussi bien, il est de cette famille d’esprits qui aperçoivent les choses du point de vue de l’organisation, de la synthèse, — qui, dans un tout vivant, considèrent la vie totale plutôt que les éléments, dans une société l’être collectif et millénaire plutôt que les êtres particuliers et périssables. Par-là encore, il fait penser à Carlyle et à Ruskin, ces apôtres d’une philosophie politique que les Anglais appelaient jadis torysme socialiste. Socialiste, si le mot avait son sens littéral, s’il désignait une doctrine qui préfère vraiment la société aux individus ou à une certaine catégorie d’individus, — mais c’est le cas contraire, — on pourrait encore l’appliquer aux esprits de cette espèce. Seulement ils sont tories, et leur mouvement est à l’encontre de l’idée qu’on nomme démocratique, laquelle, issue de l’idée libérale, tend à libérer l’individu des antiques disciplines et préjugés que s’est inventées, au cours des durées, l’instinct de vie du groupe. (« Je suis un illibéral », disait Ruskin.) Pour eux, le principe de la société n’est pas le droit de l’individu, mais son devoir, car c’est lui qu’ils jugent fait pour elle, non pas elle pour lui, et l’acte élémentaire qui l’a construite et la maintient ne se produit pas quand il réclame son droit, mais quand il se donne à son devoir. Mon droit, c’est ce qui m’est dû ; en le posant, je me pose à part. Une telle idée, centripète, est de l’espèce anarchique : elle tend à dissocier. Mon devoir, c’est ce que je dois aux autres : en m’y donnant, je me donne à eux, j’adhère, je collabore. Une telle idée, centrifuge, est de l’ordre synthétique, organique ; elle construit, elle assemble. C’est un fait significatif que, depuis Rousseau, qui se vantait de n’obéir qu’à son cœur, jamais à son devoir, romantiques et démocrates se sont accordés pour soutenir, les uns au nom du sentiment et de la passion, les autres au nom de la raison, le droit de la nature et du l’individu contre les consignes et conventions traditionnelles de la société.

Du romantisme, il y en a toujours eu en Angleterre, mais le principe antisocial qui s’y cachait, soudain si manifeste dans l’œuvre et la vie d’un Shelley, d’un Byron, en fut vite éliminé. Réaction contre la Révolution française, avènement au pouvoir d’une bourgeoisie industrielle et commerçante nourrie dans les sectes puritaines, renaissance évangélique, influence morale de la reine Victoria, vif sentiment anglais, surtout, des conditions de la santé sociale : autant d’obstacles à son développement, alors que, sur le continent, l’action de Byron continuait de s’approfondir et de s’étendre. De même pour la démocratie : il y en a toujours eu depuis le XVIIIe siècle chez nos voisins, — et qui nierait que l’effort pour la conquête des droits et des libertés n’ait été de bonne heure l’un des principes déterminants de la vie de ce peuple ? Mais au moment de l’histoire qui décida la direction moderne de l’âme anglaise, il s’agissait surtout pour l’individu de la liberté d’obéir à sa conscience, du droit pour chacun « de faire les choses qu’il doit faire et de ne pas faire les choses qu’il ne doit pas faire ; » en d’autres termes, du droit du devoir, conçu vraiment comme devoir, je veux dire comme un acte à quoi l’on s’oblige, à quoi l’on n’est point obligé du dehors, à l’allemande, par l’autorité du Prince. Voilà l’idée que l’Angleterre portait en soi, tenait de son passé puritain quand elle commença de prendre la forme démocratique, — et parce qu’elle est si générale et si impérieuse, lorsqu’un Anglais ne suit que sa tendance égotiste, qui est puissante, comme le moi anglais, il lui faut d’abord se persuader qu’il obéit à sa conscience : on doit toujours compter avec les retours de cette simple et forte illusion. D’où la vieille accusation d’hypocrisie que les peuples plus indulgents à la nature (nos voisins disent : plus cyniques) ont souvent jetée à l’Angleterre : témoignage indirect du prestige que garde, en ce pays, sur les mœurs et l’opinion, l’idée de l’obligation. Il n’est pas dit que sa force efficace dure toujours, qu’elle survive indéfiniment, cette idée, aux dogmes qui en sont le support et Ha figure, mais tant qu’elle persiste, quel principe de self government véritable, quel correctif, malgré tout, d’un système politique dont le danger de plus en plus visible est le règne organisé des appétits particuliers !

