La Police et les chouans sous le Consulat et l’Empire/7

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L’AFFAIRE D’ACHÉ-DE COMBRAY

I

En l’année 1806, il s’en fallait que l’admirable machine gouvernementale édifiée par Bonaparte fonctionnât sur toute l’étendue du territoire français avec une égale régularité. Dans le département du Calvados, en particulier, son fonctionnement trahissait des rouages défectueux. Ce n’est pas le préfet de Caen, M. Caffarelli, qui eût pu leur imprimer une marche énergique. Un brave homme, ce préfet, animé d’intentions pures et honnêtes, rempli de droiture et de loyauté[1], mais trop timide et trop indécis pour faire respecter l’autorité impériale dans des contrées naguère encore livrées aux influences royalistes. Jadis chanoine du chapitre de Toul, défroqué sous la Révolution, suspect de modérantisme sous la Terreur et plusieurs fois menacé de la guillotine, il conservait de son long contact avec le monde ecclésiastique des manières affables et bienveillantes, révélatrices d’un esprit crédule et sans défiance, incompatibles avec les rigueurs qu’eussent nécessitées les fâcheuses dispositions de l’esprit public dans ce pays. La police départementale, sous son administration, avait perdu toute clairvoyance, tout ressort, toute énergie. D’un bout à l’autre du département, les chouans allaient, venaient, s’agitaient, se concertaient. Le préfet ne voyait rien, n’entendait rien, ne savait rien. Ses subordonnés, façonnés à son image, étaient comme lui aveugles et sourds et comme lui ignorants.

Il y avait bien à Caen un commissaire de police, M. Vincent. Mais les royalistes se flattaient de l’avoir gagné à leurs opinions. Le fait est que ses rapports officiels célébraient avec emphase le calme très édifiant qui régnait dans la ville soumise à sa juridiction et le dévouement de ses administrés aux institutions impériales. Quant aux magistrats de l’ordre judiciaire, parents ou amis de la noblesse, en relations suivies avec elle, il ne semble pas qu’ils eussent été jamais tentés d’y chercher des coupables ou des perturbateurs du repos public.

À la faveur de cette administration débonnaire, le Calvados était devenu un pays de Cocagne pour les ennemis de l’Empereur. À Caen, à Bayeux, à Falaise, sur cet ancien théâtre des exploits de Frotté, le souvenir des Bourbons depuis deux ans se ranimait. Sous l’action intrépide et persévérante d’un royaliste intrépide, le vicomte d’Aché, réfugié dans le pays après la conspiration de Georges, d’anciens chouans ralliés par lui à la cause royale, le chevalier de Godet, le chevalier de Bruslart, Armand Le Chevallier, Bureau de Placène, Mondejeu, La Morandière, de Germaine, d’autres non moins résolus, préparaient un soulèvement, attendaient une occasion propice pour agir.

Quelques-uns, les plus compromis, vivaient cachés dans les châteaux dont les propriétaires dissimulaient plus ou moins leurs opinions royalistes, ou même dans les villes où tout un monde d’artisans se faisait honneur de leur obéir. D’autres s’étaient réinstallés ouvertement dans leurs propriétés, se donnaient des airs de soumission aux lois de l’Empire, mais s’évertuaient à tromper la surveillance de la police, encore que la plupart d’entre eux eussent été condamnés à la subir.

Tantôt sous le nom de Deslauriers, qu’autrefois il avait rendu fameux, tantôt sous celui d’Alexandre, dont il s’était affublé depuis pour dépister les agents lancés à sa poursuite, le vicomte d’Aché[2] était de tous les chouans retirés dans le Calvados le plus entreprenant, le plus audacieux, le plus populaire surtout, celui sur qui reposaient le plus solidement les espérances des partisans du roi. Il était le petit-fils de l’amiral d’Aché. En 92, à l’exemple de son père, il avait émigré, servi sous les princes et fait partie des bandes de Frotté. Après la mort de celui-ci et un assez long séjour hors de France, il y était rentré pour prêter les mains aux criminels projets de Georges.

Dénoncé par ses complices, il avait échappé aux gendarmes chargés de l’arrêter. Moins heureuse que lui, sa femme et sa fille avaient été prises, enfermées à Gournay, dans l’Eure, où, à différentes reprises, il eut l’audace de les aller voir. Son passé révélait à la fois sa mâle vaillance et l’énergie de ses convictions. Aussi, quand il fut revenu en Normandie, y eut-il émulation parmi les royalistes pour l’aider à se cacher. En quelque endroit qu’il se présentât, il était sûr d’être reçu. Mais, loin de profiter des nombreuses retraites qui lui étaient offertes, il s’en tenait à quatre ou cinq, passant de l’une à l’autre aussi souvent qu’il se croyait menacé.

En arrivant dans le pays, il s’était d’abord réfugié chez la marquise de Vaubadon, aux environs de Bayeux. Élisabeth-Charlotte-Alexandrine du Mesnildot, petite-fille de l’amiral de Tourville, épouse divorcée du marquis Le Tellier de Vaubadon, propriétaire normand, était une exquise blonde de trente-six ans, connue pour ses principes royalistes. Arrêtée au lendemain de la conspiration de Georges, elle les avait expiés par plusieurs mois de détention. Sa participation dans le complot n’ayant pu être établie, on l’avait remise en liberté en même temps que son amie, la comtesse de Cheverny, arrêtée avec elle.

On pouvait la croire alors corrigée de ses erreurs. Mais elle était de ces femmes à la fois frivoles et entêtées chez qui l’amour de l’intrigue survit à toutes les épreuves, et que même l’expérience qui vient, dit-on, avec l’âge ne corrige pas. À peine libre, elle s’était jetée de nouveau dans les aventures de la politique en les agrémentant de quelques passe-temps moins sévères, bien qu’elle eût un fils qui venait de s’engager dans les dragons. On lui savait des amants, on les désignait[3]. Toutefois, le monde au milieu duquel elle vivait fermait les yeux sur ses fredaines. Son dévouement à la bonne cause méritait bien quelque indulgence.

Le vicomte d’Aché, quoique marié, père de famille et déjà quinquagénaire, ne put rester insensible à ses charmes. Il fut payé de retour, et durant plusieurs mois, la retraite qu’il avait trouvée chez la marquise de Vaubadon s’embellit de toutes les ivresses de l’amour heureux. Un jour, cependant, l’inconstante créature se lassa de son bonheur. La liaison se rompit, sans bruit, sans éclat, sans brouille même. L’amant déçu alla chercher refuge ailleurs, bien loin de se douter que la femme sur laquelle, encore qu’elle eût cessé de l’aimer, il croyait pouvoir compter toujours comme sur une amie, serait l’instrument de sa perte.

Il passa quelque temps à Caen, chez une mercière, encore une veuve, la veuve Amfrie. Mais celle-ci n’était plus jeune et n’avait jamais été belle. Et puis, il eut vite fait de constater que l’asile ne lui offrait ni commodité ni sûreté. Il en chercha un autre et le trouva au hameau de Trévières, non loin de Bayeux, chez un M. de Montfiquet qui lui-même, en d’autres temps, poursuivi par la police, avait été sauvé par la vicomtesse d’Aché.

M. de Montfiquet était un excellent homme, dépourvu de mérites transcendants, assez entrepris dans l’exercice de ses droits de chef de famille. Il avait laissé l’autorité de sa femme, une maîtresse femme, se substituer à la sienne. C’est elle qui attira d’Aché, se chargea de le soustraire à toutes les recherches. Une des filles de la maison, Henriette, se prit de passion pour le proscrit. Laide, contrefaite et sage, son amour ne se traduisit que par un dévouement exalté dont le vicomte d’Aché en plus d’une circonstance sut tirer parti pour la cause du roi.

Chez les Montfiquet, venait fréquemment une noble et vieille dame de soixante-sept ans, la marquise Hély de Combray de Bonneuil, veuve depuis longtemps, fille de feu M. de Brunelle, ancien président de la chambre des comptes de Rouen. Elle habitait tantôt le château de Donnai, entre Caen et Falaise, non loin d’Harcourt, tantôt celui de Tournebut, aux portes de Gaillon, dans le département de l’Eure.

Quand elle résidait à Donnai, elle y retrouvait sa fille, Rosalie de Combray, mariée au baron Aquet de Férolles et séparée de lui à la suite de procès retentissants, qui duraient encore à cette époque. Fine de traits et frêle de corps, Mme Aquet de Férolles était en brune ce que la marquise de Vaubadon était en blonde. Dans la délicate sveltesse de ses formes, avec ses cheveux noirs, sa peau très blanche, ses yeux caressants, elle possédait, à défaut de la pureté des lignes, qui caractérise la beauté classique, tous les attraits qui peuvent y suppléer.

Après avoir quitté son mari, elle était venue s’installer dans le pavillon de la Bijude, attenant au château de Donnai. Elle y vivait avec ses enfants, deux filles encore en bas âge qui ne la quittaient que pour aller voir leur père établi lui-même dans le voisinage, en attendant la fin des procès que lui avait intentés sa femme à l’effet de recouvrer sa dot. Le bruit courait dans le pays, non sans raison, que la solitude où semblait se plaire Mme Aquet de Férolles était plus apparente que réelle, et qu’un ancien chouan, jeune et beau, venait assidûment l’égayer.

Il se nommait Armand Le Chevallier. Quoique fils d’un homme rallié à la Révolution, il s’était jeté à seize ans dans la chouannerie normande, avait pris part à maints combats, et avait même été grièvement blessé au bras. Héritier d’une fortune assez considérable, veuf à vingt-deux ans, il avait eu bourse ouverte pour tous ses anciens compagnons d’armes. Un dévouement absolu à ses amis paraît avoir toujours été le mobile de ses actes. Certains papiers, dénotant une remarquable culture intellectuelle, le montrent moins profondément royaliste que résolument ennemi du despotisme impérial. Ainsi s’expliqueraient des relations qu’il entretenait avec différents personnages, même avec des fonctionnaires, indice s’ajoutant à tant d’autres pour prouver qu’à l’époque où l’adhésion semblait universelle, l’Empire avait à lutter contre des adversaires irréconciliables disposés, malgré leurs divergences, si les événements s’y prêtaient, à toutes les coalitions.

En 1801, la diligence de Saint-Lô à Coutances ayant été arrêtée et les fonds publics qu’elle transportait enlevés, la police avait soupçonné Le Chevallier d’être l’auteur de cet attentat où aurait figuré, au dire des témoins, une jeune femme à cheval, revêtue d’un uniforme de dragon, qui ne put être retrouvée.

Le Chevallier allait être renvoyé avec plusieurs de ses complices devant le tribunal criminel d’Évreux, quand l’intervention d’un membre du Sénat lui sauva la vie. Ce haut personnage déclara que l’accusé était à Paris à l’heure où s’accomplissait le crime pour lequel on le poursuivait. Le magistrat instructeur ajouta foi à cette déclaration, que les fréquents séjours d’Armand Le Chevallier dans la capitale rendaient vraisemblable. Bien qu’il expliquât ces séjours par la nécessité d’entretenir ses relations de famille et ses rapports avec de puissants protecteurs, la police persista à croire qu’il avait joué un rôle dans le sanglant épisode à la suite duquel on l’avait recherché. Aussi, depuis cette époque, le surveillait-elle. Il n’en faut pas moins observer que les charges relevées contre lui, au cours de ce récit, résultent exclusivement des dossiers de police et des déclarations de ceux qui eurent intérêt à lui imputer la responsabilité des faits, dans les poursuites dont ils furent l’objet, alors que lui-même était déjà frappé par le verdict sommaire d’une juridiction spéciale.

Mis en rapport avec Mme Aquet de Férolles, au moment où elle venait de se séparer de son mari, il prit parti pour elle dans le monde, la défendit, gagna son cœur à force de bons procédés. Elle se laissa séduire par ce beau garçon éloquent et persuasif, resplendissant de jeunesse et de force, qui lui-même s’éprit de cette petite brune impressionnable et passionnée, devenue pour lui une maîtresse d’autant plus agréable qu’elle lui obéissait aveuglément et eût donné sa vie pour lui prouver son amour. Tel était l’homme que le vicomte d’Aché rencontra parmi beaucoup d’autres chez la marquise de Combray et qu’il eut bientôt jugé comme le plus entreprenant.

Tous ces gens, peu ou prou, s’étaient compromis dans les conspirations royalistes. Appliqués à poursuivre le même but, c’est-à-dire le renversement de l’Empereur et le retour du Roi, ils se lièrent avec le vicomte d’Aché dès qu’ils le connurent. Armand Le Chevallier se déclara prêt à mettre à son service l’influence et les forces dont il disposait. À s’entretenir de leurs espérances, ils s’exaltaient, rêvaient de victoires prochaines, ajoutaient foi aux promesses du vicomte d’Aché. Tandis que celui-ci recevait de Londres les instructions inspiratrices de sa conduite, il fut amené à porter le centre de ses opérations chez la marquise de Combray, où il alla vivre, après s’être assuré qu’il y serait en sûreté.

Au-dessous de ce personnel d’élite, il en existait un autre, formant une armée toute prête pour l’insurrection : des déserteurs et des réfractaires échappés aux dernières levées de conscrits, qui vivaient en vagabonds dans les campagnes, aux abords des villages où, dans tout habitant, ils se savaient un complice et où, la nuit venue, ils étaient assurés de trouver bon souper, bon gîte et le reste.

Que quelques navires anglais se montrassent sur la côte, amenant en France des troupes régulières, un Bourbon à leur tête, et les réfractaires s’uniraient à elles aussitôt pour lever l’étendard du Roi. C’était du moins l’espérance dont se flattait d’Aché, l’instigateur de ce mouvement et l’âme de ces projets.

Tantôt en Normandie, tantôt en Angleterre, allant, à tout instant, d’un pays à l’autre, au moyen d’une barque montée par un de ses anciens matelots, le patron David, dit l’Intrépide, un vrai corsaire rompu aux émotions et aux fatigues de la mer, il travaillait depuis deux ans à exciter le zèle des princes émigrés, du gouvernement anglais qui leur donnait asile et des royalistes normands sur lesquels il comptait pour le seconder au moment voulu.

Aux princes, il demandait un chef ; aux Anglais, des soldats, des armes, de l’argent ; aux royalistes du Calvados, leurs bras. Ceux-ci avaient promis, étaient prêts à tenir. Mais chez les autres, il entendait plus de belles paroles qu’il ne recevait de preuves effectives de bon vouloir. À Londres, on lui avait offert un corps d’armée composé de trente mille hommes, Anglais et Russes, avec qui devait débarquer le comte d’Artois. Mais, après avoir pris l’offre au sérieux et l’avoir acceptée, il ne pouvait obtenir que ni les troupes ni le prince se missent en route. Pour justifier ces retards, on alléguait tantôt un prétexte, tantôt un autre. Un jour, c’était une victoire de Napoléon, qui venait soudain refroidir l’ardeur des Anglais ; un autre jour, c’était la nécessité de suspendre toute initiative par suite d’un désaccord survenu entre les cours alliées, au moment d’entrer en campagne.

En réalité, ni les Anglais ni les princes ne jugeaient le moment opportun pour tenter un débarquement. S’ils en parlaient sans cesse et feignaient sans relâche de s’y préparer, ce n’était pas qu’ils fussent décidés à en affronter les périls ; c’était uniquement afin d’entretenir parmi les royalistes de Normandie et de Bretagne cet esprit de révolte dont le vicomte d’Aché s’était fait, dans la première de ces provinces, l’agent le plus actif, imité dans la seconde par un chouan non moins terrible que lui, le chevalier de La Haye Saint-Hilaire.

Au début de ces tentatives, c’est-à-dire dans le courant de l’année 1805, le gouvernement anglais, pour exciter le zèle des royalistes qu’il était en train de duper, peut-être aussi pour les endormir dans la confiance qu’ils lui accordaient, avait consenti à leur fournir des subsides. À prendre au pied de la lettre les promesses faites, ces secours devaient s’élever à plusieurs millions. En réalité, ils s’étaient bornés pour la Normandie à mille deux cents livres sterling, déposées à Caen, chez le banquier Nourrit, pour être comptées au vicomte d’Aché sur ses réquisitions et contre ses reçus. En moins d’une année, ces maigres ressources avaient été épuisées pour les besoins personnels des conjurés, sans profit pour la cause. D’Aché s’était empressé d’écrire à Londres en vue d’obtenir de nouveaux envois d’argent. Ses demandes étaient restées sans réponse.


II

Tandis qu’on le cherchait à Paris, pour la forme et sans espérance de le saisir, il résidait en Normandie. Outre qu’il s’y trouvait plus à portée qu’ailleurs d’entretenir ses relations avec Londres, c’est encore là qu’il courait le moins de risques. Plusieurs asiles lui étaient assurés, et le plus inviolable de tous, le château de Donnai, appartenant à la marquise de Combray.

La vieillesse n’avait point éteint chez la marquise l’exaltation du royalisme dont, sous la Terreur et depuis, elle s’était incessamment appliquée à répandre autour d’elle les témoignages. Sous ses cheveux blancs, elle conservait toutes les ardeurs de sa foi. Elle persistait à croire au prochain retour des Bourbons. Cette armée anglo-russe, dont le vicomte d’Aché lui avait annoncé l’arrivée imminente, elle l’attendait. Elle se flattait de l’espoir que le roi de France, en marche vers Paris, s’arrêterait au château de Tournebut, qui se trouvait sur sa route. Elle se faisait une fête de l’y recevoir.

En prévision de son débarquement, elle aménageait l’antique demeure, jadis propriété du maréchal de Marillac, à l’effet de la rendre digne du souverain, s’il daignait y séjourner. La chambre de Sa Majesté était prête. Prêtes aussi les cuisines pour préparer ses repas, les écuries et les remises pour abriter ses équipages, voire des cachettes pratiquées dans les combles et dans les caves pour mettre la personne royale en sûreté, si par aventure il arrivait qu’elle fût en péril.

En attendant, ces cachettes étaient affectées aux proscrits qui, de temps à autre, venaient chercher asile à Tournebut, et qu’on y recevait comme les soldats de la future insurrection. Le fils de la marquise de Bonneuil, un jeune homme d’allures et de mœurs excentriques, y avait établi une imprimerie destinée à tirer, à un grand nombre d’exemplaires, les proclamations de Louis XVIII, les typographes de Caen ayant refusé d’exécuter ce travail. Tout son temps, que sa mère fût absente ou présente, il le consacrait à des essais d’impression. Il était parvenu à reproduire ainsi une oraison funèbre du duc d’Enghien, et les projets de manifestes du prétendant, rapportés par d’Aché lors d’un de ses voyages en Angleterre, ou peut-être rédigés par lui, et destinés à annoncer aux Français l’avènement de leur roi. L’un de ces manifestes promettait une amnistie générale, le dégrèvement des impôts, l’abolition de la conscription.

De ces traits que nous relevons dans les documents officiels, on peut conclure que Mme de Combray, dans l’entraînement de ses illusions encouragées et partagées par son fils, n’avait rien oublié de ce qui devait assurer le succès. Une poignée d’hommes sûrs, destinés à soulever le pays, n’attendaient que ses ordres pour agir. Elle avait même demandé des chevaux à M. de Grimont, inspecteur du haras d’Argentan. La direction des postes d’Évreux et celle de Gaillon furent accusées plus tard d’avoir favorisé ses correspondances.

Tenu au courant de ces préparatifs, le vicomte d’Aché ne pouvait mettre en doute le dévouement de la marquise à la cause royale. C’est donc en toute confiance qu’après un voyage assez mystérieux il revint se réfugier à Donnai. Elle en était partie depuis quelques jours pour rentrer à Tournebut où elle résidait habituellement. Il y fut reçu par Mme Aquet de Férolles, et bientôt après ses conciliabules avec Armand Le Chevallier recommencèrent.

Avec une police bien faite, ils n’auraient pu se continuer sans être bientôt découverts. Aquet de Férolles vivait dans le voisinage. Après avoir combattu avec les chouans, il s’était rallié à l’Empire. Sa femme, quand ils vivaient ensemble, avait fait comme lui. Elle n’était redevenue royaliste que depuis qu’elle aimait Armand Le Chevallier. Raison de plus pour Aquet de Férolles d’être désireux de prouver son zèle et la sincérité de sa soumission. Il eût été facile de l’utiliser pour surveiller sa femme, qu’il eût été heureux de trouver en faute, par elle-même ou par ses amis. Mais sous l’administration du préfet Caffarelli, la police locale s’était désorganisée. À vrai dire elle n’existait plus, et les conspirateurs purent agir sans éveiller de soupçons.

Ils durent aviser d’abord aux moyens de se procurer des fonds. Il ne semble pas que, dans ses entretiens avec eux, d’Aché ait laissé se trahir l’inquiétude en laquelle le jetait le mauvais vouloir des Anglais. Il est plus certain qu’il s’en tint devant ses complices à exprimer la surprise que lui causaient les retards apportés dans l’envoi du corps expéditionnaire. Il alléguait, en même temps, que ces retards ne pouvaient provenir que d’un malentendu. Ce malentendu, sa présence seule le dissiperait. Il annonçait la résolution de partir pour l’Angleterre.

– Quand je serai là-bas, disait-il, il faudra bien qu’on s’explique, qu’on m’apprenne pourquoi les trente mille hommes qu’on m’a promis et qui devaient, sous les ordres du Roi, agir en Normandie et en Bretagne, n’arrivent pas. Si l’on entend les refuser, on le dira, et dans ce cas nous nous en passerons. Je ramènerai Sa Majesté quand même ; avec Elle, tout marchera bien. Profitez de mon absence, mes amis, pour préparer partout le soulèvement. Désignez les chefs, enrôlez les déserteurs, tâchez de vous procurer des munitions et des armes, et pour les payer, organisez le pillage des deniers publics au moyen de bandes que vous aposterez sur le passage des diligences et des chariots qui transportent les recettes du Trésor.

