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La Princesse des airs/III/1

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DE ROC EN ROC
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I


LA FÉE ÉLECTRICITÉ


Alban Molifer, depuis quelques jours, avait totalement délaissé les travaux de l’aéroscaphe.

Il errait maintenant des heures entières le long de la rivière qui, sortant du petit lac, allait tomber à l’extrémité sud du plateau, d’une hauteur de plusieurs centaines de mètres, en formant une cataracte grandiose.

Bien des fois l’aéronaute s’était arrêté auprès de cette cataracte, d’où s’élevait un panache de vapeur, et s’était absorbé dans ses songeries.

Cette eau écumante, dont le bruit retentissait majestueusement dans la solitude, était sans doute le point de départ d’un des grands fleuves asiatiques. Après avoir roulé le long des pentes abruptes de l’Himalaya, après avoir traversé les régions glacées de la Mandchourie et du Thibet, le fleuve allait arroser les plaines fertiles, les villes féeriques de l’empire chinois.

Ah ! si l’on avait pu franchir les quelques centaines de mètres qui séparaient le plateau du fleuve navigable que la cataracte formait certainement à son arrivée dans la vallée !

Mais c’était chose impossible. Alban, après avoir longuement examiné cette partie du plateau, remontait à pas lents vers le petit lac.

Là, sa physionomie paraissait s’éclairer.

Il faisait des calculs, mesurait des distances, semblait se livrer à des combinaisons.

Ludovic, dont la curiosité et l’esprit d’observation étaient éveillés depuis quelque temps par les singulières allures d’Alban, ne le perdait pas de vue une minute.

Cependant, il n’osait le questionner.

Un matin pourtant, qu’Alban, après avoir passé plusieurs heures à forger des pièces de fer doux dans l’atelier, se promenait au bord de la rivière, l’enfant se hasarda à lui dire :

– Vous regardez l’eau avec tant d’attention qu’on dirait que vous avez envie d’établir ici un moulin.

– Vous ne vous trompez pas, mon cher Ludovic, répondit Alban avec un grand sang-froid. C’est bien un moulin que je veux construire. Je suis, en ce moment, en train de me demander quel est l’endroit le plus propice à l’installation d’une écluse.

– Un moulin ? fit Ludovic avec étonnement… Mais nous n’avons ici, ni froment, ni orge, ni céréales d’aucune sorte. C’est même, peut-être, la seule denrée de première nécessité qui nous fasse défaut.

– Aussi, reprit Alban, n’est-ce point à moudre du blé que servira mon moulin. Ce n’est point de la farine qu’il produira.

– Quoi, alors ? demanda Ludovic, dont la curiosité était excitée au plus haut point.

– De l’électricité, mon cher ami, simplement de l’électricité.

Et comme l’enfant demeurait bouche bée, Alban continua avec gravité :

– De l’électricité, c’est-à-dire de la force vive pour nous défendre, et même nous habiller et nous nourrir ; de l’électricité qui nous permettra de redonner la vie au cadavre inerte de notre aéroscaphe ; et grâce à laquelle, sans doute, nous pourrons regagner la France et revoir nos amis.

Ludovic était émerveillé. Mais il ne comprenait encore que vaguement le projet de l’aéronaute.

– Donnez-moi quelques explications, sollicita-t-il humblement…

– Vous savez, fit Alban qui avait coupé une baguette de saule, et s’en servait pour sonder le lit de la rivière, qu’il n’y a qu’une seule force dans la nature. Le son, la chaleur, l’électricité et peut-être la pensée humaine, n’en sont que les manifestations diverses.

Alban étendit la main vers les sommets irisés de glace.

– C’est la seule action combinée de la chaleur et du froid, dit-il, qui a entassé au-dessus de nos têtes, ces masses énormes de neige, que des siècles de travail humain n’arriveraient pas à entamer… La vapeur d’eau, cristallisée en microscopiques[1] hexagones de glace, retourne ensuite, sous l’action de la chaleur, à l’état liquide. Les glaces éternelles des sommets sont l’inépuisable réservoir de ces cours d’eau, grâce auxquels la vie et la végétation sont possibles sur ce plateau. La force de ces cours d’eau, à son tour, mettra en mouvement une roue munie de palettes, qui actionnera une machine dynamo-électrique que j’ai déjà commencé à construire. La chaleur solaire, devenue force mécanique, aura été ainsi transmuée en électricité.

