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La Princesse des airs/II/5

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V


AU FOND DU GOUFFRE


Au repas de midi, qui eut lieu peu après le lâcher des pigeons voyageurs, les parts furent strictement mesurées. Ne sachant pas exactement combien durerait encore le voyage, Mme Ismérie, en bonne ménagère, usait de prudence. Elle préférait que chacun restât un peu sur son appétit, plutôt que d’obliger ses hôtes à passer un ou deux jours sans manger avant qu’on ne fût arrivé au Tonkin.

La Princesse des Airs planait maintenant à une très faible hauteur, Alban Molifer ayant reconnu que les couches d’air plus denses des régions inférieures offraient aux ailes un point d’appui plus solide, et fatiguaient moins les appareils. En effet, dans les régions très élevées de l’atmosphère, où l’air est excessivement raréfié, il fallait un effort deux ou trois fois plus considérable.

L’aspect du paysage s’était totalement modifié.

À la steppe immense et verdoyante que les Tartares ont si pittoresquement dénommée « Terre des herbes » avait succédé un horizon de forêts, de montagnes et de lacs.

De tous côtés, les croupes monstrueuses du massif himalayen barraient la vue, couronnées à leur sommet de glaciers étincelants, profondément déchiquetés par des ravines.


C’était un enchevêtrement titanesque de vallons, de pics, de hauts plateaux, qui rappelaient, par leur apparence désolée, les photographies du système orographique de la lune.

Tout ce pays paraissait frappé de stérilité et de mort. Pas un village, pas une fumée révélant la présence de l’homme ; seulement, de temps à autre, un vol de vautours planant au-dessus d’une gorge, un troupeau de yacks ou d’antilopes paissant paisiblement quelque pâturage perdu dans un repli des rochers.

Ce panorama géologique, où, ainsi que l’a dit Théophile Gautier en parlant des Pyrénées, le savant peut, comme sur une sorte d’écorché terrestre, étudier à nu l’anatomie du globe, offrait un spectacle à la fois mélancolique et grandiose.

La chaîne de l’Himalaya renferme les plus hauts sommets du globe. Le Mont Blanc, qui n’a que quatre mille huit cent dix mètres d’altitude, n’apparaît que comme une montagne sans importance à côté de monstres orographiques tels que le « Gaorisankar » et le « Kintchindjinga » qui portent jusqu’à des hauteurs de huit mille huit cent trente-neuf mètres, et huit mille cinq cent quatre-vingt-un mètres, leurs cimes sourcilleuses et couvertes de neiges éternelles.

De la galerie extérieure de l’aéroscaphe, les voyageurs, passant à mi-côte des montagnes, planaient au-dessus d’une véritable mer de nuages, d’où les sommets étincelants émergeaient comme des récifs sur la mer. Au-dessous de cette couche nuageuse, il y avait peut-être des pluies ou des tempêtes ; au-dessus, c’était l’azur, immuablement bleu et profond, sur lequel se découpaient, avec une netteté incroyable, les sommets, immaculés de blancheur, des montagnes géantes…

Tout entier à la contemplation du merveilleux panorama qui se déroulait devant ses yeux, Ludovic demeurait comme en extase.

Alban Molifer, lui, était tout entier à la direction des appareils. Il ne fallait pas songer à s’élever au-dessus des sommets : la vie humaine et la respiration sont déjà presque impossibles à partir de quatre mille mètres.

Comme un pilote entre les récifs, Alban Molifer, qui cherchait à se maintenir à une hauteur de mille ou deux mille mètres, était parfois obligé de louvoyer. La Princesse des Airs s’engageait dans des gorges profondes, s’aventurait entre de hauts pics, qui ne lui laissaient parfois que juste la place de passer.

Alban ne quittait plus les leviers qui commandaient le gouvernail, les ailes de l’hélice.

Il faisait preuve d’un sang-froid admirable.

Une fois, vers le milieu de l’après-midi, l’aéroscaphe se trouva engagé dans une sorte d’entonnoir montagneux, un véritable cul-de-sac, bordé de rochers à pic, de granit rouge, dans les crevasses desquels poussaient des arbres tordus, et qu’il était absolument impossible de franchir.

La Princesse des Airs dut faire machine en arrière, reculer jusqu’à une vallée assez vaste pour permettre de virer de bord.

