La Police et les chouans sous le Consulat et l’Empire/5

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L’AGENCE ANGLAISE DE BORDEAUX

I

Dans les premiers jours du mois d’août 1804, moins de six semaines après l’exécution de Georges Cadoudal, alors que la police traquait dans le Morbihan les derniers insurgés et se croyait au moment d’en finir avec eux, elle recevait du préfet de Nantes un avis qui la jetait en de nouvelles alarmes. Ce fonctionnaire signalait divers symptômes d’agitation en Vendée. Plusieurs anciens chouans, dont on avait depuis longtemps perdu les traces, venaient de reparaître dans le Bocage, et parmi eux des hommes considérés comme redoutables : Henri Forestier, le chevalier de Céris, Duchesne-Chénier et Bertrand-Saint-Hubert. Des rapports s’étaient aussitôt établis entre eux et divers individus fixés dans le pays, que leur passé de brigands devait, à toute alerte, exposer aux soupçons, bien qu’ils eussent bénéficié de l’amnistie générale proclamée en 1800, lors de la pacification de la Vendée. À la suite de conférences secrètes, ceux-ci s’étaient mis en campagne dans un but mystérieux.

Le commissaire général de police de la Loire-Inférieure dénonçait leurs allées et venues. L’un d’eux, des plus ardents au temps de la chouannerie, Turpault, maintenant lieutenant des douanes à la direction de Lorient, était arrivé à Nantes en vertu d’un congé. Mais ce congé paraissait n’être qu’un prétexte. Turpault ne quittait plus Mme Bertrand-Saint-Hubert, installée dans cette ville depuis la disparition de son mari et surveillée par la police à raison du nom qu’elle portait. Un autre, Jean-Baptiste Gogué, ancien combattant en Vendée, où il était officier sous les ordres de Charette, établi depuis l’amnistie comme médecin à Boussaye, près Clisson, quittait fréquemment sa demeure sans rien trahir des motifs de ses absences. Daniel Daniaud-Duperrat, qui, lui aussi, avait fait le coup de feu contre les bleus, comme aide de camp de Lescure et de Sapinaud, et qui depuis tenait un magasin de liqueurs rue Jean-Jacques-Rousseau, à Nantes, partageait souvent l’existence nomade de Gogué. Un sieur Philippe Kémar, rentier à Clisson, se joignait à eux. À tout instant, ils partaient ensemble pour des destinations inconnues.

Des réunions dont la police locale, encore qu’elle en ignorât l’objet, connaissait l’existence avaient lieu fréquemment dans les châteaux de la Vendée. Beaucoup de jeunes gens s’y rencontraient. On les croyait résolus à soulever le pays. En attendant l’heure marquée pour ce soulèvement, plusieurs d’entre eux s’étaient rendus à Paris, soit pour y chercher les ressources nécessaires à leurs projets, soit pour mieux dissimuler leurs intentions.

Enfin, et c’était là ce que présentaient de plus inquiétant les avis du préfet de Nantes, il existait sur divers points du Bocage des dépôts de plomb, notamment chez l’abbé Jacqueneau, desservant de la Guyonnière.

Que ces avis arrivassent à la police par la préfecture de la Loire-Inférieure, alors qu’elle eût dû les recevoir par celle de la Vendée, c’est ce dont d’abord elle ne parut pas surprise. Elle donna tous ses soins à discerner ce qu’il pouvait y avoir de fondé dans les avertissements qui lui étaient transmis. À ce moment, le comte de Bourmont, détenu depuis le mois de juillet 1801 dans la forteresse de Besançon, venait de s’en évader peu de jours après le marquis d’Andigné, avec son aide de camp Hingant de Saint-Maur. Ces évasions audacieuses, coïncidant avec les symptômes signalés en Vendée, permettaient de croire à l’imminence d’un mouvement insurrectionnel dont les fugitifs se préparaient à prendre la direction. Pour conjurer leurs complots, il convenait d’agir avec vigueur.

Ordre fut expédié au préfet de la Vendée de redoubler de vigilance et de s’assurer avant tout si, comme on l’avait dit, existaient des dépôts de plomb à la Guyonnière ou ailleurs. D’autre part, le préfet de la Gironde et celui des Deux-Sèvres étaient invités à exercer une surveillance rigoureuse autour du « jeune La Rochejaquelein », celui qui avait épousé la veuve de Lescure. Louis de La Rochejaquelein habitait ordinairement au château de Citran, près de Bordeaux. Mais on avait remarqué que maintenant il s’en éloignait à tout instant sous prétexte d’aller visiter les propriétés qu’il possédait dans les Deux-Sèvres. Il s’agissait de se convaincre que tel était bien le but de ses voyages. Le dernier avait eu lieu au moment où arrivaient des plombs chez le curé de la Guyonnière. C’est grâce aux indiscrétions de celui-ci qu’on le savait.

Interrogé par le sous-préfet de Montaigu, qui s’était transporté dans sa paroisse, l’abbé Jacqueneau n’avait fait aucune difficulté pour reconnaître que, depuis quelque temps, il était détenteur d’un dépôt de plomb, reçu des mains du médecin Gogué, et enfoui par prudence dans un champ de navets. Il révéla de même qu’il en existait plusieurs autres en divers endroits. Légalement, ces dépôts n’offraient rien de délictueux. Mais la participation de Gogué aux circonstances en lesquelles ils avaient été faits les rendait suspects. Gogué était mal noté dans les bureaux de Fouché. On ne croyait pas à la sincérité de sa soumission. Son nom, découvert dans une affaire jugée louche dès le premier moment, ne pouvait qu’aggraver les soupçons qu’avaient éveillés les avis de la police de Nantes.