Il ajoutait qu’Armand Le Chevallier devait utiliser les relations qu’il s’était créées dans le gouvernement pour détourner de leurs devoirs les fonctionnaires grands et petits, aller à cet effet à Paris, et les convaincre de la nécessité de marcher avec les royalistes. Compris à demi-mot par Armand Le Chevallier, repoussés par le chevalier de Godet, qui refusait de les suivre parce qu’il les considérait comme impraticables, ces conseils excitaient l’enthousiasme de Mme Aquet de Férolles. Elle promettait à son amant de le seconder de tout son zèle. Quant à la marquise de Combray, restée à Tournebut, elle n’y recevait aucun écho des pourparlers qui avaient lieu à Donnai. Elle les ignora jusqu’au jour où, les projets arrêtés en ces conciliabules ayant reçu un commencement d’exécution, il devint impossible de les lui dissimuler.

Par malheur, si ces actes avaient été concertés en dehors d’elle, si elle protesta lorsqu’à son insu ils eurent été exécutés, ceux auxquels elle participa ne pouvaient rester impunis. Tandis que le vicomte d’Aché et Armand Le Chevallier combinaient les moyens de remplir la caisse royaliste, elle, de son côté, travaillait à la rébellion. D’Aché lui demandait des hommes vigoureux et résolus. Elle lui procura d’abord son garde-chasse, Lanoë, depuis longtemps à son service, chouan amnistié qui ne se prêta qu’à contre-cœur à ce qu’elle attendait de lui et qui, tout en promettant son concours, se réserva de ne s’employer que dans la mesure où il pourrait le faire sans jouer sa tête.

Moins scrupuleux et plus décidé était le nommé Fierlé, qu’elle lui présenta ensuite. Bavarois resté dans le pays, après les guerres de la chouannerie auxquelles il avait pris part, homme de sac et de corde, prêt à tout, capable de tout, on pouvait compter sur lui. Elle l’envoya à d’Aché avec une lettre qui le recommandait comme « très sûr ». D’Aché allait partir pour Londres. Il mit Fierlé sous les ordres de Le Chevallier, afin que celui-ci pût en disposer au moment opportun. Puis il quitta Bonnai et se rendit chez les Montfiquet, dont l’habitation, située dans le voisinage de la mer, lui offrait un abri en attendant qu’il lui fût possible de s’embarquer. À dater de ce moment et pendant une période de deux années, on perd ses traces. Il ne nous a pas été possible d’établir s’il parvint à partir pour Londres sur-le-champ ou s’il erra sur la côte pendant un certain temps avant de pouvoir se faire transporter en Angleterre. Le mystère dont reste enveloppée son existence à cette époque a permis à ses biographes de le justifier de toute participation au crime qui fut commis en son absence. Mais s’il est certain qu’il ne concourut pas à l’exécution de ce crime, on ne saurait nier, en présence de tant de témoignages accablants, qu’il en avait suggéré ou tout au moins approuvé l’idée.

Après son départ, Armand Le Chevallier se mit en quête d’une occasion d’engager la partie. Il s’agissait, en étudiant les divers services des voitures publiques qui parcouraient le département, de décider quelles étaient celles dont le parcours se prêtait le mieux à une attaque à main armée. Il importait aussi de former une bande pour faire le coup. À eux seuls, Lanoë et Fierlé ne pouvaient suffire. Il leur fallait des compagnons et ce n’était pas mince besogne de leur en trouver auxquels on pût se confier sans s’exposer à être dénoncé par l’un d’eux.

Plusieurs mois s’étaient écoulés dans ces préoccupations et ces préparatifs. On approchait de l’été de 1807. Mme Aquet de Férolles était maintenant hantée par un impérieux désir de voir se réaliser vite et bien les projets de Le Chevallier. Déjà, du reste, ces projets avaient pris corps. Le Chevallier s’était décidé à opérer contre la voiture qui transportait à Caen les recettes d’Alençon et d’Argentan. Cette voiture ne partait pas à date fixe. Elle attendait qu’il y eût charge complète. Mais il suffisait, pour opérer avec certitude, d’être averti du jour et de l’heure de son départ.

Mise au courant de cette résolution, Mme Aquet de Férolles, à qui tous les coins et recoins du pays étaient familiers, désigna elle-même le point le plus favorable à l’attaque : le bois du Quesnai, qui existait alors, à douze kilomètres de son logis de la Bijude, près du village de Langannerie, qu’on trouve en sortant de Falaise par la route de Caen. Le Chevallier, guidé par Lanoë, alla se rendre compte par lui-même des avantages stratégiques que présentait l’endroit et l’adopta.


III

Il ne restait plus qu’à trouver le personnel et les armes nécessaires à l’exécution de ces criminels desseins. Pour ce qui est du personnel, Armand Le Chevallier s’était occupé déjà de le réunir. Le garde-chasse Lanoë ayant refusé, malgré les offres et les promesses, de l’aider dans cette tâche compromettante, il avait confié le recrutement de la bande à un ancien commandant des compagnies chouannes.

Homme redoutable et redouté, vainement recherché depuis plusieurs années par la police impériale, Alain, dit le général Antonio, devait à ses nombreux méfaits non moins qu’à la violence de ses opinions royalistes la réputation sinistre attachée à son nom. Les individus taillés sur le patron de celui-ci se comptent par centaines dans l’histoire des insurrections bretonnes et normandes. Mais on ne possède, pour le plus grand nombre d’entre eux, d’autres détails authentiques que ceux qu’après s’être emparée de leur personne la police a tirés de leurs interrogatoires. S’ils sont parvenus à se soustraire à ses recherches, ils restent pour nous des inconnus dont nous ne soupçonnerions pas l’existence si l’on n’en retrouvait la trace dans les récits contemporains. C’est le cas du général Antonio, dont nous ne savons guère que ce qui en a été dit à l’occasion des événements que nous racontons. Et ce qui en a été dit n’ayant été soumis à aucun contrôle, puisqu’il ne fut jamais pris, on ne saurait affirmer que c’est la vérité. Il paraît cependant de toute évidence qu’en lui imputant, antérieurement à l’affaire qui nous occupe, des vexations quasi barbares contre les acheteurs de biens nationaux, des faits d’assassinat et de pillage sur les grandes routes et dans des maisons habitées, on ne l’a pas calomnié. Il vivait caché aux environs de Caen où sa fille allait et venait librement.

Le vicomte d’Aché le connaissait. Ils étaient tombés d’accord sur la nécessité de recommencer la chouannerie. Ils avaient même, à l’exemple de Georges Cadoudal et après l’échec de ses tentatives, formé le projet d’aller ensemble à Paris, de se défaire de l’archichancelier de l’Empire, du gouverneur de la capitale, du ministre de la Police et, après s’être saisis des membres de la famille impériale, de les garder en otage jusqu’après le rétablissement du Roi. Sûr des opinions du général Antonio, confiant dans son énergie, le vicomte d’Aché, avant son départ pour l’Angleterre, l’avait désigné à Le Chevallier, qui s’en remit à lui du soin d’exécuter le coup de main.

Le général Antonio eut bientôt choisi les individus qui devaient former sa troupe. Après s’être efforcé en vain de faire revenir Lanoë sur sa détermination, il renonça à le convertir. Il fut plus heureux en s’adressant à Fierlé. Moyennant argent, celui-ci s’engagea à exécuter aveuglément, quels qu’ils fussent, les ordres qui lui seraient donnés. Antonio lui adjoignit successivement divers individus au nombre de sept, anciens chouans, déserteurs pour la plupart, déjà désignés à ce titre à la gendarmerie et qui n’avaient pas grand’chose à perdre, du moins ils le croyaient, à s’aventurer dans cette équipée.

L’un d’eux, un tisserand nommé Harel, avait été précédemment complice d’Antonio, en 1804, dans une très dramatique affaire, la mise à sac d’une maison appartenant à un ancien terroriste du pays, un octogénaire auquel ils avaient enlevé une somme de seize mille francs. Invité par Antonio à s’unir de nouveau à lui pour une attaque à main armée contre la recette du Trésor, Harel hésita avant de s’engager.

– La voiture aura une escorte qui sera plus forte que nous, répondit-il aux premières ouvertures d’Antonio. Je ne veux pas recevoir des coups et je refuse.

– Il n’y aura pas d’escorte, affirma Antonio.

– N’empêche qu’à participer à cette tentative, on court risque de la guillotine.

– La guillotine ! allons donc. Avant qu’on ait eu le temps de la remonter, l’armée anglo-russe aura débarqué et la contre-révolution sera victorieuse.

Convaincu par ce langage, Harel se laissa inscrire parmi les combattants. Les autres, bien que plus tard ils aient essayé de démontrer qu’on les avait enrôlés de force, résistèrent moins que lui. Du reste, ils appartenaient à la plus basse lie du peuple et comptaient tous ou presque tous quelque méfait à leur actif. Tels étaient : un charpentier répondant au nom de Michel et surnommé Grand Charles ; un autre charpentier, Le Hericey, dit Gros Pierre, dit La Sagesse, deux cultivateurs de la Mancelière, Grenthe, dit Cœur de Roi, et Loret, et enfin Lebrec, dit La Chesnaie, dit Fleur d’Épine, jadis garde champêtre, maintenant vétérinaire, et maintes fois employé par d’Aché au transport des messages secrets qu’il échangeait avec les royalistes de la contrée.

À tous des sommes d’argent furent promises, proportionnées à ce que Le Chevallier et Antonio attendaient du zèle, du courage et de l’intelligence de chacun. Lebrec, dans lequel on se plaisait à saluer une réputation d’intrépidité supérieure à celle de ses compagnons, devait recevoir, après l’affaire, 24 napoléons. Il était, de beaucoup, le mieux payé. Au fur et à mesure qu’ils souscrivaient aux propositions qui leur étaient faites, on les cachait dans le voisinage en attendant qu’il fût possible de les réunir aux abords du théâtre choisi pour l’opération. À la fin du mois de mai, Antonio avait sa troupe au complet, éparpillée un peu partout, chez son beau-père Jacques Leroux, dit Bornet, ouvrier à Caen, chez Lemarchand et Chevalier, aubergistes, l’un à Louvigny, l’autre à Aubigny, et enfin, dans le grenier de la maison de Mme Aquet de Férolles.

En ces divers endroits, celle-ci, à plusieurs reprises, alla visiter les recrues en compagnie d’Armand Le Chevallier, entraînant ainsi dans le complot, comme complices, ceux qui pour lui plaire leur donnaient asile. Ce fut d’ailleurs par dévouement pour elle, par amitié pour son amant, que d’autres encore s’engagèrent à apporter aux conjurés aide et secours. Le sieur Lefebvre, notaire et ami de Le Chevallier, résidant à Falaise, le docteur Révérend, médecin dans la même ville, un propriétaire du nom de Courmaceuil, s’entendirent à l’effet de leur fournir des armes, fusils, sabres, pistolets, voire une hache pour ouvrir les caisses qui contenaient l’argent. Les frères Joseph et Pierre Buquet, cordonniers à Donnai, s’étaient offerts pour recéler le fruit du vol et s’en constituer les gardiens jusqu’au moment où on pourrait l’affecter aux usages auxquels on le destinait.

Figure aussi parmi les coupables de la première heure Léonie Pons, dite Dupont, couturière à Falaise, fréquemment employée par Mme Aquet de Férolles et qui, plusieurs jours de suite, sur sa demande, porta des vivres à ceux des compagnons d’Antonio qu’on avait cachés à Donnai. Enfin, un garçon d’écurie de l’hôtel du Point-de-France, à Argentan, Gauthier dit Boismale, avait promis à Le Chevallier d’avertir Antonio du jour où arriverait dans cette ville la recette d’Alençon et de l’heure où elle partirait pour Caen.

Ainsi, toutes les mesures étaient si bien prises, combinées avec tant de prudence et d’habileté que, quelque aventureuse que fût l’expédition, rien ne semblait devoir en compromettre le succès, rien si ce n’est une trahison toujours à craindre alors que vingt personnes se trouvent en possession du même secret et sont, pour la plupart, de pauvres diables sans sou ni maille ou des brigands de grand chemin. La préfecture du Calvados eût payé cher, à cette heure, une dénonciation qui, en lui révélant des périls qu’elle ne soupçonnait même pas lui eût permis d’en saisir en flagrant délit les organisateurs. Mais le secret fut rigoureusement gardé. Caffarelli, préfet de Caen, continua à ne pas se douter qu’à quelques pas de son hôtel, dans la maison d’Armand Le Chevallier, s’ourdissait un complot destiné au dénouement le plus retentissant et le plus tragique.

Le 6 juin, par les ordres du général Antonio, les huit individus qu’il avait enrôlés se trouvaient réunis dans l’auberge d’Aubigny. Ils y étaient venus de divers côtés, pendant la nuit, pour ne pas éveiller les soupçons de la police. Ils passèrent à table la plus grande partie de cette journée. Vers le soir, alors qu’alourdis par la bonne chère, le cidre et la capiteuse eau-de-vie du Calvados, ils tombaient de sommeil, arrivèrent Armand Le Chevallier et Mme Aquet de Férolles. La jeune femme était inconnue de la plupart d’entre eux. Mais quand ils la virent entrer, ils furent séduits par sa grâce caressante que relevait l’élégance de sa toilette : une robe en mousseline blanche et un chapeau de paille à larges ailes, orné de marabouts. Elle voulut elle-même leur verser à boire ; elle but avec eux, leur prodigua des encouragements et des sourires. Elle acheva de les enivrer. À ce moment, se présentèrent deux personnages dont il fut parlé plus tard au procès sans que leur identité eût pu être établie. Ils venaient, au nom d’un certain nombre de royalistes des environs, pour obtenir de Le Chevallier et du général Antonio que tout projet de violence fût abandonné. Leur langage souleva des protestations. Le général Antonio s’emporta. C’était trop tard pour reculer.

Comme on lui observait que le coup qu’il méditait livrerait le pays à de nouveaux troubles et exposerait beaucoup d’innocents à la rigueur des lois :

– Tant mieux ! s’écria-t-il. Je voudrais que tout ce qu’il y a d’anciens chouans fussent menacés d’arrestation. Cela les ferait sortir de leur indifférence.

Le débat se prolongea, en présence des conjurés. Quelques-uns commençaient à prendre peur. Le Chevallier intervint alors pour les rassurer. Il exalta leur courage par une allocution enflammée.

– Vous êtes les sujets du roi, leur dit-il ; c’est pour lui que vous allez combattre. Il vous en récompensera.

Ils s’engagèrent solennellement à ne pas abandonner leur général. Antonio déclara qu’il avait confiance en eux. Le Chevallier, convaincu qu’aucune défection n’était à craindre, s’éloigna en compagnie de Mme Aquet de Férolles, de laquelle il devait se séparer après l’avoir ramenée à la Bijude. Dans la nuit, il partait pour Paris où il voulait arriver le lendemain.


IV

À l’heure où il y arrivait, le 7 juin, au déclin du jour, Antonio et sa troupe quittaient l’auberge d’Aubigny pour aller s’embusquer dans les bois du Quesnai. Le notaire Lefebvre les accompagna jusque-là. Il ne les quitta que pour rejoindre Mme Aquet de Férolles, qui attendait chez elle les résultats de l’événement. Un homme à cheval, nommé Dussaussay, venait d’apporter au général Antonio, de la part du garçon d’écurie Gauthier, l’avis que s’était engagé à lui donner celui-ci.

Partie d’Alençon la veille avec un chargement de trente-trois mille francs, la voiture des contributions avait passé la nuit à Argentan. Au matin, elle s’était remise en route après avoir reçu pareille somme. Elle devait passer par les bois du Quesnai vers huit heures du soir. Exceptionnellement, elle voyageait sans escorte, la brigade d’Argentan, retenue par les opérations de la révision qui avaient lieu le même jour, n’ayant pu fournir le peloton réglementaire. Un gendarme qui partait en congé, s’était offert à faire la route à pied avec le voiturier. À eux deux, ils constituaient la garde du convoi. Aposté avec ses hommes dans les profondeurs du bois, Antonio vit venir de loin le lourd équipage, que traînaient quatre chevaux. À leur tête marchait le conducteur Grousset ; derrière, venait le gendarme entouré de trois piétons trouvés en chemin. Ces gens étaient sans défiance. Ils avaient laissé la charrette prendre sur eux une assez grande avance. C’est de loin qu’ils virent, au moment où elle s’engageait sous bois, plusieurs individus armés surgir d’un fourré, arrêter les chevaux et s’emparer du conducteur dont ils eurent vite bandé les yeux. Le gendarme s’élança le sabre à la main, en criant à ses compagnons qui s’enfuyaient d’aller au plus prochain village querir la force armée et faire sonner le tocsin. Mais quand il arriva à l’entrée du bois, la charrette n’y était plus. Les brigands l’avaient entraînée sous un chemin couvert, et avec elle Grousset. Tandis que plusieurs d’entre eux déchargeaient les caisses, les autres, cachés derrière les arbres, tiraient sur le gendarme pour l’empêcher d’avancer. Une balle lui fracassa le bras. Réduit à l’impuissance d’attaquer et de se défendre, il dut chercher son salut dans la fuite.

Pendant ce temps, les bandits brisaient, à coups de hache, les caisses éparses dans l’herbe, en tiraient l’argent qu’ils versaient dans des sacs dont ils s’étaient munis et qu’avait cousus de ses blanches mains Mme Aquet de Férolles, s’emparaient de soixante mille francs en écus et les chargeaient sur trois des chevaux détachés de la voiture. Considérée par eux comme trop lourde et trop encombrante, une somme de trois mille francs en monnaie de billon fut abandonnée. Cependant, l’opération à laquelle ils se livraient aussi activement qu’ils le pouvaient avait duré assez de temps pour permettre aux fugitifs de répandre l’alarme. Au village de Langannerie, le tocsin sonnait. Deux gendarmes accouraient à cheval, suivis de quelques villageois. La nuit était venue. Pour tromper les brigands sur leur nombre, ils poussaient des cris de commandement :

– En avant, premier peloton !

– Par ici, deuxième peloton !

Mais les brigands, loin de se laisser intimider par ce stratagème, accueillirent leurs agresseurs par une fusillade si nourrie qu’en une minute, ils eurent déblayé le terrain. Un des gendarmes avait reçu une balle dans la jambe, l’autre avait eu son cheval tué sous lui.

Antonio profita de sa facile victoire pour revenir sur l’heure à Donnai. Protégée par la nuit, la bande ramena librement son butin, contraignant le voiturier, affolé de terreur, à conduire lui-même l’un des chevaux. Avant d’arriver à Donnai, Antonio lui donna vingt-cinq francs, et, avec force menaces, lui intima l’ordre d’attendre au pied d’un arbre qu’il désigna qu’on lui ramenât ses bêtes. Il les attendit en vain durant toute la nuit. Il ne les retrouva qu’au matin, errant à l’abandon dans la campagne. La voiture était restée dans les bois du Quesnai. Il alla la chercher et revint à Argentan, racontant partout sur sa route le guet-apens dont il était victime. Du reste, il n’en nomma pas les auteurs, soit qu’ils lui fussent inconnus, soit qu’il considérât qu’ils avaient acheté son silence en lui comptant les vingt-cinq francs qu’il avait commis l’imprudence d’accepter et qui se doublèrent d’une somme égale qu’il reçut quelques jours plus tard.

À ce moment, les sinistres personnages qu’on vient de voir à l’œuvre pouvaient se croire à l’abri de toutes poursuites. Après avoir déposé l’argent chez les frères Buquet, ils avaient jeté leurs armes dans des champs de blé et, chacun d’eux payé provisoirement d’une somme de cent cinquante francs, ils s’étaient séparés et dispersés. Personne n’ayant intérêt à parler, tout le monde au contraire ayant intérêt à se taire, ils ne redoutaient aucune dénonciation. Quant aux frères Buquet, après s’être faits les receleurs du vol et l’avoir caché un peu partout, dans les champs, dans un four, dans leur étable, dans des trous de muraille, ils s’en considéraient déjà comme les possesseurs et rêvaient aux moyens de se l’approprier en tout ou en partie.

Aussi, furent-ils impuissants à dissimuler leur mécontentement lorsque, le lendemain, dès le matin, Mme Aquet de Férolles se présenta chez eux et leur demanda trois mille quatre cents francs. Elle était satisfaite du succès de la veille, confiante dans l’avenir. Elle avait commandé deux messes avec l’intention secrète de placer les voleurs sous la protection du ciel, afin qu’ils ne fussent pas découverts. Les Buquet n’osèrent repousser sa demande. De fort mauvaise grâce, ils lui comptèrent la somme. Elle la transporta dans une voiture à Falaise, chez le notaire Lefebvre, qui l’attendait pour acquitter des traites tirées sur Le Chevallier et qui avaient été protestées faute de payement.

Lefebvre s’étonna et se plaignit de recevoir si peu. Le Chevallier, avant de partir pour Paris, lui avait laissé, disait-il, la liste de ses dettes les plus pressées et les plus criardes, contractées dans l’intérêt du parti. Leur total dépassait de beaucoup la somme apportée par Mme Aquet de Férolles. Il avait aussi besoin d’argent pour lui-même. Elle allégua la difficulté de transporter « tout ce numéraire » destiné à la caisse royaliste et dont, le même jour, le trésorier du parti, l’ancien chouan Bureau de Placène, était venu réclamer sa part au notaire. Elle promit pourtant à ce dernier de lui remettre encore, à peu de jours de là, douze mille francs. Elle en promit autant pour Bureau de Placène. Il ne put être établi plus tard, quand celui-ci fut, ainsi que sa femme, impliqué dans les poursuites, que cette somme lui eût été comptée. Tout porte à croire, cependant, qu’il reçut des acomptes et se les appropria.

