La Police et les chouans sous le Consulat et l’Empire/2

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LA POLICE DE NAPOLÉON

I

Pendant toute la durée de son règne, depuis son avènement au Consulat jusqu’à son abdication, Napoléon Ier a eu à se défendre contre les conspirateurs qui menaçaient sa vie. Les complots constituent le ténébreux envers de son pouvoir par tant de côtés brillant et éclatant. C’est le legs douloureux et fatal fait par la Révolution à l’Empire. Un grand peuple longtemps hiérarchisé ne secoue pas impunément le joug de la discipline. Pendant dix ans, la France avait vécu dans un complet désarroi, matériel et moral. Elle saignait par cent blessures. Il fallait plus d’un jour pour les cicatriser. Le génie d’un homme, si grand qu’il fût, ne pouvait suppléer à l’action nécessaire du temps.

Lorsqu’au dix-huit Brumaire (9 novembre 1799), Napoléon avait brisé les factions qui survivaient aux temps de la Terreur, tout était à refaire, à réédifier, à réorganiser : les lois, l’industrie, le commerce, les finances, en un mot, la société française. Guerre au dehors, guerre au dedans, les frontières menacées, le Midi victime de réactions sanglantes, l’Ouest en armes, les soldats sans pain, le trésor à sec, le crédit public épuisé, le déficit en permanence, les routes livrées aux bandits, les crimes impunis, les partis aux prises, deux clergés rivaux, les hommes de la Révolution disputant la place aux émigrés, le gouvernement déconsidéré, toute sécurité matérielle et morale détruite, tel était le douloureux spectacle que présentait la France.

Mais voici qu’en quelques semaines partout se fait sentir la main puissante du nouveau maître. Elle relève, redresse et répare. Elle imprime aux hommes et aux institutions une direction nouvelle. L’abominable loi des otages, œuvre malfaisante d’un Directoire en délire, est abrogée, la liste des émigrés close, l’accès des fonctions publiques rendu aux parents d’émigrés ainsi qu’aux nobles, le serment ecclésiastique aboli, l’outrageante cérémonie commémorative du 21 janvier supprimée.

En même temps qu’il s’efforce d’effacer ainsi la trace des discordes anciennes, Bonaparte reconstitue les pouvoirs publics. Il établit la législation financière sur des bases solides. Il rend les honneurs de la sépulture aux restes du pape Pie VI oubliés à Valence. Il restitue les églises aux prêtres, conçoit le plan du concordat qui réconciliera la France avec l’Église romaine et pour achever son œuvre, tandis qu’il prépare, contre la coalition européenne qui menace nos frontières, la campagne glorieuse qu’à quelques mois de là couronnera la victoire de Marengo, il entreprend de pacifier les contrées de l’Ouest, insurgées au nom du roi.

Dans l’histoire de tant d’actes mémorables et réparateurs que lui suggère son génie, il n’est pas d’épisode plus émouvant que celui de cette pacification. À cette époque, dix ans de guerres ardentes et terribles n’ont pas encore lassé le dévouement des partisans des Bourbons. En Vendée, en Bretagne, en Normandie, dans l’Anjou, ils sont toujours debout, commandés par des chefs intrépides. Leurs ressources sont épuisées ; leur courage ne l’est pas. Telle est leur attitude qu’il semble impossible que, tant qu’ils n’auront pas été exterminés, les armes tombent de leurs mains, à moins que le jeune général qui envoie contre eux ses meilleures troupes ne prenne l’engagement de rendre au roi de France sa couronne.

Cet engagement, sur ce qui leur est dit des intentions du premier Consul, ils ne désespèrent pas de l’obtenir de lui. Ils ouvrent l’oreille aux propositions pacifiques qu’il leur fait. Ils acceptent un armistice en vue de négocier pour la conclusion de la paix et envoient à Paris l’un d’eux, le chevalier d’Andigné, à l’effet de sonder les desseins de Bonaparte. Par l’entremise d’un agent royaliste, Hyde de Neuville, lié avec Talleyrand, d’Andigné obtient audience. Le ministre des Affaires étrangères le conduit au Petit Luxembourg, le 27 décembre 1799, à dix heures du soir, accompagné de Hyde de Neuville. L’entretien s’engage aussitôt sur les conditions de la paix.

Tant qu’il ne s’agit que de stipuler des avantages en faveur des départements insurgés, d’Andigné obtient de Bonaparte tout ce qu’il demande. Mais, quand il veut parler du roi, le premier Consul l’interrompt :

– Vous êtes donc royaliste ?

– Depuis dix ans, je combats pour la restauration de la monarchie. Comment pourriez-vous soupçonner que je ne suis pas royaliste ?

– Les Bourbons n’ont plus de chance, dit alors Bonaparte. Ils n’ont rien fait pour la gloire ; ils sont oubliés. Que n’étaient-ils dans la Vendée ! C’était là leur place.

– Leur cœur les y a toujours appelés ; la politique des puissances étrangères les en a toujours éloignés.

– Il fallait se jeter dans un bateau de pêche. S’ils eussent été en Vendée, j’aurais travaillé pour eux. Quant à vous, vous avez fait pour leur cause ce que vous deviez faire ; vous êtes braves ; rangez-vous du côté de la gloire, venez sous nos drapeaux ; mon gouvernement sera le gouvernement de la jeunesse et de l’esprit. Vous et les vôtres serez ce que vous voudrez.

Et comme d’Andigné déclare que ni lui ni ses compagnons ne veulent rien être, le premier Consul ajoute :

– Rougiriez-vous de porter un habit que porte Bonaparte ?

– Nullement, mais nous n’irons pas combattre les puissances dont nous étions hier les alliés. Nous avons été obligés d’accepter les secours que l’Angleterre seule pouvait nous donner. Nous ne pouvons l’oublier aussi promptement.

Cette réponse irrite le premier Consul.

– Si vous ne faites pas la paix, s’écrie-t-il, je marcherai sur vous avec cent mille hommes.

– Nous tâcherons de vous prouver que nous sommes dignes de vous combattre.

– J’incendierai vos villes.

– Nous vivrons dans les chaumières.

– Je brûlerai vos chaumières.

– Nous nous retirerons dans les bois. Vous brûlerez la cabane du cultivateur paisible, vous ruinerez les propriétaires qui ne prennent aucune part à la guerre ; mais vous ne nous trouverez que lorsque nous le voudrons et avec le temps, nous détruirons vos colonnes en détail.

– Vous me menacez !

– Je ne suis pas venu pour vous menacer, mais tout au contraire pour vous parler de paix.

– Mais, enfin, que vous faut-il pour faire cesser la guerre civile ?

– Deux choses : Louis XVIII pour régner légitimement sur la France, Bonaparte pour la couvrir de gloire.

– Rétablir les Bourbons, jamais[1].

On se sépare sur ces mots. L’armistice est rompu ; la guerre recommence. Mais, en quelques jours, les chouans sont réduits à signer la paix qu’ils ont refusée. D’Autichamp, qui commande sur la rive gauche de la Loire, rend les armes le 18 janvier 1800 ; Chatillon, qui commande sur la rive droite, suit cet exemple le lendemain. Bourmont et La Prévalaye en font bientôt autant. Georges Cadoudal et Louis de Frotté tiennent encore. Mais, vaincus à leur tour, ils se soumettent, la rage dans le cœur. Les retards qu’ils apportent dans leur soumission sont funestes à Frotté. Attiré dans un guet-apens par le général Guidal, il y trouve la mort avec ses principaux lieutenants.

Ils ne sont pas les seules victimes de ces dernières convulsions de la chouannerie. Tandis que les négociations pour la paix se poursuivent dans l’Ouest entre le général d’Hédouville et les chefs vendéens, à Paris, l’agence royaliste, dont le gouvernement consulaire ignore encore l’existence, s’agite afin d’empêcher cette paix de se conclure. Elle rêve de s’emparer de la personne du premier Consul. Un de ses membres, le chevalier de Toustain, un jeune homme de dix-neuf ans, est surpris par la police au moment où il achète des poignards, des cocardes et des plumets blancs destinés aux conjurés. Traduit devant une commission militaire, le silence obstiné qu’il garde est considéré comme une preuve de ses mauvais desseins. Il est condamné à mort et fusillé dans la plaine de Grenelle, le 25 janvier[2].

Son exécution, celle de Frotté exaspèrent les royalistes vaincus. Ils en conservent un ressentiment inoubliable. À l’heure même où les chefs vendéens signent la paix, les membres de l’agence de Paris cherchent à découvrir les juges qui ont condamné Toustain afin de venger sur eux son trépas et d’épouvanter ceux qui seraient tentés de les imiter. Seul, le souci de leur propre sûreté les décide à renoncer à ces représailles, à ajourner contre le premier Consul toute tentative nouvelle.

À ce moment, il n’y a plus de Vendée. L’amnistie générale accordée aux chouans consacre l’oubli du passé qu’a promis Bonaparte. Il invite les principaux d’entre eux à se rendre à Paris. Tour à tour, il reçoit Chatillon, d’Autichamp, Suzannet, Bourmont, Cadoudal. À tous, il renouvelle les offres qu’il a déjà faites à d’Andigné et à Hyde de Neuville : grades, fonctions, honneurs, dignités. Tous les repoussent comme indignes d’eux. Ils ajoutent, il est vrai, qu’ils sont résignés à leur défaite. Mais il s’en faut que les assurances qu’ils donnent à cet égard soient également sincères. Bonaparte reste en défiance vis-à-vis de la plupart d’entre eux.

Il croit aux promesses de Chatillon qui, vieux et nouvellement marié, est résolu à vivre dans la retraite et accepte les témoignages de sa bienveillance[3]. Mais il est moins prompt à ajouter foi à celles de Bourmont. Jeune, ardent et à la veille d’épouser sa cousine, Mlle de Becdelièvre, le jeune Angevin réside à Paris. Il y devient bientôt de l’intimité du ministre de la Police, au grand étonnement de ses amis, à qui, d’ailleurs, il rend, grâce à cette intimité, plus d’un service. Mais, en dépit de son attitude correcte, il ne parvient pas à vaincre les préventions que nourrit contre lui le premier Consul.

Quant à Georges Cadoudal, le général Georges, ainsi qu’on l’appelle, c’est franchement un révolté. Il n’a signé la paix que contraint et forcé, prêt à saisir la première occasion propice pour la rompre. Les chouans qui l’ont accompagné dans la capitale sont animés des mêmes sentiments que lui. Il est obligé, à toute heure, de contenir les effets de la haine qu’ils ont conçue contre Bonaparte. L’un d’eux, le chevalier de La Haye Saint-Hilaire, présent à l’entrevue des Tuileries, offrait, avant de s’y rendre, de profiter de cette visite pour lui brûler la cervelle. Georges a dû lui donner l’ordre d’abandonner ce criminel projet. Mais, lui-même, au lendemain de l’entrevue s’écrie : « Quelle faute j’ai commise de ne pas étouffer cet homme entre mes bras ! »

Au langage que lui a tenu le terrible Breton, Bonaparte n’a aucune peine à deviner que, toujours et partout, celui-ci sera son ennemi. Georges se rend si bien compte de l’effet qu’il a produit que peu de jours après, il quitte Paris en compagnie d’Hyde de Neuville. Ils se rendent en Bretagne. Ils ne font qu’y passer et s’embarquent pour l’Angleterre, où ils vont préparer de nouveaux complots.

Pendant la traversée, Georges dit à Hyde de Neuville.

– Si jamais le roi remonte sur son trône, il fera bien de nous faire fusiller. Nous ne serons jamais, vous et moi, que des conspirateurs.

Mot profond et vrai, qui trahit peut-être le regret d’avoir décliné les offres du premier Consul et une belle occasion de servir la patrie plus glorieusement qu’en de ténébreuses intrigues.

Georges n’est pas le seul adversaire qu’ait à redouter Bonaparte. Paris est encore rempli de chouans. Ils sont légion, vont, viennent, conspirent, menacent, soudoyés par l’agence royaliste qui fonctionne toujours dans l’ombre sous la direction du chevalier de Coigny, du comte de Crenolles, d’Hyde de Neuville, de Larue, son beau-frère, ancien membre des Cinq-Cents, du chevalier de Margadel, dit de Joubert, ancien lieutenant de Frotté, de deux prêtres, l’abbé Ratel et l’abbé Godard, celui-ci ancien grand vicaire de Mgr de Fontanges, archevêque de Toulouse.

Parallèlement à l’agence, s’est organisée par ses soins une contre-police. À sa tête, figure un sieur Duperron. Il se vante d’avoir des accointances dans les bureaux de Fouché, ce qui est possible, puisqu’il en a fait partie. Il en surprend, à diverses reprises, les secrets et les transmet au comte d’Artois. Au siège de cette agence viennent aboutir les projets qui se préparent à Londres et qui doivent être réalisés avec le concours de Georges : la prise de Brest par les chouans, à qui un ancien officier de marine, M. de Rivoire, se fait fort de livrer cette ville ou, encore, l’enlèvement du premier Consul sur la route de la Malmaison, que trois ans plus tard, Georges lui-même, avec Moreau et Pichegru pour complices, viendra tenter à Paris.

La police est sur les dents. À toute heure, elle est prévenue par des avis mystérieux que Bonaparte est sous le coup des plus pressants dangers. Chaque jour, elle procède à l’arrestation des chouans désignés comme les plus turbulents. Ces mesures ne ralentissent pas les menées des conspirateurs. On ne parle que de complots. On y mêle les noms des plus hauts personnages qu’on dit vendus aux royalistes, prêts à s’unir à eux, à un signal donné, pour renverser le gouvernement consulaire hors d’état, à ce qu’on assure, de se défendre contre un coup de main, par suite de l’infériorité numérique et du mauvais esprit de la garnison de Paris.

De toutes parts règnent la défiance et l’inquiétude. Bourmont lui-même n’est pas à l’abri du soupçon. Tandis que les royalistes, encore qu’à toute heure il mette son crédit à leur service, lui reprochent la faveur dont il jouit, son mariage célébré en semaine sainte, au mépris des lois de l’Église, ses rapports avec Fouché, Bonaparte de son côté l’accuse de se consacrer toujours à la cause royaliste, d’être resté l’ami, peut-être le complice des chouans, de les protéger et même de prévenir ceux d’entre eux dont l’arrestation a été décidée.

Les griefs du premier Consul de plus en plus se fortifient par mille traits que signale la police : les voyages de Bourmont dans l’Anjou, les achats de chevaux auxquels il se livre, les propos qu’il tient et les envois de fonds qui lui sont faits d’Angleterre. Il le mande aux Tuileries, l’interroge, la menace à la bouche.

Vainement, Bourmont déclare que l’or anglais qu’il a reçu était destiné à acquitter les engagements qu’au moment de la pacification il a contractés envers ses compagnons d’armes. Bonaparte ne se paye pas de ces raisons vraies ou fausses. Il prévient le jeune gentilhomme qu’il a l’œil sur lui et que si, bientôt, il n’est pas rassuré sur ses intentions, il lui accordera un délai de huit jours pour quitter la France, à l’expiration duquel, s’il s’empare de lui, il le fera fusiller.

Telle est la situation dans Paris.

Dans les provinces de l’Ouest, elle n’est pas meilleure. En Normandie et en Bretagne, c’est à toute heure des diligences arrêtées, les recettes du Trésor public mises au pillage, les acquéreurs de biens nationaux violentés, rançonnés ou même assassinés. Les rapports qu’adressent les préfets au ministre de la Police sont remplis du récit de ces crimes. Il est maintenant démontré que si, en tant que force militairement organisée, les chouans n’existent plus, il en est, et en grand nombre, qui restent armés pour agir par petites bandes ou isolément. Voilà donc où en sont les choses six mois après le 18 Brumaire.

Au commencement de mai, l’imprudence de l’un des membres de l’agence royaliste livre à la police, de la manière la plus imprévue, les papiers de cette agence. Soudainement sont divulgués aux Parisiens stupéfaits les projets de ces conspirateurs soudoyés par l’Angleterre, la participation des princes français à ces projets, le rôle que doit jouer Georges dans leur exécution. On saisit la preuve de ces menées criminelles dans des pièces écrites qu’est chargée d’inventorier et de livrer à la publicité une commission formée de quatre conseillers d’État. On connaît maintenant par le menu tout ce qu’ont voulu et entrepris les conspirateurs, leur volonté d’infliger un châtiment exemplaire aux membres de la cour martiale qui a condamné le chevalier de Toustain, un commencement de tentative pour enlever Bonaparte, leur concert avec les Anglais pour s’emparer de Brest. Sous les ordres d’un chouan fameux, ami et émule de Georges, nommé Mercier, dit Mercier la Vendée, quinze cents hommes portant l’uniforme des armées républicaines devaient être introduits dans la ville par M. de Rivoire, en passant par la rade. Le préfet maritime arrêté, ils auraient appelé les Anglais.

Bonaparte, indigné par cette entente des chouans avec l’Angleterre, fait emprisonner Rivoire et le traduit devant une commission prévôtale composée d’officiers de marine. Rivoire est acquitté, bien que les faits mis à sa charge soient établis. Ce dénouement inattendu accroît la fureur du premier Consul. Il casse la sentence, fait saisir les juges, les dépouille de leurs grades et renvoie l’accusé devant le conseil maritime de Rochefort. Cette fois, Rivoire est condamné à la déportation et, finalement, enfermé dans la forteresse de Lourdes, d’où il parviendra à s’évader en 1807.

