La Poésie de Stéphane Mallarmé/Livre II/IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Gallimard (p. 218-237).

CHAPITRE IV

LES MOTS

Si Mallarmé écrivit peu, son œuvre rare nous donne la fleur d’un très grand labeur linguistique. Il s’attacha avec ferveur à connaître sa langue. Il se posa à ce sujet les problèmes les plus désespérants, les plus insolubles. La parole fut vraiment le soleil de son monde intelligible, sauf qu’il préféra encore à sa clarté directe sa lumière réfléchie, son clair de lune, qui est certain silence. Il eut plus que personne « le culte du vocable... lequel n’est, en dehors de toute doctrine, que la glorification de l’intimité même de la race, en sa fleur, le parler »[1].

Le mot, pour lui, revêtait une existence très présente et presque hallucinatoire. Le Démon de l’Analogie nous met dans les mains une des clefs de sa « noble faculté poétique ». Enveloppé de musique et de mystère, un mot souvent s’impose à lui, non par sa signification, mais par son corps, qui est sa forme typographique, par son âme, qui est sa sonorité, ou par un secret plus intérieur encore qui ne prête pas à Mallarmé d’autre concept que celui, vide et familier, de « hasard ». Il est, et sans autre raison se légitime par cette existence. Autour de LES FORMES DE SA POÉSiÉ 219

lui s’évoquent d’autres mots et cristallise un vers, une strophe, un poème. (Et quelque chose d’analogue so passe d’ailleurs dans toute organisation poétique.) Mais il peut rester isolé. Ainsi Palmes I dans Don du Poème, qui paraît simplement un repos, un vide et comme un interrègne de l’imagination liée. Il s’expliquerait, si l’on veut, sur la page que révèle l’aurore, comme uno offrande de gloire solitaire et noble ; tout au moins 51 eii propage, musical, le sentiment ; mais il a dû s’im- poser, comme la Pénultième, du dehors, et sur le poème il flotte sans s’y mélanger. Le travail postérieur ne vous permet pas de discerner, parmi les mots ensuite surve- nus, dans le jeu de l’esprit poétique et la disposition des rimes, le vocable initial. Pourtant il semble bien quo lo sonnet Ses purs ongles soit aménagé sur le mot lampa- dophore. Plus curieusement.

Mes bouquins refermés sur le nom de Paphos

nous présente le même dessein que la Pénultième — Est morte. Paphos s’impose, comme une hallucination niée par l’esprit en même temps qu’elle se produit aux sens. Paphos — Est mort. Les treize vers qui suivent développent le Est mort selon un admirable motif do rêve, jusqu’à l’éclat de l’image finale « la corde tendue de l’instrument de musique » fil qui porte comme son fruit de cendre impondérable le « sein brûlé d’une an- tique Amazone ».

Mallarmé sent intensément cette présence des mots Chacun, pour lui, semble s’isoler, « d’un lucide contour, lacune ». On dirait que son regard étrange, son œil fin de diamant méditatif et mobile, pénètre dans le papier jusqu’aux racines du niot, qu’en elles il s’ingénie et so perd. Il conçoit l’essentiel de la poésie comme le fait d’écarter toute connaissance, sauf « une piété aux vingt- quatre lettres, comme elles se sont, par le miracle de l’infinité, fixées en quelque langue, la sienne, puis un sens pour leurs symétries, action, reflet, jusqu’à une 220 LA POESIE DE STÉPHANE MALLARME

transfiguration en le terme surnaturel, qu’est le vers * ». « 11 y a des mots que nous n’avions jamais entendus avant tel artiste qui les plaça do manière à nous les révé- ler dans toute leur beauté. » Propos que lui attribue assez vraisemblablement uM Mauclair *. Pour que ces mots fussent entendus, l’exemple de Hugo et la technique du Parnasse avaient donné un moyen mécanique, la rime. La rime riche leur conférait une valeur unique, les trans- figurait dans un bain de musique. Mais la rime riche et significative ne fait que souligner par un trait d’ar- chet final ce qu’en effet les poètes et les prosateurs ont pratiqué comme un des secrets de leur art. A-t-on en- tendu le mot pluie avant d’avoir goûté ce vers de Ron- sard sur la rose :

Mais baltue ou de pluye ou d’excessive ardeur,

éprouvé, en’ lo son humide et gonflé comme une motte do terre, isolé entre des brèves peu accentuées, les lon- gues ondées de juin sur les prés et les fleurs, coutu- mières au climat tourangeau ? Ainsi Mallarmé, comme tout bon poète, met à bien des mots le nimbe sacré

Mordant au citron d’or de l’idéal amer.