En se répandant, la nouvelle de cet audacieux attentat semait l’effroi par toute la Normandie. Elle frappait de stupeur le préfet Caffarelli, le surprenait en pleine période de calme et de confiance, alors qu’il croyait le département du Calvados à jamais délivré des chouans. Il dut transmettre à Paris la relation de l’événement avant d’avoir recueilli des détails, si ce n’est ceux qu’avaient fournis le conducteur de la voiture et les gendarmes. Mais ils étaient trop incomplets et trop vagues pour mettre la police sur la trace des coupables.

À Paris, la surprise et l’émotion furent égales à celles du préfet. Depuis l’arrestation de la diligence de Saint-Lô à Coutances, aucun crime de ce genre n’avait été signalé. On espérait en avoir fini avec ces attaques sur les routes, si fréquentes au temps de la réaction thermidorienne et de la chouannerie et dont on n’avait eu raison qu’à l’aide de répressions inexorables. Si maintenant elles recommençaient, c’est que les brigands ne désarmaient pas et engageaient de nouveau la lutte contre le régime impérial.

L’Empereur, revenu à Paris après la guerre de Prusse, en était reparti bientôt. Il poursuivait en Pologne la dramatique campagne dont la bataille d’Eylau forme le principal épisode et qui devait aboutir, à quelques jours de là, à la paix de Tilsitt. Depuis son départ, le ministre de la Police s’attachait, dans ses lettres, à lui présenter l’état de l’esprit public en France comme satisfaisant et le pays comme pacifié.

Que cette confiance eût été feinte ou réelle, il était pénible pour Fouché d’avoir à la détruire. Sans doute, l’attentat du Calvados ne constituait qu’un acte isolé. Mais il ressemblait trop à d’autres actes antérieurs pour n’être pas attribué aux auteurs de ceux-ci. L’Empereur ne manquerait pas d’exprimer son mécontentement aux fonctionnaires de l’Empire, à qui incombait en son absence le maintien de la sécurité publique et de suspecter leur habileté. On ne pouvait empêcher son irritation de se traduire en blâmes énergiques qu’en redoublant de zèle pour saisir les coupables.

Les ordres donnés aussitôt par Fouché s’inspirèrent de ces préoccupations. En apprenant l’attentat du 7 juin, il n’hésita pas à l’attribuer aux chouans. Il venait de constater qu’ils apparaissaient de nouveau dans le Morbihan. Il devait naturellement être disposé à soupçonner leur présence dans le Calvados.

Quant à Réal, son bras droit, il accusa sur-le-champ les individus qui, précédemment, avaient arrêté la diligence de Saint-Lô. La plupart d’entre eux, condamnés à mort par le tribunal criminel de l’Eure, avaient été exécutés. Mais d’autres s’étaient dérobés à la rigueur des lois, soit par la fuite, soit en prouvant la fausseté des preuves réunies par l’accusation. Parmi ceux-là, se trouvaient Le Chevallier et le général Antonio et même des sous-ordres, comme Harel et Lanoë. Depuis, leur présence avait été signalée en Normandie. Mais, au lieu de les surveiller, les autorités locales s’étaient endormies dans une sécurité profonde. « Pendant trois ans, est-il dit dans un rapport officiel écrit à propos des événements que nous racontons, elles ont fatigué la police générale de sollicitations multipliées dont le résultat a été, à différentes époques, la mise en liberté de Le Chevallier et de quelques autres que j’avais fait maintenir en détention, en dépit du jugement qui les avait absous. » Il était logique d’en conclure que les vieux cadres de la chouannerie existaient toujours avec leur ancien personnel, directeurs des mouvements, chefs de bandes, receleurs, correspondants, et qu’ils venaient de recommencer leurs brigandages.

Ce qui confirmait Réal dans cette opinion, c’est que, depuis quelques jours, la police secrète signalait la présence à Paris de Le Chevallier. Descendu chez sa belle-sœur, Mme Thibout, rue des Martyrs, il affectait de se montrer partout, dans les lieux publics, théâtres, cafés, maisons de jeux, voire les antichambres des ministères, où il allait présenter les requêtes de ses protégés et les recommander. Partout, il disait qui il était, faisait étalage de la blessure qu’il avait reçue au bras, racontait ses prouesses passées.

De cette conduite, si semblable à celle qu’il avait tenue en une précédente circonstance, Réal tirait encore cette conclusion que Le Chevallier cherchait à se créer un alibi. Dès ce moment, il décida, d’accord avec Fouché, de le faire arrêter. Toutefois, il différa l’ordre d’arrestation et se contenta de surveiller étroitement le personnage, avec l’espoir de découvrir, par ses allées et venues, des pistes nouvelles.

Quelque hâte qu’eût le ministre de saisir les coupables, il ne voulait pas commettre la même faute que lors de l’affaire de Coutances. À cette époque, pour arriver plus vite au châtiment, on avait mené l’instruction avec trop de rapidité. C’est pour ce motif que tant de coupables étaient restés impunis. Cette fois, on voulait une instruction plus approfondie, dût la punition être plus lente. C’était l’unique moyen de mettre un terme aux tentatives des chouans.

Du reste, cette décision prévoyante n’empêcha pas la police d’agir sans délai, à Paris, à Caen, ailleurs encore, contre divers individus considérés comme suspects. Lui furent-ils simplement désignés par leurs actes antérieurs, ou par ce qu’on savait de leurs relations avec Le Chevallier, d’Aché et le général Antonio ? La marquise de Vaubadon, qui déjà correspondait avec la police, par l’intermédiaire de Doulcet de Pontécoulant, signala-t-elle ceux qu’elle avait connus au temps de sa liaison avec d’Aché ? La direction de la gendarmerie, qui était devenue aux mains du maréchal Moncey une terrible agence d’espionnage, procura-t-elle des renseignements ?

Toutes les suppositions sont permises. Les dénonciations étaient fréquentes en ce temps. La police usait largement des moyens propres à les provoquer. Les preuves en sont innombrables dans nos dépôts d’archives et en particulier dans le dossier qui nous sert de guide à travers tant d’assertions obscures et contradictoires. Mais ce qui n’est pas moins vrai, c’est que les premières arrestations opérées mirent aux mains de la police des déserteurs, d’anciens chouans, deux oncles de Le Chevallier, des vagabonds, des marchands ambulants, des gens sans aveu et pas un seul coupable. Tous ou presque tous durent être rendus à la liberté.

Dès ce moment, Réal se plaignait de l’incapacité du préfet de Caen, « de sa bonhomie qui ne voyait de mal dans rien ». Il recevait, en outre, divers avis que lui présentaient les magistrats du Calvados comme peu disposés à rechercher les auteurs du crime.


V

La marquise de Combray était restée au château de Tournebut avec son fils. Il n’est fait, dans les pièces qui sont sous nos yeux, aucune allusion à ce qu’elle pensait de la liaison qui s’était formée entre sa fille et Armand Le Chevallier. On peut en conclure qu’elle l’ignorait, bien qu’elle se défiât de celui-ci et ne tolérât qu’avec répugnance ses assiduités à la Bijude. Il est donc à croire que Mme Aquet de Férolles et Le Chevallier, disposés par ce qu’ils savaient de ses sentiments à se cacher d’elle, lui avaient fait mystère de leur projet et que, comme elle l’affirma au procès, elle n’en eut connaissance qu’après qu’il eut été exécuté. C’est la rumeur publique qui lui en apporta la nouvelle. D’abord, elle ne s’en émut pas, bien loin de soupçonner la participation de sa fille à l’événement. Mais l’arrestation de son fermier de Donnai, Habert, la tira bientôt de son calme. Refusant de croire à la culpabilité de cet homme qui la servait avec dévouement, elle résolut de s’entremettre pour lui et d’aller à Falaise à cet effet. En relations d’amitié avec les magistrats de cette ville, elle pensait qu’il lui suffirait de leur demander la mise en liberté d’Habert pour l’obtenir.

Elle partit le lendemain. Elle avait écrit à sa fille afin de lui annoncer son arrivée à Falaise. Celle-ci vint à sa rencontre jusqu’à Langannerie. Comme elle l’interrogeait, pressée de connaître les circonstances qui avaient entraîné l’arrestation de son fermier, la jeune femme, poussée à bout par les questions réitérées de sa mère et par la violence qu’elle se faisait, depuis plusieurs jours, pour ne pas se trahir, lui avoua tout à coup la part qu’elle avait prise au vol. À cette révélation, la marquise éclata en reproches :

– C’est Le Chevallier qui t’a jetée dans cette aventure ! s’écria-t-elle.

– Le Chevallier l’a conseillée, répondit Mme Aquet de Férolles, mais c’est sur les ordres du vicomte d’Aché.

– Le vicomte n’a rien ordonné de pareil, j’en suis sûre.

– Vous vous trompez, ma mère ; c’est lui qui en a eu l’idée.

Ce pénible débat se continua entre la mère et la fille jusqu’aux portes de Falaise. La marquise défendait d’Aché, Mme Aquet de Férolles persistait à prétendre qu’on n’avait rien fait que par sa volonté. Le notaire Lefebvre, qu’elle s’empressa d’appeler, tint à Mme de Combray le même langage. Il affirma que l’enlèvement des caisses publiques faisait partie du programme convenu entre d’Aché et Le Chevallier. La marquise, alors, déclara qu’elle en aurait le cœur net. Le même jour, elle partait pour Bayeux et y resta vingt-quatre heures. Quand elle revint, elle raconta qu’elle avait vu « un de ses plus intimes amis » et qu’il blâmait la manière dont les auteurs du coup avaient opéré. Il fut établi au procès que cet ami intime était le vicomte d’Aché. Il attendait, caché à Trévières, chez les Montfiquet, une occasion propice pour s’embarquer. Le propos tenu par lui à Mme de Combray fut considéré comme une preuve de leur culpabilité à tous les deux. Du reste, trop compromise pour reculer, la malheureuse femme ne songea plus qu’à tirer sa fille de ce mauvais pas, ajoutant ainsi de nouvelles imprudences à toutes celles qui constituaient déjà contre elle des charges accablantes.

La plus grave consista à tenter de mettre l’argent volé entre des mains plus sûres que celles des frères Buquet. Elle lui fut suggérée par Mme Aquet de Férolles, à l’instigation du notaire Lefebvre. Celui-ci avait hâte de tenir tout ou partie de la somme. Il la réclamait sans cesse, alléguant des instructions de Le Chevallier qui en déterminaient l’emploi. Il montrait les lettres d’un avoué de Caen, Vanier de la Chauvinière, à qui Le Chevallier aurait donné mandat d’en exiger le payement. Le 18 juillet au matin, Mme de Combray, sa fille et le notaire arrivèrent en voiture chez les Buquet, conduits par Lanoë. La marquise reçut neuf mille francs. On les chargea sur la voiture. Par des chemins détournés qu’indiquait Lefebvre, assis sur le siège, on les transporta à Caen chez un sieur Gelin, qui s’était chargé de les remettre secrètement à l’avoué.

Cette première expédition ayant réussi, la marquise voulut la recommencer. Mais, cette fois, les Buquet alléguèrent des prétextes pour refuser tout nouveau versement. Le pays était surveillé ; ils redoutaient, dirent-ils, d’être trahis par ces allées et venues. Il fut impossible de rien obtenir d’eux. Mme de Combray retourna à Caen avec Lefebvre afin d’avertir Vanier de la Chauvinière de ce refus et d’aviser aux moyens de dessaisir les Buquet d’un argent qu’elle croyait destiné au service du Roi. Elle rentra dans la nuit, après avoir, en moins de vingt-quatre heures, parcouru deux fois les douze lieues qui séparent Caen de Falaise. Quand elle arriva chez sa fille, elle apprit que des gendarmes étaient venus en son absence chez celle-ci. N’ayant rien trouvé de suspect, ils s’étaient retirés. Il n’en devenait pas moins certain que la police, après avoir vainement cherché les coupables, tenait une piste qui devait fatalement la conduire à les découvrir.

Il n’y eut plus ombre de doute à cet égard lorsque, dans la journée du lendemain, au moment où la marquise recevait une lettre de son fils l’avertissant qu’une perquisition, restée d’ailleurs sans résultats, avait été opérée au château de Tournebut, on lui apporta la nouvelle de l’arrestation d’un des frères Buquet, Pierre. L’autre, Joseph, avait pu s’enfuir. Mais il suffisait que l’un d’eux fût aux mains de la police pour autoriser toutes les craintes. Mme de Combray prit le parti de disparaître, au moins pendant quelques jours. Elle offrit à Lefebvre de l’emmener avec elle. Les caches de Tournebut leur offraient un asile sûr ; le départ fut aussitôt décidé.

Quant à Mme Aquet de Férolles, elle refusa de suivre sa mère, ni même d’imiter son exemple. Il n’existait, à l’en croire, aucune charge contre elle. D’autre part, elle se prétendait protégée par la bienveillance des autorités de Falaise. En cas de péril, elle serait avertie. Elle ajouta qu’elle en avait reçu l’assurance du brigadier de la gendarmerie locale, Chauvel, « un bon garçon », qui promettait de veiller sur elle. Ce dont elle évita de parler, c’est du prix dont elle s’était engagée à payer ou avait même déjà payé sa vigilance. Le brigadier était beau, jeune et sensible. Maître, durant quelques heures, du sort de Mme Aquet de Férolles, il n’avait su se défendre ni contre la séduction qu’elle exerçait sur tous ceux qui l’approchaient, ni contre l’attendrissement qu’elle provoquait en lui racontant ses malheurs. À la nature de l’émotion qu’il manifestait, elle comprit qu’il lui serait aisé de s’emparer de ce faible cœur, de l’asservir à ses volontés et, toute grande dame qu’elle était, n’ayant en vue que les dangers qui la menaçaient, elle entreprit la conquête de ce gendarme dont la fatuité égalait la prestance. Se donna-t-elle ce jour-là ? Se contenta-t-il de promesses ? Les pièces du dossier sont muettes sur ce point. Il n’en résulte qu’un fait, c’est que lorsque Mme Aquet de Férolles fut arrêtée, Chauvel, qu’elle entraînait dans son infortune, avait été déjà récompensé par elle de l’oubli de ses devoirs professionnels et qu’il dut à cet oubli d’être considéré comme complice. Mme de Combray, impuissante à convaincre sa fille de la nécessité de se cacher, se sépara d’elle. Leurs adieux se ressentirent des sentiments qu’elle avait conçus contre la coupable qu’elle accusait de ses maux. Elles ne devaient plus se revoir que dans les prisons de Rouen.

Au cours de ces événements, Le Chevallier, resté à Paris, avait interrompu sa correspondance avec Mme Aquet de Férolles, soit qu’il ne sût où lui écrire, soit qu’il redoutât de se compromettre en lui écrivant. Le 20 juillet, Fouché signait l’ordre de l’arrêter. Mais quand les agents se présentèrent chez sa belle-sœur, Mme Thibout, ils ne l’y trouvèrent plus. Brusquement, il venait de se décider à partir pour Caen. Il y arriva ouvertement, sans chercher à se cacher, faisant montre d’une invraisemblable audace, si bien que, lorsque, le lendemain, le mandat d’arrestation parvint au préfet du Calvados, celui-ci put y donner suite sur-le-champ et sans peine. Les agents rencontrèrent Le Chevallier dans un café dont il était l’habitué ; il y jouait paisiblement aux échecs. Ils l’arrêtèrent sans scandale et sans bruit et, son identité constatée, le firent monter dans une chaise de poste qui le ramena sous bonne escorte à Paris.

Le 21 juillet, alors qu’on ignorait à Caen son arrestation, il était au Dépôt. Interrogé d’abord par Desmarets, il protesta contre les accusations qu’il avait encourues. Il nia avoir participé au vol du 7 juin. Il ne prononça ni le nom de Mme Aquet de Férolles ni aucun autre. L’absence de tous papiers compromettants favorisait ses dénégations. Mais Desmarets n’en crut rien. Après avoir refusé de le mettre en liberté, il l’envoya au Temple pour y être tenu au secret jusqu’à plus ample informé. Avant de lui infliger cette rigoureuse détention, il lui accorda d’embrasser son fils. Cette triste entrevue eut lieu en sa présence.


VI

En compagnie de Lefebvre, la marquise de Combray se dirigeait vers Tournebut. Ils voyageaient la nuit et restaient enfermés le jour dans les auberges de la route. Ils parvinrent au château et y entrèrent sans être vus, si ce n’est du marquis de Bonneuil, fils de la marquise, de son jardinier Chatel et de sa femme de chambre Catherine Kéré, qu’elle dut mettre l’un et l’autre dans le secret. Saisi de terreur en apprenant à quelles accusations la marquise s’était exposée, son fils s’enferma avec elle et Lefebvre sous les combles. Chatel et Catherine Kéré montaient la garde autour d’eux.

Ces mesures de prudence n’étaient que trop justifiées par l’imminence du péril. Quelques heures après ce retour, une nouvelle descente de police eut lieu. Chatel et Catherine interrogés ne trompèrent pas la confiance que méritait un vieux dévouement à leurs maîtres. Insensibles aux menaces, c’est en vain que la police les interrogea. Ils s’obstinèrent à répondre qu’ils garderaient le silence, se contentant d’affirmer qu’ils ne savaient où était la marquise. Arrêtés, mis au secret à Rouen pendant plusieurs semaines, ils ne furent relâchés que lorsqu’il eut été prouvé qu’il n’existait aucune charge contre eux.

Au bout de dix jours, Lefebvre, résolu à se saisir, coûte que coûte, de l’argent déposé chez les Buquet, se décida à retourner à Falaise. Il partit seul, la nuit, sur un des chevaux de Mme de Combray. Elle le lui prêta sans prévoir que la police, après avoir constaté qu’il y en avait habituellement cinq à l’écurie, s’étonnerait de n’en plus trouver que quatre et chercherait à savoir ce qu’était devenu le cinquième. On ne s’avise, hélas ! jamais de tout. Du reste, l’instruction avançait rapidement vers la vérité. Trop de gens avaient été mêlés au crime pour qu’aucune indiscrétion ne fût commise. Il y en avait eu, coup sur coup, de nombreuses. C’est même grâce à elles que le magistrat de Falaise chargé de l’instruction, M. Le Couturier, s’était déterminé, quoiqu’il fût l’ami de la famille de Combray, à ordonner des perquisitions chez la marquise et chez sa fille, convaincu d’ailleurs qu’elles étaient victimes de calomnies et de vengeances.

Il avait même fait subir un interrogatoire à la jeune femme, interrogatoire pour la forme, et d’où ne sortit aucune révélation. Elle insinua que son mari pouvait bien « avoir fait le coup », ne donna que des explications vagues et sans preuves. Le juge s’en contenta cependant, tout heureux de pouvoir innocenter une femme qu’il traitait en amie. Accusé plus tard d’avoir en ces circonstances manqué à ses devoirs, il dut établir qu’il « n’avait pas d’habitudes avec elle ». Quoi qu’il en soit, il avait abandonné cette piste et dirigé ses recherches d’un autre côté. C’est alors que lui fut rapporté un propos tenu par une blanchisseuse de Falaise, d’après lequel Michel dit le Grand Charles aurait figuré parmi les brigands. Amené devant lui, cet homme ignorant et grossier put démontrer qu’il n’avait été que l’instrument de gens habiles qui l’avaient fait agir sans lui rien confier. Cependant, il dénonça Fierlé. Un mandat d’amener lancé contre celui-ci reçut son exécution à Rouen le 4 août.

Fierlé fut conduit à Falaise. Aux questions de M. Le Couturier, il répondit d’abord par des dénégations énergiques. Puis, confronté avec le Grand Charles qui le reconnut, et acculé à des aveux, il déclara qu’il ne parlerait que devant le préfet. À ce dernier, il raconta tout ce qu’il avait vu et tout ce qu’il savait. C’était assez pour fournir à l’accusation des armes redoutables. Mais c’était aussi trop grave pour que M. Caffarelli, étant donnée sa pusillanimité, osât prendre sur lui d’ordonner les mesures que commandaient de telles révélations. Envoyer la force armée à la poursuite de d’Aché, de M. de Godet, du général Antonio, passe encore. Mais la vénérable marquise de Combray, mais la baronne Aquet de Férolles, des femmes du monde, honorables et estimées, il ne pouvait s’y résoudre. Toute la noblesse normande aurait protesté. Il crut se tirer d’affaire en envoyant Fierlé à Paris.

Jouet débile aux mains du terrible Desmarets qui, par ordre de Fouché, le reçut, Fierlé fut encore plus clair et plus précis devant le conseiller d’État qu’il ne l’avait été devant le préfet. Soucieux déjà de se créer des titres à la commisération de ses juges, il enjoliva ses premiers récits, pleura, pria, prêcha misère. Desmarets lui donna vingt francs et le renvoya à Caen, où il jugeait que sa présence serait plus utile qu’à Paris. Dès ce moment, d’ailleurs, l’administration supérieure de la police était en état d’ordonner des mesures décisives. Coup sur coup, elle décidait l’arrestation de la marquise de Combray, du vicomte d’Aché, du chevalier de Godet, du général Antonio et de tous ceux contre lesquels s’élevaient des soupçons.

Elle envoya ses ordres non seulement à M. Caffarelli, préfet du Calvados, mais encore à M. Savoye-Rollin, préfet de la Seine-Inférieure. Elle supposait, en effet, que plusieurs des suspects se cachaient au château de Tournebut ou dans les environs, c’est-à-dire dans le pays sur lequel s’étendait la juridiction de M. Savoye-Rollin.

Un autre motif la déterminait à recourir à ce dernier. Par deux fois elle l’avait chargé d’opérer des perquisitions à Tournebut. C’est à lui qu’elle devait de tenir Fierlé. En rendant compte de ses actes, il avait témoigné de tant de zèle et de fermeté, exprimé à propos de cette mystérieuse affaire des vues si claires, si précises et si nettes que Fouché et Réal songeaient déjà à remettre dans ses mains la direction des mesures de police qu’elle comportait et, d’accord avec le grand juge Régnier, à concentrer l’instruction à Rouen, où les fonctionnaires et les magistrats leur présentaient plus de garanties d’indépendance que ceux du Calvados.