La police poursuit de tous côtés les divers membres de l’agence. Pour la plupart, ils parviennent à se dérober à ses recherches. Le chevalier de Margadel se réfugie à Saint-Germain chez un sieur Le Fuel, directeur de l’enregistrement, dont la sœur passe pour sa maîtresse. L’abbé Ratel partage un moment cet asile. Puis, tandis qu’une jolie personne avec laquelle il entretient des relations intimes, Julienne Spère, dite Mme Derlang, est arrêtée et conduite au Temple avec d’autres femmes accusées comme elle de s’être employées pour l’agence, il s’enfuit de Paris. L’année suivante, on le retrouve en Angleterre s’occupant activement des intérêts royalistes et recevant du gouvernement britannique une pension annuelle de quatre cents livres sterling. L’abbé Godard déjoue aussi les efforts de la police. Il meurt d’ailleurs bientôt, tué par le chagrin d’être l’auteur involontaire de l’événement.

Le chevalier de Coigny, dit Gros-Voisin, dans sa détresse, va se confier à Joséphine dont il est l’ami. Elle le met sous la protection du général Morand, gouverneur de Paris. Il y demeure caché durant quelques jours. Mais il finit par y être découvert et arrêté. Le général Morand expie sa conduite généreuse par la perte de son commandement. Coigny parvient d’ailleurs, grâce à la protection de la femme du premier Consul, à sauver sa vie et à recouvrer sa liberté. Quant à Hyde de Neuville, en ce moment, il est à Londres avec Georges et c’est en vain que Fouché, qui le croit à Paris, met pour le découvrir ses meilleurs limiers en campagne.

Ainsi, lorsque Napoléon s’empare du pouvoir, il a devant lui tout un monde d’aventuriers, accoutumés à la vie nomade, aux expédients qu’elle engendre, à la violence, à l’espionnage, à la trahison. Cette tourbe, en dépit de la diversité de ses origines, a un point commun : elle répugne à rentrer dans l’ordre. De tous côtés, ce ne sont que bandes armées qui vivent sur le pays et dont les ennemis de la France utilisent les méfaits pour l’accomplissement de leurs desseins. Le Midi est la proie des anciens thermidoriens, compagnons de Jéhu et chauffeurs, dont les premiers crimes se sont colorés du prétexte de vengeances politiques et qui, ces vengeances satisfaites, ne sont plus que des voleurs de grands chemins, arrêtant les diligences, détroussant les voyageurs, pillant les recettes du Trésor public. Ces légions de bandits se grossissent bientôt des déserteurs et des réfractaires dont le nombre ne cessera de s’accroître jusqu’à la fin de l’Empire.

L’Ouest gémit sous les excès des chouans, ou plutôt, de ce qui reste de leurs bataillons, hommes de coups de main, prêts à tout, bons à tout, qui n’ont pas voulu désarmer et qui s’entretiennent le bras par des actes de brigandage, en attendant de se reformer pour la guerre civile, à l’appel des chefs qui les ont commandés. Dans la seule année 1800, leur audace se manifeste par toute une suite de faits tragiques, attentatoires à la sûreté de l’État et des citoyens, et notamment par la terrible affaire de la machine infernale.

Napoléon est maintenant éclairé. Il sait contre quels ennemis il est tenu de se défendre. Il sait que sa clémence ne les désarmera pas. Du mois de septembre 1800 au mois de février 1801, on en arrête plus de douze cents. On en condamne deux cent cinquante à mort pour meurtres, incendies et pillages. On en compte cent cinquante tués en résistant aux soldats chargés de les poursuivre. Les exécutions se continuent jusqu’en 1802, enveloppant dans un même sort des héros et des bandits. Le chevaleresque Louis de Frotté, le frère de Georges Cadoudal, plus de cinquante de ses officiers périssent ainsi, sans que ces terribles exemples, les avances de Bonaparte aux chefs vendéens, ses efforts pour les attirer à lui, la paix d’Amiens conclue avec l’Angleterre en 1802 puissent apaiser leur soif de violences et de vengeance.

À ces éléments de rébellion et de trouble, il faut ajouter les menées des émigrés. Les plus intrigants et les plus résolus sont à Londres autour des princes français. Ils ont organisé là une agence que dirige « au nom du Roi » le comte de La Chapelle. Sous les ordres de ce dernier s’agitent Dumouriez, de Puisaye, de Tinseau, de Soissy, Froment, Bertrand de Molleville, de Roll, de Sérent, de Vioménil, de La Pelouse, de Franceval, de Lachâtre, d’autres encore. Ils sont en communication avec la France par Jersey, où le prince de Bouillon représente la cause royale, par la Normandie et la Bretagne, où les agitateurs les plus connus attendent leurs instructions.

Les émigrés rentrés en France semblent se résigner au pacte conclu entre la nation française et son nouveau maître. Mais leur résignation n’est que comédie. Ils dissimulent avec tant d’habileté leurs sentiments et trompent si bien les hommes qui détiennent et dirigent le pouvoir consulaire que ceux-ci sont convaincus que les organisations insurrectionnelles et les intrigues dangereuses ont fait leur temps. « Tous les agents des Bourbons dans l’intérieur, dit Desmarets, avaient été successivement pénétrés ou connus. »

La rupture de la paix d’Amiens en 1803 rend aux conspirateurs une audace qu’on ne soupçonnait plus : elle les fait se démasquer. Il devient alors évident qu’entre eux et Napoléon a coulé trop de sang pour que les tentatives de réconciliation auxquelles ils feignaient de se prêter soient sincères et durables. C’est ainsi qu’est trompé l’espoir que le premier Consul avait fondé sur la pacification officielle de la Vendée. « Le premier Consul n’avait aucune haine contre les émigrés, dit le chancelier Pasquier ; il n’a jamais eu de haines ni d’affections que celles qui lui ont été commandées par son intérêt, et celui du moment était très évidemment de tarir cette source de divisions intestines et d’ôter à l’étranger des auxiliaires qui lui donnaient toujours dans l’intérieur des moyens d’intelligence plus ou moins dangereux. »

Par malheur, ces dispositions bienveillantes, commandées par une politique habile et généreuse, ne pouvaient durer devant l’audace croissante de tant d’ennemis du repos public. C’est alors que, pour la réprimer, Bonaparte organise sa police. Elle est, en la forme que comportent son génie créateur et la nette vision des périls qu’il court, l’expression du droit de légitime défense. Comment hésiterait-il à sévir contre ceux qui lui ont déclaré une guerre sans merci, contre les chouans, complices des émigrés, contre les agents du gouvernement anglais, quand il acquiert la preuve que celui-ci les excite à l’assassinat ?

Un jour, un inconnu se présente à Fouché et, s’il faut en croire une note de police, lui raconte ce qui suit :

– Je suis émigré, ancien soldat dans l’armée de Condé. Quand on nous a licenciés, on nous a promis que l’arriéré de notre solde nous serait payé par l’Angleterre. Il y a six mois, j’étais à Londres, sollicitant en vain ce qui m’était dû. À bout de ressources, je me présentai chez M. Wodfort, sous-secrétaire d’État de M. Windham. Il me reçut avec bienveillance, m’écouta et tout à coup s’ouvrit à moi d’un projet de se défaire de Bonaparte par un coup hardi : il était difficile de reculer devant le secret qu’on me confiait. J’acceptai de tenter le coup. On me promit trois cents guinées. On m’indiqua le banquier d’Hambourg chez qui cette somme me serait comptée. « Vous agirez isolément, me dit-on, en enfant perdu, quand vous pourrez, comme vous pourrez. » Je suis parti pour Hambourg, décidé à manger en Allemagne l’argent de l’assassinat. À Hambourg, un ami m’a conduit chez un diplomate français, M. de Bourgoing, à qui j’ai rapporté ce fait et qui m’a engagé à venir vous le communiquer.

Au moment où Fouché recevait cette confidence, la paix d’Amiens venait d’être conclue. Il voulut s’assurer qu’il n’était pas la dupe d’un escroc. Il chargea un de ses amis, qui était aussi l’ami de Wodfort et qui partait pour Londres, de tâcher de tirer au clair cette affaire. L’ami passa en Angleterre ; il vit le sous-secrétaire d’État, et comme celui-ci lui faisait part de son projet de profiter de la paix pour aller à Paris :

– Prenez garde, lui dit-il ; vous êtes mal noté par la police à cause de vos tentatives particulières contre le premier Consul.

Wodfort ne protesta pas et répliqua simplement :

– Écoutez, mon cher, si mon roi avait été immolé sur l’échafaud, je ne trouverais rien d’étonnant à ce qui se ferait pour le venger.

Ainsi averti de toutes parts, Bonaparte ne peut se faire illusion sur les intentions de tant d’ennemis acharnés à se débarrasser de lui par tous les moyens. Là est l’origine de ses rigueurs présentes et futures, que ne justifient que trop les faits qui se succèdent et par où se trahissent les fureurs homicides dont il est l’objet. La conspiration de Georges, éclatant à l’heure où, malgré sa défiance naturelle, les succès de ses armes le disposent à l’oubli du passé, l’entraîne aux excès d’un ressentiment inflexible et aux violences d’un tempérament qui ne se contient plus. Il veut faire des exemples ; il les fait effroyables. L’exécution du duc d’Enghien, couronnement inattendu du procès de Cadoudal, révèle le caractère impitoyable des résolutions du premier Consul. On a déchaîné le lion. Désormais, rien ne l’apaisera, et dans tout individu mêlé de près ou de loin aux intrigues anglaises, il ne verra qu’un ennemi qu’il faut supprimer ou tout au moins mettre dans l’impuissance de nuire.

Tel est, du reste, l’acharnement des factieux que, loin de les mater, ces rigueurs les excitent. On lira dans les pages qui suivent le récit des violences par lesquelles cet acharnement se manifeste.

Elles se déroulent en plein régime impérial, à l’heure où Napoléon tient dans ses mains les destinées du monde. Il a vaincu l’Europe coalisée contre lui et ne peut venir à bout d’une poignée d’insurgés que par ces rigueurs qui ensanglantent sa gloire. C’est là ce qui explique la puissante organisation qu’il a dû donner à sa police et le rôle qu’elle a joué pendant toute la durée de son règne.


II

Cette police avait déjà fonctionné sous le Directoire, avec Fouché pour chef. En arrivant au pouvoir, Napoléon en trouve donc les éléments réunis et les premiers rouages en mouvement. Il se les approprie, les coordonne, les améliore, et bientôt, grâce à lui, la machine, rajeunie et remise à neuf, fonctionne. Fouché continue à la diriger. Napoléon l’a voulu ainsi. Cet homme qu’il méprise sort du parti jacobin. En s’assurant son concours, le premier Consul donne un gage à ce parti et, par le plus intrigant de ses membres, reste en rapports avec lui.

Fouché est trop connu pour qu’il y ait lieu de s’attarder à pénétrer en cette âme ténébreuse. « Il avait, écrit Pasquier qui l’a bien connu, un art incomparable pour faire des dupes et il n’a jamais exercé cet art avec plus de cynisme que sur les émigrés et les royalistes. » Moi-même, j’ai dit en en parlant : « Ce n’était pas un mauvais homme. Les historiens qui se sont occupés de lui le représentent avec raison comme plus volontiers reconnaissant que vindicatif. Soit qu’en effet il inclinât par tempérament ou par habileté, vers la modération, toutes les fois que son ambition n’était pas en jeu, soit que, prévoyant déjà la chute de Napoléon, il voulût se créer des titres à la reconnaissance de ses successeurs, on cite des cas où il tenta d’atténuer la rigueur des ordres qu’il avait reçus. Mais ces cas sont l’exception. En fait, il prêta la main à la plupart des iniquités de ce temps. »

Napoléon ne s’est jamais fait illusion sur la sincérité du dévouement dont son ministre de la Police ne cessait de protester. Il savait que ce dévouement était subordonné à ses succès et n’eût pas tenu devant les revers. Pendant la campagne d’Espagne, Fouché, réconcilié pour la circonstance avec Talleyrand, intrigua contre le maître, dont il croyait la fortune épuisée. Toutefois, Talleyrand seul fut disgracié. Fouché conserva son emploi. Il s’était rendu trop nécessaire pour être révoqué à ce moment sans péril pour la sûreté de l’État.

C’est que, si personne n’a poussé plus loin que lui l’inconscience, l’absence de tout scrupule, de tout sens moral, personne aussi ne l’a égalé dans l’art de développer les ressources de la police et d’en user pour la défense de l’État. Il dirigea longtemps ce grand service une première fois sous le Directoire et jusqu’en 1802, une seconde fois de 1804 à 1811. Quand il en sortit, le général Savary, duc de Rovigo, le remplaça. Rovigo n’avait ni son génie d’intrigue ni ses moyens. Mais c’était l’homme-lige de l’Empereur, son âme damnée, toujours prêt à tout pour le servir. Sa présence au ministère n’en changea ni les allures ni l’esprit.

« Surveillez tout le monde excepté moi », lui avait dit l’Empereur en lui apprenant qu’il avait fait choix de lui.

À cette époque, la France, au point de vue police, était divisée en deux arrondissements placés, le premier sous l’autorité de Réal, le second sous celle de Pelet de la Lozère, conseillers d’État l’un et l’autre et subordonnés au ministre. Le royaume d’Italie formait un troisième arrondissement dont la direction était confiée au maître des requêtes, Anglès.

Mais, de ces trois hommes, il n’en est qu’un qui compte : c’est Réal, l’ancien terroriste devenu comte Réal par la grâce de Napoléon. Les deux autres sont des fonctionnaires hiérarchisés, doux et modestes, répugnant aux violences. Réal, au contraire, appartient à l’école de Fouché, dont il a longtemps partagé les idées, dont il pratique les procédés. Il voit des complots partout. Pour les déjouer ou les châtier, il ne recule devant aucune ruse ni devant aucune rigueur. Malheur à qui tombe sous sa main. Les lettres qu’il a signées et qu’on peut compter par centaines au dépôt des Archives nationales révèlent un homme terrible, en dépit de la jovialité naturelle que signalent en sa personne ses contemporains.

Il est néanmoins remarquable que tous n’ont pas gardé de lui un défavorable souvenir. Le chancelier Pasquier, qui siégeait à ses côtés au Conseil d’État, nous dit « qu’il était bon camarade ». Il raconte encore comment Réal, à sa requête, tira du péril de mort Berthier de Sauvigny, un de ses parents, dont on avait découvert la complicité dans une intrigue royaliste. Il est cependant obligé de reconnaître que l’arrondissement de police dirigé par Réal présentait plus que les autres d’affligeantes scènes de violences et de sévérités. Il est vrai que cet arrondissement comprenait la Bretagne et la Normandie, ce vieux théâtre des guerres civiles, repaire des anciens chouans, refuge des réfractaires et des déserteurs.

À Paris, l’autorité ministérielle est fréquemment déléguée au préfet de police ; dans les départements, elle est exercée tantôt par les préfets, tantôt et plus souvent par des commissaires généraux de police. Le comte Chaptal fait remarquer avec raison que ces commissaires généraux, choisis par Fouché, sont en général des jeunes hommes sans expérience, sans éducation. Ils aggravent par excès de zèle les ordres qu’ils reçoivent et contribuent à accroître la terreur qu’inspire la fonction dont ils sont revêtus. En toute affaire importante, la première impression du ministre se ressent de l’opinion qu’ils ont exprimée et comme, en tout personnage arrêté ou poursuivi, ils inclinent à voir un conspirateur, quiconque a subi de leur part un interrogatoire est exposé, fût-il reconnu innocent et acquitté par les tribunaux, à être retenu captif par mesure de haute police. C’est ainsi que, peu à peu, les prisons se remplissent de gens contre lesquels aucune sentence n’a été prononcée et sur qui le gouvernement impérial se venge de l’acquittement dont ils ont été l’objet. Les dossiers des Archives sont pleins des suppliques de ces malheureux, déclarés innocents et traités comme des coupables.

Quant au préfet de police, jusqu’en 1810, c’est Dubois, homme vénal et sans moralité. Il a épousé la fille d’une femme de chambre qui fut longtemps sa maîtresse. Il vit en dehors du monde. Personne ne veut le voir ni le recevoir. On sait qu’il touche de toutes les mains et vend son influence au plus offrant. Mais il est l’ennemi de Fouché ; il le surveille et fait tenir à l’Empereur auprès de qui, par l’intermédiaire de l’agent Veyrat, le protège Constant, valet de chambre de Sa Majesté, les observations et les notes que lui suggèrent les actes du ministre. Sous son règne, la préfecture est devenue une agence de basses intrigues. C’est un scandale permanent dont la prolongation fait perdre patience à l’Empereur. Dubois est renvoyé, le conseiller d’État Pasquier nommé à sa place.

– Vous me nettoierez cette police, dit Napoléon à ce dernier.

M. Pasquier veut entreprendre cette épuration. Mais trop d’influences contrarient ses efforts. Il renonce à épurer, se cantonne dans les affaires administratives et municipales, et laisse la police politique à Rovigo et à ses agents. Parmi ceux-ci, il faut encore mentionner Desmarets, jadis volontaire de la République, et, depuis, entrepreneur du service des vivres à l’armée des Alpes. En 1799, on l’a placé à la tête du bureau de la haute police. À ce titre, il est le subordonné du ministre. Sa vraie mission consiste à exercer sur lui un espionnage incessant.

Fouché et Rovigo, Réal et Desmarets, et, au-dessous d’eux, Dubois, Veyrat un ancien horloger, Mengaud, voilà en réalité les véritables maîtres de la France sous l’Empire, ceux qui disposent du repos et de l’honneur des citoyens. Le maréchal Moncey, inspecteur général de la gendarmerie, le général Duroc, chargé de veiller à la sûreté de l’Empereur, les secondent en tous leurs actes, même quand ils les blâment et s’en plaignent. Avec une telle organisation de police, Napoléon peut se défendre. Elle se justifie même par la nécessité où il est de se défendre. Quand elle engendre la violence, l’iniquité, l’arbitraire, la faute en est, non à l’instrument, mais à ceux qui le manient.