(Le Guignon.) De scintillations sitôt le septuor.

(Ses purs ongles.)

Oh sache l’esprit de litige.

(Prose.) A des glaciers attentatoire.

(M’introduire.)

Il a développé en des méandres subtils de réflexion le texte célèbre,

Car le mol, qu’on le sache, est un être vivant.

1. La Musique et les Lettres, p. 4a.

2. Lo Soleil des Morts, p. QI. LES FORMES DE SA POÉSIE 221

« A toute la nature apparenté, écrit Mallarmé dans un livre scolaire, et se rapprochant ainsi de l’orga- nisme dépositaire de la vie, lo mot présente, dans ses voyelles et ses diphtongues, comme une chair , et dans ses consonnes comme une ossature délicato à dissé- quer *. »

C’est cette dissection même que son livre entreprend, non à vrai dire sur le français : qui donc disséquerait la femme qu’il aime ? mais sur une langue étrangère, propre à l’amphithéâtre, l’anglais. Les Mots Anglais re- présentent un fort travail, mais on ne peut se défendre d’une stupeur en voyant que Mallarmé leur attribuait une fin pédagogique. Ce sont les imaginations du Cratyle (l’avait-il lu ?) ou mieux encore de M. de Piis. Il évoque, de façon très platonicienne, une science qui, « possé- dant le vaste répertoire des idiomes jamais parlés sur la terre, écrira l’histoire des lettres de l’alphabet à travers tous les âges, et quelle était presque leur absolue signi- fication, tantôt devinée, tantôt méconnue par les hommes, créateurs de mots ». En attendant, veut-on quelques échantillons de son anatomie des consonnes ? (Il s’agit, ne l’oublions pas, des mots anglais.)

B « cause les sens divers et cependant liés secrète- ment tous, de production ou enfantement, de fécondité, d’amplitude, de bouffissure et de courbure, de vantar- dise ; puis do masse ou d’ébullition et quelquefois de bonté et de bénédiction (malgré certains vocables...) si- gnifications plus ou moins impliquées par la labiale élé- mentaire 2.

« Le désir, comme satisfait par» l, exprime avec ladite liquide, joie, lumière, etc., etc.. De l’idée de glissement on passe* aussi à celle d’un accroissement par la poussée végétale ou par tout autre mode ; avec r, enfin, il y aurait comme saisie de l’objet désiré avec l, ou besoin de l’écra- ser et le moudre 3. »

1. Les Mots Anglais, p 7-

2. Les Mots Anglais, p. 05.

3. Les Mots Anglais, p. 89. 222 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

Il y en" a ainsi bien des pages. Le philologue sourira do ces puérilités qui ne sont telles d’ailleurs que par leur exagération et qui ont peut-être (reportez-vous à Stein- t.hal) un fond do vérité, mais elles nous éclairent sur un poète. Elles attestent chez Mallarmé cette imagination visuelle très précise qui s’est incorporé tout le détail matériel du livre. Elles donnent une atmosphère à son hallucination du mot. Les remarques auxquelles, dans une page de voyage, Victor Hugo s’amuse sur la formo des lettres, viennent d’une source analogue. On n’est poète que parce qu’on a conservé certaines habitudes d’enfance. Les lettres des mots, les majuscules initiales, disent aux enfants beaucoup de choses : pour eux no- mina numinà, et James Sully, dans ses Etudes sur l’En- fance, cite un petit garçon qui s’était pris d’une très grande et souvent exprimée sympathie pour « ce cher vieux \V ».

Un livre était pour Taine un « palais d’idées ». Une page est pour Mallarmé une chambre de mots, mieux une grotte de hiots, comme celles des contes orientaux.

« Les mots, d’eux-mêmes, s’exaltent à mainte facette reconnue la plus rare, ou valent pour l’esprit, centre de suspens vibratoire ; qui les perçoit indépendamment do la suite ordinaire, projetés, en parois de grotte, tant quo dure leur mobilité ou principe, étant ce qui ne se dit pas du discours : prompts tous, avant extinction, à une réci- procité de feux distante ou présentée de biais comme contingence ’ ».

