La Police et les chouans sous le Consulat et l’Empire/9

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LA DERNIÈRE PRISE D’ARMES[1]

I

Les grades, dans les armées vendéennes, étaient accordés au nom du roi et reconnus par lui. Aussi, les anciens chefs chouans qui, sous Louis XVIII, voulurent entrer dans l’armée, en obtinrent-ils d’équivalents à ceux qu’ils avaient eus pendant l’insurrection. Dès 1814, on voit les plus illustres de ces chefs devenir lieutenants généraux ou maréchaux de camp, recevoir en cette qualité des commandements. Sapinaud portait le titre d’inspecteur général des gardes nationales de la Vendée ; Louis de La Rochejaquelein était à la tête des grenadiers de la garde royale ; d’Autichamp commandait à Angers une subdivision dans la vingt-deuxième division militaire ; Suzannet et La Trémoille résidaient à Paris avec un emploi de leur grade ; de Sol de Grisolles en occupait un dans le Morbihan ; d’Andigné attendait son brevet de général et ainsi de la plupart des autres. Tous ou presque tous se trouvaient donc, au moment où se répandait, à travers la France la nouvelle du retour de l’Empereur, dans des situations qui les désignaient naturellement pour marcher à sa rencontre ou pour organiser la résistance contre lui, dans les pays où, durant tant d’années, ils avaient combattu en faveur des Bourbons.

Cette nouvelle arriva à Paris dans la soirée du 5 mars. Le comte de Suzannet se rendit aussitôt aux Tuileries afin de suggérer à Louis XVIII l’idée de confier aux populations de l’Ouest, en se transportant au milieu d’elles, le soin de le défendre et de défendre son trône. Mais, aux Tuileries, tout était en désarroi. Suzannet ne put avoir accès auprès du souverain. Il fut reçu par le duc de Duras, gentilhomme de la chambre. Il apprit de sa bouche que le duc de Bourbon était envoyé dans l’Ouest avec le prince de La Trémoille comme major général pour y prendre les mesures que commandaient les circonstances. Quant à lui, on l’invitait à se rendre sur-le-champ dans le Poitou. Pour tout ce qui concernait l’organisation de la défense, le roi s’en rapportait à sa prudence et à son zèle.

Aucun des anciens chouans qui vinrent, en ces heures de suprême péril, offrir leur épée ne reçut de réponse plus précise. Le duc d’Angoulême était mis à la tête des armées du Midi, le duc de Bourbon partait pour l’Ouest, mais non en vue de l’exécution d’un plan d’ensemble, combiné d’avance. Chacun s’en allait de son côté, sans instructions formelles, la bride sur le cou. Personne, même parmi les plus qualifiés, ne voulait donner des ordres ni même prendre une responsabilité. On eût dit que le péril qui venait d’éclater n’existait pas.

Michelot-Moulin raconte dans ses mémoires que, se trouvant alors à Paris, où il venait de recevoir le grade de colonel d’infanterie, il se présenta chez le duc de Berry pour se mettre à sa disposition. Il offrait d’aller en Normandie et d’y former avec ses anciens chouans un corps de volontaires.

– Nous avons plus de forces qu’il n’en faut pour arrêter Bonaparte et les brigands qui l’accompagnent, lui répondit dédaigneusement le prince.

Quelques jours plus tard, la marche de l’impérial revenant se continuant, Moulin renouvela sa démarche auprès du duc de Berry. Cette fois, il lui fut objecté que « c’était trop tard », et que ce qu’il aurait de mieux à faire serait de se présenter au maréchal de Vioménil, qui enrégimentait à Vincennes les volontaires royaux de Paris. Le brave Moulin y courut. Il voulait « faire partie du bataillon sacré qui devait se faire tuer au pied des marches du trône ». Le maréchal le reçut parmi de nombreux officiers accourus de toutes parts, animés des mêmes héroïques intentions. Il leur donna rendez-vous à tous, pour le surlendemain, 19 mars, dans son hôtel, rue Caumartin. Lorsqu’au jour fixé ils s’y présentèrent, ce fut pour apprendre que le roi venait de quitter Paris et le maréchal de Vioménil avec lui. Le désordre, l’absence de direction furent la caractéristique de ces jours troublés et eurent pour conséquence des défections qu’avec un peu plus de sang-froid il n’eût pas été impossible de prévenir.

Suzannet, qui s’était mis en route le 6, put constater en traversant Orléans que les autorités ignoraient encore l’événement. De même à Tours. Dans cette ville, le général Dupont commandait. Suzannet alla le voir, lui fit connaître la nouvelle du retour de l’Empereur. Le général répliqua que si elle lui eût été apportée par un autre que par lui, il eût fait arrêter cet autre. Suzannet se hâta de repartir, pressé d’arriver en Vendée. Il supposait avec raison que sa présence allait y être nécessaire. Il y trouva un préfet ferme et fidèle. En attendant des ordres qu’il espérait recevoir bientôt, il tâcha, de concert avec lui, de pourvoir tant bien que mal aux nécessités les plus urgentes et de ranimer le zèle des partisans de la royauté.

Malheureusement, la Vendée, transformée par dix années de régime impérial, par les rigueurs policières, par les châtiments exemplaires infligés aux rebelles, ne ressemblait plus à ce qu’elle avait été autrefois. Les ardeurs royalistes étaient endormies, les acteurs héroïques des guerres et des complots de la chouannerie morts pour la plupart, ou courbés par l’âge, ou déshabitués de la vie d’aventures en laquelle jadis se trempait leur âme. Une partie de la jeunesse bretonne servait sous les drapeaux. Ceux qui avaient vécu dans les armées de l’Empire en étaient revenus façonnés aux idées nouvelles, pénétrés d’admiration pour Napoléon, oublieux de leurs vieux griefs contre lui, métamorphosés en un mot par leurs promenades épiques à travers le monde.

D’autre part, dans ces contrées où tant de sang avait coulé pour la cause des Bourbons, on ne comprenait guère que le roi, dès son retour, n’eût pas récompensé tous les dévouements, frappé les terroristes et les régicides, obligé les acheteurs de biens nationaux à rendre gorge, et chassé des emplois qu’ils occupaient encore ceux qui les tenaient de la Révolution ou de l’usurpateur. En un mot, de multiples causes de mécontentement avaient ébranlé les antiques fidélités. On répugnait à recommencer la lutte, alors surtout que le roi semblait méconnaître ses fidèles chouans, en refusant de se réfugier au milieu d’eux.

C’est à cet état de choses que s’était, dès le premier moment, heurté Suzannet. Poursuivant la même tâche, d’Andigné, d’Autichamp, La Rochejaquelein, Sapinaud allaient rencontrer les mêmes difficultés que lui. Dans sa pensée, ce qui importait avant tout, c’était de mettre Nantes à l’abri d’un coup de main. Il considérait avec raison cette ville comme la clé de l’Ouest. Il voulait y introduire mille ou quinze cents Vendéens d’élite qui suffiraient à soutenir les royalistes, à paralyser les tentatives auxquelles pourrait se livrer la garnison dont les opinions bonapartistes n’étaient que trop connues.