Le plus efficace moyen de toute bonne police, c’est l’espionnage. En cet art, les hommes que je viens de nommer n’ont rien à apprendre, Fouché surtout. Il appartient à un temps où l’espionnage, la délation, la trahison ont été élevés à la hauteur d’un principe de gouvernement et où espions, délateurs et traîtres sont innombrables. Les Bourbons ont des agents secrets à Paris, comme le Directoire d’abord, l’Empire ensuite, en ont auprès d’eux. Il y a, des deux côtés, assaut de combinaisons ingénieuses pour surprendre les secrets et les projets de l’adversaire. Elle est longue la liste des hommes qui cherchent à s’enrichir à ce métier. Les plus connus sont d’Antraigues, Fauche-Borel, Montgaillard, le prince de Carency, l’abbé Rougier, Rochejean, le chevalier de La Morlière. Pour ceux-là, la preuve est faite. Mais, pour combien d’autres les mêmes soupçons ne sont-ils pas autorisés ? En 1798, Montgaillard – pour ne citer qu’un fait – livre à Roberjot et à Reinhardt, successivement ministres de France à Hambourg, tous les projets des émigrés, dénonce Pichegru et, pour mieux s’assurer en même temps la confiance de ceux qu’il trahit, leur fait tenir les renseignements qu’il a recueillis à la légation de France. C’est le propre de ces gens-là d’être traîtres envers tout le monde. Les femmes travaillent aussi pour la police. En Normandie, en Bretagne, à Paris, à tous les étages sociaux, Fouché a une légion de correspondantes accidentelles ou attitrées.

En un temps où des faits pareils pouvaient se produire, le ministre de la Police, alors même qu’il ne les aurait pas provoqués, ne devait pas avoir de plus grand souci que celui de les imiter. Il ne s’en fait pas faute. Découvre-t-il que les correspondances d’Angleterre arrivent sur le continent par Husum, petit port danois, sur la côte de Schleswig, il expédie aussitôt en Danemark un agent secret.

– Vous réclamerez ces lettres au bateau par lequel elles doivent arriver, lui ordonne-t-il. Pour vous les faire remettre, vous vous recommanderez des princes de Bourbon, en vous disant envoyé par les royalistes.

Veut-il connaître les projets des insurgés de Vendée ? il fait partir pour cette province des hommes tarés, en les autorisant à se faire passer pour partisans de l’insurrection. Ce sont des bandits, ces « hommes sûrs ». Ils commettent toutes sortes de crimes. Le général d’Hédouville, qui commande encore dans ce pays, est obligé de les subir.

Napoléon a inauguré un système de police sur les côtes et frontières. Il espère tirer de grands avantages de ce système qu’approuve et encourage Fouché : « L’intérieur ne tardera pas à se ressentir de cette surveillance, écrit ce dernier dans un rapport secret. Déjà la force des choses a préparé ces établissements. Partout où une population nombreuse se réunit sur un point, elle provoque une surveillance plus particulière, et naturellement la police y trouve une succursale composée d’éléments semblables dirigés vers le même but et d’agents formés aux mêmes opérations. Ces succursales présentent surtout l’inappréciable avantage de mettre dans la main de la police des agents qui connaissent la topographie de la province, ses mœurs, sa physionomie, son accent, son langage. Ils peuvent parcourir le pays sans éveiller le soupçon ou causer l’effroi. C’est ce que Votre Majesté obtiendra peu à peu sur divers points de l’Empire où ces établissements manquent encore, comme à Bruxelles ou ailleurs. » Dans le même rapport, Fouché constate que cette police modèle n’est nulle part mieux organisée qu’à Rouen. Par ce qu’il en dit, on peut juger de l’efficacité de l’instrument dont, à cette date de 1807, était doté l’Empire.


III

Pour apprécier les actes et les procédés de la police impériale, il faut avoir interrogé son histoire dans les quelques centaines de dossiers qui, des bureaux de Fouché et de Rovigo, passèrent aux Archives nationales sous la Restauration. Notre grand dépôt des papiers d’État a conservé ceux-là tels qu’il les a reçus, avec la table alphabétique des noms qui s’y trouvent cités, table obscure et confuse, qui ne répond pas à la réalité des documents existants et qui est cependant l’unique clé à l’aide de laquelle il soit possible d’y pénétrer.

Pour faciliter les recherches à travers ces volumineuses paperasses, qui contiennent, en leurs feuillets poussiéreux et jaunis par le temps, tant de drames pathétiques, obscurs et oubliés, il faudrait en opérer un classement nouveau, précédé d’un examen portant successivement sur chaque dossier et sur son contenu. Peut-être alors retrouverait-on des papiers qu’on croit perdus ou détruits, tels que ceux qui concernent Frotté ou Georges Cadoudal. Il est certain que, depuis 1814, trop de gens ont eu intérêt à faire disparaître des pièces accusatrices ou compromettantes pour qu’on puisse se flatter de combler toutes les lacunes. On doit supposer, cependant, que divers dossiers demeurés encore introuvables sont confondus avec d’autres auxquels ils ne se rapportent en rien, qu’ils restent ainsi dissimulés sous des étiquettes menteuses, dans un oubli d’où pourrait seul les faire sortir un grand travail d’entier remaniement.

Du reste, tels qu’ils sont, les dossiers de la police impériale constituent, pour quiconque s’attacherait à en sonder le contenu, historien, romancier, auteur dramatique, une mine inépuisable. Ce qu’ils mettent plus spécialement en lumière, d’après des pièces incontestablement authentiques, ce sont les procédés, les habitudes de ruse et d’intrigue de Fouché et de ses agents. Le ministère que dirigeaient ceux-ci s’occupait de tout, veillait à tout, avait la main à tout. De là l’extrême diversité des dossiers qu’il a légués à la postérité et leur passionnant intérêt.

En voici un, par exemple, concernant le général Souham, un soldat qui fut une des gloires militaires du Premier Empire et dont le souvenir s’est perdu parmi celui d’autres vaillants tels que lui. Souham fut un moment compromis dans les affaires de Moreau et de Pichegru. On l’arrêta ; il fut jeté au Temple et y resta jusqu’à ce que son innocence eût été reconnue. Son dossier nous apprend qu’avec lui furent arrêtés sa femme, qui avait été comédienne, leurs enfants, un certain abbé David qui était leur commensal. Tous ces braves gens vivaient en plaisirs et en fêtes au château de Pompadour, près Lubersac, qui appartenait au général. Le jeu, la chasse, la comédie, les bals charmaient et occupaient leur villégiature. Les gendarmes les enlevèrent un matin, et en route pour Paris.

Du reste, à l’occasion de ce complot, il y eut plusieurs centaines d’arrestations. Les gens qui avaient logé les conspirateurs, même sans les connaître, ceux qui les avaient nourris, ceux qui leur avaient prêté de l’argent, fourni les choses les plus nécessaires à la vie, tous, même leur blanchisseuse, furent incarcérés, sur un simple indice, sur une dénonciation. Dix ans après, en 1814, plusieurs d’entre eux étaient encore détenus : je parle de ceux qui n’avaient été l’objet d’aucun jugement.

En ce temps-là, plus encore qu’aujourd’hui, il ne fait pas bon d’entrer en prison, même lorsqu’on n’a rien à se reprocher. On sait bien quand on y entre, mais non quand on en sortira. La police est oublieuse, et tant de préoccupations l’obsèdent ! Toutes les prisons de France regorgent de détenus, condamnés ou simplement victimes d’une mesure de haute police, prisonniers de guerre, venus de tous les coins de l’Europe, sans parler des milliers d’individus internés par ordre dans telle ou telle ville et soumis à ce titre, aux plus humiliantes, aux plus pénibles formalités. Tant pis pour qui va grossir cette population misérable ! Il est à craindre qu’il ne parvienne pas à briser ses chaînes et, s’il les brise, à éviter les douloureuses aventures comme celles de cette femme Leguilloux, mère de vingt-quatre enfants morts ou vivants, dont plusieurs sont soldats, condamnés à trois mois de prison pour avoir logé Saint-Régent, retenue dix mois de plus et qu’on interne ensuite dans le Haut-Rhin, quand son mari l’attend en Bretagne.

Voilà, entre tant d’autres faits, ce que révèlent la plupart des dossiers, le caractère arbitraire et impitoyable du pouvoir impérial. Ils révèlent surtout avec quelle rigueur est exercée la surveillance policière dans Paris.

Le 5 mai 1809, le commandant du fort de Vincennes fait arrêter et envoie au ministère de la Police une jeune femme qui a été surprise, sous les murailles du donjon, faisant des signes aux détenus. Conduite au bureau de Réal, elle avoue qu’elle est Allemande, âgée de vingt-six ans, et qu’elle se nomme Caroline Savoye. Depuis plusieurs années, elle aime Jules de Polignac, qui expie à Vincennes sa participation au complot de Georges. Elle l’a connu dans l’émigration. Elle est venue à Paris pour essayer de se rapprocher de lui. Réal a cru d’abord à une tentative d’évasion. Il s’aperçoit bientôt qu’il ne s’agit que d’un roman d’amour. Néanmoins les sentiments que manifeste Caroline Savoye pour le prisonnier peuvent engendrer quelque résolution imprudente contre laquelle il convient de la protéger. Ordre est donné de la ramener en Allemagne. Jules de Polignac, qui ne sortit de prison qu’en 1814, a-t-il jamais connu l’acte de dévouement dont il avait été l’objet ?

Ainsi, dans ces pièces manuscrites, dont quelques-unes tombent en lambeaux, revit tout un passé qui a vu des créatures humaines s’agiter, souffrir, être tour à tour heureuse et accablées d’infortunes, périr même, à travers des événements qui les ont emportées à l’oubli. Aucun des sentiments de l’âme – amour, jalousie, colère, besoin de vengeance – ne fait défaut à ces aventures, tantôt comiques, tantôt tragiques. Les femmes y tiennent une grande place, y jouent un rôle important et on sait quelle physionomie elles impriment aux choses qu’elles touchent et au milieu desquelles elles passent.

Le 24 septembre 1806, en dépouillant la correspondance de ses agents secrets, Fouché trouve une lettre signée Martelli, datée de Londres et ainsi conçue :

« Surveiller à Paris un abbé de Lajarre, employé au ministère des Relations extérieures. Ce Lajarre, ancien amant de la comtesse de Saint-Martin, actuellement maîtresse de Dumouriez, correspond avec elle, et c’est grâce à lui que l’on sait, en Angleterre, tout ce qui se passe en France. Ces renseignements m’ont été fournis par le chevalier de Blin, aide de camp de Dumouriez, qui, las de la vie qu’il mène, veut se réconcilier avec la France. »

Qu’y a-t-il de vrai dans cette dénonciation si précise et si nette ? Dumouriez, à cette époque, a soixante-sept ans et une liaison officielle, déjà ancienne, avec Mme de Beauvert, baronne d’Angel, sœur de Rivarol. Est-il vraisemblable qu’à son âge il ait encore des aventures galantes et un double ménage ? D’autre part, Fouché acquiert vite la preuve que, au ministère des Affaires étrangères, il n’y a pas d’abbé de Lajarre. Il fait donc demander à l’agent Martelli, ou à un autre, de nouveaux renseignements. Il les reçoit et les joint à la première lettre, à la suite de laquelle je les ai lus.

« La comtesse de Saint-Martin, y est-il dit, est la fille d’un marchand de Strasbourg nommé Savin. Elle eut pour premier amant le général de Billy, puis plusieurs officiers du Royal-cavalerie et du Régiment d’Alsace. L’un d’eux, le lieutenant de Saint-Martin, l’enleva au moment de la Révolution et la conduisit à Fribourg-en-Brisgau, où il la présenta comme sa femme et la laissa pour aller prendre du service dans le régiment de Hohenlohe à l’armée de Condé. En son absence, elle séduisit le bourgmestre et eut diverses liaisons. En 1793, elle va à Rastadt. Elle est la joie des officiers du prince de Condé et du duc de Bourbon : M. de Palarin, le comte de Maran, le comte Ferretti. Elle passe ensuite au jeune prince de Metternich. Elle est à Rastadt au moment du Congrès. Bientôt, criblée de dettes, elle va rejoindre son mari à Munster, en continuant, malgré la présence de ce dernier, sa folle existence. Elle accouche d’une fille bossue et se rend à Paris où elle espère retrouver les députés qu’elle a connus au Congrès. Mais la misère la poursuit. Elle écrit alors à l’abbé de Lajarre, qui a été de ses amants, pour solliciter son appui. Il la place, on ne sait en quelle qualité, auprès du prince Henri de Wurtemberg, marié à une comédienne de Berlin. Elle n’y reste pas, et finalement vient s’échouer à Altona, chez Dumouriez, qui la garde, malgré Mme de Beauvert, ses menaces et ses fureurs. » Quelle délicieuse épopée d’aventurière, résumée en ces quelques lignes !

Il est vrai que l’histoire des émigrés est pleine d’épisodes du même genre, que la police de Fouché excellait à reconstituer, sans trop se préoccuper de la question de savoir si les renseignements qu’elle recueillait n’étaient pas plus calomnieux que vrais. C’est ainsi que ceux qu’elle réunit dans le même dossier sur l’abbé de Lajarre lui-même ne sont guère plus édifiants, bien qu’il s’agisse d’un ancien vicaire général de Reims, frère d’un sous-gouverneur du duc d’Angoulême et du duc de Berry.

D’après les notes de l’agent de Fouché, cet abbé aurait été un assez triste sire, intrigant, libertin, lié avec Pitt dont il avait été le condisciple à Reims. Par son intermédiaire, il reçut une pension de l’Angleterre pendant toute la durée de l’émigration, laquelle s’augmenta des ressources qu’il se serait procurées comme agent politique, dépourvu de préjugés. Ces accusations étaient-elles fondées ? Je l’ignore. Je n’ai rien pu découvrir de plus sur ce singulier personnage, si ce n’est que son nom ne figure pas sur l’état du personnel du ministère des Affaires étrangères.

Cependant, comme il est dit dans le dossier que, sur la recommandation de Talleyrand, Junot, lorsqu’il fut envoyé en Portugal, en 1806, emmena l’abbé de Lajarre comme secrétaire, il se pourrait bien qu’on ait désigné sous ce nom un certain abbé de Cherval, qui accompagnait Junot, et dont parle en ses mémoires la duchesse d’Abrantès. Mais ce n’est là qu’une supposition. Nous sommes ici en présence d’un de ces mystères si véritablement impénétrables, que soulève à tout instant l’étude des hommes et des choses de cette époque. On découvre soudain un personnage inconnu ; on saisit à des traits positifs sa participation à des événements retentissants. Puis, brusquement, on perd sa trace, et il faut se résigner à ne savoir ni ce qu’il est devenu, ni comment il a fini.

C’est là l’histoire d’un certain Pierre-Charles-Marie Duclaux, marquis de Bézignan, né à Mirabel, dans la Drôme, qui fut un ardent conspirateur royaliste et dut jouer un rôle important parmi les partisans des Bourbons, à en juger, du moins, par les procès où il est question de lui. Il m’a été impossible, en dépit des recherches les plus minutieuses, de fixer son sort et de préciser comment se dénoua son existence aventureuse. Il s’est perdu dans l’immense foule des agitateurs de ce temps, et probablement a péri dans des circonstances obscures, dont il ne nous reste aucun souvenir. Ce fut la destinée de la plupart d’entre eux.


IV

Au mois de mars 1800, Georges Cadoudal, convaincu, après une visite au premier Consul, qu’il allait être arrêté, avait quitté Paris, en compagnie d’Hyde de Neuville, pour se rendre en Angleterre. À l’issue d’un dîner qu’il avait offert à divers officiers avec lesquels il s’était trouvé en relation durant ses campagnes, il proposa à ses convives de les conduire à l’Opéra. À la porte du café d’Orsay, où avait lieu le repas, ils s’empilèrent dans des fiacres. Georges les suivait en cabriolet. Avant d’arriver sur le boulevard Saint-Martin, où était alors l’Opéra, il tourna dans la rue Saint-Denis, à l’extrémité de laquelle l’attendait, en chaise de poste, Hyde de Neuville. Quelques jours après, il arrivait à Londres. Mais dans le courant de juin, il revenait en Bretagne. La police n’eût-elle pas été avertie de son retour par ses espions de Londres qu’elle l’eût deviné, rien qu’à voir avec quelle vivacité se réveillaient dans le Morbihan les passions un moment apaisées.

Elle ne pouvait se méprendre davantage aux intentions de Georges et au caractère criminel de la mission dont il s’était chargé. Les papiers de l’agence anglaise, découverts en mai, l’avaient éclairée à cet égard. Elle savait que Georges revenait, créé cordon rouge par le comte d’Artois, investi du commandement de l’insurrection en Bretagne, muni d’argent, grâce aux Anglais, chargé en un mot de préparer le soulèvement et de le diriger. Prêts à lui fournir subsides et secours, des navires britanniques louvoyaient en vue des côtes bretonnes, et le but des conspirateurs était d’une part une descente à Brest et d’autre part un attentat contre Bonaparte.

Cet état de choses commandait des mesures énergiques. « Poursuivez les chouans, écrivait Fouché le 23 juin, aux autorités du Morbihan. Fusillez-les sans pitié. Le premier Consul est vainqueur à Marengo. Il faut qu’il le soit partout. » Ou encore : « N’épargnez aucun des chefs. Nos agents commencent à être connus et compromis, j’en mettrai d’autres, et de meilleure qualité à votre disposition. Ce sont des gentilshommes, des ci-devant qui, par leurs noms et leurs titres, sont estimés de tous les chouans. »

Par malheur, si rigoureux que fussent ces ordres, il était plus facile de les écrire que de les exécuter. Les chouans se dérobaient à toutes les recherches, ne se trahissaient que par la violence et la soudaineté des actes. Cadoudal, Mercier la Vendée, son principal lieutenant, ses officiers et ses confidents restaient introuvables.