Le mot usuel, celui du langage et des journaux, selon Mallarmé, ressemble si exactement à une monnaie que le plus souvent mettre une pièce dans une main nous dispenserait de parler. La richesse de l’esprit n’est point en monnaies qui aient cours. Ainsi un Oriental au lieu de nos papiers de banque possède dans un coffre des pierres précieuses ; — et des monnaies d’or il tourne l’emploi à celui de bijoux pour ses femmes, Mallarmé

i. Divagations, p 290 <

/ LES FORMES DE SA POÉSIE 223

admire en Beckford « lo collectionneur se procurant les mots brillants et vrais et les maniant avec mémo prodi- galité et même tact quo des objets précieux, extrails de fouilles ’ ». Comme existent pour des monnaies an- ciennes l’usage de leur circulation et l’usage do leur beauté propre, les mots comportent à la fois ce qui se dit du discours, leur suite ordinaire, et « ce qui ne so dit pas du discours », l’éclat substantiel qui souligne, lucide contour, leur mystère, les reflets que sur eux, indépen- damment des connexions techniques, allument les mots voisins.

De là, chez Mallarmé, ces touches sensuelles, ces ta- ches de couleur, ces notations de nuances instantanées, ces interférences de reflets, toute cette vie matérielle des mots derrière laquelle se dissimule le schème lo- gique, non comme une armature préconçue, mais comme lo creux plus grossier d’un relief métallique.

La page même que je viens de citer en est un exemple. Sa clarté se lie si intimement à la « poétique » qu’elle exprime, que pour la traduire, la déformant d’ailleurs, en logique liée, je suis obligé de la prendre par le biais des images mêmes qu’elle suggère, et en dehors des- quelles elle n’est rien.

Et cette figure, donnée aux mots, de pierres précieuses, revient chez Mallarmé avec une insistance bien caracté- ristique. Des noms transcrits littéralement par Leconte de Lisle dans ses traductions il dit : « Ces mots non tra- duits gardent lo charme des bijoux authentiques dont un sculpteur enrichirait ses marbres purs 2 ». Les mots « s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries » 3. On reconnaît la boutique d’orfèvre où, pour les Parnassiens, tenait le monde. Gautier, qui intitulait Emaux et Camées un des livres que vénérait l’école écrivait de Banville dans son Rapport de 1867 : « Banville a le sentiment de la beauté

1. Divagations, p. io3.

2. Les Dieux de la Grèce, p. agi.-

3. Divagations, p. a46. 224 LA POÉSIE DK STÉPHANE MALLARMÉ

des mots. Il les aime riches brillants et rares et il les place, sertis d’or, autour de son idée, comme un bracelet de pierreries autour d’un bras de femme ». Ce sont ces fleurs de pierreries, mots du poète, que Mallarmé dans lo Toast Funèbre suscite sur le tombeau de Gautier.

M. Maurras, en deux articles parus le lendemain de la mort du poèto ’ raisonne son antipathie contre Mal- larmé en le rattachant à ce qu’il n’aime pas. « Il repré- sente, l’ayant poussé à l’outrance, la perfection du sys- tème des parnassiens, et le dernier développement de l’art romantique. » M. Maurras alors rappelle Hugo, la souveraineté du mot : « Le mot jusque-là asservi tout au moins à son sens, c’est-à-dire à un certain objet qu’il représentait, est désormais pris en lui-même, unique- ment choyé pour sa valeur musicale, son coloris ou sa forme. De là l’indifférence des Parnassiens au fond des sujets évoqués. Ces messieurs se contentaient d’assor- tir des mots à de certains thèmes et l’essentiel était pour eux d’obtenir un assortiment réussi. »

La poésie peut tout s’assimiler sous la beauté des mots. Elle peut se passer de tout sauf de la beauté des mots. Comme dans les pertes de la mémoire, cela lui reste en dernier qui a été acquis en premier, et cela c’est le mot quo tous, enfants, nous avons chanté pour lui-même avant de l’employer comme un signe. Et je ne crois pas qu’il faille ici nommer plus spécialement les Parnassiens, qui ne furent nullement indifférents au fond des sujets, s’acharnèrent à en chercher de rares, se firent historiens, furent bibliothécaires et chartistes. 11 faut en croire leurs œuvres plus que leur dire. Dans leur boutique d’orfèvre, la marchandise ne vaut pas l’en- seigne^; leurs assortiments de mots sont généralement pauvres, et je crois bien que parmi eux Heredia seul eut le sens propre et exubérant du mot. Et puis, prendre le mot en lui-même, pour lui-même, est bien un cas

i Revue Encyclopédique 1898, p. 90^ — et Soleil i5 septembre l8u3, LES FORMES DE SA POÉSIE 225

pathologique, mais Mallarmé dans lo Démon de l’Ana- logie no l’a pas présenté autrement. L’usage du mot, en toute poésie, comporte deux limites, dont l’une est tantôt plus proche de lui, et tantôt l’autre : c’est le sens do Li phrase d’abord, c’est lo vers ensuite, mot supérieur, élargi « le vers, dit Mallarmé, n’étant autre qu’un mot parfait, vaste, natif * ». Les balancements, les ruptures et les rétablissements d’équilibre entre ces trois pou- voirs — mot, phrase et vers — font la vie poétique, à l’image de la vie politique et de la vie psychologique. Et Mallarmé nous présente une occasion rare d’étudier cette vie, non seulement dans le tissu réalisé de sa poésie, mais dans la courbe do son évolution.

