La Police et les chouans sous le Consulat et l’Empire/8

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L’AGENCE DE JERSEY

I

Au commencement de 1806, c’est par la voie de Jersey que les émigrés réfugiés en Angleterre communiquaient avec les royalistes de Normandie et de Bretagne. Dans cette petite île, qui n’est qu’à quelques lieues des côtes de France, résidaient d’anciens chouans échappés, pour la plupart, en 1800 à la machine infernale, en 1804, après la conspiration de Georges, aux poursuites de la police. Ils y vivaient, les regards tournés vers la patrie, guettant une occasion propre pour y rentrer, objet des faveurs et des bontés du gouverneur de l’île, Philippe de La Tour d’Auvergne, fils naturel légitimé de Charles de La Tour d’Auvergne, prince de Bouillon. Né à Jersey, par conséquent sujet anglais, le capitaine d’Auvergne, comme on l’appelait, avait servi d’abord sur la flotte britannique. Nommé ensuite au commandement de l’île, il y était devenu l’agent le plus actif des Bourbons. C’est à lui que le comte de Puisaye, représentant de ceux-ci en Angleterre, adressait les correspondances destinées à la France et s’en remettait du soin de les y faire parvenir.

Le prince de Bouillon employait à ces missions périlleuses quelques-uns des émigrés et des chouans établis à Jersey, entre autres Louis-Armand de Chateaubriand, cousin de l’auteur d’Atala, qui s’était marié avec une jeune femme de Saint-Hélier, Rachel Braun, après avoir guerroyé dans l’armée de Condé ; le comte de Goyon-Vaucouleurs, ancien officier de marine, de la famille des Goyon, illustre dans les pays bretons ; Bertin, Ferdinand de Grammont, Lenoir, Prijent, Bouchard, obscurs combattants des guerres vendéennes, jetés après d’innombrables aventures dans une vie d’intrigues ténébreuses et d’incessants dangers.

Le 29 août 1806, l’un des espions que la police française entretenait à Hambourg adressait à Fouché, dans un rapport confidentiel, quelques détails sur l’agence de Jersey. « Après avoir été pendant un temps considérable, disait-il, confiée à un sieur Prijent, fils d’une fruitière de Saint-Malo qui a fait deux cents et quelques atterrages et a même obtenu la croix de Saint-Louis par ses bons et loyaux services, elle est entre les mains d’un nommé Bertin. »

L’espion se trompait. Bertin, qu’il désignait comme l’émissaire du prince de Bouillon, avait dès cette époque quitté Jersey pour passer dans le Morbihan. Il faisait partie de la bande du chevalier de La Haye Saint-Hilaire avec lequel, à quelques semaines de là, il allait être pris et fusillé comme l’un des auteurs de l’enlèvement de l’évêque de Vannes. Quant à Prijent, il continuait, de concert avec Bouchard, à porter en Bretagne les ordres du comte de Puisaye, à l’aide de petits navires que commandaient tour à tour le comte de Goyon et Armand de Chateaubriand. C’était là, semble-t-il, une bien humble besogne pour deux nobles gentilshommes dont l’un, Goyon, avait dépassé la cinquantaine, et dont l’autre, Chateaubriand, n’en était pas loin. Mais ils ne s’astreignaient, l’un et l’autre, à ce dur métier qu’à l’effet de se procurer quelques ressources pour nourrir leur famille.

Après avoir reçu l’avis venu de Hambourg, la police de Fouché, stimulée par Réal et Desmarets, les deux acolytes du ministre, redoubla de vigilance. L’agitation royaliste en Bretagne l’avait convaincue qu’une insurrection se préparait. Elle soupçonnait Puisaye d’en avoir pris la direction d’accord avec le gouvernement anglais et le prince de Bouillon. Le 30 mars 1807, Réal écrivait à Fouché : « Il me paraît hors de doute que les communications des îles de Jersey et de Guernesey se sont constamment maintenues par la voie de Saint-Malo, quoique l’autorité locale n’en ait rien su, et n’ait élevé aucun soupçon sur les agents de ces communications coupables. » Il allait jusqu’à se demander, tant il était étrange qu’elles n’eussent pas été dénoncées, si le maire ne les avait pas favorisées.

Presque en même temps, les prévisions de la police étaient confirmées par des avertissements de ses espions de Londres, auxquels succédèrent en peu de jours des faits significatifs. Le commissaire général de police de Brest, à la date du 5 avril, annonçait le débarquement de Prijent à Saint-Briac. Le préfet de la Manche signalait la présence d’un cutter anglais en vue de Cancale. Ce navire avait tiré des coups de canon, et fait des signaux. Au commencement de mai, Fouché acquérait la certitude que le fameux Bertrand Saint-Hubert, qu’il croyait retourné en Angleterre, après l’affaire de l’agence anglaise de Bordeaux, s’était montré dans le Morbihan. Reçu par La Haye Saint-Hilaire, qui tenait la campagne aux environs de Vannes, il avait été conduit par ses soins sur les bords de la Loire où les gendarmes, après l’avoir vainement poursuivi, venaient de le laisser s’enfuir.

D’autres agents royalistes apparaissaient ailleurs tour à tour. Des bandes en armes recommençaient à parcourir la Mayenne, la Loire-Inférieure, la Sarthe, l’Orne, le Maine-et-Loire. Elles commettaient des excès chez les particuliers, arrachaient aux mains des gendarmes les déserteurs arrêtés, pillaient les caisses publiques, s’attaquaient aux diligences.

On trouve dans un rapport de Réal à Fouché, très logiquement déduites et minutieusement énumérées, les causes des désordres propagés par les royalistes dans l’Ouest, depuis que Napoléon s’était engagé dans les affaires d’Espagne. Les anciens chouans résidant en Normandie et en Bretagne ; les malfaiteurs qui s’y trouvaient en si grand nombre, et enfin les déserteurs et les conscrits réfractaires fournissaient aux chefs des rebelles un personnel toujours prêt à les seconder.

« Les autorités, disait Réal, ont trop longtemps dissimulé ce mal. Cette masse de déserteurs et de réfractaires est le produit de six ou huit années. Les préfets, chaque année, complètent leurs contingents. Ils l’annoncent avec satisfaction. Mais, ils ne disent pas combien ils ont sauté de numéros, et par conséquent combien de jeunes gens sont absents et se cachent. Ils ne disent pas non plus combien de conscrits partis ont déserté en route, et sont revenus dans le pays où ils sont également cachés. Il ne paraît pas d’ailleurs que l’on exerce des poursuites bien actives contre leurs personnes, soit défaut de moyens suffisants, soit pour ne pas fatiguer le pays, soit plutôt que les préfets, se bornant à être en règle vis-à-vis du gouvernement pour un contingent complet, s’étourdissent sur le présent, et sacrifient l’avenir. »

En résumé, la police s’attendait à de graves événements, voire à l’arrivée de Puisaye. « S’il vient, et il est presque sûr qu’il viendra, il se tiendra dans la partie de Fougères, Vitré et surtout dans la forêt du Pertre s’il se croit recherché. Ces cantons ont été travaillés d’avance par La Haye Saint-Hilaire. Ils renferment un nombre d’hommes décidés, restes des bandes de du Boisguy et de ce corps de chouans, appelé colonne brutale, gens auxquels est resté non l’opinion royaliste, mais le goût de chouannerie et de brigandage. » On organisait donc une surveillance active à l’effet de s’emparer de Puisaye s’il osait se présenter en Bretagne et de ses complices Prijent et Bouchard, dont la présence avait été signalée à Créhem en Plombalaye.

Plusieurs habitants de cette commune déclaraient spontanément les avoir reçus sur leur demande, mais avoir repoussé leurs propositions. En ordonnant au préfet des Côtes-du-Nord d’interroger tous ceux qui seraient signalés comme ayant eu des relations avec des deux conspirateurs, Réal précisait le but qu’il poursuivait : « Mon intention n’étant pas ici de punir, mais d’obtenir des lumières, vous ferez questionner ces individus avec douceur et circonspection. Qu’ils soient assurés de n’être compromis ni du côté de l’autorité, ni même dans l’opinion. Si vous jugez que l’intervention de l’autorité civile puisse inspirer des craintes à ces gens simples, employez les ecclésiastiques, les propriétaires honnêtes et influents. »

Bien qu’il ne crût pas à la sincérité du dévouement du clergé, le préfet s’empressa de régler sa conduite sur ces instructions. Il recourut au zèle de monseigneur Caffarelli, évêque de Saint-Brieuc, frère des deux Caffarelli dont l’un était aide de camp de l’Empereur, et l’autre préfet du Calvados. Le prélat répondit qu’en effet il connaissait l’arrivée de Prijent et de Bouchard. Dès qu’elle était parvenue à sa connaissance, il en avait averti le commandant de gendarmerie. Il ajouta que si ces rebelles se dérobaient à toutes les recherches, c’est « qu’on n’y mettait pas assez d’adresse », et qu’on déployait un trop pompeux appareil « pour surprendre des hommes qui se cachent ».