L’aéroscaphe longea ensuite la chaîne montagneuse, pour trouver un passage, un détroit, par lequel on pût continuer d’avancer.

Alban Molifer n’était pas sans inquiétudes.

La chaîne himalayenne couvre une superficie[1] de plusieurs milliers de kilomètres.

Alban, qui avait compté sur une navigation aussi facile et aussi rapide que dans la région des steppes, ne se dissimulait pas qu’il mettrait beaucoup plus de temps qu’il n’avait cru pour atteindre la partie civilisée du Tonkin.

Il se passerait peut-être bien des jours, avant qu’il fût sorti de ces régions chaotiques, où une vigilance de toutes les minutes s’imposait.

De plus, pendant la nuit, on serait obligé de marcher à très petite allure.

Un choc de l’aéroscaphe contre une masse rocheuse eût été fatal aux délicats organes moteurs, d’où dépendaient l’existence des aéronautes et le succès du voyage.

Alban songeait avec angoisse que, malgré la parcimonie des distributions, les vivres allaient complètement manquer.

Il faudrait atterrir pour se ravitailler ; et l’atterrissement offrait mille dangers. De plus, en admettant que la descente s’effectuât heureusement, on tomberait sur un sol inhospitalier, où la chasse et la pêche n’offriraient que des ressources très hasardeuses. Ce seraient de longs retards ; et les parties de l’appareil planeur réparées, tant bien que mal, par Alban, ne résisteraient peut-être pas assez longtemps, pour permettre aux voyageurs d’atteindre leur but.

Pendant qu’Alban se livrait à ces réflexions, l’aéroscaphe courait, à petit vitesse, à peu près la vitesse d’un train ordinaire, le long d’une haute muraille de rochers rouges qui paraissaient infranchissables.

D’énormes vautours, au col pelé et rougeâtre, hypnotisés par le métal brillant de la coque, tournaient autour de l’aéroscaphe avec des piaillements discordants. Quelques-uns même eurent l’impudence de venir se poser sur la plate-forme, où ils s’alignèrent en file, leurs griffes accrochées à la balustrade extérieure.

Ludovic, armé d’une tringle de fer, monta sur la plate-forme, pour les chasser.

Leurs serres, ou même leur bec acéré, pouvaient causer à l’appareil planeur des dégâts irrémédiables.

Les effrontés oiseaux, aux paupières cerclées de rouge, détalèrent, sans se presser, et d’un lent battement de leurs lourdes ailes, continuèrent à faire escorte à l’aéroscaphe.

La chaîne rocheuse se continuait presque sans interruption. De temps en temps seulement, les voyageurs apercevaient un torrent, étincelant entre les rocs, comme un panache d’argent.

Dans les anfractuosités, où s’était amassée un peu de terre végétale, des pins avaient pris racine. Par comparaison avec la gigantesque montagne, ils paraissaient aussi petits, aussi perdus, aussi insignifiants, qu’une pousse de giroflée ou de pariétaire au haut d’un vieux mur.

Cependant Alban se dépitait. Allait-il donc être obligé de longer interminablement cette chaîne de montagnes qui, allant du sud au nord, écartait l’aéroscaphe de sa route, le forçant à prendre la direction des frontières de la Chine et de la Sibérie, au lieu de celles du Tonkin !…

Il fallait absolument franchir ces montagnes avant la nuit.

Alban, qui se croyait, en droit, d’après l’expérience du jour précédent, de compter, jusqu’à un certain point, sur la solidité des ailes, se résolut à employer un moyen extrême.

La coque de la Princesse des Airs était disposée de manière à pouvoir se fermer hermétiquement.

Un système d’obturateurs en caoutchouc s’appliquait exactement autour des portes métalliques, de façon à intercepter toute communication avec l’atmosphère extérieure.

Ce dispositif avait été adopté, afin de permettre l’ascension à de grandes hauteurs.

Dans ce cas, les voyageurs respiraient, à l’aide de l’air liquide ; et de vastes récipients, contenant des substances chimiques de la même nature que la potasse caustique, étaient disposés, de place en place, pour absorber l’acide carbonique produit par la respiration, et maintenir la pureté de l’atmosphère intérieure.

