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La Première campagne de Condé/03

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La Première campagne de Condé
Revue des Deux Mondes3e période, tome 57 (p. 5-30).
LA
PREMIERE CAMPAGNE DE CONDE
1643

III.[1]
THIONVILLE.


XII. — SUITES DE LA BATAILLE DE ROCROY. — LE « DESSEIN DU CHENEST. »

Le 18 mai, on était, à la cour, fort inquiet de ce qui se passait devant Rocroy ; au moment même où l’armée de Picardie se déployait devant celle de D. Francisco Melo, Turenne écrivait de Paris au duc d’Anguien : « En mon particulier je suis en peine de ce qu’il arrivera du siège de Rocroy, que l’on croit ici asseuré. Quand on est éloigné d’un lieu et qu’on ne sçait pas le détail de toutes choses, il est fort malaisé d’en dire son advis. J’eusse extrêmement désiré de tascher de contribuer à ce que les choses peussent réussir à vostre contentement. » Turenne attendait alors à Paris une patente de général en chef promise depuis longtemps et non délivrée [2] ; peut-être, en prenant la plume, ne se rendait-il pas bien compte de l’état de son esprit ; il est permis de croire qu’à l’anxiété patriotique se mêlait un peu de curiosité maligne et comme une pointe de rivalité. Toutefois cette lettre exprime assez bien le sentiment général. Nos armes avaient été si souvent malheureuses sur cette frontière, et les circonstances étaient si graves, que l’inquiétude était profonde. Aussi lorsque, dans la journée du 20, la Moussaye descendit à l’hôtel de Condé et, de là, courut au Louvre, répandant « la nouvelle du gain de la bataille, » ce fut dans les rues de la capitale un véritable transport de joie. La considération de ce qu’auraient pu être les conséquences de la défaite faisait ressortir l’éclat et la grandeur du succès. La Moussaye était de haut lignage, populaire, beau et bien disant ; il s’était déjà fait remarquer à la guerre ; c’était l’ami intime du duc d’Anguien : on juge comme il fut fêté. Il avait fait grande diligence ; ayant quitté le champ de bataille au moment même où les tercios venaient de succomber, il n’apportait que des messages verbaux et quelques lignes adressées par le général en chef au premier ministre. Avec la fière simplicité d’un homme assez sûr de sa gloire pour ne pas craindre de la diminuer en relevant le mérite d’autrui, Anguien faisait la part large à Gassion : « Le principal honneur de ce combat lui reste deu [3]. » Gassion aussi avait écrit à Mazarin ; dans sa lettre, courte d’ailleurs, il avait trouvé moyen de ne parler que de lui-même [4].

Tourville, premier gentilhomme de M. le Duc, arriva le 21 avec le bras en écharpe, car il avait été blessé dans la bataille ; il apportait des renseignemens plus précis, des détails plus complets, un premier rapport écrit, quelques propositions. La nouvelle coïncidait avec certain remaniement du ministère et du conseil, une des étapes de Mazarin vers le pouvoir absolu ; c’était un grand coup de fortune pour le cardinal : aussi « les importans et MM. de Vendosme » restèrent-ils à l’écart ; ils étaient seuls ; la cour, la ville, se précipitèrent chez M. le Prince, chez Mme la Princesse, chez Mme de Longueville. Pendant quinze jours, ce fut au quartier-général de l’armée de Picardie une pluie de félicitations, beaucoup de banales, quelques-unes piquantes, comme celle du vieux Bassompierre, qui sortait de la Bastille, ou celle de La Meilleraye : « Vous êtes le seul qui ayez remporté une grande victoire pour un roi de quatre ans, le quatrième jour de son règne. » Il y en avait aussi de charmantes, celle, par exemple, où la mère et la sœur de M. le Duc, passant la plume aux « aimables personnes qui les entourent, » réunissaient les signatures de celles qui seront les héroïnes de la Fronde ou l’ornement de la cour du jeune Louis XIV : Mlle de Bouteville, déjà hardie et plus belle que le jour [5], Julie d’Angennes, Louise de Grussol, Marie de Loménie et, confondue parmi d’autres, la plus modeste, mais non la moins tendre, Mlle du Vigean. Nous donnerons ailleurs la clé de quelques-uns des mystères que couvrent ces noms. Nous le ferons sobrement, car toute cette histoire anecdotique de notre héros a déjà été racontée par le plus aimable des philosophes, qui était aussi un de nos plus purs écrivains [6], et qui a laissé peu à glaner derrière lui.

De la part des hommes considérables, les lettres de félicitation ne suffisaient pas ; il fallait envoyer un courrier, un gentilhomme ; on chercha querelle à Turenne de ce qu’il s’était borné à écrire ; il est vrai que sa lettre était un peu sèche et du même ton que celle du 18 [7]. Chevers [8], arrivé le troisième, présenta les trophées. « Vos drapeaux ont réjoui tout Paris, » écrivait le duc de Longueville [9]. Tout Paris, en effet, était sur pied pour les voir, la cour dans le Louvre, le peuple sur les quais et à Notre-Dame ; cinquante cavaliers de la maison du roi et cent hommes choisis parmi les plus beaux du régiment des gardes étaient à peine en nombre pour porter tant de bannières et d’étendards. Ce concert de louanges, l’écho de cette joie populaire n’était pas encore arrivé jusqu’au jeune vainqueur, que déjà sa pensée était concentrée sur un but unique : recueillir les fruits de la victoire. Dès les premières heures qu’il passa entre les étroites murailles de la petite place délivrée, il expédiait à l’intendant de l’armée l’ordre de faire immédiatement préparer à Guise et à Vervins le pain et les voitures nécessaires pour une opération de vingt jours, et il demandait que, de Paris, on mît le marquis de Gesvres en état et en demeure de le soutenir dans l’exécution d’un dessein considérable. Puis il ramenait ses troupes à Guise, où il arrivait le 24 mai. Le même jour, Choisy et La Vallière le quittaient pour porter à Paris les détails de son plan et toutes les propositions qui s’y rattachaient.

« Nous voicy à cet heure maistre de la campagne et il n’y a quasy rien que nous ne puissions entreprendre, » écrivait-il le 23 mai à son père. Trois desseins s’étaient offerts à son esprit : une tentative contre lTes villes maritimes de Flandre, la conquête de quelques places de l’Escaut, celle des forteresses de la Moselle. Les deux premières entreprises semblaient plus à sa portée ; mais on ne pouvait essayer d’attaquer les ports de mer, Gravelines ou Dunkerque, sans forces navales ; or, celles de France n’étaient pas organisées, et pour avoir celles des Provinces-Unies, il aurait fallu entamer une négociation dont l’issue était fort douteuse ; les Hollandais montraient peu d’entrain. La satisfaction que leur causait la victoire de leurs alliés à Rocroy n’était pas sans mélange ; ils commençaient à s’effrayer de la puissance du roi très chrétien, et, voyant en lui le futur possesseur de la Flandre, redoutaient plus ce voisinage que celui des vice-rois espagnols [10]. L’Escaut était proche de l’armée, mais loin des magasins et des réserves qui se trouvaient alors en Bourgogne et en Lorraine. Avec la sûreté précoce de son jugement, M. le Duc avait compris qu’en maîtrisant le cours de la Moselle, on frappait les ennemis à la fois en Allemagne et aux Pays-Bas. Ce qui avait longtemps fait la force des Austro-Espagnols, c’était la facilité des communications entre Anvers et Vienne ; autant les Français s’attachaient à couper cette ligne, autant les généraux de l’empereur et du roi catholique tenaient à la conserver ou à la rétablir. S’emparer de Thionville et donner à l’occupation de Metz sa véritable valeur, c’était protéger notre armée d’Alsace contre une attaque sur ses derrières, c’était préparer la conquête de la Flandre, enlever, tout au moins diminuer les chances de secours que nos ennemis de Flandre pouvaient attendre d’Allemagne. L’entreprise était considérable. Nous y avions déjà échoué avec éclat. Les plus hardis voyaient dans ce grand siège la conclusion, le couronnement d’un vaste ensemble d’opérations dont le Rhin aurait été le théâtre ; mais le duc d’Anguien se croyait sûr de ses calculs. Le jeune et hardi capitaine envoya vers la cour son intendant et son chef d’état-major pour proposer le « dessein du Chenest » (ce fut la formule adoptée pour désigner le siège de Thionville), en exposer les détails, en demander les moyens. M. le Duc avisait en même temps qu’il allait pénétrer en Hainaut et y opérer pendant vingt jours [11], pour détourner l’attention des ennemis, les attirer de divers côtés, les forcer à garnir leurs places, masquer enfin les préparatifs du siège.