On employa dès lors d’autres moyens. Les individus compromis jadis dans la chouannerie furent secrètement surveillés. On promit des récompenses à ceux qui livreraient Prijent et Bouchard, ou mettraient la police sur leurs traces. Ces démarches restèrent sans résultats. Cependant, Prijent n’avait pas quitté le pays. On en était sûr. Le sous-préfet de Dinan écrivait à Paris qu’un de ses administrés avait, à la sollicitation de Prijent, accepté de se rencontrer avec lui, la nuit, dans un champ.

– Je suis chargé, lui avait dit ce dernier, d’offrir la croix de Saint-Louis et des récompenses pécuniaires à ceux qui ont servi et voudraient resservir. À Londres, d’où j’arrive, j’ai assisté à un conseil où étaient présents les princes, les ambassadeurs des puissances et les ministres anglais. On y a pris la résolution de former une coalition nouvelle. On débarque en France auprès de Saint-Malo. On fait ce qu’on peut pour pousser Bonaparte vers la Russie. On désire qu’il s’y enfonce avec son armée.

Celui à qui ces propositions étaient faites ne les avait pas accueillies. Son témoignage n’en attestait pas moins que Prijent continuait à errer en Bretagne. Mais, bientôt, d’une autre déposition qui succéda à celle-ci, on dut conclure qu’il était retourné à Jersey. Elle fut faite par un sieur Mathurin Dutertre, maire de la commune de Plaintel, dans les Côtes-du-Nord, au préfet de ce département. Il raconta que Prijent lui ayant demandé un rendez-vous chez Mme de Goyon-Beaucorps, propriétaire du pays, il s’était rendu à son appel, le 17 avril. Or, Prijent venait de repartir en chargeant Mme de Beaucorps de faire part à Dutertre de ses projets. Ces projets épouvantèrent le préfet, lui firent croire qu’un débarquement de chouans était prochain.

Réal doutait de l’imminence d’un tel danger. Il savait que les royalistes de Londres et de Jersey ne trouvaient pas le moment opportun pour une action générale. Leurs menées n’avaient d’autre but que d’entretenir, par des actions isolées, le zèle et les espérances de leurs partisans. Cessant de s’occuper de Prijent, il signalait au préfet la présence en Bretagne de La Haye Saint-Hilaire et d’un autre chouan, Le Paige de Bar, jadis général dans les armées vendéennes, venus eux aussi de Jersey. « Ils trouvent asile et secours chez les habitants où ils se présentent comme victimes de leurs opinions. » Quant à Mathurin Dutertre, il l’accusait de n’avoir pas dit au préfet toute la vérité et d’avoir vu Prijent. Le préfet défendait énergiquement Dutertre. « Il n’a rien fait que par mon ordre. Je suis humilié de me voir en quelque sorte atteint d’un soupçon. »


II

À la suite de ces incidents, pendant près d’une année, on n’entendit plus parler de Prijent ni de Bouchard. La Haye Saint-Hilaire et Bertin furent pris et fusillés. De Bar disparut et la police, ayant mis la main dans le Calvados sur une bande en train de conspirer, elle se croyait délivrée pour longtemps sinon pour toujours des entreprises des chouans, lorsqu’en février 1808, à l’improviste, elle retrouva les traces de Prijent.

À Paris, elle exerçait depuis longtemps une surveillance autour de la maison de Mme de Pontchartry, sœur de Puisaye, chez qui vivait la fille de celui-ci. Elle apprit que Mme de Pontchartry avait reçu pour sa nièce et pour elle-même des lettres de Londres. De qui pouvaient émaner ces lettres, sinon du comte de Puisaye ? On arrêtait alors les gens pour moins que cela. Mme de Pontchartry fut mandée chez le commissaire de police de son quartier et questionnée. Elle reconnut que diverses missives expédiées de Londres par son frère lui étaient parvenues à une date récente, les unes pour Mlle de Puisaye, les autres pour elle. Elle les montra. On n’y put relever une seule phrase suspecte. Mais on y découvrit la preuve qu’elle avait été chargée de faire tenir un pli à son frère aîné, le marquis de Puisaye des Joncherets, domicilié dans l’Orne, commune de La Mesnière. Ce que contenait ce pli, elle l’ignorait.

Ordre fut aussitôt envoyé au préfet d’Alençon d’arrêter le marquis et de l’interroger. Arrêter comme un malfaiteur un homme paisible, grand propriétaire, adjoint au maire de sa commune et qui, resté en France sous la Révolution, n’avait pris aucune part aux troubles antérieurs, parut au préfet chose si grave qu’il ne put s’y résoudre. Son administré méritait quelques égards. Il se contenta donc de faire partir pour le château de La Mesnière le lieutenant de gendarmerie Caignou en lui enjoignant d’y procéder à une perquisition. Caignou était l’ami du marquis. Il se fit précéder d’un avis secret à l’effet de laisser à M. de Puisaye, s’il était détenteur de pièces compromettantes, le temps de les faire disparaître. Sans attendre l’arrivée de Caignou, le vieux gentilhomme partit sur l’heure pour Alençon. Il se présenta chez le préfet. Il lui déclara que, quoiqu’il fût le tuteur de sa nièce, il était sans nouvelles de son frère depuis cinq ou six ans.

– Mais la lettre que vous a envoyée votre sœur, Mme de Pontchartry ? objecta le préfet.

– Cette lettre ne m’est pas parvenue, répliqua le marquis. Je suis d’ailleurs brouillé avec ma sœur.

Le préfet, qui s’était promis de l’arrêter si ses réponses n’étaient pas satisfaisantes, n’osa le retenir. Toutefois, avant de le laisser s’éloigner, il lui fit promettre de communiquer aux autorités tout ce qu’il pourrait apprendre sur les projets des chouans.

Cette entrevue avait eu lieu le 4 mars. Au mois de juin, le marquis de Puisaye revint trouver d’abord le sous-préfet de Mortagne, puis, sur le conseil de celui-ci, le préfet de l’Orne. Il en avait long à raconter. Durant un voyage qu’il venait de faire à Pacy, dans le département de l’Eure, une femme restée inconnue s’était présentée chez lui. Ne le rencontrant pas, elle avait laissé un paquet qu’elle était chargée de lui remettre de la part de Prijent. Ce paquet contenait des papiers relatifs à une insurrection prochaine, des cadres d’armées, des listes d’effectifs, des brevets en blanc que le comte de Puisaye expédiait de Londres à son frère, en le chargeant de les distribuer à des gens qu’il croyait disposés à se mettre à la tête de ce mouvement et qu’il désignait à ce titre, encore qu’il ne les eût pas consultés ; enfin deux lettres adressées l’une à la comtesse de Jarnac, par son mari réfugié en Angleterre, l’autre par Prijent lui-même à Mme de Fortia à Paris. Dans celle-ci, Prijent invitait sa correspondante à remettre à la personne qui se présenterait chez elle, au nom du marquis de Puisaye des Joncherets, une somme de cinquante louis, en échange d’une traite tirée de Londres par un sieur Campremont. La traite était jointe au paquet.

Le marquis déposa ces pièces entre les mains du préfet. Portées aussitôt à Paris par Caignou et avant que la police en eût pénétré le mystère, elles lui prouvèrent que Prijent était revenu en France, qu’il y tramait de nouveaux complots. En attendant qu’on pût s’emparer de lui, il importait, pour y parvenir, de rechercher ses complices. On s’occupa d’abord des destinataires des deux lettres, Mme de Jarnac et Mme de Fortia. Le lieutenant Caignou fut chargé de se rendre auprès d’elles afin de les interroger et de présenter à la seconde la traite Campremont. La comtesse de Jarnac avoua que son mari lui faisait tenir de ses nouvelles par le comte de Puisaye. Ce dernier expédiait des lettres à Prijent par la correspondance de Jersey. Prijent les mettait à la poste. Quant à Mme de Fortia, sur le vu de la traite, elle affirma qu’elle avait déjà payé.

Le sieur de Campremont, signataire de cette traite, n’était autre, à ce qu’elle ajouta, que Mgr de Bethisy, ancien évêque d’Uzès, émigré qui résidait à Londres. Les fonds récoltés par Mme de Fortia provenaient de personnes charitables ; ils étaient destinés au vénérable prélat. Redoutant de se compromettre, elle n’avait osé les lui expédier. Elle s’était contentée de lui faire savoir qu’elle les gardait à sa disposition. Puis, un neveu de l’évêque étant venu la voir, elle les lui avait versés pour s’en débarrasser. En tout cela, rien ne parut répréhensible. Les destinataires des lettres ne furent pas inquiétées.