Pour ce qui concernait Mme Aquet de Férolles, des instructions spéciales furent adressées à M. Caffarelli. L’accusation, prenant pour base les dénonciations de Fierlé, n’y trouvait pas de charges assez graves pour conclure à la culpabilité de la jeune femme. Fierlé, en accablant la mère, avait épargné la fille. C’était, au reste, la mère qui l’avait embauché. Cela seul suffisait pour motiver l’arrestation. Quant à la fille, l’ayant à peine vue au cours des événements, il laissait entendre qu’elle n’y avait été mêlée que de loin. Avant donc d’arrêter celle-ci, il fallait tout au moins connaître son rôle et savoir dans quelles circonstances elle s’était associée aux brigands, à supposer même qu’elle leur eût donné son concours, ce qui restait encore douteux. L’ordre envoyé à M. Caffarelli portait qu’il devait interroger d’abord Mme Aquet de Férolles et ne l’arrêter « que si elle ne répondait pas avec franchise ». On en était encore à la croire uniquement victime de l’obéissance filiale.

Ce n’est qu’ainsi que se peuvent expliquer les ménagements, au moins bizarres, dont le préfet usa vis-à-vis d’elle. Au lieu de la faire venir chez lui, il se transporta à Falaise, chez le maire, M. de Saint-Léonard, allié à la famille de Combray. C’est là qu’en présence de Mme de Saint-Léonard, il la reçut et l’interrogea. Dans une première entrevue, elle garda la même attitude qu’en présence de M. Le Couturier. Mais son embarras et son trouble étaient si visibles, que M. Caffarelli cessa soudain de croire à son innocence.

– Vous ne me dites pas la vérité, observa-t-il. Vous avez tort. Dans votre intérêt, vous feriez mieux de me la dire.

Et comme elle protestait, il ajouta :

– Je vous donne jusqu’à demain pour réfléchir. Ne m’obligez pas à sévir contre vous.

Elle le quitta terrifiée. Elle se sentait perdue, bien qu’elle ignorât encore l’arrestation de Le Chevallier. Tout porte à croire que c’est ce jour-là qu’elle tenta de s’empoisonner. Il fut fait allusion dans le procès à cette tentative par le gendarme Chauvel. Il avoua que Mme Aquet de Férolles avait résolu de se donner la mort et qu’il eut le plus grand mal à lui arracher le poison qu’elle était parvenue à se procurer. À ce trait qui met si vivement en relief tout ce qu’on sait déjà du caractère de leurs relations, on devinera sans peine en quel état de détresse morale elle était le lendemain quand elle se présenta, de nouveau, devant le préfet.

Cette détresse se traduisit par des aveux. Elle y mêla beaucoup de réticences. Néanmoins, elle en dit assez pour justifier les mesures de rigueur que M. Caffarelli fut au moment de prendre et qu’il eût prises, à l’en croire, si Mme de Saint-Léonard n’était intervenue. Elle plaida pour sa cousine.

– Si vous l’arrêtez chez moi, dit-elle, j’aurai l’air de vous l’avoir livrée.

Pour ce motif ou pour d’autres, le préfet laissa partir Mme Aquet de Férolles. Le même jour, il rendait compte de sa conduite à Réal. Celui-ci lui répondit par un blâme sévère et lui donna l’ordre de procéder sur-le-champ à l’arrestation de la coupable. Cet ordre, transmis par les voies régulières, arriva à Chauvel, en sa qualité de chef de la brigade de Falaise. Au lieu de l’exécuter, il avertit Mme Aquet de Férolles et, persévérant dans son dévouement, il lui offrit un asile dans une maison qu’il avait louée à cet effet aux portes de Falaise. Comme il eût été imprudent qu’elle gardât ses deux filles auprès d’elle, il les confia à sa propre sœur.

Moins heureuse que sa fille, la marquise de Combray avait été arrêtée, le 20 août, au château de Tournebut et conduite à Caen d’abord, à Rouen ensuite, où elle fut définitivement incarcérée. Son fils, le marquis de Bonneuil, et son régisseur Soyer partagèrent son sort. Ces arrestations une fois opérées, la police voulut savoir à l’aide de quels stratagèmes les gens qu’elle savait cachés au château de Tournebut avaient pu se dérober à ses précédentes recherches. Guidée par Soyer, elle fouilla le château du haut en bas. « Soyer s’étant approché du mur, est-il dit dans le procès-verbal où sont mentionnées ces perquisitions, a mis la main, sous le sommier, dans une petite cavité y pratiquée et en a retiré un clou. Alors, nous avons entendu tomber quelque chose derrière cette muraille et, de suite, nous avons vu s’ouvrir une porte en colombage et plâtre, pratiquée dans cette muraille et de la largeur d’environ quatre-vingt-dix centimètres, et sommes entrés dans une cache large d’un mètre vingt et longue de quatre, pouvant contenir quinze à seize personnes. » On découvrit plusieurs caches pareilles, et dans l’une d’elles, l’atelier d’imprimerie du marquis de Bonneuil, les instructions secrètes de Louis XVIII et son manifeste, tirés déjà à quelques centaines d’exemplaires.

Les pièces de la procédure révèlent l’importance que donna la police à la disparition d’un des chevaux de la marquise de Combray. Elle supposa que le cheval absent avait servi à Lefebvre quand il s’était enfui de Tournebut. Un peu plus tard, ce cheval ayant été retrouvé à Donnai, chez Lanoë, la supposition se transforma en certitude. Tout, au reste, est bien mystérieux dans cette affaire. On n’y avance qu’à travers d’épaisses ténèbres. De nos jours, la publicité à laquelle sont soumis les événements grands et petits aurait vite fait de tirer au clair tout ce que celui-ci présente d’obscur. Mais en ce temps, la presse était muette. Il n’y avait ni chemins de fer, ni télégraphe. De ces lointains souvenirs, on ne trouve que des témoignages incomplets, des traces à demi effacées, et, en ce qui touche la marquise de Combray, il est aussi difficile de la disculper de certains des faits pour lesquels elle fut poursuivie que de prouver qu’elle en avait été complice.

Il est plus aisé de se prononcer sur le véritable rôle des autres accusés, notamment sur celui de Lefebvre. En dehors même de tant de preuves qui accablent le notaire, sa culpabilité est démontrée par le trouble qui s’était emparé de lui dès les premières arrestations. Ce trouble devint tel que sa femme le surprit. Elle en ignorait les causes. Marié depuis quelques mois seulement, il s’était appliqué à lui faire mystère de sa participation aux menées d’Armand Le Chevallier. En vain elle l’interrogea. Il se flattait de l’espoir de la maintenir dans l’ignorance. Il refusa de répondre. De plus en plus alarmée, elle se confia à son confesseur, l’abbé Morand, vicaire à Falaise, celui-là même par qui Mme Aquet de Féroles avait fait célébrer deux messes « pour placer les voleurs sous la garde de Dieu ». Il adjura Lefebvre de parler, obtint ses aveux. Mme Lefebvre put mesurer ainsi l’étendue des périls que courait son mari et le pressa de s’y dérober par la fuite. Mais, déjà, il était signalé à la police. Dans le courant de septembre, elle l’arrêtait au moment où il se préparait à s’enfuir.

Chauvel assistait à l’arrestation. Il en prévint Mme Aquet de Férolles en lui remettant divers papiers compromettants pour Le Chevallier, qu’il avait dérobés parmi les pièces saisies.

– Il nous dénoncera tous ! s’écria-t-elle.

Elle ne s’était pas laissée prendre aux protestations de dévouement du notaire. Elle avait deviné que ce dévouement plus apparent que réel ne s’inspirait que du désir de s’approprier les fonds volés et que Lefebvre, dans l’espoir de se sauver, n’hésiterait pas, une fois incarcéré, à la trahir elle et tous les autres complices. Elle ne se trompait pas. Dès ses premiers interrogatoires, le misérable, pour se justifier, les accusa tous. Le dossier est démesurément grossi par les lettres que, du fond de sa prison, il écrivit à Fouché et à Réal. Il dénonce à tort et à travers les coupables et des innocents : Mme Aquet de Férolles, le chevalier de Godet, le directeur des postes de Louviers, celui de Gaillon, « dévoués l’un et l’autre à Mme de Combray et qui ont favorisé ses correspondances », un notaire d’Argentan, les employés de la recette d’Alençon, les garçons d’écurie Gauthier et Dussaussay qui avaient fait connaître à Antonio l’itinéraire de la voiture et l’heure de son départ d’Argentan, « toute la noblesse du Poitou », voire un officier, aide de camp de l’Empereur, fils d’un fabricant de draps de Louviers et qui aurait écrit au lendemain d’Iéna : « Encore une victoire comme celle-là et nous n’avons plus d’armée. »

Lefebvre croyait acheter par ses radotages l’indulgence du gouvernement. Mais, dans ses dires, trop grande était la part du mensonge pour qu’on ajoutât foi à toutes ses affirmations. Fouché et Réal n’eurent aucune peine à discerner ce qu’il en fallait écarter. Il y a dans le dossier une pièce bien curieuse. C’est une lettre de Lefebvre dans laquelle il offre pour prix de la liberté qu’il réclame d’entrer en relation avec les amis du comte d’Artois et plus spécialement avec M. de Rivière pour les surveiller. En marge de cette lettre, Fouché a jeté, de sa lourde écriture, cette réflexion dédaigneuse : « Voilà des gars bien instruits. Ils ne savent pas que Rivière est à la citadelle de Strasbourg. » Lefebvre avait vidé son sac ; on ne s’occupa plus de lui. La police tenait les principaux fils du complot. À l’exception de Le Chevallier, resté au secret dans la prison du Temple, de la marquise de Combray, de son fils et de ses serviteurs enfermés à Rouen, les détenus parlaient à qui mieux mieux.

De septembre 1807 à janvier 1808, dans le Calvados, dans l’Eure, dans l’Orne, dans la Seine-Inférieure, quatre-vingts personnes étaient incarcérées, les unes étrangères à l’affaire, d’autres qui y avaient été mêlées. C’était maintenant le préfet de Rouen, M. Savoye-Rollin, qui dirigeait cette formidable instruction. Confident de Fouché et de Réal, instrument complaisant et docile de leurs ordres, M. Savoye-Rollin, qui deviendra plus tard le baron Rollin, comme Caffarelli deviendra le comte Caffarelli, se révèle en cette histoire ainsi qu’un homme dépourvu de préjugés, ambitieux, retors, bon courtisan, élevé à l’école des deux policiers dont il est le subordonné et professant leurs principes. Grâce à lui, l’enquête dont nous retraçons les péripéties reçut une impulsion vigoureuse et marcha rapidement.

Pour la forme, le ministre correspondait avec Caffarelli dont il tenait à ménager la susceptibilité. Mais en réalité tout se faisait à l’insu de ce dernier, sans lui, en dehors de lui. Ce n’est qu’à une date ultérieure, quand il s’en étonna et s’en plaignit comme d’un manque de confiance, qu’on se décida à lui faire part des décisions prises, en négligeant toutefois de lui en révéler les véritables motifs dont sans doute il se fût offensé.

Entre les individus arrêtés, se trouvait le chevalier de Godet. Cet ancien émigré n’avait pris aucune part au coup de main du 7 juin. Il prouva qu’il l’avait blâmé. Mais on le soupçonnait d’avoir conspiré avec d’Aché. À tout hasard, on le garda, tandis qu’au bout de quelques semaines, d’autres étaient relâchés. Un de ses oncles, employé aux archives du Trésor, intervint en sa faveur sous une forme qui révèle à la fois une rare platitude, le désir de ne pas perdre sa place et la terreur qu’exerçait même sur les fonctionnaires le ministre de la Police générale de l’Empire. « J’ai peine à croire, écrivait-il à Fouché, qu’il se soit oublié et compromis à ce point. Il avait plus qu’un autre à se bien conduire, en raison de ses anciens torts, après son émigration et son port d’armes dans l’armée de Condé, que votre humanité a bien voulu lui pardonner et dont il a été puni par une détention de sept à huit mois à la Force. Mais s’il est coupable, je ne réclame plus votre indulgence en sa faveur. C’est une tête exaltée et incapable de revenir aux bons principes. Il est violent et emporté. Il n’y aurait que la déportation ou une détention pour le corriger. » Voilà certes un beau trait d’affection familiale.

Il en est d’autres qui, pour être d’un genre différent, n’éclairent pas d’une lumière moins vive les mœurs et la démoralisation de ce personnel de conspirateurs et de chouans, déshabitués de toute discipline et de toute probité par douze années de vie aventureuse. Parmi les gens dénoncés et poursuivis, figurait aussi Bureau de Placène. Le trésorier de la caisse royaliste habitait Caen, sans profession avouée, sans qu’on pût savoir de quoi il vivait. La police se transporta chez lui. Il était absent. Elle emmena sa femme et l’expédia à Paris. Bureau de Placène trouvant, à son retour, sa demeure vide, se mit en route pour aller réclamer la captive et vint assez sottement se faire prendre dans les antichambres de Fouché. Il se réclama du maréchal Moncey, commandant général de la gendarmerie impériale. Moncey s’entremit pour sa défense et adressa à cet effet à Fouché une lettre officielle : « Domicilié à Caen depuis l’amnistie accordée aux chouans, dont il faisait partie, Bureau de Placène m’a rendu les plus grands services pour la recherche et la découverte des complices de Georges. Il m’a donné les renseignements les plus précis sur la marche, la correspondance et les projets de ces brigands. Il promet, si Bruslart reparaît à Caen, de le livrer. »

C’étaient là des titres éclatants à la bienveillance de Fouché. Mais il n’en tint aucun compte. La complicité de Bureau de Placène était trop clairement prouvée pour laisser place à la clémence. L’ancien chouan semblait d’autant plus coupable qu’il avait trompé le gouvernement à la faveur de la confiance accordée à ses services, dont il n’avait d’ailleurs jamais cessé d’être grassement payé. Il alla grossir le nombre de détenus. Au moment où se dénoua le procès, la protection du maréchal Moncey lui sauva la vie. Elle ne put le soustraire aux rigueurs d’une détention méritée.

À la fin de l’été de 1807, bien que les prisons de Rouen fussent pleines, beaucoup de coupables manquaient encore. D’Aché était en Angleterre. Le général Antonio vivait aux environs de Caen, dans une ferme en ruine où sa fille lui apportait chaque jour sa nourriture. Joseph Buquet, fugitif au moment de l’arrestation de son frère, était ensuite revenu à Donnai. Il s’y cachait en gardant l’argent. Le docteur Révérend, de Falaise, venait de partir avec une jeune fille enlevée à sa famille. Tous ceux-là devaient rester introuvables. D’autres, laissés encore en liberté, n’allaient pas tarder à être pris, parmi eux Mme Aquet de Férolles et avec elle toute une bande de nouveaux venus, étrangers à l’attentat et qui se compromettaient irréparablement à vouloir favoriser la fuite de la jeune femme et lui assurer l’impunité. En tout cela, n’apparaissent nulle part ni le nom ni la personne de la marquise de Vaubadon. Soit qu’elle eût quitté provisoirement le Calvados, soit que les royalistes déjà la tinssent en défiance, il ne semble pas qu’elle ait été mêlée à ces événements. Elle n’y devait intervenir qu’à l’heure où ils se dénouaient et pour les couronner par un invraisemblable trait de perversité et de trahison.


VII

C’est Mme Aquet de Férolles, que maintenant il faut suivre à travers les émouvantes péripéties de son existence vagabonde. Après l’arrestation de Lefebvre, elle a cessé de se croire en sûreté à Falaise. Elle a quitté l’asile qu’elle devait à Chauvel, où lui-même n’ose plus la retenir. Le jour, elle vit dans les bois, sur les routes, dans les cabarets ; la nuit, elle se réfugie chez des paysans. Pour les uns, elle est une inconnue, celle qui passe ; pour d’autres, elle reste toujours la dame de la Bijude, Mme la baronne, encore que de ses élégances d’autrefois elle ait dépouillé tout ce qui pouvait la trahir. Elle s’est vêtue en femme du peuple, affublée d’un nom d’emprunt. Elle se dérobe ainsi aux recherches, aux poursuites dont elle est l’objet. Elle est vue aux environs de Falaise, un autre jour dans un faubourg de Caen. Partout, le dévouement de Chauvel la protège. De près comme de loin, il veille sur elle. Il s’est improvisé son garde du corps. Chargé de l’arrêter, il lance ses hommes sur de fausses pistes, les trompe à l’aide de faux signalements. Toutes les heures de liberté que lui laisse son service, il les lui consacre. Elle l’a véritablement affolé, en lui versant le poison de sa grâce enveloppante. À cheval ou à pied, tantôt en uniforme, tantôt sous un déguisement, il fait des lieues et des lieues pour venir la rejoindre aux rendez-vous qu’elle lui a donnés. S’il ne peut aller vers elle, il lui envoie son camarade, le gendarme Mallet, qu’il a intéressé à ses amours et qui, tout en lui recommandant incessamment la prudence, se compromet au même degré que lui par la complaisance avec laquelle il le sert.

Parfois, cédant aux instances de Chauvel, elle se hasarde à aller passer une nuit dans la maison de Falaise, malgré les périls dont elle y est entourée. D’autres fois, c’est lui qui vient la retrouver à Caen. Autant qu’il le peut, à la faveur des plus ingénieux prétextes, il demeure avec elle. Et, non seulement elle le tolère, mais encore elle l’attire, le jugeant nécessaire à sa sûreté. À diverses reprises, on les rencontre courant les chemins. C’est miracle qu’ils n’attirent pas sur eux l’attention des agents qui circulent de toutes parts entre Caen et Falaise, aux abords du château de Donnai et du pavillon de la Bijude. Un jour, ils apparaissent à l’improviste chez Le Marchand, cet aubergiste de Louvigny qui, durant les jours qui ont précédé le crime, a caché les brigands dans son auberge. En voyant entrer Mme Aquet de Férolles escortée d’un gendarme, Le Marchand croit qu’elle est arrêtée et qu’on vient l’arrêter lui-même. Elle le rassure et lui présente son ami.

– C’est un bon garçon, dit-elle, une âme grande. S’il avait voulu me conduire en prison, il aurait eu la croix. Mais je suis sûre de lui. Il ne me trahira pas.

Chauvel s’attable avec elle dans l’auberge. Mallet vient les rejoindre et tous trois se concertent avec Le Marchand pour aviser aux moyens d’arracher à ce coquin de Joseph Buquet le dépôt qu’il détient et ne veut pas rendre. Mais l’opération présente des difficultés qui semblent insurmontables. On se sépare sans avoir rien décidé. Cependant, Mme Aquet de Férolles a d’impérieux besoins d’argent. Elle est à bout de ressources. La nécessité de s’en procurer la pousse à se rapprocher des hommes d’affaires de Le Chevallier, auxquels, jusqu’à ce jour, elle s’est dispensée de recourir. Elle va frapper à la porte du seul d’entre eux qu’elle connaisse, un jeune avocat du barreau de Caen. Il se nomme Lanjalley. C’est un homme doux et aimable, au cœur ardent et sensible. Il lui suffit de voir l’infortunée qui vient lui demander secours pour lui appartenir. Sous les formes les plus rassurantes, entraîné par la séduction qu’il subit, il lui promet ses services. Elle lui manifeste sa reconnaissance en des conditions qui achèvent de le griser. Puis, elle l’entretient du procès non encore terminé qu’elle a intenté à son mari à l’effet de recouvrer sa dot. En passant, elle lui confie que c’est Aquet de Férolles qui a commis le vol et que c’est pour ce motif qu’elle est elle-même accusée d’y avoir participé, bien qu’elle soit innocente et n’ait rien à se reprocher.

– Il n’en est pas moins vrai, ajoute-t-elle, que si je tombe aux mains de la justice, je payerai pour ce misérable, faute de preuves contre lui.

Lanjalley la rassure :

– Si le procès vient à Caen, lui dit-il, les magistrats seront pour vous. Le premier président et le procureur général sont vos amis.

Cette pensée la ranime. Son accablement se dissipe. Elle redevient un moment ce qu’elle était autrefois, enjouée, rieuse, coquette. Elle accepte de s’asseoir à la table de Lanjalley, elle soupe avec lui, et comme elle ne sait où passer la nuit et qu’il n’ose la garder, il la conduit chez sa maîtresse, une jolie dentellière du faubourg de Caen, Adèle Monderard, plus connue dans la ville sous le nom de Germaine. Elle reste là, cachée durant une semaine. Chauvel et Mallet viennent l’y retrouver. Lanjalley, de son côté, ne la quitte guère. C’est, pendant quelques jours, une halte et un repos dans sa vie errante. Mais, si désintéressée que soit l’hospitalité qu’on lui donne, elle ne tarde pas à prendre peur de nouveau. Elle craint qu’à rester plus longtemps dans cet asile, elle cesse d’y être en sûreté. D’autre part, elle est lasse de toujours fuir devant des dangers toujours renaissants. Un matin, elle déclare qu’elle veut aller à Rouen pour gagner de là un pays où il lui sera plus facile de se cacher que dans le sien où trop de gens la connaissent pour que, tôt ou tard, elle ne soit pas dénoncée.

Chauvel se résigne à la séparation dont elle a pris l’initiative. Par ses ordres, il va retenir une place pour elle à la diligence de Rouen. À ce moment, arrive Le Marchand, l’aubergiste de Louvigny, qu’elle a mandé afin de l’envoyer chez Joseph Buquet chercher un peu d’argent, en vue du voyage qu’elle est au moment d’entreprendre.