Les ordres qu’il attendait n’arrivant pas, il envoya à Nantes un de ses amis, le comte de Flavigny, qui était venu le retrouver. M. de Flavigny essaya de s’entendre avec le commandant de place pour conserver au roi le fort et les portes de la ville. Le commandant fit part de ces démarches au général Foy, chef supérieur des troupes de la garnison. Celui-ci ordonna sur-le-champ de doubler les postes. Il déclara à Flavigny que, tant qu’il n’aurait pas reçu d’instructions propres à modifier sa conduite, il s’opposerait à tout emploi de moyens n’émanant pas de l’autorité militaire. Le général Foy avait servi la France sous l’Empire et la Restauration avec un égal dévouement ; il s’était toujours défendu d’être l’homme d’un parti. Il entendait continuer à servir son pays dans le même esprit et n’exécuter que les ordres qui lui seraient donnés par le ministre de la Guerre ou ses représentants. Il s’étonnait d’ailleurs du peu d’énergie déployé, en ces graves circonstances, par les autorités royales, du défaut d’entente qu’on remarquait à tous les degrés de la hiérarchie militaire et civile et plus encore de l’absence de toute résolution.

– Si l’on voulait sérieusement mettre Nantes en état de défense, disait-il à Flavigny, on adopterait les mesures que vous ne cessez de réclamer. On pourrait alors résister. Mais on ne fait rien de ce qu’il faut. Le résultat est aisé à prévoir.

Sur ces entrefaites, arriva à Nantes le prince de La Trémoille. Il venait d’Angers, où il avait accompagné le duc de Bourbon. À Angers, le commandement militaire était exercé par le comte d’Autichamp. Cet officier général, ancien compagnon de Suzannet et de d’Andigné, croyait comme eux que, pour opposer à Napoléon une résistance efficace, il fallait recourir non aux troupes régulières, dont le dévouement était douteux, mais à des moyens insurrectionnels. Dès le 14 mars, ne recevant pas d’instructions, il avait envoyé à Paris un de ses aides de camp, afin de solliciter l’autorisation de faire un appel aux armes. Mais, le même jour, le duc de Bourbon entrait à Angers. Les instructions qu’il avait reçues en quittant Paris lui ordonnaient de procéder par des levées de conscrits, d’incorporer les Vendéens et les chouans dans des régiments de ligne, de les soustraire ainsi à l’influence de leurs anciens chefs. C’était tout juste le contraire de ce que conseillaient la sagesse, la raison, l’expérience du passé.

D’Autichamp s’éleva contre ce mode de procéder. Il adjura le duc de Bourbon de ne prendre aucun parti avant d’avoir parcouru le pays et d’être allé jusqu’à Nantes où Flavigny, de son côté, le suppliait de venir. Il fallait d’autant plus se hâter que les royalistes laissés sans ordres se décourageaient, tandis que les troupes de la garnison et leurs officiers, tout dévoués à la cause bonapartiste, ne prenaient même plus la peine de dissimuler leurs espérances. Mais le duc de Bourbon alléguait qu’il n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour modifier les ordres du roi. Il refusa donc de se rendre à Nantes. Il autorisa seulement son major général, le prince de La Trémoille, à y aller à sa place en lui déléguant une autorité toute pareille à celle que lui-même tenait de Louis XVIII. C’était si peu de chose par rapport à ce qui eût été nécessaire que les royalistes nantais, après avoir reçu le commissaire du roi avec enthousiasme lorsqu’ils le croyaient en possession de pouvoirs extraordinaires, éprouvèrent le plus amer découragement quand ils surent à quoi ces pouvoirs se réduisaient.

La Trémoille distribua à d’anciens officiers des légions vendéennes, accourus à Nantes, le peu d’argent qu’on lui avait remis à son départ de Paris ou envoyé depuis. Ce devoir accompli, il allait retourner à Angers. Mais il fut appelé à Rennes. Un soulèvement s’y préparait en faveur de Napoléon. En quittant Nantes, il y laissait Flavigny comme commissaire du roi. Flavigny se hâta d’écrire de nouveau au duc de Bourbon pour le supplier de se montrer aux Nantais. Mais le dernier survivant des Condé, dépourvu de toute énergie et de tout esprit d’initiative, loin de songer à faire ce voyage, venait de partir pour Beaupréau et de s’installer au château de la maréchale d’Aubeterre, sans savoir encore ce qu’il y ferait. À la même heure, l’aide de camp envoyé par d’Autichamp à Paris rentrait à Angers sans avoir rien obtenu. Les ministres du roi persévéraient dans la volonté d’enrégimenter les chouans et de les entraîner loin de leur pays. D’Autichamp n’était autorisé qu’à organiser des bataillons nationaux, composés par moitié de troupes de ligne et d’anciens Vendéens et commandés par des officiers ayant, sous la Révolution et l’Empire, servi dans l’armée régulière.

Ainsi, d’Autichamp à Angers et Flavigny à Nantes se trouvaient dans l’impossibilité de donner à la guerre la physionomie et l’impulsion que, dans leur pensée, elle devait avoir pour être victorieuse. Le cas était le même pour Suzannet et d’Andigné.

En de telles conditions, on ne pouvait plus compter sur des rassemblements de Vendéens. « Les populations de l’Ouest, dit d’Andigné dans ses mémoires, étaient consternées. Il fallait au moins leur laisser le temps de se remettre. » On apprit bientôt à Nantes le départ du duc de Bourbon pour Beaupréau, puis la fuite du roi et l’arrivée de l’Empereur à Paris. Les quelques volontaires royaux qu’on était parvenu à réunir se débandèrent en se rendant à Blois, où on les envoyait malgré eux. Enfin, le général Foy fit savoir à Flavigny qu’il avait reçu l’ordre de faire prendre aux troupes la cocarde tricolore. Le prince de La Trémoille, revenu de Rennes, espérait que cette cérémonie du changement de cocarde provoquerait un mouvement royaliste. Cet espoir fut trompé. Le changement s’opéra sans trouble, le pouvoir impérial se trouva rétabli dans la ville. La Trémoille n’eut que le temps de s’évader. Le 18 mars, il fut arrêté dans l’Indre, conduit chez lui, d’où il parvint à passer en Angleterre.


