La Princesse Flora/Chapitre 2

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Michel Lévy frères (p. 27-47).


II
Remède contre la folie


Deux semaines après cette revue de la flotte russe, dans le salon commun de la frégate l’Espérance, à onze heures du soir, soupait le docteur Stettinsky.

Tous les autres officiers étaient déjà rentrés dans leurs cabines, de sorte que le digne docteur soupait seul. Mais le fils d’Esculape, par une habitude digne de louanges, était resté pour le vin de Porto. En appréciant le vin et en le buvant, en le buvant et en l’appréciant, il en était venu à se demander si c’était sa tête qui tournait sur ses épaules, ou si c’étaient les objets qui tournaient autour de sa tête. Ayant beaucoup plus de tendance à adopter la dernière opinion, le docteur, à ce qu’il paraissait, attendait, la main étendue, le moment favorable de saisir au passage une de ces bouteilles qui dansaient la polonaise sur la table. Il avait déjà essayé deux fois de s’emparer de la belle danseuse, éclairée par la bougie, qui brillait à peine au milieu des bouteilles, comme la raison parmi les passions ; mais son regard, mal combiné avec le mouvement de sa main, avait fait que deux fois la rebelle lui avait échappé, et que cette main continuait de s’égarer dans l’espace. Il lui semblait que le goulot de la capricieuse amphore lui glissait entre les doigts comme un écolier qui joue au colin-maillard. Par malheur, le roulis augmentait à chaque instant, et, comme dans la lutte de deux forces, la force attractive et la force répulsive, c’était évidemment la force répulsive qui devait finir par être vaincue, il était probable que, au moment où le docteur ne trouverait plus de résistance, son corps suivrait sous la table la diagonale tracée par son nez.

Ce malheur eût été à déplorer avec une table ordinaire ; mais la table de la cabine était vissée au plancher du bâtiment, de sorte que le docteur, sentant l’équilibre qui lui manquait, saisit la table entre ses mains avec la même énergie qu’un homme qui se noie, dans une inondation, saisit une planche, qu’il regarde, selon l’expression française, comme sa planche de salut.

En ce moment, entra dans le salon commun le lieutenant de quart. Son camarade, restant sur le pont à sa place, lui avait donné congé pour souper.

En enlevant son manteau, tout trempé par la pluie, il aperçut Stettinsky cramponné à la table, et se mit à rire.

— Eh ! eh ! Flogiston‑Khininovitch ! il me semble que tu n’es pas dans ton assiette ordinaire. Prends garde, cher ami ! à force de verser du vin dans ton estomac, tu vas mouiller jusqu’à ta trousse !

— N’ayez pas de crainte, répondit le médecin en lâchant la table et en se servant de ses bras comme un danseur de corde fait d’un balancier, je conserve mes instruments dans l’esprit‑de‑vin.

— Bon moyen, dit le lieutenant en avalant un verre de vodka, – excellent moyen ! et je vous demande encore, cher docteur, de l’employer maintenant sans votre ordonnance.

— Cent fois heureux ceux qui se traitent et meurent selon les ordonnances médicales ! répliqua le docteur d’une langue avinée. Compteriez-vous pour rien, par hasard, les ordonnances, Nil‑Paulovitch ?

— Au contraire, dit le jeune homme, je les regarde comme de la plus grande utilité pour allumer les pipes.

Et Nil‑Paulovitch se jeta sur le bifteck avec une voracité qui indiquait que, si le mauvais temps altère, il a aussi le privilège d’affamer.

Ce qui ne l’empêcha pas le moins du monde de soutenir vigoureusement contre le docteur la thèse qu’il avait entreprise. Le vin de Porto servant de voie de communication, les mots sortaient et les bouchées entraient, sans s’accrocher les uns des autres.

— Brûler les ordonnances ! s’écria le docteur, sana insania, – brûler les lettres de change d’Esculape, pour améliorer la santé !

— Dites plutôt des contre-marques d’entrée au cimetière. Et cependant il m’est arrivé plus d’une fois d’être malade, plus d’une fois il m’est arrivé que mon docteur m’a écrit des ordonnances plus longues que son nez ; – et notez que c’était un joli nez que le nez de mon docteur : quand il allait dans une maison, le nez y entrait la veille, et lui le lendemain ! – avec beaucoup de religion, je les appliquais contre mon pouls, tenant pendant cinq minutes en l’air mon doigt indicateur.

— Après quoi ? demanda le docteur, étonné de ce nouveau moyen de pharmacie sympathique.