En même temps, – c’était en novembre, – commençait dans le Morbihan une longue série de méfaits. Le 19 de ce mois, l’évêque constitutionnel de Quimper, Audrein, était assassiné aux portes de la ville par une bande de chouans, dans des circonstances abominables. En quelques semaines, une quinzaine de personnes, gendarmes, propriétaires, paysans, des femmes même, périssaient de la main des royalistes, pendus, fusillés, poignardés, et les assassins signaient en quelque sorte leur crime en des inscriptions attachées aux cadavres de ces malheureux. Des acquéreurs de biens nationaux étaient rançonnés, les voitures publiques pillées, les recettes du Trésor dérobées, des prisonniers arrachés à leurs gardiens, en des circonstances qui révélaient une audace indomptable[4]. Un gentilhomme breton, M. de Kérouanne, dont les fils s’étaient ralliés à la République, était condamné par les chouans à payer une amende de 40,000 francs, qu’il versa le couteau sur la gorge. Le préfet du Finistère fut attaqué en plein jour. Deux hommes de son escorte périrent. Celui des Côtes-du-Nord faillit être enlevé. Enfin, la prison de Saint-Brieuc eut à subir un véritable assaut. À tort ou à raison, dans ces événements, la police voyait toujours la main de Georges. C’était décidément un homme redoutable.

Des mesures militaires furent prises. Bernadotte envoyé dans l’Ouest reçut l’ordre de courir sus aux rebelles, de les poursuivre sans relâche et de saisir Georges mort ou vif. Bonaparte de son côté, Fouché du sien, adressaient à leurs subordonnés des instructions inexorables. Le Morbihan se couvrit de soldats. Des colonnes mobiles le parcouraient en tous les sens. Les royalistes furent traqués. On fusilla, sans pitié, tous ceux qui se laissèrent prendre les armes à la main. Puis la victoire de Marengo acheva ce qu’avait commencé l’énergie de ces mesures. Les Anglais abandonnèrent les chouans à eux-mêmes. On put croire que ceux-ci renonçaient à la lutte. Bien que Georges continuât à rester introuvable, sur toute l’étendue de la Bretagne, son action parut paralysée.

Ce n’était de sa part qu’une feinte et son inertie n’était qu’apparente. À défaut d’une prise d’armes générale, que ne permettaient plus les circonstances, il voulait tenter un coup de main contre Bonaparte, l’enlever au milieu de son escorte et profiter du désarroi que causerait sa disparition pour proclamer le roi. Bonaparte supprimé, il était sûr, disait-il, d’être secondé par un grand nombre de généraux et de fonctionnaires. En vue de cette audacieuse entreprise, il avait rassemblé autour de lui une poignée d’hommes, tous anciens chouans, dont l’intrépidité lui était connue, et disposés, à son exemple, à vaincre ou à périr.

Il ne se dissimulait pas cependant les périls qui l’entouraient. Ils ne résultaient pas seulement de l’activité et des rigueurs que déployaient les troupes envoyées pour le combattre. Ils s’aggravaient encore des innombrables ruses de la police, de l’espionnage qu’elle avait organisé et des pièges qu’elle s’apprêtait à lui tendre. Incessamment, il en était averti par les chefs chouans restés à Paris, en apparence résignés à la défaite de la cause royaliste, en réalité n’attendant qu’une occasion pour recommencer à la défendre. À la faveur des relations cordiales qu’ils entretenaient avec le gouvernement consulaire et surtout avec Fouché, certains d’entre eux, le comte de Bourmont et le baron de Malartic, par exemple, étaient tenus au courant des intentions de la police et s’empressaient d’en faire part à Georges.

Dans les papiers de M. de Malartic, qui m’ont été communiqués par son petit-fils, existe une lettre sans autre signature que les initiales M. L. qui ne laisse aucun doute à cet égard. Elle porte la date du 11 messidor (30 juillet), et est ainsi conçue : « Je puis vous prévenir avec certitude, Monsieur, que votre ancien confrère Georges court des dangers, et quoique vous ne soyez plus à présent du même avis, je ne crois pouvoir mieux m’adresser qu’à vous pour l’en garantir. S’il attend, en effet, des ordres expédiés contre lui, rien ne pourra le garantir du sort le plus funeste. On ne retirera point les ordres donnés, mais j’ai cru découvrir qu’on serait bien aise de les voir éludés par son départ. Vous devez me connaître assez pour être persuadé que je ne vous conseille point une démarche hasardée. Elle doit être secrète ; mais elle aura l’approbation des amis de l’humanité, qui, quelle que soit leur opinion, préfèrent les partis les plus doux, quand ils conduisent au même but. »

Si précis et si sages que fussent ces avis, ils ne pouvaient rien sur une âme aussi fortement trempée que celle de Georges. Peut-être aussi n’était-il déjà plus libre d’abandonner la partie. Il est douteux que ses compagnons le lui eussent permis. L’un d’eux, de Sol de Grisolles, qui l’avait suivi à Paris, lui disait au lendemain de l’entrevue des Tuileries :

– Si je savais que vous fussiez disposé à vous rallier à Bonaparte, et si vous osiez vous présenter dans le Morbihan revêtu de l’uniforme de ses généraux, vous seriez fusillé.

En dépit des périls et des avertissements, Georges persévérait donc dans ses projets. Il menait la vie la plus misérable, errant de gîte en gîte, ne couchant jamais deux nuits de suite dans le même, campant ici ou là, dans les bois, dans les îlots du Morbihan, dans les granges, au hasard de ses pérégrinations, et déconcertant par la rapidité de ses courses les mesures ordonnées pour s’emparer de lui.

– On sacrifie 24,000 francs pour me prendre, disait-il. Je dispose d’un million pour me sauver.

Brusquement, dans le courant de juillet, la police était prévenue que quatre chouans, La Haye Saint-Hilaire, Limoelan, Saint-Régent et Joyaux, tous compromis et mêlés depuis longtemps aux pires excès de la chouannerie, venaient d’arriver à Paris, chargés de l’exécution d’ordres que Georges leur avait donnés. Elle ne mit pas en doute qu’ils étaient venus pour assassiner Bonaparte. Les révélations d’un individu qui les fréquentait transformèrent les soupçons en certitude. Bientôt, elle apprenait que quelques-uns des anciens officiers chouans résidant à Paris, ouvertement ou cachés, Bourmont, Hingant de Saint-Maur, Coster Saint-Victor, le chevalier de Bruslart, frayaient avec les nouveaux venus. En ce qui touche Bourmont, elle était avertie que, lors d’un récent voyage dans le Maine, il s’était mis en relation avec la plupart de ses anciens compagnons d’armes.

Bourmont, prévenu par Fouché des faits qu’on lui imputait, présenta des explications qui durent paraître suffisantes puisqu’il fut laissé en liberté. En revanche, son aide de camp Hingant de Saint-Maur fut arrêté comme ayant provoqué des troubles dans la Seine-Inférieure, bien que Bourmont affirmât comme lui qu’il n’avait pas quitté Paris. Un mandat d’arrestation contre le chevalier de Bruslart ne put être exécuté, soit qu’il se fût caché, soit, d’après une autre version, que Bourmont eût été autorisé à le garder chez lui, sous sa responsabilité. Quant à Coster Saint-Victor et aux autres chouans en relations avec la police, afin de démontrer qu’ils étaient étrangers aux menées des agents de Georges, ils offrirent leur concours pour aider à les découvrir. Mais ils n’usèrent du crédit que leur donnait le rôle singulier accepté par eux que pour avertir la bande des Bretons. Dès ce moment, elle disparut sans qu’on pût retrouver ses traces.

Ce fut une déconvenue pour la police. Elle s’en vengea sur l’un des membres de l’agence anglaise, le chevalier Charles-Nicolas de Margadel, dit de Joubert. Accusé d’avoir un dépôt d’armes dans Paris, d’entretenir une escouade d’agents et d’avoir pris part à l’arrestation d’un courrier sur la route de Paris à Mézières, ce malheureux fut arrêté chez sa maîtresse, à Saint-Germain, conduit d’abord au Temple, puis à Sainte-Pélagie, et renvoyé devant une commission militaire. Le 19 novembre, il était fusillé[5]. Il ne put être établi qu’il avait eu des rapports avec les agents de Georges.

Cinq semaines après son exécution, la police cherchait en vain ceux-ci, lorsque dans la soirée du 3 nivôse (24 décembre), éclata sur le passage du premier Consul la machine infernale. De quelque violence qu’on supposât les chouans capables, on leur croyait cependant une noblesse de sentiments qui devait répugner à l’emploi de moyens aussi lâches et aussi scélérats. Et puis, la police s’était faite à l’idée que leur projet consistait à attaquer le premier Consul au milieu de sa garde. C’est uniquement en vue de ce projet dont l’existence résultait des pièces saisies à l’agence anglaise, qu’on les surveillait. Loin de les soupçonner, d’abord, d’être les auteurs de l’abominable attentat qui venait d’être commis, c’est dans le bas personnel des jacobins qu’on chercha les coupables. Mais il fallut bientôt se rendre à l’évidence. C’étaient bien les chouans qui avaient organisé le complot. Bonaparte exaspéré s’emporta contre Fouché, qui n’avait pas sur le défendre, et ce dernier, redoutant d’être révoqué, sévit sans retenue.

La plupart des chouans en ce moment à Paris furent emprisonnés, Bourmont avec eux, prévenu d’avoir donné asile au chevalier de Bruslart[6], que d’ailleurs on ne trouva pas, et qui de chez le conseiller d’État Pasquier, où il avait reçu asile, écrivit au premier Consul, pour déclarer qu’il était étranger à l’affaire de la machine infernale. On arrêta de même d’anciens chefs vendéens, le général d’Andigné, qu’on alla chercher dans sa demeure, aux environs d’Angers, où il venait de rentrer, Constant de Suzannet, qui traversait la capitale, le comte d’Oilliamson, Guillot de la Poterie, Carlos Sourdat, d’autres encore.

Bourmont protesta de son innocence. Il reconnut avoir reçu Bruslart chez lui. Mais pouvait-il faire autrement sans violer les lois de l’honneur et de l’amitié ? Ce système de défense ne fut pas admis. Malgré les démarches de son héroïque femme, il fut retenu prisonnier, mis au secret, et un peu plus tard, quoiqu’il n’eût comparu devant aucun tribunal, enfermé dans la citadelle de Besançon, d’où il parvint ultérieurement à s’échapper en compagnie de Hingant de Saint-Maur. Guillot de la Poterie et Carlos Sourdat invoquèrent en vain la part qu’ils avaient prise à la délivrance du sénateur Clément de Ris[7], ce souvenir ne les protégea pas. Ils furent envoyés en détention. On en usa de même avec d’Andigné et Suzannet. Le fort de Joux leur fut assigné pour prison. Comme Bourmont, ils s’évadèrent, et après eux Moulin, un des principaux officiers de Frotté. D’Oilliamson fut l’objet de la clémence de Bonaparte. Joséphine et Grouchy s’entremirent pour lui et le firent remettre en liberté.

Ces arrestations avaient été opérées avant que la police eût pu s’emparer des auteurs de l’attentat du 3 nivôse. Mais lorsqu’elle les tint en son pouvoir et les eut interrogés, beaucoup d’autres personnes furent arrêtées, et, dans le nombre, plusieurs femmes prévenues d’avoir reçu les conjurés ou d’avoir facilité leurs rapports et l’exécution de leurs desseins : Mme de Goyon, la marquise de Vaubadon, Mme de Cheverny, Mlle de Banville.

Ces mesures prises et les principaux coupables exécutés, on songea à Georges. Il fallait en finir avec lui. Des camps volants furent organisés dans le Morbihan. Le général Simon, qui les commandait, avait ordre de poursuivre sans relâche le chef breton, de le prendre mort ou vif. On s’empara de plusieurs de ses complices, et notamment des assassins de l’évêque Audrein. Mercier la Vendée périt en se défendant, le 19 janvier 1801, au moment de tomber aux mains des gendarmes. Julien Cadoudal, le frère de Georges, fait prisonnier, fut massacré par son escorte que menaçait une bande de chouans, embusquée sur la route pour le délivrer. Impuissants à le sauver, les chouans allèrent fusiller un vieux paysan, Pierre Le Moigne, qu’ils accusaient de l’avoir trahi.


V

C’est en ces circonstances que Desmarets présenta à Fouché un jeune Breton, nommé Duchatellier, ayant servi dans la chouannerie, en relations, déclara-t-il, avec les émissaires de Georges, venus à Paris, et qui, fréquemment employé par eux, s’offrait pour révéler leurs secrets et aider à prendre leur chef ou l’assassiner. En ces temps où l’espionnage et la trahison s’exerçaient sans relâche dans tous les partis, des offres de ce genre étaient fréquentes. Entre les lettres qui le démontrent, je cite au hasard celle-ci : « Citoyen ministre, j’apprends que Georges continue son brigandage à l’aide des guinées d’Angleterre. Je peux coopérer à la prise de ce chef et je vous offre mes services. Je ne veux point de récompense qui m’avilirait. Si vous voulez me donner un moment d’audience, je vous exposerai mon projet. Mais je désire que l’heure que vous m’indiquerez ne soit pas celle de vos bureaux. Je ne veux parler et n’agir que par vous seul. Le secret le plus impénétrable peut seul assurer la réussite de mon entreprise. » Ces propositions affectaient ordinairement une forme désintéressée et mystérieuse. Le plus souvent, du reste, elles étaient sans consistance et ne constituaient pour ceux qui les faisaient qu’un moyen d’arriver à Fouché et de solliciter ses faveurs.

Celles de Duchatellier parurent plus sérieuses. Elles furent écoutées et acceptées. Autant qu’on en peut juger d’après les rares documents relatifs à cette affaire, il fut convenu que Duchatellier serait accrédité auprès du général Simon, qui commandait à Rennes, et qu’après s’être concerté avec lui il se transporterait auprès de Georges. Quel prix reçut-il en échange de ses services ? Quelles promesses lui furent faites ? Il m’a été impossible de l’établir. On voit bien, quelques semaines plus tard, 7 janvier 1801, le ministre de la Police envoyer au préfet de Rennes, en une lettre de crédit, une somme de 24,000 francs « pour être remise immédiatement à ceux qui parviendront à se saisir de Georges, chef rebelle et assassin, et qui le représenteront mort ou vif ». Mais, à supposer qu’à cette date Duchatellier n’eût pas encore subi le châtiment de sa trahison, les termes de la lettre de Fouché autorisent à croire que la somme ne lui était pas spécialement destinée et qu’il n’y aurait eu droit que s’il avait tenu ses promesses. Quoi qu’il en soit, il se prépara à partir pour Rennes, et, en attendant son départ, renseigna journellement la police sur les allées et venues des Bretons, sans désigner cependant le lieu de leur retraite, que, sans doute, il ne connaissait pas. Sur ces entrefaites, le 5 décembre, un des officiers chouans, Saint-Régent, lui donna l’ordre de partir pour la Bretagne afin de porter à Georges des dépêches urgentes. Il lui remit sept louis pour les dépenses du voyage. Duchatellier n’eut que le temps d’avertir Desmarets de son départ et se mit en route le même jour.

En envoyant Duchatellier à Georges, Saint-Régent était-il de bonne foi ? Croyait-il confier ces dépêches à un homme sûr, ou, au contraire, soupçonnant déjà la trahison, n’avait-il recouru à cet expédient que pour rendre plus certaine et plus éclatante la punition du traître ? Les deux hypothèses sont également permises. Ce qui est vrai, c’est qu’à l’heure où Duchatellier quittait Paris Georges savait à quels moyens recourait la police pour l’atteindre. Se voyant traqué de toutes parts et sous le poignard des assassins, il songeait à passer en Angleterre. Il faisait part à plusieurs de ses complices des motifs qui légitimaient ses craintes. Il se plaignait de certains prêtres qui l’avaient dénoncé à Bernadotte, et, tout en annonçant qu’il ferait exécuter « ponctuellement » les dénonciateurs afin d’arrêter leur audace, il observait que les bleus, pour l’effrayer, en grossissaient le nombre.

Ce qu’il y a de plus curieux en cette affaire, c’est que les renseignements sur lesquels se fondaient ses raisons lui venaient directement de la préfecture de Rennes. Le préfet d’Ille-et-Vilaine, M. Borie, avait pour confident un avocat nommé Rébillard, ancien comédien, lié lui-même avec le chouan Charles d’Hozier, jadis page de Louis XVI, fils du dernier juge d’armes de France, et qui fut saisi et jugé en 1804 comme complice de Georges. Avec l’assentiment du préfet, à moins que ce ne fût à son insu, Rébillard communiquait à d’Hozier, qui habitait Rennes, tout ce qui pouvait intéresser les insurgés de Bretagne. C’est ainsi que Georges, alors qu’il n’eût pas été prévenu par Saint-Régent contre Duchatellier, aurait été mis au courant des intentions de ce dernier. En tous cas, il les connaissait, sa correspondance en fait foi. « Si M. Duchatellier tombait sous la patte de vos gars, écrivait-il à l’abbé Guillevic, faites-le garder jusqu’à nouvel ordre. »

L’agent de Fouché était bien loin de se douter des graves accusations qui pesaient sur lui. Quoique n’ayant pu arriver encore jusqu’à Georges, il avait envoyé secrètement plusieurs lettres à Paris. Pour mieux masquer sa trahison, il jouait auprès des chouans la comédie du dévouement le plus infatigable, poussant l’imprudence jusqu’à prétendre qu’un des aides de camp du général Simon n’attendait qu’un signe pour embrasser à son instigation le parti du Roi. Cette circonstance rapportée à Georges transforma ses soupçons en certitude. Il écrivit de nouveau : « Si, par hasard, Duchatellier, l’aîné, le marchand de chevaux, allait chez vous, faites-le arrêter et fusiller ; c’est un espion. » Après de tels ordres donnés, l’espion ne pouvait guère échapper à leur exécution. On ne sait rien du lieu, de la date ni des circonstances de sa mort. La brusque cessation de sa correspondance avec la police fut la seule raison que, dans les derniers jours de décembre, eut celle-ci d’y croire.