Le sous-préfet de Montaigu, stylé par son chef hiérarchique le préfet de la Vendée, n’ignorait rien de ces choses. Aussi s’efforça-t-il de tirer de l’abbé Jacqueneau plus que celui-ci ne voulait dire. Il n’en put rien obtenir qui fût compromettant pour Gogué. L’abbé Jacqueneau avoua seulement que les plombs lui avaient été expédiés sur l’ordre du médecin par un horloger de Nantes nommé Merland. On s’enquit aussitôt de ce dernier. Ses notes n’étaient pas meilleures que celles de Gogué. Il fut établi qu’on avait vu en sa possession peu de jours avant de l’or anglais. On découvrit chez lui un moule à balles et un modèle de roues d’artillerie. Mais il refusa d’expliquer à quel usage il destinait ces objets et l’emploi qu’il comptait en faire. S’il déclara avoir eu des rapports avec Turpault, s’il reconnut avoir vendu de concert avec lui des plombs à Gogué, c’est que la vérification de ses livres ne lui permit pas de le nier. On l’arrêta préventivement, ainsi que Turpault, en attendant que la vérité se fît jour en ce qui les concernait.

On en revint ensuite à l’abbé Jacqueneau, avec l’espoir de lui en faire conter plus long. Mais ce desservant de village, ancien aumônier des armées vendéennes, était passé maître en l’art de ruser. Il égara si bien le sous-préfet de Montaigu que celui-ci, ne pouvant élucider cette mystérieuse affaire, se décida à expédier à Paris le trop récalcitrant abbé. Peut-être ce dernier ne demandait-il pas mieux que d’arriver jusqu’à Réal, qui dirigeait, sous les ordres de Fouché, une partie de la police de l’Empire. L’attitude qu’il prit en présence de ce haut fonctionnaire permet de le supposer. Ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que Gogué fut laissé en liberté. Il avait été interrogé lui aussi. Aux questions du sous-préfet, il se borna à répondre qu’en achetant des plombs, il opérait pour le compte d’un négociant de La Rochelle. Mais il négligea de le nommer. Le sous-préfet s’était contenté de cette réponse. Réal ne s’en contenta pas. Il avait vu l’abbé Jacqueneau, causé avec lui, et, volontairement ou non, celui-ci s’était laissé arracher les confidences les plus graves pour Gogué.

En réalité, Gogué conspirait. Le commerce de plombs auquel il semblait se livrer n’était qu’un prétexte. Il conspirait pour les Bourbons avec Bertrand-Saint-Hubert, Turpault, Daniaud-Duperrat et toute une bande d’anciens chouans. Le négociant de La Rochelle, dont il avait parlé au sous-préfet de Montaigu, était leur complice. Il se nommait Orion de la Floullière. Comme Gogué, comme les autres, c’était un agent de l’Angleterre. Le métier devait rapporter gros, puisque Gogué qui vivait naguère misérable, n’ayant pas à lui vingt-cinq louis, avait passé subitement à un état d’aisance et venait de placer vingt-cinq mille francs. Quant au plomb accumulé dans les divers dépôts découverts, il était destiné à faire des balles.

La gravité de ces révélations mettait en lumière la légèreté de conduite du sous-préfet de Montaigu. Une verte semonce lui fut adressée avec l’ordre de se saisir de Gogué : « J’espère que vous allez réparer cet oubli de vos devoirs. » Le préfet de la Vendée reçut également un blâme pour avoir laissé à son collègue de la Loire-Inférieure le soin de faire parvenir à la police des avertissements qu’il eût dû être le premier à transmettre. À l’ordre qui lui était donné d’arrêter les coupables s’ils étaient à sa portée, Réal ajoutait : « Lorsque vous ferez de pareilles arrestations, ayez toujours bien soin de saisir les papiers des individus arrêtés et de suivre bien exactement le fil des manœuvres criminelles qu’ils pourraient vous indiquer. »

Du reste, à l’heure où ces conseils arrivaient au préfet de la Vendée, son opinion était faite. L’enquête à laquelle il s’était livré tardivement venait de l’édifier sur la culpabilité de Gogué. Il avait expédié la gendarmerie à Boussaye pour s’emparer du médecin. La gendarmerie arriva trop tard. On pensa que Gogué s’était réfugié aux environs de Nantes. « Je vous invite à donner les ordres pour s’assurer de la personne de Gogué, écrivait le 29 août le préfet de la Vendée à son collègue ; si je n’avais donné ma parole d’honneur de ne pas profiter des déclarations qui viennent de m’être faites confidentiellement, dès aujourd’hui je vous donnerais la preuve que c’est un conspirateur. Sans manquer à mes engagements, je puis vous assurer que j’en ai toutes les présomptions. » Des ordres analogues étaient envoyés de toutes parts en ce qui touchait les divers individus sur qui venaient d’être appelés les soupçons de la police.

