La Princesse de Babylone/Chapitre XVI

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La Princesse de BabyloneGarniertome 21 (p. 408-410).
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CHAPITRE XVI.

AMAZAN RENCONTRE SUR LA ROUTE D’ALBION UN MILORD AUQUEL IL REND SERVICE. SINGULIÈRE CONVERSATION QU’ILS ONT ENSEMBLE. LA FEMME DU MILORD ALBIONIEN DEVIENT AMOUREUSE D’AMAZAN.


Cependant Amazan était déjà sur le chemin de la capitale d’Albion, dans son carrosse à six licornes, et rêvait à sa princesse. Il aperçut un équipage versé dans un fossé ; les domestiques s’étaient écartés pour aller chercher du secours ; le maître de l’équipage restait tranquillement dans sa voiture, ne témoignant pas la plus légère impatience, et s’amusant à fumer, car on fumait alors : il se nommait milord What-then, ce qui signifie à peu près milord Qu’importe en la langue dans laquelle je traduis ces mémoires.

Amazan se précipita pour lui rendre service ; il releva tout seul la voiture, tant sa force était supérieure à celle des autres hommes. Milord Qu’importe se contenta de dire : « Voilà un homme bien vigoureux. »

Des rustres du voisinage, étant accourus, se mirent en colère de ce qu’on les avait fait venir inutilement, et s’en prirent à l’étranger : ils le menacèrent en l’appelant chien d’étranger, et ils voulurent le battre.

Amazan en saisit deux de chaque main, et les jeta à vingt pas ; les autres le respectèrent, le saluèrent, lui demandèrent pour boire : il leur donna plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais vu. Milord Qu’importe lui dit : « Je vous estime ; venez dîner avec moi dans ma maison de campagne, qui n’est qu’à trois milles » ; il monta dans la voiture d’Amazan, parce que la sienne était dérangée par la secousse.

Après un quart d’heure de silence, il regarda un moment Amazan, et lui dit : How d’ye do ; à la lettre : Comment faites-vous faire ? et dans la langue du traducteur : Comment vous portez-vous ? ce qui ne veut rien dire du tout en aucune langue ; puis il ajouta : « Vous avez là six jolies licornes » ; et il se remit à fumer.

Le voyageur lui dit que ses licornes étaient à son service ; qu’il venait avec elles du pays des Gangarides ; et il en prit occasion de lui parler de la princesse de Babylone, et du fatal baiser qu’elle avait donné au roi d’Égypte. À quoi l’autre ne répliqua rien du tout, se souciant très-peu qu’il y eût dans le monde un roi d’Égypte et une princesse de Babylone. Il fut encore un quart d’heure sans parler ; après quoi il redemanda à son compagnon comment il faisait faire, et si on mangeait du bon roast-beef dans le pays des Gangarides. Le voyageur lui répondit avec sa politesse ordinaire qu’on ne mangeait point ses frères sur les bords du Gange. Il lui expliqua le système qui fut, après tant de siècles, celui de Pythagore, de Porphyre, de Jamblique. Sur quoi milord s’endormit, et ne fit qu’un somme jusqu’à ce qu’on fût arrivé à sa maison.

Il avait une femme jeune et charmante, à qui la nature avait donné une âme aussi vive et aussi sensible que celle de son mari était indifférente. Plusieurs seigneurs albioniens étaient venus ce jour-là dîner avec elle. Il y avait des caractères de toutes les espèces : car le pays n’ayant presque jamais été gouverné que par des étrangers, les familles venues avec ces princes avaient toutes apporté des mœurs différentes. Il se trouva dans la compagnie des gens très-aimables, d’autres d’un esprit supérieur, quelques-uns d’une science profonde.

La maîtresse de la maison n’avait rien de cet air emprunté et gauche, de cette roideur, de cette mauvaise honte qu’on reprochait alors aux jeunes femmes d’Albion ; elle ne cachait point, par un maintien dédaigneux et par un silence affecté, la stérilité de ses idées et l’embarras humiliant de n’avoir rien à dire : nulle femme n’était plus engageante. Elle reçut Amazan avec la politesse et les grâces qui lui étaient naturelles. L’extrême beauté de ce jeune étranger, et la comparaison soudaine qu’elle fit entre lui et son mari, la frappèrent d’abord sensiblement.

On servit. Elle fit asseoir Amazan à côté d’elle, et lui fit manger des puddings de toute espèce, ayant su de lui que les Gangarides ne se nourrissaient de rien qui eût reçu des dieux le don céleste de la vie. Sa beauté, sa force, les mœurs des Gangarides, les progrès des arts, la religion et le gouvernement, furent le sujet d’une conversation aussi agréable qu’instructive pendant le repas, qui dura jusqu’à la nuit, et pendant lequel milord Qu’importe but beaucoup et ne dit mot.

Après le dîner, pendant que milady versait du thé et qu’elle dévorait des yeux le jeune homme, il s’entretenait avec un membre du parlement : car chacun sait que dès lors il y avait un parlement, et qu’il s’appelait wittenagemoth, ce qui signifie l’assemblée des gens d’esprit. Amazan s’informait de la constitution, des mœurs, des lois, des forces, des usages, des arts, qui rendaient ce pays si recommandable ; et ce seigneur lui parlait en ces termes :