– Et cette électricité ? interrogea Ludovic, puissamment intéressé.

– J’en ferai, à mon gré, du mouvement, de la chaleur, du son, de la lumière, et même de la végétation.

– Mais, observa Ludovic, si, au lieu d’être mû par un cours d’eau, votre appareil dynamo-électrique était actionné par une machine à vapeur ?

– Cela ne changerait rien à mon explication. C’est la chaleur solaire – emmagasinée par les végétaux géants de l’époque antédiluvienne, lentement carbonisés dans les couches profondes du globe – c’est toujours cette même chaleur solaire, enfin rendue à la liberté après être demeurée inutile pendant des milliers de siècles, qui servirait à transformer l’eau de la chaudière en vapeur. C’est encore elle qui, par l’intermédiaire de la vapeur d’eau, pousserait le piston de la machine, et se changerait en énergie motrice, puis en puissance électrique, pour continuer, sans interruption, le cercle infini de ses transformations.

Enthousiasmé par ces explications, Ludovic se mit au travail avec ardeur.

Au-dessous du lac, à l’endroit où la pente du terrain était le plus rapide, une muraille de pierres sèches, qu’Alban fortifia d’un épais remblai de terre, fut construite de manière à barrer le cours de la rivière.

Mais l’ouvrage était à peine commencé qu’Alban s’aperçut que l’eau, s’infiltrant entre les pierres, et amollissant peu à peu la terre du remblai, menaçait de détruire rapidement son ouvrage.

Alban, qui pourtant était un chimiste distingué et un aéronaute de premier ordre, avait oublié une précaution que n’eût pas omise le moindre maître maçon.

Il importait de rendre imperméable la muraille intérieure de l’écluse. Cet obstacle, si minime en apparence, faillit arrêter l’entreprise, et décourager les constructeurs.

Il fallait trouver du mortier hydraulique.

Pour faire du mortier, il faut de la chaux, et pour faire de la chaux, de la pierre calcaire ; or, sur le plateau, il n’y avait pas trace de pierre calcaire.

– Si seulement, disait Alban, nous étions au bord de la mer, je ramasserais des monceaux de coquilles ; et, en les maintenant quelques heures dans un grand feu, nous aurions d’excellente chaux.

– Pourquoi donc, s’écria Ludovic, en se frappant le front, ne fabriquons-nous pas notre écluse avec des pieux ?

– Ma foi, je n’y avais pas songé, fit Alban. Voilà, une fois de plus, l’occasion de remarquer que les idées les plus simples sont celles dont on s’avise après avoir épuisé toutes les autres.

On reprit les travaux avec un nouveau courage.

L’intérieur du réservoir fut doublé d’un rang serré de pieux, qui le rendirent absolument étanche, surtout quand Alban eut calfeutré les moindres interstices avec de l’étoupe, plongée dans la résine bouillante extraite des pins de la forêt.

L’installation de l’écluse dura huit jours. Alban l’avait voulue de grande dimension, et d’une résistance à toute épreuve.

– Aurons-nous des canards sur le bassin de notre écluse ? dit gaiement Ludovic à Mme Ismérie qui était venue, accompagnée d’Armandine, visiter les travaux.

– Non. À moins qu’il ne nous arrive des canards sauvages auxquels on rognerait les ailes. Mais, à défaut de canards, je vous promets des poules d’eau.

– Oui, s’écria Armandine. J’en ai même trouvé un nid dans les roseaux de l’étang ; et maman les élève à la becquée.

– Petite bavarde, gronda Mme Ismérie… Moi qui comptais vous faire la surprise de ma basse-cour et de mes omelettes !… Voilà que tout est gâté par ton indiscrétion.

Une fois qu’on eut achevé l’écluse, dont les eaux tranquilles devaient être égayées par les fameuses poules d’eau, les travaux allèrent vite.

Au milieu de la petite cascade que formait maintenant la rivière, Alban installa une vaste roue de bois munie de palettes. L’axe reposa solidement sur deux contreforts de pierre. À cet axe était adapté un cylindre de bois formé d’un tronc d’arbre parfaitement rond, et qui tournait avec la même vitesse que la roue principale.

Une courroie sans fin, que Mme Ismérie avait cousue elle-même avec du cuir de yack, et qu’Alban s’était contenté de saler, faute d’écorce de chêne pour la tanner, transmettait le mouvement à la machine dynamo-électrique.