Il commença sa marche le 26, passa par Landrecies, suivit le cours de la Sambre, enlevant sur sa route Barlaimont, Aymeries, Maubeuge, qui ouvrirent leurs portes aux premières volées de canon, puis, tournant au nord et menaçant toutes les places, il se saisit de Binche, qui résista un peu plus et où il augmenta son artillerie de cinq pièces de campagne. Il s’arrêta quelques jours dans cette ville déjà industrielle et commerçante, et plus importante alors qu’aujourd’hui ; ses partis parcouraient le pays, allaient jusqu’aux portes de Bruxelles, levant des contributions, semant l’alarme partout. Melo rassembla les débris de ses troupes, prit position à Mons et à Nivelles, rappela Fuensaldaña, qu’il avait laissé en observation sur la lisière du Boulonnais, et fit encore une fois revenir Beck du Luxembourg. C’était bien ce que le duc d’Anguien espérait et, dès qu’il eut obtenu ce résultat, il reprit la route de France. Le 8 juin, en passant à Maubeuge, il trouva des nouvelles qui lui causèrent un assez vif désappointement.

Il n’avait rien demandé, rien fait demander pour lui après sa victoire ; mais il avait espéré qu’on lui accorderait sans délai des récompenses, dont quelques-unes insignes, il est vrai, pour ses officiers, pour son armée. A ses instances très vives en faveur de Gassion on répondait par des promesses. Certainement le mestre de camp général de la cavalerie légère serait nommé maréchal de France avant la fin de la campagne ; mais il y avait des engagemens pris avec M. de Turenne, et le nouveau règne ne pouvait être inauguré par cette promotion de deux huguenots, d’autant plus qu’il y avait un troisième concurrent, considérable par sa famille, M. de La Force, qui était aussi protestant. Certains ménagemens sont imposés à une régence, et la reine, sans oublier que M. de Gassion a s’était engagé à demeurer dans l’entière fidélité quand même ceux de sa religion manqueraient à leur devoir [12], » ne pouvait envoyer encore le bâton si bien gagné. Aucune réponse au sujet de Sirot et de Quincé, désignés par M. le Duc comme devant être promus au grade de maréchal de camp et attachés à son armée. Bien sur le rétablissement des enseignes dans les vieux régimens, ni sur les compagnies qu’il avait demandées pour divers officiers ; rien non plus sur le gouvernement de Rocroy, dont il désirait voir gratifier d’Aubeterre, un des bons mestres de camp de la bataille, en remplacement de Geoffreville, « qui a si mal défendu sa place [13]. » On se bornait à remplir quelques-uns des vides qu’une bataille sanglante laisse toujours dans les rangs, même d’une armée victorieuse. Quelques renforts lui étaient annoncés [14] et on lui envoyait, avec deux maréchaux de camp qu’il n’avait pas indiqués, Grancey et Palluau, un nouveau lieutenant-général en remplacement de l’Hôpital, à qui sa blessure avait donné un honorable prétexte de retraite.

M. le Prince avait proposé dans le conseil de donner cet emploi à Turenne, et, à son défaut, soit au maréchal de Châtillon, si l’armée devait continuer à tenir la campagne, soit à La Meilleraye, si on se décidait pour un grand siège. La Reine leur préféra le duc d’Angoulême. Ce fils de Charles IX et de Marie Touchet, allié à la plus dangereuse des maîtresses de Henri IV, compromis dans mainte intrigue et même dans quelques complots, hôte intermittent de la Bastille, parfois menacé de l’échafaud, avait beaucoup de services et passait pour un vigoureux reître. Assez populaire, avec ce prestige qui s’attache au dernier rejeton d’une race éteinte, il avait alors soixante et dix ans, et la goutte ne lui laissait guère de repos. « Je doutte fort, écrivait le duc de Longueville à son beau-frère, je doutte fort qu’à cause de son aage et de ses incommodités, il vous puisse fort soulager, mais vous le trouverez fort complaisant et presque toujours de l’avis du dernier qui parle [15]. » C’est sans doute pour cette raison qu’il fut désigné. M. le Duc se garda bien de confier aucune fonction active à son nouveau lieutenant-général. Il lui laissa quelques troupes fatiguées et quelques détachemens tirés des garnisons pour faire une sorte de police des frontières.

Voici d’ailleurs ce qui avait surtout ému et mécontenté le duc d’Anguien. Comptant sur le concours des troupes de Champagne qui déjà étaient à sa disposition avant la bataille, informé par dépêches des 18 et 20 que son armée allait être renforcée, pressé par lettre royale de faire connaître ses vues, il avait indiqué le siège de Thionville et prié le ministère de donner immédiatement au marquis de Gesvres l’ordre de préparer cette opération pendant la pointe de l’armée en Hainaut. Or, Gesvres s’étant arrêté à tous les prétextes pour ne pas s’éloigner de la princesse Marie de Gonzague, dont il était passionnément épris, malgré ses dédains, ressentait quelque chagrin d’avoir trop compté sur un début de campagne moins vivement mené et d’avoir laissé à d’autres l’honneur de conduire ses troupes sur le champ de bataille de Rocroy. Aujourd’hui, à peine de retour à Reims [16], tout en affirmant son désir de « donner à M. le Duc le moyen de profiter de sa victoire, » il paraissait tenir beaucoup à conserver l’indépendance qu’on lui avait à peu près assurée, et se trouvait « en état de faire des choses très considérables du côté du Luxembourg, si on lui permettait d’agir. Surtout je supplie Votre Excellence d’empêcher qu’on ne m’ôte pas une des troupes qu’on m’a données [17]. »

Le gouvernement semblait avoir prêté l’oreille à ces observations [18]. Mazarin, qui depuis s’est proclamé l’auteur du siège de Thionville [19], se montrait incertain et semblait même ignorer que l’importance de cette conquête venait d’être signalée par le commandant de l’armée du roi en Allemagne [20]. Les premiers ordres envoyés à Gesvres [21] sont suspendus (3 juin) ; tous les donneurs d’avis sont écoutés ; « on a représenté beaucoup de choses qui rendent l’exécution du dessein du Chenest fort difficile [22] ; » celui-là trouve le corps de Champagne trop faible ; le maréchal de La Meilleraye, particulièrement expert dans les sièges, ne croit pas au succès ; d’autres plans sont suggérés. Un officier général qui rentre des prisons de l’ennemi, Rantzau, aussi fin courtisan que vaillant soldat, homme d’esprit, superficiel, non moins connu pour ses habitudes d’intempérance que pour les glorieuses mutilations de son corps [23], « indique une conquête importante qui couronnerait la victoire de Rocroy, » et le premier ministre envoie ce mémoire à M. le Duc, en demandant une prompte réponse. Il s’agissait de substituer à l’entreprise qu’avaient indiquée les deux généraux en chef des armées de Picardie et d’Allemagne une de ces opérations mesquines qui venaient d’être déjà examinées et repoussées, le siège de Bouchain [24]. Sans ouvrir de discussion, Anguien déclara que « l’exécution des propositions de M. de Rantzau était impossible, » et il répondit sur l’ensemble avec une vivacité qui trahissait l’emportement de son caractère [25] ; si bien que M. le Prince prit sur lui de supprimer la lettre de son fils à la Régente : a elle était capable de gaster vos affaires ; vous allez un peu bien vite et prenes les choses trop à cœur [26]. » Cette lettre d’ailleurs n’avait plus d’objet lorsqu’elle parvint à Paris ; une dépêche expédiée en chiffres de Binche avait mis fin à l’hésitation du conseil de régence : « Vostre dessein est bien haut. — Enfin la Reyne a déféré à vos advis touchant le siège du Chenest [27]. » La veille, des ordres, positifs cette fois, avaient été expédiés à Reims ; « M. le duc d’Anguien s’étant arresté au dessein du Chenest, Leurs Majestés entendent que le sieur marquis de Gesvres marche droit vers la place, qu’il l’investise et la bloque incontinent. »

Le 8 juin, le secrétaire d’état de la guerre et le premier commis de l’artillerie envoyaient à M. le Duc, avec les dernières instructions du roi, tous les renseignemens sur les ressources qu’il trouverait à Metz, et sur les approches de la place qu’il allait attaquer [28].


XIII. — L’INVESTISSEMENT DE THIONVILLE ET LE SECOURS.

Une fois la décision prise, Gesvres fit diligence.

Il avait reçu les troupes du Boulonnois et de la Bourgogne et il venait d’être rejoint par d’Aumont avec mille chevaux que M. le Duc lui avait envoyés sans se laisser troubler par « les appréhensions de la cour [29]. » Devançant son infanterie, il occupait, le 16 au soir, les avenues de Thionville. Le 18, le général en chef ayant marché presque aussi rapidement, arrivait devant la place avec la plus grande partie de ses troupes. Il avait tenu la route extérieure par Mézières, Sedan, Virton, et reconnu les abords de Longwy, couvrant ainsi la marche de ses convois et prêt à faire face aux tentatives de l’ennemi. Une autre colonne, conduite par Sirot, qui avait enfin reçu son brevet de maréchal de camp, devait escorter le matériel dont les armées de Picardie et de Champagne étaient déjà pourvues et prendre celui que pouvait fournir la place de Verdun.