Mais la démocratie anglaise est singulière. Si « avancée » qu’elle soit à tant d’égards, si travaillée de ferments nouveaux, dans sa substance profonde, dans son fond le plus peuple, elle reste encore imbue de pensée et de sentiment religieux, voire piétistes, — et d’autre part, dans ses mœurs et ses idéaux, par un paradoxe qu’un pénétrant observateur d’outre-Manche déclarait incompréhensible à l’étranger, on peut reconnaître des éléments d’origine aristocratique. « Démocratie d’aristocrates, » disait de son côté Kipling. Même illogisme de la forme constitutionnelle. Car, si le gouvernement du peuple par le peuple a toujours eu des apôtres de l’autre côté du détroit, le suffrage universel y est d’hier ; on y trouve toujours une Chambre des Seigneurs spirituels et temporels, des majorats fondés sur le droit d’aînesse, une Église établie et riche en bénéfices qui remontent au moyen âge, un Roi qui en est le chef, dont l’autorité morale participe du sacré et s’atteste, aux séances du Parlement, à la présence dorée de sa masse d’armes. En somme, il n’y a pas dix ans que la Grande-Bretagne a vraiment commencé sa Révolution, et il a fallu le mouvement critique provoqué par la guerre du Transvaal pour que l’on voie de grands écrivains poursuivre des campagnes qui, dans un temps, dans un milieu, par des moyens si différents, sont les analogues de celles de Hugo dans les Misérables, de Michelet dans le Peuple, de George Sand dans Indiana.

Au milieu de ces nouveaux apports, l’œuvre d’un Rudyard Kipling apparaît comme le dernier grand affleurement du granit intérieur, de la profonde assise morale de l’Angleterre.


* * *

Jamais, peut-être, la pensée qu’il transmet à son tour ne s’était présentée sous des apparences si anglaises. Par exemple, elle est toute concrète, toute spontanée, toute jeune de l’éternelle jeunesse de l’instinct, toute émue de la fervente volonté de vie sociale et nationale qui la produit. Le mot devoir est trop abstrait pour en traduire la principale idée. A la place de ce mot, — leit motiv de la poésie et du roman anglais au XIXe siècle, — l’auteur des Cinq Nations prononce celui de service, plus simple, de signification plus sociale, évoquant la notion familière du métier propre à chacun, de l’immédiate et quotidienne besogne qu’il accomplit à son rang parmi les autres.

C’est ici l’un de ses thèmes les plus fréquents, où s’atteste ce culte des valeurs pratiques que servirent tant d’Anglais d’époques et de types si différents, un Bacon comme un Addison et un Defoe, un Sydney Smith, un Macaulay comme un Carlyle et un Ruskin. Il est dans notre espèce des esprits ailés, — rêveurs, penseurs, génies, — qui montent jusqu’aux sublimes sphères. Ils voient ce que nous ne voyons pas, mais ils demeurent seuls [15]. Autres sont les préférés du poète. Ceux qu’il aime (et voilà par où sa pensée, qu’on pourrait croire tout aristocratique et stoïque, se fait si humaine), ceux qu’il tient pour ses frères, ce sont les hommes qui font effort sur la terre avec les hommes, les « Fils de Marthe » par opposition aux « Fils de Marie, » tous ces obscurs millions dont le labeur quotidien assure, accroît, à l’encontre des forces d’inertie et de dissolution, l’œuvre de notre race.