II

À Angers, les affaires du roi ne marchaient pas mieux. Le général d’Autichamp avait été remplacé dans le commandement de la subdivision de Maine-et-Loire par le colonel Noireau. Il sut par ce dernier qu’une lettre de Fouché, réintégré au ministère de la Police, ordonnait l’arrestation du duc de Bourbon. Avec le consentement du colonel qui promettait des passeports si le prince consentait à partir, d’Autichamp courut d’une traite à Beaupréau. Il y trouva un grand nombre d’officiers vendéens. Quelques-uns d’entre eux avaient converti le duc de Bourbon à l’idée d’une prise d’armes immédiate. D’autres pensaient qu’en ce moment un appel à l’insurrection n’avait aucune chance d’être entendu. Dans un conseil que présida le duc de Bourbon, cette opinion fut vigoureusement défendue par d’Autichamp, Suzannet et d’Andigné. On avait laissé échapper l’occasion propice. Ils le démontrèrent avec tant de force qu’une résolution d’entrée en campagne, votée la veille, avant leur arrivée, fut abandonnée. On renonça de même à expédier une proclamation du prince aux habitants de l’Ouest, déjà rédigée et prête à partir.

Ces décisions portent la date du 24 mai[sic]. Dans ses mémoires, d’Autichamp les justifie en ces termes : « C’était lorsque Bonaparte n’avait pas encore ressaisi le pouvoir en prenant possession de la capitale qu’il fallait seconder l’ardeur des Vendéens. Au contraire la chance n’était plus la même du moment qu’il venait de consolider ce pouvoir en usurpant le trône. » Ainsi, c’était partie remise. Il fallait attendre des jours plus favorables. Il ne restait au duc de Bourbon d’autre ressource que celle de s’éloigner. Il envoya à Angers un de ses aides de camp pour demander au colonel Noireau les passeports promis. Le 25 mars, l’aide de camp n’étant pas revenu, les conseillers du prince furent d’avis qu’il serait dangereux pour lui d’attendre et que, dans l’intérêt de sa sûreté, il devait quitter Beaupréau. Quelques officiers s’offraient pour le conduire de ferme en ferme jusqu’au bord de la mer. Il se mit en route à onze heures du soir, sans en donner avis à sa suite et en laissant même, pour la mieux tromper, des gardes à la porte du château d’Aubeterre. Il gagna la côte pour se rendre à Paimboeuf où il s’embarqua le 31.

Dans la nuit qui suivit son départ, Suzannet et Flavigny reçurent du général Foy un avis secret. Le général les prévenait que si, comme il avait lieu de le supposer, le duc de Bourbon prenait le parti de s’embarquer, l’ordre de l’arrêter ne serait pas donné. Ni gendarmeries, ni troupes pouvant l’inquiéter ne sortiraient de la ville. « Je serais au désespoir, disait le général Foy, de coopérer en rien à l’arrestation du prince. » Il tint sa parole jusqu’au bout. Le colonel Noireau tint aussi la sienne en délivrant les passeports. L’aide de camp envoyé pour les réclamer rentra à Beaupréau quelques instants après le départ du duc de Bourbon.

Le salut de celui-ci étant désormais assuré, rien ne retenait plus les chefs vendéens. Ils se séparèrent en exprimant l’espoir de se retrouver bientôt. Aucun d’eux ne doutait d’une revanche prochaine. Dès ce moment ils allaient travailler à la préparer, convaincus d’ailleurs qu’une insurrection ne réussirait qu’autant qu’elle coïnciderait avec la mise en marche des alliés qui venaient, au Congrès de Vienne, de mettre Napoléon hors la loi et de se résoudre à la guerre en s’engageant à ne déposer les armes que lorsqu’il serait renversé.

À l’approche de la campagne qui se préparait contre lui, les Anglais se montraient les plus entreprenants, les plus actifs, les plus acharnés. Ils voulaient qu’on créât à l’Empereur des embarras sur la Loire. Sans croire à l’efficacité immédiate d’un mouvement insurrectionnel dans l’Ouest, ils poussaient à une prise d’armes, comptant tirer profit de la nécessité où se trouverait Napoléon d’envoyer une armée contre les chouans. Mais il ne convenait pas à ceux-ci de se soulever avant que les hostilités fussent engagées aux frontières. Ils redoutaient d’être trompés par les Anglais comme ils l’avaient été autrefois. Ceux mêmes que cette crainte ne retenait pas se déclaraient résolus à ne marcher que lorsque la guerre serait engagée. Napoléon, cependant, au moment d’entrer en campagne, n’entendait pas laisser des insurgés debout derrière lui. Après avoir rêvé de mettre à prix la tête des chefs, de raser leurs maisons et de se saisir de leurs familles à titre d’otages, il s’en tint à l’envoi d’une douzaine de mille hommes dans l’Ouest sous les ordres des généraux Travot et Lamarque. Six mille partirent en poste. Les autres devaient suivre et leurs bataillons se grossir de tous les gardes nationaux valides. Ces mesures avaient été suggérées à l’Empereur par ce que sa police lui révélait des dispositions des chefs vendéens.

À peine rentrés chez eux, ils s’étaient consacrés à la préparation d’un soulèvement, encore qu’il ne dût avoir ses effets qu’à une date ultérieure. D’Autichamp, retiré en son château de Rochefaton, dans l’Anjou, vit bientôt s’offrir à lui de nombreux concours. Revenus de leur stupeur, aigris par les vexations dont les contrées de l’Ouest étaient l’objet de la part de l’administration impériale, effrayés par les manifestations militaires et par la conscription, les paysans se montraient maintenant résolus à combattre pour le roi. Dans la division qui lui était attribuée, d’Autichamp put réunir environ cinq mille hommes qu’il divisa en sept légions. D’Andigné, sur la rive droite de la Loire, parvint à en former quatorze comprenant treize mille hommes, Suzannet à Légé, Duguet de La Rochejaquelein aux Aubiers, Sapinaud aux Herbiers, Charette dans le Marais, de Sol de Grisolles dans le Morbihan virent leurs efforts couronnés d’un succès égal. D’un état qui est sous nos yeux il résulte qu’au commencement de mai les chefs chouans croyaient pouvoir compter sur vingt mille combattants.

À supposer que les effectifs envoyés contre eux par Napoléon s’élevassent, comme il le supposait, à vingt-cinq mille soldats et gardes nationaux, la partie était à peu près égale, les chouans ayant sur leurs adversaires l’avantage que leur donnaient la connaissance du pays et l’habitude de la guerre d’embuscades. Mais encore fallait-il qu’ils eussent des armes. Or, en fait d’armes, ils possédaient quelques fusils de chasse et mousquetons, des faux, des fléaux, des fourches. C’était par trop insuffisant pour livrer bataille aux canons et aux solides fusils de l’armée impériale. Les chefs de ces bandes ne pouvaient songer, en de telles conditions, à attaquer l’ennemi.

Avant tout, il leur fallait de l’argent pour se procurer tout ce qui leur manquait. De Paris, on leur en promettait. Mais, en même temps, on leur recommandait de ne pas se mettre en mouvement avant que les hostilités fussent commencées aux frontières. Ils s’étaient donc donné parole de ne rien entreprendre tant que les alliés n’auraient pas commencé la guerre.