Antique domaine des ducs de Bourgogne, échue, comme tant d’autres, aux Habsbourg, Thionville [30] est bâtie sur la rive gauche de la Moselle, à sept lieues au nord de Metz, arsenal de l’assiégeant, et à même distance au sud de Luxembourg, d’où l’assiégé pouvait attendre des secours, au centre d’une plaine fertile, semée de quelques villages, encadrée au sud par un petit affluent de la Moselle, la Fensche, au nord par des marais, bordée à l’est par le fleuve et enveloppée à l’ouest par une ceinture de hauteurs qui décrivent un arc de cercle d’environ 3,000 mètres de rayon. Ces collines, où la vigne se mêle aux bouquets de bois, sont elles-mêmes dominées par d’épaisses forêts, aux pentes escarpées ; dans une gorge étroite qui coupe ce massif, la Fensche roule ses eaux et déjà alors mettait en mouvement quelques forges, premiers jalons des grandes usines modernes d’Hayange et de Moyeuvre. Hors des deux larges voies qui conduisaient à Luxembourg et à Metz, la plaine de Thionville n’était accessible que par ce défilé où passe le chemin de Longwy ; c’est celui qu’avait pris le duc d’Anguien. Nul pont pour traverser le fleuve, rarement et difficilement guéable. La route de Sierck suit la rive droite, qui présente un terrain ondulé, semé de bosquets et de villages, facile à parcourir.

La ville avait à peu près l’aspect qu’elle présente aujourd’hui ; le périmètre de l’enceinte était le même. — Un solide rempart se développant le long du fleuve (rive gauche) ; jetée sur la rive droite, une lunette assurant les communications entre les deux bords ; vers la plaine, cinq grands bastions et autant de demi-lunes devant les courtines, avec escarpes et contrescarpes bien revêtues ; un grand ouvrage à corne au nord ; des fossés larges, profonds et pleins d’eau ; un chemin couvert spacieux, trois portes bien défilées et protégées contre toute tentative d’insulte ; partout d’épaisses maçonneries et une profusion de palissades ; tout ce que l’art de l’ingénieur pouvait donner alors avait été mis en œuvre pour rendre cette place formidable [31]. La difficulté des approches, qui ne pouvaient se faire qu’à découvert, augmentait encore sa force ; le souvenir de la résistance qu’elle avait opposée au duc François de Guise en 1558, et l’échec éclatant que nos armes venaient tout récemment (1639) d’essuyer sous ses murs, lui donnaient un grand prestige. Au moment où les chevau-légers français en occupèrent les avenues, elle était admirablement pourvue, sauf en hommes ; matériel de guerre, bouches à feu, poudre, tout l’outillage, y compris de grands amas de bois et même de terre, était au complet. Peu de farines, mais l’approvisionnement en blés considérable ; un moulin retranché établi près du fossé du front sud et desservi par un bras de la Fensche assurait le service de la mouture ; tout le fourrage des environs ayant été rentré, les chevaux purent être maintenus assez longtemps en bonne condition.

Si Thionville avait été mis en état avec une prévoyance qui était dans les habitudes des autorités espagnoles, la garnison était insuffisante. Elle avait été réduite à huit cents hommes, résidu de divers corps, Melo ayant, dans son désarroi, appelé à lui presque tous les combattans valides dont il pouvait disposer. La faiblesse du chiffre ne pouvait être exactement appréciée de l’état-major français ; mais le fait était connu. C'est ce qui avait décidé le duc d’Anguien à se hâter, c'est ce qui lui avait fait si vivement regretter les retards apportés aux premiers mouvemens du marquis de Gesvres. Puisqu’il avait eu l’habileté et la bonne fortune d’amener son adversaire à faire refluer sur le Brabant et le Hainaut toutes les forces espagnoles, il ne fallait pas laisser le temps à Beck de ramener à Luxembourg ses troupes, qu’il avait conduites vers Mons et Bruxelles, et de jeter un secours important dans Thionville.

Aucun ennemi extérieur n'avait paru lorsque dans l’après-midi du 18 juin, le général en chef rejoignit son lieutenant sous les murs de la place ; nul mouvement dans la ville ; rien n'y était entré ; tout était tranquille dedans et dehors. C'était un grand point gagné ; il était urgent d’assurer ce premier avantage ; car M. le Duc se doutait bien que maintenant sa marche avait dû être éventée, son dessein pénétré, et que l’ennemi s’avançait à tire-d’aile afin d’y pourvoir. Dans le dispositif donné à l’avant-garde, Gesvres n'avait pu s’occuper de la rive droite, où aboutissait le chemin de Sierck, et où les communications avec la place étaient, nous l’avons vu, assurées par un ouvrage. Un gué fut reconnu, quelques bateaux rassemblés, et le soir même du 18, M. de Grancey était poussé par-delà l’eau avec un gros détachement d’infanterie et de cavalerie. Anguien avait désigné ce maréchal de camp parce qu’il connaissait les lieux, ayant servi au dernier siège de Thionville ; il lui recommanda la plus stricte vigilance. Lui-même resta à cheval et tint ses troupes sous les armes toute la nuit, faisant face à Luxembourg, au côté le plus menacé ; son instinct militaire lui disait que l’ennemi était proche. La nuit fut calme sur la rive gauche, et le jour étant survenu, M. le Duc allait séparer ses quartiers et donner quelque repos à son armée, lorsqu’il apprit que le malheureux Grancey, joué par deux paysans ou prétendus paysans, s’était porté au-devant d’un corps imaginaire, tandis que le secours, cheminant à travers bois et collines, entrait sans pertes dans la place. Décidément le lieu ne portait pas bonheur à Grancey : la bataille de 1639 lui avait déjà valu un séjour à la Bastille, le roi ayant trouvé « qu’il n’avait pas su maintenir ses cavaliers dans le devoir, » et si, en 1643, il avait eu affaire à un chef moins généreux, sa maladresse ou sa malchance aurait pu encore cette fois lui coûter cher ; mais M. le Duc ne le chargea pas. Cette longanimité ne plut pas à l’esprit positif de M. le Prince : « Si par les lettres de quelques valets je n’avais pas appris qu’il est entré cinq cents hommes par le quartier de M. de Grancey, je ne sçaurois que les mots graves de la vostre contenant secours de quelque infanterie. Mon fils devoit l’avoir escrit et mettre la faute sur quy elle est [32]. »

C’est encore au comte d’Isembourg, à celui qui nous avait si longtemps disputé la plaine de Rocroy, que le roi d’Espagne devait ce nouveau service. Aux premiers indices d’une marche des Français vers la Moselle, ce vaillant officier avait quitté Gharlemont et, encore presque mourant de ses blessures, s’était fait transporter à Namur, dont il était gouverneur, et d’où il fit partir aussitôt pour Luxembourg quelques compagnies d’infanterie wallonne échappées au désastre du 19 mai. Beck, renvoyé un peu plus tard en poste par Melo, put joindre à ce groupe un peu d’infanterie allemande, quelques chevau-légers et des Croates ; le 18, le détachement passa la Moselle sur un pont de bateaux, s’arrêta un moment à Sierck, et se dérobant aux patrouilles françaises, entra le 19 au matin dans l’avancée de Thionville sur la rive droite. La garnison atteignait le chiffre de deux mille cinq cents hommes environ, en comptant les habitans aptes à porter les armes, et recevait un contingent important de cavalerie. Les défenses de la place reprenaient ainsi toute leur valeur ; les conditions du siège étaient changées ; il fallait renoncer aux procédés expéditifs, se résigner à une attaque méthodique, rassembler de grands moyens, s’attendre à une résistance longuement prolongée. Le siège de Thionville qui, dans la pensée du duc d’Anguien, aurait été le point de départ d’une série d’opérations, devait maintenant occuper toute la belle saison. Le récit d’un espion, des postes mal placés, quelques patrouilles égarées suffirent pour modifier profondément les résultats qu’on pouvait attendre de la campagne de 1643.