Au surplus, Fouché et Réal n’attachaient de prix qu’à la capture de Prijent. Du moment qu’il était en Bretagne, on devait l’y découvrir. Réal suggéra au préfet de l’Orne l’idée d’employer à cet effet le marquis de Puisaye des Joncherets. Si ce dernier voulait écrire à Prijent, lui donner un rendez-vous, il serait sans doute aisé de se saisir de l’introuvable conspirateur. Réal envoyait même de Paris le texte de la lettre qu’il s’agissait de faire signer par le marquis. C’était là une basse et louche manœuvre. M. de Puisaye, d’abord, parut y répugner. Puis il consentit à écrire sous la dictée du préfet quelques lignes un peu différentes du projet rédigé par Réal, dont il ne voulut pas employer tous les termes. Tel qu’il était conçu, ce billet devait suffire à faire tomber Prijent dans un piège. La police, quand elle l’eut en sa possession, se crut donc au moment de réussir. Mais, comme elle venait de le recevoir, lui arrivait, par ses espions, la nouvelle du départ de Prijent pour l’Angleterre. Une fois de plus, ses efforts aboutissaient à un échec. C’était une partie à recommencer.

Il ne vint pas à la pensée de Réal, tant était grande sa confiance en ses agents, qu’ils avaient pu se tromper. Ils se trompaient cependant. Arrivé de Jersey le 20 janvier, Prijent, depuis cette époque, allait et venait en Bretagne, avec son compagnon Bouchard, que l’agence royaliste lui avait adjoint comme auxiliaire. Tous deux avaient vite reconnu l’impossibilité de provoquer dans le pays un soulèvement. Ils cherchaient en vain à repartir. N’osant se montrer, ils se cachaient avec la complicité de quelques royalistes fidèles qui, tout en refusant de les seconder, se seraient fait hacher plutôt que de les livrer. Ils couchaient tour à tour dans des châteaux, dans des chaumières, dans des ruines ou même en rase campagne, à la belle étoile, menant l’existence la plus misérable. Au mois de mai, le prince de Bouillon n’entendant plus parler d’eux envoya des émissaires à leur recherche, les nommés François Launay et Ollivier Botrel. Ceux-ci débarquèrent nuitamment à Rochebonne près Saint-Malo. Ils se mirent en quête de Prijent et de Bouchard. En dépit de leurs efforts, ils ne purent les découvrir. Ils en furent bientôt réduits à se cacher, eux aussi. Le 19 juin, à bout de ressources, exténués de fatigue, mourant de faim, traqués de toutes parts, ils allèrent se livrer après avoir brûlé leurs papiers. Ils apprirent alors que, depuis quinze jours, Prijent et Bouchard étaient au pouvoir de la police.

Las de sa vie errante, Bouchard avait pris le parti de se soumettre. Le 5 juin, s’étant présenté à la gendarmerie de Dinan, il se fit reconnaître et offrit de révéler la retraite de ses complices si, par avance et pour le cas où il serait ultérieurement condamné, on lui promettait sa grâce. De telles promesses ne lient personne et n’engagent guère ceux qui les font. Le préfet de Saint-Brieuc consulté comprit qu’avant tout il fallait se saisir de Prigent ; il promit. Bouchard, aussitôt, s’exécuta. Il avait laissé Prijent caché dans un champ de blé aux environs de la ville, en compagnie des deux chouans, François Deschamps et Jean Leclerc. Il y conduisit tout droit les gendarmes. Prijent dormait. Ses compagnons veillaient sur lui. À la vue de la troupe armée, sans même le réveiller, ils sautèrent sur leurs fusils et firent feu. Un gendarme eut la cuisse brisée. Les autres répondirent par une décharge générale. Une balle atteignit Leclerc.

Hors d’état de se défendre, il fut pris et désarmé ainsi que Deschamps. Prijent ne s’éveilla que pour constater qu’il était prisonnier. Le lendemain, on le conduisait à Rennes où il fut incarcéré.


III

Depuis la veille, un courrier galopait vers Paris afin de porter la bonne nouvelle au ministre de la Police. Il revint dans les cinq jours avec l’ordre d’envoyer le prisonnier à Fouché. « Prijent sera transféré de Rennes à Paris dans une voiture de poste, bien armée et marchant nuit et jour sans s’arrêter. À leur arrivée, le lieutenant Durocher et le gendarme Ancelot devront descendre à l’hôtel de Son Excellence le ministre de la Police générale, à quelque heure que ce soit et devront faire remise du prisonnier à Son Excellence qui en donnera elle-même décharge. »

Prijent comparut devant Desmarets le 11 juin. Durant la route qu’il venait de parcourir, il avait eu le temps de dresser ses batteries et de préparer ses réponses uniquement inspirées par la volonté de racheter sa tête. Il se jeta aux pieds de Desmarets, lui demanda grâce en promettant de lui dévoiler tous les projets des royalistes. Desmarets s’engagea à le sauver comme le préfet de Saint-Brieuc s’était engagé à sauver Bouchard. Dès lors, le misérable n’allait plus être que l’instrument servile de la police. Verbalement ou par écrit, il raconta ce qu’il savait et même ce qu’il ne savait pas. Ses innombrables lettres à Desmarets, conservées aux Archives nationales, attestent à la fois sa bassesse d’âme et la fécondité de son imagination. « Âme sensible et généreuse, magnanime protecteur ; j’ai fait un serment ; j’y serai fidèle jusqu’à la mort. »

En ce qui le concernait, il reconnut avoir fait un voyage en France, au commencement de 1807. Il y était revenu en janvier 1808. Il y résidait depuis. Sa première course avait eu pour objet de prouver aux Anglais que, contrairement aux affirmations de La Haye Saint-Hilaire qui réclamait sans cesse de l’argent, des armes, des soldats, la Bretagne n’était pas mûre encore pour une insurrection. En revenant la seconde fois, il était chargé de la préparer.

Il dénonça ensuite le Comité royaliste de Londres, celui de Jersey, leur organisation, leurs projets, leurs agents, le comte de Puisaye, Armand de Chateaubriand, Le Paige de Bar, le comte de Goyon-Vaucouleurs. « C’est un ancien officier de marine, écrit-il à propos de celui-ci, plein de bonne volonté, de bravoure, chargé de dettes et de famille. Quand il vient de Jersey en France il ne descend jamais à terre. À cause de son âge et de ses infirmités, il reste dans son bateau. Il ne vient qu’amener et chercher les espions. »

Il donnait des détails analogues sur le monde des chouans, la cour des princes en Angleterre, révélait leurs intrigues, leurs propos. Il conseillait l’établissement d’une croisière devant les côtes entre Cherbourg et Brest, où les royalistes s’étaient ménagé plusieurs points de débarquement. Il indiquait les moyens de créer à Jersey une agence d’espionnage ou même de s’emparer de cette île. Il offrait aussi de s’y rendre afin d’y tout préparer pour faire tomber dans un piège les principaux agents royalistes.

Enfin, il nomma, ce qui était plus grave, les diverses personnes avec qui, dès son arrivée en Bretagne, il s’était mis en rapports et qui l’avaient secondé dans ses efforts et ses démarches : Mme de Goyon-Beaucorps, « royaliste incorrigible » bien qu’elle eût un fils officier dans les armées impériales, déjà compromise dans l’affaire de la machine infernale, à la suite de laquelle elle était restée longtemps détenue à la Conciergerie avec ses deux filles et que ses soixante-sept ans et ses malheurs n’empêchaient pas de se livrer à une active propagande en faveur des Bourbons ; Mme de Cognac, qu’il avait vue à plusieurs reprises chez le fermier Lefebvre ; Adèle Stevenot, une fille de vingt ans qui lui procurait des journaux ; Jeanne Gouin, qui lui servait de commissionnaire ; le marquis de Puisaye des Joncherets, dépositaire de sa correspondance ; Rastel, maire de Claye, chez qui il était resté caché durant trois semaines, d’autres encore. Tous ces malheureux furent successivement arrêtés.

À Paris, on mit la main, chez Mme de Fortia, sur le jeune de Bethisy, neveu de l’évêque d’Uzès. Il parvint à prouver « qu’il ne s’occupait que de ses plaisirs ». Il fut laissé en liberté ainsi que le marquis de Puisaye des Joncherets, que Prijent avait calomnié, et qui le démontra, en rappelant les services qu’il avait déjà rendus à la police. Entre tous ceux que dénonçait Prijent, ils furent les seuls épargnés. Mme de Goyon-Beaucorps, convaincue de complicité, ne chercha même pas à se défendre. Ce fut en vain que Mme de Cognac affirma avoir traité « de pure folie » les desseins de Prijent. On l’avait prise, relâchée, reprise ; on la garda. On arrêta même son fils, un jeune homme de vingt-quatre ans. Il ne savait rien et fut renvoyé. Les dépositions et les mémoires de Prijent, fatras de vérités et de mensonges, étaient adressés jour par jour à l’Empereur. De Bayonne, où il se trouvait, il pressait Fouché d’obtenir « de cet homme » la liste des agents anglais qui résidaient en France. « Il les connaît tous. » En fait, Prijent n’en connaissait aucun.