C’est leur affaire, en tous les siècles, de recevoir et d’amortir les chocs. — C’est par eux que s’emboîtent les engrenages, que les aiguilles jouent à l’instant voulu, — par eux que les roues tournent juste…— Ils disent aux montagnes : « Ne soyez plus ! » et ils disent aux eaux des crues : « Desséchez-vous ! » — à leurs baguettes, les roches obéissent ; ils n’ont point peur de ce qui est haut. — Ils manient la mort de leurs mains gantées, quand ils rattachent les fils dangereux. — Elle se cabre entre les portes qu’ils gardent… Ils excitent en la nourrissant sa faim. — A l’aube, avant que nos yeux y voient clair, — ils entrent dans sa terrible stalle — et la poussent comme un taureau entravé, — et l’aiguillonnent, et la retournent jusqu’au soir…

Ils ne prêchent pas que leur Dieu les réveillera un peu avant que les écrous ne branlent — ni que sa pitié leur permet de quitter leur travail quand ils se le sont mis dans la tête. — Comme dans la foule et les rues illuminées, dans l’obscurité, dans le désert, ils restent à leur poste, — attentifs, vigilants, durant tous leurs jours, pour que se prolongent les jours de leurs frères. — Soulevez la pierre, abattez la ronce, pour faire meilleur le sentier : — voici qu’une trace se découvre, noire du sang qu’un autre fils de Marthe a versé là, — non pour dresser une échelle vers le ciel, non pour témoigner d’une croyance, — mais en simple service, simplement rendu à son espèce dans le commun besoin… [16]


Et ce sont, pauvres ou riches, tous ceux-là qui « accomplissent la tâche dont ils reçoivent le salaire, » les hommes de la forge, de la mine, du bateau, du tribunal, de l’école, du bataillon, du comptoir, de la tranchée, du rail, de la bergerie, du moulin, et du Sénat, et du Trône aussi (s’il ne sert, nul ne commande), tous les bons ouvriers « qui rachètent la dette de chaque jour par leur pur courage », et qui, sans se lasser, « commencent, poursuivent, achèvent la tache dont ils reçoivent le salaire. »

De tels hommes, le créateur de Mulvaney et de Mac-Andrew les juge beaux, parce, que dressés à leur travail de chaque jour, qui peu à peu a façonné, orienté tout leur être, — beaux par ce vigoureux caractère professionnel dont lui-même a marqué le relief en tant de figures de soldats, officiers, administrateurs, ingénieurs, journalistes, artisans, marins, paysans, hommes d’affaires, qui peuplent ses contes. Et non seulement beaux, mais joyeux de l’organique joie qui naît de l’équilibre établi, de l’adaptation définitive, chacun aimant sa tâche, dont les rythmes sont à présent ceux de sa vie, en ayant besoin comme de son pain quotidien, comme de son salaire, y pensant plus souvent qu’à son salaire, en recevant, et non de son salaire, le sentiment de sa raison d’être et de sa dignité [17]. Sans doute, il est dans notre monde moderne des besognes où l’homme ne trouve ni dignité ni raison d’être, et de là, nous a dit Ruskin, de cette humiliation, tant de haines et révoltes d’esclaves. Mais dans les camps de l’Inde, sur la mer, dans les fermes du Cap et du Canada, dans les campagnes du Sussex, Kipling a surtout vu les vieux, les éternels métiers où l’âme apporte sa part d’amour-propre, de fidélité, de bravoure, où le plus simple, — paysan, artisan, soldat, — se sent pouvoir et valoir, où le corps entraîné peut atteindre à cette noblesse que nous aimons dans le bras du forgeron façonnant le fer à coups violents et justes, dans le patient effort du marin qui souque avec ses frères. Un marin, à son poste, dans l’équipage d’un bateau de poche, les sauvages, mouvantes, infinies puissances alentour, ce serait une juste image, pour Kipling, de l’homme dans la société et de la société dans la nature. Sur un tel bateau, personne, du mousse au patron, qui n’ait appris, a l’impitoyable école de la mer, à servir ; personne qui ne doive aux autres toute sa part de service, sa juste, exacte et quotidienne part.

A tous les étages de la vie sociale, voilà les hommes qu’il aime et respecte, les mêmes qu’admirait Carlyle, ceux qui peuvent, — « who can, » disait avec un accent mystique le prophète de Chelsea, ceux dont le labeur intervient dans l’aveugle enchaînement des nécessités pour modifier le réel, c’est-à-dire pour créer du réel, — oui, les créateurs de faits, les hommes véritables. Et plus assujettis que les autres, ceux-là dont le service propre est de conduire, qui « lancent leurs bataillons contre les dents menaçantes des choses, » qui « chaque jour ont à soulever leur âme, leur cause, leur clan, hors des vieilles ornières, » — un Rhodes, un Milner, un Chamberlain, un Roberts, un Edouard VII. Mais, en bas comme en haut, point de service qui n’exige le don de soi, le sacrifice jusqu’à l’usure, parfois jusqu’à la mort. Alors, le corps dépérissant ou périssant, plus de beauté physique d’adaptation joyeuse, mais suprême beauté spirituelle, et muette satisfaction de l’homme qui ne cède pas, car il a pris son point d’appui dans sa forteresse intérieure. Retour alors à l’individualisme secret dont la racine est la profonde et jalouse idée de la conscience autonome et responsable [18].