Pour se procurer l’acier et le fer doux nécessaires à la construction de cette machine, Alban avait employé toutes les pièces métalliques de l’aménagement intérieur, qui n’étaient pas absolument indispensables à la solidité de l’aéroscaphe. Les barreaux de fer d’une des couchettes lui avaient fourni la principale matière, et il possédait heureusement dans le magasin quantité de fils de cuivre.

Cette machine, installée avec une grande simplicité de moyens, donna tous les résultats qu’on en attendait.

Les accumulateurs inventés par Alban, et dont l’aéroscaphe était muni, furent rechargés ; et l’on remplaça, à la satisfaction générale, l’éclairage à la chandelle de résine, par l’éclairage électrique.

Une petite ligne télégraphique relia même l’écluse à l’aéroscaphe, et permit d’utiliser, sans déplacement, le courant, pour tous les travaux intérieurs.

Les travaux de l’aéroscaphe reprirent avec une nouvelle activité, sans faire tort aux besognes journalières que nécessitait l’amélioration du confortable intérieur.

Depuis longtemps, Mme Ismérie se plaignait de manquer de savon. Elle avait essayé d’y suppléer à l’aide de cette argile grasse qu’emploient les fabricants de drap pour le nettoyage de leurs laines, et que l’on appelle encore, dans certains pays, terre à foulon.

Mais ce moyen était fort long, et surtout très insuffisant.

Alban avait bien, depuis longtemps, promis de fabriquer du savon ; mais, absorbé par des préoccupations plus graves, il remettait, de jour en jour, la réalisation de sa promesse.

Pourtant rien n’eût été plus facile.

– Le savon, expliquait Alban, n’est que de la potasse alliée à un corps gras ; il suffit donc de faire bouillir la cendre des végétaux terrestres, pour s’en procurer.

– Pourquoi avez-vous dit des végétaux terrestres ? fit Ludovic, qui ne laissait passer aucun mot sans se l’être fait expliquer.

– Parce que, répondit Alban, en brûlant des algues, des varech, ou même des plantes du bord de la mer, ce n’est pas de la potasse que l’on obtiendrait, mais de la soude, corps qui présente, d’ailleurs, avec la potasse, de nombreuses analogies. J’ai donc employé une expression exacte, en disant végétaux terrestres… Avant l’ingénieur Leblanc qui, sous Napoléon Ier, a trouvé le moyen de fabriquer chimiquement la soude, sur tous les rivages de la Normandie et de la Bretagne, on avait construit des fours où, nuit et jour, on brûlait des plantes marines.

– Mais, interrompit Ludovic, à quoi pouvait donc servir toute cette soude, puisque la chimie, et les industries qui en dérivent, étaient encore dans l’enfance ?

– La remarque est juste. Mais vous oubliez que la soude est indispensable à la fabrication du verre. Les soudiers de nos côtes approvisionnent les verreries des Cévennes, de la Picardie et des Ardennes dont la célébrité s’étend encore dans toute l’Europe.

– Nous voilà loin de mon savon, s’écria Mme Ismérie. Je demande qu’on interrompe tout travail, jusqu’à ce qu’on m’en ait fabriqué. Puisque vous dites que c’est si facile, faites-en.

– Nous n’en ferons pas, dit malicieusement Alban.

– Par exemple ! Et pourquoi donc, s’il vous plaît ?

– Parce que, en y réfléchissant, je viens de me souvenir d’un moyen de nettoyage bien supérieur au savon et à l’eau.

– Supérieur au savon, passe encore ; mais de l’eau, il en faudra toujours.

– Nullement. Pas plus d’eau que de savon. Il faut que tu sois, ma chère femme, une ménagère bien arriérée pour employer des moyens de nettoyage aussi démodés, aussi antiques, aussi préhistoriques si j’ose dire.

– Alors, dis-nous vite ton fameux moyen.

– Eh ! parbleu, nous nous nettoierons, nous et nos hardes, à l’électricité… Maintenant que nous avons une machine dynamo-électrique, je ne vois pas pourquoi nous ferions des économies de courant.

– Eh bien, je serai curieuse de voir cela.

– Tu le verras aujourd’hui même. Je possède heureusement, à l’atelier, de quoi installer le merveilleux et pourtant très simple appareil de Telsa, pour nettoyer et laver : l’oscillateur électrique.

