La Princesse de Babylone/Chapitre VII

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La Princesse de BabyloneGarniertome 21 (p. 388-389).
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CHAPITRE VII.

FORMOSANTE REND LES HONNEURS FUNÈBRES À SON CHER OISEAU. LE ROI DE SCYTHIE ENLÈVE ALDÉE. LA BELLE PRINCESSE DE BABYLONE PART POUR L’ARABIE. DOUZE MILLE HOMMES SE PRÉPARENT À DÉSOLER L’ASIE.


Sa fille, éplorée, pendant qu’il consultait l’oracle, fit rendre à l’oiseau les honneurs funèbres qu’il avait ordonnés, et résolut de le porter en Arabie au péril de ses jours. Il fut brûlé dans du lin incombustible avec l’oranger sur lequel il avait couché ; elle en recueillit la cendre dans un petit vase d’or tout entouré d’escarboucles et des diamants qu’on ôta de la gueule du lion. Que ne put-elle, au lieu d’accomplir ce devoir funeste, brûler tout en vie le détestable roi d’Égypte ! C’était là tout son désir. Elle fit tuer, dans son dépit, ses deux crocodiles, ses deux hippopotames, ses deux zèbres, ses deux rats, et fit jeter ses deux momies dans l’Euphrate ; si elle avait tenu son bœuf Apis, elle ne l’aurait pas épargné.

Le roi d’Égypte, outré de cet affront, partit sur-le-champ pour faire avancer ses trois cent mille hommes. Le roi des Indes, voyant partir son allié, s’en retourna le jour même, dans le ferme dessein de joindre ses trois cent mille Indiens à l’armée égyptienne. Le roi de Scythie délogea dans la nuit avec la princesse Aldée, bien résolu de venir combattre pour elle à la tête de trois cent mille Scythes, et de lui rendre l’héritage de Babylone, qui lui était dû, puisqu’elle descendait de la branche aînée.

De son côté la belle Formosante se mit en route à trois heures du matin avec sa caravane de pèlerins, se flattant bien qu’elle pourrait aller en Arabie exécuter les dernières volontés de son oiseau, et que la justice des dieux immortels lui rendrait son cher Amazan, sans qui elle ne pouvait plus vivre.

Ainsi, à son réveil, le roi de Babylone ne trouva plus personne. « Comme les grandes fêtes se terminent, disait-il, et comme elles laissent un vide étonnant dans l’âme, quand le fracas est passé. » Mais il fut transporté d’une colère vraiment royale lorsqu’il apprit qu’on avait enlevé la princesse Aldée. Il donna ordre qu’on éveillât tous ses ministres, et qu’on assemblât le conseil. En attendant qu’ils vinssent, il ne manqua pas de consulter son oracle ; mais il ne put jamais en tirer que ces paroles si célèbres depuis dans tout l’univers : Quand on ne marie pas les filles, elles se marient elles-mêmes.

Aussitôt l’ordre fut donné de faire marcher trois cent mille hommes contre le roi des Scythes. Voilà donc la guerre la plus terrible allumée de tous les côtés ; et elle fut produite par les plaisirs de la plus belle fête qu’on ait jamais donnée sur la terre. L’Asie allait être désolée par quatre armées de trois cent mille combattants chacune. On sent bien que la guerre de Troie, qui étonna le monde quelques siècles après, n’était qu’un jeu d’enfants en comparaison ; mais aussi on doit considérer que dans la querelle des Troyens il ne s’agissait que d’une vieille femme fort libertine qui s’était fait enlever deux fois, au lieu qu’ici il s’agissait de deux filles et d’un oiseau.

Le roi des Indes allait attendre son armée sur le grand et magnifique chemin qui conduisait alors en droiture de Babylone à Cachemire. Le roi des Scythes courait avec Aldée par la belle route qui menait au mont Immaüs. Tous ces chemins ont disparu dans la suite par le mauvais gouvernement. Le roi d’Égypte avait marché à l’occident, et s’avançait vers la petite mer Méditerranée, que les ignorants Hébreux ont depuis nommée la Grande Mer.

À l’égard de la belle Formosante, elle suivait le chemin de Bassora, planté de hauts palmiers qui fournissaient un ombrage éternel et des fruits dans toutes les saisons. Le temple où elle allait en pèlerinage était dans Bassora même. Le saint à qui ce temple avait été dédié était à peu près dans le goût de celui[1] qu’on adora depuis à Lampsaque. Non-seulement il procurait des maris aux filles, mais il tenait lieu souvent de mari. C’était le saint le plus fêté de toute l’Asie.

Formosante ne se souciait point du tout du saint de Bassora : elle n’invoquait que son cher berger gangaride, son bel Amazan. Elle comptait s’embarquer à Bassora, et entrer dans l’Arabie Heureuse pour faire ce que l’oiseau mort avait ordonné.

  1. Priape.