Ainsi compris, le service est le principe d’énergie d’une société, et l’impératif spontané par quoi l’individu se l’impose, c’est le commandement de la vie générale qui parle en lui. Un tel commandement, dirait Kipling, s’il usait du langage spencerien, traduit une tendance de même ordre que, dans un organisme, celle des cellules saines à leur fonction. Quand elle décroit, on dit que les tissus vieillissent ou dégénèrent. Ainsi d’un peuple où la volonté de service irait diminuant : quand une société tombe au règne des égoïsmes particuliers, c’est une énergie de vie qui se « dégrade. » On reconnaît ici une idée analogue à celle que prit Burke de la société, à la fauve lumière de la Révolution française, et que retrouvait Joseph de Maistre quand il montrait dans le corps social un tout mystérieux, mystique, dont un principe qui n’est pas de l’ordre rationnel assure, à travers les millions de morts et de naissances, la résistance et la cohésion. Seulement, pour Kipling, la vertu qui opère ce miracle n’est pas le prestige obscur d’institutions millénaires, mais l’acte élémentaire que l’on peut appeler le réflexe du devoir.

Cette vertu, ç’a été de plus en plus sa mission propre de la défendre et l’exciter dans la communauté anglaise. Si elle est restée chez lui à ce point active, résistante aux influences qui inclinent aujourd’hui tant d’écrivains de son pays à prendre parti pour l’individu contre les disciplines collectives, ce n’est pas seulement un trait de nature, c’est aussi qu’il n’a jamais oublié la grande leçon de l’Inde anglaise. Dans le pays torride où il a commencé d’être un homme, pas un Anglais, nous a-t-il dit, qui ne vive que pour lui-même. A quel point, dans ce milieu, l’idée du devoir professionnel est forte, à quel point rigoureux le loyalisme de l’homme à sa tâche, à son équipe, le sentiment qui dévoue un administrateur à la lutte contre la famine, un médecin à la lutte contre l’élément, un journaliste à son journal, un officier à son régiment, un marin à son bateau, vingt récits célèbres nous l’ont dit, et quelques-uns nous ont montré l’effort poussé jusqu’à l’épuisement, le sacrifice jusqu’à la mort, dont la menace n’est jamais lointaine, en temps de choléra, ni chaque été, « quand le puits est à sec, et que la rivière n’est qu’un sable enflammé, quand la terre est de fer, et que le ciel tourne au cuivre. » [19]Et le trait significatif, sous-entendu en presque tous ces récits, c’est qu’une telle fidélité à la tâche va de soi : nul événement extraordinaire où s’exalte l’idée d’un devoir. Simplement l’homme doit faire ce qu’il doit faire, et tout le pousse, tout l’oblige à l’acte requis : son instinct, son milieu, les mœurs, l’opinion, que l’éducation, la vie, ont faites siennes, — lui-même, par conséquent, sa nature, fortifiée de toute sa culture. Il ne peut pas s’en empêcher. Le devoir conçu, tout suit d’une marche nécessaire comme celle d’un destin. Le devoir, dans ce monde, apparaît comme la forme anglaise de la fatalité.

Le même destin s’est imposé au poète. Ce n’est pas une invention de sa pensée qui se traduit en tant de chansons, tableaux, scènes, images, évocations de figures vivantes et agissantes. C’est une religion, une habitude atavique de l’âme, une inévitable et irréductible façon de sentir et de vouloir. Il ne cherche pas à la définir : il veut la communiquer. Il s’agit de vivre et d’exciter à vivre suivant la Loi, comme dans la symbolique Jungle où c’est la Loi qui règne, et non, comme on l’a dit, la Force (dans la Jungle, le plus fort de tous, l’insolent Shere Khan, est un brigand qui s’est mis hors la Loi en se mettant au-dessus des lois, et sera vaincu par l’alliance de tous, ainsi qu’il arrivera, — Kipling a de ces pressentiments, — à un certain peuple trop fort, dans la Jungle des peuples humains).