Le 23 janvier 1801, le général Simon écrivait de Rennes à Fouché : « J’ai tout lieu de croire que votre agent a été victime de son zèle et peut-être de son imprudence. Le bruit s’est répandu depuis quelques jours que Georges, instruit que plusieurs personnes avaient été envoyées de Paris pour le prendre ou le tuer, a fait assassiner deux ou trois de ces personnes. » Le bruit auquel faisait allusion le général Simon était fondé. Ce n’est pas seulement sur Duchatellier que Georges venait de tirer vengeance des ténébreuses entreprises de Fouché contre sa vie. Deux autres individus avaient subi le même sort, en des circonstances non moins émouvantes que les dossiers conservés aux Archives, plus complets sur ce second épisode que sur le premier, m’ont permis de reconstituer.

Parmi les royalistes qui, par ordre du Directoire, furent arrêtés en si grand nombre, au lendemain du 18 fructidor, figurait Gabriel-Antoine de Becdelièvre, ancien officier au régiment d’Auxerrois, émigré en juin 1792 et rentré en France après la chute de Robespierre. Il était le parent de cet autre Becdelièvre – un héros, celui-là – volontaire dans l’armée du Maine, tué sur la Loire au mois de juillet 1795, et dont la sœur devait plus tard épouser Bourmont. Tombé aux mains de la police dans la journée du 5 septembre 1797, Gabriel-Antoine fut conduit au Temple, envoyé devant une commission militaire et acquitté. Jusqu’au 3 mars 1799, on perd ses traces. Mais on doit supposer qu’il se compromit dans quelque aventure nouvelle car, à cette date, il était incarcéré pour la seconde fois et, par un arrêté du Directoire, 21 mai, même année, condamné à la déportation à la Nouvelle-Guyane. Par quels prodiges d’habileté parvint-il à éviter d’être embarqué ? Les documents sont muets sur ce point. Ils établissent seulement qu’à son arrivée à Paris en février 1800 Bourmont s’intéressa au prisonnier dont il allait, par son mariage, devenir le cousin, demanda sa mise en liberté et l’obtint le 7 germinal, 28 mars. Ces détails permettent de comprendre et de s’expliquer comment des relations purent s’établir sur un pied de confiance entre le gentilhomme royaliste et le haut personnel de la police.

La position sociale de Becdelièvre, après tant de malheurs, était précaire. Elle se compliquait de certaines difficultés d’argent, engendrées par des irrégularités de vie privée, un lien contracté en dehors du mariage avec une jeune femme dont il avait un fils. Il allait épouser la mère de son enfant quand il avait été arrêté. Devenu de nouveau libre, il se préparait à ce mariage, au risque de se brouiller avec tous ceux qui portaient le même nom que lui. De cet ensemble d’incidents résultait pour ce malheureux une détresse morale égale à sa détresse matérielle. Étant donnés sa naissance, son éducation, les sentiments qu’elles autorisent à lui supposer, on ne peut expliquer sa conduite autrement que par les suggestions de la misère.

Il est démontré par les pièces du dossier qu’il s’adonnait à des études de chimie et d’histoire naturelle. D’autre part, les historiens de la chouannerie, dans les récits incomplets et contradictoires que, d’après des dires plus ou moins autorisés et non d’après des documents, ils ont donnés de sa tentative avortée, sont d’accord pour déclarer que c’est par le poison qu’il devait faire périr Georges. Fouché accepta les offres de Becdelièvre comme il avait accepté celles de Duchatellier. Lorsque, le 5 décembre 1800, celui-ci quitta Paris, depuis cinq jours Becdelièvre était en route, chargé d’une mission analogue, muni de passeports qui lui avaient été délivrés par le ministre de la Police pour lui et pour un compagnon qu’il s’était adjoint.

Ce compagnon, un jeune homme de vingt-deux ans, fils d’un pharmacien de Paris, se nommait Louis-Antoine Laisné. Aide au laboratoire de chimie de médecine, il donnait, paraît-il des leçons de sciences naturelles à Becdelièvre. S’il est aisé de comprendre quel genre de service ce dernier devait attendre des connaissances scientifiques et de la compétence professionnelle du jeune chimiste, il n’est pas démontré que celui-ci eût été prévenu du but du voyage. Becdelièvre allant visiter ses propriétés de Bretagne l’avait invité à l’accompagner. C’est du moins la raison qu’invoqua Laisné pour obtenir de la direction de l’École de médecine le congé qui lui fut accordé.

On a déjà vu en quel état d’esprit les avertissements que Georges recevait de la préfecture de Rennes par l’intermédiaire de Charles d’Hozier l’avaient jeté. Ses résolutions ne purent que se fortifier au reçu d’une lettre de d’Hozier lui annonçant l’arrivée à Rennes de Becdelièvre et de Laisné, ainsi que l’objet de leur voyage. D’Hozier ajoutait qu’il avait reçu leur visite. Becdelièvre, invoquant sa parenté avec Bourmont, s’était dit chargé d’une mission de celui-ci auprès de Georges, et enquis des moyens d’arriver jusqu’à lui. Autant de mots, autant de mensonges. Un avis envoyé de Paris par Limoëlan, du fond d’un caveau de l’église Saint-Laurent où il se cachait, ne permettait pas d’en douter. Dès cet instant, la mort de ces deux malheureux fut résolue.

D’après la version généralement admise, d’Hozier ayant demandé à Georges ce qu’il devait faire des émissaires de Fouché, Georges aurait répondu : « Envoyez-les-moi par le même courrier. » C’est ainsi qu’ils auraient été mis en sa présence et que, les ayant accusés d’être venus pour l’empoisonner, il aurait, sur les protestations indignées de Becdelièvre, fait découdre le collet de son habit, trouvé le poison et ordonné la mort du traître ainsi que celle de Laisné. Très différente est la réalité. Elle ne comporte ni la mise en scène ni l’appareil à l’aide desquels on l’a dénaturée.

Becdelièvre et Laisné étaient arrivés à Rennes le 3 ou le 4 décembre. Le premier possédait une petite propriété aux environs de la ville. Ils s’y installèrent et vécurent là durant une huitaine de jours, venant fréquemment à Rennes. Ils se mirent en relation avec d’Hozier, que Becdelièvre ne savait pas au courant de ses projets. Ils partirent ensuite pour le Morbihan, où habitait au château de Kernavallo, commune de Sarzeau, dans la presqu’île de Rhuys, une sœur de Becdelièvre, Mme de Tournemine, chez laquelle ils devaient résider pendant quelque temps.

En l’absence de tout renseignement sur leur séjour à Kernavallo, on doit supposer que Becdelièvre parcourut le pays, s’informant des faits et gestes de Georges et cherchant sans doute à se rapprocher de lui. Parvint-il à le rencontrer ? Les documents ne le disent pas. Ils ne révèlent avec quelque précision qu’un fait, c’est que Georges donna des ordres rigoureux pour que justice fût faite de ces gens qu’il considérait comme des assassins. Il en confia l’exécution à l’un de ses anciens chouans, le nommé Jean-Marie Trébuer, dit Jacques Duchemin. Cet homme commença par refuser, soit qu’il eût peur de se compromettre, soit qu’il répugnât à cette besogne de bourreau. Mais, menacé d’être passé par les armes, il dut obéir.

Le 23 décembre, il vint avec une demi-douzaine de camarades s’embusquer dans un bois de sapins, attenant à la métairie de Kerblay, dépendant du manoir de Kernavallo. Cachée en cet endroit, la petite bande attendit la nuit. Elle savait Becdelièvre et Laisné partis en excursion depuis le matin, et voulait les enlever au passage quand ils rentreraient. Au déclin du jour, elle les vit approcher. Mais ils n’étaient pas seuls. Avec eux se trouvaient diverses personnes habitant le château et un guide du pays, Julien Mehé. Ce dernier, qui marchait en avant, entendit Duchemin et ses compagnons courir dans le bois. – Qui vive ? s’écria-t-il.

Ils ne répondirent pas, et disparurent. Mais, vers sept heures, ils vinrent frapper à la porte du manoir. Le jardinier Julien Houssaye accourut à leur appel, et, mal impressionné par leurs allures menaçantes et les armes qu’ils portaient, il leur demanda, sans ouvrir, ce qu’ils voulaient. Ils nommèrent Becdelièvre et Laisné, qui, prévenus aussitôt, accoururent, suivis des habitants du château, faits depuis longtemps aux habitudes des chouans, et accoutumés à les redouter.

Becdelièvre était en sabots et sans chapeau.

– De la part de qui venez-vous ? fit-il.

– De la part du général.

– Quel général ?

On ne lui répondit pas. Alors, et malgré l’avis contraire de sa sœur et des gens qui l’entouraient, il se décida à ouvrir. Trois ou quatre des chouans se précipitèrent dans la maison, conduits, non par Duchemin, qui n’avait osé entrer, mais par le nommé Fardel. Ils saisirent au collet Becdelièvre et Laisné, en disant :

– Il faut nous suivre.

– Laissez-moi prendre mon chapeau, objecta Becdelièvre.

– Tu n’en as pas besoin, répliqua brutalement Fardel.

On les entraîna. Le jardinier reçut l’ordre de marcher devant pour guider dans la nuit la petite troupe. On les conduisit à une courte distance, au bord de la mer, au lieu-dit le Bourdoux.

– Nous allons les fusiller là, dit Fardel.

Sous cette menace, Becdelièvre se révolta, Laisné demanda grâce, et le jardinier supplia les chouans de ne pas massacrer ces deux hommes sans défense. Protestations et prières furent vaines. Alors, le jardinier réclama. Il ne voulait pas être témoin de cet assassinat. On lui permit de s’éloigner. Il s’enfuit, poursuivi longtemps par les cris des condamnés, qui furent entendus aussi du manoir de Kernavallo. Ce qui se passa après sa fuite est resté ignoré. On ne put même découvrir à quelle place les victimes de la colère de Georges avaient été enterrées. On raconta qu’après l’exécution les cadavres avaient été jetés à la mer.

Il est à remarquer que la police ne mit pas plus de zèle à rechercher les meurtriers qu’elle n’en mit à divulguer ces tragiques événements. Ce fut seulement en 1804 que, lors de l’instruction judiciaire qui précéda le procès de Georges, l’accusation les releva à sa charge, sans du reste en avouer les causes. Georges, interrogé sur le sort de Becdelièvre, répondit :

– Est-ce pour cela que vous me jugez ? En tous les cas, ce ne serait pas le seul émissaire pareil que vous auriez fait envoyer vers moi, et que j’aurais fait fusiller.

C’est sans doute à Laisné et à Duchatellier qu’il faisait allusion. Il ajouta qu’il les croyait morts. Causant avec un huissier nommé Codron, qui semble avoir été placé près de lui au Temple pour provoquer et recueillir ses confidences, il déclara qu’ils avaient été fusillés comme espions. La police, quoiqu’elle affectât de l’ignorer, savait d’ailleurs à quoi s’en tenir. Le 11 octobre 1801, Desmarets envoyait en secret un secours à la veuve de Duchatellier, accompagné de ces deux lignes : « J’ai l’honneur de saluer Mme Duchatellier au nom de l’attachement que m’avait voué et inspiré son mari. » Un peu plus tard, il lui faisait obtenir une pension de 600 francs.

La mère de l’enfant de Becdelièvre fut l’objet d’un traitement analogue. Le 6 juin 1805, elle adressait une supplique à l’Empereur pour obtenir d’être mise en possession du maigre héritage du mort, que la famille lui disputait. « Sire, vous voyez à vos pieds la veuve infortunée d’un de vos sujets morts pour le service de Votre Majesté. » Desmarets apostillait la demande en ces termes : « M. de Becdelièvre a été positivement assassiné par ordre de Georges, en remplissant dans l’Ouest une mission que le gouvernement lui avait confiée. » Quant aux parents de Laisné, il résulte d’une lettre de sa mère à Louis XVIII qu’à la date du 5 mai 1814 ils en étaient encore à croire que leur fils avait été fusillé par ordre du gouvernement impérial.

Il ne reste pas d’autres détails sur ces ténébreux épisodes. Il en existe moins encore sur une mission du même genre dont se chargèrent également, en ce mois de décembre 1800, deux anciens officiers des armées vendéennes, Bertrand Saint-Hubert, dit Saint-Ange, et de Carado-Molac, neveu de la princesse de Beauvau, dont il portait le nom, bien qu’elle lui en contestât le droit.

Georges, qu’ils avaient en vain tenté de rejoindre dans les divers gîtes où il se tenait caché, refusa de les recevoir, et, tout en les déclarant « aussi criminels que Becdelièvre et Duchatellier », dédaigna de les punir. « Ils venaient pour m’assassiner, écrivait-il. J’en ai par devant moi les preuves irréfragables. Je ne pourrais les communiquer à personne, sans m’exposer à perdre les amis précieux de qui je les tiens. Je ne le ferai jamais… La cause avant tout. » Il leur fit remettre 600 francs avec l’ordre de quitter immédiatement la Bretagne sous peine de mort. Quant à lui, peu de jours après, il retournait en Angleterre, d’où il ne devait revenir que pour perdre la vie à Paris en 1804.

Il est impossible d’énumérer et de désigner nominativement tous les chouans, amnistiés ou non, qui, pendant la durée du Consulat et de l’Empire, s’affilièrent à la police, et, moins encore, ceux qui s’étaient offerts à la servir, et dont les offres ne lui parurent pas dignes d’être agréées. Déjà, sous le Directoire, alors que l’Ouest était en pleine insurrection, la police, à diverses reprises, avait trouvé, soit parmi les insurgés tombés au pouvoir des bleus, soit parmi les émigrés rentrés avec ou sans autorisation, des individus notoirement compromis qui, pour se créer des ressources ou pour recouvrer la liberté, consentaient à se livrer à l’espionnage, à surprendre les secrets de leurs compagnons et à en rendre compte au gouvernement.

Après la pacification de 1800, leur nombre s’accrut en des proportions considérables. À cette époque, presque tous les chefs chouans étant venus à Paris pour présenter leur soumission à Bonaparte, la police fit des recrues parmi les gens qui les accompagnaient et, dès ce moment, elle eut à sa disposition un personnel actif et grassement payé, qui la tenait au courant des faits et gestes des royalistes et de leurs projets. Il arriva même que les hommes les plus éminents du parti, pour gagner la confiance du pouvoir auquel ils demandaient le droit de rester en France ou la restitution de leurs biens confisqués, se prêtèrent à des entretiens au cours desquels, habilement interrogés par Réal ou par Desmarets, ils se laissaient aller, sans en comprendre la gravité, à des révélations compromettantes.

Peu de temps avant que la police ne découvrît la conspiration de Georges, et quand déjà sa surveillance s’éveillait à la suite de faits qu’elle considérait comme symptomatiques, c’est à des entretiens de ce genre qu’elle devait de recueillir diverses indications propres à confirmer ses premiers soupçons. On lit, à cette date, dans un rapport de Réal : « Hier encore, dans un entretien avec un chef principal de la Bretagne, comme nous discutions sur de certains individus, il me demanda si j’avais les yeux ouverts sur d’Hozier et qu’il importait de ne pas le perdre de vue. » Charles d’Hozier était un des agents de Georges. Installé à Paris après l’amnistie, il y dirigeait en apparence une entreprise de voitures publiques. En réalité, il s’y consacrait à préparer voies et moyens en vue de l’arrivée prochaine du terrible chouan dont il connaissait déjà les projets. La police ne le savait pas encore de connivence avec les rebelles. Ce fut, comme le révèle le rapport de Réal qui vient d’être cité, l’avertissement d’un chef breton qui la mit en défiance et lui fit ouvrir l’œil. Il n’est que trop vrai qu’en plusieurs circonstances, elle fut prévenue de même par les propos inconsidérés de quelques personnages trop bavards, victimes de leur crédulité et de la bonne grâce qu’en s’entretenant avec eux leur témoignait Réal, l’homme le plus habile qui fût pour tirer aux gens les vers du nez. On peut dire de ceux-là qu’ils furent des espions sans le savoir et des délateurs sans s’en douter, ce qui n’empêche que leurs services furent souvent plus utiles que ceux dont les auteurs faisaient métier d’en rendre de cette sorte à quiconque y mettait le prix.

Les espions salariés, sinon avoués, sont plus nombreux. On ne les connaît pas tous ; et, sans doute, parmi ceux qu’on désigne, en existe-t-il que sur la foi de faits mal connus ou de rapports inexacts, on a calomniés en les accusant d’avoir servi la police. En revanche, il en est beaucoup qui la servirent, sans que leur situation apparente autorisât le soupçon et sur la conduite desquels plane un doute dont il semble juste de faire bénéficier leur mémoire, en ne les nommant pas. Ce doute n’est pas permis pour Antoine de Becdelièvre et Duchatellier, qui s’étaient chargés d’assassiner Georges et à qui leur entreprise coûta la vie. Il ne l’est pas davantage pour ceux dont il me reste à parler.