Mais, comme Alban l’avait remarqué, pour demeurer longtemps dans les régions supérieures, il fallait imprimer aux appareils moteurs leur vitesse maximum ; et Alban craignait fort que les tringles d’aluminium qu’il avait ajustées, à la place des barres d’acier limées par Jonathan, ne fussent pas capables de supporter cet effort, sans se rompre ou se fausser.

Il fallait, néanmoins, à tout prix, franchir ces maudites montagnes.

L’aéronaute, après avoir calculé toutes les chances, se résolut à risquer le tout pour le tout.

– Je vais choisir, songea-t-il, la crête la plus basse, et nous passerons. Les ailes ont déjà résisté à la furieuse vitesse que je leur ai imprimée lorsque nous avons échappé aux Russes ; elles résisteront bien à cette traversée des montagnes, qui ne durera pas plus d’une demi-heure. Aussitôt sortis de la région himalayenne, nous reprendrons, pour tout le reste du voyage, notre allure modérée.

Ludovic et Mme Ismérie, qu’Alban crut devoir mettre au courant de son projet, s’en montrèrent chaudement partisans.

Il valait mieux courir un léger risque, que de tourner des jours et peut-être des semaines, dans ce cirque de pics désolés.

D’ailleurs, ils avaient pleine confiance dans la solidité de l’appareil qui, ainsi que le disait Ludovic, avait fait ses preuves.

En conséquence, on se mit immédiatement à l’œuvre.

Les obturateurs de caoutchouc furent appliqués aux portes métalliques, une bonbonne d’air liquide fut tirée du magasin et placée sur la table centrale de la salle commune ; les récipients pour l’absorption de l’acide carbonique furent débouchés ; et la Princesse des Airs virant de bord, se recula de plusieurs kilomètres.

En vertu des principes qui avaient présidé à sa construction, l’aéroscaphe, délivré de son aérostat, ne pouvait s’élever suivant une ligne perpendiculaire. Il ne montait et ne descendait que selon un plan très oblique.

Arrivé à la distance convenable, Alban actionna ses moteurs, et la Princesse des Airs commença à s’élever. Les plaques de la coque vibraient ; et le mouvement des ailes était devenu si rapide que, des hublots de la salle commune, elles semblaient immobiles.

En quelques minutes, l’aéroscaphe s’éleva à six mille mètres. Du givre recouvrit les vitres extérieurement ; le baromètre, disposé à l’avant, en dehors de la cage du timonier était descendu à moins vingt degrés.

Un froid glacial saisit les voyageurs.

Armandine grelottait, et Ludovic était transi.

Mme Ismérie dut porter au rouge les plaques métalliques qui permettaient de régler, à volonté, la température intérieure.

Au-dessous d’eux, les voyageurs apercevaient comme un immense océan d’une couleur plombée.

C’était une mer de nuages, que crevaient, çà et là, les pics neigeux des montagnes.

Alban, la main sur le levier du gouvernail, le regard fixé sur le baromètre, les dents serrées, avait le visage contracté par l’émotion. Les appareils indiquaient une altitude de sept mille mètres.

Au-dessous de l’aéroscaphe, les cimes montagneuses fuyaient avec rapidité.

– La chaîne de montagne est franchie, s’écria enfin Alban en poussant un soupir de satisfaction. Je vais ralentir notre vitesse ; nous allons redescendre vers des régions plus tempérées.

– Cela n’a pas été long, fit remarquer Ludovic. Nous n’avons même pas eu besoin, pour respirer, de nous servir d’air liquide !…

L’enfant ne put achever sa phrase. Un craquement sec retentit au-dessus de l’aéroscaphe.

Une des ailes, entièrement détachée par la rupture des tringles d’aluminium, venait de retomber, inerte, et obstruait les fenêtres de tout un côté.

L’autre aile, continuant de battre, l’aéroscaphe tournait sur lui-même, dansait comme un bouchon au milieu d’un torrent, et tombait lentement, en oscillant à droite et à gauche.

Un même cri était sorti de la poitrine des voyageurs. Puis, tous s’étaient tus, et avaient roulé par terre, culbutés par le choc.

Armandine s’était cramponnée au pied du guéridon central de la salle commune.