Brusquement, leur résolution se modifia. Le 11 mai, Auguste de La Rochejaquelein, le comte d’Autichamp et le comte de Suzannet s’étant rencontrés au château de la Barre, près la Chapelle-Basse-Mer, le premier communiqua aux deux autres des lettres qu’il venait de recevoir de son frère Louis. Dans ces lettres, datées de Londres, le marquis de La Rochejaquelein, en vertu des ordres de Louis XVIII, qu’il était allé chercher à Gand avant de venir en Angleterre, engageait ses amis à prendre les armes. Il leur promettait de prompts secours.

Suzannet et d’Autichamp rappelèrent aussitôt l’engagement, auquel avaient souscrit tous les chefs, de demeurer immobiles jusqu’à nouvel ordre. Commencer la lutte, alors qu’ils se trouvaient dans le plus absolu dénuement, n’était-ce pas marcher à une défaite ? Un débat s’engagea. Il fut interrompu par l’arrivée de deux émissaires du marquis de La Rochejaquelein. Celui-ci faisait connaître à son frère qu’une flottille anglaise, partie d’Angleterre le 1er mai, se dirigeait vers les côtes de France. Elle apportait aux Vendéens quatorze mille fusils, des canons, des munitions, de l’argent et leur amenait trois cents canonniers. Lui-même venait d’arriver. Quant aux navires, ils étaient depuis le 8 mai en vue de France, non loin des Sables-d’Olonne. Le débarquement devait s’opérer à Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée. Un second envoi de soldats et d’approvisionnements suivait le premier. Il se composait de quinze cents soldats et de vingt mille fusils.

Ces importantes nouvelles ne permettaient plus de maintenir les dispositions antérieures. Elles se propagèrent rapidement sur les deux rives de la Loire, en même temps qu’était transmis dans toutes les divisions l’ordre donné par Auguste de La Rochejaquelein, Suzannet et d’Autichamp, de prendre les armes le 15 mai et de sonner le tocsin dans toutes les communes. Les corps d’armée de Suzannet et de Sapinaud étaient désignés pour protéger les débarquements annoncés par le marquis de La Rochejaquelein.

Le premier eut lieu le 16, mais combien différent de ce qui avait été annoncé. Les combattants durent se contenter pour cette fois de deux mille fusils et de quelques barils de poudre que le navire L’Astrée mit à terre. Ce fut une cruelle déconvenue pour les Vendéens. On les retint cependant en leur rappelant qu’un second convoi était attendu. Il arriva à Saint-Gilles le 2 juin. Mais il n’était pas plus important que le premier. Il n’y avait ni argent, ni canons, ni soldats. Cette fois, il y eut parmi les troupes de violents murmures. Elles allaient se débander. Le marquis de La Rochejaquelein, qui était présent, affirma qu’avant peu de jours elles seraient en possession d’armes et de cartouches en assez grand nombre pour que tout le monde fût armé.

Grâce à ces assurances, les légions conservèrent leurs effectifs. Bientôt, s’engagèrent les divers combats dont l’ensemble forme la campagne des chouans en 1815, combats obscurs et épars où, presque toujours, ils furent battus. Ces combats avaient été précédés par un conseil de guerre tenu à Cholet, où fut arrêté le plan de campagne. Ce plan consistait à chasser de partout les troupes bonapartistes. Difficile était l’entreprise, alors qu’on avait en face de soi des généraux comme Travot et Lamarque, qui s’étaient déjà battus contre les chouans, et des troupes aguerries, supérieures en force à celles que les insurgés pouvaient mettre en ligne. Dans le même conseil, on décida que les anciennes circonscriptions militaires seraient maintenues, et que les commandants des divers corps, les deux La Rochejaquelein, de Sapinaud, de Suzannet, d’Autichamp, d’Andigné, Charette, Du Chaffault devraient se concerter entre eux pour toutes les opérations à entreprendre.

Jusqu’à ce moment, la question du commandement en chef n’était pas résolue. Elle se posa tout à coup avec la prétention qu’émit le marquis de La Rochejaquelein de commander à toute l’armée royale. Comme il déclarait avoir été, à cet effet, autorisé par le roi, il n’y eut pas de protestation. Mais les mécontentements ne purent se dissimuler. Louis de La Rochejaquelein n’avait jamais combattu en Vendée. Son nom y rappelait, il est vrai, les glorieux exploits de son frère aîné mort en 1796. Mais ceci n’était pas assez pour lui donner à lui-même une autorité efficace sur des troupes qui ne le connaissaient pas. Il était inférieur en grade à d’Autichamp et à Suzannet. Ils se croyaient mieux en état que lui d’exercer le commandement suprême. En outre, tout en se vantant de l’avoir reçu des mains du roi, à titre provisoire, il n’en fournissait aucune preuve. Et en fait il se l’adjugeait sans y avoir été autorisé, à en croire du moins ce passage d’une lettre que lui adressait, le 11 juin, le duc de Feltre : « Quoique satisfait de votre conduite, le roi ne peut approuver que vous ayez pris, même provisoirement, le titre de général en chef. »

D’Autichamp et Suzannet se soumirent. Mais ils restèrent ulcérés par ce qu’ils considéraient comme une humiliation. Il est d’ailleurs assez difficile, en présence du caractère confus et contradictoire des documents manuscrits ou imprimés, de tirer au clair la vérité en ce qui touche cette affaire. Ce qu’on peut affirmer avec plus de précision, c’est que plusieurs officiers royalistes, accourus pour combattre en faveur du roi, se retirèrent, effrayés par les périls que créait à l’insurrection naissante le conflit survenu entre les chefs chouans.

Parmi ceux qui préférèrent s’éloigner se trouvait le général Tercier, ancien combattant de l’Ouest, accouru à Angers à la nouvelle du retour de l’Empereur. Il était prêt à reprendre, dans les rangs des insurgés, un emploi de son grade. Mais il fut épouvanté par les cabales et les rivalités qui naissaient à toute minute. « Chacun se démenait, a-t-il écrit, s’agitait pour avoir les premiers postes de l’armée. » Il se hâta de repartir.


{{c| III}}


L’histoire militaire de l’insurrection royaliste de 1815 n’est pas moins obscure que son histoire politique. Il nous a été impossible de reconstituer en leurs détails et dans leur ordre chronologique les innombrables rencontres des chouans avec les troupes régulières. Dans certaines relations, elles sont qualifiées pompeusement batailles. D’autres affirment qu’il n’y eut que des escarmouches. Sans doute, la vérité est-elle entre ces deux affirmations. Un des historiens de d’Andigné, l’abbé Crosnier, qui a eu ses mémoires sous les yeux, et à qui nous en devons un captivant résumé, raconte que ce partisan souleva son canton les 22 et 23 mai. «  Il fit une brillante promenade militaire à Pouancé, à Craon. Le 28, il livrait à Cossé sa première bataille qui fut une victoire. Mais elle fut chaudement disputée : d’Andigné eut son cheval tué sous lui. La promenade militaire continua par Le Bourg-d’Iré, Candé, La Pouèze, Saint-Clément-de-la-Place avec des alertes et des attaques, ici ou là, contre des convois ennemis et contre les soldats du général Lamarque. » Il semble bien que ce fut là le caractère de cette campagne. Il n’y eut de bataille proprement dite qu’en préparation et sur le papier, pas davantage de concentration de corps ni d’opérations simultanées.