Ses premières œuvres le montrent découragé par la maigreur de sa veine, par la sécheresse de son dévelop- pement. C’est alors qu’il rêve d’une poésie strictement formelle, d’un pur travail de mots. Je ne dis pas qu’il le pratique, mais qu’il le rêve. Le poème Las de l’amer repos est son Art Poétique d’alors. Epuisé par un tra- vail stérile sous la lampe « qui sait pourtant son agonie » il veut « délaisser l’art vorace d’un pays cruel » et s’ab- sorber minutieusement dans une peinture délicate avec amour suivie comme celle du « Chinois au cœur lim- pide et fin ».

Serein je vais choisir un jeune paysage Que je peindrais encor sur des tasses, distrait. Une ligne d’azur mince et pâle serait Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue ; Un clair croissant perdu par une blanche nue Trempe sa corne calme en la glace des eaux, Noii loin de trois grands cils d’êmeraude, roseaux.

Pas de tableau chargé. Un ciel de porcelaine nue. Du blanc, le blanc vivant de la page intacte, — le blanc où par un effort d’ingéniosité, de réflexion, de tourment in- térieur, il idéalisa son impuissance. Le « distrait » qui

1. Villiers, p. 34. 226 LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

pointe au bout du vers comme un pied de ballerine, il le faut déjà sentir, détaché en sa parabole d’absence, comme un pur vocable mallarméen. Il matérialise im- perceptiblement et d’un point au crayon désigne tout cela qui reste intéméré, la blancheur nue de la porce- laine à laquelle se réfèrent et dans laquelle palpitent, plus délicates d’isolement, les très menues lignes éparses, lac, croissant, roseaux, sans que rien transgresse les bords de la tasse fine (et pour l’artiste alors rien n’est d’autre dans l’univers). Distrait définit, en le situant dans le poète, le rapport des lac, croissant, roseaux, au milieu blanc, entre eux circulant, qu’ils respirent. C’est l’art que condensera encore (reconnaissez le retour du procédé) le

Salut, Solitude, récif, étoile, A n’importe ce qui valut Le blanc souci de noire toile.

Joignez à ces images celle des fleurs dét,- ’/ées « parmi l’heure et le rayon du jour », celles des pierreries soli- taires entre leurs feux mutuels, et vous avez, semble- t-il à l’état de symbole, la pointe extrême de l’esthé- tique des mots seuls, moins parnassienne qu’hugolienne, le dernier « rameau subtil demeuré les vrais bois mêmes ».

Apparence seulement. Cette poésie des mots purs, re- tirée du bain oratoire, puis descriptif, où la tinrent en suspension le romantisme et le Parnasse, elle ne nous est pas tout à fait inconnue, mais bien plutôt qu’ailleurs nous la trouverions dans le symbolisme même, dans les premiers vers de M. 5luart Merrill, eu encore de Jean Moréas

Les cerfs s’en sont allés, la flèche emmi les cornes. Aux durs accords des cors les cerfs s’en sont allés.

Je n’oserais dire que Mallarmé lui-même s’en soit ex- pliqué, mais enfin il a voulu s’en expliquer, et il s’est LES FORMES DFj SA POÉSIE 227

défendu d’avoir réalisé une poésie de mots. Ces lignes, réponse dans l’Enquête de Jules Huret, nous éclairent suffisamment. « L’enfantillage de la littérature jusqu’ici a été de croire, par exemple, que choisir un certain nombre de pierres précieuses et en mettre les noms sur le papier, même très bien, c’était faire des pierres pré- cieuses. Eh bien non. La poésie consistant à créer, il faut prendre dans l’âme humaine des états, des lueurs d’une pureté si absolue que bien chantés et bien mis en lumière, cela constitue en effet les joyaux de l’homme : là il y a symbole, il y a création, et le mot poésie a ici son sens : c’est, en somme, la seule création humaine possible. Et si, véritablement, les pierres précieuses dont on se pare ne manifestent pas un état d’âme, c’est indû- ment qu’on s’en pare ».