Alban faisait de vains efforts pour immobiliser la seconde aile ; et Ludovic essayait, en rampant, de parvenir jusqu’à lui, pour être prêt à l’aider.

L’aéronaute n’eut qu’un cri :

– Nous tombons ! Vite aux fusées !

D’un geste, il lança le courant électrique dans la tige métallique qui reliait les bouchons de plomb des bonbonnes d’air liquide, ce qui permettait, grâce à la fusion instantanée du métal, de les déboucher tous au même instant.

L’orifice de ces bonbonnes-fusées était dirigé vers la terre.

Le puissant mouvement de recul qui se produisit lorsque l’air commença à fuser, ralentit immédiatement la chute.

Alban avait réussi à immobiliser les ailes qui, par leur immense surface, formaient, en quelque sorte, parachute.

Les yeux hors de la tête, les poings crispés, Alban attendit seul, debout, le moment de la catastrophe. Sur son ordre, Mme Ismérie, Armandine et Ludovic s’étaient allongés sur les couchettes des cabines.

C’était la meilleure posture pour supporter la terrible secousse qui allait se produire, au moment où la Princesse des Airs toucherait le sol.

Pendant les quelques minutes que dura la chute, Alban eut des sensations effroyables.

L’aéroscaphe, où une sorte de demi-obscurité s’était produite, dégringolait entre les parois d’un immense puits de rochers.

L’air continuait de fuser hors des bonbonnes.

Alban, après un coup d’œil sur le baromètre, jugea la chute imminente ; et il alla, à son tour, s’allonger sur une des couchettes des cabines.

L’air liquide, retournant brusquement à l’état gazeux et se précipitant hors des cinquante réservoirs de métal, produisait un sifflement strident, un bruit aigu, comparable seulement à celui des sirènes à vapeur.

Un silence de mort planait dans les cabines.

Tous fermaient les yeux, s’agrippaient désespérément aux couchettes, dans l’attente de l’épouvantable choc qui allait se produire.

Malgré la lenteur relative de la descente, tous avaient la sensation vertigineuse de choir, en tournoyant, au fond d’un gouffre.

Tout d’un coup, l’aéroscaphe parut chavirer sur lui-même. Un heurt très violent venait de se produire. L’aile cassée, touchant la première le sol, s’était rompue net.

Pendant quelques secondes, les aéronautes, affolés, cognant de la tête contre les parois métalliques, perdirent toute conscience de ce qui se passait. Ils étaient secoués et ballottés, comme sur un navire par un jour de grande tempête.

Relancé en l’air, par la force des fusées à air liquide, l’aéroscaphe touchait le sol, puis rebondissait, se cognant, avec des craquements sinistres, contre les rocs, dont le contact achevait de démolir les ailes et bossuait la coque.

Le chargement des fusées à air liquide avait été calculé pour une très longue descente. Les bonbonnes d’acier étaient loin d’être vides lorsque l’aéroscaphe toucha, une première fois, le sol.

Par bonds irréguliers, l’aéroscaphe parcourut ainsi une centaine de mètres ; puis, lentement, le bruit strident du gaz s’échappant par les ouvertures, s’affaiblit et cessa bientôt.

La Princesse des Airs gisait, à présent, sur un lit de blocs granitiques, que parsemaient de chétifs rhododendrons et de maigres fleurs des hauts sommets.

Meurtris, contusionnés par les effroyables secousses qu’ils venaient de subir, les voyageurs avaient tous perdu connaissance.

Au fond de l’entonnoir perpendiculaire de rochers où ils étaient tombés, une nuit épaisse régnait déjà. Les dernières gouttes d’air liquide s’étaient évaporées ; l’hélice ne tournait plus.

Semblable à quelque gigantesque cétacé échoué sur un rivage inconnu, l’aéroscaphe s’étendait au milieu des pierrailles, dans le silence et le froid mortel de ce ravin perdu du massif himalayen.

Plusieurs heures s’écoulèrent ainsi.

Enfin, Alban Molifer, qui, pendant les secousses de l’atterrissement, avait le mieux résisté, à cause de sa grande force musculaire et de son agilité acrobatique, se releva en chancelant et porta instinctivement la main à son visage où coulait du sang.

Sa tête vacillait ; il se sentait endolori dans tous ses membres, comme s’il eût été bastonné ou qu’il eût subi le supplice de l’estrapade.