En somme, si le conteur poète formulait en langage philosophique son refus de philosopher, il dirait à peu près ceci :

Au fond de la cité anglaise, il est un système de disciplines et d’idées. Cela, pour un Anglais, c’est l’absolu. On pourrait, sans doute, en imaginer un autre, scientifique, abstrait, le fonder sur quelque froide vérité en soi. Peu importe à cet Anglais : il n’habite pas le monde solitaire de la pensée pure. Bon pour des Celtes (il en est en Grande-Bretagne), pour des Slaves, de suivre une idée jusqu’au point où ils ne sont plus de leur groupe et l’aperçoivent du dehors, de faire table rase, de leur monde pour construire dans l’absolu. L’Anglais fait partie du système dont il a- reçu sa forme, il ne saurait s’en abstraire. Il ne le pense pas : il le vit.

Et c’est parce qu’il le vit que son art et sa poésie, inévitablement, le traduisent.


* * *

On voit maintenant l’unité de la pensée de Kipling, ce qu’elle a d’organique et par conséquent de nécessaire. Le sentiment du lien qui l’attache à son groupe commande tout : le don qu’il a fait de ses pouvoirs d’artiste à des vérités qu’il juge vitales, son inlassable vigilance au danger de son pays, sa conception sociale, ses préférences politiques, sa morale, — on peut dire sa religion. Et nous voyons mieux l’origine et le sens profond de son impérialisme. Parce qu’il est si sensible à l’ordre, à l’accord profonds qui, par tant de liaisons et dépendances mutuelles, font un ensemble vivant, simplement parce que le sentiment de l’obligation est si fort en lui, la même fonction de service qu’il tient pour la raison d’être de l’individu dans la nation, il l’assigne aux nations anglaises dans l’Empire, à l’Empire dans l’humanité. Comme on s’accordait en Angleterre à fonder la société sur le droit des individus, on fondait l’Empire sur le droit des peuples anglais, — et tel était ce droit que, moralement, il n’y avait pas d’Empire. Droit de chacun de ces peuples à se gouverner, à ne se gouverner que pour soi, en vue de son seul succès personnel ; indépendance absolue de chacun vis-à-vis des autres. Et comme Kipling, au contraire, voit la société fondée sur le devoir, c’est sur le devoir qu’il veut fonder l’Empire. Devoir de jouer pour l’équipe, play for the team, dirait-il simplement en usant des formules de sport qui ont passé à la dignité de formules d’éthique, les Anglais aimant à voiler le sérieux de leurs consignes et convictions. En somme, c’est bien une extension à des peuples de l’idée de l’équipe, ou pour reprendre la comparaison dont il a fait un beau conte, de la ruche. Il existe un Empire : que chaque nation anglaise en prenne conscience, et de ce qu’elle doit à cette plus grande communauté ! Dans un tel impérialisme, il ne s’agit pas d’imperium, mais d’impératif, celui du devoir entre les clans.

Et même, au fond, de pur devoir, car, par-dessous la morale propre de la ruche, il en est une autre, plus générale, universelle, d’origine religieuse, dont chaque conscience anglaise est nourrie, qui l’ait ainsi partie du « système, » et dont les commandements priment tout. Voilà l’essentielle différence de la ruche anglaise et de l’allemande. Pour l’Allemand, l’Etat est l’absolu : aussitôt que son intérêt est en jeu, c’est lui qui définit le bien et le mal, et s’il ordonne, l’être humain n’est plus que sa créature. Pour l’Anglais, il n’est qu’un absolu : la distinction du bien et du mal, principe fixe dans la loi de sa ruche, et qui vaut pour tous les hommes. Reprenant le familier langage que cet Anglais préfère, on peut dire que si la consigne est de « jouer pour l’équipe, » il en est une autre qui la dépasse, et c’est de « jouer le jeu, » play the game, de le jouer suivant la règle qui commande à toutes les équipes. Règle positive, qui ne se contente pas d’interdictions, qui prescrit. Par-delà ce que les Anglais, les peuples anglais doivent à l’Empire, elle dit ce que l’Empire doit aux races sujettes, à l’humanité. « Gardez la loi, soyez rapides en toute obéissance, purifiez votre terre du mal, bâtissez la route, jetez le pont sur le gué. Faites que chacun soit assuré de son dû, qu’il moissonne où il a semé ! Par la paix de nos peuples, que le monde sache que nous servons Dieu ! [20] »