Ludovic, suivant son habitude, réclama des explications, qu’Alban lui donna volontiers.

– Grâce à l’oscillateur, dit-il, on fait passer, à travers le corps d’une personne montée sur un tabouret isolant, à pieds de verre, un courant de deux ou trois milliers de volts. Instantanément, les poussières ou les impuretés qui recouvrent la peau, ou qui sont logées dans les vêtements, sont réduites en une poudre impalpable, en une sorte de vapeur qui se volatilise dans l’atmosphère. Un nettoyage ainsi pratiqué est bien supérieur aux savonnages à l’eau chaude les plus énergiques. La peau et les vêtements acquièrent une blancheur, une netteté tout à fait idéales. Cette méthode à l’avantage de détruire radicalement tous les microbes ; et elle a été efficacement employée dans les opérations chirurgicales. Dans peu d’années, toutes les blanchisseuses seront devenues des électriciennes, et beaucoup d’épidémies auront disparu. Il ne faut pas se dissimuler qu’actuellement, surtout dans les grandes villes, le linge est le grand véhicule des maladies contagieuses. Beaucoup de microbes survivent à l’eau bouillante, et même au chlore et à l’empesage. Les chemises glacées que nos élégants envoient à Londres, et dont la propreté au retour, est en apparence si éblouissante, ont souvent causé des maladies mortelles. Plusieurs cas de lèpre, signalés à Paris, n’avaient pas d’autre cause. Le microbe nous arrivait en droite ligne des Indes, par voie anglaise. Il suffit, dans l’immense cuve où tout le linge d’une rue est lavé en commun, d’une chemise de pestiféré ou de cholérique, pour répandre partout l’un ou l’autre fléau. Beaucoup de médecins, qui connaissent le fait, ont vainement proposé l’installation d’oscillateurs Telsa, dans nos grandes villes. En fait d’hygiène, nous allons donc être, sur ce plateau désolé, en avance sur toutes les nations civilisées.

Ludovic, Armandine, et même Mme Ismérie ouvraient de grands yeux.

Après ce petit cours sur l’avenir de la blanchisserie dans l’Himalaya, tous grillaient d’envie de passer de la théorie à l’application.

Ce fut vite fait.

L’oscillateur fut installé, mis en communication avec le courant électrique fourni par la chute d’eau ; et Ludovic eut, le premier, l’honneur de monter sur le tabouret à pieds de verre.

Il annonça bientôt qu’il éprouvait une sensation de bien-être extraordinaire. Il se sentait le cerveau plus libre ; ses muscles jouaient avec plus d’aisance.

À l’émerveillement général, on vit ses mains et son visage se nettoyer à vue d’œil. Une tache d’encre qu’il avait au bout d’un doigt, fusa sous la forme d’un petit jet de vapeur noirâtre, laissant la place entièrement nette et blanche.

Tout le monde voulut tâter de l’oscillateur ; et chacun déclara, d’une même voix, que le savon, les brosses et chiendent, et l’eau de javelle étaient des objets de musée, bons tout au plus à reléguer avec les couteaux de silex, les armures de chevalier, ou les perruques louis-quatorzièmes.

Mme Ismérie se montra entièrement satisfaite ; et, dès lors, tout le personnel de l’aéroscaphe arbora des plastrons et des manchettes d’une blancheur à faire honte à l’ex-prince de Galles, Sa Majesté le roi Édouard VII

Habillés d’une façon aussi hygiénique, les aéronautes ne pouvaient que bien se porter. Aussi leur santé, à tous, était-elle excellente.

Ludovic surtout avait grandi et s’était fortifié d’une manière extraordinaire.

Ce n’était plus l’enfant grêle et nerveux de la villa de Saint-Cloud.

Il était devenu un adolescent robuste, au teint hâlé, aux épaules déjà larges ; et les travaux auxquels Alban l’avait habitué, avaient donné à ses biceps une grosseur fort respectable.

Il portait maintenant les cheveux ras car Alban les lui coupait chaque semaine, lui-même, à l’aide d’une tondeuse électrique de son invention.

Cette tondeuse se composait simplement de plusieurs rangées de peignes métalliques réunis par des fils conducteurs.

Il suffisait de faire passer le courant pour que la coupe de cheveux fut parfaite.