XIV. — L ETAT-MAJOR, LES TROUPES ET LES LIGNES.

Ce qui est digne de remarque, c’est que le duc d’Anguien, si emporté devant les résistances de la cour, les retards, les contradictions des hommes, sut maîtriser le chagrin qu’il éprouvait, accepta avec bonne humeur la situation nouvelle qu’un accident avait créée et s’occupa d’y pourvoir avec le même entrain qu’il avait apporté le 19 mai à réparer le désastre de La Ferté. Il se mit à tracer ses lignes, à établir ses quartiers, à rassembler ses moyens, à régler la marche de ses convois, et le 22, il écrivait à son père : « Nous sommes icy, à mon advis, en meilleur estat que vous ne pouvez vous l’imaginer. »

Son état-major, qu’il avait eu tant de peine à constituer à Amiens, était devenu non-seulement suffisant, mais excessif. Deux mois plus tôt, ceux qui croyaient le plus à son étoile, comme d’Aumont et d’Andelot, n’avaient guère montré d’empressement à le rejoindre. Aujourd’hui, c’est à qui sera de l’armée de M. le Duc. Il avait quatre officiers-généraux à sa disposition sur le champ de bataille de Rocroy ; il en eut jusqu’à onze pendant le siège de Thionville : le duc d’An-goulême, lieutenant-général détaché sur les frontières de Picardie ; les maréchaux de camp Gassion, Espenan, Gesvres, Sirot, que nous connaissons, Grancey [33] et Palluau [34], qui deviendront tous les deux maréchaux de France, Quincé, détaché auprès du duc d’Angoulême ; d’Andelot [35], destiné à disparaître dans une des escarmouches de la Fronde, brave jusqu’à la témérité, fier de son grand nom de Châtillon, rêvant de sortir du rôle effacé qu’avait accepté son père, mais ayant moins de génie que d’ambition, en ce moment admirateur passionné de la belle Bouteville, qu’il épousera avec l’appui plus ou moins désintéressé de son jeune général ; d’Aumont, aussi brillant, plus complet, homme d’esprit, très entendu au métier, aimé et apprécié du duc d’Anguien, destiné à dépasser tous ceux que nous venons de nommer si la guerre ne l’avait prématurément dévoré [36] ; Arnauld, solide et tenace, de cette forte race de jansénistes dont nous avons déjà parlé [37] ; la plupart, on le voit, officiers de valeur ; mais leur mérite même ne faisait que rendre ce grand nombre plus gênant. Comme ils arrivaient les uns après les autres, M. le Duc demanda avec quelque impatience qu’on arrêtât ce déluge de maréchaux de camp : « Ne nous en envoyez plus ; nous en sommes embarrassés, et je vous ferai retourner ce que nous avons de trop ; » d’autant plus que, M. de Gesvres ayant un commandement séparé et l’exerçant avec hauteur, aucun de ses camarades ne voulait servir sous lui. « Il serait bon de régler cela, car cela faict enrager tous les aultres et le service ne se faict pas [38]. »

La Vallière avait conservé ses fonctions de maréchal de bataille (chef d’état-major) et M. de Choisy celles « d’intendant de justice et finances, » avec M. de Tyran sous lui comme « général des vivres ; » M. le Duc avait désigné Saint-Martin, un des lieutenans du grand-maître, pour remplacer La Barre et commander l’artillerie ; il n’eut qu’à s’applaudir de ce choix. On mit à sa disposition un ingénieur appelé Perceval, qui avait dirigé plusieurs des sièges de Hollande et qui passait pour le premier de son temps. Perceval dut chercher dans les régimens quelques officiers de fortune pour s’en faire assister. Il avait amené un homme spécial pour la conduite des travaux dans l’eau, Courteille, dont la nature de la place rendait le concours fort utile.

Nous ne discuterons pas le mérite des lignes continues, en usagé au XVIIe siècle et bien souvent employées depuis, pour protéger l’assiégeant contre les attaques intérieures et extérieures. M. le Duc se dispensa de la contrevallation, mais il construisit une circonvallation dont le développement était d’environ 18 kilomètres. Sur la rive gauche, en aval de la place, les lignes touchaient à la Moselle près de Massom, et en amont, vers le lieu dit aujourd’hui Maisonneuve ; sur la rive droite, elles enfermaient les deux Yutz ; le point culminant était au nord-ouest, vers Guentrange (cote 330). Épousant les formes d’un terrain varié, présentant un relief inégal, fraisées et palissadées sur certains points, elles étaient ici disposées en crémaillère, là brisées par des flèches ou flanquées par des redoutes, appuyées enfin par quelques ouvrages plus considérables et décorés du nom de forts. Dès le 20 juin, un pont de bateaux amené de Metz, établi en amont, assurait la communication entre les deux rives, les gués devenant impraticables à la moindre crue ; un second pont sur pilotis fut plus tard construit en aval. Pour remuer une semblable masse de terre, il fallut le concours d’un grand nombre de paysans enrôlés comme travailleurs, payés et nourris. Comme le général en chef n’épargnait pas l’argent, ce fut mené vivement. Dès le 26 juin, M. le Duc écrivait à son père : « Notre circonvallation est bientôt fermée, elle n’est pas en état de soutenir un puissant effort, mais les petits secours ne peuvent plus entrer. Beck est près de Luxembourg ; s’il vient hasarder quelque effort, il faut que ce soit à force ouverte. » Beck ne fit pas d’effort, et la circonvallation fut achevée en vingt jours sans autre incident que des engagemens de cavalerie peu importans, mais qui donnèrent au général en chef l’occasion de charger deux ou trois fois pour dégager des amis imprudens. Tavannes, lieutenant de ses gardes, fut blessé dans une de ces escarmouches ; il en coûta plus cher à l’écuyer Francine. Comme cet ancien et fidèle serviteur revenait de Paris avec des dépêches, il tomba dans un poste de Croates et fut pris après une vigoureuse résistance. Renvoyé par Beck, il succomba à la gravité de ses blessures et fut fort regretté de M. le Duc.

Au « quartier du roi, » établi à Therville, au sud-est et à environ 200 mètres de la place, le duc d’Auguien avait gardé auprès de lui la fleur de son infanterie, nos connaissances de Rocroy, — Picardie, Piémont, La Marine, Rambure, Mulondin, — et un régiment de formation récente, déjà fort beau, que Campi commandait pour le cardinal Mazarin et que le mestre de camp titulaire voulait voir traiter sur le même pied que les gardes [39]. — Que le lecteur veuille bien accorder un moment d’attention à ce régiment : « Royal italien » est devenu la fameuse 17e légère de 96, le 17e' léger des guerres d’Afrique, enfin le 92e de ligne qui, dans notre agonie militaire de 1871, a tiré les derniers coups de fusil à Villersexel et à la Cluse de Pontarlier. — Les gendarmes et compagnies d’ordonnance étaient aussi à Therville, aux ordres directs de M. le Duc. Gassion était tout près avec sa cavalerie légère ; la ferme où il logeait a conservé son nom. M. de Gesvres avait son quartier au nord, près de Massom ; dans les corps qu’il avait amenés et qui l’entouraient, nous remarquons « Navarre, » un des « vieux, » qui eut pour noyau les gardes huguenots du roi Henri. Le reste des troupes à pied et à cheval était réparti dans quatre autres quartiers, dont deux sur la rive droite ; là commandaient Palluau et Sirot en remplacement de Grancey, qui, étant tombé malade, soit du chagrin de sa mésaventure du 19, soit du déplaisir d’être sous les ordres du marquis de Gesvres, avait dû demander un congé. Toutes les distances étaient considérables, le service était très lourd, très compliqué : vedettes, patrouilles, avancées, escortes pour la cavalerie ; grand’ gardes, terrassemens et corvées de tout genre pour l’infanterie, en attendant les travaux bien autrement fatigans et les périls du siège proprement dit. Les troupes avaient grand’peine à y suffire. « Nous sommes icy effectivement quatorze mille hommes de pied et sept mille chevaux, sans compter les officiers, sergens et valets [40], » et M. le Duc, réclamant de l’infanterie avec sa vivacité ordinaire, indiquait celle qu’on retenait inutilement devant La Motte ; mais M. le Prince ayant été pris de la gravelle le jour où cette demande fut rapportée devant le conseil de régence, on différa de prendre une résolution [41]. Cependant on finit par se décider à lever pour quelque temps l’éternel blocus de la petite forteresse lorraine, et Arnauld fut envoyé devant Thionville avec six régimens d’infanterie et deux de cavalerie [42]. On recourut aussi à l’expédient ordinaire de faire des emprunts aux « vieilles garnisons. » Enfin, huit compagnies de gardes françaises et suisses reçurent l’ordre de rejoindre le corps de siège. Tous ces renforts arrivèrent assez tardivement, fort diminués en route et furent loin de donner en réalité ce qu’ils représentaient sur le papier. C’est à peine s’ils égalèrent les pertes que le feu, la fatigue et les maladies firent essuyer à l’armée. Le ministre n’en demandait pas moins qu’en échange de ces contingens, M. le Duc envoyât une bonne partie de sa cavalerie au duc d’Angoulême, qui criait misère chaque fois qu’une patrouille espagnole paraissait en Boulonnois ou aux frontières du Hainaut. M. le Duc expédiait une copie de son tableau de service, représentait qu’il n’avait pas trop de chevaux pour surveiller le vaste périmètre de ses lignes, repousser les sorties, observer Beck, défaire les partis qui venaient attaquer nos convois et qu’il fallait parfois reconduire jusqu’aux portes de Luxembourg ; tout ce qu’il put faire fut de mettre mille chevaux à la disposition de son lieutenant-général.


XV. —LE SIEGE DE THIONVILLE.

Le temps employé à la construction de la circonvallation avait à peine suffi à la formation des approvisionnemens de siège. Après le premier convoi amené de Verdun par Sirot, d’autres s’étaient succédé par eau ou par terre, venant de Toul, Nancy [43], et surtout de Metz. Trente pièces de batterie, des munitions de guerre, des bateaux, etc., avaient été reçus de cette dernière place. De grands dépôts de vivres, des amas de madriers, gabions, sacs à terre, avaient été formés, le plan du siège arrêté et le tour de service réglé. Gassion, malgré ses fonctions spéciales, roulait pour la tranchée avec les autres maréchaux de camp, ce qui ne l’empêcha pas de passer souvent à cheval les nuits où il n’était pas de garde, ripostant par de vigoureux coups de main aux entreprises de la cavalerie de Beck.