— Après quoi, je les jetais aussi loin de moi que je pouvais, répondit le jeune homme. Mon estomac n’en allait pas pis, et ma bourse s’en trouvait mieux.

— Cependant, Nil‑Paulovitch, j’espère que vous avez foi dans l’homœopathie, et que vous regardez Hahnemann comme un grand homme. Approchez, je vous prie, cette bouteille, et laissez faire la nature.

— Mais, à ce qu’il me semble, tu n’est pas homœopathe, Stettinsky ; tu n’es pas si fou d’attendre que la nature te présente une bouteille, et, au lieu d’un cent millionième de goutte, tu prends d’un seul coup tout son contenu. Sapristi ! d’après le système de Hahnemann, docteur, vous prenez en une soirée assez de vin pour enivrer tous les poissons du golfe de Finlande pendant cinquante ans. Mais le diable est si fin, qu’il s’arrange toujours de manière à nous faire tomber dans le piège les yeux fermés. Aussi, je vous adresse une prière, digne petit‑fils d’Esculape : au lieu d’attraper les mouches et de manquer les bouteilles comme vous faites, veuillez fouiller dans l’arche de la science et y chercher quelque moyen efficace contre la folie.

— Avez-vous l’intention de suivre une cure ? demanda le docteur, tandis que son visage se ridait pour exécuter ce qui, en temps de carême, eût pu passer pour un sourire.

— Eh ! eh ! Flogiston‑Hippocratovitch, en vérité, l’on pourrait croire que c’est à jeun que tu as trouvé cette question ; mais, pourtant, je te redemande de nouveau la même chose : tu es en ce moment dans un état d’exaltation et dans une température élevée ; tu es, sans comparaison, comme un grain de poudre qui, en s’enflammant, remplit huit cents fois la place qu’il tenait auparavant.

Sic est, et ce n’est pas sans raison que les francs-maçons nomment le vin rouge poudre rouge ; – la cartouche dans le canon, et je suis chargé.

Et le docteur avala un grand verre de vin.

— Ainsi, continua-t-il en reposant son verre avec bruit et en se renversant magistralement dans son fauteuil, vous désirez que je vous donne un remède contre la folie ?

— Je ne cache pas que vous me rendrez service, docteur.

— Les anciens, et, entre autres, le père de la médecine…

— C’est-à-dire le meurtrier du genre humain, dit à demi-voix le lieutenant.

— Hippocrate pensait que l’emploi fréquent de l’ellébore pouvait guérir et même adoucir l’excitation exagérée du système cérébral. Pourquoi pas ? Comme si nous ne savions pas, comme si nous n’avions pas essayé nous-mêmes, comme si nous n’avions pas vu par nos yeux que trois prises de tabac de caporal peuvent désenivrer un homme ; car le nez, dans ce cas-là, devient une soupape de sûreté ; et comme la folie elle-même n’est qu’une vapeur condensée ou des phlegmosités connues sous le nom général de serum, qui, se séparant du sang malade, remplissent la membrane cellulaire du cerveau…

Pendant ce temps, le docteur se mirait dans les dessins carabinés du gobelet avec lequel il arrosait les fleurs de son éloquence.

— Hum ! continua-t-il, la membrane cérébrale, ai-je dit, et agissent d’abord contre la tunique, puis contre le pericranium, et, à la fin, contre la blanche essence du cerveau ; et voilà pourquoi Avicenne et Averrhoès, et même Paracelse, conseillent la diète et la saignée ; il est vrai que les autres, comme par exemple Boerhaave, traitent par les cantharides, les vésicatoires et les sinapismes ; les autres enfin, pour concentrer l’esprit qui se dilate dans tout le corps et qui ne demande qu’un conducteur pour s’échapper, coupent les cheveux, versent de l’eau froide sur le sommet de la tête, et rafraîchissent le cerveau par un capuchon de glace.

— Que le diable casse tous les agrès de la frégate l’Espérance sur la tête de l’inventeur d’une pareille torture ! C’est peu de brûler, de rôtir, de scarifier la peau d’un vivant, il faut, par manière de réaction, le frapper comme une bouteille de vin de Champagne. Toute votre médecine, docteur, est l’art de troquer du mauvais latin contre du bon argent, jusqu’à ce que, comme dit Figaro, ou la nature emporte la maladie, ou le remède emporte le malade.

— Je vous demande pardon, Nil‑Paulovitch, le mot médecine – à votre santé ! – provient du mot latin… attendez donc… quel mot latin ? Ah ! que le diable emporte la médecine ! Si bien que la folie, comme j’avais l’honneur de vous le dire, est de plusieurs genres : 1° le vertige ; 2° l’hypocondrie ; 3° la manie ; 4° enfin, la frénésie.