Le premier que me signalent mes notes recueillies aux Archives dans le but de reconstituer ce personnel ténébreux y est désigné sous le nom d’Édouard, dit « l’infâme Caroline ». Il se nommait en réalité Fernand Pelage Duclos de La Morlière. Né à Istres, dans les Bouches-du-Rhône, il était, avant la Révolution, lieutenant aux gardes du corps du Roi. Il avait quarante-quatre ans lorsque, à Gap, où il se trouvait en surveillance – c’était en 1801 – il se présenta au préfet des Basses-Alpes et lui offrit de faire découvrir une fabrique de fausses pièces d’or. Pour prix de ce service, il demandait six cents francs. Le ministre, consulté, refusa de l’utiliser, en raison de ses antécédents déplorables. Refus qui fait rêver. Fouché pouvait-il croire que, pour former un personnel d’espions, il trouverait d’honnêtes gens ?

D’ailleurs, La Morlière ne se rebute pas. Bientôt il se présente derechef avec des offres plus tentantes. Le parti royaliste, dans la région lyonnaise, est sous les ordres du chevalier de Puyvert. C’est ce conspirateur que La Morlière prétend livrer, à la condition toutefois qu’on le mettra lui-même en état de rembourser à celui qu’il veut trahir une somme de trois mille francs qu’il lui a précédemment empruntée. Débiteur scrupuleux, il ne saurait mettre la police sur les traces de son créancier sans s’être acquitté envers lui. Il sollicite du préfet de Gap un passeport pour se rendre à Paris. Le préfet consulte Desmarets. Celui-ci répond : « Cet individu m’a fait des propositions très déplacées qui ne m’ont plus permis d’avoir confiance en lui. Vous pouvez lui délivrer néanmoins le passeport qu’il demande. »

À quelles propositions faisait allusion Desmarets ? On n’en sait rien. De l’examen du dossier ne résulte qu’un fait positif, c’est que La Morlière lui avait été antérieurement recommandé par le préfet d’Angoulême et qu’il s’en était servi. La chose était de notoriété publique. On en trouve la preuve dans cette lettre du commissaire général de police de Lyon, datée du 27 mars 1801, au sujet d’un autre espion sur lequel les détails manquent et qui redoutait les vengeances des chouans : « Le crime d’assassinat a peut-être été plus d’une fois exécuté sur ceux qu’ils ont cru les avoir dénoncés. Pizelet en a la crainte pour sa personne et m’a cité l’exemple d’un des leurs, nommé Édouard, ci-devant garde du corps, et qu’ils désignent dans leur correspondance sous le nom d’« infâme Caroline », pour la punition duquel ils ont donné des ordres. »

En dépit de ces antécédents et des offres qu’il apporte, La Morlière est d’abord mal reçu à Paris. Durant plusieurs jours, malgré ses efforts, il ne peut arriver à Desmarets. Soudain, par des procédés restés ignorés, il trouve un protecteur bien inattendu dans la personne du général Duroc, chef de la police militaire des Tuileries. Grâce à celui-ci, il rentre en grâce auprès de Desmarets, et, de nouveau, il est employé. Je me suis étendu sur l’histoire de La Morlière parce que, aux menus détails près, elle est celle de la plupart des espions de ce temps, tous anciens émigrés ou anciens chouans tombés dans la misère et cherchant à faire argent de leurs fréquentations passées.

À Gap, La Morlière avait connu un certain abbé Rougier, membre du Comité royaliste de la région lyonnaise, qui, séduit par sa faconde de Provençal, crut voir en lui un ennemi de la Révolution, bon à employer pour la combattre et lui fit des confidences. La Morlière n’eut rien de plus pressé que de les répéter à Desmarets. L’abbé Rougier fut arrêté à Gap, ordre donné de l’expédier à Paris sous bonne escorte. Mais, en route, les gendarmes qui le conduisaient, et parmi lesquels se trouvait un chef d’escadron, furent attaqués par une bande d’hommes masqués qui délivra le prisonnier. Durant plusieurs mois, on n’entendit plus parler de celui-ci. Un jour, le chef d’escadron, tombé en disgrâce, se trouve nez à nez avec lui. Il le reconnaît et, invoquant le mandat d’arrêt non exécuté, il allait le faire incarcérer, quand l’abbé tira de sa poche et présenta aux agents un second mandat signé du préfet de police Dubois qui annulait le premier. Ainsi se découvrit que, pour se tirer de peine, l’abbé Rougier n’avait pas hésité à offrir ses services au gouvernement. En 1813, il était curé aux environs de Lyon. Quant à La Morlière, depuis longtemps il avait disparu, la police le jugeant incapable.

D’ailleurs, toutes ces histoires sont obscures, environnées de ténèbres, pleines de contradictions qui ne permettent pas plus de préciser les origines et la fin de ces personnages que leurs aventures. Toujours par quelque côté, ils se dérobent, déconcertant les hypothèses les plus vraisemblables, tant sont rares et confuses dans les dossiers qui portent leur nom les pièces qui les concernent. La bande qui avait enlevé l’abbé Rougier tandis qu’on le conduisait à Paris était commandée par un ancien émigré nommé Rochejean. Pour cet exploit, celui-ci avait reçu 12,000  francs  du Comité royaliste de Lyon. Il s’était flatté de n’être pas dénoncé. Mais il le fut bientôt et devint l’objet d’ardentes poursuites. Soit qu’il considérât comme impossible de s’y soustraire, soit qu’il espérât obtenir sa grâce en faisant des révélations, il alla se livrer et offrit de se vendre. Le billet suivant, où se trouve exprimée l’opinion que Desmarets avait de lui, mérite d’être cité : « Il s’offre, il est bon à employer, il a des antécédents bons à connaître. Je prie M. Saladin de le mettre en communication avec moi. »

De son côté, le grand juge Régnier, à qui Rochejean avait adressé une lettre pour se plaindre d’être détenu et de ne pouvoir faire entendre sa défense, écrivait : « Cette lettre, dont quelques phrases sont louches et menaçantes, mérite attention, vu la position désespérée et le caractère de celui qui l’a écrite… C’est un homme déterminé, qui a commis des brigandages contre les fonds publics. Je n’ai point connaissance qu’il ait assassiné, bien que je l’en aie soupçonné…, mais c’est un homme utile. Il faut relever cette âme abattue. On peut lui promettre de révoquer le mandat lancé contre lui. Je le verrai ensuite, si cela est nécessaire. » En ces lignes, extraites d’un document authentique, est pris sur le vif le procédé à l’aide duquel la police transformait en espions les individus qu’elle avait commencé par traiter en bandits. Elle était impitoyable si elle les jugeait hors d’état de la servir, pleine de mansuétude quand elle espérait les utiliser. Du reste, Rochejean trompa ses espérances. Il était inapte au métier. Lui-même le reconnut. Il demanda et obtint un passeport pour la Russie. On le laissa partir sans attendre rien de lui. C’était une occasion de s’en débarrasser. On ne le revit pas. Quelques notes sans intérêt expédiées de Francfort attestent seules qu’une fois hors de France il tenta encore de s’assurer les bonnes grâces de la police. Il ne semble pas qu’il y ait réussi.

Il y eut encore d’autres espions et délateurs. Mais, pour la plupart d’entre eux, les certitudes font défaut. Ce qu’ils nous ont laissé de leur histoire ne suffit pas pour la reconstituer. Quant à ceux dont la main et l’action apparaissent clairement dans la plupart des drames sanglants qui, pendant toute la durée de l’Empire, se déroulèrent dans les dessous de l’édifice napoléonien, on ne saurait en parler qu’en racontant les tragiques événements auxquels ils furent mêlés. On trouvera ces récits dans la suite de ce livre.


VI

Pour compléter cette étude générale sur le rôle que joua la police envers les chouans durant les époques troublées que nous avons entrepris de ressusciter, il faut raconter par quels moyens quelques-uns d’entre eux bravèrent et déjouèrent ses rigueurs en s’échappant des prisons où ils étaient détenus. On a vu qu’à la fin de 1800 le tragique épisode de la machine infernale modifia les dispositions du premier Consul, d’abord bienveillantes. D’innombrables arrestations eurent lieu. Les prisons s’emplirent de gens dont le seul crime consistait à professer des opinions royalistes et à les avoir défendues jadis, le fusil à la main. On les traita comme des condamnés, encore qu’aucun jugement n’eût été rendu contre eux.

Entre ceux qu’on arrêta les premiers, se trouvaient Bourmont, Suzannet et d’Andigné. Pendant les campagnes de Vendée, tous trois avaient eu des commandements dans les bandes insurgées. Après l’élection de Bonaparte, c’est d’Andigné que les chefs chouans avaient choisi pour venir négocier la paix à Paris. Cette négociation avait laissé dans l’esprit de Bonaparte d’assez vives préventions contre lui. Il était trop entier dans ses idées, trop peu simple pour plaire au premier Consul. Son arrestation, comme celles de Bourmont et de Suzannet, fut le contre-coup des rancunes qui survivaient dans l’esprit de Bonaparte à ses rapports avec eux.

Bourmont fut arrêté à Paris en compagnie de son aide de camp Hingant de Saint-Maur, Suzannet et d’Andigné dans leurs terres. Bientôt après, tous quatre se retrouvaient au Temple. On les y retint durant quelques semaines. Puis, en juillet 1801, ils furent transférés à Dijon d’où on les dirigea, Bourmont et Hingant de Saint-Maur sur la citadelle de Besançon, d’Andigné et Suzannet sur le fort de Joux qui domine la petite ville de Pontarlier et la frontière suisse.

D’Andigné et Suzannet étaient des hommes énergiques, dans la vigueur de l’âge. Suzannet avait vingt-neuf ans, d’Andigné trente-six. Celui-ci était un ancien officier de la marine royale. Préparés aux aventures périlleuses par la dure vie qu’ils avaient menée jusquelà, ils étaient résolus, en entrant au fort de Joux, à tenter de s’en évader. Cette forteresse, où ils occupaient deux casemates contiguës est plantée à la cime d’un roc haut de plusieurs centaines de mètres et de tous côtés taillé à pic. Cinq enceintes superposées, séparées les unes des autres par des fossés profonds et armées de canons, en défendent l’accès. Les murs des casemates ont plus d’un mètre d’épaisseur. Les fenêtres sont étroites, garnies au dedans et au dehors d’une double rangée de barreaux de fer et s’ouvrant sur le vide. À cette époque, on trouvait au long de chaque enceinte plusieurs corps de garde à la porte desquels veillaient des sentinelles. Descendre de ces hauteurs, franchir ces murailles, briser ces barreaux semblait, au premier abord, impossible. Mais rien ne l’est à qui veut être libre et les difficultés qui se dressaient devant Suzannet et d’Andigné ne les découragèrent pas.

Avant tout, il fallait se procurer un plan du fort ou en dresser un. Ce travail préparatoire les occupa durant huit mois. Ils consacraient leurs promenades quotidiennes à tout observer autour d’eux. Ces promenades avaient lieu sur une terrasse d’où ils dominaient les cinq enceintes et les rochers qui leur servent d’assises. À travers ces rochers broussailleux, aux pentes vertigineuses, ils cherchaient du regard à se frayer un passage. Rentrés dans leurs casemates et entre les interminables parties de trictrac qui occupaient leurs loisirs, ils fixaient sur le papier, en dessins sommaires, le résultat de leurs observations. Ils dressèrent ainsi peu à peu le plan qui leur était nécessaire pour surmonter les difficultés de leur entreprise.

Ces difficultés étaient de plusieurs sortes. Il fallait d’abord scier la double rangée de barreaux qui défendait la fenêtre par laquelle ils voulaient s’enfuir et pendant la durée de cette opération laborieuse, n’en rien laisser découvrir par les geôliers. Il fallait ensuite, à la faveur de la nuit, gagner le pied des murailles inférieures, en trompant la surveillance des factionnaires et de là se lancer sur les pentes raides de la montagne pour arriver jusqu’à la route. Rien que l’aspect de ces pentes eût suffi à décourager des hommes moins audacieux que les deux prisonniers. Mais nul péril ne pouvait les effrayer.

D’ailleurs un incident, en apparence sans portée, accrut leur audace et leur espoir. Un jour ils aperçurent des enfants qui, tout en jouant, étaient parvenus à gravir les rochers jusqu’à la première enceinte et descendaient, au risque de se casser le cou, en se laissant rouler à travers les arbustes et les ronces auxquels ils s’accrochaient pour ralentir la rapidité de la descente. Ce spectacle leur démontra que ce que faisaient ces enfants eux-mêmes pourraient le faire. Dès lors, ils songèrent avec plus de passion à se rendre libres.

Pour scier les barreaux, des instruments leur étaient nécessaires. Afin de se les procurer, ils recoururent à des complices, le traiteur qui préparait leurs repas et le médecin du fort, deux hommes compatissants qu’avait émus leur infortune. Par eux, ils obtinrent des ressorts d’horlogerie, taillés en scie. On les leur envoyait, cachés dans les viandes et le pain de leurs repas. Ils se mirent aussitôt à l’œuvre.

Chaque soir, les feux éteints, ne conservant qu’une faible lumière qu’ils cachaient au moyen d’une couverture tendue devant leur croisée, ils démolissaient peu à peu les obstacles qui s’opposaient à leur fuite. Ce que fut ce travail, au milieu de quelles inquiétudes, de quelles alertes, de quelles craintes d’être surpris, ils le poursuivirent, on ne saurait s’en rendre compte qu’en constatant qu’il leur fallut toute une année pour l’achever. Leurs scies minuscules n’entamaient le fer des barreaux qu’avec une lenteur désespérante. À tout instant, elles se brisaient. La provision fut bientôt épuisée. Le traiteur, redoutant les responsabilités du rôle auquel il s’était d’abord prêté, refusa de s’entremettre pour la renouveler. Le médecin, de son côté, ne voyait les prisonniers qu’en présence de témoins. Ses services étaient nécessairement fort restreints. D’Andigné et Suzannet furent au moment de suspendre leurs préparatifs faute d’instruments pour les continuer.

Le premier osa se mettre alors à la recherche de nouveaux complices. Un cabinet de lecture de Pontarlier lui envoyait régulièrement des livres qu’il y retournait après les avoir lus. Il écrivit sur les marges la nomenclature des objets qu’il désirait avoir. Comment ces lignes imprudentes parvinrent-elles à un nouveau traiteur et comment l’appel qu’elles renfermaient fut-il compris de lui ? Les documents sont muets sur ce point. Ce qu’ils affirment, c’est que, grâce à cet homme généreux, dès ce jour, les ressorts de montre ne manquèrent plus. Il en arrivait tous les matins avec le repas des captifs.

Arrivèrent de même des clous dont ils se servaient pour démolir les parties de mur qui leur faisaient obstacle, de la poudre à cheveux à l’aide de laquelle, après l’avoir convertie en mastic et teintée de rouille, ils dissimulaient durant le jour les entailles faites aux ferrures pendant la nuit. Ils déployaient tant d’habileté pour cacher ces entailles peu à peu plus profondes que le commandant du fort ne les soupçonna même pas et n’eut jamais l’idée de douter de la solidité des barreaux. S’il y eût seulement mis la main, tout eût été découvert. Un bonheur invraisemblable ne cessa de favoriser les prisonniers.

Ce qui n’est pas moins surprenant, c’est qu’ils aient pu, en même temps, à l’aide de leur linge, de leurs draps de lit, de leurs couvertures et même de leurs rideaux préparer une corde de cent pieds de long. Tel fut cependant leur ouvrage. Après douze mois d’un labeur acharné, ils se considérèrent enfin comme en état de jouer la partie en vue de laquelle depuis si longtemps et au prix d’efforts surhumains, ils se préparaient. On était alors en plein été de l’année 1802. Ils fixèrent au 16 août la date de leur fuite.

Ce soir-là, vers dix heures, ils organisèrent comme d’habitude leur partie de trictrac. Mais Suzannet jouait seul. Pour tromper les gardiens qui couchaient devant la porte des casemates et leur faire croire qu’il discutait avec d’Andigné, il parlait à haute voix. Pendant ce temps, ce dernier retirait les barreaux sciés, éteignait les lumières après avoir brûlé les correspondances reçues du dehors depuis le début de leur captivité et attachait à un barreau non scié la corde qui devait soutenir leur marche. À onze heures, après avoir mis en évidence l’argent nécessaire à l’acquit des dettes qu’ils avaient contractées en prison, ils sortirent par la fenêtre et, tenant la corde, ils se lancèrent dans le vide.

Terrible fut leur descente. Quand on mesure de l’œil les pentes qu’ils parcoururent, on ne parvient pas à comprendre comment ils ne s’y brisèrent pas les os. À deux reprises, la corde, trop courte, manqua sous leur main. Leur marche devint une chute vertigineuse. Une première fois, ils purent tirer la corde à eux, l’attacher à un arbuste et s’en servir de nouveau. Mais, la seconde fois, il leur fut impossible de la dégager, alors qu’ils ne pouvaient aller plus loin sans ce secours. Accrochés à des orties, ils délibéraient sur les moyens de se tirer de ce mauvais pas, quand celles que tenait Suzannet cédèrent tout à coup. Il fut précipité à vingt mètres au-dessous. D’Andigné le crut mort. Mais, bientôt, il l’entendit qui l’appelait. Sans hésiter, il s’abandonna et, comme un corps inerte, roula jusqu’à son compagnon auprès duquel il arriva contusionné, meurtri, ses vêtements en lambeaux. Ils durent leur salut à cet accident qui leur fit franchir en quelque sorte malgré eux les passages les plus périlleux du trajet.