Il est bien vrai quo le mot n’a pas pour lui comme il l’a pour les descriptifs une valeur consubstantielle h l’objet qu’il évoque. Il n’a pas non plus cette valeur de sonorité pure, comme celle que l’on trouverait chez les poètes symbolistes que j’ai cités, ou dans les stro- phes si vainement splendides d’Emmanuel Signoret. La valeur du mot dépend moins du sens qu’il implique pour la pensée, moins du son qu’il rend à l’oreille, que de tout cela qu’il évoque, des lointains qu’il suscite, de la vapeur fuyante où il se dégrade. C’est dans ce sens quo doit s’entendre l’image des reflets mutuels dont s’éclai- rent les pierreries. On saisira mieux si on compare ici Mallarmé avec les Epigoncs du Parnasse. Lisez un sonnet de Heredia, au hasard.

A l’ombre de la voûte en fleurs des catalpas

Et des tulipiers noirs qu’étoile un blanc pétale,

Il ne repose point dans la terre natale.

La Floride conquise a manqué sous ses pas.

Un vil tombeau messied à de pareils trépas. Linceul du conquérant’de l’Inde occidentale, Tout le Meschacêbé par dessus lui s’étale. La panthère et l’ours gris ne le troubleront pas. 228 LA POESIE DE STÉPHANE MALLARME

Il dort au lit profond crrusê par les eaux vierges. Qu’importe un monument funéraire, des cierges, ^ La croix et la chapelle ardente de l’ex-volo,

Puisque le vent du Nord parmi les cyprières

Passe et dit à jamais d’èlerr.elles prières

Sur le grand fleuve oà dort Hernandez de Solo !

C’est le tombeau du Conquistador. Placez à côté celui du Poète.

Tel qu’en Lui-même enfin l’élernilê le change,

Le Poète suscite avec un glaive nu

Son siècle épouvanté de îi’avoir pas connu

Que la mort triomphait dans cette voix étrange I

Eux, comme un vil sursaut d’hydre oyant jadis l’ange Donner un sens plus pur aux mots de la tribu Proclamèr?nt très haut le sortilège bu Dans le 1ht sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et. de la nue hostiles, ô grief!

Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s’orne.

Calme bloc ici-bn.? chu d’un désastre obscur Que ce granit du mo’.ns montre à jamais sa borne Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur.

Du sonnet parnassien, la plus grande part de la beauté est faite des mots rares, exacts et pittoresques. Pas un soupçon de cheville. Uno prope descriptive pourrait rompre le rythme du ver?, ello n’aurait pas un seul mot à changer. Chacun de ces mots dit splendidement et avec plénitude tout ce qu’il veut dire, il équivaut formelle- ment à l’objet. La perfection de cette équivalence est réalisée, en principe, par les noms propres, qui n’admet- tent, à côté du leur, pas d’autre sens évoqué. De là leur éclat dans la poésie parnassienne, la dilection avec la- quelle ils sont cueillis, toute cette Armeria somptueuse, salle à manger d’Eviradnus, qui s’allie parfaitement aux LES FORMES DE S,À POÉSIE 229

goûts historiques de l’école. Les mots de cette poésie, immobilisés en un sens clair, plastique, sont des points d’arrêts, des images au repos.

Chez Mallarmé au contraire le mot est toujours pris do profil dans quelque acception rare. Au lieu de dire tout ce qu’il veut dire, il ne dit pas tout ce qu’il peut dire. Il n’équivaut pas à son objet, mais à quelque su- jet qui penserait sous un angle personnel cet objet. Mal- larmé ne se soucie pa^ de la beauté sonore des noms propres : il ne "les emploie que pour les taire aussitôt, comme à la fin de la Prose pour des Esseintes. Ses mots sont des centres de divergence d’où se disperse un sens musical, je ne dis pas un son musicïe’. Un mot est une image qui se défait dans la pensée mouvante.

Il en est ainsi de presque tous les mots essentiels du sonnet sur Poe, — sauf voix étrange amené par la rime. Grief forme un bel et pur type de mot mallarméen. Dé- sastre a malheureusement, par son pluriel, traîné à des fins de vers. Surtout ces mots ne nomment pas, pour les faire, joyaux verbaux, des pierres précieuses ; mais au- cun, même les plus matériels, Jiydre, ange, tribu, sol, nue, bas-relief, tombe, bloc, granit, borne, n’existe par lui-même ; il existe par l’état d’âme sous-jacent qu’il indique, il est placé en porte-à-faux, on en trouve le sens allusif par une sorte de mouvement tournant. Là, « il y a symbole, il y a création ». C’est toujours notre idée qui sculpte le bas-relief. J’ai cité un sonnet connu, et qui peut se comparer de près à un sonnet parnassien. Mais tous les derniers sonnets, d’un mallarmisme plus concentré, plus inflexible et plus nu, offriraient des dé- monstrations encore plus convaincantes.