Il se traîna en trébuchant jusqu’à la salle commune, ralluma, d’un coup de doigt, les lampes électriques dont la clarté vive l’éblouit, et faillit lui causer une seconde syncope.

Puis, s’approchant du coffre à provisions, il saisit une bouteille de cognac dont il but quelques gorgées.

L’effet de ce cordial fut magique et presque instantané sur le robuste tempérament de l’ancien gymnasiarque. Il se tâta, il toussa, se regarda dans une glace : il n’avait d’autre blessure qu’une grande écorchure au nez. Sa face avait heurté contre la muraille de métal, ce qui expliquait ce sang dont il était tout couvert.

Sans songer un instant à se soigner lui-même, Alban se mit en devoir de secourir ses compagnons. Comme tous, au moment de la chute de l’aéroscaphe, avaient adopté la même position horizontale sur les couchettes, tous portaient à peu près les mêmes blessures : des contusions à la tête et aux jambes.

Armandine n’avait, au genou, qu’une légère écorchure, mais elle portait, au front, une grande balafre. Mme Ismérie n’avait reçu aucune blessure à la tête, mais ses jambes étaient sillonnées de profondes écorchures.

Quant à Ludovic, il était souillé de sang, et son visage était d’une pâleur de cire.

Alban s’occupa d’abord de sa femme et de sa fille. Il leur fit respirer des sels, introduisit, entre leurs lèvres quelques gouttes de cognac.

Elles ouvrirent bientôt les yeux et commencèrent à revenir à la vie.

Pendant qu’elles achevaient de se remettre, en se prodiguant des soins mutuels, Alban s’occupait de Ludovic ; mais l’enfant, malgré les sels, l’alcool et l’éther, continuait à demeurer inerte.

Alban colla avec anxiété son oreille contre la poitrine de l’enfant.

Il dut écouter une minute, qui lui parut un siècle, avant de percevoir le faible battement du cœur.

– Pourvu qu’il soit encore vivant ! s’écria l’aéronaute avec angoisse… Si, par malheur, il a succombé, je n’oserai jamais plus me présenter devant le docteur Rabican !…

Mme Ismérie, que sa blessure faisait beaucoup souffrir, et qui boitait, s’était courageusement jointe à son mari.

Tous deux frictionnaient les tempes de l’enfant, et sa poitrine couverte d’ecchymoses, avec de l’alcool emprunté à la pharmacie de voyage.

Grâce à leur emballage pneumatique, tous les flacons avaient parfaitement supporté le redoutable choc.

Mais Ludovic, dont les pommettes sous l’influence des frictions, s’étaient pourtant colorées d’une légère rougeur, n’ouvrait pas les yeux, restait toujours plongé dans sa syncope.

Au bout d’une heure de soins, à part le faible battement du cœur, il n’avait pas encore donné signe de vie.

– Il faut que nous le sauvions, dit Alban. J’aimerais mieux renoncer à tout jamais à mes découvertes, redevenir l’obscur saltimbanque que j’ai été si longtemps, et voir ce pauvre enfant plein de vie et de santé !…

– Tant que son cœur battra, dit Mme Ismérie, il y aura de l’espoir.

Cependant, tout demeurait inutile. L’enfant ne reprenait pas connaissance.

– Il ne me reste plus, réfléchit Alban, qu’à employer un moyen énergique, mais peut-être hasardeux… Que l’on m’apporte un flacon d’air liquide… La température de quatre cents degrés de froid que possède l’air au moment où il passe de l’état liquide à l’état gazeux, produira sans doute sur Ludovic une révulsion assez énergique pour lui faire reprendre tout à fait connaissance. L’air liquide, par la profonde et instantanée révolution qu’il produit dans les tissus, est seul capable de le rendre à la vie.

Le bras droit de Ludovic fut mis à nu, et on lui fit une première application du gaz liquéfié.

L’enfant eut un tressaillement nerveux ; et aussitôt le cœur commença à battre plus vite.

Le pouls, jusqu’alors imperceptible, reprit son activité normale.

À la cinquième application, Ludovic ouvrit des yeux hébétés, comme s’il fut sorti d’un sommet causé par quelque puissant anesthésique.