L’idée de l’envoyer à Jersey et de s’emparer, grâce à lui, de quelque royaliste de marque souriait à Fouché. Mais il eut vite changé d’avis. Il se souvenait de Bouchard, resté dans les prisons de Rennes. Il lui parut que celui-là était encore plus digne de sa confiance que Prijent. Prijent écrivait et parlait beaucoup. Mais, Bouchard avait agi, donné des preuves de son zèle, livré Prijent. À ce dernier, Fouché préféra Bouchard. Réal adressa les instructions suivantes au commissaire général de police de Saint-Malo. Elles précisent les rôles, la part qui revient à chacun dans le guet-apens que dressait la police et dont le comte de Goyon devait être la victime.

« Il est nécessaire d’expédier un agent à Jersey porter les dépêches de Prijent et en rapporter celles qui doivent être pour lui. Son arrestation ne doit pas être connue à Jersey. Si elle est connue, sa lettre l’a démentie. Faites partir Jules Bouchard auquel vous assurerez de ma part une récompense convenable. Il devra revenir très promptement. La mission est sans difficultés. Choisissez des marins discrets et sûrs. Bouchard rapportera des journaux anglais qu’il ira demander de la part de Prijent au général Don, trois exemplaires des mémoires de Puisaye, déposés chez Mme Fall, à Saint-Hélier. Voici un mot de Prijent pour cette dame. Si le préfet de l’Orne vous envoie une lettre du frère de M. de Puisaye pour ce dernier à Londres et si elle vous parvient à temps, vous la coulerez dans le grand paquet sous l’enveloppe. »

Bouchard était si fermement convaincu que le service qu’il allait rendre à la police protégeait sa vie contre tout risque futur qu’au lieu de rester à Jersey, ce qui lui eût été facile, il revint en hâte après s’être acquitté des commissions dont il s’était chargé. Derrière lui, et trompé par ses mensonges, partit le comte de Goyon, chargé d’aller chercher Prijent en Bretagne pour le ramener à Jersey. Arrivé en vue des côtes de France, il y croisait depuis quelques heures quand il aperçut Bouchard qui, du rivage, lui faisait signe d’approcher. Sans défiance, il obéit à cet appel, et débarqua, ce qu’il ne faisait jamais. Des gendarmes attendaient cachés. Avant qu’il pût songer à se défendre, ils se saisirent de lui. Il fut conduit à Rennes, où était concentrée l’instruction de l’affaire sous la direction du préfet. Bientôt, on y ramena Prijent, Fouché ayant tiré de lui tout ce qu’il pouvait en attendre et tenant tous les coupables.

À cette époque, le ministre de la Police adressait à l’Empereur un rapport circonstancié dont voici le résumé : « Il y a eu un plan d’insurrection générale, organisé par Puisaye. Prijent était chargé de la direction des moyens d’exécution. Les principaux complices sont Bouchard, Deschamps, Guignette, Jean Leclerc, Launay, Botrel, Goyon-Vaucouleurs. Bouchard, Launay et Botrel se sont livrés. Le premier a rendu de grands services depuis sa soumission. Guignette est retourné en Angleterre. Prijent a dénoncé comme ayant eu des conférences avec lui divers individus parmi lesquels un chirurgien, Pierre Lemoine, un prêtre, l’abbé Neveu, Rastel, maire de Claye, Mme de Goyon-Beaucorps et Mme de Cognac. Sauf l’abbé Neveu, fugitif, ils sont tous arrêtés ainsi que de nombreux comparses, hommes et femmes, ayant servi de logeurs, de guides, de commissionnaires. »

Comme suite à ce rapport, un décret impérial, en date du 28 août 1808, traduisit les accusés, au nombre de trente-cinq, devant le conseil de guerre siégeant à Rennes, sous la présidence du général Mignotte. Ils devaient y comparaître le 27 septembre. La lettre qui en donnait avis au préfet d’Ille-et-Vilaine témoigne des engagements pris par la police envers les délateurs : « Dans le cas où Prijent et Bouchard seraient condamnés, il devra être sursis à leur égard à l’exécution du jugement. Je vous ferai connaître ultérieurement le parti qui devra être pris à leur égard. Cette disposition doit rester absolument secrète jusqu’après le prononcé du jugement. »

Les débats s’ouvrirent à la date indiquée. Ils occupèrent six audiences. La dernière fut tenue dans la nuit. Sauf le comte de Goyon-Vaucouleurs, le chirurgien Lemoine, Mme de Goyon-Beaucorps et Mme de Cognac, tous les accusés appartenaient aux plus humbles classes sociales. On ne comptait pas moins de neuf femmes parmi eux. Goyon émut ses juges par son attitude simple et digne. Il leur parla de sa femme et de ses enfants dont il était l’unique appui. Il ne s’était mis au service de l’agence de Jersey que pour assurer leur existence. Il déclara que, s’il obtenait sa grâce, il demanderait à rentrer dans la marine. Il promettait d’y servir loyalement l’Empereur. À cela se borna sa défense. En revanche, Prijent se révéla, dit le général Mignotte, comme « un coquin consommé ». Il se mit constamment en contradiction avec lui-même. La plupart de ses déclarations antérieures furent reconnues fausses. Jusque dans sa correspondance « avec les ci-devant princes français, avec le duc de Bouillon, avec Puisaye », il avait effrontément menti. Les protestations provoquées par ses réponses constituèrent les seuls incidents de ces débats.

La sentence fut rendue dans la nuit du 2 au 3 octobre. François Prijent, Jean Leclerc, François Deschamps, Jules Bouchard, François Launay, Olivier Botrel et le comte de Goyon étaient condamnés à mort, les autres accusés mis à la disposition de la police ou acquittés. En ce qui touche ceux-ci, disons, pour n’y pas revenir, qu’acquittés ou mis à la disposition du ministre, leur sort devait être pareil. Ils furent incarcérés les uns et les autres pour une durée plus ou moins longue, Mme de Goyon-Beaucorps pour trois mois, Mme de Cognac pour un mois. Ils durent résider ensuite à trente lieues des côtes, sous la surveillance de la police. Adèle Stevenot était décédée en prison.

Le 3 octobre, à 4 heures de l’après-midi, on conduisit les condamnés à mort au Champ-de-Mars de Rennes, sauf Prijent et Bouchard, qui bénéficiaient d’un sursis. On les fusilla « au son de la musique, devant toute la ville », s’il faut en croire un témoin, étudiant à la Faculté, qu’on va voir figurer dans une affaire non moins dramatique que celle-ci. Mignotte écrivait encore : « Ils ont montré de la résignation à la mort et du courage. » Le commissaire général de police disait de son côté : « Goyon-Vaucouleurs a excité quelques regrets. Il n’y a personne qui n’approuve sa condamnation. Mais une mesure d’indulgence aurait fait plaisir à une partie de l’ancienne noblesse. Son ton de bravoure et de loyauté m’intéresse plus que je ne devrais peut-être l’avouer. » Ici se place un touchant épisode. M. de Villeguemon, gentilhomme breton, apitoyé par le sort de M. de Goyon, avait, au lendemain de l’arrestation de celui-ci, demandé la main de sa fille. Après l’exécution, il l’épousa.

Restait à prononcer sur le sursis provisoire décidé en faveur de Prijent et de Bouchard. Ce sursis, surtout en ce qui concernait Prijent, avait exaspéré la population de Rennes. Elle considérait ce traître comme indigne de toute pitié. Fouché n’en persistait pas moins à plaider sa cause et celle de Bouchard auprès de l’Empereur, en proposant une commutation de peine. Mais Napoléon avait les traîtres en horreur, même quand il profitait de leur trahison. Il refusa de ratifier les formels engagements pris en son nom. Le sursis fut levé. Le 11 octobre, à 6 heures ½ du matin, Prijent et Bouchard furent exécutés. « Prijent est mort aussi lâchement qu’il avait vécu. C’est un grand scélérat de moins sur la terre. » Il n’y a rien à contredire en cette sévère mais juste appréciation du général Mignotte.