– Ne partez pas, madame, lui dit Le Marchand. Je vous ai trouvé un logement chez un ami de M. Armand, où vous pourrez rester sans danger aussi longtemps que vous voudrez.

Cet ami, c’est Vanier de la Chauvinière, l’avoué chez qui ont été transportées en partie les sommes retirées de chez Buquet. Quoiqu’elle ne l’ait jamais vu, elle le connaît pour en avoir souvent entendu parler par Le Chevallier. Elle accepte avec reconnaissance l’hospitalité qui lui est offerte. Rendez-vous est pris pour le même soir sur la promenade de Saint-Julien, où l’avoué viendra la chercher accompagné de Bureau de Placène, qui ne se doute pas qu’à quelques jours de là il sera arrêté. À la tombée de la nuit, elle arrive seule sous les ombrages de Saint-Julien. La promenade est déserte à cette heure. Sur un banc, deux messieurs sont assis. Elle va s’asseoir à côté d’eux. Alors, l’un dit à l’autre :

– C’est sûrement la personne que nous venons chercher.

Elle se nomme ; ils se nomment aussi. La connaissance faite, Bureau de Placène s’éloigne, et Vanier de la Chauvinière la conduit dans sa maison où personne ne songera à soupçonner sa présence. Dès le lendemain, elle y reçoit Lanjalley, Chauvel et Mallet. Mais si l’appui que lui donnent ceux-ci est désintéressé, il n’en est pas de même de celui qu’elle reçoit de Vanier de la Chauvignière et de Bureau de Placène. À l’instigation de Le Marchand, ces deux bons apôtres ont imaginé de se servir d’elle pour obtenir de Joseph Buquet la restitution des fonds volés. Cette préoccupation se trahit dès les premières conversations. Vanier de la Chauvinière prêche misère, et se plaint. Il a, dit-il, contracté des dettes pour payer celles de Le Chevallier.

– Mais vous avez reçu huit mille francs, objecte Mme Aquet de Férolles. Moi je n’ai rien eu, et mes biens sont sous le coup d’une saisie. J’ai dû laisser protester une lettre de change.

– C’est sans importance pour vous, reprend l’avoué. Vous avez un mari ; il sera bien obligé de payer, tandis que personne ne payera pour moi.

Ainsi se révèlent leurs embarras réciproques. Après avoir consulté les amis, ils décident que Mme Aquet de Férolles ira trouver Joseph Buquet pour le mettre en demeure de s’exécuter. Chauvel s’offre à l’accompagner. Il est tout prêt à feindre d’arrêter Buquet ou même à lui « f… un coup de fusil ».

– Pas de violence, observe prudemment Lanjalley. Contentez-vous de lui dresser un procès-verbal de rébellion.

Mais on a affaire à forte partie. Buquet sait à quoi s’en tenir. Il sait qu’il n’a rien à craindre de Chauvel. Aux menaces du brigadier, il répond avec la rouerie d’un Normand cupide et madré. Il pleure et proteste de son bon vouloir. Il a si bien caché l’argent qu’il ne peut le retrouver. Il faut un long débat pour lui arracher quelques écus. Mme Aquet de Férolles est bien heureuse de revenir avec cent soixante francs. Déçus dans leurs espérances, Vanier de la Chauvinière et Bureau de Placène obligent Mme Aquet de Férolles à retourner chez Buquet. Seulement, cette fois, elle sera accompagnée d’un homme énergique, résolu et qui n’a rien à craindre : le général Antonio. Celui-ci vit toujours caché. Par sa fille, on lui fait connaître quel service Mme Aquet de Férolles attend de lui, et on lui promet vingt-cinq louis s’il consent à le rendre. Il répond que, quelque répugnance qu’il ait à quitter sa retraite, il en sortira dans l’intérêt de la bonne amie de Le Chevallier.

– Qu’elle garde son argent, ajoute-t-il ; elle en a plus besoin que moi.

Avec lui, Mme Aquet de Férolles retourne un soir chez Buquet. Mais celui-ci se tient sur ses gardes. Quand il la voit venir avec Antonio, il s’enfuit ; impossible de le rejoindre. On revient les mains vides. Vanier de la Chauvinière et Bureau de Placène ont manqué leur coup. Celui-ci disparaît. Quant à l’avoué, maintenant qu’il lui est prouvé que Mme Aquet de Férolles n’est plus bonne à rien, il ne parle que des périls qu’il court en lui donnant asile. Elle comprend, s’éloigne au bout de quelques jours, et de nouveau se livre aux hasards de l’existence aventureuse qu’elle a déjà menée. Reprise de ses idées de suicide, elle tente encore d’y donner suite. Mais toujours quelque circonstance l’en empêche, peut-être aussi l’instinctive terreur de la mort. La malheureuse est à cette heure comme une hirondelle enfermée dans une pièce close et qui, dans ses efforts pour en sortir, va se briser le front aux murs et aux voûtes. Elle est bien véritablement perdue.


VIII

Éclairée par les premières dénonciations de Lefebvre, la police de Fouché ne doutait plus de la culpabilité de {{ Mme}} Aquet de Férolles. M. Savoye-Rollin redoublait d’efforts pour s’emparer de la fugitive. Il s’impatientait de n’y pas réussir. Pour retrouver ses traces, il avait d’abord compté sur la marquise de Combray. Mais la vieille dame se montrait circonspecte et prudente en ses réponses. Elle n’avouait que ce qu’il lui était impossible de nier. Elle reconnaissait que le vicomte d’Aché avait vécu caché chez elle pendant quinze ou dix-huit mois après la conspiration de Georges, mais maintenant que lui comme elle avait été opposé au coup de main du 7 juin.

Vraies ou fausses, ces déclarations n’apprenaient rien à la police. Assurément la marquise en savait plus long. Elle devait savoir notamment où était sa fille. Si jamais elle ne parlait d’elle, si toujours elle évitait de répondre quand le nom de Rosalie était prononcé, c’est qu’elle avait peur de la compromettre. Ce qu’elle en pensait, comment elle la jugeait, elle affectait de le taire, sans que ce silence eût d’autre cause que le désir de ne pas favoriser les recherches dont elle se doutait bien qu’à cette heure Mme Aquet de Férolles était l’objet. Le préfet de Rouen eut vite compris qu’il n’aurait raison que par la ruse, de ce mutisme obstiné, inspiré par l’amour maternel, et c’est à la ruse qu’il se résigna à recourir.

Apparaît ici un des plus étonnants personnages du drame que nous reconstituons, un homme qui eût mérité de figurer sur un plus vaste théâtre, et qui partout eût marqué. Il se nommait Liquet. Il occupait à la mairie de Rouen les modestes fonctions de secrétaire. Était-il jeune ? Était-il vieux ? En quoi consistaient ses services antérieurs ? Sa volumineuse correspondance annexée au dossier de l’affaire ne permet pas de répondre à ces questions. Elle révèle seulement une activité peu commune, une rare intelligence longtemps contenue dans la monotonie d’une occupation sédentaire, les mesquines préoccupations du petit employé dans l’âme servile d’un Scapin, tous les instincts du policier le plus roué dans l’esprit le plus ingénieux et le plus inventif. M. Savoye-Rollin avait dû utiliser déjà de si merveilleuses aptitudes, puisqu’il les connaissait. Sans hésiter, et pour se tirer de l’embarras où il se trouvait, il songea à Liquet, l’appela, se confia à lui, lui donna carte blanche pour s’emparer de Mme Aquet de Férolles, et avec elle de tous les complices qui manquaient encore à l’appel. Liquet accepta la mission délicate qui lui était offerte, entra dans la place sans désemparer et dressa ses batteries, excité par l’ambition de plaire au conseiller d’État Réal, dont il admirait les talents.

Avant tout, il fallait délier la langue de Mme de Combray. Liquet se présenta dans la prison de la marquise, comme un fonctionnaire compatissant. Il se montra touché de son malheur, disposé à lui venir en aide.

– Comment, lui dit-il, on laisse une personne de votre rang et de votre âge se servir seule ! Quelle barbarie ! Dès demain, vous aurez quelqu’un auprès de vous.

Le lendemain, il lui amenait, à titre de femme de chambre, une détenue, la femme Delaistre, affectée au service de l’infirmerie. Ce nom de Delaistre équivalait à une recommandation auprès de la marquise. C’était celui d’un patron de barque de Saint-Valery-en-Caux qu’elle connaissait comme un brave homme, sur qui elle comptait et dont l’infirmière, stylée par Liquet, ne manqua pas de se dire la parente. Commencées sous ces auspices, les relations ne devaient pas tarder à devenir confiantes. La femme Delaistre se trouva bientôt l’intermédiaire naturel[sic] de la correspondance qui, grâce à elle, s’était établie entre la marquise, son fils et Soyer, le régisseur. Les lettres étaient toutes remises à Liquet qui y répondait. Âgée de soixante-neuf ans, éprouvée déjà par sa captivité, la marquise n’était que trop facile à duper : « Toute ruse est permise en amour comme en guerre », écrivait au préfet l’entreprenant Liquet, en lui faisant part de son stratagème.

Il est certain que peu à peu, soit par ses lettres, soit par les confidences de Mme de Combray à la femme Delaistre, il en apprenait long. « Le Chevallier est l’amant adoré de Mme Aquet de Férolles, mandait-il encore à Savoye-Rollin. C’est lui qui a organisé le vol, choisi les hommes de l’expédition. » Par les mêmes procédés, Liquet ne fut pas longtemps sans savoir ce qu’était devenu le fameux cheval disparu des écuries de Tournebut et que la police avait vainement cherché. Trompant le fils comme il trompait la mère, il démontra au marquis de Bonneuil combien il serait utile aux intérêts de tous les accusés d’établir entre leurs témoignages une entière concordance. Il se fit remettre par lui ce billet destiné au régisseur Soyer : « Le notaire, M. Lefebvre, sera parti de la maison à pied et non à cheval. Il sera arrivé le soir d’Évreux avec ma mère, le 27 juillet, sera resté le 28 à Tournebut et sera parti le lendemain de très grand matin à pied pour aller gagner à la Rivière Tibouville… Il faudra le dire aux autres. Il faudra que tout le monde soutienne qu’il est reparti à pied. Peut-être demandera-t-on au maréchal ferrant combien il y avait de chevaux à la maison ? Dis-lui de dire qu’il n’y en avait que quatre. » Ce billet révélateur porte la date du 17 septembre. Le même jour, Liquet partait pour Donnai. Le lendemain il trouvait le cheval chez le garde-chasse Lanoë, lequel était déjà incarcéré et dont il arrêta la femme parce qu’elle refusait de parler. Mais, s’il tenait le cheval, il ne tenait pas {{ Mme}} Aquet de Férolles, bien qu’il eût espéré la surprendre chez Lanoë. « Ce coup a presque démonté nos batteries. J’en suis inconsolable. »

Alors, il se retourna vers Lefebvre, dont les dénonciations ne se produisaient qu’avec lenteur, peu à peu, au gré des nécessités de sa défense. À force de ruser, il lui arracha l’adresse d’une femme Normand chez qui, paraît-il, Lefebvre avait vu Mme Aquet de Férolles. C’était cette blanchisseuse de Falaise, dont les imprudents propos avaient amené l’arrestation du Grand Charles. Il se décida à l’aller trouver et se remit en route : « Les frais se multiplient. Heureusement, Mme de Combray est solvable. » Mandée à la mairie et retenue prisonnière durant quelques heures, la femme Normand, terrifiée, avoua avoir reçu chez elle Mme Aquet de Férolles et le gendarme Chauvel. Liquet apprit ainsi la culpabilité du brigadier ; mais il se garda bien de sévir contre lui. Déjà s’ébauchait en son esprit inventif un plan romanesque pour l’exécution duquel il était nécessaire que Chauvel restât en liberté et ne se doutât pas des soupçons qui planaient sur lui.

À dater de ce moment, l’activité, la clairvoyance, les inventions de Liquet prennent des proportions étourdissantes et tiennent du prodige. Si Réal le voyait à l’œuvre, il l’enrôlerait sur l’heure dans sa police secrète. Notre homme se rend à Caen, se fait connaître de M. Caffarelli auquel il exhibe ses pouvoirs et qu’il stupéfie par sa faconde. Il prend en main la direction des opérations de police qui doivent lui livrer Mme Aquet. Il écrit à Savoye-Rollin : « Je ne travaille pas pour la gloire, mais pour la police et Réal. Quant à moi, pauvre diable, je suis voué à une obscurité qui, je l’avoue, fait mon bonheur, depuis que j’ai reconnu l’inconvénient de la réputation. » Poursuivie et traquée par un agent de cette trempe, Mme Aquet de Férolles ne pouvait se dérober longtemps aux recherches. Elle n’était pas de taille à lutter. Au premier piège qui lui fut tendu, elle succomba.

Après un court séjour à Caen, Liquet était revenu à Rouen. Il y appela aussitôt le patron Delaistre, de Saint-Valery-en-Caux, dont il avait suffi que le nom fût prononcé par Mme de Combray comme celui d’un homme sûr pour lui suggérer le parti qu’il en pouvait tirer. Quel fut en cette affaire le rôle de Delaistre ? Sa bonne foi fût-elle surprise ? Crut-il servir Mme de Combray ? Compromis par ses relations avec elle, et pour acquérir des droits à la bienveillance de la police, se prêta-t-il à un rôle abominable ? Il nous a été impossible de le préciser. Les pièces du dossier établissent seulement qu’il écrivit vers la fin de septembre à « son ami » le gendarme Chauvel, pour l’avertir qu’il avait une lettre et de l’argent à remettre à Mme Aquet de Férolles de la part de sa mère, et qu’il irait les lui porter à Caen le 3 octobre.

Il est également prouvé que cette lettre existait, lettre très éloquente et très touchante, dans laquelle la marquise de Combray, après avoir reproché à sa fille son inconduite, l’adjurait de se confier au patron Delaistre « qui la passerait en Angleterre ». À la lettre était jointe une somme de trois mille francs comptée par un des hommes d’affaires de la marquise et destinée à pourvoir aux frais du voyage. Comment Liquet était-il parvenu à arracher ce papier à sa prisonnière ? Il est facile de reconstituer la scène, si l’on tient compte de la confiance qu’il inspirait à Mme de Combray.

– Madame la marquise, lui dit-il, on est sur les traces de votre fille. Si vous voulez la sauver, il n’est que temps.

– La sauver ! comment ?

– Écrivez au patron Delaistre. Demandez-lui d’aller la chercher à Caen et de la conduire en Angleterre. C’est un homme de cœur. Il ne vous refusera pas ce service.

Convaincue de la sincérité de Liquet, la marquise, dans l’élan de sa reconnaissance, exigea qu’il acceptât douze mille francs en billets de banque, que, depuis le commencement de sa détention, elle portait sur elle, cachés sous ses vêtements. Liquet se fit prier, finit par accepter ces billets et les envoya au préfet. Quant à la lettre, il la remit à Delaistre au moment où ce dernier partait pour Caen, afin de s’y trouver à la date qu’il avait fixée à Chauvel.

Mme Aquet de Férolles, bien que ne pouvant plus mettre en doute l’étendue des périls qui la menaçaient, jouissait à cette heure d’un répit momentané. Lasse à en mourir de ses fatigues et de ses angoisses, ne sachant plus où reposer sa tête, elle était revenue trouver Vanier de la Chauvinière en le suppliant de ne pas l’abandonner. Pris de pitié, l’avoué l’avait conduite chez son père, petit rentier des environs de Caen. Elle vivait là, cachée et retirée, se croyant en sûreté et ne recevant guère que Chauvel. Avertie par lui de l’arrivée prochaine de Delaistre, elle n’abandonna sa retraite qu’à regret pour se rendre à Caen.

Delaistre avait donné rendez-vous à Chauvel à l’auberge du Parc, faubourg Vaucelles. Ils s’y rencontrèrent dans la matinée du 3 octobre. Mme Aquet de Férolles attendait dans la rue en compagnie de Lanjalley et de Vanier de la Chauvinière. Ils allèrent tous ensemble chez un traiteur pour y lire à l’aise la lettre de Mme de Combray. Quand elle en eut pris connaissance, Mme Aquet de Férolles se récria. Quitter le Calvados ! Pourquoi ? Nulle part, elle ne pourrait se cacher aussi bien que là ni retrouver une égale sécurité. D’ailleurs, fût-elle prise et traduite devant les tribunaux, aucun des magistrats de Caen ne voudrait la condamner.

– Possible, objecta très à propos le patron Delaistre. Mais ignorez-vous, madame, qu’on parle d’un décret impérial qui attribuerait cette affaire au tribunal spécial de Rouen ?

L’objection brusquement détruisait la confiance de Mme Aquet de Férolles. Delaistre profita de ses craintes, soudain éveillées, pour lui prêcher la nécessité de quitter la France où, désormais, il n’y avait plus pour elle ni repos ni salut.

– Sans compter, ajouta Vanier de la Chauvinière, que votre départ sera pour nous une délivrance. Votre présence à Caen constitue un danger pour tout le monde.

Devant ces instances, Mme Aquet de Férolles se résigna à suivre les conseils de sa mère. Le départ fut fixé au lendemain dimanche dans la soirée. Elle devait se rendre à Saint-Valery-en-Caux pour s’y embarquer. Le lendemain, on se retrouva chez le même traiteur. Après un copieux repas, Mme Aquet de Férolles fit ses adieux à Lanjalley, à Vanier de la Chauvinière, à l’amoureux Chauvel qui pleurait à chaudes larmes, bien qu’elle s’efforçât de le consoler. Delaistre était à cheval. Elle monta en croupe derrière lui, aidée par Chauvel, enveloppée d’une cape de matelot sous laquelle on pouvait, à la faveur de l’obscurité, la prendre pour un petit mousse. Elle partit en cet équipage. C’était le 5 octobre.

Le cheval de Delaistre marcha d’un bon pas pendant toute la nuit. Au lever du jour, nos voyageurs arrivaient à Lunebaud. Ils descendirent dans une auberge pour s’y reposer et attendre la nuit suivante. En même temps qu’eux entrait, dans la salle des voyageurs, un gendarme. Il demanda les passeports. Delaistre avait négligé de faire viser le sien. Quant à Mme Aquet de Férolles, elle n’en avait point. Delaistre feignit d’être alarmé. Il confia ses craintes à l’aubergiste.

– Bah ! fit ce dernier en riant. Payez à boire au gendarme, nous le griserons.

Le gendarme très bénévolement se laissa griser. Il dormait encore quand on se remit en route vers le soir. On voyagea durant la nuit et Delaistre ne songea à prendre un peu de repos qu’au matin en arrivant à Pont-Audemer. Là, de nouveau, les passeports furent demandés. Mais, cette fois, ce fut par Liquet lui-même, déguisé en brigadier de gendarmerie. Delaistre les lui présenta en simulant un grand trouble.

– Ils ne sont pas en règle, observa durement Liquet. Je vous emmène à Rouen, où vous vous expliquerez avec qui de droit.

– C’est une mauvaise querelle que vous nous cherchez, répliqua Delaistre.

– Je le souhaite pour vous, reprit Liquet. Mais vous êtes signalé comme ayant l’habitude de favoriser l’évasion de gens suspects. J’ai le devoir de vous arrêter, ainsi que madame, qui sera remise en liberté en arrivant à Rouen.

D’abord dupe de cette comédie, Mme Aquet de Férolles ne fut détrompée qu’à l’entrée de la prison, d’où elle ne devait plus sortir que pour aller à l’échafaud. Le même jour, le préfet de la Seine-Inférieure annonçait à Réal l’heureuse issue de ses efforts. « Buquet et Alain (le général Antonio), ajoutait-il en finissant, se rendront sous huitaine à Caen pour confier leur sort au même patron de barque. Jusqu’à présent, tout a réussi à souhait. Le gendarme Chauvel, l’avoué Lanjalley et tous les subalternes employés à Falaise et à Caen sont persuadés que Mme Aquet de Férolles est embarquée en ce moment à Saint-Valery. Le préfet du Calvados ne se doute nullement de l’affaire. Il importe donc de garder le secret encore pendant huit jours. Le gendarme Chauvel doit venir lui-même à Caen avec ses deux acolytes. Le même filet les prendra. Si d’Aché n’a pas passé en Angleterre, il sera aussi de la partie. Tous les rapports de nos émissaires et les résultats de leurs conférences avec les prévenus qui ne leur déguisaient rien confirment toujours davantage que la gendarmerie, que les tribunaux du Calvados sont dévoués à la famille de Combray. Ils conviennent que le préfet et son secrétaire général leur ont fait bonne guerre. Mais ils se vantent de l’avoir constamment trompé et engagé dans de fausses routes. »


IX

Maintenant qu’on tenait Mme Aquet de Férolles, il fallait la faire parler. Tâche difficile et délicate. Liquet s’en chargea. Il savait que la mère et la fille ne s’aimaient pas. Il avait élaboré ses plans en conséquence. « Je vais brouiller nos gens entre eux, écrivait-il encore au préfet. Un petit choc nous donnera peut-être d’utiles vérités. » Pendant deux jours il laissa la prisonnière seule, aux prises avec ses douloureuses réflexions, sans dire à personne qui elle était, feignant lui-même de ne pas la connaître. Mais le troisième jour, le 10 octobre, toujours déguisé en gendarme, il se présenta dans la cellule qu’elle occupait et l’interpella par son nom.

– Vous me connaissez ! s’écria-t-elle, épouvantée.

– Je vous connais, répondit-il.

Jusqu’à ce moment, elle s’était flattée de l’espoir de recouvrer promptement sa liberté. Cet espoir, Liquet, d’un mot, venait de le détruire. Elle eut d’abord un accès de désespoir et de larmes. Elle voyait en toute son horreur l’abîme dans lequel elle était tombée. Elle reprochait à Liquet le piège qu’il lui avait tendu pour l’attirer hors de sa retraite. Comme elle regrettait de l’avoir quittée, cette retraite où jamais nul ne l’eût découverte ! Et puis, pourquoi l’avait-on arrêtée ? Pourquoi la retenait-on captive ? Elle n’avait rien à se reprocher. Elle demandait justice. Elle voulait voir le préfet, prouver son innocence.