— Et la magnésie, docteur, vous l’oubliez ?

— Comment, la magnésie ? Oh ! la bonne naïveté ! Mais la magnésie n’est pas une maladie : c’est une chose aigre et acidulé, tandis qu’au contraire la frénésie…

— Tenez, charmant docteur, il y a une chose dont vous parlez souvent, que vous guérissez rarement et que vous ne comprendrez jamais.

— La vérité est au fond du verre, Nil‑Paulovitch, dit le docteur.

— Voilà pourquoi la vérité se paye avec la lie, répliqua le lieutenant.

— Mais, insista le docteur, revenons à notre sujet.

— C’est-à-dire à votre sujet, docteur.

— Hum !… Vous ignorez probablement que plusieurs médecins comptent pour folies le mal de tête, la céphalalgie et même le spleen.

— Dieu merci, je n’en sais rien, et ne veux pas même le savoir.

— C’est, en vérité, une chose très curieuse. Imaginez-vous qu’un jour, – par ma foi, il n’y a pas longtemps de cela, – un célèbre médecin russe, en anatomisant le cadavre d’un matelot, avait trouvé, ou plutôt n’avait pas trouvé en lui de rate, — d’où le spleen, – qui a donné son nom à la maladie. On a conclu de là que la rate était une superfluité, et que, sans rate, on pouvait vivre admirablement. Il est des gens qui affirment que, dans l’économie du corps, la rate, qui fait cependant défaut, est nécessaire à la séparation du fiel ; mais les meilleurs anatomistes ont reconnu, jusqu’à présent, que la rate n’avait d’autre mission que d’engendrer le spleen, et la regardant purement et simplement comme un ornement placé là pour la symétrie par la main du Créateur.

Les leçons de médecine étaient si bien gravées dans la mémoire du docteur, que, même en état d’ivresse, il pouvait dire autant de bêtises sur ce grave sujet qu’en état de lucidité d’esprit. Mais le lieutenant, qui achevait son souper, arrêta l’orateur, pour ainsi dire, au milieu de son vol scientifique.

— Écoute, cher docteur, lui dit-il, je suis horriblement fatigué d’écouter ton galimatias, et je crois que, toi et tous les savants de ton espèce, vous traitez de superfluités toutes les choses dont vous ne connaissez pas la véritable destination ; et, si vous n’aviez pas porté des lunettes et pris du tabac, vous eussiez regardé votre nez aussi comme une superfluité, et lui eussiez donné congé sans uniforme[1]. La question est de savoir, non pas si l’on peut vivre sans rate, mais si ce n’est pas voler l’empereur que d’entrer à son service sans esprit. Donc, je me résume, Flogiston‑Hippocratovitch : en énumérant les différentes espèces de folie, tu as omis la principale, – l’amour ! – Et veux-tu que je te dise quel est le malade empesté de cette maladie ? Eh bien, c’est le capitaine Élie Pravdine.

— Le capitaine ! vous plaisantez, Nil‑Paulovitch, dit le docteur en frottant ses yeux couverts du brouillard de l’ivresse, et en saisissant sa chaise comme s’il sentait que, plein des vapeurs du vin, il pouvait s’envoler comme un aérostat.

— Je ne plaisante pas le moins du monde, répondit le lieutenant. Je te répète que ce fou, fou d’amour, fou à lier, est Élie‑Petrovitch Pravdine.

— Pravdine !… c’est lui qui est malade d’amour, avec votre permission ?

— Mais non, sans ma permission, au contraire. Que Satan emporte cette princesse avec ses yeux noirs ! Il faut qu’elle ait ensorcelé Élie‑Petrovitch. Je dois cependant avouer qu’elle est belle et gracieuse comme le yacht de l’empereur ; qu’elle est agile comme une yole, et, à ce que l’on dit, sage comme un diable !

— Ouais !

— Te souviens-tu de la princesse, Flogiston ? de cette femme haute de taille, en robe de satin noir, à laquelle la seule demoiselle d’honneur Hevitch peut disputer le prix de la beauté ? Voyons, docteur, ton avis : laquelle est la plus jolie des deux ?

— J’aime mieux le vin de Madère, répondit le docteur.

— Ah ! tu aimes mieux le vin de Madère ?

— Oui. Il ne se défend pas, lui : on l’aime, il se laisse boire. Pas de cour à faire, et rien ne m’ennuie comme de faire la cour.