Servir Dieu, dans la langue des Anglo-Saxons, en Amérique comme en Angleterre, où la religion va se pénétrant de pragmatisme, de plus en plus, aujourd’hui, cela veut dire servir les hommes, servir le mouvement de la vie contre l’inertie des choses, construire, organiser, mener la lutte contre la misère, la souffrance, l’ignorance, la paresse, l’injustice, les influences de misère et de dégénérescence. Pour l’Anglais de l’Inde, comme pour les Américains des Philippines, c’est assumer « le fardeau de l’homme blanc, » « c’est être patient et réprimer en soi l’orgueil, c’est se faire serf et balayeur d’impuretés et décombres, c’est peiner pour le profit d’autrui, c’est remplir la bouche de la famine et faire reculer la maladie. » C’est communiquer à l’indigène le savoir et le pouvoir de l’Européen, jusqu’à ce que lui-même puisse faire sa loi et se l’appliquer [21].

Telle est la tâche de l’Angleterre dans cette Inde où la justice, depuis que le Raj britannique la surveille, pèse dans la même balance les droits du petit et du grand, où le Musulman ne massacre plus périodiquement l’Hindou ni l’Hindou le Musulman, où les famines qui sévissaient sur des millions d’hommes sont de plus en plus rares et vite conjurées. Ce que peut être, chez des fonctionnaires anglais de l’Inde, chez une Anglaise qui n’exerce aucune fonction, simplement sœur des Florence Nightingale et des Edith Cavell, l’oubli de soi-même dans la lutte organisée contre ce fléau, Kipling en a fortement témoigné [22]. Ce dévouement-là, ce n’est pas l’instinct de la ruche anglaise qui le suscite, c’est une autorité dont le pouvoir porte bien plus loin : cette conscience qu’évoquait le poêle dans le prélude de ses strophes de guerre, quand il nous montrait le Tentateur offrant à l’Homme la Gloire, la Puissance, et lui soufflant de se taillera son gré son royaume, car toutes les choses de la terre, sa volonté peut les lui conquérir : « Mais l’esprit de l’homme dit à l’homme : « Le Royaume, le Royaume est en toi [23]. »

Ici nous touchons à la religion. L’accent en revient toujours dans la poésie de Kipling, et non seulement l’accent, mais le propre langage, le solennel langage liturgique. Nous l’avons entendu déjà. L’étranger, qui n’a pas été nourri, à l’anglaise, du texte de l’Écriture, ne peut être sensible à tous ses pouvoirs. C’est comme, dans une symphonie, un timbre fondamental, le plus grave, le plus émouvant de tous, qu’il ne percevrait pas. Non seulement le souvenir particulier du texte sacré dont le poète évoque le prestige lui manque, mais les archaïsmes qui font le caractère à part de cette langue disparaissant dans une traduction, il n’éprouve même pas le sentiment du sacré. L’idée seule lui arrive, dépouillée de ce religieux halo, de ce violet demi-jour, dont le style, la phraséologie, les rythmes suffisent, pour qui les reconnaît, à l’envelopper.

Mais sur le sens que prend cette langue dans cette poésie, en général dans la poésie anglaise, il ne faut pas se méprendre. Pour qu’elle apparaisse, il suffit que l’idée morale atteigne un certain degré de grandeur, l’émotion de la conscience un certain degré de pathétique. C’est que chez un Anglais, le sentiment de la Loi, « des choses qu’il faut faire et des choses qu’il ne faut pas faire, » est associé au souvenir des accents de la Fable, à l’impression laissée par la véhémence autoritaire et nue du Décalogue. Par cette profonde influence du Livre où la Loi est le principal de la religion et parle un langage si auguste, s’explique le lyrisme latent contenu dans l’idée anglaise du devoir.