– Vos dénégations sont inutiles, observa Liquet avec une belle émotion. Nous savons tout, nous sommes au courant de tout. Cessez de nier, avouez au contraire. C’est encore le meilleur moyen de vous créer des titres à la pitié de vos juges.

Elle s’apaisa, trompée par cette douceur d’accent, par la commisération feinte que trahissaient ces conseils.

– Mais si vous savez tout, c’est donc qu’on m’a dénoncée, trahie ! Quel est le misérable ?…

– Le notaire Lefebvre, avoua Liquet. C’est lui qui m’a mis sur vos traces. Une lettre de votre mère saisie sur le patron Delaistre a achevé de vous perdre.

Et Liquet tirait de sa poche cette lettre, signée de la marquise de Combray, la mettait sous les yeux de Mme Aquet de Férolles. Sa mère la traitait « comme la plus vile des créatures », gémissait d’être obligée, pour sa propre sûreté, « de venir au secours d’un pareil monstre » et se plaignait amèrement « de ce que tout cela lui coûtait ». Au désespoir de tout à l’heure, à l’accablement qui l’avait suivi, cette lecture fit succéder l’exaspération et la fureur.

– Puisqu’on m’a livrée, s’écria Mme Aquet de Férolles, c’est à mon tour. Recevez sur-le-champ mes déclarations, monsieur. Portez-les à M. le préfet. Je veux tout avouer ; je ne cacherai rien. Je sais que je me perds. Mais la mort ne m’effraye pas. Voilà longtemps que je la cherche ; je m’y suis préparée. Voyez, ajouta-t-elle en montrant sa tête, j’ai coupé mes cheveux qu’on disait si beaux. Je n’ai pas voulu que le bourreau y portât la main.

Parlez donc, dit Liquet.

Et elle parla, accusant d’Aché, Le Chevallier, Antonio, Lefebvre. Elle les accusait et s’accusait. Ce n’était pas une femme qui veut se sauver, mais une femme qui se venge. Le lendemain, le préfet mandait à Réal en lui envoyant ces premiers aveux : « Ce qu’on n’a pas mis dans cette déclaration, c’est l’amour effréné qu’elle a pour Le Chevallier. Elle a dit à M. Liquet que, si elle pouvait sauver ses jours aux dépens des siens, elle n’hésiterait pas ; mais qu’elle voyait bien qu’il était perdu et que c’était une douceur pour elle de périr à ses côtés. Cet amour s’allie cependant avec de nombreuses infidélités. Elle se consolait avec l’avocat Lanjalley, de l’absence de Le Chevallier. Il n’est pas jusqu’au gendarme Chauvel qui n’ait eu ses faveurs. Mais le besoin journalier de sa protection pourrait expliquer ce sacrifice. »

Ce premier interrogatoire achevé et rédigé séance tenante par Liquet, elle le signa à toutes les pages. Puis, comme Liquet, au moment de se retirer, lui offrait, en récompense de ses aveux, de la faire mettre dans une chambre moins inconfortable :

– Non, non, s’écria-t-elle, laissez-moi dans celle-ci, j’y veux rester.

Surpris de cette résistance à une offre bienveillante, il se retourna et la vit en contemplation « devant un gros clou, très saillant, placé à six pieds d’élévation ». Il fut convaincu qu’elle rêvait de se pendre. C’était la vérité. Les idées de suicide, de nouveau, la hantaient. Il ne témoigna rien de ses soupçons, se contentant de diriger la pensée de la malheureuse sur d’autres objets. « Quand je l’ai quittée, elle était d’une gaieté folle. Elle réunit la scélératesse à l’impudicité. Le vol de la voiture est surtout son ouvrage. » Des précautions cependant furent prises. « Elles sont nécessaires avec une femme capable de tout, qui sans aucun doute méprise la vie et ne craint pas la mort. En faisant ôter le fer, je ne pourrais ni enlever les verrous de la porte, ni les fers du lit dont elle pourrait se servir parce qu’elle est d’une très petite taille. J’ai donc fait venir hier une détenue que je lui ai donnée pour compagne. »

Dans un second interrogatoire, elle dénonça Vanier de la Chauvinière. Du reste, peu à peu, elle dénonçait nombre de gens que la police n’avait même pas soupçonnés : l’abbé Morand, le garçon d’écurie d’Argentan, Germaine la dentellière, maîtresse de Lanjalley, Gousset, le conducteur de la voiture, qu’elle prétendait avoir été dans le secret, Grenthe dit Cœur de Roi, l’huissier Guilbert que d’Aché avait employé au service de ses correspondances, les domestiques de Le Chevallier. Elle confirma tous les faits déjà relevés à la charge d’autres individus. Elle désigna de même Antonio, en ajoutant, il est vrai :

– Celui-là, vous ne l’arrêterez pas. Malheur à qui oserait porter la main sur lui ! Il est brave comme César et toujours armé jusqu’aux dents.

C’est en lui laissant entrevoir que, si elle secondait l’action de la justice, le gouvernement favoriserait l’évasion de son amant que Liquet lui arrachait des aveux.

– Pour le sauver, répondit-elle, je dirai tout ce que je sais.

Elle dénonçait des employés de la police de Paris dont Le Chevallier avait prononcé le nom devant elle et dont il fut aisé d’établir la parfaite innocence. Elle n’épargnait que sa mère. Liquet eut beau ruser, il n’obtint d’elle aucune parole incriminant Mme de Combray. Celle-ci, de son côté, persévérait dans ses dénégations. Tous les individus dénoncés par Mme Aquet de Férolles avaient été successivement arrêtés, et avec eux Lanjalley, Chauvel, Mallet, Le Marchand. Tous avaient avoué. Seule la marquise de Combray se bornait à confesser ses relations avec d’Aché, persistant à se dire innocente de toute participation au vol.

Ce n’était pas le compte de Liquet. Il voulait grossir ses états de service de l’honneur d’avoir établi la culpabilité de cette femme. Son imagination toujours féconde lui suggéra la nouvelle ruse à l’aide de laquelle il allait parvenir à ses fins. Le 12 novembre, la femme Delaistre remit en grand mystère à Mme de Combray un billet du vicomte d’Aché, tracé en hâte, au crayon, arrivé on ne sait comment. Très court, ce billet, mais en disant long dans sa brièveté. « Le Roi vient de débarquer. Il va remonter sur son trône. » La pauvre vieille se laissa prendre à cette sottise.

– Je veux écrire au Roi, s’écria-t-elle enthousiasmée.

Elle lui écrivit : elle félicitait Sa Majesté de son retour au pays de ses pères, l’invitait à s’arrêter à Tournebut en allant à Paris et, dans son empressement à le convaincre de l’ardeur de son royalisme, elle lui traçait le tableau de tout ce qu’elle avait fait pour son service, en enjolivant cette apologie de sa conduite du récit d’un tas de prouesses imaginaires. Jaunie par le temps, cette lettre est au dossier, une lettre sur papier du plus grand format, toute couverte, en ses quatre pages, d’une grosse écriture et signée : « Brunelle Hély de Combray de Bonneuil » ; témoignage indéniable de la crédulité puérile de la marquise et de la rouerie de Liquet. Maintenant, il avait une preuve contre elle. C’était le couronnement de ses longs efforts. Il en sollicita la récompense. « Je sers le gouvernement depuis vingt et un ans ; je suis hérissé de titres, père de famille et considéré des autorités. Je n’ambitionne que l’honneur et j’ose en demander le signe. » Il le méritait bien. À quelques exceptions près, tous les coupables étaient en prison, tous les éléments de l’instruction judiciaire réunis, transmis au parquet de la Cour de Rouen, dont l’œuvre allait commencer.

Parmi les gens dont l’arrestation suivit celle de Mme Aquet de Férolles, il faut citer son mari, que Réal fit conduire à Paris. Mais cette arrestation ne constituait qu’une mesure de prudence. « M. le conseiller d’État Réal a fait amener à Paris M. Aquet de Férolles pour qu’il ne nuisît point aux opérations relatives à sa femme qu’il dit passée en Angleterre. On sait qu’il est étranger au délit de son épouse. Mais M. le conseiller d’État Réal croit nécessaire de le tenir éloigné. Son Excellence a approuvé que M. Aquet de Férolles fût détenu et le fût au Temple. Je joins ici l’ordre et je ferai donner à M. Aquet de Férolles sa parole de ne point écrire ou de me le communiquer. Voilà la seule précaution à prendre jusqu’au moment, sans doute très prochain, de la mise en liberté. »

Les pièces qui sont sous nos yeux ne disent pas si, dans la prison du Temple, Aquet de Férolles rencontra Armand Le Chevallier. À la fin de 1807, ce dernier s’y trouvait toujours, tenu au secret le plus rigoureux, en attendant d’être transféré à Rouen quand l’état de l’instruction l’exigerait. De cette époque est datée une éloquente lettre qu’il avait écrite à Fouché. Il s’y reconnaissait coupable d’avoir tenté de fomenter une insurrection, mais non d’avoir conçu « l’idée d’un assassinat indigne d’un homme d’honneur. Je n’ai voulu que renverser le gouvernement. Je demande que mon jugement, si je dois en subir un, soit militaire ainsi que mon exécution ». À la même époque, Mme Aquet de Férolles, trompée par Liquet, était convaincue que Le Chevallier l’avait accusée. Ses interrogatoires trahissent son ressentiment, lequel n’était fondé sur aucune preuve. Comme ceux des autres accusés, ils étaient accablants pour lui, sans qu’il soit démontré que ces malheureux ne l’avaient pas chargé pour se défendre. On y relève ses calculs, les propos qu’il a tenus à ses affiliés pour leur inspirer confiance. Il s’est vanté, disent-ils, d’être assuré du concours de gens haut placés. « Il a débité à ses complices une foule de billevesées, écrivait Savoye-Rollin à Réal, dans le double but de fortifier leur zèle et de s’approprier sans contestation la plus forte part du vol des deniers publics. Il est si facile dans ce pays de réunir les mécontents et de donner de la consistance aux contes les plus absurdes. »

À Paris, on était moins optimiste. On croyait à un vaste complot ourdi contre le régime impérial. Personne n’eût osé prétendre que Le Chevallier avait menti. On lui supposait des amis dans le gouvernement. Un événement extraordinaire vint tout à coup confirmer Fouché et Réal dans cette opinion. Le 26 décembre, Armand Le Chevallier s’évada du Temple par un trou ouvert dans le couloir qui conduisait à sa chambre. Il revenait de chez Réal, qui l’avait interrogé. On trouva sa montre chez le portier. Quant à lui il avait disparu, favorisé sans doute dans sa fuite par de puissants protecteurs. Fouché et Réal ne reculèrent pas devant la mesure la plus barbare pour le contraindre à revenir. Ils firent arrêter son fils et sa belle-sœur, au moment où ceux-ci pour le rencontrer se rendaient dans le passage des Panoramas. Il fut pris dans leurs bras, dit une version, et ramené sur l’heure au Temple. D’après une autre, il avait offert, pour les délivrer, de se présenter à la préfecture de police à la faveur d’un sauf-conduit qui lui fut octroyé et dont on ne tint ensuite aucun compte.

Décidément c’était un homme trop dangereux pour qu’on le laissât vivre jusqu’à la fin de l’instruction ouverte à Rouen. On se décida à faire son procès à part et à lui donner ces juges militaires qu’il avait lui-même sollicités. Le 8 janvier 1808, un décret le traduisait devant le conseil de guerre de la Seine, présidé par le général Hullin, comme prévenu de s’être fait « chef, commandant ou instigateur d’un rassemblement armé, sans l’autorisation des autorités constituées, cas prévu par l’article 2 de la loi du 30 prairial an III, rappelé par la loi du 1er vendémiaire an IV ». L’accusation reposait tout entière sur les propos de Mme Aquet de Férolles, sur les aveux des accusés de Rouen et surtout sur les confidences que lui-même aurait faites dans sa prison à son compagnon de captivité, Ponce, un espion de Réal, c’est-à-dire sur des bases bien fragiles.

En ce temps-là, expéditive était la justice. Le décret impérial porte la date du 8 janvier. Le lendemain, 9 janvier, Armand Le Chevallier comparaissait devant le conseil de guerre, lequel, après un rapide interrogatoire, le condamnait à mort « sans désemparer ». À l’issue de l’audience, on le conduisait dans la plaine de Grenelle où l’attendait le peloton d’exécution. À quatre heures il avait cessé de vivre, ainsi qu’en fait foi une note insérée le 10 janvier dans le Moniteur officiel de l’Empire.

Avant d’aller au supplice, il écrivit son testament. Nous l’avons sous les yeux. Il révèle une âme haute et fière : « Ma sœur, je vais mourir et je vous lègue mon fils. Le seul reproche que je m’adresse en quittant la vie, victime de l’injustice des hommes, c’est de ne lui avoir pas conservé la fortune que j’avais reçue de mes parents. Élevez-le suivant ses moyens. Faites-en un artisan ou un marchand. Faites-en surtout un honnête homme. Qu’il ne fasse jamais ce que les lois défendent et qu’il fasse toujours ce qu’elles ordonnent tant que ces lois ne sont pas celles de l’anarchie contre le souverain ou celles de la tyrannie contre le peuple. Qu’il respecte toutes les religions et observe celle dans laquelle il est né. Mais qu’on lui apprenne de bonne heure à distinguer la morale du dogme et le dogme du prêtre. » L’homme qui tient ce langage pouvait avoir été égaré par la passion politique, par l’habitude de l’indiscipline. Ce n’était pas un malfaiteur.


X

Commencée en novembre 1807, l’instruction judiciaire se poursuivit à Rouen pendant toute la durée de l’année 1808. Il eût été facile d’en abréger les lenteurs et de la clore en un délai moins long. Mais la justice ne tenait pas à se hâter. Elle conservait encore l’espoir de s’emparer du vicomte d’Aché, de ce farouche Alain dit Antonio, qu’elle considérait comme les principaux coupables et qu’elle soupçonnait d’avoir participé aux mouvements insurrectionnels du Morbihan, à l’audacieux enlèvement de l’évêque de Vannes dont l’auteur, le chevalier de La Haye Saint-Hilaire, venait d’être fusillé au mois de septembre précédent. Ce ne fut qu’après avoir acquis la certitude que les royalistes de Normandie et ceux de Bretagne avaient agi séparément et sans s’être concertés, que, devant l’inutilité de ses efforts pour retrouver d’Aché, Antonio et divers autres comparses plus ou moins obscurs, elle se décida à passer outre. Un arrêt de la Cour de cassation venait de dessaisir de l’affaire les tribunaux du Calvados et de la renvoyer devant le tribunal criminel spécial de Rouen. Elle était inscrite au rôle pour être jugée durant la session qui devait s’ouvrir le 15 décembre. Tous les autres procès avaient été renvoyés à la session de janvier.

Dès le 2 décembre, l’acte d’accusation était achevé. L’instruction retenait trente-trois accusés. Mais l’un d’eux, Grenthe, dit Cœur de Roi, étant mort en prison, le nombre s’en trouva réduit à trente-deux, savoir : neuf contumaces : d’Aché dit Deslauriers, dit Alexandre, Alain dit le général Antonio, Loret, Joseph Buquet, Courmaceuil, Révérend, Dussaussay, Le Charpentier fils, la fille Dupont, et vingt-trois présents : la marquise de Combray, la baronne Aquet de Férolles, le notaire Lefebvre, l’avoué Vanier de la Chauvinière, l’avocat Lanjalley, Bureau de Placène et sa femme, les gendarmes Chauvel et Mallet, les deux aubergistes Le Marchand et Chevalier, le garçon d’écurie Gauthier, Pierre Buquet, le voiturier Gousset, le Grand Charles, Lebrec, Le Hericey, Lerouge dit Bornet, François Guillaume dit Lanoë, Halbout, Étienne Martin, Harel et Fierlé. Le marquis de Bonneuil, fils de la marquise de Combray, avait été déjà l’objet d’une ordonnance de non-lieu.

Nous énumérons ces noms au hasard. Mais il s’en fallait que tous ces malheureux fussent placés au même rang par l’accusation. Elle incriminait plus spécialement la marquise, sa fille, le notaire et la bande qui avait opéré dans le bois du Quesnai. Démesurément long, aussi long que diffus, l’acte d’accusation s’appliquait à déterminer les responsabilités de chacun. Le lecteur étant maintenant en mesure de les déterminer lui-même, il convient de lui épargner la lecture de ce document qui ne lui apprendrait rien qu’il ne sache déjà. Il n’y a lieu d’en retenir que la conclusion. Elle présente un curieux spécimen du langage judiciaire qu’on parlait en 1808 dans l’une des principales cours de l’Empire : « Ainsi que les éléments du crime, disait le procureur général en finissant, les artisans de la machination sont donc à découvert. On voit le monstrueux assemblage des débris de la faction en contact avec les amorces de la rapine. On voit sur la même ligne du forfait deux chefs révoltés qui donnent le signal du pillage des deniers publics, une bande de farouches stipendiaires qui l’effectuent au prix de l’assassinat et une bande non moins coupable qui prodigue ses manœuvres à l’assistance du crime et au partage du butin. Enfin, pour nœud qui rassemble ces atroces catégories, on découvre avec horreur, malgré leur impuissance, les vestiges de l’esprit du désordre aiguisant les poignards du brigandage. » C’est au son de cette musique que le ministère public allait arracher aux juges dix condamnations capitales.

Jusqu’à la veille du procès, toutes les influences dont disposait la famille de Combray s’exercèrent à Paris pour épargner à la marquise, sinon à Mme Aquet de Férolles, la douleur et la honte d’une comparution devant les juges. C’était sa fille aînée, demeurée étrangère à ces tristes événements, qui avait organisé et menait cette campagne. Fouché et Réal restèrent inexorables. Ils ne se laissèrent toucher ni par le grand âge de l’accusée, ni par cette circonstance atténuante qui pouvait être invoquée en sa faveur : l’obligation dans laquelle elle s’était trouvée de se compromettre pour venir au secours de son enfant. Si touchante que fût, par certains côtés, son infortune, par d’autres, sa culpabilité apparaissait avec trop d’éclat pour laisser place à la clémence.

Cette culpabilité, l’accusation s’était plu à en exagérer les éléments. Elle alléguait au hasard, et dépourvus de toutes preuves, des faits sans rapports avec la cause. C’est ainsi qu’elle articulait que Mme de Combray, après s’être efforcée de rejeter sur son gendre la responsabilité du crime, avait essayé de l’empoisonner pour se débarrasser de lui ; que de la même manière, elle avait attenté aux jours du curé de Donnai, qui différait d’opinion avec elle. Ces allégations ne reposaient que sur des rumeurs mensongères. Mais elles imprimaient au rôle de l’accusée un caractère incompatible avec toute idée de grâce ou d’indulgence.

Déçus dans leurs espérances, la famille et les amis de Mme de Combray, en même temps qu’ils confiaient sa cause au vieux Chauveau-Lagarde, le défenseur respecté de Marie-Antoinette et de Charlotte Corday, entreprirent de créer un mouvement d’opinion pour influencer les juges et multiplièrent les démarches personnelles. Ceux-ci furent sollicités, suppliés, assiégés. Dans les salons de Rouen, les nobles plaidaient pour l’accusée. Dans la rue, même parmi le peuple, elle eut des avocats. Réal écrivait au grand juge Régnier : « On répand que la dame de Combray pourrait bien n’être punie que de peine correctionnelles, qu’on alléguera pour sa défense la tendresse maternelle, en insinuant que ce sentiment a pu la déterminer à aller toucher l’argent qu’elle savait être volé. Cette femme tient à toute la noblesse du pays. Déjà l’intrigue et la corruption s’agitent de toutes parts pour circonvenir les juges. » Régnier répondait : « J’aime à croire que les appréhensions que l’on conçoit à cet égard sont destituées de fondement. Néanmoins, j’écris au président et au procureur général pour les prévenir contre les efforts de l’intrigue et leur faire sentir combien il importe que leur fermeté et leur impartiale équité ne se démentent en aucun moment, en une circonstance aussi grave. »

Les débats, ouverts le 15 décembre dans la grande salle du palais de justice de Rouen, sous la direction du président Carel, durèrent quatorze jours. Ils avaient attiré une foule immense. Il fallut pour la contenir un déploiement inusité de force armée. L’attitude des accusés, au dire d’un témoin oculaire, « fut convenable ». Ni Mme de Combray ni sa fille ne cherchèrent à se défendre, comme si chacune d’elles eût redouté d’accuser l’autre en tentant de se justifier. Chauveau-Lagarde, tout en marquant, ainsi qu’il convenait, combien la conduite de la mère avait été différente de celle de la fille, les associa dans sa défense. En les désignant d’un geste, et répondant au ministère public qui avait requis la peine capitale, il demanda si la France « avait besoin du sang de ces femmes ». Après lui, les autres avocats eurent successivement la parole. Les débats furent clos le 30 décembre, vers midi. Les juges se retirèrent aussitôt pour délibérer.

À trois heures, en présence des accusés, lecture fut donnée de l’arrêt. Mme Aquet de Férolles, Lefebvre, Fierlé, Harel, Michel dit le Grand Charles, Lebrec, Le Hericey, Gauthier, Le Marchand, Pierre Buquet étaient condamnés à mort ; Vanier de la Chauvinière, Bureau de Placène, Lerouge dit Bornet, à vingt-deux ans de fer, la marquise de Combray à vingt-deux ans de réclusion et à l’exposition publique. À ces condamnations s’ajoutaient, à la charge des condamnés solidairement, la restitution des soixante mille francs volés au Trésor et le payement des frais du procès, liquidés à trois mille trente-trois francs. Les autres accusés, au nombre de neuf, bénéficiaient d’un acquittement, même Chauvel et Mallet, qu’une sentence du conseil de guerre devait envoyer ultérieurement dans les bataillons coloniaux, sentence si douce qu’elle trahit la promesse qui leur avait été faite de les épargner s’ils voulaient dire toute la vérité. Quant aux contumaces, l’arrêt n’y faisait aucune allusion. On se réservait d’ouvrir contre eux, en temps et lieu, une procédure nouvelle.