{{c| IV}}


À Jersey, le recrutement d’agents pour la France, déjà si difficile, le devint plus encore après l’arrestation de Prijent et de ses compagnons. Les plus résolus se décourageaient. Ceux qui se présentaient au prince de Bouillon ne lui inspiraient guère confiance. Il n’était pas plus sûr de leur fidélité que de leur courage, ce qui ne laissait pas de le mettre en un cruel embarras. Justement le comte de Puisaye lui demandait un homme incorruptible et vaillant, capable de remplir en France une mission périlleuse. Pour cette mission, Bouillon avait déjà songé à Goyon ou à Chateaubriand. Il revint à cette idée. À défaut de Goyon, emprisonné à Rennes et prêt à passer en jugement, il s’en tint à Chateaubriand, qui se trouvait à sa portée. Il lui fit des ouvertures. Il s’agissait d’aller à Paris, observer l’état de l’esprit public, examiner les chances d’une restauration, se rendre compte de l’importance des forces de la garnison et porter de la part de l’ancien conventionnel Henri de Larivière, proscrit depuis le 18 fructidor, des lettres confidentielles et secrètes. Il fallait en faire tout autant à Brest, afin de se mettre à même de prévoir avec quelque certitude l’accueil que trouverait une armée anglaise à son débarquement ; enfin, embaucher sur la côte de Saint-Cast, près de Saint-Malo, des marins disposés à se charger du service de la correspondance avec Jersey.

Si redoutables que fussent les dangers à courir dans l’accomplissement de cette mission, Chateaubriand n’hésita pas à les affronter. C’est même lui sans doute qui désigna la côte de Saint-Cast comme un point favorable aux atterrissages. Né à Saint-Malo, elle lui était familière. Il y avait des relations et des amis. Avant de se jeter dans l’entreprise, il dut se rendre à Londres où résidait Larivière afin de recevoir de lui des instructions. Après les avoir reçues, il objecta qu’il ne pourrait probablement aller lui-même à Paris et à Brest. Peut-être, à voyager dans l’intérieur de la France, à se montrer dans les villes, s’exposait-il trop à être reconnu et dénoncé. Mais il se fit fort de trouver des hommes capables de le remplacer, de tout voir aussi bien que lui. Il reçut de Larivière quinze cents louis, des proclamations, des libelles imprimés qu’il devait répandre, un questionnaire et trois lettres destinés à divers personnages habitant Paris : l’abbé Sicard le glorieux inventeur de la méthode d’instruction pour les sourds-muets, l’avocat Caillé, ancien secrétaire du ministre de la Police, le vaudevilliste Laya, lequel était en même temps qu’auteur dramatique professeur de rhétorique au lycée Charlemagne.

Revenu à Jersey, il en repartit le 25 septembre par un bateau comptant onze hommes d’équipages, neuf Anglais dont nous n’avons pas les noms, et deux Français, Roussel et Quintal. Dans la soirée du même jour, vers dix heures, il débarquait sans encombre à Saint-Cast. Le bateau repartit sur-le-champ. Quintal, à qui Chateaubriand en remettait le commandement, reçut l’ordre de revenir à Saint-Cast le 29 septembre attendre celui-ci et ensuite le 15 octobre si, la première fois, il ne le trouvait pas au rendez-vous.

Dans ce petit village, habitait un ami de Chateaubriand, propriétaire considéré dans le pays. Il se nommait Delaunay de Boisé-Lucas. C’est chez lui que le téméraire agent se rendit en arrivant. N’osant entrer dans la maison de peur d’être vu par les gens, il frappa aux vitres du salon. Boisé-Lucas ouvrit la croisée. Chateaubriand se nomma, expliqua sa présence par le très naturel désir d’avoir des nouvelles de sa sœur, de laquelle il était séparé depuis deux ans. Boisé-Lucas avait du monde. Il fit néanmoins entrer son ami, mais en secret et lui accorda l’hospitalité pour la nuit. Au matin, il le conduisit chez un de ses voisins, royaliste comme lui, où il espérait lui trouver un asile. Le voisin terrifié ne voulut pas recevoir ce voyageur suspect. Force fut à Boisé-Lucas de ramener ce dernier dans sa maison et de le cacher. Chateaubriand se décida à se confier à son hôte. Il lui révéla les causes véritables de son arrivée en France, le désir qu’il nourrissait de trouver deux émissaires pour les expédier l’un à Paris, l’autre à Brest. Boisé-Lucas se récria, montra le péril de ces sortes d’aventures, rappela que Prijent et Goyon-Vaucouleurs allaient comparaître devant un conseil de guerre. Il supplia Chateaubriand de ne pas s’exposer au même sort, de n’y pas exposer ses amis. C’était prêcher dans le désert. Chateaubriand protestait contre l’idée de rentrer à Jersey sans avoir rempli sa mission.

Dans l’embarras où son entêtement jetait Boisé-Lucas, celui-ci crut devoir consulter son fils, étudiant en droit à la Faculté de Rennes, encore en vacances à cette époque de l’année, et son gendre M. de Bergerac, qui se trouvait de passage en sa maison. M. de Bergerac déclara ne vouloir tremper en rien dans cette affaire, et retourna chez lui. Quant au jeune Boisé-Lucas, il n’y vit que l’occasion inespérée qui lui était offerte à l’improviste de faire un voyage à Paris. C’était un aimable garçon. Il voulait devenir auditeur au Conseil d’État. Il plaisait aux femmes. À Rennes et même dans son village, quelques-unes le lui avaient dit, entre autres une jeune fille qui correspondait avec lui à l’insu de ses parents et une femme mariée, dont les lettres sont au dossier avec une boucle de cheveux. Il brûlait du désir de se l’entendre dire par les Parisiennes, et ce désir causa sa perte.

Pressé de partir, il s’ingénia à faciliter la mission de Chateaubriand. Il connaissait à Brest un ancien officier de Marine, M. de Goyon-Varouault, de cette famille de Goyon déjà mêlée aux complots royalistes et dont deux membres à la même heure étaient jugés à Rennes comme complices de Prijent. Il lui écrivit en lui envoyant les parties du questionnaire de Chateaubriand relatives à notre grand port militaire. Il lui demandait d’y répondre par un rapport détaillé. D’autre part, il trouva dans le pays un aubergiste, le sieur Chauvel, qui consentit à assurer le service des correspondances avec Jersey une fois que Chateaubriand y serait retourné. Enfin lui-même se mit en route pour Paris en promettant de renvoyer à bref délai à Terrien – c’était le nom sous lequel Chateaubriand vivait chez Boisé-Lucas – les réponses aux lettres et aux questions qu’il emportait avec lui.

Ces arrangements, grâce à l’activité intéressée du jeune Boisé-Lucas, furent si promptement pris que Chateaubriand, trois jours après son arrivée à Saint-Cast, se trouvait réduit à ne plus rien faire. Il ne lui restait qu’à attendre les renseignements qui devaient lui être expédiés de Paris et de Brest. Boisé-Lucas père tira parti de l’inutilité de sa présence et des dangers auxquels lui-même s’exposait en lui donnant asile, pour l’exhorter à retourner à Jersey. Chateaubriand s’y résigna, après que son ami se fut engagé à lui faire passer les réponses attendues. L’aubergiste Chauvel devait être l’intermédiaire de cette correspondance. Avec Chateaubriand, ils parcoururent les rochers qui bordent la côte à Saint-Cast. Ils marquèrent divers endroits où Chauvel devait déposer les papiers qui lui seraient remis pour être expédiés à Jersey. Un bateau de Jersey devait les prendre.

Ces mesures arrêtées, Chateaubriand n’avait plus qu’à partir. On était au 29 septembre. Il avait ordonné à Quintal de revenir ce jour-là. Mais ce fut en vain qu’il l’attendit. Il demeura aux aguets durant cinq nuits sans rien voir apparaître. Il dut se résigner à patienter jusqu’à la date qu’il avait fixée lui-même à Quintal. Après être resté caché dans la maison de Boisé-Lucas, sans en sortir, sans voir personne, il revint à son poste d’attente dans la soirée du 15 octobre. Le bateau ne se montra ni cette nuit, ni les trois suivantes. Chateaubriand se voyait acculé à la nécessité de retourner à Jersey par une autre voie. Mais laquelle ? Il songeait, dès ce moment, à se la procurer.

Pendant ce temps, lui arrivaient peu à peu les renseignements qu’il était venu chercher en France. Il reçut de Brest un rapport de M. de Goyon-Varouault. Celui-ci, qu’il ne connaissait pas, ne savait pour le compte de qui il agissait. C’est du moins ce qu’il prétendit plus tard, et ce que Boisé-Lucas fils affirma de son côté. Son rapport n’en contenait pas moins les détails les plus précis sur les fortifications de Brest, les forces qui les gardaient, les moyens de s’en emparer. Il se borna d’ailleurs à cette unique communication.