Pendant ce temps Réal achevait de confesser l’abbé Jacqueneau. Celui-ci confirmait ce qu’on savait déjà d’un commencement d’embauchage, pratiqué parmi de jeunes propriétaires de Bretagne et de Vendée, à l’effet de les rallier à la cause royale. Il ne désignait aucun de ceux qui s’étaient laissés enrôler. Mais la police était frappée par la présence à Paris d’un grand nombre de gens venus des départements de l’Ouest « en une saison qui n’est pas celle que choisissent ordinairement les provinciaux pour venir s’amuser dans la capitale ». Elle les surveillait afin de s’assurer qu’ils ne se concertaient pas entre eux.

Une surveillance analogue s’exerçait à Bordeaux sur les individus qui, en 1799, avaient fait partie de l’Institut royaliste, organisé dans cette ville lorsque le comte de Provence entreprenait de remanier le personnel de ses agents de l’Ouest. Parmi ces suspects se trouvait le marquis Louis de La Rochejaquelein, dont Réal avait signalé au préfet de la Gironde les fréquents déplacements. En peu de jours le marquis devenait, à son insu, l’objet d’un espionnage. Un soir, un agent du commissaire général de police de Bordeaux se présentait au château de Citran en se disant marchand de vins. Vu l’heure de sa visite, on le retint à dîner. Il passa la soirée en compagnie de la famille de La Rochejaquelein et de divers invités. Il acquit ainsi la preuve que les absences du marquis étaient moins fréquentes qu’on ne le disait, et qu’en ce moment il se trouvait chez lui, ne songeant pas en sortir.

En fournissant ces renseignements à ses chefs, l’homme de police traçait un croquis du salon de Citran et des personnes qui s’y trouvaient en même temps que lui. L’une des dames de La Rochejaquelein, la veuve de Lescure, est « très agissante, caractère altier et impérieux ». Sa belle-sœur, femme du cadet des deux frères, « est douce et affable ». L’agent ayant dit qu’on était à la veille d’une guerre nouvelle, « on s’est réjoui en exprimant l’espoir que Napoléon serait vaincu ». Dans son rapport, il nomme au hasard de sa mémoire les invités présents : la baronne de Preuil, Mme de Rauzan, M. de Pichon, M. de Courcy, ancien capitaine du Languedoc-infanterie, le marquis de Labadie, ancien garde du corps, MM. d’Aste, du Roy, de Verthamont, de Paumier, la comtesse de Saint-Hilaire. Il ajoute : « Les deux La Rochejaquelein sont de grands chasseurs fougueux et bouillants. Dans leurs courses, ils cassent, brisent, tuent les chevaux. »


II

Quelque intéressants que fussent ces détails, ils ne présentaient rien qui pût servir de base à une accusation contre les La Rochejaquelein. Cette piste fut abandonnée. On suivait toujours celle de Gogué et de ses complices. Elle conduisit tout droit les agents chargés des recherches dans la retraite où se cachait le médecin avec Bertrand-Saint-Hubert. C’était à Bordeaux. Ils y furent arrêtés tous les deux le 10 septembre. Avis en fut donné à Réal par Pelet de la Lozère, son collègue à la direction de la police. La Gironde faisait partie de l’arrondissement dont la surveillance lui était confiée. Il est intéressant de mentionner ici la réponse de Réal. Elle démontre la défiance et les craintes que lui inspirait l’audace des chouans : « Sur toutes choses, mon cher collègue, recommandez que les précautions les plus sévères soient prises pour que les détenus ne puissent être enlevés ou ne puissent s’échapper dans le trajet. »

Quatre jours plus tard, Daniaud-Duperrat, prévenu d’être le trésorier de l’association, se laissa surprendre chez sa sœur, Mme Sablon, au château de la Gaudinière, commune d’Écoyeux, à deux lieues de Saintes, et avec lui Philippe Kémar. Aucune charge positive ne pesait sur celui-ci, si ce n’est d’avoir voyagé avec Gogué. Mais, comme ses notes portaient qu’antérieurement à l’amnistie de 1800 il s’était associé à divers actes de brigandage et notamment à des arrestations de diligences, on en conclut que ce n’était point par hasard qu’il se trouvait en compagnie de Daniaud-Duperrat, et on le garda. Il fut d’ailleurs bientôt établi qu’il n’avait pas pris part aux actes qu’on incriminait dès ce moment sans les connaître. Le grief le plus grave qui pût être allégué contre lui consistait dans ses offres à Daniaud-Duperrat : « Je ne vous demande pas ce que vous faites, lui disait-il ; mais quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez. »

Cette circonstance révélée par Daniaud-Duperrat fut suffisante pour faire envoyer Kémar devant une commission militaire, mais non pour le faire condamner. Quand à Daniaud-Duperrat, il prenait déjà ses précautions pour ne pas l’être. Jusqu’à ce moment, toujours et partout, il s’était montré honnête homme. Il avait acquis en Vendée une réputation sans tache. Il comptait à son actif des actions honorables qui ne permettaient de douter ni de sa droiture ni de son courage. Mais, tombé aux mains de la police, toute énergie morale lui manqua. Affolé par la crainte d’être envoyé à l’échafaud, il s’abandonna, dans l’espoir de se sauver, aux révélations les plus accablantes pour ses complices non cependant sans avoir obtenu la promesse que, pour prix de ses complaisances, il serait sursis en ce qui le concernait à l’exécution du jugement, quel qu’il fût, que rendrait la commission militaire devant laquelle il s’attendait à être renvoyé.