Incapable de penser, de rassembler ses idées et ses souvenirs, il regardait autour de lui avec stupeur, et portait machinalement la main à son front dont les blessures avaient été pansées, et que Mme Ismérie avait entourées d’un bandeau destiné à maintenir en place des compresses de teinture d’arnica.

S’il ne s’était pas produit de lésions internes, l’enfant était sauvé.

Il ne lui faudrait plus, maintenant, que du repos et des soins.

Jamais malade ne fut veillé avec tant de sollicitude.

Alban, Mme Ismérie et même la petite Armandine ne quittaient pas son chevet.

Un peu tranquillisé sur le sort de Ludovic, Alban se décida à tenter une reconnaissance.

Il débarrassa une des portes extérieures des bandes de gutta-percha qui en rendaient la fermeture hermétique et l’ouvrit toute grande.

Il dut la refermer immédiatement : une bouffée d’air glacé venait de le frapper au visage.

Il rentra promptement dans l’intérieur de la salle commune où les plaques électriques, encore rouges, maintenaient une tiède température.

– Nous sommes tombés sur quelque plateau glacé, réfléchit-il. Cela n’a rien qui me surprenne ; mais il faut, néanmoins, que j’explore la contrée, que je me rende compte du lieu où nous sommes et des ressources qu’il nous offre.

En conséquence, Alban revêtit un pardessus fourré, jeta sur ses épaules un caban de drap très épais, s’encapuchonna, se ganta, prit d’une main un de ces bâtons munis d’une pointe ferrée que les touristes appellent des alpenstocks, de l’autre, une lampe électrique à pile portative, et s’aventura dans les ténèbres glacées.

La vive lueur des rayons électriques lui montra l’aéroscaphe écroulé sur les débris de ses ailes.

Les parois en étaient déjà recouvertes d’une étincelante couche de givre.

Tout autour s’érigeaient de géantes murailles granitiques, dont les sommets se perdaient à une telle hauteur, qu’Alban ne put les apercevoir, même en dirigeant, presque verticalement, le faisceau lumineux de sa lampe.

L’espèce de ravin où était venu s’abattre la[2] Princesse des Airs n’avait qu’une très faible étendue.

Alban en fit le tour sans rencontrer la moindre issue, le moindre défilé qui laissât l’espoir de sortir.

De tout côté, cet espèce de puits étendait ses parois lisses et accores[3], sans crevasses et sans aspérités, aussi implacablement unies et fermées que si elles eussent été construites de main d’homme.

Alban rentra, transi de froid et désespéré.

Il se considérait comme tout à fait perdu.

Jamais la Princesse des Airs ne pourrait se dégager de cette espèce d’oubliette naturelle.

Les voyageurs mourraient de faim entre ces rocs stériles, avant que personne pût venir à leur secours, ni même avoir connaissance de leur situation.

Quand ils auraient rongé les quelques touffes d’herbe, l’écorce et les feuilles des quelques arbustes qui poussaient entre les pierres, il ne leur resterait plus qu’à mourir de la plus horrible des morts.

Alban se rappelait, non sans un frisson d’effroi et de dégoût, les grands vautours qui, la veille, avaient escorté, pendant quelques heures, l’aéroscaphe.

Le repas du soir fut triste ; on se partagea mélancoliquement la dernière boîte de conserves et le biscuit qui restaient.

Depuis la veille il n’y avait plus de vin ; on but de l’eau aromatisée de quelques gouttes de cognac.

Ludovic s’était endormi d’un paisible sommeil.

On mit religieusement de côté pour lui la plus grosse part de viande de conserve et la moitié d’un biscuit.

Alban avait jugé inutile de mettre ses compagnons au courant du décourageant résultat qu’avait eu sa reconnaissance aux alentours de l’aéroscaphe.

Il comptait sur les réflexions de la nuit pour trouver quelque heureuse inspiration.

Mais la nuit se passa sans qu’aucune bonne idée se fût présentée à son esprit.

Réparer l’aéroscaphe ?…

Il lui faudrait des semaines, en admettant que ses appareils ne fussent pas tout à fait hors de service.

Franchir la muraille de rochers ?…

Il eût fallut avoir les ailes d’un vautour ou un solide aérostat.