Le reste de la descente ne fut qu’un jeu. Bientôt ils atteignaient la route. Un des biographes de d’Andigné raconte qu’un paysan qui les vit tomber devant lui des flancs de la montagne dans un tourbillon de poussière et de cailloux crut à une apparition diabolique et s’enfuit épouvanté, en faisant le signe de la croix. Ils le firent aussi ; mais c’était pour remercier Dieu. Quelques jours plus tard, ils arrivaient à Fontainebleau où ils étaient assurés de trouver un asile chez des amis fidèles. Ils y restèrent cachés durant plusieurs mois, tandis que la police les cherchait de tous côtés.

Enfin, las de leur existence captive, ils firent savoir au premier Consul qu’ils étaient disposés à se soumettre s’il prenait l’engagement de ne pas les emprisonner. Il répondit favorablement à leur requête et les autorisa à choisir pour y demeurer une ville du Midi, en s’engageant à n’en pas sortir. D’Andigné choisit Grenoble et Suzannet Valence. Ils y restèrent en repos, oubliés en apparence, mais toujours surveillés jusqu’en 1807.

À cette époque, la découverte de la conspiration de Georges, bien qu’ils y fussent étrangers, de nouveau les rendit suspects. Des avis secrets transmis de Paris à chacun d’eux leur firent savoir qu’on se préparait à les arrêter. Suzannet n’hésita pas à se cacher. Quant à d’Andigné, il ne voulut pas suivre cet exemple, convaincu que Bonaparte tiendrait ses promesses comme il les tenait lui-même. Mais sa généreuse confiance fut trompée. Le 15 mars, on se saisit de lui à Grenoble. Incarcéré d’abord dans la prison de la ville, puis au fort Barraux, on le conduisit ensuite sur une charrette, enchaîné comme un brigand, dans la citadelle de Besançon, où il fut définitivement écroué. Suzannet s’était mis en sûreté et ne tarda pas à bénéficier de la clémence impériale. Il put rentrer chez lui. Il n’en sortit plus que pour prendre les armes en 1815 et s’associer aux insurrections qui éclatèrent en Vendée après le retour de l’île d’Elbe.


VII

Au moment où d’Andigné arrivait dans la forteresse de Besançon, il y avait déjà près de trois années que Bourmont et Hingant de Saint-Maur y étaient enfermés. Mais il s’en fallait que leur captivité eût été aussi rigoureuse que celle de leur ancien compagnon d’armes. Quoique soumis à la plus dure surveillance, on leur avait accordé toutes les faveurs dont ils pouvaient jouir sans que cette surveillance fût compromise. Après les avoir d’abord séparés, on leur permit de communiquer entre eux. On les logea porte à porte dans deux chambres au-dessus d’un corps de garde. Mme de Bourmont fut autorisée à venir vivre auprès de son mari. Fouché, alors ministre de la Police, se souvenait qu’il avait été sous l’Ancien Régime l’obligé du président de Becdelièvre, grand-père de cette jeune femme. Il recommandait sans cesse au préfet du Doubs de veiller avec soin sur ses prisonniers. Mais il ne s’opposait pas à ce qu’il leur témoignât quelque bienveillance.

Le ministère de la Police ayant été supprimé au mois de mars 1803 et le grand juge Régnier ayant hérité des attributions qu’exerçait Fouché, cette bienveillance se ralentit, mais sans cesser entièrement. Elle fut intermittente et capricieuse. Mme de Bourmont, qui jusqu’à ce jour avait pu sortir de la citadelle à son gré et entretenir des relations avec la société de Besançon, dut renoncer à ses allées et venues et se résigner à rester prisonnière, d’abord seule avec son mari, puis avec ses enfants.

En réalité, la rigueur des mesures dont Bourmont et son aide de camp étaient l’objet tenait à la crainte de les voir s’évader ; cette crainte obsédait le commandant du fort, un brave homme nommé Chéron. Il s’ingéniait à adoucir le sort de ses prisonniers. Souvent même il les invitait à sa table ou à passer la soirée chez lui. Hingant de Saint-Maur jouait du violon. Bourmont racontait ses campagnes en Vendée. Ses relations avec le commandant étaient devenues familiales et n’eussent été jamais altérées sans l’inquiétude qui dévorait celui-ci. Mais sa responsabilité l’écrasait, était pour lui un souci de tous les instants.

Ce fut pire encore quand il apprit qu’on lui envoyait de Paris pour tenir garnison dans la citadelle un bataillon d’infanterie presque entièrement composé de Vendéens[8]. Il se vit dès lors à la merci d’un coup de main tenté par ce bataillon en faveur de Bourmont à qui les soldats présentaient les armes et que les officiers, en lui parlant, appelaient « général ». Pour le rassurer, Bourmont dut s’engager sur l’honneur à ne jamais tenter de s’évader, tant que lui, Chéron, commanderait la place.

C’est en ces circonstances que d’Andigné fut écroué dans la citadelle. L’arrivée d’un personnage de cette importance ne pouvait passer inaperçue. Il avait la réputation d’un homme impossible à garder, de telle sorte qu’au moment où Chéron se tranquillisait au sujet de Bourmont, la présence de d’Andigné lui causa de nouvelles alarmes. Il espéra d’abord obtenir de ce dernier un engagement pareil à celui qu’il avait obtenu de Bourmont. Mais d’Andigné refusa tout net de s’engager. Il affirma même, s’il faut en croire ses mémoires que nous ne connaissons que par les fragments qu’en a publiés un prêtre angevin, l’abbé Crosnier, qu’il aurait quitté la citadelle avant la fin de juillet. Le pauvre commandant se résigna à le traiter comme un prisonnier dangereux. Il le tint enfermé dans un cachot, le fit garder à vue par deux sentinelles. Mais ces précautions ne pouvaient rien contre l’audacieux chouan.

Malgré la surveillance à laquelle il était soumis, il parvint à communiquer avec Bourmont. Il lui fit part de son projet. Peut-être l’engagea-t-il à partir avec lui. Mais Bourmont, outre qu’il était lié par sa parole, espérait que les démarches multipliées de sa femme et de sa famille aboutiraient à sa mise en liberté. Il ne consentit donc pas à lier sa fortune à celle de d’Andigné. En revanche, il le seconda de tous ses efforts. Il lui fit passer un plan de la citadelle, des ressorts de montre, des cordes. Au fond de sa casemate, malgré les geôliers et les sentinelles, d’Andigné recommença seul ce qu’il avait fait au fort de Joux, avec l’aide de Suzannet.

Trois jours avant celui qu’il s’était fixé pour s’enfuir, les mesures de précautions auxquelles il était soumis redoublèrent à l’improviste. Dans un récit que, devenu vieux, il fit au comte de Pontmartin et que celui-ci a reproduit, il raconte qu’un matin le commandant se présenta dans sa prison en disant :

– On m’assure que vous sciez les barreaux de votre prison.

Le visage de d’Andigné ne trahit pas la moindre émotion.

– Regardez et touchez, répliqua-t-il.

Le commandant s’approche de la fenêtre, touche deux barreaux, essaye de les ébranler, les trouve intacts et se retire tranquille. Un hasard avait permis qu’il mît la main sur les deux seuls barreaux que le prisonnier n’eût pas encore sciés.

C’était pour d’Andigné jouer de bonheur. Il ne douta plus du succès de son entreprise. Dans la soirée du 3 juillet, il l’exécuta sous une pluie diluvienne. À l’aide de ses cordes, il commença sa périlleuse descente. Il s’était muni d’un piquet qu’il plantait de distance en distance pour l’aider à se soutenir le long du roc taillé à pic et au pied duquel s’ouvrait l’abîme. Il espérait ainsi arriver en bas sans encombre. Mais cet espoir fut trompé. Le piquet se rompit et le fugitif tomba d’une hauteur de plusieurs étages. Par bonheur, les broussailles amortirent sa chute. Quand il eût pu être tué, il en fut quitte pour un pied foulé et d’affreuses écorchures sur tout le corps. Il se releva et, traînant la jambe, après avoir trompé par son sang-froid des gendarmes rencontrés en chemin, il fit dix lieues pour gagner le château de Bouvesse dont la propriétaire, Mme de Vallier, le soigna durant six mois. Peu après, il était hors de France où, après diverses aventures, il rentra en 1814. Sa fuite découverte, le commandant Chéron dut abandonner son poste pour aller rendre compte de sa conduite devant un conseil de guerre. Disons en passant qu’il y fut acquitté, le conseil ayant reconnu que garder un captif comme d’Andigné était chose impossible.

Quoi qu’il en soit, son remplacement au commandement de la citadelle dégageait Bourmont et Hingant de Saint-Maur de la parole qu’ils avaient donnée. Encouragés par l’exemple de d’Andigné, ils se décidèrent à partir à leur tour. Trois jours avant l’évasion de d’Andigné, Mme de Bourmont avait quitté la citadelle, emportant divers objets qui appartenaient à son mari. Elle allait, disait-elle, solliciter de nouveau la grâce du prisonnier. De Paris, elle devait se rendre en Bretagne. Son départ laissait à Bourmont la liberté d’accomplir sa résolution sans crainte d’abandonner un otage derrière soi. L’évasion de d’Andigné, dont les détails lui avaient été rapportés, lui traçait, ainsi qu’à Hingant de Saint-Maur, la marche à suivre. Ils usèrent des mêmes moyens.

Par une vieille armoire dont ils avaient enlevé le fond, ils sortirent de leur chambre. Là, des barreaux s’opposaient à leur passage. Ils en scièrent autant qu’il le fallut pour passer. À ceux qui restaient intacts, ils attachèrent une corde. Au point où elle finissait, un crampon solidement fixé en terre leur permit d’en attacher une autre dont l’extrémité atteignait les fossés du fort. Leurs mesures étaient si bien prises qu’ils arrivèrent sains et saufs au delà de l’enceinte. Là, chacun tira de son côté, Hingant de Saint-Maur pour se rendre en Normandie où, quelques années plus tard, on le retrouve parmi les conspirateurs royalistes, Bourmont se dirigeant sur l’Espagne et de là sur Lisbonne, où Junot reçut en 1808 sa soumission et le fit entrer dans l’armée impériale avec le grade de général.

Diverses circonstances qui précédèrent son évasion ont accrédité l’opinion qu’il l’accomplit avec le consentement de la police et que les procès-verbaux où celles de sa fuite sont relatées ne reposent que sur des mensonges. Ils auraient été dressés dans l’unique but de dissimuler la vérité et de cacher qu’il était sorti de la citadelle non par la fenêtre mais par la porte. Ce ne sont là que des suppositions sans fondement bien sérieux et encore qu’il n’y ait pas lieu de n’en tenir aucun compte, tout concourt à prouver que Bourmont et Hingant de Saint-Maur ne durent la liberté qu’à eux-mêmes. Bourmont parvint à un âge avancé ; il fut maréchal de France. Il parlait souvent de ses aventures passées. Il n’a jamais rien dit ni rien écrit qui contredise le jugement que nous venons d’émettre et en autorise un autre.

Ces évasions d’ailleurs ne sont pas les seules qu’on relève dans l’histoire des chouans. Avant l’époque où elles s’accomplirent, on avait vu, en diverses circonstances, des royalistes retenus en prison, condamnés ou suspects, conquérir leur liberté à force d’énergie et d’audace. En 1795, raconte M. de La Sicotière dans son beau livre sur les insurrections normandes, La Haitrie, père d’un jeune chef tué dans la Mayenne, s’évada de la maison de Bicêtre d’Alençon, à l’aide d’une échelle oubliée par le jardinier. En 1796, Amelin dit la Terreur fut enlevé de l’hôpital de Bayeux par cinquante hommes. La même année, le marquis d’Autichamp disparut de la prison de Caen ainsi que Picot, Letellier et six autres détenus, Pierre Ledevin de celle de Saint-Lô. En 1797, l’amour de la fille d’un concierge ouvrit à La Hoppe de Larturière, détenu à Coutances, les portes de son cachot. En 1799, David dit Cœur de Roi, Augeard dit Blanc d’Amour et de Chavoy s’enfuirent du mont Saint-Michel, en descellant les barreaux d’une fenêtre et en se faisant une corde de leurs draps découpés en lanières et tressés.

À la même époque, divers chouans condamnés à mort : Guezno de Penanster, Herner, Mme Le Frotter attendaient dans la maison de justice de Saint-Brieuc de monter sur l’échafaud. Une bande de cinq cents insurgés, commandés par Mercier la Vendée, Saint-Régent et Lenepveu de Carfort, entreprit de les soustraire à leur sort. Au milieu de la nuit, ils marchèrent sur la ville, s’en emparèrent, y restèrent en maîtres durant quelques heures et en sortirent au petit jour, en emmenant avec les prisonniers délivrés par eux une pièce de canon que les troupes de la garnison n’osèrent leur disputer. Par ces traits, comme par les évasions de d’Andigné, de Suzannet, de Bourmont, d’Hingant de Saint-Maur, il est aisé de mesurer l’intrépidité de ces hommes redoutables. Elle devait être cependant dépassée par celle de Michelot-Moulin, un des compagnons de Frotté, dont il nous reste à parler pour compléter ces tableaux d’un temps qui, de tous côtés, dans tous les partis, vit surgir des géants.


VIII

Humble taillandier de village, né à Saint-Jean-des-Bois, canton de Tinchebray, dans le département de l’Orne, Moulin s’était jeté à vingt ans dans la chouannerie, pour se dérober aux réquisitions et ne pas servir la République. Ayant pris part à cent combats, dans les bandes que commandait en Normandie Louis de Frotté, il était devenu chef de légion. Ses exploits l’avaient mis en lumière. Les soldats républicains le redoutaient autant que l’acclamaient et l’aimaient les combattants royalistes. Frotté avait en son courage une absolue confiance. Ils luttèrent en commun pour la même cause jusqu’à la fin de 1799.

À cette époque, la paix fut conclue entre les chouans et le gouvernement consulaire. Après la mort de son général, fusillé, comme on sait, au mépris des traités, le 21 février 1800, Moulin déposa les armes, rentra dans son village, et s’y maria. Bientôt après, il retournait à son ancien état de fabricant de faux. Il ne rêvait plus que de vivre en repos et de se consacrer à sa famille.

Mais si correcte que fût sa conduite, il s’était trop gravement compromis dans le passé pour que la police ne fût pas toujours tentée de voir en lui un suspect qu’il importait de surveiller sans relâche. Quand éclata la conspiration de Georges, l’histoire de Moulin fut celle de la plupart des chouans. Bien qu’il n’eût point participé à ce complot, il fut arrêté, arraché à sa femme et à ses enfants et quoique aucun jugement ne l’eût condamné, il fut conduit d’étape en étape, par les gendarmes, jusqu’au fort de Joux où précédemment Suzannet et d’Andigné avaient été enfermés et que Bonaparte lui assignait pour prison.

À son arrivée, il s’y trouva en assez nombreuse compagnie. Depuis quelques jours, sur toute l’étendue du territoire, les prisons se remplissaient d’anciens conspirateurs subitement redevenus suspects. Le fort de Joux, pour sa part, en avait reçu dix-sept. Mais, sans doute, les charges qui pesaient sur la plupart d’entre eux n’étaient pas bien graves, puisqu’au bout de quelques semaines de détention, on en mit douze en liberté. Au 1er janvier 1805, il n’en restait plus que cinq : le marquis de Rivière, Charles de Frotté, frère de Louis, Allier d’Hauteroche, un Anglais nommé Girod, qui avait combattu sous les ordres de Bourmont, et enfin Michelot-Moulin.

Parmi eux, le marquis de Rivière, brillant gentilhomme de trente-deux ans, était à la fois le plus important et le plus compromis. Ancien sous-lieutenant aux gardes françaises, il avait émigré avec le comte d’Artois, pris part à la conspiration de Georges et figuré parmi les complices de ce dernier, contre lesquels fut prononcée la peine de mort. Sauvé de l’échafaud par les démarches que sa famille fit auprès de Joséphine, mais condamné à une détention perpétuelle, il avait été envoyé au fort de Joux sur sa demande, après avoir pris l’engagement de ne pas chercher à s’enfuir. Ses parents s’étaient portés garants de sa promesse.

Il était tenu au secret, défense faite à ses gardiens de le laisser communiquer avec qui que ce fût. En revanche, on tolérait qu’il reçût du dehors des provisions de bouche. À tout instant, lui arrivaient des envois de vins fins, de volailles, de fruits. Il en avait toujours en abondance dans sa casemate. Le commandant du fort, un nommé Lefèvre, jadis exécuteur des hautes œuvres du citoyen Carrier à Nantes, aimait la bonne chère et professait la plus respectueuse considération pour un prisonnier toujours si bien approvisionné. Aussi l’invitait-il à dîner chez lui, en famille, à la condition qu’il apporterait son plat et son vin. D’autres fois, il venait lui-même passer quelques instants dans la casemate, histoire de vider une bouteille de vieux Bordeaux.

Cette casemate, où le marquis de Rivière vivait seul, était séparée par un mur épais de celles où se trouvaient Moulin, Frotté, Allier d’Hauteroche et Girod. L’épaisseur de ce mur n’empêcha pas ceux-ci de se mettre en communication avec leur voisin, dont ils connaissaient le nom et l’histoire. Des trous pratiqués dans la cheminée et qu’ils bouchaient avec du mastic après les avoir utilisés, leur permirent de converser librement. Par cette voie, ils échangeaient leurs idées à toute heure du jour. Fréquemment, le marquis s’en servit pour faire goûter à ses compagnons son excellent vin, au moyen d’un tuyau de carton. « Il versait de sa bouteille dans un bout du tuyau, dit Moulin dans ses mémoires[9], et nous en mettions une autre sous le bout qui était de notre côté. » Le commandant Lefèvre s’étonnait que le marquis de Rivière pût absorber une si grande quantité de liquide, sans en être incommodé. Il ne se doutait pas que le rigoureux secret auquel celui-ci était astreint recevait du matin au soir d’innombrables entorses.