La première affaire eut lieu à Aizenay en Vendée. Ce fut en réalité une déroute. Surpris, dans la nuit du 20 au 21 mai par le général Travot, le corps de Suzannet battit en retraite sans avoir combattu. À quelque distance de là, les bandes de Sapinaud dormaient. Elles ne se réveillèrent, au bruit de la fusillade, qu’alors qu’elles étaient déjà cernées de toutes parts. «  Les paysans s’enfuirent, dit d’Autichamp, sans chercher à se défendre. » Dans cette affaire, M. de Charette fut grièvement blessé. Il mourut peu de jours après des suites de ses blessures.

À ce moment, les Anglais étaient sans doute déjà fixés sur l’inutilité de la prise d’armes vendéenne et sur le sort auquel elle était destinée, car le 26 mai, le commandant de L’Astrée, qui était resté dans les eaux de Saint-Gilles après avoir débarqué des armes, écrivait à La Rochejaquelein que le revers que venait de subir l’armée royale le contraignait à obéir aux ordres primitifs qu’il avait reçus de retourner à Plymouth. « J’ai pris sur moi, ajoutait-il, d’après ma sollicitude pour votre sûreté personnelle, de rester deux jours de plus sur la côte, dans l’espérance que vous et vos amis pourrez me rejoindre. » Ainsi, la campagne commençait à peine et déjà la situation des chouans apparaissait comme désespérée.

À Paris, on la jugeait autrement. Les troubles qui venaient d’éclater en Vendée n’étaient-ils pas le prélude d’une prochaine victoire du parti royaliste qui entraînerait tout l’Ouest, rouvrirait la France aux Bourbons et les ramènerait aux Tuileries ? Cette question hantait bien des cervelles, tant était vivace encore le souvenir des anciennes insurrections vendéennes. Quoique quinze années se fussent écoulées depuis, ceux qui se rappelaient les exploits des chouans dans le passé prenaient au tragique leur nouvelle rébellion. Les royalistes s’en réjouissaient ; les bonapartistes s’en alarmaient.

L’Empereur appréciait plus justement la situation de l’Ouest. Grâce aux renseignements qu’il tenait de ses généraux et de sa police, il savait que les insurgés, dépourvus de toutes ressources, n’étaient pas redoutables. Mais pour les empêcher de le devenir il s’était vu contraint d’envoyer contre eux une petite armée. Au moment de s’engager dans une guerre extérieure dont sa couronne à peine reconquise était l’enjeu, il s’impatientait du péril que créait cette insurrection et de la nécessité qu’elle imposait de laisser en Vendée douze mille hommes qui lui eussent été si précieux dans la campagne qu’il allait entreprendre contre les alliés.

De ces circonstances examinées et observées avec le soin qu’il apportait en toutes choses, Fouché, rappelé depuis quelques semaines au ministère de la Police, tira l’idée du stratagème auquel nous allons le voir recourir pour obliger les chouans à déposer volontairement les armes. Qui voulait-il servir en mettant à exécution ce projet ? Napoléon ou Louis XVIII ? Probablement ni l’un ni l’autre. Il n’aimait pas le roi et il ne croyait pas à la durée du pouvoir impérial ressuscité.

– Toute l’Europe va lui tomber sur le corps, disait-il à M. Pasquier en lui parlant de Napoléon ; il est impossible qu’il résiste ; son affaire sera faite avant quatre mois.

C’est donc surtout pour lui-même qu’il travaillait en entreprenant d’arrêter la guerre civile en Vendée. En prévision de la chute de l’Empereur et du retour du roi, il voulait se créer des titres à la bienveillance de celui-ci, se trouver en place au moment de sa rentrée et plus heureux qu’en 1814 devenir l’arbitre des résolutions qu’auraient à prendre, de concert ou contradictoirement, Louis XVIII et les alliés. Toute sa conduite durant les Cent-Jours s’inspira de ces désirs dont il ne pouvait d’ailleurs poursuivre la réalisation qu’avec une extrême prudence, pour ne pas éveiller les soupçons de Napoléon.

Il y avait alors à Paris un brillant gentilhomme, ancien chouan, ayant servi dans les bandes royalistes comme chef d’état-major de Bourmont à l’armée du Maine. Il se nommait le comte de Malartic. Louis XVIII l’avait fait maréchal de camp. Resté à Paris après le retour de l’Empereur, il se préparait à aller combattre en Bretagne pour le roi quand, à l’improviste, Fouché qui le connaissait l’invita à venir le voir. C’était le 19 mai, au moment où arrivait à Paris la nouvelle de l’insurrection de l’Ouest. En d’autres temps, lors des complots du Consulat, Malartic n’avait eu qu’à se louer des bons procédés de Fouché. Leurs relations étaient restées cordiales. Il n’hésita donc pas à se rendre à son appel.

– Vos amis sont fous ! lui dit le ministre ; qu’espèrent-ils en se soulevant ? Vaincre Bonaparte ? Ils n’y parviendront pas. Ils sont sans argent, sans armes, sans cohésion ; ils sont divisés entre eux par des rivalités qu’un prince du sang royal pourrait seul contenir. J’ai à cet égard des renseignements positifs. Je vous les communiquerai. Dans l’état de détresse où se trouvent les rebelles, ils seront écrasés avant que les hostilités s’engagent aux frontières. Ce sera l’affaire de quelques jours à l’expiration desquels Napoléon pourra rappeler de Vendée les troupes qu’il y a envoyées et les faire passer en Belgique. Pensez-vous que ce soit là de la bonne politique ? Ce n’est pas dans l’Ouest que peut se décider le sort de Napoléon. C’est dans le Nord. Ne serait-il pas plus sage de prévenir l’effusion du sang français, et de conserver au roi, dans la Vendée, des ressources qu’il sera bien aise d’y trouver à son retour et à la France des bras capables de la défendre ?

Malartic convint de la sagesse de cet avis. Alors, Fouché lui demanda d’aller les faire entendre aux chefs chouans. Avant d’accepter une mission aussi délicate, Malartic voulut consulter deux de ses amis : M. de Flavigny et M. de La Béraudière, qui se trouvaient à Paris. Il se rendit auprès d’eux. Il leur répéta l’entretien qu’il venait d’avoir avec le ministre de la Police. Ils furent frappés eux aussi par les raisons qu’avait données ce dernier. Sans se dissimuler les difficultés de la tâche qu’on leur demandait d’assurer, ils consentirent à s’en charger, mus à la fois par un patriotisme éclairé et un dévouement ardent au roi dont les représentants les plus autorisés encouragèrent leur résolution. Le 26 mai, les trois envoyés se mirent en route, munis de passeports que Fouché leur avait fait délivrer, d’une lettre qu’il leur avait écrite avant leur départ et d’une autre lettre pour les généraux et les préfets des départements de l’Ouest.