Celles de Boisé-Lucas fils furent au contraire nombreuses. Il écrivait fréquemment à Chateaubriand. Il ne lui dissimulait pas les dangers auxquels il s’exposait pour le servir. « Une seule lettre décachetée à la poste et je suis perdu. » Néanmoins, il s’acquittait résolument des commissions confiées à son zèle. Il s’était rendu chez les destinataires des lettres de Larivière. Il racontait ses visites par le menu. Caillé l’avait reçu dans son antichambre, debout sans vouloir prendre la lettre de Larivière ni s’occuper « d’un homme réfugié à Londres ». C’était trop dangereux. Laya, lorsque le jeune émissaire se présenta chez lui, venait de sortir. En rentrant il trouva la lettre qui lui était destinée. Boisé-Lucas l’avait laissée avec un mot annonçant sa visite prochaine. En vue de la prévenir, Laya lui écrivait : « Monsieur, c’est avec plaisir que j’ai reçu des nouvelles de M. H. L. votre ami. Je n’ai pas oublié quelques-unes de ces aimables soirées chez Mme Dufrénoy, ma cousine, avec l’abbé Sicard, Legouvé, Doigny, etc., etc., et ce souvenir me mène naturellement au regret de le voir éloigné de sa patrie depuis tant d’années. Je conçois son désir d’y rentrer. Il me consulte sur les moyens à prendre pour faire cesser son exil. Éloigné comme je le suis par ma position des personnes qui pourraient les connaître et les indiquer, vivant très obscur dans le sein de ma famille et occupé également de mes travaux littéraires, je ne puis que former des vœux qui, bien qu’impuissants, ne sont pas moins sincères pour le voir enfin rentrer dans ses pénates et embrasser ses anciens amis. »

Cette lettre n’était pas encourageante. Elle ne révélait pas, dans son auteur, une âme intrépide ni le goût des aventures politiques. Mais pouvait-on attendre mieux d’un homme qui s’honorait « de vivre des bontés du gouvernement » et qui n’ignorait pas les rigueurs exercées contre quiconque entretenait des relations avec l’Angleterre ? Boisé-Lucas revint le voir. Cette fois, sous des formes toujours exquises, Laya déclara ne vouloir se mêler de rien. Il tremblait à l’idée d’attirer sur sa tête les foudres policières. Il en faisait l’aveu : « Telle une colombe fugitive qui, poursuivie par un sinistre faucon, parvient à force d’ailes à regagner son humble toit, se ramasse dans sa cellule, n’en ressort plus… » Il ne fallait pas songer à lier partie avec lui. Boisé-Lucas le comprit et y renonça.

Il trouva meilleur accueil chez l’abbé Sicard. Le vénérable prêtre, – il avait soixante-sept ans, – gardait un souvenir vivace des amitiés d’autrefois. Il aimait Larivière. Il aimait aussi les Bourbons. Il lut avec attendrissement la lettre de son ami, promit non seulement de lui répondre, mais encore de le tenir au courant des choses de France. Il convint avec Boisé-Lucas d’un signe de reconnaissance pour les lettres qu’il expédierait en Angleterre. Larivière devait adresser les siennes, au nom de Bécasseau, poste restante à Paris. On trouve ces détails dans la correspondance du fils Boisé-Lucas avec Chateaubriand. On y trouve encore d’assez piquants tableaux de Paris, celui-ci par exemple : « On croirait maintenant en vérité au sein de Paris être tombé dans celui de Lacédémone. Vous n’y trouveriez plus, si vous y rentriez, cette frivolité brillante qui faisait parler sur tout sans songer à rien et ce penchant qui portait chaque individu à fournir sa carrière en la parsemant de plaisirs… Les uns sont ruinés ; les autres ont perdu leurs enfants par l’effet des conscriptions ; les autres sont dévorés de jalousie, convoitent la fortune subite de leurs voisins. D’autres enfin jouissent du comble des faveurs et sont tourmentés par la conscience qu’ils ne les méritent pas ou par la crainte de les perdre. »

Par malheur pour lui, l’aimable étudiant ne s’en tint pas à ces descriptions inoffensives. Il exprima sous des formes malveillantes pour le gouvernement impérial l’opinion des Parisiens. « Pour ce qui est de la guerre d’Espagne, ils pensent que c’est une usurpation atroce exercée contre un souverain allié, sous les couleurs de la générosité. On croit que l’Espagne sera à la fin subjuguée, mais après le sacrifice d’une partie de la jeunesse française. » L’observation était judicieuse venant d’un si jeune homme. Quand, plus tard, Fouché réunissait les éléments de l’acte d’accusation, à l’aide de toutes ces pièces, saisies au moment de l’arrestation de Chateaubriand, il écrivit prudemment en regard de celle-ci : « Je pense qu’il faut supprimer cet article et partant la question. » Il en restait assez d’autres pour établir la complicité de Boisé-Lucas fils. Il y avait notamment, dressé par lui, un tableau des effectifs de la garnison de Paris et des remarques suspectes sur l’état d’esprit des soldats.


V

Cependant, après avoir vainement attendu Quintal, Chateaubriand était parvenu à faire acheter une barque par Chauvel. Dans la nuit du 9 au 10 novembre, ils partirent ensemble de Saint-Cast, « par un temps affreux ». Au bout de vingt-quatre heures, alors qu’ils allaient arriver en vue de Jersey, après avoir failli vingt fois de périr, le vent changea, les ramena en France. La barque faisant eau, ils durent débarquer, non loin de Saint-Cast. Par bonheur, les douaniers n’étaient pas à leur poste. Chateaubriand put regagner la maison de Boisé-Lucas père. Dès le lendemain, il se remettait en quête des moyens de partir. Mais la difficulté de les trouver grandissait de jour en jour. La semaine précédente, était arrivé à Saint-Malo un corsaire ramenant vingt prisonniers anglais. Tandis qu’on les conduisait à la prison de la ville, l’un d’eux s’échappa. On se mit à sa poursuite. Il fut atteint et tué au moment où il venait de s’emparer d’une barque et d’y monter. Ordre fut aussitôt envoyé sur toute la côte de désarmer chaque soir les bateaux pêcheurs et d’en enlever les agrès. De cette manière, personne ne pourrait plus s’enfuir. Chateaubriand dut attendre encore. On touchait au 15 décembre.

À cette date, le bateau qui l’avait amené en septembre courait des bordées en vue de Saint-Cast. Une tempête se déchaîna, le jeta à la côte. Les douaniers veillaient. Ils arrêtèrent l’équipage, y compris Quintal. Ainsi, la mauvaise fortune semblait s’acharner contre Chateaubriand, préparer sa perte. Il recourut encore aux services de Chauvel. Mais celui-ci, alarmé par l’arrestation de Quintal, ne voulait plus s’exposer aux périls qu’il avait affrontés déjà. Il ne s’engagea qu’à trouver un matelot pour conduire Chateaubriand à Jersey.

Le 6 janvier 1809, veille de la fête des Rois, le hasard lui fit rencontrer un cultivateur des environs de Saint-Cast, nommé Depagne.

– Je suis bien aise de te voir, lui dit-il. Veux-tu gagner cent écus ?

– Que faut-il faire ?

– Passer un monsieur à Jersey ; c’est un honnête homme. Il n’y a rien à craindre.

– Mais je ne connais pas la navigation.

– Ça ne fait rien. Il ne s’agit que de nager. Lui connaît le compas. Il te fera ensuite rentrer en France. En attendant, tu auras un écu par jour, en sus du prix convenu.

– Je consens, répondit Depagne.

C’est en ces conditions que, d’après son témoignage lors de l’instruction judiciaire, il fut engagé. Chauvel ajouta :

– Trouve-toi, ce soir à six heures, dans les rochers de Saint-Cast. Tu y verras un homme vêtu d’un pantalon garni en cuir, d’une veste bourgeoise, coiffé d’un chapeau haut de forme. Il te dira ce que tu dois faire.

Depagne fut exact au rendez-vous. Chateaubriand l’attendait et l’accueillit par ces mots :

– Ah ! c’est vous qui venez avec moi à Jersey. Suivez-moi dans le havre.

Ils y allèrent. Chateaubriand désigna un bateau :

– Voilà celui que nous allons prendre.

– Mais il n’y a pas d’agrès, objecta Depagne.

– En voici, au pied de la falaise.

Ils armèrent le bateau, s’embarquèrent et prirent le large. Ce voyage devait être moins heureux encore que le précédent. Durant trois jours, battus des vents et des flots, Chateaubriand et son compagnon coururent d’innombrables périls sans parvenir à se rapprocher de Jersey. Le 9 janvier, dans la matinée, ils allaient à la dérive, n’ayant plus ni gouvernail, ni mât, ni voilure, ni rames. Les vagues furieuses les poussaient grand train vers un rivage qu’ils ne reconnaissaient pas. La fatigue et le froid avaient paralysé leurs forces. Ils ne se tenaient plus. Ils pouvaient à peine parler. Chateaubriand avait les pieds et les jambes gelés. Il comprit qu’il était perdu. Il portait sur lui ses papiers dans une enveloppe de toile cirée. Il s’en débarrassa en les jetant à la mer. Il remit cent cinquante francs à Depagne, lui recommanda, pour le cas où ils trouveraient du monde sur la place où ils allaient arriver, de le nommer John Fall. Depagne devait s’appeler Jean Brien. Chateaubriand s’étendit alors au fond de la barque, ferma les yeux. Bientôt, il perdit connaissance.