Les interrogatoires des prévenus arrêtés déjà avaient révélé l’existence à Bordeaux et à Nantes d’une agence royaliste ayant des ramifications en Vendée, où elle préparait une insurrection. On sut par Daniaud-Duperrat que l’Angleterre était l’inspiratrice de cette création, qu’elle avait promis des secours : quinze cent mille francs par mois et un fonds permanent de 12 millions. La concentration des bandes devait se faire aux Sables-d’Olonne, sous le commandement du comte d’Artois, ayant autour de lui Dumouriez, d’Autichamp et Suzannet. Une organisation analogue existait pour la Bretagne. Mais Daniaud-Duperrat n’en connaissait ni les moyens ni les ressorts, le chevalier de Céris, de qui il tenait ces renseignements, lui ayant dit seulement, à propos de la Bretagne, que le duc de Berry et le duc de Bourbon devaient prendre la direction du mouvement.

Il avoua que son commerce de liqueurs, comme le commerce de plombs de Gogué, n’était qu’un prétexte destiné à faciliter et à dissimuler, en les expliquant, les allées et venues, et le maniement de fonds qu’exigeait l’organisation du complot. Il dénonça ses complices, ceux que la police tenait déjà : Gogué, Turpault, Merland, Philippe Kémar, Bertrand-Saint-Hubert ; ceux qu’elle ne tenait pas encore : Henri Forestier, Élie Papin, Duchesne-Chénier, le chevalier de Céris, tous anciens chouans, et aussi Orion de la Floullière, dont les premières révélations de l’abbé Jacqueneau avaient établi la complicité. Il raconta enfin que l’agence recevait ses fonds de Madrid par l’intermédiaire d’un banquier de cette ville, Diego Carrera, Français émigré, naturalisé Espagnol. Diego Carrera tirait des traites tantôt sur Bathman de Bordeaux, tantôt sur Jean et Louis Batbédat de Bayonne, et le plus souvent à l’ordre d’un sieur Pignerolles, qui n’était autre que Henri Forestier, qualifié dans la correspondance propriétaire à La Havane. Ces traites étaient expédiées à divers négociants de Bordeaux qui les escomptaient, en attendant l’échéance, et en remettaient les fonds au chevalier de Céris, rentré secrètement en France et caché depuis six mois chez l’un de ces négociants, Acquard-Vreilhac. Les autres personnes qui avaient reçu et escompté des traites étaient Pitard-Laclotte, Michel Cesbron, Jean-Baptiste Roger de la maison Marie Brizard et Roger, et un agent de change bordelais nommé La Plène.

Les révélations de Daniaud-Duperrat n’alarmèrent pas outre mesure la police. Elle n’y vit qu’une preuve nouvelle des procédés à l’aide desquels l’Angleterre excitait les illusions des émigrés. Prodigue de promesses, mais résolue à ne pas les réaliser, celle-ci ne les tenait que dans la mesure nécessaire pour alimenter les ferments d’agitation sur les côtes de l’Océan, de Bordeaux à Brest. Partout, depuis la rupture de la paix d’Amiens, comme antérieurement à cette paix, l’intervention des Anglais dans nos affaires intérieures revêtait ce même caractère. Il n’y avait donc pas à se troubler en la retrouvant une fois de plus, en sa forme ordinaire, à Bordeaux et à Nantes.

Ce qui semblait plus grave, c’est qu’il y eût encore des gens assez crédules pour ajouter foi à ces promesses fallacieuses, ou assez fanatiques pour les exploiter et en tirer le prétexte d’insurrections. C’est ce mal qu’il fallait couper dans sa racine. Puisque, si peu de temps après l’exécution de Georges, les émigrés et les chouans, sans se laisser intimider par cet exemple, relevaient la tête, le gouvernement impérial était contraint de traiter avec la dernière rigueur la révolte renaissante. Pour faire comprendre quelles circonstances l’y contraignaient, il importe d’indiquer brièvement ce qu’était le personnel d’insurgés qu’il surprenait, la main dans de nouveaux complots, et d’esquisser la physionomie de quelques-uns des hommes qui le composaient.

En première ligne se trouvaient Henri Forestier et le chevalier de Céris. Henri Forestier, fils d’un cordonnier de La Pommeraye-sur-Loire, et qui, dans l’émigration, se faisait appeler marquis de Forestier, était né en 1775. Élevé par un gentilhomme breton, M. de Dommaigne, il avait dix-sept ans quand éclata l’insurrection vendéenne. Son protecteur ayant organisé un corps de cavalerie aux ordres de Henri de La Rochejaquelein, Forestier le suivit comme volontaire. Sa belle mine, son courage, une audace indomptable l’eurent bientôt fait remarquer. L’année suivante, il commandait la légion dans laquelle il avait d’abord servi comme simple soldat. Plus tard, cette légion s’étant grossie des compagnies éparses de la cavalerie vendéenne, il en cédait le commandement au prince de Talmont, mais restait à côté de ce dernier avec le titre de général en second. On le retrouve ensuite un peu partout avec Stofflet, avec Puisaye, avec Georges Cadoudal, et toujours donnant l’exemple de la plus téméraire vaillance. Le 30 août 1799, il est grièvement blessé à l’attaque de Cirières, en Vendée. Sa blessure l’oblige à abandonner momentanément la vie active. Il reste dans l’ombre, et ne reparaît plus qu’après la pacification de 1800. Peu de temps avant la conspiration de Georges, il était à Lyon, revenu récemment d’un long voyage à travers l’Europe, durant lequel il s’était mis en rapports directs avec le comte de Provence et le comte d’Artois et avait été présenté à la cour d’Espagne.