Dans la première, Fouché disait à Malartic :

« Je désire que vous vous rendiez dans l’Ouest avec M. de Flavigny et la Beraudière pour y conférer avec les chefs de l’insurrection. Le rétablissement de la monarchie ne dépend ni de leurs succès, ni de leurs revers. Tout combat dans l’Ouest est inutile ; le sang versé est sans fruit pour la royauté. C’est dans le Nord que le sort de la France peut se décider. Je connais votre attachement et votre fidélité pour le roi ; je ne pense pas que, dans aucun temps, on puisse vous reprocher les démarches que vous feriez pour pacifier l’Ouest. Le roi est trop éclairé pour ne pas apprécier les sentiments qui vous auront fait agir dans cette circonstance. »

Dans la lettre destinée aux généraux et aux préfets, le duc d’Otrante, leur présentant ses envoyés, disait encore : « Je connais leurs dispositions. Je sais quelle est leur influence sur un parti qu’ils ont autrefois servi, et auquel ils peuvent aujourd’hui donner une direction telle que le Gouvernement retirera plus d’avantage de leur intervention que de l’emploi d’une force militaire plus impérieusement appelée contre les ennemis du dehors. Je vous prie, Monsieur le Général, de les entendre. Ils se concerteront avec vous sur les mesures les plus propres à pacifier, dans sa naissance, une insurrection que des actes de rigueur ne feraient que rendre plus redoutable. »

En quittant Paris, les envoyés du duc d’Otrante ne se dissimulaient pas à quels soupçons allait les exposer leur démarche. Ils connaissaient l’esprit royaliste. Ils savaient à quelles défiances ils se heurteraient, quelles accusations les attendaient. Mais, forts des preuves données par eux de leur dévouement à la royauté, convaincus qu’ils accompliraient un acte patriotique, ils puisaient dans cette conviction le courage que nécessitait leur téméraire entreprise. Du reste, ils ne tardèrent pas à comprendre qu’en leur décrivant sous des couleurs lamentables l’état des pays insurgés Fouché ne les avait pas trompés. Ils s’étaient décidés à se rendre d’abord auprès du comte d’Autichamp. Tandis qu’ils cherchaient à le rejoindre, ils rencontrèrent plusieurs officiers royalistes. Tous leur tinrent le même langage, à savoir : que les moyens d’attaque et de résistance faisaient entièrement défaut.

– Nous ne concevons pas, dit l’un d’eux, ce qui a pu porter nos chefs à donner le signal de l’insurrection avant l’arrivée des alliés. Nous sommes sans argent, sans munitions, sans armes, privés de tout. Notre perte est certaine si votre mission n’aboutit pas.


{{c| IV}}


Ils savaient donc à quoi s’en tenir quand ils se présentèrent au quartier général de M. d’Autichamp, à Tiffauges. C’était le 28 ou le 29 mai, alors que les chefs royalistes essayaient en vain de réparer les funestes effets du revers d’Aizenay. Dans ses mémoires, d’Autichamp donne à entendre qu’il traita assez dédaigneusement ceux qu’il appelle « les émissaires de l’astucieux ministre de la police » et qu’il les renvoya au marquis de La Rochejaquelein, général en chef. D’après les notes des envoyés, il ne semble pas que l’entrevue ait eu ce caractère hautain. Elle eut lieu en présence des officiers composant le conseil de d’Autichamp. Malartic et ses compagnons déclarèrent « qu’ils agissaient dans les intérêts du roi et de concert avec lui ; qu’ils connaissaient les dispositions des puissances étrangères, que la Vendée s’était levée trop tôt ; qu’elle serait écrasée avant que les hostilités fussent entamées à la frontière ; qu’ils étaient porteurs de propositions avantageuses pour les pays insurgés et qu’il serait bon enfin de les mettre à profit, sauf à reprendre les armes un peu plus tard et avec plus de vigueur ». Ils ajoutèrent, ce que d’Autichamp néglige de constater, mais ce qu’atteste une déclaration écrite de d’Andigné, que si les chefs des armées royales jugeaient convenable de continuer les hostilités, ils viendraient se réunir à eux aussitôt.

Les officiers présents parurent favorables aux propositions de Fouché. D’Autichamp invita les envoyés à en faire part aux autres chefs. Ils se rendirent à Touvois où ils rencontrèrent Suzannet et Sapinaud. Les choses se passèrent là comme au quartier général de d’Autichamp. Le désastre d’Aizenay disposait les officiers vendéens à accueillir des ouvertures qui, dans leur pensée, devaient aboutir à une suspension d’armes. Mais au marquis de La Rochejaquelein seul appartenait le droit de décider. Or, La Rochejaquelein était hostile à toute tentative d’arrangement.

La veille, dans un conseil auquel assistaient Suzannet et Sapinaud, il l’avait déclaré. En dépit de l’affaire d’Aizenay et du départ des navires anglais, il croyait encore à la possibilité de continuer la guerre. Il voulait même la porter dans le Marais entre Bourbon-Vendée et Nantes, bien que ses lieutenants lui eussent fait observer que dans ce pays plat et ouvert, où les Vendéens, jadis, avaient été toujours battus, il serait plus exposé aux attaques de Travot et de Lamarque. Le 31 mai alors que de tous les côtés éclatait la preuve de l’avortement de cette folle insurrection, il ordonnait à d’Autichamp de se réunir à lui. « Il y a sur la côte, disait-il, six gros bâtiments et trois plus petits chargés pour nous » – affirmation que la lettre du commandant de L’Astrée, citée plus haut, semblait démentir.

D’Autichamp n’obéit pas à l’ordre qui lui était donné. Ses bandes, comme celles de Suzannet et de Sapinaud, refusaient de suivre La Rochejaquelein dans le Marais, « craignant d’y trouver un tombeau ». Le généralissime, livré à ses propres forces et se dérobant à l’entrevue que sollicitaient de lui Malartic et ses compagnons, poursuivit seul ses opérations, après avoir destitué et remplacé ses lieutenants rebelles qui d’ailleurs refusèrent de reconnaître ses pouvoirs et d’abandonner leur commandement. Désormais, tout n’allait plus être, dans cette malheureuse campagne, que désordres, indiscipline, contradictions, rivalités. Tandis que Lamarque et Travot, profitant de leurs avantages, activaient leur marche et précipitaient leurs coups, l’armée royale s’affaiblissait d’heure en heure par suite des désertions qui maintenant s’y produisaient sans relâche.