— Tu as raison, frère ; mais il me semble que, sous ce rapport-là, il est temps pour toi de gagner ton bassin d’hivernage ; je ne parle pas du vin, docteur, je parle des femmes.

— Des femmes ? Hum ! ce n’est pas du tout la même chose. Tu as raison, Nil : une jeune femme peut vieillir un jeune homme, tandis que, au contraire, un vin vieux peut rajeunir un vieillard. – Où est le poison, la nature a voulu que l’on trouvât le contre-poison : là où est la maladie, on peut trouver le remède.

— Je jure par le grand mât que les deux maux ou les deux biens, ensemble, peuvent conduire l’esprit de qui que ce soit à un dominateur, et, si l’on doit choisir le moindre mal entre l’ivresse et l’amour, j’eusse conseillé au capitaine de plutôt caresser le cou d’une bouteille que le cou d’une femme ; et, quant à moi, j’aimerais mieux qu’il regardât les figures des cartes que ces terribles yeux noirs qui me font si grand peur. Si je bois, j’en suis quitte pour un mal de tête ; si je perds aux cartes, je risque seulement d’attraper un coup d’air par ma poche. Mais les femmes, les femmes, non seulement c’est la tête qu’elles font tourner, non seulement ce sont les poches qu’elles vident, mais encore c’est le cœur qu’elles brûlent et qu’elles dessèchent.

— Le cœur, le cœur ! Ces jeunes gens parlent toujours du cœur à tort et à travers : voyons, savez-vous ce que c’est que le cœur ? C’est une cornue, une cucurbite d’alambic, dans laquelle s’opère le mécanisme de la circulation et de la coloration du sang à l’aide de l’oxygène que l’on aspire. Avez-vous lu Harvey ? connaissez-vous le traité du docteur Creissig, des Maladies du cœur ?

— Je crois, docteur, si complet que soit le traité des Maladies du cœur de votre confrère allemand, qu’il est aussi difficile d’y trouver un remède à la maladie de notre capitaine, que le moindre mot pour rire dans l’alphabet. Voyons, docteur, parlons raison ; est-ce que, par un moyen pharmaceutique quelconque : emplâtre, purgatif, magnétisme, tu ne pourrais pas clouer, pendant deux mois seulement, le capitaine à sa frégate ? La séparation et la diète sont les deux mortels ennemis de l’amour. Peut-être qu’il s’occuperait du service ; peut-être que nos discussions, parfois un peu folles, lui rendraient sa gaieté primitive. Mais, maintenant, il ne s’appartient plus. Il y avait un temps où l’on ne pouvait pas l’arracher du pont, où il ne pouvait pas dormir à terre, où l’air des villes l’étouffait. Maintenant, il ne peut vivre que loin de son bord ; il n’aime plus qu’à rouler sur deux roues, et ne sait plus que polir les boulevards avec les talons de ses bottes. En vérité, je crois qu’il a pêché cette folle passion comme une perle au fond de la mer, le jour où il s’est jeté à l’eau pour sauver ce canonnier qui se noyait. Il ne fallait pas s’inquiéter de lui : il nage comme un chien de Terre-Neuve ; mais il est devenu fou en voyant qu’une princesse aux yeux noirs s’était évanouie en le croyant mort.

— Aïe ! aïe ! aïe ! aïe !… Maintenant, je me souviens de tout cela ; j’ai vu le capitaine à genoux devant elle ; il était trempé comme un caniche, et il s’agitait comme la mouche du coche. L’amie de la princesse avait, de son côté, perdu la tête, et, au lieu d’aider, elle criait seulement : « De l’eau !… Appelle du sel, et apporte le médecin ! »

— Ah ! voilà un joli conte, par exemple. Il me semble que tu étais là, et qu’on n’avait pas besoin de t’apporter ; ce jour-là, par hasard, tu marchais tout seul.

— Vous riez toujours, Nil‑Paulovitch ; mais c’est si vrai, mon cher, qu’au moment où j’arrivai l’amie de la princesse ordonnait au capitaine de la délacer.