J’y cueille cet autre terme de comparaison, curieux. Ce sont les deux tercets du sonnet : Tout orgueil fume- i-il du soir.

Affres du passé nécessaires Agrippant comme avec des serres Le sépulcre de désaveu 230 LA POÉSIE DE’STÉPHANE MALLARMÉ

Sous un marbre lourd qu’elle isole Ne s’allume pas d’autre feu Que la fulgurante console.

Ils allégorisent une console : les cuivres brillent sous les reflets d’un feu qui s’éteint, comme des griffes, comme une logique du passé irrévocable qui saisit du bois la masse obscurcie et vague ; le bois, forme de sé- pulcre, tord en arrière le désaveu impuissant de cette nécessité, de cette règle claire et ’.ouïe, qui l’assiègent. Tableau hollandais de cuivres dans l’ombre, qui déga- gent un symbole. Or les deux tercets expriment la même image, le premier en termes mallarméens, le second en termes ordinaires, plastiques, et qu’avouerait un Parnassien. On a dans cette fin de sonnet une sorte d’inscription bilingue, unique je crois chez Mallarmé (n’y aurait-il pas pensé en l’écrivant ?) Les vers, et pres- que les mots, se correspondent, deux par deux, invertis en reflet : 3 et 4, 2 et 5, 1 et G.

La position instable et les significations détournées do ces mots paraissent communiquer à Mallarmé une per- pétuelle inquiétude. Il remarque qu’il est très rare qu’un poèto sache, outre la sienne, quelque langue « Nécessaire infirmité peut-être qui renforce, chez eux, l’illusion qu’un objet proféré de la seule façon qu’à leur su il se nomme jaillit natif ’ ». Poète muni de deux langages, se référant fréquemment à l’anglais, il parait chercher par delà ces langues le mot qui avec une pu- reté de source a jaillit natif ». Il s’attache à des éléments visuels qui ne dépendent pas de la langue parlée, la ponctuation, les blancs. Il semble croire, en platonicien, a l’existence idéale d’uno langue unique et parfaite, qui manque. Et peut-être cette existence idéale, sein brûlé de l’Amazone, est-elle faite de ce manque même. « A l’égal de créer : la notion d’un objet, échappant, qui fait défaut 2 ». Nous pensons avec des mots, mais « la

4. Divagations, p. m

2. La Musique et les Lettres, p. 46. LES FORMES DE SA POÉSIE 231

diversité sur terre, des idiomes empêche personne de proférer les mots qui, sinon, se trouveraient, par une frappe unique, elle-même matériellement la vérité { ». Ce qui signifie que dans la multiplicité des langues, dans le hasard qui subsiste en chaque langue, les diffé- rentes formes de la vérité linguistique sont fragmen- tées. Un mot, dans une langue idéale, nous donnerait l’intuition que de tout temps il a été fait pour le sens qu’il exprime. Il apparaîtrait œuvre non de conven- tion, de a hasard », mais de nécessité. On reconnaît la doctrine du Cralyle, si bien apparentée au reste du pla- tonisme. « Mon sens regrette que le discours défaille à exprimer les objets par des louches y répondant en coloris ou en allure, lesquelles existent dans l’instru- ment de la voix, parmi les langages et quelquefois chez un. A côté d’ombre opaque ténèbres fonce peu ; quelle déception devant la perversité conférant à jour comme à nuit, conlradicloirement, des timbres obscur ici, là clair 2 ». Le vers a pour fonction de recréer cette langue idéale, de conférer au mot, sous son rayonnement même, son poids et sa profondeur. 11 remunèro lo défaut des langues, complément supérieur ». Idée lu- mineuse et juste qui éclaire, me scmble-t-il, la tech- nique du vers en la rapprochant de celle de la peinture ; les mots dans le vers, comme les couleurs dans un ta- bleau, deviennent des valeurs. On le ferait sentir en pre- nant comme exemples les mots mêmes quo cite Mal- larmé. Le timbre obscur do jour s’éckiircira dans un vers en monosyllabes aux interstices baignés do lu- mière. ,

Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur..

Nuit se foncera par un entourage do mots graves ou par une répétition comme dans ces vers do Victor Hugo...

i. Divagations, p. a/|j.

2. Divagations, p. a4i.

Une nuit (c’est toujours la nuit dans le tombeau)
Prions, voici la nuit, la nuit grave et sereine.

Mais la nuit transparente, de clarté douce, s’exprima aussi par des touches monosyllabiques et des syllabes claires.