Ces communications incessantes constituaient pour les prisonniers d’agréables passe-temps. Ce n’était pas assez cependant pour les détourner du projet de fuite que Moulin caressait depuis son arrivée, et auquel Girod, d’Hauteroche et Frotté n’avaient pas tardé à se rallier. Lorsque, pour la première fois, ils en entretinrent le marquis de Rivière en lui demandant s’il voulait s’unir à eux pour l’exécuter en commun, il leur répondit par un refus. C’est à cette occasion qu’ils apprirent qu’un engagement d’honneur l’empêchait de rien entreprendre pour recouvrer sa liberté et qu’il pouvait d’autant moins le violer que plusieurs de ses parents habitant Paris avaient répondu de lui. Mais, s’il était enchaîné par sa parole, il ne laissa pas d’encourager ses amis dans leurs desseins et de leur promettre de les aider de tout son pouvoir.

Pour commencer, il leur fit passer un plan du fort, dressé d’après celui qui était déposé dans les archives et que le commandant lui avait prêté. L’étude de ce plan, la lecture des mémoires du baron de Trenck qu’ils trouvèrent parmi les livres qu’ils recevaient de Besançon fortifièrent les résolutions des prisonniers. Finalement, ils décidèrent de s’enfuir si l’Empereur, à l’occasion de son couronnement, ne les mettait pas en liberté. Le couronnement eut lieu sans réaliser leur espoir. Alors, leur parti fut pris. C’était le 10 janvier 1805.

Le même soir, ils commencèrent à percer le mur de leur casemate en un endroit où existaient les traces d’une ancienne ouverture. Pour opérer ce travail, ils ne possédaient d’autres outils qu’une paire de pincettes et un petit ciseau de menuisier dont Girod se servait pour découper du carton. Malgré l’insuffisance de ces moyens, ils parvinrent, dès cette première nuit, à faire sauter un certain nombre de pierres. À l’approche du jour, ils les remirent en place tant bien que mal, en les enduisant d’un mortier sur lequel, pour en dissimuler la fraîcheur, ils répandirent de la poussière. Quant aux débris de la démolition, ils les cachèrent au fond de leurs lits. L’ouvrage était si habilement fait que les geôliers n’y virent rien.

La nuit suivante, le percement du mur fut achevé. Par le trou qu’ils venaient de faire, ils se glissèrent tour à tour et se trouvèrent alors dans une casemate voisine de la leur et sans ouverture apparente. En tâtant les murailles, ils découvrirent une embrasure de canon remaçonnée. Ils acquirent ainsi la preuve qu’ils touchaient au mur extérieur du fort. En cet endroit, ils trouvèrent une barre de fer qui devint entre leurs mains un outil plus efficace que ceux dont ils s’étaient d’abord servis. Les décombres cachés dans leurs lits furent transportés dans la casemate ; ils y déposèrent aussi leurs instruments et, comme la veille, ils rebouchèrent l’ouverture. Désormais, à la condition de n’être pas trahis ou surpris, ils étaient sûrs d’arriver au dehors, en pratiquant une brèche dans la muraille. Ils firent part de leur découverte et de leurs espérances au marquis de Rivière, en l’engageant à écrire à Paris pour dégager la parole qu’il avait donnée de ne pas s’enfuir. Il leur promit d’écrire ; mais s’il en eut l’intention, il y renonça de peur sans doute de provoquer un redoublement de surveillance qui eût peut-être entravé la tentative de ses amis.

Ceux-ci consacrèrent onze nuits à percer le mur extérieur. Frotté, monté sur une chaise, devant la fenêtre de leur casemate, surveillait par-dessus le grillage un corps de garde placé en face à quinze pieds au-dessous. Il avait pour mission de donner l’alerte, à toute sortie des soldats. Moulin et Girod démolissaient le mur, enlevant les pierres l’une après l’autre. D’Hauteroche préparait le mortier, ainsi que du punch que les prisonniers buvaient avant de se coucher.

Le onzième jour, à travers une dernière rangée de moellons qu’ils laissèrent en place afin d’éviter que l’ouverture devînt visible du dehors, ils aperçurent le jour. Par le plan du fort, ils savaient que cette ouverture aboutissait à la partie la plus escarpée de la montagne. Des cordes leur étaient donc nécessaires pour effectuer la descente. Ne pouvant s’en procurer, ils durent en fabriquer à l’aide de leurs draps de lit. Après s’être assurés que le marquis de Rivière était résolu à ne pas s’enfuir, ils s’attelèrent à cette dernière partie de leurs préparatifs. Elle occupa trois journées durant lesquelles les draps furent découpés et tressés, ainsi que leurs chemises et leurs serviettes. Ils eurent ainsi une corde longue de deux cents pieds. Rien maintenant ne s’opposait plus à leur départ. Ils avaient tout prévu et même confectionné un sac de toile en forme de gibecière destiné à emporter avec eux une petite chienne qui appartenait à Girod et qu’ils ne voulaient pas laisser derrière eux.

Le 27 janvier, – ils avaient décidé de partir à cette date, – la neige tomba abondamment. À la fin du jour elle couvrait le sol à une hauteur de cinquante centimètres. Ce contre-temps ne les découragea pas et ils se préparèrent fiévreusement au départ. Justement, le marquis de Rivière devait dîner chez le commandant. Il leur promit de lui verser assez de vin pour le rendre incapable de se mettre à leur poursuite si leur fuite était découverte le même soir. En guise d’adieux, il leur envoya une poularde de Bresse, des truffes et quelques bouteilles de vin. À cinq heures, ils commencèrent le dernier repas qu’ils devaient faire dans la prison et à sept heures, armés de compas et de couteaux, n’emportant avec eux que la petite chienne et deux doubles louis qu’ils devaient à la générosité de M. de Rivière, ils descendirent à l’aide de leur corde passée en double autour de la barre de fer, jusque sur une pointe de rocher, à quelques mètres au-dessous de la casemate. Une fois là, ils tirèrent la corde à eux et la fixèrent à un petit sapin qui se trouva tout à propos sous leur main.

Girod passa le premier. À vingt mètres plus bas, il se trouva sur une pointe encore plus escarpée que l’autre sous laquelle s’ouvrait un abîme dont, malgré la neige, il ne voyait pas le fond. Épouvanté, il remonta auprès de ses camarades afin de les avertir qu’il était impossible de descendre par cet endroit. Parcourant l’étroit plateau, ils cherchèrent un arbuste pour y attacher leur corde. Mais, en fait d’arbuste, il n’y avait que le petit sapin auquel elle était déjà fixée. Alors les quatre fugitifs se crurent perdus.

– Perdu pour perdu, je ne resterai pas ici, s’écria Moulin. J’aime mieux me briser sur ces rochers que de m’exposer à geler cette nuit ou à être repris demain matin.

Après avoir prévenu ses compagnons qu’une fois en bas, il les avertirait en tirant sur la corde, il la saisit et se laissa glisser. Il eut bientôt atteint à la place où Girod tout à l’heure avait reculé. En dépit de son courage, lui-même frissonna à l’aspect du précipice béant sous ses pieds. Mais bientôt, il se rassura en constatant qu’il lui restait encore une grande longueur de corde. Il continua à descendre tant qu’il lui en resta. Il aboutit à un nouveau plateau planté de fortes épines où elle pouvait être solidement attachée. Cette fois, c’était le salut. Alors, il la secoua pour avertir ses compagnons. Mais, le mouvement qu’il essayait de lui imprimer s’arrêtait en chemin et n’arrivait pas jusqu’à eux. Il se vit contraint de reprendre en sens inverse la route périlleuse qu’il venait de parcourir. Ce fut une fatigue nouvelle. Elle acheva de l’exténuer.

Revenu sur le plateau supérieur, où ses compagnons attendaient anxieux son signal, il dut se reposer un moment. Bientôt ranimé et jaloux de les encourager par son exemple, il prit les devants. Girod devait quitter la place le dernier et avant de descendre, couper à moitié la corde afin qu’une fois en bas, ils n’eussent qu’à tirer pour la détacher. Après tant de laborieux efforts, ils se trouvèrent enfin réunis tous quatre au point où Moulin, quelques minutes avant, était venu seul. Un contre-temps retarda leur marche. Ils s’aperçurent que Girod avait oublié sa chienne au pied du sapin d’en haut. La pauvre bête aboyait avec persistance. L’idée ne leur vint même pas de l’abandonner, encore qu’un nouveau retard les exposât aux plus graves dangers. Mais lequel d’entre eux irait la chercher ? Girod, d’Hauteroche, Frotté s’étant déclarés impuissants à tenter l’ascension, ce fut encore Moulin qui se dévoua. Pour la seconde fois, il grimpa au long du rocher sans autre soutien que cette corde libératrice au long de laquelle des nœuds espacés lui permettaient de respirer de temps en temps.

La chienne enfin sauvée et quand il eut rejoint ses compagnons, ils continuèrent à descendre, détachant et rattachant leur corde à quatre reprises. La distance qu’ils parcoururent ainsi mesurait plus de trois cents mètres. À cet endroit, les pentes de la montagne devenaient plus douces et quoique couvertes de neige présentaient de moindres périls. Cependant, ils eurent encore une alerte. Girod, qui marchait devant, disparut dans un trou d’où ses compagnons eurent le plus grand mal à le retirer. Ils atteignirent enfin un terrain droit d’où il leur fut aisé de rejoindre la grande route et de gagner la frontière suisse.

Ils n’étaient pas encore sauvés. Ils avaient décidé de se rendre en Angleterre et d’aller s’embarquer à Husum sur la Baltique. Les pays qu’ils avaient à parcourir pour arriver dans ce petit port étaient occupés pour la plupart par les armées françaises. Les autorités locales étaient tenues d’obéir aux généraux de Napoléon. Partout, sur leur chemin, les fugitifs trouvaient des récits de leur fuite invraisemblable, leur signalement dressé par la police impériale, des ordres déjà donnés en vue de leur arrestation. Ce ne fut que par miracle qu’ils évitèrent les pièges qui leur étaient tendus de tous côtés. Mais il ne leur fallut pas moins de deux mois pour arriver au terme de leur voyage. Ils s’étaient enfuis du fort de Joux le 27 janvier ; ils débarquèrent à Harwick, en Angleterre, le 27 mars.

De toutes les évasions accomplies sous le Consulat et l’Empire, celle de Moulin et de ses trois compagnons est assurément la plus émouvante et la moins croyable, un hasard malheureux ayant dirigé les efforts des fugitifs du côté où les rochers du fort de Joux sont le plus escarpés, le plus inaccessibles à la montée comme à la descente. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, tous ces anciens chouans étaient des hommes d’une trempe extraordinaire. Des évasions comme celles que nous venons de rappeler ne constituent pas les faits les plus surprenants de leur surprenante histoire.

Pour en finir avec les événements de ce genre, qui déconcertèrent si souvent la police impériale, il convient de rapporter encore l’évasion des frères de Polignac. Mais elle ne se présente pas avec le même caractère dramatique. Elle fut due à la ruse des fugitifs et non à leur audace, peut-être même à la complicité des agents préposés à leur garde. Les deux Polignac avaient été compromis dans la conspiration de Georges. Venus d’Angleterre en France à la suite du terrible chouan, ils avaient débarqué à sa suite à la falaise de Biville et furent recherchés à titre de complices aussitôt après son arrestation.

L’aîné, Armand, était marié à une Anglaise jeune et belle. À défaut de lui, c’est d’elle qu’on s’empara, dans l’espoir qu’il se ferait prendre en essayant de communiquer avec elle. Elle fut arrêtée chez la duchesse de Brancas, sa parente. Interrogée par Réal, elle commença par déclarer qu’elle ignorait si son mari était à Paris. Elle affirma ne l’avoir pas vu depuis longtemps. Puis, poussée à bout par des questions insidieuses, elle avoua qu’il était venu la trouver à plusieurs reprises, mais sans lui faire part de ses projets.

– Quand nous étions ensemble, dit-elle naïvement, nous ne causions que d’amour.

– Il est impossible que vous n’ayez pas poussé plus loin la curiosité, s’écria Réal.

– Mais non, Monsieur. L’amour nous suffisait, mon mari est jeune. Il n’a que trois ans de plus que moi.

Finalement, Armand fut arrêté. Son frère cadet Jules, le futur ministre de Charles X, vint aussitôt se livrer. Il n’y avait contre celui-ci que des charges insignifiantes et sans doute, quoique frappé par un jugement, il eût été bientôt remis en liberté. Mais son frère étant condamné à mort, il offrit de mourir à sa place. Puis, quand l’Empereur eut commué la peine capitale en celle de la détention perpétuelle, il demanda comme une grâce et obtint de rester prisonnier avec son aîné. On les envoya ensemble au fort de Ham. Bientôt après le commandant de ce fort ayant signalé la difficulté de garder des prisonniers « aussi séduisants que ceux-là et à qui personne ne résistait », on les ramena à Paris, où ils furent écroués au fort de Vincennes.

On les y laissa jusqu’en 1811. À cette époque, Jules ayant purgé sa peine, Réal proposa à l’Empereur de le mettre en liberté. Mais Jules, persistant à ne pas se séparer de son frère, on les maintint prisonniers tous deux, en leur donnant pour prison une maison de santé du faubourg Saint-Jacques tenue par une veuve Depyron. Ils demeurèrent là, durant deux années, recevant tous les jours des visites : celle de leurs parents, de Mme Armand de Polignac, du duc de Brancas, chambellan de l’Empereur, d’Eugène et d’Adrien de Montmorency, d’autres encore. Ils étaient traités avec bienveillance, recevaient quarante francs par jour pour leur entretien et semblaient fort éloignés de l’idée de s’enfuir, lorsqu’en janvier 1814 la police, mise en éveil par des mouvements royalistes signalés en Vendée, songea à les remettre à Vincennes.

Un avertissement qu’ils reçurent à ce sujet les décida à s’enfuir. Comment ils s’y prirent, les documents ne le disent pas. Ce qui est certain, c’est que, le 28 janvier, la dame Depyron étant entrée dans leur appartement le trouva vide. Les événements qui se précipitaient et allaient aboutir à la chute de l’Empire enlevèrent à l’enquête qui eut lieu aussitôt pour établir les circonstances de leur fuite, toute physionomie de rigueur et de gravité. On jugea sans doute inutile de mettre beaucoup de persévérance à les poursuivre, alors que se préparait et s’annonçait le prochain triomphe de la cause pour laquelle ils avaient combattu et souffert. Cette évasion restée mystérieuse est la dernière qui soit mentionnée dans les annales de cette époque.

  1. Cet entretien est reconstitué d’après les souvenirs du marquis d’Andigné, dont la publication est prochaine et dont un opuscule de l’abbé Crosnier (Angers 1893) nous a donné un avant-goût.
  2. Des pièces relatives à cette affaire, il ne reste aux Archives que de rares fragments.
  3. Les relations de Bonaparte et de Chatillon restèrent confiantes, ainsi que le prouve une gratification accordée à ce dernier le 20 juin 1803. J’ai trouvé aux Archives une lettre de lui au Grand Juge, par laquelle il charge son parent, M. d’Orvault, de toucher la somme. Il le prie de remercier le premier Consul : « Il me trouvera digne de l’estime dont il a bien voulu m’honorer et dont il m’a donné tant de marques. Rien n’attache plus un honnête homme que la confiance qu’on lui témoigne. Il regarde comme une lâcheté d’en abuser. »
  4. Nous n’en citerons qu’un exemple. Deux chouans, les frères Pelletier, désolaient par leurs méfaits les départements de l’Eure, de l’Orne et du Calvados. Quand on se décida à les poursuivre, on mit sur pied plusieurs brigades de gendarmerie et un fort détachement d’infanterie. Ils soutinrent durant plus de deux heures le choc de ces troupes, tuèrent six hommes et en blessèrent deux. Finalement, un seul des deux frères se rendit quand sa maison fut en feu. L’autre se tua. Celui qui avait été capturé mourut sur l’échafaud. La police distribua plus de cent louis à ses codétenus avec l’espoir qu’ils obtiendraient de lui des révélations. Il n’en fit pas une seule. (Archives nationales.)
  5. Il n’existe d’autre trace de son procès et de son exécution qu’une mention laconique. Le comte de Martel, dans ses études sur cette époque, cherche à établir que Margadel fut exécuté uniquement parce que Bonaparte voulait intimider les chouans en frappant l’un d’eux. Il avait désigné d’Andigné et Suzannet. Mais Fouché, qui avait promis à Bourmont de ne pas attenter à leurs jours, leur aurait substitué Margadel. Je n’ai retrouvé aucune preuve de ces dires.
  6. Né en Lorraine, avait été officier sous la monarchie, servit ensuite dans les bandes de Louis de Frotté. Ce fut le plus audacieux et le plus infatigable des conspirateurs et aussi le plus heureux, car, bien qu’il se fût vingt fois exposé, il échappa toujours à la police. C’est lui qui, se trouvant en Normandie en 1808, disait : « Je serais déshonoré si Bonaparte venait ici impunément, moi y étant. » Sous la Restauration, il fut lieutenant général.
  7. Voir, plus loin, le récit de cette affaire.
  8. Ces détails, extraits des Archives du Doubs, ont été publiés dans les Archives Franc-Comtoises, par M. Lieffroy.
  9. Publiés par la Société d’histoire contemporaine.