— Voilà la chose ! s’écria le lieutenant avec terreur ; de la délacer ! On aurait demandé à Élie‑Petrovitch où passe et où s’amarre la dernière cargue de chaque vaisseau chrétien ou barbaresque, et il aurait débité sa réponse aussi couramment que Pater Noster, de la quille jusqu’au mât de perroquet ; mais il n’aurait pu dire de la même façon où chercher la bouline des dames. Voilà comment le goéland a été pris au piége ; il est difficile de faire sans accident le tour du monde ; mais une jolie femme est bien autrement dangereuse que le cap Horn ! Depuis ce temps, en vérité, notre capitaine expose la frégate et l’équipage, comme si le diable en personne était assis à son gouvernail. On lui dit qu’il faut réparer le cabestan, et il répond guirlande ; on le prie de changer d’ancre, et il change de gilet ; quand il regarde à travers son binocle, il lui semble qu’une galiote hollandaise passe, en robe jaune ; quand un grain s’abat sur le bâtiment et que les agrès craquent, il se met à rire. Nous rions, et il soupire ; nous buvons, et il regarde dans son verre, comme s’il cherchait sa bonne aventure dans du marc de café.

— C’est une manie, alors, Nil‑Paulovitch, une vraie manie. Aussi sûr que l’hippopotame, de peur de l’apoplexie, se saigne lui-même avec un roseau, et que le chien se purge avec du chiendent, je vous répète que c’est une manie.

— Appelle la chose comme tu voudras, Flogistn ; mais, ni notre capitaine, ni nous-mêmes ne nous en trouverons mieux ; et pourtant, à quoi peut conduire une si folle passion ? Elle ne saurait l’aimer, puisqu’elle est mariée ; et, si un jour elle l’aime, alors c’est bien pis encore ! Si elle ne l’aime pas, il en mourra étique. Mais si, ce dont Dieu nous préserve ! elle l’aime, il se perdra ; c’est un homme qui ne sait rien faire ni rien sentir à moitié : – je puis dire cela, moi qui le connais depuis le cordon de marine jusqu’aux épaulettes de lieutenant‑capitaine, moi qui l’ai suivi depuis l’école jusqu’à Navarin… Oh ! je donnerais tout au monde, s’écria le lieutenant en avalant en même temps un verre de vin, comme si dans le vin il eût voulu noyer son angoisse, je donnerais mon prix de concours, quitte à reprendre du service sous ses ordres comme simple matelot, pour voir mon bon ami Élie dans son état primitif ! C’était l’âme de notre société, c’était le cerveau au moment du combat. Il est bon comme un ange et brave comme un démon. Je pressens qu’il fera Dieu sait quelle sottise ; il quittera le service et oubliera la mer, et alors que restera-t-il à notre pauvre frégate ? qui le remplacera comme officier ? quel est celui qui inspirera aux marins le même amour et la même confiance ? Mieux vaut que le tonnerre casse le grand mât, que le gouvernail sorte de ses gonds, que la frégate soit désemparée, que de perdre notre capitaine. Avec lui, tout est facile ; sans lui, le cabestan ne tirera même pas l’ancre, et le meilleur matelot ne saura plus carguer une voile. Grâce à lui, nous damions le pion même aux Anglais, comme nous avons fait l’an dernier dans la Méditerranée. Per Bacco e signor diavolo ! Je suis prêt à boire de l’eau pure et à manger du pain sec pendant six mois pour guérir mon pauvre Élie.

Stettinsky parlait de son côté médecine, n’écoutant pas le lieutenant. Le vin faisait ressortir les passions de l’un et de l’autre, comme il fait voir dans un verre de cristal ou les défauts ou les ornements.

— Il faut commencer la cure par les émollients, disait le docteur : crème de tartre, madère, sangsues ; puis on peut encore essayer de l’ordonnance du célèbre docteur romain Anacharète, qui coupait les pieds pour guérir des cors et les mains pour les délivrer des verrues ; il faut couper, couper, morbleu ! et faire des frictions sur le cœur avec de l’esprit-de-vin.

Le fils d’Esculape, dès le commencement de son discours, avait été frappé de paralysie par le dieu du sommeil, sort qui eût menacé ses auditeurs s’il en eût eu. Sa tête était tombée sur sa poitrine, ses mains s’étaient abaissées et tombaient inertes de chaque côté de sa chaise, et il commença à prouver d’une façon matérielle et bruyante que, selon l’opinion de notre célèbre étymologiste, le verbe dormir vient du verbe ronfler.

Mais, avant que le lieutenant eût fini son discours et que le docteur eût commencé à ronfler, la porte de la cabine s’ouvrit et un enseigne de quart entra tout pâle et tout effaré.

— Nil‑Paulovitch, s’écria-t-il, nous dérivons.

— Tout le monde sur le pont ! cria le lieutenant d’une telle voix, qu’elle eût pu éveiller les morts.

Et, à ces mots, il s’élança au dehors sans casquette et sans manteau.

  1. En Russie, on donne congé avec ou sans uniforme. Le congé avec uniforme entraîne moitié des appointements.