Alban eut bien, un instant, l’idée de réparer et de regonfler l’enveloppe trouée de son aérostat, qu’il avait roulée lui-même au-dessus de la plate-forme, après avoir liquéfié le « lévium » qui la remplissait, mais il se rendit compte très vite que ce projet était impraticable.

La réparation et le gonflement de l’enveloppe dureraient assez de temps pour que les voyageurs mourussent de faim dans l’intervalle.

Alban ne put fermer l’œil de la nuit.

Dès les premières lueurs du matin, après s’être assuré que Ludovic se portait aussi bien que possible, il revêtit de nouveau son costume d’hivernage, bien décidé à recommencer son exploration de la veille. Peut-être, à la lumière du jour, découvrirait-il quelque issue.

L’espèce de vallée profonde où ils se trouvaient était certainement d’origine volcanique.

Le feu central seul avait pu projeter ces coulées de basalte, et donner au vallon cette singulière forme de citerne ou d’entonnoir.

Le sol, entre les rochers, allait en s’abaissant par une pente très rapide, et affectait à peu près la forme d’un triangle.

À des centaines de pieds au-dessus de sa tête, Alban apercevait le bleu du ciel, comme une tache lointaine.

Dans sa promenade de reconnaissance, il n’aperçut aucun être vivant.

À part quelques rhododendrons chétifs qui cherchaient une maigre nourriture entre les pierres, il ne remarqua que quelques petites fleurettes bleues, de la même famille que les gentianes.

Ce lieu était décidément inhospitalier et maudit.

Le froid y était intolérable ; et le soleil, descendant obliquement dans cette sorte de cave, ne parvenait à projeter jusqu’au fond qu’une lueur funèbre.

Alban remarqua que dans la partie la plus basse du ravin, la muraille de rocher était moins haute ; et il supposa que s’il parvenait à la franchir, il trouverait sans doute, de l’autre côté, un plateau fertile ou une vallée conduisant à des contrées habitées.

Ancien gymnasiarque, Alban put se rendre compte, d’un seul coup d’œil, que l’escalade des rocs était impossible.

Il avait d’abord songé à atteindre le sommet, en s’aidant de cordages et de crampons de fer.

Mais la hauteur et la perpendiculaire du rempart rendaient l’entreprise impraticable.

La matinée se passa dans des transes mortelles.

Pour la première fois, depuis le commencement du voyage, on ne déjeuna pas.

Ludovic seul dévora avidement la petite part de vivres qu’on lui avait mise en réserve la veille.

L’enfant était d’ailleurs loin d’avoir satisfait entièrement son appétit. Il était devenu nerveux, s’impatientait facilement ; et il fallut qu’Alban lui expliquât la situation.

Lorsque, hochant la tête d’un air découragé, l’aéronaute l’eut mis au courant des détails de la chute, lui eut décrit, minutieusement, l’espèce de gouffre escarpé au fond duquel la Princesse des Airs était venue s’abattre, l’enfant s’écria avec exaltation :

– Eh bien, ces rochers, pourquoi ne les faites-vous donc pas sauter pour nous ouvrir une issue ? Vous avez bien fait sauter le ballon des Russes, ce qui était bien plus difficile !

– Vous oubliez, reprit Alban avec découragement, que j’ai produit l’explosion de leur aérostat avec la propre dynamite des Russes. Ici, je n’ai ni poudre, ni explosif d’aucune sorte.

L’enfant se rendormit peu après d’un sommeil lourd et agité.

Mais l’idée qu’il avait émise ne cessait de tracasser Alban.

Après deux heures de réflexion, l’aéronaute finit par se ressouvenir d’un procédé d’explosion récemment inventé : la cartouche d’eau.

En volatilisant brusquement, à l’aide d’un courant électrique, une petite quantité d’eau contenue dans une enveloppe métallique, résistante et hermétiquement fermée, on arrive à produire une explosion d’une puissance mécanique aussi considérable que celle de la poudre ou même de la dynamite.

Alban avait sous la main tous les éléments nécessaires.

Il remplit d’eau une des bonbonnes d’acier qui avaient servi à renfermer le « lévium » liquéfié, y adapta un conducteur électrique qu’il relia, par un long fil, aux puissants accumulateurs de la Princesse des Airs.

Il pratiqua ensuite, à coups de pic, un trou dans la muraille de basalte, et y fit entrer de force cette torpille d’un nouveau genre.