Cette méthode, en apparence compliquée, avait, suivant Alban, l’avantage de produire la cautérisation immédiate du cheveux, et par conséquent de lui conserver toute sa force, en évitant l’espèce de blessure que produisent les ciseaux, et par où s’écoule le fluide capillaire indispensable à la production de ces sécrétions parasitaires de l’organisme.

L’air vif du haut plateau procurait à Ludovic un excellent appétit.

Il dormait à merveille, et il était ravi des aventures et des inventions qui, depuis sa fuite, s’étaient succédées presque chaque jour, sans interruption.

Il professait, à l’endroit d’Alban, un véritable culte, adorait Mme Ismérie et Armandine… Pourtant Ludovic n’était pas heureux.

La pensée de la douleur de ses parents, l’obsédait comme un remords, et ne le laissait pas jouir, un seul instant, de cette paix du cœur, de cette sérénité morale, sans lesquelles il n’y a point de vrai bonheur ici-bas. Avec le temps, ses remords et son chagrin s’accentuaient.

Les premiers jours, il y pensait à peine ; la nouveauté des périls et la diversité des pays avaient distrait sa jeune imagination.

Mais, depuis que, sur le plateau, l’existence s’était organisée d’une façon régulière et méthodique, depuis surtout qu’il avait pu réfléchir à la gravité de sa faute, à l’égoïsme de sa conduite, l’enfant souffrait beaucoup.

Il ne se passait presque pas de jours qu’il n’interrogeât Alban sur les chances qu’avaient d’arriver à destination les divers messages.

Alban craignait de chagriner Ludovic, mais il ne pouvait lui dissimuler que les pigeons voyageurs, les bouées lancées dans la cataracte, et surtout la sauterelle constituaient des moyens de correspondance bien aventureux.

– Vous qui êtes si ingénieux et si savant, disait quelquefois Ludovic à Alban, ne pourriez-vous trouver un moyen efficace de prévenir mes parents ?

– J’essaierai, répondait simplement l’aéronaute, chaque fois que Ludovic revenait sur ce sujet.

Mais Alban avait beau chercher, il ne trouvait pas ; et le jeune homme devenait de plus en plus mélancolique, perdait même le goût du travail, demeurant de longues heures à rêver, sans que ni les paroles affectueuses de Mme Ismérie, ni le gentil bavardage d’Armandine, ni même la logique réconfortante d’Alban Molifer pussent le tirer de ce marasme.

Il en vint même, dans les derniers temps, à perdre l’appétit.

Les rosbifs de yack au céleri sauvage, les poules d’eau rôties, les corbeilles de framboises arctiques, et les savoureuses traites du lac le laissaient indifférent. Alban commença à s’inquiéter sérieusement.

– Cet enfant tombera malade si cela continue, se disait-il. Il faudra que je lui donne satisfaction… Avec de l’électricité et de l’imagination, cela ne doit pas être impossible.

Alban avait beaucoup d’idées, mais elles étaient toutes d’une réalisation impraticable. Un matin pourtant, il aborda Ludovic d’un air plus joyeux que de coutume.

Cette fois, il croyait avoir trouvé.

– Il y aurait bien, dit-il à Ludovic, un moyen d’entrer en communication avec l’Europe. Mais pour cela, il faudrait arriver à gravir la ceinture de rocs qui entoure notre petit domaine.

– Je ne saisis pas bien la relation entre les deux idées, fit Ludovic… D’ailleurs, ajouta-t-il avec découragement, vous savez bien qu’il est impossible de la franchir, cette falaise de rochers…

– Je n’ai pas dit franchir ; j’ai dit gravir, ce qui est différent.

– Admettons que nous l’ayons gravie, à quoi cela nous avancerait-il !

– Cela nous avancera, répliqua Alban avec feu, à ceci, qu’une fois parvenus à un point culminant, rien ne nous sera plus aisé que d’y installer un appareil de télégraphie sans fil.

Ludovic se jeta dans les bras d’Alban.

– Je vous remercie, s’écria-t-il avec effusion… Nul miracle ne vous est impossible.

Le jour même, tous deux se rendirent au pied de la muraille de basalte, et en étudièrent soigneusement les aspérités.

Le résultat de cet étude ne fut pas encourageant.

Partout le roc semblait coupé au ciseau, selon des perpendiculaires d’une effarante netteté.