Déjà, à cette époque, la police le soupçonnait de conspirer. Elle saisit bientôt des preuves qui confirmèrent ses soupçons. Le général Moncey, directeur de la gendarmerie, reçut l’ordre de le faire arrêter et fusiller sans jugement. Cet ordre, c’est Conchery, chef de division dans les bureaux de Moncey, qui fut chargé de l’expédier à Lyon. Or, Conchery était de cœur avec les chouans. Il fut même convaincu bientôt après d’avoir favorisé leurs menées, et comparut devant les mêmes juges que Georges. Obligé de faire arrêter Forestier, il manda un des amis de ce dernier, lui fit lire la lettre qu’il écrivait aux autorités de Lyon, de telle sorte que Forestier, averti à temps, échappa aux gendarmes chargés de s’emparer de lui. Il quitta de nouveau la France. La police le croyait en Espagne ou en Portugal, lorsqu’elle surprenait tout à coup la preuve de sa coopération à l’agence anglaise de Bordeaux. Elle établissait bientôt qu’il était arrivé dans cette ville avec le chevalier de Céris peu de temps après s’être enfui de Lyon, et que de là, tantôt sous le nom de Daubrée, tantôt sous celui de Pignerolles, il rayonnait, allant partout où l’organisation du complot rendait sa présence nécessaire.

Son principal collaborateur, le chevalier de Céris, était comme lui un jeune homme et de même trempe. La police le connaissait sous trois noms qu’il prenait tour à tour au gré des circonstances : Rhedon, Dubois, et Beaudoin. Dès les débuts de l’insurrection vendéenne, elle le considérait comme un chouan dangereux. À trois reprises, pendant la guerre, elle l’avait capturé, mais trois fois il était parvenu à s’enfuir ; c’est par contumace qu’en l’an VIII, dans la Vienne, il avait été condamné à mort. Depuis, elle le cherchait en vain. Elle apprenait tour à tour sa présence à Lyon, à Madrid et à Londres ; il lui revenait qu’il voulait assassiner Bonaparte. Mais, en dépit de ses efforts, elle ne parvenait pas à le saisir, tant il était habile à la dépister. Au commencement de 1804, à la veille du procès de Georges, tandis qu’on le cherchait à Paris, il vivait tranquillement à Bordeaux, caché chez Acquard-Vreilhac, correspondant avec Forestier, qui ne tardait pas à le rejoindre. Ils avaient été choisis tous deux, par le gouvernement anglais, pour être ses agents à Bordeaux et sur les frontières d’Espagne. Telle était l’audace de Céris que, pour s’assurer la liberté d’aller et venir librement, il était parvenu, quoique émigré et proscrit, à se faire délivrer par le consul de France à Cadix un passeport au nom de Dubois, à destination de Lorient et valable jusqu’en 1806.

À Bordeaux, nos deux conspirateurs bravaient la police, et, au mépris de toute prudence, fréquentaient nombre de gens : Mme de Saluces, Jean-Baptiste Roger, Michel Cesbron, La Plène, d’autres encore. Parfois, ils se déplaçaient, allaient voir les La Rochejaquelein, le duc de Lorges, et même le curé Jacqueneau et le médecin Gogué en Vendée. Par l’intermédiaire d’officiers de la marine américaine, ils avaient organisé leur correspondance avec l’Angleterre. Le souci de leur sûreté ne les empêchait pas de mener joyeuse vie. Leurs plaisirs les entraînaient souvent jusqu’à Biarritz. La caisse royaliste, alimentée par l’escompte des traites Diego Carrera et gérée par Daniaud-Duperrat, payait leurs dépenses. Il fut ultérieurement établi que, pendant leur séjour à Bordeaux, ils avaient reçu quatre cent mille francs dont il n’y eut pas possibilité de préciser l’emploi. Dans les notes de police conservées au dossier de l’affaire, on trouve leur signalement : Forestier, « très grand, bien dessiné, redingote gris américain, bottes à revers, chapeau rond » ; Céris, « brun, cheveux courts, gros favoris allant jusqu’au menton, petite vérole, coup de feu à l’oreille, habit noir très court, collet droit et haut, bottes à revers ».

Elles contiennent d’autres détails, ces notes de police. À en croire ce qu’elles révèlent, Henri Forestier était en liaison réglée avec une grande dame espagnole, la comtesse d’Oyenhaussen, sœur du duc d’Alcantara. C’est d’elle sans doute qu’il est question dans une lettre sans signature écrite à Londres le 21 octobre 1806, au lendemain de la mort de Forestier, tombée on ne sait comment entre les mains de Bourrienne, ministre de France à Hambourg, et communiquée par lui à la police de Fouché : « Nous avons perdu un bon chef vendéen, Henri, marquis de Forestier, qui possédait tous les plans et connaissances de la France. Il nous reste sa maîtresse, une femme clandestine, qui les possède. C’est une femme à grands moyens qui est dangereuse pour l’usurpateur par ses accointances. Elle nous est d’un appui fort avantageux pour nous et pour le Roi. » Quant au chevalier de Céris, il était l’amant d’une « demoiselle Élise », de laquelle il avait un enfant et qui se faisait appeler Mme Dubois.


