La Princesse de Babylone/Chapitre VI

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La Princesse de BabyloneGarniertome 21 (p. 386-387).
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CHAPITRE VI.

SUITE DE LA CONVERSATION DE L’OISEAU MERVEILLEUX ET DE FORMOSANTE. MORT DE CET OISEAU. L’ORACLE EST CONSULTÉ ; SA RÉPONSE EST SI CONCISE QUE PERSONNE NE L’ENTEND.


Elle passa toute la nuit à parler d’Amazan. Elle ne l’appelait plus que son berger ; et c’est depuis ce temps-là que les noms de berger et d’amant sont toujours employés l’un pour l’autre chez quelques nations. Tantôt elle demandait à l’oiseau si Amazan avait eu d’autres maîtresses. Il répondait que non, et elle était au comble de la joie. Tantôt elle voulait savoir à quoi il passait sa vie ; et elle apprenait avec transport qu’il l’employait à faire du bien, à cultiver les arts, à pénétrer les secrets de la nature, à perfectionner son être. Tantôt elle voulait savoir si l’âme de son oiseau était de la même nature que celle de son amant ; pourquoi il avait vécu près de vingt-huit mille ans, tandis que son amant n’en avait que dix-huit ou dix-neuf. Elle faisait cent questions pareilles, auxquelles l’oiseau répondait avec une discrétion qui irritait sa curiosité. Enfin, le sommeil ferma leurs yeux, et livra Formosante à la douce illusion des songes envoyés par les dieux, qui surpassent quelquefois la réalité même, et que toute la philosophie des Chaldéens a bien de la peine à expliquer.

Formosante ne s’éveilla que très-tard. Il était petit jour chez elle quand le roi son père entra dans sa chambre. L’oiseau reçut Sa Majesté avec une politesse respectueuse, alla au-devant de lui, battit des ailes, allongea son cou, et se remit sur son oranger.

Le roi s’assit sur le lit de sa fille, que ses rêves avaient encore embellie. Sa grande barbe s’approcha de ce beau visage, et après lui avoir donné deux baisers, il lui parla en ces mots : « Ma chère fille, vous n’avez pu trouver hier un mari, comme je l’espérais ; il vous en faut un pourtant : le salut de mon empire l’exige. J’ai consulté l’oracle, qui, comme vous savez, ne ment jamais, et qui dirige toute ma conduite ; il m’a ordonné de vous faire courir le monde. Il faut que vous voyagiez.

— Ah ! chez les Gangarides sans doute », dit la princesse ; et en prononçant ces mots, qui lui échappaient, elle sentit bien qu’elle disait une sottise. Le roi, qui ne savait pas un mot de géographie, lui demanda ce qu’elle entendait par des Gangarides. Elle trouva aisément une défaite. Le roi lui apprit qu’il fallait faire un pèlerinage ; qu’il avait nommé les personnes de sa suite, le doyen des conseillers d’État, le grand aumônier, une dame d’honneur, un médecin, un apothicaire, et son oiseau, avec tous les domestiques convenables.

Formosante, qui n’était jamais sortie du palais du roi son père, et qui jusqu’à la journée des trois rois et d’Amazan n’avait mené qu’une vie très-insipide dans l’étiquette du faste et dans l’apparence des plaisirs, fut ravie d’avoir un pèlerinage à faire. « Qui sait, disait-elle tout bas à son cœur, si les dieux n’inspireront pas à mon cher Gangaride le même désir d’aller à la même chapelle, et si je n’aurai pas le bonheur de revoir le pèlerin ? » Elle remercia tendrement son père, en lui disant quelle avait eu toujours une secrète dévotion pour le saint chez lequel on l’envoyait.

Bélus donna un excellent dîner à ses hôtes ; il n’y avait que des hommes. C’étaient tous gens fort mal assortis : rois, princes, ministres, pontifes, tous jaloux les uns des autres, tous pesant leurs paroles, tous embarrassés de leurs voisins et d’eux-mêmes. Le repas fut triste, quoiqu’on y bût beaucoup. Les princesses restèrent dans leurs appartements, occupées chacune de leur départ. Elles mangèrent à leur petit couvert. Formosante ensuite alla se promener dans les jardins avec son cher oiseau, qui, pour l’amuser, vola d’arbre en arbre en étalant sa superbe queue et son divin plumage.

Le roi d’Égypte, qui était chaud de vin, pour ne pas dire ivre, demanda un arc et des flèches à un de ses pages. Ce prince était à la vérité l’archer le plus maladroit de son royaume. Quand il tirait au blanc, la place où l’on était le plus en sûreté était le but où il visait ; mais le bel oiseau, en volant aussi rapidement que la flèche, se présenta lui-même au coup, et tomba tout sanglant entre les bras de Formosante. L’Égyptien, en riant d’un sot rire, se retira dans son quartier. La princesse perça le ciel de ses cris, fondit en larmes, se meurtrit les joues et la poitrine. L’oiseau mourant lui dit tout bas : « Brûlez-moi, et ne manquez pas de porter mes cendres vers l’Arabie Heureuse, à l’orient de l’ancienne ville d’Aden ou d’Éden, et de les exposer au soleil sur un petit bûcher de girofle et de cannelle. » Après avoir proféré ces paroles, il expira. Formosante resta longtemps évanouie, et ne revit le jour que pour éclater en sanglots. Son père, partageant sa douleur et faisant des imprécations contre le roi d’Égypte, ne douta pas que cette aventure n’annonçât un avenir sinistre. Il alla vite consulter l’oracle de sa chapelle. L’oracle répondit : « Mélange de tout ; mort vivant, infidélité et constance, perte et gain, calamités et bonheur. » Ni lui ni son conseil n’y purent rien comprendre ; mais enfin il était satisfait d’avoir rempli ses devoirs de dévotion.