Un mur construit de main d’homme eût offert plus de chances d’escalade.

– Nous ne pourrons jamais arriver là-haut, s’écria Ludovic avec tristesse.

– Vous manquez de confiance, Ludovic, répliqua sévèrement Alban ; nous y arriverons, puisque je vous l’ai promis. C’est seulement une question de temps et de patience… Et la première chose que nous ayons à faire, c’est de fabriquer des échelles.

Ils rentrèrent dans la forêt, où deux jeunes arbres, parfaitement droits et élancés, furent choisis, abattus et ébranchés.

Il s’agissait maintenant de les réunir par des échelons.

Alban n’avait pas, dans ses outils, de tarière assez grosse pour percer les trous nécessaires, il y suppléa ingénieusement à l’aide d’une tige de métal, qu’il choisit de la même grosseur que les barreaux qu’il voulait adapter.

À l’aide de cette tige munie d’un manche isolant et mise en communication avec le courant électrique jusqu’à ce qu’elle devînt rouge, Alban perça tous les trous, sans courir le risque de faire éclater le bois comme une tarière.

Il avait à peine achevé ce travail que Ludovic, qui suivait l’opération d’un air songeur, s’écria tout à coup :

– J’ai l’idée d’un moyen bien supérieur à l’emploi des échelles. Puisque nous avons encore l’aérostat de la Princesse des Airs pourquoi ne pas escalader le roc en ballon captif ?

Alban laissa retomber la tarière électrique qu’il manœuvrait, et il se mit à réfléchir.

– Cela ne serait guère pratique, dit-il enfin… L’enveloppe de notre aérostat que j’ai remisée dans la caverne de sel gemme, a été trouée comme une écumoire par les balles russes. La réparation en sera très longue. D’ailleurs l’aérostat est d’un volume beaucoup trop considérable, et il nous est trop nécessaire pour que je consente à l’aventurer dans une entreprise de ce genre.

– Eh bien, s’écria Ludovic, construisons une montgolfière !

– Et avec quoi confectionnerons-nous l’enveloppe, puisque nous ne possédons, en fait de papier, que quelques vieux journaux, en fait de soie qu’une robe d’Ismérie.

– Et les draps de lit !… Fabriquons une enveloppe avec la toile de nos draps de lit !… La seule difficulté sera de la rendre imperméable.

– S’il n’y avait que cela ! dit Alban… Rien n’est plus facile. L’enduit dont on se sert pour rendre l’enveloppe des aérostats imperméable, se compose d’une dissolution de caoutchouc dans l’essence de térébenthine. L’emballage pneumatique de nos caisses nous fournira le caoutchouc et la résine de nos pins l’essence de térébenthine. Nous nous servirons d’une partie des agrès de l’ancien aérostat.

– Et la nacelle ?

– Il pousse au bord du lac assez de saules et d’arbustes aux branches flexibles pour nous en fournir les matériaux. Quoique je ne sois pas fort expert dans l’art du vannier, je me sens capable de tresser une nacelle, sinon très élégante de forme, du moins assez solide pour porter un ou deux voyageurs.

La construction de la montgolfière fut menée avec grande ardeur. Tous les draps des couchettes furent sacrifiés ; et Mme Ismérie se mit à coudre sans relâche. Pendant qu’elle s’occupait de ce travail, Armandine et Ludovic cueillaient et écorçaient des brassées de légères baguettes de saule qu’Alban commença à tresser, en fortifiant les parties faibles avec du fil d’archal.

Le résultat de ce travail fut une espèce de grand panier, assez disgracieux d’aspect, mais, d’une solidité à toute épreuve.

Deux ou trois personnes auraient pu y prendre place sans difficulté. Alban avait eu soin de ménager, tout autour, des anneaux de cordage où devaient venir se rattacher les agrès empruntés à l’ancien aérostat.

Après huit jours de préparatifs, tout fut terminé.

La montgolfière, à laquelle Alban avait donné une largeur de six mètres, de façon à ce qu’elle pût enlever deux personnes, se balançait, suspendue à un cercle de bois attaché à mi-hauteur de trois grands arbres.

Il ne s’agissait plus maintenant que de la gonfler.

On sait que les montgolfières, qui sont des ballons remplis d’air chaud, sont d’un gonflement excessivement difficile.