III

Indépendamment de ce collaborateur muni de pouvoirs égaux aux siens, Forestier en comptait plusieurs autres qui s’étaient volontairement placés sous ses ordres. L’un d’eux, Élie Papin, se trouvait dans une situation des plus singulières. Il n’était considéré comme royaliste que depuis 1799. Antérieurement à cette époque, il avait servi la République et figuré avec distinction dans l’armée des Pyrénées. Il s’était ensuite retiré à Bordeaux. Aussi, lorsque, en cette année 1799, fut découverte dans cette ville l’organisation contre-révolutionnaire connue sous le nom d’Institut, la police fut-elle fort surprise de trouver Élie Papin parmi les directeurs de cette agence. Décrété d’arrestation, mais prévenu à temps, il partit pour Paris, et par ses amis Lannes, Augereau, Moncey, – il descendait chez celuici quand il venait dans la capitale, – il obtint l’annulation des ordres qui le concernaient. Pour prix de la clémence dont il bénéficiait, il promit son dévouement au premier Consul. Assuré de sa protection, il revint à Bordeaux. Il ne tarda pas à y conspirer de nouveau. Il s’était engagé à fournir à la police des renseignements sur les royalistes de la Guyenne. Il profita de la liberté que lui donnait ce rôle pour devenir l’agent des princes et des émigrés.

C’est lui qui reçut, à leur arrivée à Bordeaux, Forestier et Céris, les présenta aux hommes influents du parti et leur trouva chez Acquard-Vreilhac l’asile où ils demeurèrent pendant plusieurs mois. Avec eux, avec Turpault, Bertrand-Saint-Hubert, Daniaud-Duperrat, un sieur Couvreur sur lequel les renseignements manquent et un sieur Duchesne-Chénier, ancien chouan venu de Madrid avec Forestier, il parcourut à plusieurs reprises le Bocage, prêchant la révolte et hâtant l’exécution des projets de l’agence anglaise. Tous ces conspirateurs furent dénoncés par Daniaud-Duperrat. Il compléta ses révélations en désignant un sieur Alexis Pagès comme habituellement chargé de leur fournir chevaux et voitures et de transporter leurs correspondances.

En quelques entretiens avec la police, il en dit si long qu’elle en sut bientôt autant que lui. Les interrogatoires subséquents de l’abbé Jacqueneau et de Gogué complétèrent ces dénonciations. Elle put alors se convaincre qu’elle surprenait le complot en cours de préparation, avant qu’il eût reçu son organisation définitive et commencé à produire des effets. En peu de jours, Michel Cesbron, Jean-Baptiste Roger, Alexis Pagès allèrent rejoindre dans les prisons de Nantes les divers inculpés qui venaient d’y rentrer après avoir fait un assez long séjour dans celles de Paris. Mais ce n’étaient là que des coupables sans importance. La police attachait plus de prix à la capture de Forestier, de Céris et d’Élie Papin. Les autorités de la Gironde recevaient l’ordre de les rechercher sans relâche. Malheureusement, les agents qu’elle employait se montrèrent infidèles. Avertis par leurs soins, dans des circonstances que les pièces signalent sans les préciser, nos conspirateurs se dérobèrent à toutes les poursuites.

Élie Papin trouva un refuge à bord d’un navire américain qui le transporta aux États-Unis, d’où il ne devait revenir que sous la Restauration pour recevoir des mains de Louis XVIII le brevet de maréchal de camp en vertu duquel il commanda jusqu’en 1821, – date de sa mort, – la subdivision militaire de Lot-et-Garonne. Henri Forestier et le chevalier de Céris, non moins favorisés que lui, purent gagner l’Espagne, d’où ils allèrent se fixer à Londres. On a vu plus haut que le premier y mourut en 1806. Avec eux s’étaient enfuis Acquard-Vreilhac et Duchesne-Chénier. Orion de la Floullière parvint d’abord à se soustraire aux recherches. Il est établi par les pièces qu’il fut pris ultérieurement. Il figure au procès, mais sa culpabilité ne put être établie. Celle de l’agent de change La Plène le fut moins encore. On ne le poursuivit pas plus que les banquiers Bathman et Batbedat sur qui étaient tirées les traites Diego Carrera. Il leur fut facile de prouver qu’ils en ignoraient l’objet.

La fuite de Forestier, de Céris et de Papin mettait la police dans l’impossibilité de connaître tous les secrets de l’agence anglaise. Les inculpés tombés en son pouvoir n’étaient que des comparses. Ils ne pouvaient rien dire de plus que ce qu’ils avaient dit. Elle se décida cependant à poursuivre l’instruction comme si elle eût tenu tous les coupables, à les traduire tous, contumaces ou non, devant une commission militaire.