Pendant ce temps, Malartic, La Béraudière et Flavigny continuaient leurs démarches. Ne pouvant, à cause de l’éloignement, se rendre dans le Morbihan où commandait le général de Sol de Grisolles, ils lui écrivirent. Ce vieux chouan, héros vieilli des guerres anciennes, grisé par quelques succès remportés sur la petite garnison de Vannes, ne voulait pas entendre parler de pacification. Tout fier de tenir les troupes impériales en respect, il répondit aux envoyés de Fouché : « J’ai reçu, Messieurs, la lettre que vous m’avez écrite. Je ne crois pas devoir faire aucune réponse relative à l’objet qu’elle traite. C’est aussi l’opinion des principaux chefs qui servent avec moi. »

Les envoyés furent plus heureux avec d’Andigné. Il leur répondit : « Si le gouvernement veut de bonne foi faire cesser les troubles qui menacent de désoler l’ouest de la France, il faut traiter les différents partis d’une manière égale et se mettre tous à sa place, de manière à ce que personne ne soit mécontent. Tandis que les fédérés seront sous les armes, on ne peut nous demander de rentrer dans nos foyers, et si on les laisse en armes, il faut aussi que nous ayons quelques forces qui garantissent notre sûreté. »

Il énumérait comme suit les conditions préalables d’un traité de paix : 1° changement des préfets dans les départements où opéraient les royalistes ; 2° une déclaration qu’aucun serment ni soumission ne seraient exigés des habitants de ces départements ; 3° garantie donnée aux fonctionnaires qui s’étaient ralliés aux royalistes que leurs emplois leur seraient conservés ; 4° remise temporaire des impôts à titre de dédommagements pour les réquisitions opérées ; 5° garantie donnée aux royalistes pour leur sûreté et la conservation de leurs propriétés ; 6° amnistie pour les déserteurs et dispense pour les habitants de l’Ouest de former une garde nationale ; 7° maintien aux chefs royalistes d’une autorité suffisante à assurer leur existence ; 8° payement des sommes nécessaires au licenciement des armées royales. D’Andigné estimait cette somme à trois cent mille livres. Il terminait en demandant une suspension d’armes, sans laquelle les négociations seraient impossibles.

Suzannet, qui écrivit aussi à Malartic, était moins explicite, mais aussi énergique dans ses prétentions. « Nous devons d’abord déclarer, disait-il, que dans aucun cas, pour la présente guerre, nous ne fournirons point d’hommes pour l’armée active ni pour la garde nationale. Nous n’avons point d’argent à raison du défaut de commerce ; nous avons donné des bons sur le Trésor royal. Beaucoup d’anciens officiers royalistes ont été arrêtés avant les hostilités. Plusieurs autres points demandent une discussion. J’ai vu MM. de Sapinaud et d’Autichamp, ils pensent comme moi. M. de Larochejacquelein est éloigné de nous. Nous n’avons eu aucun rapport depuis quelques jours avec les chefs de la rive droite de la Loire. Dès lors, nous ne pouvons prendre aucun parti, parce que nous nous sommes tous promis de ne jamais nous abandonner, ni de traiter les uns sans les autres, quelles que soient les chances de la guerre. Nous saurons vaincre ou périr ensemble. »

Il résulte de ce langage que les royalistes exigeaient avant tout un armistice. Mais cet armistice, le général Lamarque, instruit de leur faiblesse, était résolu à le leur refuser. Aux forces régulières qu’il conduisait contre eux, il avait réuni des gardes nationaux, des fédérés, des paysans armés. Il se disait sûr d’en finir rapidement avec l’insurrection. Il ne voulait pas arrêter les hostilités. Ce fut à grand’peine que les envoyés de Fouché obtinrent de lui qu’il demanderait des ordres au ministre de la Guerre. Eux-mêmes se rendirent à Paris pour en activer l’expédition. En attendant leur retour, Lamarque transporta son quartier général à Nantes, se jeta en Vendée, traqua de tous côtés les royalistes. Ce fut alors une succession de surprises et de rencontres dans lesquelles ceux-ci furent constamment battus. Elles coûtèrent en outre la vie à Louis de La Rochejaquelein et au comte de Suzannet. Le premier périt le 4 juin au Pont des Mathes, le second à Rocheservière, le 20 du même mois.

À cette date, Malartic, La Béraudière et Flavigny, revenus de Paris depuis plusieurs jours, négociaient avec le général Lamarque pour amener une suspension d’armes entre lui et les chefs royalistes parmi lesquels Sapinaud avait succédé à La Rochejaquelein dans le commandement supérieur. Les bases sur lesquelles Lamarque était autorisé à traiter se résument comme suit : amnistie pleine et entière pour le passé ; droit pour les chefs royalistes de passer à l’étranger et de vendre leurs propriétés, ou d’habiter la France en donnant leur parole d’honneur de n’employer leur influence que pour le maintien de la paix ; mise en liberté de tous les individus détenus pour avoir pris part à l’insurrection ; dispense de conscription dans les départements de l’Ouest pendant toute l’année 1815 ; dégrèvement des impôts pour la même année ; admission des royalistes aux fonctions et emplois. Un article spécial assurait aux négociateurs une récompense pour avoir contribué à la pacification. Mais il fut supprimé sur leur demande. Il était dit enfin dans ce projet de traité que l’Empereur s’en rapportait à la loyauté des signataires pour la remise des armes et des munitions de guerre débarquées par les Anglais.

Par ces conditions si honorables pour les Vendéens, on peut juger combien était ardent le désir que nourrissait l’Empereur d’en finir avec les troubles de Vendée et de rentrer en possession de quelques milliers d’hommes immobilisés dans l’Ouest. Mais ce désir, les chefs chouans ne le partageaient pas au même degré. Soit qu’ils eussent l’espoir d’une diversion prochaine par suite des événements extérieurs, soit que leurs incertitudes fussent occasionnées par la rareté de leurs communications et leur défaut d’entente, ils semblaient vouloir retarder sans cesse les pourparlers.