Quelques instants après, elle abordait à Bretteville-sur-Ay, dans le département de la Manche. Les douaniers retirèrent du bateau les deux homme évanouis. Ils les transportèrent à la gendarmerie. Quand les naufragés purent parler, ils donnèrent les noms dont ils étaient convenus, déclarèrent que partis de Saint-Malo, ils allaient chercher des pierres à Jersey quand la tempête les avait surpris. Mais ce mensonge ne pouvait plus les sauver. Quintal avait fait des aveux, et le préfet de la Manche, mis en éveil par la police, fut convaincu que l’un des deux naufragés était Chateaubriand.

Depagne conduit à Coutances fut interrogé le premier. Il ne put ni dissiper ce soupçon ni le confirmer, puisqu’il ne connaissait son compagnon que sous le nom de John Fall. Mais celui-ci, transféré peu de jours après de Coutances à Saint-Lô et amené devant le préfet, fut reconnu par un des espions que la police entretenait à Jersey, le sieur Lelièvre, qui se trouvait en France en ce moment. Lorsque, sans être vu du prisonnier, Lelièvre le vit gravir le perron de la préfecture, il s’écria :

– C’est Chateaubriand. Comment l’a-t-on pris ?

Chateaubriand, interrogé par le préfet, persévéra dans sa version mensongère. Le préfet enregistra ses déclarations sans témoigner qu’il n’y croyait pas. Le malheureux pouvait donc se flatter encore de l’espoir d’être protégé par son incognito et bientôt relâché. Il ignorait que, par la plus cruelle fatalité, ses papiers, qu’il avait jetés à la mer au moment d’arriver à Bretteville, étaient venus à la côte, au nord de Carteret, et, trouvés intacts sous leur enveloppe toute mouillée, avaient été envoyés à Paris. Ils étaient accablants, ces papiers. Le rapport de Goyon sur les défenses de Brest, ceux du fils Boisé-Lucas sur l’état de Paris, sa correspondance, les lettres de l’abbé Sicard, celle de Laya, une autre de Chateaubriand à Henri de Larivière, à Londres, toute prête à être mise à la poste, rien n’y manquait. La police tenait toutes les preuves du complot. Elle allait bientôt tenir les coupables.

Goyon-Varouault fut arrêté à Brest, Boisé-Lucas père à Saint-Cast. Le fils, rentré à Rennes, avait repris ses études. En apprenant l’arrestation de son père et son transport à Saint-Brieuc, il demanda un congé au doyen de la Faculté et partit pour cette ville. Il fut incarcéré en y arrivant. Le gendre, M. de Bergerac, avait été arrêté aussi. Mais nulle preuve n’existant à sa charge, on le relâcha.

Le premier interrogatoire des prévenus en révéla assez pour confondre Chateaubriand et le contraindre à renoncer à son système de défense. Non seulement son identité était établie, mais encore les dépositions de Quintal, de Chauvel et de Depagne dénonçaient formellement toute sa conduite.

De Saint-Lô, on le ramena à Rennes. De cette ville, on l’envoya à Paris, au commencement de février. Il y arriva dans la journée du 5 février, passa la nuit à la Force. Le lendemain, il fut conduit au ministère de la Police, où Réal l’interrogea, puis écroué à l’Abbaye où, un mois plus tard, ses complices, au nombre de six, Goyon-Varouault, Boisé-Lucas père et fils, Chauvel, Quintal et Depagne, vinrent le rejoindre. Le capitaine de vétérans Bertrand dirigeait l’instruction comme juge rapporteur de la commission militaire instituée par un décret impérial du 25 février pour connaître de l’affaire. Cette commission devait être présidée par le général de Bazancourt, un des juges du duc d’Enghien.

Chateaubriand ne contesta aucun des faits pour lesquels il était incriminé. Il n’eût rien gagné à les nier. Il préféra, en s’avouant coupable, consacrer ses efforts à défendre ses complices. « Que l’Empereur daigne rendre à la liberté des hommes qui languissent dans les prisons pour m’avoir témoigné trop d’intérêt, écrivait-il, le 13 mars, à Fouché. Je recommande ma malheureuse famille à la générosité de l’Empereur. » Goyon-Varouault nia toute participation au complot. Quand on lui présenta son rapport sur Brest, trouvé parmi les papiers de Chateaubriand, il affirma ne l’avoir pas fait pour le communiquer. Résolu à le conserver pour son instruction personnelle, il l’avait perdu. Cette réponse ne soutenait même pas l’examen. Boisé-Lucas fils essaya d’abord de démontrer qu’il n’avait pas eu de rapports avec Chateaubriand. Mais une servante affirma les avoir vus ensemble, ce qu’il n’osa contester plus longtemps quand il eut constaté que ses lettres étaient aux mains des juges. Boisé-Lucas père n’était accusé que d’avoir caché des suspects. Il était resté étranger à tous les détails du complot. Quant aux matelots Chauvel, Depagne et Quintal, ils avouèrent les services qu’ils avaient rendus. Quintal était de beaucoup le plus compromis. On lui reprochait des habitudes d’espionnage, celle de travailler pour les Anglais.

On questionna aussi les destinataires de lettres apportées à Paris par Boisé-Lucas fils. Caillé et Laya n’eurent aucune peine à démontrer leur parfaite innocence. La police témoigna moins de bienveillance à l’abbé Sicard. Elle invoquait contre lui l’empressement avec lequel il avait accueilli les ouvertures de Larivière. La preuve de cet empressement résultait d’une observation de Chateaubriand, relevée dans ses lettres à l’ancien conventionnel. Après lui avoir vanté le bon vouloir de l’abbé Sicard, il l’invitait « à n’en pas abuser pour ne point perdre un homme si intéressant pour l’humanité ». Le pauvre vieux prêtre fut interrogé à diverses reprises. On ne lui ménagea ni les dures paroles, ni les émotions. Pour le confronter avec Boisé-Lucas fils, détenu à l’Abbaye, on le ramena dans cette prison où il avait été enfermé lors des massacres de Septembre. Elle lui rappelait ces jours sinistres, ses amis égorgés sous ses yeux. Après lui avoir infligé ce châtiment, on le mit hors l’affaire par égard pour ses bienfaits.

L’instruction fut close vers la fin de mars. Le 30 de ce mois, en pleine semaine sainte, les sept accusés comparurent devant la commission militaire qui les attendait. La sentence était dictée d’avance. Les débats ne durèrent que quelques heures. À la fin de l’unique séance qui eut lieu, le jugement fut prononcé : Chateaubriand, Goyon, Boisé-Lucas fils et Quintal condamnés à mort, Boisé-Lucas père renvoyé devant le jury des Côtes-du-Nord, à l’effet d’y être jugé pour recel d’émigrés, Chauvel une année de prison, Depagne six mois. Avant même que cet arrêt eût été rendu, il était prévu. Depuis plusieurs semaines toutes les influences dont disposaient les familles de Goyon et de Chateaubriand s’exerçaient pour obtenir la grâce des coupables. L’auteur du Génie du christianisme alla plaider auprès de Fouché la cause de son cousin. Il n’obtint que cette railleuse réponse :

– Rassurez-vous ; il saura bien mourir.

Il adressa alors une supplique à l’Empereur. Il la lui fit remettre par l’impératrice Joséphine, que Mme de Rémusat avait intéressée à l’affaire. Napoléon lut la lettre, et sans répondre, la jeta au feu. Il était résolu à ne faire grâce ni à Chateaubriand, ni à Goyon, dont la femme le sollicitait par l’intermédiaire de sa parente la duchesse de Montmorency, ni même au matelot Quintal. Boisé-Lucas fils fut seul épargné, peut-être à cause de sa jeunesse, et sa peine commuée en celle de deux ans de prison. Le 31 mars, vendredi saint, au petit jour, les trois condamnés à mort furent conduits en charrette dans la plaine de Grenelle et fusillés contre le mur d’enceinte de Paris. Les détails manquent sur cette triple exécution. Nous savons seulement par les Mémoires d’outre-tombe que l’infortuné Chateaubriand eut la tête brisée par les balles : « Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois sans pouvoir le reconnaître : le plomb l’avait défiguré, il n’avait plus de visage. »

Le fils Boisé-Lucas, après un séjour de quelques mois à l’Abbaye, fut transféré, le 26 décembre, au fort de Vincennes. Il y était, a-t-il écrit, « sans linge, sans vêtements, presque sans nourriture ». À l’expiration de sa peine, en mars 1811, il réclama sa mise en liberté. Il l’obtint le 27 avril. À ce moment, son père ayant purgé la condamnation prononcée contre lui par la cour d’assises de Saint-Brieuc, vivait à Saint-Cast, sous la surveillance de la police.