De cette instruction, qui se prolongea pendant plusieurs mois, il ne reste dans les documents que des traces superficielles et des détails accessoires. On y voit par exemple que Jean-Baptiste Roger, ce jeune associé de la maison Marie Brizard et Roger, qui s’était compromis en escomptant plusieurs des traites, trouva dans sa mère une femme ardente à multiplier les démarches en sa faveur. Au moment de l’arrestation de son fils, Mme Roger se trouvait à Paris. Elle y était venue afin de poursuivre des contrefacteurs de ses produits. Elle se mit aussitôt en campagne pour tirer le prisonnier des mains de la police. Elle n’y réussit pas. Mais, grâce aux influences qu’elle fit agir, grâce surtout à l’intervention de la chambre de commerce, qui écrivit officiellement à l’Empereur, elle parvint à assurer à Henri Roger la clémence de ses juges.

Il n’apparaît pas que des démarches semblables aient été faites en faveur des autres inculpés. En raison des révélations que leur devait la police, les plus compromis d’entre eux, Gogué, l’abbé Jacqueneau et Daniaud-Duperrat, se croyaient sûrs de l’impunité, ce qui du reste n’empêchait pas celui-ci de chercher à s’évader et à passer en Portugal. Les charges qui pesaient sur les autres détenus ne présentaient rien de grave, si ce n’est pour Bertrand-Saint-Hubert. Mais il préparait son évasion, et telle était sa certitude d’y réussir qu’il ne jugeait pas utile de solliciter la bienveillance du tribunal devant lequel il allait être appelé. Enfant perdu du parti royaliste, homme d’intrigue et de coups de main, accoutumé à une vie d’aventures et même soupçonné dans son parti d’avoir servi la police lorsqu’en 1800 elle cherchait à faire assassiner Georges, l’idée de s’enfuir lui avait été suggérée par la liberté relative dont, comme ses codétenus, il jouissait dans sa prison. Le concierge favorisait leurs relations avec le dehors, transportait leurs lettres, recevait les réponses, l’argent qu’on apportait pour eux. Il ouvrait facilement aux visiteurs la porte de leur cachot. Saint-Hubert et Daniaud-Duperrat, quoique bien portants, obtinrent des médecins des certificats de complaisance sur le vu desquels ils furent conduits à l’hôpital. « Ils ne manquent de rien, écrivait la police de Nantes à Réal. Leurs femmes sont mises avec luxe. Ils ont des ressources cachées. » Et Réal de répondre : « Mettre auprès d’eux des surveillants pour savoir où sont les caisses et les caissiers. »

Cet ordre est daté du 16 août 1805. Quand il arriva à Nantes, Daniaud-Duperrat, malhabile à feindre une maladie, avait été déclaré guéri et ramené en prison. Bertrand-Saint-Hubert restait seul à l’hôpital. On lui donna pour compagnon un voleur de bas étage chargé de l’espionner. Le résultat de cette ingénieuse combinaison fut que les deux détenus, considérés comme malades, s’évadèrent ensemble. L’enquête ordonnée ensuite ne révéla pas les circonstances de leur fuite. Il fut tout aussi impossible de retrouver Saint-Hubert. La population de Nantes, en majorité favorable aux chouans, applaudissait au succès de sa tentative, et, très probablement, c’est dans quelque maison de la ville qu’il s’était réfugié. À la veille d’un procès retentissant, le mauvais esprit des habitants inquiétait le général Travot, commandant de la douzième division militaire. La garnison venait de partir pour Brest. Pour assurer la sécurité publique, il n’avait qu’une poignée de soldats, deux ou trois cents. Il demandait à grands cris quelques renforts. Le ministre de la Police et le ministre de la Guerre lui répondaient qu’on ne pouvait augmenter la garnison dont l’insuffisance l’alarmait « sans compromettre la sûreté des côtes ». Au surplus, cette situation difficile devait finir avec le procès, et le procès était à la veille de s’ouvrir, en vertu d’un décret impérial qui, le 18 septembre 1805, avait traduit devant la commission militaire spéciale de la douzième division, siégeant à Nantes, les dix-neuf individus impliqués dans l’affaire.


IV

Sur le procès, les renseignements font défaut. Nous n’avons retrouvé aux Archives que le texte du jugement rendu le 23 frimaire an XIV (14 décembre 1805) par la commission militaire, sous la présidence du commandant Gressne, du 24e régiment d’infanterie. Aux termes de ce jugement, sont condamnés à mort : Céris, Forestier, Élie Papin, Duchesne-Chénier, tous quatre contumaces, et Gogué présent ; à des peines correctionnelles variant de deux ans à neuf ans de détention : Pitard-Laclotte, mort au lendemain de sa condamnation, Bertrand-Saint-Hubert, Daniaud-Duperrat, Jacqueneau, Merland et Acquard-Vreilhac. Sont acquittés : Jean-Baptiste Roger, Jean-Philippe Kémar, Pierre-François Turpault, Alexis Pagès, Pierre Orion, Michel Cesbron, et sa femme Jenny Cesbron, qu’on voit figurer parmi les accusés, sans qu’il soit établi pour quelles causes elle était avec eux.