Lamarque, de son côté, s’obstinait à ne pas désarmer ; ses troupes ravageaient le pays. Le 15 juin, il écrit de Challans à Malartic : « Je désire autant que vous la pacification… Je ne puis pas arrêter la marche de mes colonnes et un mouvement combiné. Mais, au premier mot que ces Messieurs veulent traiter, toutes les hostilités cesseront. Soyez sûr que prévenir l’effusion du sang français est toute mon ambition. » Le 20 juin, après l’affaire de Rocheservière, où Suzannet fut tué, il parut disposé à prendre une attitude moins intraitable. Il envoya à chaque chef vendéen une lettre de pacification. « C’est du champ de bataille de Rocheservière, où il n’a été versé que du sang français, et au moment où il me serait facile de suivre mes succès, que je vous propose de nouveau de donner la paix aux départements de l’Ouest. Militaire, je ne vous offrirai que des conditions compatibles avec l’honneur et qui concilieront vos intérêts et ceux de la patrie. Il est impossible que l’on vous trompe sur les événements. Une dépêche télégraphique que m’a transmise le général Charpentier, et qui m’est parvenue au moment où nous nous battions ensemble, m’annonce que l’Empereur a passé le 15 la Sambre, écrasé l’avant-garde prussienne et que, le 16, il a remporté une victoire complète sur les armées réunies de Blücher et de Wellington. Je vous garantis ces nouvelles sur ma foi militaire. »

Sapinaud, d’Autichamp et Auguste de La Rochejaquelein reçurent cette lettre à Cholet. Elle ne laissait aucun doute sur les intentions de Lamarque. Il allait marcher en avant, continuer la guerre avec plus de vigueur si ces offres était repoussées. Les chefs royalistes cependant tâchèrent encore de gagner du temps en alléguant de nouveau la difficulté de communiquer entre eux. « Le délai que vous me demandez, leur répondit Lamarque, semble annoncer que vous n’avez pas le désir sincère de faire la paix. Je vous envoie le traité dont vous avez vous-mêmes réglé les conditions. Je marche ; il ne tient qu’à vous d’arrêter mes colonnes en renvoyant le traité signé. » Cet ultimatum est daté du 23 juin. Le lendemain 24, Sapinaud acceptait les bases du traité. Il fut signé en son nom à Cholet, le 26, par trois officiers. D’Autichamp absent avait envoyé déjà son acceptation. D’Andigné refusa la sienne, quand elle lui fut demandée par Lamarque le 1er juillet. C’était dix jours après Waterloo. « Je ne peux renoncer au roi, dit-il, au moment où peut-être il fait son entrée à Paris. » À ce moment, la mission confiée par Fouché à Malartic avait pris fin, par suite de l’abdication de l’Empereur et du retour de Louis XVIII.

Dans la suite, Malartic fut vivement attaqué pour avoir accepté cette mission. Mais, parmi ses défenseurs, au premier rang, il trouva le roi lui-même, le comte d’Artois et ses fils. Loin de le blâmer, ils l’approuvaient d’avoir tout tenté pour étouffer, dès sa naissance, une insurrection qui, dans les circonstances où elle fut entreprise, ne pouvait réussir et qui parut justifier les exactions dont furent victimes pendant les Cent-Jours les départements où elle avait éclaté. Quant à Fouché, il déclarait, dès lors, n’avoir agi que dans l’intérêt du roi. Conformément à ses prévisions, il était devenu ministre de la Police de Louis XVIII, après l’avoir été sous Napoléon, singulier spectacle offert à l’Europe et qui arrachait à Wellington ce cri significatif :

– Quelles gens que ces Bourbons ! Il est plus facile de leur faire accepter un régicide qu’une idée raisonnable.

Telle fut l’insurrection de 1815, la dernière prise d’armes des royalistes de l’Ouest. Dans son organisation et ses effets, elle ressemble si peu aux guerres épiques de la chouannerie que, bien qu’elle s’y rattache par les grands souvenirs que rappellent les noms de ceux qui la commandèrent, elle n’apparaît dans l’histoire que comme un point perdu, un épisode oublié dont il n’y aurait pas même lieu de faire mention si trois généraux vendéens : Charette, Louis de La Rochejaquelein et Suzannet n’y avaient trouvé la mort.

À la même époque, une tentative fut faite par les chouans de Normandie. Le général duc d’Aumont, commandant la quatorzième division militaire formée des départements du Calvados, de l’Orne et de la Manche, s’était, dès le retour de Napoléon, réfugié à Jersey. Dans le courant de juin, il entreprit de débarquer sur les rives normandes avec un petit corps de volontaires composé de cent trente-trois officiers, parmi lesquels se trouvaient plusieurs anciens compagnons de Frotté et notamment Michelot-Moulin. Ce dernier avait demandé avec instance l’autorisation de les précéder en Normandie. Il se faisait fort d’y lever facilement un corps de trois mille hommes. L’autorisation qu’il sollicitait lui fut refusée.

Le duc d’Aumont, au moment de débarquer, n’accueillit pas mieux l’avis de Michelot-Moulin, en ce qui concernait le choix du point de débarquement. Ce dernier aurait voulu qu’on abordât entre Coutances et Avranches, en plein Bocage normand, contrées accidentées et boisées propres à la défense comme à l’attaque où il serait facile aux chouans de déjouer les efforts des troupes chargées de les combattre. Au point que désignait Moulin qui connaissait le pays, le duc d’Aumont préféra la côte plate et découverte qui s’étend entre Caen et Bayeux. Il vint s’y briser contre les troupes envoyées à sa rencontre. C’en eût été fait de lui et de ses volontaires, si la nouvelle de la déroute des armées impériales à Waterloo n’eût paralysé l’élan des soldats qui barraient le chemin aux insurgés. Accueillis par une vive fusillade, les royalistes ne durent leur salut qu’au dévouement de la garde nationale de Bayeux. Ils se dispersèrent après avoir été sauvés par celle-ci. Quelques jours après, le roi étant remonté sur son trône, tout rentra dans l’ordre en Normandie comme en Bretagne.

L’effervescence qu’avaient allumée dans ces provinces tant d’émouvants événements serait rapidement tombée si aux chouans n’avaient succédé les Prussiens. Arrivés à Nantes et à Rennes, ils se répandaient par toute la contrée, exigeants, impérieux, frappant les communes de réquisitions sans mesure, vivant sur le pays qu’ils ruinaient. Dans ces circonstances, les chefs vendéens se souvinrent qu’ils étaient Français. Le 3 juillet, Sapinaud, d’Andigné, Auguste de La Rochejaquelein offrirent au général Lamarque leur concours pour l’aider à chasser ces étrangers qui, venus en amis, à ce qu’ils prétendaient, se conduisaient en ennemis. Quelques jours plus tard, ils renouvelèrent leur proposition. Le bruit s’étant répandu que les alliés allaient morceler le territoire, ils se déclarèrent prêts à s’unir aux débris des légions impériales pour empêcher le démembrement de la France. Des offres analogues arrivèrent de tous les pays de l’Ouest au maréchal Davout, qui commandait l’armée de la Loire. Il le constatait dans une proclamation, en date du 11 juillet, adressée à ses troupes. Après avoir rappelé les démarches des généraux vendéens, il ajoutait : « Soyons Français comme eux. »


FIN.
  1. Indépendamment des documents d’Archives, nous avons consulté pour cette partie de notre étude les Mémoires inédits de d’Andigné et de d’Autichamp ou du moins les fragments qu’en ont publiés l’abbé Crosnier (Angers, 1893) et M. D’Availles (Niort, 1890). Nous devons aussi de précieux renseignements au comte de Malartic, détenteur des papiers de son grand-père, et une intéressante communication au comte Du Chaffault, héritier de cette famille Du Chaffault, dont huit membres périrent en Vendée.