Pour n’avoir pas à redouter la pluie de blocs de rocher qui suivrait peut-être l’explosion, Alban avait choisi la partie de la muraille située tout à fait en contre-bas de l’endroit où se trouvait l’aéroscaphe.

C’était d’ailleurs, à cette place que le roc semblait le moins élevé et le moins épais.

Très ému, Alban rentra dans l’intérieur de la coque et se disposa à faire jouer le commutateur.

Son engin était-il assez habilement construit pour avoir une efficacité quelconque ?

La muraille de basalte n’était-elle pas trop épaisse pour être entamée ?

Autant de questions qu’Alban se posait anxieusement.

Son cœur battait à se rompre lorsqu’il se décida à lancer le courant.

Instantanément, une terrible commotion ébranla le sol.

Alban se précipita hors de l’aéroscaphe dont la balustrade extérieure se trouvait à quelques pieds du sol, et courut à l’endroit où il avait disposé son engin.

Une énorme crevasse, une sorte de faille trouait maintenant le roc de haut en bas.

Alban poussa un cri de joie.

Immédiatement, toutes les bonbonnes disponibles furent remplies d’eau et disposées de la même façon que la précédente fois.

Il s’agissait maintenant de continuer la brèche commencée, et de se faire jour au dehors.

Alban avait repris tout son courage et tout son enthousiasme.

Aidé de Mme Ismérie et d’Armandine, il travaillait avec une fiévreuse ardeur.

– Dussions-nous percer la montagne, s’écria-t-il, nous passerons !

Pour être plus sûr de l’effet qu’il avait à produire, Alban divisa ses cartouches en deux lots de chacun cinq cartouches.

Les premières furent enfoncées à coups de levier jusqu’au plus profond de l’énorme crevasse, et reliées entre elles par un fil unique.

Cette fois, l’explosion fut formidable.

Une vapeur s’éleva des flancs de la montagne, et un énorme bloc de basalte alla rouler à quelques pas seulement de l’aéroscaphe.

Mme Ismérie, Armandine et même Ludovic – qui avait été réveillé et prévenu dès la première tentative – ne purent s’empêcher d’éprouver une grande frayeur.

Alban, lui, avait poussé un hurrah d’enthousiasme, en voyant une mince bande verticale de ciel apparaître entre les rocs, et projeter, sur cette gorge désolée, le rayon de lumière espéré avec tant d’ardeur.

La brèche produite n’était pas encore assez grande, pourtant, pour qu’un homme pût s’y glisser.

– Il s’agit maintenant, s’écria Alban avec enthousiasme, de continuer notre œuvre de destruction et de nous ouvrir, vers la liberté une route carrossable.

On se remit au travail avec une vivacité et une ardeur singulières. Les bonbonnes restantes furent chargées et préparées en un clin d’œil.

Alban disposa ses cartouches au plus profond de la crevasse.

Il voulait que l’éboulement se produisît, cette fois, dans la direction de la vallée inconnue, où les voyageurs voulaient pénétrer.

L’explosion eut un résultat inattendu.

Sans doute profondément ébranlé par les deux précédentes décharges, tout un pan de la muraille de rochers s’écroula avec un terrible fracas, dégringola avec de sourds grondements dans la vallée inférieure, en laissant voir aux aéronautes, inondés de clarté, la perspective verdoyante d’une campagne immense, qu’entouraient les croupes bleuâtres des montagnes.

Devant le libre chemin qu’ils venaient de s’ouvrir, les voyageurs demeuraient silencieux, comme stupéfaits d’un résultat aussi prompt.

Alban lui-même n’en croyait pas ses yeux.

Armandine et Ludovic riaient aux éclats et trépignaient de joie, devant cette délivrance qui s’était produite avec la soudaineté d’un changement de décor.

La nuit tombait.

Alban déclara qu’il était trop tard pour se lancer à l’aventure dans cette vallée inconnue ; si bien que le dîner ne se composa, ce soir-là, que d’une boîte de lait stérilisé, soigneusement mise en réserve par Mme Ismérie.

Tout le monde se coucha, plein d’espoir, avec la ferme résolution de dormir à poings fermés pour être prêt à affronter les périls et les fatigues du lendemain.




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