La marquise de Combray avait écouté cette lecture, debout, les yeux baissés, sans manifester aucune émotion, même en entendant prononcer contre sa fille la peine capitale. Également calme, celle-ci s’était contentée de faire un signe à son défenseur comme pour lui rappeler une chose convenue. Il se leva, en demandant la parole. Mais un grave incident l’empêcha de s’expliquer. Un des condamnés à mort, Pierre Le Hericey, un colosse, venait de bondir du banc des accusés dans la foule, en franchissant la balustrade du prétoire. Il cherchait à fuir, frappant et renversant tout autour de lui, s’efforçant de démolir la muraille humaine qui lui barrait la route. Les gendarmes s’étaient élancés sur ses pas. Ils ne purent se rendre maîtres de ce forcené qu’après une lutte violente durant laquelle plusieurs personnes furent foulées aux pieds et blessées. Ils l’emportèrent hurlant et écumant, hors de la salle.

Alors, seulement, Chauveau-Lagarde put parler.

« J’ai le devoir, dit-il, d’avertir le tribunal que Mme Aquet de Férolles se déclare enceinte. »

Ce fut un coup de théâtre. Une rumeur de surprise éclata. La condamnée étant en prison depuis plus d’une année, personne ne voulait croire à sa déclaration, dont, toutefois, le tribunal prit acte. Assurément, elle ne l’avait faite que pour échapper aux conséquences immédiates de l’arrêt. Dans l’espoir d’obtenir sa grâce en gagnant du temps, elle avait eu le triste courage de se déshonorer, encore qu’à moins de soupçonner Liquet, il fût à peu près impossible qu’elle eût pu devenir grosse. L’audience levée, on ramena dans leur prison, chacune de son côté, la mère et la fille. Mme de Combray s’alita en y rentrant. Pour elle comme pour sa fille, on dut surseoir à l’exécution de l’arrêt.

Il fut également sursis à la mise en liberté des prévenus acquittés. Réal ne se croyait pas tenu de les relâcher avant de s’être assuré qu’ils pouvaient l’être sans danger pour la chose publique et que sincère était leur repentir. Ils furent récroués en même temps que les trois condamnés auxquels l’arrêt faisait grâce de la vie. Quant à ceux qu’il frappait de mort, réunis, à l’exception de Mme Aquet de Férolles, au greffe de la prison, ils furent avertis que cet arrêt, étant sans appel, il serait exécuté le même jour.

– Je demande un délai, dit le notaire Lefebvre au procureur général. J’ai des révélations importantes à faire. Mais on savait ce que valaient ses promesses. Le délai fut refusé. – Puisqu’il en est ainsi, reprit-il, j’emporterai mon secret au tombeau.

En hâte, sur la place du Vieux-Marché, là où jadis avait été brûlée vive Jeanne d’Arc, l’exécuteur des hautes œuvres Férex dressait la guillotine. À la tombée de la nuit, les neuf condamnés successivement y montèrent. On lit dans un rapport du préfet à Réal : « Cette affaire a attiré un concours de monde prodigieux. Hormis quelques légers désordres inséparables d’une immense réunion, tout s’est passé dans le calme. Le couteau de la guillotine a mal joué pour le septième et le neuvième des individus qui ont été exécutés. Le supplice a donc été plus cruel pour ces deux malheureux. »

Le 17 février 1809, la marquise de Combray dut subir l’exposition ordonnée par l’arrêt. Les dames de Rouen avaient espéré la soustraire à cette humiliation et signé, dans ce but, une supplique à l’Empereur. Les autorités judiciaires s’étaient prononcées pour l’ajournement. Mais les ordres envoyés de Paris, en réponse à ces démarches, portaient que l’arrêt du 30 décembre devait être exécuté dans toute sa rigueur. On fit descendre Mme de Combray chez le portier de la prison, où, lui dit-on, son fils et son médecin l’attendaient. Là, elle fut livrée à l’exécuteur qui la conduisit, escortée de gendarmes, sur la place du Vieux-Marché. Elle fut attachée à un poteau sur une estrade. Malgré la rigueur de la saison, on la laissa là, durant plusieurs heures, exposée aux regards de la foule. Mais ce supplice se transforma en une sorte d’apothéose. Personne ne voulait croire la marquise de Combray coupable. On saluait en elle une victime de l’amour maternel. La foule respecta sa personne et son malheur. Les plus grandes dames de la ville se succédaient auprès d’elle pour lui tenir compagnie. Quelques-unes avaient apporté des fleurs. Jusqu’à la fin, elles lui prodiguèrent leur assistance et leurs hommages. Grâce à ces témoignages de sympathie et de pitié, sa fermeté ne se démentit pas. Vêtue d’une robe en soie violette, un bonnet en dentelles sur ses cheveux blancs, « elle avait tout à fait l’air d’une dame de château ». En quittant le pilori, elle fut conduite dans la prison de Bicêtre, une des prisons de Rouen, où elle devait subir sa peine. En ce qui concerne sa fille, il était décidé qu’on la laisserait vivre jusqu’au terme de sa grossesse, à supposer qu’elle eût dit la vérité. Sa famille commençait déjà des démarches en vue de lui sauver la vie.


XI

Au cours de ces événements, encore qu’elle ne conservât plus qu’un très faible espoir de retrouver le vicomte d’Aché et le général Antonio, la police persévérait dans sa surveillance et continuait ses recherches. De plus en plus défiante envers Caffarelli, c’est à Savoye-Rollin qu’elle avait confié cette difficile opération, sans renoncer, d’ailleurs, à la poursuivre de son côté par ses propres moyens. Savoye-Rollin s’était empressé de recourir à Liquet. « Je l’ai choisi, écrivait-il à Réal, parce qu’il connaît d’Aché, parce qu’il est au courant, parce qu’il est peut-être le seul qui puisse découvrir la vérité. » Dès le mois d’avril 1808, pendant même l’instruction de l’affaire de Combray, Liquet qui, en d’autres temps, avait eu l’occasion de voir d’Aché à Rouen, s’était mis en campagne, sûr de le reconnaître s’il le rencontrait. Quelques semaines plus tard, après un voyage à Louviers, il avait affirmé au préfet que si d’Aché était allé en Angleterre, il en était revenu et qu’on signalait son passage en divers endroits.

De l’examen du dossier de d’Aché, il ne résulte pas que ce fût déjà vrai, mais que cela allait l’être. Au mois de mai 1808, le proscrit se trouvait dans la famille de Montfiquet, à Trévières. Il s’y tenait caché, s’entourant de si minutieuses précautions que même les amis dévoués qu’il comptait dans le pays ignoraient son retour. Il était si étrange qu’il eût préféré au séjour de Londres celui du Calvados en un moment où, de toutes parts, des agents de Fouché s’évertuaient à le découvrir, qu’on devrait en conclure, si la conclusion n’était par trop invraisemblable, que, loin de se laisser décourager par l’arrestation de Le Chevallier et de ses complices, il s’entêtait dans ses projets de soulèvement et d’insurrection.

Brusquement, il dut quitter son asile. Un inconnu était venu demander « M. Alexandre ». Était-ce Liquet ? Était-ce un agent secret de Fouché ? Les documents sont muets sur ce point. Ils constatent que, se croyant sous le coup d’une arrestation, il s’enfuit de Trévières pour se réfugier chez Mlle de Genneville, à Rubercy. Il y trouva Gilbert de Mondejeu, un chouan comme lui, jadis directeur de la correspondance royaliste en Normandie, associé aux premiers préparatifs du soulèvement et qui s’en était ensuite retiré. Chez Mlle de Genneville, les deux proscrits se croyaient en sûreté. Mais, un matin, les gendarmes se présentèrent. Ils venaient de Trévières. D’Aché et Mondejeu n’eurent que le temps de déguerpir. Celui-ci disparut à ce moment. Quant à d’Aché, il se rendit chez cette veuve Amfrie de Bayeux, où il s’était tenu trois ans avant, quand il avait quitté la marquise de Vaubadon. Elle habitait aux portes de Bayeux une maison ayant une sortie sur la campagne. De chez la veuve Amfrie, il passa chez une demoiselle Dumesnil, au centre de la ville, et, enfin, chez Mlle Eugénie de Montfiquet, une vieille fille, parente des Montfiquet de Trévières.

Toutes ces personnes correspondaient avec Londres, servaient d’agents aux royalistes et d’intermédiaires entre eux. Elles pratiquaient en même temps la contrebande des produits anglais, sans qu’on puisse établir si la politique couvrait leur commerce ou leur commerce la politique. Ce qui ne laisse aucune place au doute, c’est qu’elles connaissaient la marquise de Vaubadon, entretenaient des relations avec elle et croyaient à la sincérité du dévouement qu’elle ne cessait de manifester en faveur de la cause royale. Il est vraisemblable que Mme de Vaubadon apprit par cette voie le retour du vicomte d’Aché et qu’elle l’apprit pendant l’été de 1809, alors que, pour des causes ignorées, il était rentré secrètement à Trévières, supposant, sans doute, qu’on ne viendrait plus l’y chercher, et peut-être avec l’espoir de repasser en Angleterre. Avertie de sa présence chez les Montfiquet, elle résolut d’en tirer parti pour gagner les bonnes grâces du gouvernement impérial, et le dénoncer.

La duchesse d’Abrantès, dans le récit romanesque et sans consistance qu’en ses Mémoires elle a consacré à la mort de d’Aché, donne à entendre que Mme de Vaubadon ne fut entraînée à le livrer que par le désir de se venger d’avoir été abandonnée et trahie pour Henriette de Montfiquet. C’est un conte à dormir debout. Henriette de Montfiquet, laide et très pieuse, n’était pas la maîtresse de d’Aché. L’eût-elle été, que Mme de Vaubadon avait perdu le droit d’en concevoir un ressentiment. Après le départ du vicomte d’Aché, elle avait eu d’autres amants, entre autres le chevalier de Bruslart, qui venait d’arriver en France avec une mission de Louis XVIII, et résidait aux environs de Bayeux, sans que la police eût pu mettre la main sur lui. Encore à cette heure, l’inconstante marquise vivait avec un certain comte d’Ollendon, fort triste personnage, vendu à Fouché et à Réal, comme d’ailleurs la plupart de ces anciens insurgés à qui l’habitude des aventures avait inculqué le dégoût de toute discipline morale, de toute existence régulière et qu’elle n’avait que trop rendus propres aux plus viles actions. Le projet de livrer d’Aché pour en faire argent fut-il suggéré à l’amant par la maîtresse, ou à la maîtresse par l’amant ? On ne saurait répondre avec certitude. On peut, du moins, affirmer que ce projet, ils étaient également capables, l’un et l’autre, de l’avoir conçu et trop affamés de ressources pour ne pas l’exécuter sans défaillance.

La marquise de Vaubadon comptait, parmi ses amis de Paris, un puissant personnage, originaire du Calvados, où il venait souvent, l’ancien conventionnel Doulcet de Pontécoulant, membre du Sénat impérial. Elle devait à sa protection les mesures de clémence dont elle avait été l’objet après la conspiration de Georges. Si, dès cette époque, elle avait, comme on le suppose, offert ses services à Fouché, ce fut assurément par l’entremise du sénateur. Il était donc naturel qu’elle s’adressât à lui quand, résolue à livrer d’Aché, elle songeait à négocier les conditions de sa trahison pour en obtenir le plus haut prix. Peut-être objectera-t-on que le passé de Doulcet de Pontécoulant proteste contre les suppositions fâcheuses pour sa mémoire, que doit nécessairement suggérer, même à des esprits équitables et impartiaux, le rôle qu’il eut en cette affaire ? Ce passé, en effet, est celui d’un bon citoyen, courageux et loyal. Mais les pièces officielles sont là. Elles attestent qu’en cette circonstance il ne se montra pas digne de ce qu’il avait été jadis. Il n’est pas jusqu’au silence qu’en ses Mémoires il a gardé sur ces événements, qui ne le condamne. Si son rôle eût été avouable ou s’il avait pu se défendre d’avoir joué sa partie en cette ténébreuse intrigue, il s’en fût certes expliqué dans la relation qu’il nous a laissée de sa vie publique. Mais pouvait-il sans mentir ou sans s’accuser lui-même, raconter comment et pourquoi il était intervenu ? Qu’on en juge :

Soit que la marquise de Vaubadon fût allée le trouver, soit que lui-même l’eût mandée pour la mettre en mouvement, elle lui avoua qu’elle savait où était d’Aché, qu’elle était prête à aider la police à s’emparer de lui.

– Je ne me serais pas décidée à ce parti si cet homme n’était qu’un proscrit, dit-elle à Pontécoulant. Mais c’est un assassin. Il est décidé à attenter à la vie de l’Empereur, et je ne puis oublier les bontés qu’a prodiguées Sa Majesté à mon fils, officier dans ses armées.

Vraie ou fausse, cette allégation décida Pontécoulant. Il conduisit Mme de Vaubadon chez Fouché et chez Réal. Là, toutes les dispositions furent prises pour organiser le piège dans lequel devait tomber d’Aché. Il a été dit pour la défense de Mme de Vaubadon qu’elle ne s’engagea qu’à décider d’Aché à quitter la France. Mais, réduit à ces termes, le service méritait-il d’être payé au prix de la somme de soixante mille francs qui lui fut promise ? D’ailleurs, le doute, à cet égard, devient impossible, en présence de l’extrait suivant d’un rapport officiel adressé, le 6 juin 1812, à l’Empereur par le duc de Rovigo, successeur de Fouché, à l’effet de lui recommander Mme de Vaubadon : « Votre Majesté daignera se rappeler que, sur les instances de M. le sénateur de Pontécoulant, elle consentit à faire les démarches nécessaires pour mettre d’Aché dans les mains de la police. » Il n’est donc que trop certain qu’avec le concours de Pontécoulant elle se fit l’artisan de la perte de ce malheureux.

Le 5 septembre 1809, elle vint de Bayeux à Trévières pour s’entretenir avec Mlle de Montfiquet. Elle lui parla de d’Aché, fit un émouvant tableau des périls auxquels il s’exposait en restant en Normandie ; la police était sur ses traces, le cercle qu’elle avait tracé autour de lui allait en se resserrant de plus en plus. S’il ne se décidait à partir, il deviendrait bientôt impossible de le sauver. Quant à elle, à l’en croire, elle n’oubliait pas l’affection que jadis elle avait eue pour lui. Elle l’aimait encore assez pour entreprendre de l’aider à s’enfuir. S’il voulait se confier à elle, elle le remettrait aux mains d’un homme sûr qui le conduirait à Luc-sur-Mer où, grâce à des mesures prises d’avance, il pourrait s’embarquer pour l’Angleterre.

Il n’est dit nulle part qu’elle se soit trouvée en présence de son ancien amant. Soit qu’au moment de le trahir, elle ne voulût pas le revoir, soit que d’Aché se défiât d’elle ou préférât ne pas se montrer, il n’est pas probable qu’ils se fussent revus depuis leur rupture ni qu’ils se soient rencontrés ce jour-là. Les préparatifs de l’évasion paraissent s’être faits sans lui. Mlle de Montfiquet étant entrée dans les vues de la marquise de Vaubadon, elles continuèrent ensemble ces préparatifs. Il est remarquable qu’à ce moment Pontécoulant venait d’arriver à Caen, chargé, au moins en apparence, d’une mission extraordinaire concernant l’organisation de la garde nationale. Peut-être même était-il venu de Paris avec Mme de Vaubadon, qui rentrait à Bayeux après sa visite à Fouché.

Le surlendemain, 7 septembre, d’Aché entendit la messe à Trévières et communia. Le soir venu, il fit ses adieux à Mlle de Montfiquet. Elle lui offrit, en souvenir d’elle, un recueil de Pensées chrétiennes. En la quittant, il alla chez la veuve Amfrie qui devait lui remettre trois cents francs pour ses frais de route. Il était vêtu d’une veste de chasse en drap bleu, d’un pantalon de velours côtelé vert olive, d’un gilet en piqué jaune et chaussé de bottes à la russe. Il avait pris des armes : une canne à épée et deux pistolets de fabrique anglaise. Suivie de sa fille, Mme Amfrie, entre minuit et deux heures, l’accompagna jusque devant l’église de la Délivrande, gros bourg à moitié route entre Bayeux et la mer, où devait se trouver le guide promis par Mme de Vaubadon. Celle-ci l’avait annoncé sous le nom de Samson. En réalité, il se nommait Foison ; il était sous-officier de gendarmerie, commandant la brigade de Luc. Mais, ayant remplacé son uniforme par un costume de paysan, l’abominable comédie à laquelle il se prêta ne pouvait être soupçonnée. D’Aché en fut la dupe. Comme il perdait trop de temps, au gré de son guide, à prendre congé de Mme Amfrie et de sa fille, celui-ci lui dit :

– Allons, le temps presse, il faut se hâter.

D’Aché s’arracha à ses compagnes et suivit le prétendu Samson. Elles accompagnèrent des yeux les deux hommes sur la route jusqu’à ce qu’elles les eussent vus se perdre dans la nuit.

Le lendemain, dimanche 8 septembre, au petit jour, des paysans relevaient, à quelque distance de la Délivrande, en un lieu nommé Bout-Varin, le cadavre d’un inconnu. Il était couché sur le dos, au bord du chemin, près d’une meule de paille, les mains liées par une ficelle bleue, criblé de blessures, deux au visage, une à la poitrine, une autre dans la cuisse, faites toutes quatre par des armes à feu, et une cinquième, mortelle celle-là, qu’on supposa être due à un coup de la canne à épée qui fut trouvée à côté de lui, avec deux pistolets de fabrique anglaise encore chargés et la crosse d’un fusil. L’œil gauche était sorti de son orbite, le visage littéralement écrasé comme si l’on eût voulu le rendre méconnaissable. À l’exception d’un livre de prières et d’un passeport au nom de « Martin Cochu, marchand, rue Saint-Denis, à Paris », on ne trouva dans ses poches ni papiers ni rien qui pût aider à la constatation de son identité. Une trace de sang, qu’on put suivre sur un parcours d’environ deux cents mètres, prouva qu’il n’avait pas été frappé là où on venait de le retrouver, mais à la place où s’arrêtait la trace sanglante en s’élargissant et en faisant sur le sol une tache plus grande.

Il n’y eut parmi les auteurs de cette lugubre découverte aucun doute sur les circonstances en lesquelles avait péri ce malheureux. Il était mort assassiné. Ses mains liées l’attestaient avec évidence. Ce fut aussi l’avis du maire de Luc et du greffier du juge de paix qui vinrent dresser procès-verbal. Il était sans doute tombé victime d’une bande de malfaiteurs qui lui avaient ensuite enlevé son argent. Les habitants du hameau de Bout-Varin déclarèrent avoir entendu, durant la nuit, plusieurs détonations d’armes à feu, mais ne s’en être pas alarmés. Les élections pour la garde nationale et les opérations du tirage au sort ayant eu lieu le même jour, ils avaient attribué ce tumulte à des gens ivres, gardes nationaux ou conscrits. L’opinion générale était donc qu’il y avait eu crime. Ce fut constaté dans l’acte de décès et dans la réquisition adressée au maire de Luc par le lieutenant de gendarmerie Mancel, « à l’effet de faire procurer au cadavre la sépulture nécessaire ». L’inhumation eut lieu le 10 septembre.

Mais, dès le lendemain, à la version de l’assassinat s’en substituait une autre, présentée par le sous-officier Foison en sa qualité de chef de la brigade de Luc, dans le procès-verbal qu’il dut adresser au préfet. D’après celle-là, se trouvant dans la nuit avec trois gendarmes sur la route de Luc à la Délivrande, il avait rencontré deux individus dont l’un s’était enfui à son approche, dont l’autre, au lieu d’obéir à l’ordre de s’arrêter, s’était servi de ses armes et avait blessé le cheval de l’un des gendarmes. Ceux-ci avaient riposté et, la lutte se continuant par la résistance de l’inconnu à qui l’on demandait son passeport, il était tombé pour ne plus se relever.

L’invraisemblance de ces détails éveilla les doutes de l’honnête Caffarelli. Comment quatre gendarmes n’étaient-ils pas parvenus à s’emparer d’un seul homme, quand l’un d’eux, au dire du procès-verbal, le tenait par les cheveux ? Comment cet homme s’était-il trouvé mutilé, quand il eût été si important de l’avoir en vie ? Comment l’avait-on abandonné mort sur la route ? En vain, Foison, en réponse à ces questions, alléguait-il qu’ayant à moitié perdu la tête il n’avait pensé ni à faire garder le corps ni à envoyer chercher les magistrats. Ces explications embarrassées, loin de dissiper les soupçons du préfet, ne faisaient que les fortifier.