Dans ce qu’on peut appeler le Christianisme anglo-saxon, la Loi aussi est l’essentiel, et si l’on excepte le mouvement ritualiste de la Haute Eglise, de plus en plus, elle tend à être tout. On dirait que dans la religion que laisse entrevoir la poésie de Rudyard Kipling, comme dans celle que traduisait jadis avec tant de ferveur la philosophie de Carlyle, ce terme soit atteint. Le devoir y apparaît comme l’ultime, immuable réalité par-delà le flux des êtres et des choses. C’est ici l’élément dogmatique, substantiel, européen de sa pensée. Sans doute, il a trop vécu dans l’Inde pour n’avoir pas vu s’épaissir autour de lui la vertigineuse fumée où la matière du monde se défait. Son Kim, où il a projeté quelque chose de sa propre enfance, et dont l’âme est double, à la fois d’Orient et d’Occident, connaît d’étranges minutes où, soudain, sa propre substance, son moi se dérobe, fond, et s’apparaît comme un rêve. Quelques-uns des premiers récits nous avaient donné jusqu’à l’angoisse, la sensation du non-être, du simple rien où s’abolit la dernière trace de ce qui fut beauté, jeunesse, passion, ivresse de la vie, de la vie qui ne conçoit pas vraiment qu’elle puisse n’être plus. On eût dit que sous d’impassibles apparences ce triomphant jeune homme prenait une joie sauvage à fouler, niveler le terrain où la Mort a détruit la maison de l’Amour. On pouvait parler de son nihilisme ; et sans doute, à cette époque, sous les suggestions de cette Inde où la forme humaine, fondant sur les bûchers, est un spectacle quotidien, il a dû parfois s’arrêter à l’idée du Nada final, du néant où se joue l’universelle illusion. Quelque chose de cette idée l’a toujours hanté. Evoquant plus tard les âges révolus, les civilisations, les royaumes successivement épanouis, évanouis, il a montré « les Cités, les Trônes, les Dominations surgissant aux yeux du Temps pour durer presque autant que les fleurs qui meurent chaque jour, — mais chaque jour de nouveaux boutons se gonflent, réjouissant de nouveaux humains [24]. » La jonquille de ce printemps ne sait rien de celle qui l’a précédée, et croit qu’elle vivra toujours. Chaque fois, au moment où elle va s’effacer dans la Mort, « l’ombre dit à l’ombre : Vois, notre œuvre persiste. »

Mais, si la jonquille passe, tant qu’elle dure, elle obéit, chacune de ses millions de cellules obéit à sa loi, que ni la fleur ni la cellule ne s’invente, ne choisit, ne discute, qu’il leur faut suivre parce que c’est la Loi, seule réalité qu’elles connaissent, — et parce qu’elles la suivent, leur vie, leur forme se réalisent dans l’ordre général. Ainsi peut-on se figurer, en continuant l’image de Kipling, l’accord des deux idées, celle qui nie et celle qui affirme. La principale, l’anglaise, qui pose l’impératif, et qu’il a répétée en tant de figures, apparaît dès le début : on la reconnaît, incarnée, agissante, dans les personnages anglais des premiers contes. Elle s’énonce formellement dans les poèmes des Sept Mers, où sonne si fortement le thème du devoir. Le Recessional la présente avec son antithèse, — permanence de la Loi, impermanence de notre monde, — mais sous forme hébraïque, le Dieu juge apparaissant derrière la Loi qui émane de lui. Toute la pompe de l’Empire est de même substance que celle de Tyr et de Ninive, œuvre « d’une vaillante poussière bâtissant sur la poussière. » Une seule chose vaut : le sacrifice ancien, la soumission du cœur aux disciplines que le Seigneur a commandées.