La nuit de l’eau dans l’ombre argente la surface.

Ainsi, le fait que, poétiquement, le vers, système de rapports, et non le mot, existe, que le vrai mot est le mot intégral et non le mot de détail, signifie ceci : le mot constitue essentiellement une puissance de suggestion, il exerce sa suggestion sur les mots voisins avant de l’exercer par leur intermédiaire sur le lecteur. Mais, entre le mot et le vers, il y a un intermédiaire, un échafaudage nécessaire, c’est la phrase grammaticale. Tout vers est en même temps une phrase. Et voilà ce qui fait pour Mallarmé le scandale poétique. Son Art poétique, celui qu’expriment les pages de prose citées plus haut, Las de l’amer repos, le Toast Funèbre, la Prose pour des Esseintes, consiste à purifier le vers non, comme on l’a cru, de sa signification réelle, mais de ce qui dans cette signification appartient a la phrase, à la prose. Et sur sa prose même cette conception du vers a influé pour lui faire un style. La loi sera alors celle-ci : prédominance des substantifs, des touches ou des taches colorées, absence, autant que possible, des mots qui matérialisent les rapports en-objets au lieu de les confier à la pensée active du lecteur. L’ennemi à exorciser reste le développement oratoire. Il semble que Mallarmé soit gêné dans une langue à flexion, que son écriture aussi veuille

Imiter le Chinois au cœur limpide et fin.

Son idéal serait des caractères juxtaposés, sans phrase ni grammaire, où l’ordre syntaxique ne déformerait pas la pureté des mots, où l’esprit de la syntaxe serait chez le lecteur, non la réalité de la syntaxe sur le papier. Même le pluriel, qui attente au mot, est souvent LES FORMES DE SA POESIE 233

évité, remplacé par l’exposant maint, qui idéalise en quelque sorte le nombre. Pareillement, des formes ver- bales, la plus employée est l’infinitif. Tout cela n’appa- raît pas encore de façon patente dans ses premiers poèmes. Pourtant Victor Hugo ayant dit dans le Sacre de la Femme

Des avalanches d’or s’écroulaient dans l’azur,

Mallarmé, par une rencontre probablement, écrit dans les Fleurs :

Des avalanches d’or du vieil azur, au jour Premier.

C’est précisément le verbe qui a disparu comme inu- tile, descriptif, oratoire.

Si nous passons au détail de ses mots, nous sommes frappés de son horreur du cliché. Je no sais s’il a, par son effort constant, réalisé le paradoxe d’écrire absolu- ment sans clichés. Je vois sur les premiers Poèmes quel- que abus de la syllabe sonore et métallique : d’or, joail- lerie parnassienne un peu facile. Dans le poème en prose Frisson d’Hiver, il écrit : « N’as-tu pas désiré, ma sœur au regard de jadis, qu’en un do mes poèmes apparussent ces mots : La grâce des choses fanées ? » Et malgré la fidélité à remplir le vœu d’une femme aimée, il ne s’est jamais résolu à inscrire dans quelque poème public une expression dont usent volontiers les conférenciers pour dames. C’est jusqu’au style très exclusivement qu’il goûtait cette sorte de grâce. Peut-être pourtant le mot lui resta-t-il, car il l’emploie dans Don du, Poème.

Avec le doigt fané presseras-tu le sein

Par qui coule en blancheur sibylline la femme,

mais avec une précision originale et un souci tourmenté do créer : il s’agit de marquer le contraste do la chair, au doigt, usuelle, travailleuse, un peu jaunie, avec !o jaillissement filial, la puro blancheur du sein. Mallarmé ne francise pas des mots latins, selon la méthode de l’écolier limousin, usitée sans succès vers 1889 dans les revues « jeunes ». Mais, amateur de langue neuve, il a le goût des mots et des expressions repris en leur sens étymologique et exact, lorsque ce sens, délaissé par l’usage est devenu d’apparence excentrique et précieuse : ainsi authentique, en tant que. Il représente un peu cet effort érudit et artificiel, qui a d’ailleurs propagé une végétation récente de clichés, cette constante référence, pour en déduire une signification plus pure, au type latin des mots. Je dis bien déduire, et il n’est pas certain que ce soit là un rajeunissement, un baptême des mots français par de l’eau fraîche ; peut- être est-ce sur leur front une cendre inquiétante par laquelle semblent les rappeler leurs pères ensevelis do Rome. Ainsi « les roues assoupissant l’interjection do fleurs », « l’effort à proférer un vocable », « une nudité do héros tendre diffame ’ ». a Cent affiches s’assimilant l’or incompris des jours », ’« Ne divulgue pas du fait d’un aboi indifférent l’ombre ici insinuée 2. » Ce n’est pas autrement, mais c’est avec un sens plus robuste des ressorts de \a langue quo Victor Hugo écrit :

Tout avait la figure intègre du bonheur...
C’est trop peu d’être blanc, le lys était candide...