Il y eut deux attaques, dirigées toutes deux sur le front sud-ouest, c’est-à-dire sur les bastions de La Cloche et de Saint-Michel, la courtine qui les réunit et la demi-lune qui couvre cette courtine. Là aussi se trouvait le moulin fortifié, transformé en défense avancée et enveloppé par un bras de la Fensche. Le marquis de Gesvres eut l’attaque de gauche, le duc d’Anguien celle de droite, la plus rapprochée du fleuve. Dans la nuit du 8 au 9 juillet, Picardie et Navarre montant la première garde, la tranchée fut ouverte « sans perte d’aucun homme, » écrivait M. le Duc, le 9, au matin. « Si l’on envoie l’argent et les hommes que l’on a promis, j’espère que dans six semaines je rendray bon compte de cette place [44]. » On n’envoya ni tout l’argent, ni tous les hommes qu’on avait promis, mais M. le Duc tint parole.

Le 11, une communication fut ouverte entre les deux attaques, flanquée de redoutes et armée de vingt-quatre pièces qui battirent le moulin retranché. Bois-Guérin, adjoint de l’artillerie, fut tué pendant cette opération. On était à deux cents pas de la contrescarpe. — Le 13, « au jour de M. d’Aumont, Picardie et La Marine estant de garde enlevèrent le moulin fortifié. Trois cents hommes sortirent pour le reprendre, mais furent vigoureusement repoussés [45]. » — Le 14, le moulin fut armé d’une batterie de six pièces et réuni par un boyau de tranchée au système des attaques. De ce jour, la garnison commença à souffrir du manque de farine. — Le 15, dans la soirée, à l’attaque de M. le Duc, Gassion étant de tranchée, « le régiment de Mazarin enleva un petit travail bien palissadé » et se logea sur la crête du glacis, tandis qu’à « l’attaque de M. de Gesvres, d’Andelot, avec les régimens de Grancey et d’Harcourt » obtenait le même avantage. A cette occasion, les ingénieurs Le Rasle et Perceval furent blessés, tous deux très utiles, le second surtout : « C’est l’homme qui a le plus contribué à l’avancement de ce siège ; j’en suis affligé au dernier point. » Aussi M. le Duc demande-t-il pour lui une récompense considérable alors : une compagnie dans un vieux régiment [46]. Le 16 juillet, une sortie de trois cent cinquante hommes et deux cents chevaux fut repoussée par les régimens de Grancey et d’Harcourt. Huit cents coups de canon furent tirés dans cette journée. On était arrivé à cinquante pas de la contrescarpe ; la grande batterie était fractionnée et la batterie du moulin renforcée. Dans la nuit du 17 au 18, on fit le logement sur la contrescarpe aux deux attaques. « Lescot vous porte les nouvelles du logement que nous avons faict sur la contrescarpe avec toutes les particularités [47]. » M. le Duc ne disait pas dans sa lettre que, sans sa présence d’esprit, son courage, son savoir et son entente du métier d’ingénieur, cette opération capitale et hardie aurait échoué.

Elle avait été entreprise « d’insulte » aux deux attaques. A celle du marquis de Gesvres, Gassion et d’Aumont marchaient à la tête de la colonne, Champagne et Vidaille, ingénieurs, dirigeaient les travailleurs. Le succès fut complet ; sans autre incident que la perte de plusieurs volontaires, presque tous officiers, de « La Marine » et autres régimens. A l’attaque du duc d’Anguien, Espenan commande, et bien que M. le Duc l’ait cité comme « un des meilleurs hommes de siège que je connaisse, » le général en chef dut encore le suppléer comme à Rocroy. Voici dans quel ordre s’étaient avancés les assaillans : trois sergens de Picardie, suivis de douze mousquetaires ; trois lieutenans avec trente soldats et les volontaires, la fleur des amis de M. le Duc, La Moussaye, Bois-Dauphin, Chabot et autres ; puis le reste du régiment. La Plante, capitaine de Picardie, faisait fonctions d’ingénieur, remplaçant Perceval et Le Rasle. Il tomba, la cuisse traversée, comme il commençait à tracer ; les trois sergens étaient tués ; presque toute la tête de colonne était frappée ; faute de direction, la confusion se met parmi les combattans et les travailleurs ; la plupart des porteurs de fascines et de sacs à terre jettent leur fardeau. Le duc d’Anguien accourt, fait apporter gabions, barriques et sacs à terre par la queue de la tranchée, trace l’ouvrage et le fait exécuter sous un feu des plus vifs. Cinquante hommes étaient à couvert avant la pointe du jour. Les logemens ébauchés sur la contrescarpe. furent assurés la nuit suivante et on en fit deux autres sur le chemin couvert. Puis vint l’opération la plus délicate, la descente et le passage de ce grand fossé plein d’eau ; cela prit dix jours. — Le 28 au soir, Espenan étant en garde avec Picardie et La Marine, attaque la demi-lune, s’en empare malgré l’explosion de plusieurs mines et y fait un logement si solide que, le 29, il y donne à dîner au duc d’Anguien. La demi-lune ayant été immédiatement réunie par un pont à la contrescarpe et armée d’une batterie, les deux bastions sont écrasés de feu, et aie baron de Guency, capitaine dans Persan, commandé avec quarante hommes, favorise les mineurs, qui sont attachés le soir et mis à couvert avant l’aurore. » (30 juillet.) Le feu continue les deux jours suivans. Le 1er août, deux mines jouent, une seule avec effet ; le lendemain, la seconde est mise au même état que la première, et le logement est fait au pied de la brèche.

La grande crise de l’assaut approchait ; l’ennemi était-il préparé à subir cette suprême épreuve ? Voici ce qui en fit douter : c’était une lettre que le général Beck adressait au gouverneur de Thionville et qui fut prise sur un espion, pendu le 29 juillet au quartier du roi [48] ; nous en citerons quelques passages, où les devoirs d’un commandant de place assiégée sont tracés dans des termes qui sont de tous les temps.

« Je ne puis comprendre le sujet de la foiblesse que vous témoignez, estant tout asseuré que vous pouvez tenir beaucoup au-delà des huict jours dans lesquels vous dites que vous serez contraint de vous rendre. Les demi-lunes de la place sont toutes entières, son rempart dont je sçay la largeur et la bonté, n’est point encore endommagé ; pouvez-vous parler de vous rendre ayant tant de pièces à disputer, la moindre desquelles est capable de se deffendre plus longtemps que le terme que vous voulez prendre ? Souvenez-vous qu’il y va de vostre honneur, que la réputation de vos officiers est attachée à cette action. Si vos canonnière ne font leur devoir, vous aurez moyen de les y contraindre ; si les habitans ont d’autres sentimens que les vostres, vous avez la force à la main pour les maintenir au devoir, et si vos officiers sont prévenus de quelques frayeurs, vous les pouvez ramener en leur remonstrant que la foiblesse porte toujours beaucoup d’infamie, et conduit souvent au supplice ; surtout prenez garde qu’il ne se parle d’aucune reddition dans vostre conseil de guerre ; et conservez-y vostre authorité. Vous serez peut-être importuné des prostrés et des femmes ; mais il ne les faut point écouter ; l’honneur vous défend d’avoir des oreilles pour eux, et quand vous considérerez que toute l’Europe a l’œil sur vous, vous ferez l’impossible pour acquérir une gloire qui ne mourra point avec vous. J’attends cette vigueur de vostre courage et sur cette bonne opinion je suis, monsieur, votre humble serviteur.

« J. BECK. » Se fiant à cet indice, M. le Duc crut pouvoir sommer la place (1er août), et pour soutenir cette sommation, il s’avança sur le pont de fascines qui conduisait à la brèche (1er août). La réponse du gouverneur ne se fait pas attendre ; elle est négative et aussitôt appuyée d’une salve de mousqueterie et d’artillerie qui décime la suite du prince : un capitaine de Lesdiguières est tué, Espenan et Chevers sont blessés. On arrivait au corps à corps et les pertes devenaient sensibles ; le dernier des officiers qu’on avait pu, tant bien que mal, employer comme ingénieurs, Champagne, avait été mis hors de combat. Le marquis de Lenoncourt [49] gouverneur de Nancy, venu en curieux, avait été tué, ainsi que Saltoun, capitaine des gardes écossaises, Corsini, gentilhomme florentin, capitaine dans Royal-Italien, bien d’autres encore. Au rapport de tous les prisonniers, la garnison attendait un prompt secours d’Allemagne. Elle multipliait ses efforts pour ralentir les progrès des Français ; le feu de la place se soutenait très vif ; les sorties étaient fréquentes et très vigoureuses ; celle de la nuit du 2 au 3 août parut une « action extraordinaire. » Pendant qu’une colonne attaque de front la garde de tranchée, quelques hommes montés sur des bateaux traversent le fossé, gagnent la contrescarpe, entrent par les embrasures dans la batterie de gauche, tuent m chassent la garde, enclouent les pièces, rentrent dans leurs bateaux et regagnent la ville.