Jusqu’au dernier moment, Gogué avait espéré qu’il lui serait fait grâce. Mais il était décidé qu’en l’absence des principaux complices, et pour que la condamnation ne fût pas illusoire, la justice suivrait son cours en ce qui le concernait. Le malheureux essaya de disputer sa vie, de gagner quelques heures en promettant des révélations nouvelles. Quand il eut été prouvé qu’il ne pouvait rien ajouter à celles qu’il avait déjà faites, il fut exécuté, seul à payer de sa tête ce qui était encore à un plus haut degré que sa faute la faute d’autrui.

Les autres condamnés subirent leur peine jusqu’au bout, sans qu’un seul instant le moindre adoucissement fût apporté aux rigueurs dont ils avaient été l’objet. Elle se prolongea même bien au delà de la durée à laquelle elle avait été fixée. En 1808, Daniaud-Duperrat, détenu au Temple quoiqu’il eût purgé sa condamnation à deux ans de prison, adressait à l’Empereur suppliques sur suppliques, à l’effet d’obtenir sa mise en liberté. Au dehors, sa sœur, Mme Sablon, appuyait ses démarches. Mais Réal résistait : « Jacqueneau et les autres complices, écrivait-il au ministre, ont dû continuer à garder la prison. Il n’y a point de motifs à traiter Daniaud plus favorablement. On propose à Son Excellence d’ordonner qu’il gardera la prison par mesure de haute police. »

Si cruelle qu’elle paraisse, cette décision était dictée par l’examen du dossier de Daniaud-Duperrat. En 1805, étant incarcéré à Nantes, l’imprudent avait confié à un détenu les projets de contre-révolution qu’il nourrissait pour le jour où il s’évaderait. Il voulait soulever l’Ouest, provoquer les désertions, et ces projets la police les connaissait par celui qui en avait reçu la confidence. Daniaud-Duperrat n’en persévérait pas moins dans ses réclamations. D’une note de Desmarets, il résulte que, le 15 novembre 1810, il fut extrait de son cachot à sept heures du matin et conduit chez ce haut fonctionnaire pour s’entendre dire que « son affaire était interminable ». En 1811, il était encore à Vincennes.

À la même époque, l’abbé Jacqueneau était à la Force. Depuis longtemps, sa peine avait pris fin, et même les démarches de son évêque qui plaidait pour lui ne pouvaient le faire relâcher. Une pétition signée Jacqueneau, annexée au dossier, est de 1812. Elle porte en marge ce seul mot, écrit de la main de Réal : « Ajourné. » Jacqueneau ne recouvra la liberté qu’à la chute de l’Empire. En 1816, il faisait réclamer dans les bureaux de la police l’ordre de Fouché en vertu duquel il avait été arrêté en 1804.

En même temps qu’elle exécutait avec cette implacable dureté l’arrêt de la commission militaire de Nantes, la police recherchait activement les condamnés qui lui avaient échappé. C’est surtout au chevalier de Céris qu’elle en voulait. C’est que celui-là était de beaucoup le plus dangereux. Aussi veillait-on avec une attention jalouse sur tous ceux qu’on soupçonnait d’avoir eu ou d’avoir encore des rapports avec lui.

Sa maîtresse, cette Mme Dubois dont il a été question plus haut, était l’objet d’un incessant espionnage. Depuis la fuite de Céris, elle vivait retirée à Troyes sous la surveillance de la police. La gérante de l’hôtel où elle avait élu domicile communiquait au préfet de l’Aube les lettres de sa pensionnaire, celles qu’elle écrivait comme celles qu’elle recevait. Ayant demandé et obtenu en avril 1806 l’autorisation de passer un mois à Paris, elle ne cessa d’être suivie, à son insu, d’un agent secret dont le rapport est au dossier. Bien que Mme Dubois se présentât partout comme la veuve du chevalier de Céris, la police sut, par sa correspondance ainsi surprise, que celui-ci était encore vivant. Il continuait à donner de ses nouvelles à sa maîtresse : « Adieu, ma chère amie, lui disait-il, je te couvre des baisers brûlants de l’amour. » Mais ce n’est pas de ce genre de confidences que la police était friande. Un événement imprévu lui en apprit plus long.

En 1808, l’escadre de l’amiral Lallemand captura un navire anglais, The Bristol Packet, en route pour Londres. Parmi les papiers saisis, on trouva diverses lettres adressées d’Espagne à un sieur Coriol, dont la lecture révéla que Coriol et Céris n’étaient qu’un seul et même personnage, et confirma tous les faits de la conspiration de 1804. Réfugié à Londres, Céris continuait à conspirer. On crut même un moment avoir découvert la piste de ses intrigues. Le percepteur de Fournois (Charente-Inférieure), nommé d’Anglars, fut arrêté. On l’accusait d’avoir pratiqué l’embauchage et reçu de Céris des fonds pour payer les volontaires qu’il enrôlait, en vue d’un soulèvement. Mais il se justifia en prouvant qu’il n’avait jamais eu de relations avec ce rebelle.

Il semble d’ailleurs qu’à cette occasion la police entendit parler de celui-ci pour la dernière fois. Dans les innombrables dossiers que j’ai compulsés, je n’ai pu retrouver son nom, si ce n’est à la date du 10 septembre 1814. À cette époque, les papiers saisis à bord du Bristol Packet furent retirés du ministère de la Police, on ne sait par qui. Cette circonstance permet d’expliquer les nombreuses lacunes que présentent les dossiers des pièces relatives à l’agence anglaise de Bordeaux.