De telles expressions sont assez fréquentes dans l’œuvre du poète. Quelle est alors la part du symbole ou du langage accoutumé en Angleterre, — en des temps victoriens, surtout, où la foi à la lettre de la Bible était plus générale qu’aujourd’hui ? On ne saurait dire. Autour de la religion d’un Anglais, se prolonge comme une pénombre de religiosité qui souvent n’en laisse pas distinguer tout à fait le contour, et lui-même ne saurait exactement la définir. Il arrive que le noyau se résorbe insensiblement dans le clair-obscur où elle baignait. Mais presque toujours, l’homme reste religieux. De sa foi, la forme peut se fondre à demi, mais la substance demeure. Ce qu’il pressent ou, plutôt, ce qu’il perçoit, avec une émotion mêlée de certitude, c’est, par-delà le songe de la vie, un au-delà mystérieux où réside la raison du devoir. Avec cette indicible et certaine réalité, il communique par le sentiment immédiat qu’il a de la Loi. De tout ce qu’il lui est donné de connaître, elle seule participe de l’absolu, dont passent toutes les formes que les hommes ont imaginées. Peut-être est-elle tout l’absolu, et telle semblerait la dernière pensée du poète : « A quoi sert d’implorer les dieux, puisque, accueillie ou inentendue notre prière, nous périssons avec les dieux, avec tout ce qui est, sauf la consigne — the Word [25] ? » Sans doute, un deuil désole le poème où il parle ainsi, une de ces douleurs dont la guerre a chargé combien de cœurs de pères ! Mais au premier jour de la guerre, parlant à son pays, c’est un mot de même sens, aussi nu, plus solennel et précis, que Kipling avait répété : — les Commandements [26].


ANDRÉ CHEVRILLON

  1. Voyez la Revue du 15 avril.
  2. The Sea and the Hills, dans The Five Nations.
  3. Ces vers sont de ceux dont toute la force est dans le rythme, les accents. Ajoutez la notation évocatrice d’un certain langage populaire. Traduits en français, voici tout ce qui reste des premiers :

    « Et maintenant les vilains pruneaux viennent piquer à travers la poussière, — et personne n’a envie de leur faire face, mais chaque pauvre bougre y est tenu. »

    La seconde citation peut se rendre ainsi :

    « Il n’en mène pas plus large qu’eux ; son cœur est prêt à se décrocher, — mais il les travaille, les travaille, les travaille jusqu’à ce qu’il les sente répondre au mors ; — alors il n’y a plus qu’à se tenir jusqu’à ce que sonnent les clairons attentifs, — et il les enlève, les enlève, les enlève dans la charge qui gagne la journée ! »
  4. Mulholland’s Contract (1894).
  5. Il déforme un texte du Communion Service, tiré de Mathieu, V, 16.
  6. Il parle de lui-même à la troisième personne pour faire sonner son titre.
  7. Psaume 107, 30.
  8. Mathieu, 6, 21 et Psaume 107, 23.
  9. Proverbes, 5, 15.
  10. Siècle de Louis XIV, XXXIV.
  11. C’est la tendance de la Broad Church, des Unitariens, aujourd’hui de l’Armée du Salut. Elle est très générale en Amérique. L’Église presbytérienne de Seattle en est l’exemple le plus achevé. Sur le principe, voir Literature and Dogma, de Matthew-Arnold.
  12. If, à la fin de Brother Square-Toes, dans Rewards and Fairies.
  13. Captain of his soul : mot du poète Henley, devenu courant en Angleterre et en Amérique comme formule d’idéal et de conduite.
  14. Sur la séduction de Mme de Rénal, considérée comme « devoir » et comme devoir pénible, « héroïque, » voyez le Rouge et le Noir. Vol. I, pp. 51. 54, 77, 85.
  15. The Wage Slaves, dans The Five Nations.
  16. The Sons of Martha, dans The Years Between.
  17. Cf. Ruskin, Unto this Last, I.
  18. Sur ces idées voyez aussi Things and the Man, The Dead King et The Proconsuls dans The Years Between. Cf. The Reformers et Bridge-Guard, dans The Five Nations.
  19. Christmas in India, dans Departmental Ditties.
  20. Song of the English, dans The Seven Seas.
  21. The White Man’s Burden, dans The Five Valions.
  22. William the Conqueror, dans The Day’s Work.
  23. The Years Between. Dedication.
  24. Songs from Books. Dedîcation.
  25. A Recantation, dans The Years Between.
  26. For all we have and are. Ibid.