Le 3 août, un Messin, prisonnier dans Thionville, se jette du haut du bastion au pied de la brèche et vient annoncer au duc d’Anguien que le gouverneur et le major de la place ont été tués dans la nuit. — Cette nouvelle est saluée d’une double salve, et aussitôt le soleil couché, M. le Duc fait mettre le feu à un nouveau fourneau préparé en tête de son attaque. L’effet est plutôt nuisible et renverse les ponts de fascines. Néanmoins on donne l’assaut et vingt hommes de Picardie atteignent le sommet de la brèche ; mais ils ne sont pas soutenus ; le mestre de camp Maupertuis tombe blessé ; l’assaut est repoussé.


XVI. — LA NUIT DU 4 AOUT ET LA REDDITION DE THIONVILLE.

La journée du 4 août fut néfaste pour les Français ; les assiégés montrèrent partout une vigueur extraordinaire, qui fut couronnée par le succès. M. le Duc ayant fait jouer un nouveau fourneau, Gassion, qui entrait en garde, s’élance à l’assaut ; il tombe presque aussitôt atteint d’une mousquetade à la tête ; le chevalier de Chabot a la cuisse traversée. Lescot, lieutenant des gardes du duc, est tué [50] ; les enfans perdus qu’il conduisait se dispersent ; la colonne s’arrête et le logement ne peut être poussé qu’à la moitié de la montée. — A l’attaque du marquis de Gesvres, le feu est mis aux deux mines creusées sous le bastion ; tout était préparé pour que l’inflammation fût simultanée. Au premier bruit, Gesvres part ; mais, la seconde explosion étant de plusieurs minutes en retard sur la première, assiégés et assaillans sont ensevelis sous les décombres ; les Français ne peuvent atteindre le sommet de la brèche ; Gesvres avait disparu. L’issue de ces deux attaques répandit dans l’armée une grande tristesse, qui rapidement gagna Paris. Était-ce un échec définitif ? Quelques-uns le croyaient, peut-être même, hélas ! l’espéraient. On tenait Gassion pour mort ; au siège, il pourrait être remplacé ; mais si l’armée extérieure paraissait et s’il arrivait malheur à M. le Duc, jouant sa vie comme il faisait, qui mènerait la cavalerie ? La perte de Gesvres fut vivement ressentie ; il était de taille à mener une armée ; impérieux, peu aimé de ses camarades, en assez mauvais termes avec son général en chef, mais avide de gloire, sachant commander, résolu à mériter le bâton de maréchal. « Vous entendrez parler de moi malgré vous, écrivait-il à la princesse Marie en arrivant devant Thionville, et quelle que soit votre indifférence, je saurai faire une action que vous serez forcée d’approuver. » Il n’obtint que les regrets de celle qu’il aimait, et ce fut son parent, l’évêque de Beauvais, qui en recueillit le témoignage.

Le duc d’Anguien jugea qu’avant de tenter de nouveaux assauts, il fallait laisser reprendre haleine aux troupes et compléter les brèches. Tandis que le mineur était attaché à la courtine, de nouvelles galeries étaient percées sous les bastions ; mais le sol était déjà tellement bouleversé que, malgré les efforts de La Pomme, capitaine de mineurs « et le premier homme de son temps dans cet art, » ces tentatives auraient été insuffisantes sans la construction d’une nouvelle batterie. Au bout de quatre jours, la ruine des deux bastions était achevée, et la courtine qui les unissait, battue par les boulets, soulevée par la poudre, n’était plus qu’une masse de décombres ; l’accès était ouvert à trois colonnes d’attaque. Le 7, un trompette français sonna l’appel ; le feu fut suspendu ; deux officiers sortirent de la place et vinrent conférer avec le maréchal de camp de tranchée, Pal lu au, assisté de Tourville, premier gentilhomme du général en chef. Le 8, les articles de la capitulation furent signés par Louis de Bourbon et le sergent-major Dorio, celui-là même qui, le 19 juin, avait conduit le secours et qui avait pris le commandement après la mort du gouverneur et du major de la place. Le 10 août, à quatre heures du matin, cinquante-six jours après l’investissement et trente-deux après l’ouverture de la tranchée, les gardes françaises et suisses occupèrent les brèches, tandis que l’armée sous les armes voyait défiler la garnison, tambours battant, enseignes déployées, mèches allumées et balles en bouche. Douze cents hommes valides sortirent de Thionville, suivis de deux chariots portant malades ou blessés. Une escorte française les accompagna jusqu’à Luxembourg. Ils laissaient huit cents des leurs dans le cimetière de la place.

Dès que la dernière voiture eut passé la porte, M. le Duc fit son entrée dans sa conquête. Il fut harangué en latin par le maire, et improvisa une réponse dans la même langue à l’ébahissement de l’auditoire ; puis, visitant le front d’attaque, il admira le relief et l’épaisseur des retranchemens élevés à la gorge des bastions éventrés < [51] et s’étonna d’abord que l’assiégé n’eût pas tiré meilleur parti de pièces aussi fortes ; mais l’état de la courtine effondrée, laissant une large ouverture béante, lui parut justifier la reddition. Et, en effet, la défense avait été très honorable : les dehors disputés pied à pied, successivement enlevés de vive force ; deux assauts repoussés et trois brèches praticables au corps de place, la moitié de la garnison sous terre ou hors de combat, le gouverneur, le major et onze capitaines tués, les vivres complètement épuisés, sauf le blé, qu’on ne pouvait plus moudre depuis la perte du moulin, la garnison se retirant avec ses armes, emmenant ses malades et ses blessés ; jamais capitulation n’a été signée dans des conditions plus régulières.


XVII. — ANGUIEN A THIONVILLE.

Les détracteurs et les envieux ne manquèrent pas de mettre en lumière ces assauts repoussés, attribuant la fin du siège moins à l’habileté de l’assaillant qu’à la mort du gouverneur et à l’épuisement des vivres. Mais ces propos trouvèrent peu de crédit. Le duc d’Anguien sortait glorieusement de l’entreprise qu’il avait conçue, dont il avait accepté la responsabilité, qu’il avait dirigée dans le moindre détail et qu’il avait accomplie dans le délai par lui fixé tout d’abord. Pendant toute la durée du siège il montra non-seulement une intrépidité toujours égale, une persistance dans le mépris du danger qui causait de réelles alarmes, mais aussi une vigilance, un savoir et un esprit de ressources qui furent admirés des hommes du métier. Voici d’abord ce que. lui écrivait Mazarin le 15 juillet :

« J’apprends avec frayeur que vous n’êtes pas seulement jour et nuit après les travaux, mais que vous hasardez votre personne jusqu’aux plus petites occasions avec la même prostitution que si vous n’estiés qu’un simple soldat… Il est temps que vous mettiés de la différence entre les fonctions d’un volontaire et le devoir d’un général… Considérez qu’une partie du salut et de la gloire de cet estat repose sur vostre teste… Je vous conjure donc, Monsieur, d’estre meilleur ménager d’une vie qui n’est point à vous. » Et pour effacer tout soupçon de flatterie déguisée sous ce conseil, le cardinal ajoutait quelques jours plus tard : « Ne prenez pas ce que je vous dis pour de la cajolerie. »

Il serait superflu de citer d’autres témoins et d’insister sur un point aussi bien établi que la vaillance de Condé ; mais il est un côté presque scientifique de cette grande figure qui est moins connu, et c’est cependant un des aspects sous lesquels il tenait le plus à paraître devant la postérité. Nous avons dit combien avaient été fortes ses études, et nous verrons plus tard Bossuet lui demander des leçons de physique. Fruits de son travail ou dons de la nature, il réunissait les conditions essentielles qui font les maîtres dans ce grand art de l’ingénieur militaire : la précision du calcul et l’esprit d’invention dans la conception, l’habileté et la hardiesse dans l’exécution.