Mallarmé transfère volontiers une épithète du sens d’objet au sens d’agent :

Des dormeuses parmi leurs seuls bras hasardeux,

entendez jetés au hasard, les enlaçant confusément.

Figurent un souhait de tes sens fabuleux,

entendez non objet de fable, mais qui engendrent des fables. Et rien de plus naturel dans une poésie où les mots sont des foyers de suggestion.

1. La Délégation cl les Lettres, p. 40.

2. La Gloire. LES FORMES DE SA POESIE 235

Comme tout poète il se plaît à certains mots, qui re- viennent dans sa prose autant que dans ses vers et for- ment, reconnus, clés noyaux, lumineux. Ce sont parfois de vieux restes parnassiens, des lambeaux de rime in- corporés dans le vers comme désastre, — des mots dont, par une heureuse rencontre, le sens et la portée de- meurent consubstantiels à leur sonorité : tel considé- rable, terme en effet ample et étoffé, et qui lui sert sou- vent de superlatif de grandeur. La gerbe de fusées, un soir de fête nationale, est un « considérable emblème d’or et de moissons 1. »

S’il ne fait ton princier amant Dans la considérable touffe Expirer comme un diamant Le cri des gloires qu’il étouffe.

Bouffée aussi, en lequel il goûte une harmonie pareille du signe à ce qu’il signifie, et que Chateaubriand, en fin comisisseur do mots, avait déjà apprécié : a Bona- parte dont la bouffée généreuse était exhalée. » — Furie, généralement la conviction, l’ardeur et l’angoisse du génie qui travaille, — Maint si fréquent. — Les mots négatifs, qui expriment, avec une ferveur sous une pau- pière baissée, un repos, un silence, un vide, nonclia- loir, absence, fuite. — Des mots qui mettent autour d’un terme usuel plus d’hermétisme rare : grimoire, dé- suétude. — Laps, pris absolument, qui épouse si juste le cours silencieux du temps.

Dans maint, laps, pli, il aime sans doute ces mono- syllabes coulants et silencieux, sortes de larmes de saint Laurent, qui font la beauté de la poésie anglaise. Mais par quelle perversité cet artiste délicat des mots paraît-il rechercher, dans sa prose, certains,termes vraiment af- freux ? Est-ce pour la vider davantage d’harmonie ora- toire ? Que font là ces deux bottes reprises aux gen- darmes do Jules Moinaux : .« Il leur fallait s’amussr

i. Villiers, p. 5a« nonobstant 1. » « Subséquemment aux assauts d’un médiocre dévergondage 2 », — ou des vocables comme c circonstanciaient sa beauté 3 », « poursuivre une jouissance dans la différenciation de quelques brins d’herbe * » ? Pourquoi par « une simple adjonction orchestrale 5 » évoquer sous son ceinturon de garde national l’adjonction des capacités ? Et l’on pose un pied nu sur un tesson de bouteille sale quand, aux pages 91 et H55 de Divagations, on rencontre le mot, ornement de la langue électorale et parlementaire : compromission.

« Cratyle a raison de dire qu’il existe des noms naturels aux choses, et que tout homme n’est pas un artisan de noms, mais que l’est celui-là seul qui considère quel nom est naturellement propre à chaque chose et qui sait en reproduire l’Idée dans les lettres et les syllabes ». Ainsi parle Platon dans le Cratyle. Telle est la pensée de Mallarmé, la raison de son goût instinctif pour certains mots qui semblent reproduire en leurs lettres et en leurs syllabes leur Idée même. Mais entre les éléments des mots une telle concordance n’existe que par la plus rare exception. C’est au poète, seul artisan de noms qu’il appartient d’en réaliser la plénitude. Or son art ne s’exerce que sur ces groupes de noms qui sont les vers. Comme l’individu isolé n’est selon Comte qu’une abstraction sociale, le mot, dont heureusement j’ai très mal réussi à isoler l’étude, n’est qu’une abstraction rythmique. Le vrai mot c’est le vers, et ces lignes de Mallarmé continuent exactement celles de Platon : « Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le

i. Divagations, p. gi.

2. Divagations, p. 28.

3. Divagations, p. 3i.

4. Divagations, p. Ai.

5. Divagations, p. i44. hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère[2]. »


  1. Villiers, p. 35.
  2. Divagations, p. 251.