D’autres renseignements qui lui parvinrent les transformèrent en certitude. Un enfant raconta avoir vu, dans la salle d’un cabaret, Foison et ses hommes se partageant de l’argent. Un paysan affirma que le cheval blessé l’avait été volontairement et après coup. Enfin, Foison fut contraint d’avouer à M. Caffarelli qu’ayant trouvé des papiers sur le cadavre il avait dû, en raison d’ordres supérieurs, les apporter à Caen pour les remettre à M. de Pontécoulant, qui était aussitôt parti pour Paris. Il fut alors aisé au préfet de reconstituer la vérité. L’homme assassiné ne l’avait pas été par des malfaiteurs, ainsi qu’on s’était efforcé d’abord de le répandre, mais par les gendarmes eux-mêmes. Ils l’avaient surpris, saisi, fortement lié et ensuite fusillé. Les lettres de Caffarelli à Réal témoignent de son étonnement et de son indignation. « Quelles horribles conséquences tirer de ces faits, s’ils sont vrais ! Comment les gendarmes pourront-ils s’occuper de leurs fonctions sans crainte d’être traités comme des assassins, des bêtes féroces ? » Il se plaignait aussi de l’intervention, dans cette affaire, de Pontécoulant, dont le rôle lui semblait louche, offensant pour lui-même, tellement offensant que, plutôt que de se résigner « à être réduit à ce point pour des objets importants », il préférait se retirer.

Réal eut grand’peine à l’apaiser et, tout en le rassurant par son langage, il défendit Pontécoulant contre des insinuations « imméritées ». « J’ai beaucoup consulté M. de Pontécoulant, que je connais, que j’aime depuis quinze ans, que j’ai suivi pendant toute la Révolution, qui a déployé contre toutes les ambitions, contre toutes les peurs, contre toutes les intrigues dans des temps horribles un grand caractère de franchise et de loyauté. Vous me blâmeriez de ne l’avoir pas fait… Ne perdons pas de temps, Monsieur, dans ces niaises disputes… Nous sommes liés l’un et l’autre par les mêmes intérêts, le même espoir. » Caffarelli se calma. Mais il garda sa conviction sur le caractère de ce crime mystérieux. Lorsqu’à quelques jours de là, après avoir soupçonné d’abord que l’homme assassiné pouvait bien être Alain, dit le général Antonio, il sut par Liquet, envoyé à la Délivrande sur l’ordre de Réal, que c’était le vicomte d’Aché, il n’hésita pas à accuser la marquise de Vaubadon d’avoir trempé la main « dans cette machination vraiment diabolique ». « Elle y joue un rôle digne d’elle. C’est tout dire. Je l’avais soupçonnée. Elle vit depuis assez longtemps avec M. d’Ollendon, qui remplace Bruslart et ses nombreux successeurs. Tout en se félicitant de voir l’État débarrassé de d’Aché, vrai scélérat, qui pourrait se défendre d’un sentiment d’horreur pour la femme qui l’a livré et pour ceux qui l’y ont déterminée ?… Je ne peux me défendre de l’idée qu’elle a dû être bien satisfaite d’apprendre qu’il avait été tué ; il est clair qu’elle y avait un grand intérêt, ainsi que celui qui l’a mise en œuvre. »

Ces généreux sentiments n’étaient pas pour émouvoir le sceptique Réal. Il répondait : « Puisque je suis en train de vous faire des aveux, je vous déclare que, dans cette hypothèse, l’idée qui m’occuperait principalement ne serait pas celle qui paraît vous tourmenter. Heureux de voir Sa Majesté délivrée d’un ennemi acharné, féroce, plein d’audace et de résolution, je ne penserais qu’à la reconnaissance que m’inspirerait l’individu qui aurait, en facilitant sa recherche, aidé à son arrestation. » À cet avertissement à peine déguisé sous la courtoisie des paroles, il ajoutait : « Mais je crois que vous vous trompez sur cet individu. » Il comptait utiliser encore Mme de Vaubadon. Il ne voulait pas encourager les soupçons qui planaient sur elle. Par malheur, il était trop tard pour la défendre. La veuve Amfrie avait parlé, révélé le rôle de cette misérable femme, accrédité la version de sa participation au meurtre de d’Aché.

Vainement, de rares amis, acharnés à plaider pour elle, essayaient-ils d’insinuer que le proscrit était mort dans une lutte loyale, en disputant sa liberté à ses agresseurs. Personne n’en croyait rien. Après avoir livré d’Aché, Mme de Vaubadon l’avait fait assassiner pour être sûre d’échapper à sa vengeance. L’idée du guet-apens dont, pour plaire à Fouché, elle s’était rendue complice, prenait corps, se précisait, livrait sa personne et son nom au mépris public. Elle en eut bientôt recueilli les témoignages. Les salons de Caen lui furent fermés. Un soir, où elle avait osé se présenter au théâtre, elle dut se retirer devant les huées et les injures de la foule ameutée qui, par allusion à un châle rouge jeté sur ses épaules, s’écriait :

– Il est teint du sang de d’Aché !

Quelques jours avant, un accueil analogue avait été fait au brigadier de gendarmerie que la rumeur publique désignait déjà comme l’assassin. Il venait de recevoir, pour des services ignorés, la croix de la Légion d’honneur. On y voyait la récompense de son forfait.

– On donne la croix à foison ! disait-on.


{{c| XII}}


Tandis que périssait en ces circonstances mystérieuses le principal instigateur de tant d’événements tragiques, Mme Aquet de Férolles continuait à vivre. Mais son existence n’était plus qu’une agonie. Pourquoi ne la conduisait-on pas à l’échafaud ? La grossesse qu’elle avait alléguée, personne n’y voulait croire, en l’absence de tout signe extérieur. Cependant le premier président de la Cour de Rouen écrivait à Réal, le 23 août : « Les médecins n’osent se prononcer, ils ne peuvent dire qu’elle n’est pas grosse. Si elle l’est, elle doit l’être de huit mois et demi. » Il est vrai que ces médecins étaient ceux de la famille de Combray et qu’ils se faisaient les complices des suprêmes efforts tentés encore par celle-ci pour obtenir la grâce de la condamnée, bien que l’Empereur l’eût déjà refusée, au mois de juillet précédent, quand les petites Aquet de Férolles étaient allées au fond de l’Allemagne se jeter à ses pieds.

Parmi les douloureux épisodes dont nous avons entrepris le récit, il n’en est pas de plus émouvant que celui du voyage de ces deux enfants que, sur l’hypocrite conseil de Fouché, on avait envoyées à l’Empereur, dans l’espérance de l’émouvoir. C’était au lendemain de Wagram. On croyait que, dans l’ivresse de sa victoire, il serait accessible à des idées de clémence et pardonnerait, comme il l’avait déjà fait à diverses reprises, notamment pour les Polignac et pour Hyde de Neuville. Les fillettes s’étaient donc mises en route, malgré les fatigues et les périls d’un long voyage, à travers des pays livrés encore aux horreurs de la guerre. Leur tante, sœur de leur mère, et le médecin de celle-ci les accompagnaient. Le 20 juillet au matin, elles arrivaient au palais de Schœnbrünn, aux portes de Vienne. L’Empereur venait de partir pour aller assister à la levée des plans du champ de bataille de Wagram. On ne savait à quelle heure il reviendrait. Il fallait donc attendre, et la pauvre famille attendait, debout sur le perron du château, où les officiers commandant le poste de garde l’avaient engagée à se tenir.

Son attente se prolongea jusqu’au soir. L’Empereur ne rentra qu’au déclin du jour. En descendant de cheval, il vit ces femmes en grand deuil, émues et pâles. Il crut d’abord que c’étaient la veuve et les filles de quelque officier tué à Wagram. Il s’approcha d’elles. On avait fait la leçon aux petites. Elles tombèrent à genoux, en présentant leur supplique :

– Sire, rendez-nous notre mère !

Surpris, l’Empereur prit la pétition, y jeta les yeux, échangea quelques mots avec un des généraux qui l’entouraient et répondit :

– Je n’en ai pas la puissance.

Et comme les enfants éclataient en sanglots, il interrogea leur tante. Elle plaida la cause de sa sœur. Le médecin se joignit à elle. Les enfants, de nouveau supplièrent. Napoléon persista dans son refus. Les autres coupables avaient expié. Il n’eût pas été juste que Mme Aquet de Férolles, plus coupable qu’eux, n’expiât pas aussi.

– Je regrette, ajouta-t-il, de ne pouvoir vous dédommager d’un si pénible voyage. Mais je ne puis faire grâce.

Et il passa. Rentré dans ses appartements, il s’emporta contre Fouché qui l’avait exposé à cette scène cruelle.

– Si le cas est graciable, dit-il, pourquoi ne me l’avoir pas écrit ? S’il ne l’est pas, pourquoi avoir donné des passeports à une famille que je suis obligé de renvoyer désolée ?

Après l’échec de cette démarche, il semblait que tout espoir de sauver la condamnée fût perdu. Mais la famille de Combray conservait celui d’obtenir de l’impératrice Marie-Louise ce que son époux avait refusé. Cet espoir, que les médecins entretinrent en consentant à ne pas déclarer que Mme Aquet de Férolles n’était pas grosse, devait être déçu. Fouché et Réal ne voulaient pas que Mme Aquet de Férolles fût épargnée. Le 6 octobre 1809, quatre médecins, dont trois n’avaient jamais vu la condamnée, invités à l’examiner, furent unanimes à déclarer qu’il n’y avait pas de grossesse. Le premier président envoya sur-le-champ, par un courrier, leur déclaration à Réal. Le courrier rapporta l’ordre « de donner suite à l’arrêt ».

Les détails manquent sur les derniers moments de Mme Aquet de Férolles. Il n’en est d’autres que ceux qui figurent dans une brève communication faite en 1877 à l’Académie de Rouen par un de ses membres, M. de Duranville. Il les tenait d’un de ses confrères, M. Homberg, contemporain de ces événements. Mme Aquet de Férolles alla au supplice, le 7 octobre, dans une charrette que M. Homberg, encore enfant, vit passer dans la rue de la Grosse-Horloge. La condamnée était vêtue d’une chemise en flanelle blanche, « ni abattue, ni hardie », dit-il. Un peloton de gendarmes escortait la charrette, autour de laquelle des vendeurs débitaient au public l’arrêt de la cour criminelle. Après l’exécution, le corps fut inhumé au cimetière de Saint-Maur. Au-dessus de la fosse, à un arbre qui la couvrait de son ombre, une main inconnue attacha un ruban noir.

Aussitôt après la condamnation de sa femme, Aquet de Férolles avait été remis en liberté. Quand elle eut cessé de vivre, ses biens, qui avaient été séquestrés, furent restitués à son mari. On trouve au dossier les lettres que celui-ci adressait à Fouché pour se plaindre des magistrats du Calvados et notamment du juge d’instruction de Falaise, M. Le Couturier, qu’il accusait d’avoir pris parti contre lui et, pour le substituer à la coupable, d’avoir supprimé des pièces et offert à un témoin mille écus s’il voulait modifier sa déposition. « Cette inculpation, écrivait Réal à Caffarelli, en lui demandant ce qu’il en pensait, peut n’avoir aucun fondement et les façons dans lesquelles elle est présentée n’inspirent pas beaucoup de confiance. » Caffarelli défendit M. Le Couturier, qui lui-même protestait contre ces accusations auprès du grand juge, son chef hiérarchique. Oui, avouait Caffarelli, M. Le Couturier était lié avec Mme Aquet de Férolles. « Mais il n’avait pas d’habitudes avec elle. S’il a des reproches à se faire, c’est d’avoir eu confiance dans les gendarmes qui la laissèrent s’échapper de Falaise. » Justice fut rendue à Le Couturier. Caffarelli, de son côté, put d’abord croire que Réal ne lui gardait pas rancune de l’extrême faiblesse dont il avait fait preuve au moment du crime. Mais Réal ne pensait pas qu’un fonctionnaire aussi débonnaire fût en état de rendre d’utiles services dans un département dont le mauvais esprit commandait une surveillance plus rigoureuse qu’ailleurs. Tandis que le secrétaire général de la préfecture était révoqué comme incapable, on envoyait le préfet dans l’Aube. Ce changement fut considéré comme une disgrâce.

Les individus acquittés par la cour de Rouen et même le marquis de Bonneuil, bien qu’il eût été l’objet d’une ordonnance de non-lieu, furent maintenus en détention. Ils y étaient encore à la fin de l’Empire, tandis que tous ceux qui, par leurs relations avec les condamnés, pouvaient être supposés capables de les avoir secondés et, entre autres, le frère, la femme et les enfants de d’Aché, restaient sous la surveillance de la police.

On ne parvint à s’emparer d’aucun des contumaces. Il n’est rien dans les documents qui puisse mettre sur leurs traces. Acteurs obscurs d’un drame terrible, ils ne paraissent sur la scène que pour y jouer leur rôle et s’effacent ensuite, même le général Antonio, dans l’ombre d’où ils étaient sortis. Il n’en est qu’un qu’on retrouve, c’est Joseph Buquet. Sous la Restauration, il vivait à Donnai, jouissant paisiblement des fonds volés qu’il transmit à ses héritiers. À la même époque, le chevalier de Bruslart, cet ancien amant de la marquise de Vaubadon, qu’on avait un moment soupçonné d’avoir participé au vol, était lieutenant général des armées du roi.

La marquise de Combray avait été laissée en prison. Ni supplications ni démarches ne purent fléchir l’Empereur. Il fallait établir que l’état de santé de cette femme vieille et infirme ne lui permettait pas de supporter les rigueurs de la captivité pour obtenir son transfert à l’hospice général de Rouen. Elle y resta jusqu’à la rentrée des Bourbons. On lit dans le Moniteur officiel du 21 septembre 1814 : « Le 18 août dernier, Sa Majesté a signé des lettres d’abolition en faveur de Geneviève de Brunelle, veuve Hély de Combray, condamnée, à l’âge de soixante-huit ans, à vingt-deux ans de réclusion par jugement d’une cour spéciale séant à Rouen, le 30 décembre 1808. Cette dame a eu l’honneur d’être présentée le 5 courant à Sa Majesté qui a daigné l’accueillir avec bonté. » Pendant les Cent-Jours, Mme de Combray se réfugia en Angleterre. Elle en revint à la seconde Restauration et mourut peu après parmi les siens, entourée de la vénération publique. On sait que Balzac s’est inspiré d’elle pour créer dans un de ses plus beaux romans l’admirable figure de Mme de La Chanterie. En comparant le véridique récit que nous venons d’écrire avec celui du romancier, on appréciera dans quelle mesure son génie a transfiguré Mme de Combray et son imagination dénaturé la vérité.

Quant à Mme de Vaubadon, sa destinée fut moins glorieuse. Après l’assassinat de d’Aché, obligée de quitter le Calvados où, de toutes parts, elle se heurtait aux manifestations insultantes du mépris qu’elle inspirait, elle se réfugia à Paris ; même là, elle dut invoquer la protection de la police. Cette protection ne lui fit pas défaut. Un jour qu’elle passait dans la rue de la Paix, un gentilhomme normand, le marquis de Lamberville, qui se trouva sur son chemin, ne put retenir un cri d’horreur et l’apostropha en lui rappelant le meurtre de d’Aché. Quelques heures après, il recevait l’ordre de s’éloigner de Paris sur-le-champ et de n’y pas revenir sans autorisation. La police intervint également contre les créanciers de Mme de Vaubadon. « Si elle est poursuivie, écrivait Réal à Caffarelli, par suite de l’opinion qu’on a qu’elle a servi la police, signalez-moi ces personnes, la conduite et les relations qu’elles ont eues précédemment avec les insurgés. »

Par une circonstance restée inexpliquée, Mme de Vaubadon n’avait pas encore touché, au commencement de 1810, les soixante mille francs qui lui avaient été promis. Perdue de dettes et poursuivie, elle les réclama. Réal ne voulait pas les payer ouvertement. On simula un prêt hypothécaire. L’hypothèque fut prise par un notaire de Paris, Me Genoux, sur une terre que Mme de Vaubadon possédait à Saint-Germain, dans le Calvados. Par l’entremise de ce notaire, elle avait reçu, à la date du 4 septembre 1810, 49,541 francs. Le complément lui fut ultérieurement versé. Nous n’avons pu établir pour quelle cause le notaire fut obligé de rembourser la somme à la caisse de la police le 18 juillet 1811, ni par qui fut levée l’hypothèque lorsque, ultérieurement, le domaine de Saint-Germain qu’elle grevait encore fut vendu à M. de Goulhot, directeur au ministère de la Guerre. En tout cas, on doit supposer que, si l’hypothèque fut maintenue, c’est qu’il avait été décidé que la somme promise et déjà payée serait comptée à Mme de Vaubadon sous une autre forme, et qu’on ne voulut pas qu’elle la reçût deux fois.

Il y avait alors à Paris quatre journaux d’annonces légales. À la fin de 1811, un décret impérial les réunit en un seul sous le nom de Journal général de France, devenu plus tard Les Petites Affiches. Vingt-quatre actions furent créées, sept attribuées aux propriétaires des journaux supprimés et dix-sept distribuées à divers, parmi lesquels figure pour neuf M. Le Comte, commissaire du gouvernement, comme représentant de l’État. C’est une de ces neuf actions dont l’Empereur voulait disposer en faveur de Mme de Vaubadon et qu’elle reçut en juillet 1812. L’avis qui en fut donné au directeur constitue une preuve nouvelle de la trahison. « Sa Majesté a daigné accorder à Mme de Vaubadon, pour en jouir à partir de ce jour, une action dans le produit du journal Les Petites Affiches. C’est à cette dame que l’on doit la découverte d’un brigand venu de Londres pour attenter aux jours de Sa Majesté. »

Les mêmes faits sont encore consignés par le duc de Rovigo, ministre de la Police générale, dans un rapport à l’Empereur. « Il est constant que c’est d’après ses indications qu’on est parvenu jusqu’au lieu qui recélait cet audacieux brigand. Le seul motif qui ait déterminé Mme de Vaubadon, c’est qu’elle sut que d’Aché avait le projet d’attenter aux jours de Votre Majesté. Elle n’a pas dissimulé que, s’il n’eût été qu’un malheureux échappé à la proscription, elle se fût abstenue de révéler le lieu de sa retraite, mais que l’énormité du crime qu’il méditait ne lui permit pas d’hésiter. Elle obéissait d’ailleurs à ses sentiments particuliers de reconnaissance, Votre Majesté ayant daigné nommer son fils officier. Indépendamment de cette déclaration verbale, j’en joins une écrite de M. le sénateur de Pontécoulant, qui se trouvait à Caen à cette époque. Elle ne laisse aucun doute sur l’authenticité de ce fait. »

La marquise de Vaubadon, abandonnée et méprisée, vécut longtemps encore. Fixée définitivement à Paris, elle s’était retirée à Belleville et y mourut en 1848. Plusieurs années avant, elle avait eu la douleur de perdre son fils, chef d’escadrons de chasseurs. À ses derniers moments, il supplia ses parents de se réconcilier. Le père promit et demanda à la mère de l’aider à tenir sa promesse. Elle s’y refusa, en déclarant « que, quelles que pussent être les convictions d’une société privée, elles seraient impuissantes à comprimer les préventions gravées dans l’opinion populaire et qu’une telle mesure ne présentait d’autres chances que celles de nouveaux chagrins et de nouveaux dangers ». Elle formulait ainsi par avance le jugement que dicterait à tous les hommes impartiaux une étude consciencieuse des faits, demeurés obscurs jusqu’à ce jour, qu’à la lumière des pièces officielles et des documents inédits nous avons reconstitués dans la mesure où ils pouvaient l’être.

Ces documents inédits et ces pièces officielles n’ont-ils dit que la vérité et contiennent-ils toute la vérité ? En presque tous les points, oui, nous le croyons. Il est cependant certains traits des dramatiques aventures qu’on vient de lire dont nous n’avons pu, malgré nos efforts, pénétrer entièrement le mystère. Pourquoi Armand Le Chevallier fut-il jugé, condamné, exécuté huit mois avant ses complices ? Qu’avait-on à redouter de lui ? Pourquoi le fit-on juger sommairement par une commission militaire, reconnaissant ainsi le caractère politique de ses actes, alors que, dans le procès poursuivi après sa mort, on chercha à lui imputer des mobiles d’intérêt personnel ? Les témoignages qui l’accablèrent quand il n’était plus là pour se défendre furent-ils désintéressés et sincères ?

De même pour d’Aché. Pourquoi se défit-on de lui par un assassinat, alors que, grâce à Mme de Vaubadon, on le tenait et qu’on pouvait l’envoyer en cour martiale ? À quel mobile obéit Fouché en ordonnant la mort de ces deux malheureux en des conditions si cruellement expéditives pour l’un, si odieusement criminelles pour l’autre ?

Seul il aurait pu répondre. Il ne l’a pas fait. Les dossiers sont, à cet égard, aussi muets que lui. Il est permis d’en conclure que sa conduite en cette circonstance, comme en beaucoup d’autres, fut déterminée par des motifs inavouables, qu’en marge des événements que nous avons racontés se déroule, nouée et dénouée par lui, quelqu’une de ces ténébreuses intrigues dans lesquelles il se plaisait, dont le secret fut emporté avec lui, et qui obligent à se demander si les conspirateurs dont il prépara et assura le châtiment ne furent pas écrasés sous tant d’accablantes accusations et traités avec tant d’inexorable rigueur parce qu’en d’autres temps, quand il doutait encore de la solidité du régime impérial et de sa durée, il s’était montré disposé à devenir leur complice.

  1. Un de ses frères était évêque de Saint-Brieuc, l’autre général aide de camp de l’Empereur. Napoléon disait d’eux : « Ces Caffarelli sont des fanatiques d’honneur. »
  2. Quoique la plupart des historiens qui ont parlé de lui l’appellent le baron d’Aché, il était vicomte. J’ai sous les yeux la copie d’une supplique adressée, le 5 février 1825, par sa veuve à Charles X, à l’effet de solliciter une indemnité pour toutes les pertes qu’elle et son mari avaient subies sous le Consulat et l’Empire, en servant la cause royale. Cette requête est signée : De Roquefeuil, vicomtesse d’Aché.
  3. L’un d’eux lui écrivait : « On dit que lorsqu’on vous a vue c’est comme si l’on avait pris un poison lent qui conduit au trépas. Votre taille est celle de Calypso, votre figure celle de Phryné ou de Vénus et votre esprit celui de Melpomène ou de Thalie. »