La Moussaye a donné du siège de Thionville un récit où, sans négliger les épisodes dramatiques, il expose dans le menu les procédés employés à chaque phase du siège, entrant dans des détails d’exécution qui ne pouvaient être connus du brillant aide-de-camp. Le journal d’un officier du génie ne saurait être plus complet et plus lucide ; nous lui avons fait quelques emprunts. Entre autres épisodes, nous avons raconté celui où le général en chef reprend et achève un travail interrompu par la mort de celui qui le dirigeait ; nous ne saurions multiplier ces explications techniques. Que le lecteur curieux cherche dans le petit volume quia pour titre Rocroy et Fribourg, si mutilé qu’y soit le texte original, l’exposé du percement des galeries si difficiles à étançonner dans « cette terre mouvante, toute détachée et qui se réduisait en poussière par l’ébranlement des mines, » ou bien encore « le passage du fossé » plein d’eau et des plus profonds, exécuté par la combinaison de la méthode hollandaise avec le procédé que Courteilles avait employé au siège de Hesdin. Est-ce un des ingénieurs subalternes qui a pu étonner des renseignemens à la fois si précis et si pittoresques à l’auteur de ce compte-rendu ? Ils avaient tous disparu. Très supérieur aux autres, Perceval avait été frappé le premier ; Le Rasle, La Plante, Champagne, tous ceux qui le remplacèrent imparfaitement furent tués. Le seul qui survécut était le premier de tous, celui qui avait été l’âme et la pensée du siège, le duc d’Anguien. C’est sous ses yeux ou sous sa direction, on peut le dire, que La Moussaye a écrit ; nous en avons la preuve matérielle. On reconnaît le véritable auteur du récit, d’abord dans la sobriété des éloges donnés au général en chef, mais aussi dans cette recherche à peindre la difficulté vaincue et dans cette coquetterie de métier qui rappelle César comptant les clous et les poutres du pont qu’il avait jeté sur le Rhin, ou décrivant les quinconces de chevaux de frise et de trous de loup qu’il avait semés devant les lignes d’Alesia. La main qui avait tenu le tire-ligne pour dessiner les attaques a pris la plume pour raconter le siège, et c’est la même aussi qui, restant ferme sous une grêle de balles, biscaïens et grenades, avait plus d’une fois tracé sur le terrain les ouvrages qu’elle avait esquissés sorte papier. C’est bien ke grand Condé qui a pris Thion ville, comme c’est lui qui a gagné la bataille de Rocroy. Ces deux actions si différentes étaient, de toutes celles qu’il a accomplies, les plus chères la son souvenir. La victoire du 19 mai était la première fleur de sa globe ; il la considérait comme son chef-d’œuvre, et dans les dernières années de sa vie il se plaisait à en retracer le plan et à en raconter les épisodes. Peut-être cependant était-il encore plus fier d’avoir par sa ténacité et sa science forcé sur la Moselle le boulevard de la puissance dont il avait détruit les légions sur la bruyère des Ardennes.


XVIII. . — SUITES DE LA REDDITION ET PRISE DE SIEBCK, 3 SEPTEMBRE.

Marolles [52], mestre de camp de grande valeur, fut installé gouverneur de Thionville ; sa commission avait été signée d’avance sur la demande instante du général en chef, qui, cette fois, n’avait pas été appuyée par son père. M. le Prince aurait désiré que cet emploi fût réservé à son protégé Espenan ; M. le Duc admettait que « M. d’Espenan servait miraculeusement bien ; c’est le meilleur homme de siège que je connaisse ; » il demanda, pour lui le cordon bleu, mais il ne voulut pas de lui pour Thionville. M. le Prince admira que son fils préférât ainsi un homme nouveau à un vieil ami et renvoya la demande du cordon bleu. « J’ai fait cette affaire sans remettre vos lettres, » écrivit-il sèchement. L’emploi de lieutenant de roi fut donné à La Plaine, capitaine dans Picardie ; cette fois le déboire fut pour M. le Duc, qui avait déjà mis en fonctions un officier de sa confiance, M. de Campels. Il ne put obtenir qu’on revint sur cette décision et ne fut pas plus heureux dans la distribution des charges laissées vacantes par la mort du marquis de Lenoncourt : d’Aumont et d’Andelot, qu’il avait présentés et qu’il espérait voir ainsi récompenser de leurs excellens services, échouèrent dans leurs prétentions ; Clermont, Nancy et la Lorraine furent données à La Ferté-Senneterre. Vamberg, colonel d’un régiment étranger, ayant été tué en duel, M. le Duc demanda sa succession pour La Moussaye, son ami intime : nouveau refus du cardinal [53]. Le duc d’Anguien ressentit vivement l’opposition de son père, le désappointement de ses amis, le mauvais vouloir latent du premier ministre : « Je croy que je n’ay plus affaire à l’armée, » écrivit-il à son père [54] dans un moment d’irritation.

Coïncidence singulière : au moment où le vainqueur de Rocroy exprimait ainsi son dépit, Turenne, découragé, s’adressait aussi à M. le Prince pour être tiré de l’Italie, où il n’avait rien à faire et « si peu de troupes qu’il n’est pas du service de Sa Majesté que je demeure plus longtemps comme cela [55]. » Il sentait qu’on le mettait quasi à l’index, et, en effet, il était alors soupçonné « de vouloir se faire considérer par le parti protestant comme un soleil naissant. » Mazarin n’avait pas les haines violentes ni les sévérités de Richelieu ; mais, moins sûr de lui-même et de son autorité, il était plus méfiant. Il voulait tenir les généraux en bride, surtout ceux qui étaient par eux-mêmes des personnes considérables, et il avait raison ; l’erreur était de chercher à restreindre l’influence des commandans d’armée en leur marchandant les moyens d’action. C’était ainsi qu’il était disposé à agir alors vis-à-vis de Turenne et, avec plus de mesure, moins ouvertement, vis-à-vis du duc d’Anguien. Ces procédés inspiraient au premier un ressentiment plus profond que les mouvemens de colère du second.

M. le Duc avait toujours payé largement pour les travaux, pour l’artillerie, enrôlant des ouvriers, accordant des hautes paies, n’épargnant rien pour soulager ses troupes et assurer le succès. Son père lui reprochait de dépenser « sans compte ni mesure, de dissiper l’argent sans règle, comme si c’était de la terre ; » il insinuait qu’en s’y prenant mieux, « on pourrait faire des deniers revenans-bons [56]. » De leur côté, le cardinal, les ministres s’effrayaient de cette prodigalité, trouvaient ces exigences un peu lourdes, car si Anguien ne demandait rien pour lui, il entendait que ses troupes fussent bien traitées, ses officiers récompensés ; il commençait à devenir gênant, grief impardonnable aux yeux de maint gouvernement. M. le Prince l’éclairait sur ce changement d’humeur. « Vos affaires vont mal, écrivait-il [57], vos services sont peu reconnus, vos alliés et amis, comme MM. de Brézé et de Chaulnes maltraités, et vos ennemis avancés. »

Le chevalier de Bois-Dauphin était allé à Paris présenter les « articles de Thionville » et demander des ordres. « Tous les avis sont que Melo va se réunir à Beck, que Hatzfeld leur amène cinq à six mille hommes et que tout ce corps considérable va venir icy ; c’est à vous à voir ce que je pourrai faire en ce rencontre [58]. »

La réponse fut portée par Rantzau, désigné pour remplacer le marquis de Gesvres : la marche offensive des ennemis semblait moins probable ; le prince d’Orange ayant pris position près de Gand avec seize mille hommes, Melo était immobilisé ; Cantelmi, sur la Meuse, Fuensaldaña, vers Béthune, n’avaient que des détachemens insignifians ; Hatzfeld était retenu vers Cologne, le duc Charles dans le Palatinat ; l’armée française était donc libre d’agir. On indiquait Sierck et Longwy comme des entreprises utiles dès que Thionville serait en état [59]. M. le Duc n’avait pas attendu ces instructions pour faire « diligenter le rasement des lignes et la réparation des brèches, » pour veiller lui-même au remplacement des munitions de guerre et de bouche consommées par la place. Il profita du voisinage pour aller visiter Metz ; Rantzau l’accompagnait ; il avait donné rendez-vous au duc d’Angoulême, dont les troupes avaient été rapprochées de la Meuse quand on avait redouté une attaque de l’ennemi. Mais le vieux Charles de Valois, empêché par la goutte, se fit remplacer par Quincé. Voici ce qui fut décidé : « Dans six ou sept jours, nous pourrons partir pour aller visiter Beck auprès de Luxembourg, l’obliger à s’en tirer ou à s’enfermer dans la place, et cependant prendre Sierck, puis voir si on pourrait establir des troupes en quartier sur la Sarre et prendre Longwy au retour, le tout au cas qu’il n’arrive point aux ennemis d’autres troupes que celles qu’ils ont [60]. »

Un peu au-dessous de Thionville, la Moselle, quittant la belle et large vallée qu’elle retrouvera un peu plus loin, serpente au fond d’une gorge assez étroite. Là, sur la rive droite, un château, aujourd’hui ruiné, est accroché au flanc d’un mamelon que, dans un de leurs méandres, les eaux du fleuve battent avant de changer de direction. Une file de maisons trouve à peine place sur une berge étroite au-dessous du château ; c’est Sierck, alors terre de Lorraine. L’infanterie de M. le Duc enleva la ville le soir même de son arrivée ; le gouverneur fit mine de défendre le château, reçut quelques coups de canon et capitula au bout de vingt-quatre heures (3 septembre). Cette facile conquête coûta la vie à un vigoureux officier, Maupertuis, mestre de camp de Picardie, tué à l’attaque de la ville, et au maréchal- général des logis Chevers, une des espérances de notre cavalerie [61], qui fut surpris dans un fourrage. Très affligé de cet accident, M. le Duc chemina toute une nuit avec Rantzau, d’Aumont et un gros parti, autant pour venger son ami que pour tâcher d’en venir aux mains avec la cavalerie de Beck ; mais il ne rencontra pas les Croates et ne put décider le général ennemi à sortir de Luxembourg.