VI

Ainsi, les entreprises des chouans avortaient tour à tour ; les émissaires qu’envoyait en France l’agence de Jersey périssaient sur l’échafaud ou sous les balles. Rien que dans une période de deux ans, septembre 1807-septembre 1809, on compte vingt-six chouans exécutés ; La Haye Saint-Hilaire, Le Chevalier, la baronne Aquet de Férolles, Goyon-Vaucouleurs, Chateaubriand, Goyon-Varouault pour ne citer que les principaux. Et encore ne parlons-nous ni du vicomte d’Aché assassiné, ni des innombrables victimes qui pourrissaient dans les prisons quoique, pour la plupart, elles ne fussent frappées d’aucun jugement. C’étaient là de terribles exemples. Ils ne facilitaient pas les tentatives du comte de Puisaye. Il ne trouvait plus d’agents pour se rendre en France. Il en trouvait d’autant moins que les plus zélés et les plus intrépides, Michelot-Moulin, par exemple, l’ancien compagnon de Louis de Frotté, refusaient de s’engager dans des aventures que, d’autre part, blâmait le roi.

Cependant, en 1812, il s’en présenta un, Le Paige de Bar, cet ancien chef de l’armée du Morbihan dont il a été précédemment parlé. Âgé de quarante-deux ans, absent de France depuis 1805, de Bar s’impatientait de sa longue immobilité. Il aspirait à se battre. Depuis qu’étaient connus les désastres de Napoléon en Russie, il croyait à la possibilité de provoquer en Bretagne une insurrection. Il fit part de ses plans et de ses espérances non au comte de Puisaye, qui, tombé en disgrâce, ne siégeait plus dans les conseils du roi, mais au chevalier de Bruslart. Celui-ci s’y rallia et consentit à en seconder la réalisation en les appuyant auprès du gouverneur britannique. Durant la nuit du 12 au 13 novembre 1812, une frégate anglaise La Rotha débarquait, dans l’île morbihannaise d’Houat, de Bar et deux anciens chouans qu’il s’était adjoints, Droz et Leguern. Il pensait, une fois là, pouvoir passer aisément en France. En attendant, il alla se loger avec ses compagnons dans une auberge d’Houat, tenue par Pierre Legurum. Grâce à des pêcheurs, il se mit en relation avec la plus proche localité de la côte bretonne, Port-Navalo, en demandant qu’on vînt le chercher à la faveur de la nuit.

Au moment où il se livrait à ces imprudentes démarches, il ignorait qu’à son départ de Londres il avait été signalé à la police française. Depuis, elle le guettait. Elle le savait arrivé à Houat. Le commissaire général de police de Lorient, qui en fut averti le premier, résolut d’aller l’attaquer dans cette île et de l’enlever. Entre Houat et Port-Navalo, la baie était libre. Le préfet maritime mit à la disposition du commissaire général deux péniches armées. Elles partirent dans la soirée du 24 novembre. Mais le mauvais temps ne leur permit pas de dépasser la citadelle de Port-Louis. Elles durent rebrousser chemin. En revenant au rivage, elles surprirent, prête à partir malgré l’état de la mer, une barque dont le patron, menacé d’être arrêté, avoua qu’il allait à Houat chercher de Bar, Droz et Leguern. On lui fit comprendre la gravité de l’acte qu’il était prêt à accomplir. Par la menace et la terreur, on le fit s’engager à livrer les trois rebelles ou à aider à se saisir d’eux.

Le lendemain, il s’embarqua à bord du lougre L’Alerte, que commandait l’enseigne Allaniou et qui portait vingt-deux hommes d’équipage. En arrivant à Houat, Allaniou, avec une troupe de matelots, fut conduit chez Leguern par le patron. Celui-ci frappa à la croisée de l’auberge. Une servante s’étant présentée, il lui fit savoir qu’il venait de Port-Navalo prendre trois messieurs. De Bar et ses compagnons entendirent ces mots, s’emparèrent de leurs fusils et sortirent de l’auberge. En les voyant, l’enseigne Allaniou tira sur de Bar, dont il avait le signalement, un coup de pistolet. De Bar ne fut pas atteint.

– Nous sommes trahis, s’écria-t-il ; vendons chèrement notre vie.

Un second coup de pistolet, lui coupant la parole, l’étendit raide mort. Leguern et Droz furent tués en cherchant à se défendre. Tout cela s’était passé en quelques minutes. Cette nouvelle tentative d’insurrection se trouvait ainsi étouffée dans son berceau. La police regretta la mort des trois chouans. Elle eût préféré les prendre vivants, de Bar surtout, afin de les interroger, de tirer d’eux quelques renseignements sur les projets des royalistes.

Après ces tragiques événements, on comprit à Jersey et à Londres que toutes les tentatives analogues subiraient le même sort. Le Comité royaliste se résigna à rester les bras croisés, à attendre des circonstances meilleures, conformément à l’avis du roi qui ne cessait de désapprouver les expéditions partielles. Mais cette attente ne dura que quelques semaines. Au commencement de 1813, la destruction des armées françaises en Russie, leur défaite en Saxe, leur retraite précipitée en deçà du Rhin, l’intention manifestée par les alliés de mettre un terme à la tyrannie de Napoléon firent revivre dans le cœur des émigrés les espérances depuis longtemps perdues. À ces espérances renaissantes, Louis XVIII s’associa, et, cette fois, ce fut lui qui autorisa ses partisans à se jeter en Normandie et en Bretagne pour y réveiller l’esprit royaliste et y prêcher l’insurrection.

Par ses ordres, Auguste de La Rochejaquelein, le plus jeune frère de Henri et de Louis, Michelot-Moulin, jadis compagnon de Louis de Frotté, le comte de Suzannet, le marquis d’Autichamp, d’autres plus obscurs partirent de leur retraite et consacrèrent l’hiver de 1813-1814 à parcourir les provinces où ils avaient déjà combattu, ranimant le zèle de leurs anciens soldats, les préparant à un soulèvement. Soit qu’ils fussent plus habiles que leurs prédécesseurs, soit que la police, en prévision du rétablissement de la royauté, crût prudent de se relâcher de ses rigueurs envers les chouans, les émissaires royaux échappèrent cette fois à tous les dangers. Ils purent même librement et impunément nouer à Paris des relations avec les chefs des factions hostiles à l’Empire. Par leurs soins, fut décidée une attaque générale contre les troupes impériales disséminées dans les départements de l’Ouest. Elle devait avoir lieu dès que les alliés auraient déclaré, ainsi qu’on s’y attendait, qu’ils ne voulaient plus traiter avec l’Empereur.

La nouvelle de cette déclaration arriva enfin. S’il faut en croire les assertions contenues dans un mémoire inédit du comte de Flavigny et consacré au récit de ces événements, elle fut apportée de Paris en Vendée par le comte Emmanuel d’Harcourt. « Chacun se rendit à son poste, dit M. de Flavigny ; la date du soulèvement fut fixée au lundi de Pâques. Le tocsin, sonné dans toutes les communes du Layon à la mer, devait en donner le signal. » Il y a lieu de mentionner qu’on n’avait réuni que quelques centaines d’hommes résolus. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est qu’ils en entraîneraient d’autres. Mais, le samedi saint, on connut à Nantes l’arrivée des alliés à Paris. Le lundi de Pâques, on la connaissait par toute la Bretagne. Bientôt, en même temps qu’était arboré le drapeau blanc, on acclamait le roi qu’on savait en route vers sa capitale.

Naturellement, l’attaque projetée n’eut pas lieu, sauf dans deux ou trois communes où, la nouvelle du retour des Bourbons n’ayant pu arriver à temps, les habitants exécutèrent les ordres antérieurement donnés et désarmèrent les gendarmes.

L’avènement de Louis XVIII aurait dû, semble-t-il, mettre fin à l’organisation insurrectionnelle de la Vendée. Elle fut cependant conservée, au moins en partie. Les anciens combattants demandaient à leurs chefs le maintien des cadres. Ils étaient, pour la plupart, convaincus qu’avant peu ils seraient amenés à reprendre les armes. Certains actes du nouveau gouvernement les irritaient, entretenaient en eux une sourde défiance. Ils accusaient le roi de méconnaître leurs anciens services, de subir les influences révolutionnaires, de ne pas dépouiller les propriétaires des biens nationaux, de favoriser la création de gardes nationales, d’y laisser figurer des hommes notoirement connus pour leur participation aux actes de la Terreur. Telle n’était point la royauté qu’ils avaient rêvée aux jours d’épreuves, quand ils versaient leur sang pour elle. Des ferments de révolte germaient dans les cœurs. À la faveur de ces circonstances, dans plusieurs localités de l’Ouest, les royalistes conservèrent un semblant d’organisation qui existait encore, lorsqu’au mois de mars 1815, Napoléon débarqua au golfe Juan, revenant de l’île d’Elbe.