A peine entré dans Sierck, il avait écrit à son père : « C’est une place absolument mauvaise et qui ne se peut quasy deffendre ; je croy qu’il seroit bien à propos de la raser [62]. » Toutefois, comme le point avait son importance dans la situation des belligérans, il y laissa une garnison. L’occupation de ce poste était l’épilogue du siège de Thionville ; la prise même de cette grande place, si glorieuse qu’elle fût, n’était pas le seul but qu’Anguien avait eu sous les yeux en proposant, dès le 23 mai, le « dessein du Chenest. » Lorsqu’il demandait à conduire vers l’est l’armée victorieuse à Rocroy, sa pensée allait jusqu’au Rhin. Il faut revenir sur nos pas, jeter un coup d’œil sur la situation militaire en Allemagne, parler un peu du grand homme dont les dernières actions se confondent avec les premiers pas du duc d’Anguien, esquisser la vie du maréchal de Guébriant.


HENRI D’ORLEANS.

  1. Voyez la Revue du 1er et du 15 avril.
  2. Sa nomination au commandement de l’armée d’Italie fut signée le 18 mai, le jour même où il écrivait au duc d’Anguien.
  3. M. le Duc à Mazarin, 19 mai.
  4. Gassion à Mazarin, 21 mai.
  5. Longueville à M. le Duc.
  6. M. Cousin, dans maint volume. Le sujet avait déjà été traité par MM. Rœderer et Walckenaer.
  7. Turenne à Anguien, 21 mai, 1er juin.
  8. Expédié le 23 mai.
  9. 26 mai.
  10. Les négociateurs français, passant par La Haye en se rendant à Munster, eurent grand’peine à renouveler le traité d’alliance.
  11. C’est là l’explication des vingt jours de pain ordonnés à Guise dès le 20 mai.
  12. La Régente à M. le Duc, 20 mai.
  13. M. le Duc à M. le Prince, 23 mai.
  14. Le Roi à M. le Duc, 22 mai.
  15. 26 mai.
  16. Le 22 mai, de Reims, il envoyait à M. le Duc ses félicitations sur la victoire de Rocroy, qu’il venait d’apprendre en arrivant de Paris. Gesvres n’assistait donc pas à la bataille du 19, où le font figurer la plupart des historiens.
  17. Gesvres à Mazarin, Reims, 24 mai.
  18. Le Tellier à M. le Duc, 5 juin.
  19. Le mémoire où Mazarin expose les raisons qui ont fait décider le siège de Thionville, la lettre de ce ministre au cardinal Bichi sur le même sujet, sont des documens postérieurs à l’événement.
  20. Voir plus loin le plan de Guébriant.
  21. Instructions du 28 mai.
  22. Le Tellier à M. le Duc, 5 juin.
  23. Rantzau (Josias, comte de), né en 1609, d’une très ancienne famille du Holstein, avait servi d’abord en Hollande, ensuite sous Gustave Adolphe, puis dans l’armée de l’empereur, qu’il quitta pour retourner avec les Suédois ; aussi était-il considéré par les Impériaux comme coupable de trahison, et nous verrons qu’il faillit lui en coûter cher. Entré au service de France en 1635, il perd un œil devant Dôle en 1636, une main et une jambe devant Arras en 1640, reçoit en 1641 trois blessures devant Aire, quatre en 1642 à Honnecourt, où il fut fait prisonnier :
    Et Mars ne lui laissa rien d’entier que le cœur.
    Il avait conservé une tournure martiale et un très beau visage. Maréchal de France en juin 1645, il mourut en 1650.
  24. Proposition présentée à la Reine par la comte de Rantzau, maréchal de camp, transmise à M. le Duc par Le Tellier. C’est bien cette proposition que vise la lettre de Mazarin du 3 juin.
  25. M. le Duc à M. le Prince. — M. le Duc à la Régente, 8 juin.
  26. M. le Prince à M. le Duc, 16 juin.
  27. M. le Prince à M. le Duc, 6 juin. — Le Roi à M. le Duc, 7 juin. — Le Tellier à M. le Duc, 8 juin.
  28. Le Tellier à M. le Duc. — Saint-Aoust à M. le Duc.
  29. D’Aumont à M. le Duc, 11 juin. Avec ses mille chevaux, d’Aumont alla de la Capello à Thionville en cinq jours (du 12 au 16) faisant environ 40 kilomètres par jour ; Gesvres, de Reims à Thionville, par Verdun, en quatre jours (du 13 au 16), 38 kilomètres par jour ; Anguien, avec toutes ses troupes, de Sedan à Thionville, par Virton et Longwy, en quatre jours, 30 kilomètres par jour.
  30. Theodonis Villa, une des résidences favorites de Charlemagne. Les Allemands lui ont donné le nom de Diedenhofen.
  31. Ces défenses, remaniées jadis par Vauban et Cormontaigne, ont dans ces dernières années subi une nouvelle transformation. L’ouvrage de la rive droite a pris un grand développement ; il renferme aujourd’hui la gare du chemin de fer ; les ponts ont été multipliés, les dehors sur la rive gauche en partie rasés ; l’enceinte a été pourvue de traverses et de casemates ; les terrassemens ont été relevés et renforcés.
  32. M. le Prince à M. Girard, 24 juin.
  33. Jacques Rouxel, comte de Grancey et de Médavy, né en 1603, d’abord destiné à l’église et tonsuré à neuf ans, capitaine de chevau-légers à seize ans, blessé au siège de Saverne en 1636 et fait maréchal de camp la même année, maréchal de France en 1651, mort en 1680.
  34. Philippe de Clérembault, comte de Palluau, né en 1606, maréchal de camp en 1642, maréchal de France en 1653, mort en 1665.
  35. Gaspard IV de Coligny, arrière-petit-fils de l’amiral, né en 1620, venait d’être nommé maréchal de camp. Il se fit catholique, épousa en 1645 Isabelle-Angélique de Montmorency-Bouteville, quitta le nom de marquis d’Andelot pour prendre celui de duc de Châtillon à la mort de son père le maréchal (1646), et fut tué au pont de Charenton en 1649.
  36. Charles, marquis d’Aumont, né en 1606, tué en 1644, petit-fils et frère de maréchaux de France.
  37. Pierre Arnauld de Corbeville, dit Arnauld le Carabin, était mestre de camp général des carabins sur la démission de son oncle Pierre Arnauld « du fort. » Il mourut en 1651.
  38. 26 juin.
  39. Le Roi à M. le Duc, 25 juin.
  40. M. le Duc à M. le Prince.
  41. M. le Prince à M. le Duc, 29 juin.
  42. Le Roi à M. le Duc, 4 juillet.
  43. La capitale de la Lorraine était alors occupée par les Français.
  44. M. le Duc à M. le Prince, 9 juillet.
  45. M. le Duc à M. le Prince, 15 juillet.
  46. M. le Duc à M. le Prince, 15 juillet. — Le 18, M. le Duc proposa Perceval pour remplacer Mon treuil, capitaine dans Piémont, tué. De la plupart des lettres que nous avons sous les yeux, il semble résulter que Perceval ne survécut pas à ses blessures. Cependant nous trouvons un ingénieur de ce nom auprès du prince d’Orange en 1645 (Mémoires du prince de Tarante, p. 27) ; est-ce le même homme ou un de ses parens ?
  47. M. le Duc à M. le Prince, 20 juillet.
  48. Cette lettre fut déchiffrée par le secrétaire Girard, avec le chiffre envoyé par Rossignol, le « spécialiste » que Richelieu employait à traduire les correspondances les plus secrètes ; Mazarin en avait hérité. M. le Duc expédia la pièce à Paris le 29. Elle a été imprimée dans le Mercure, XXV, 39.
  49. Claude de Lenôncourt, dit le marquis de Lenoncourt, maréchal de camp en 1639.
  50. Il arrivait de Paris avec les dépêches.
  51. Ces retranchemens intérieurs étaient en forme de demi-lune, avec une palissade formidable et un bon fossé au fond duquel se trouvait un canal de bois plein de poudre et de grenades recouvertes d’un demi-pied de terre, pour faire sauter ceux qui essaieraient de traverser le fossé.
  52. Joachim de Lenoncourt, dit le marquis de Marolles.
  53. Mazarin à M. le Duc (4 septembre).
  54. 29 et 30 juillet.
  55. Trin, 11 août.
  56. 20 juillet et autres.
  57. 25 août.
  58. M. le Duc à Mazarin, 9 août.
  59. Le Plessis-Besançon à M. le Duc, 9 août. Mazarin à M. le Duc, 12, 19 août, etc.
  60. M. le Duc à Mazarin, 18 août.
  61. Voir le récit de la bataille de Rocroy.
  62. 4 septembre.