Comme il faut continuellement entretenir du feu au-dessous de la machine, le moindre danger auquel on s’expose est celui d’un incendie.

Alban résolut en partie la difficulté en disposant, au-dessous de l’orifice inférieur, une sphère de métal perpétuellement maintenue au rouge. De cette façon, le danger que font courir les flammèches était évité.

– Je ne tiens nullement, avait dit Alban, à avoir le sort de Pilâtre des Roziers.

Le gonflement de la montgolfière était à peu près terminé, et les câbles qui devaient la maintenir captive s’enroulaient autour d’un treuil grossier formé de troncs d’arbres, lorsqu’une discussion éclata entre Ludovic et Alban.

L’enfant s’était attendu à prendre part à l’ascension ; mais Alban, forcé d’emporter pour l’installation du télégraphe sans fil, un poids considérable d’accumulateurs, était obligé de partir seul.

Ludovic laissa éclater sa contrariété.

– Chaque fois, dit-il, qu’il y a du danger, vous me laissez de côté. Vous auriez dû construire la montgolfière plus grande.

– Je suis seul juge de la responsabilité que j’ai envers vous. Je dois vous empêcher de commettre des imprudences inutiles. Vous me gêneriez fort dans la manœuvre… D’ailleurs, ajouta-t-il plus doucement, une promenade en ballon captif ne doit guère avoir d’attrait pour quelqu’un qui, comme vous, a traversé en aéroscaphe l’Europe et la moitié de l’Asie.

Ludovic finit par se rendre à ces raisons ; mais il garda un silence de mauvaise humeur, et n’ouvrit plus la bouche que pour faire des objections aux procédés employés par Alban pour la construction de sa montgolfière.

– Pourquoi, demanda-t-il, n’avez-vous pas fait usage du « lévium », dont la force ascensionnelle est bien des fois plus considérable que celle de l’air chaud ? De cette façon, vous auriez pu m’emmener avec vous sans surcharger la nacelle.

– J’ai bien pensé au « lévium » répondit Alban, et c’est tout à fait volontairement que je ne m’en suis pas servi. Le « lévium » est trop précieux pour nous et il nous en reste trop peu pour que je le gaspille dans une occasion comme celle-ci. Quand les réparations de la Princesse des Airs seront terminées, c’est notre aérostat, gonflé de « lévium » qui nous enlèvera hors de ce plateau désolé, et nous donnera la possibilité de sillonner de nouveau les plaines de l’air.

Ludovic se rendit à ces raisons avec une évidente maussaderie. Une minute après, il avait trouvé une nouvelle objection.

– Vous ne pourrez pas, dit-il, employer pendant toute votre ascension, cette boule métallique comme productrice d’air chaud. Vous auriez vite épuisé, étant donné le petit nombre d’accumulateurs que vous emportez, la force électrique qui la maintient à l’état d’incandescence, et il ne vous en resterait plus pour installer le télégraphe sans fil.

– Cette remarque est juste, répartit Alban : aussi, n’est-ce point l’électricité que j’emploierai au cours de mon ascension. Si vous aviez été moins troublé par la mauvaise humeur que vous éprouvez, vous auriez remarqué que j’emporte un réchaud, que je vais, d’ailleurs, installer immédiatement au-dessus de la nacelle, et une provision d’essence de térébenthine.

– Grave danger d’incendie, grommela Ludovic.

– Pas si je suis prudent, répondit Alban sur le même ton… Mon réchaud est muni d’une éponge d’amiante, qui produira une chaleur très régulière, et d’une clef qui me permet de l’éteindre instantanément.

Ludovic reprit un peu de sa gaieté, lorsque avant de monter dans la nacelle, Alban lui recommanda solennellement de veiller à tout en son absence, et lui expliqua de quelle manière il devait manœuvrer le treuil sur lequel étaient enroulés les cordages.

Alban avait emporté avec lui deux petits drapeaux rouges.

Il fut convenu que tant qu’il en laisserait flotter un, on continuerait à dévider la corde pour lui permettre de s’élever.

S’il les arborait tous les deux, c’est que, pour une raison ou pour une autre, il désirait redescendre.

Tous ces détails étant ainsi réglés, Ludovic et Mme Ismérie firent manœuvrer le treuil, qui était muni de leviers disposés en croix, et de crans d’arrêt qui en rendaient le maniement facile.

La montgolfière commença à s’élever doucement, poussée par un petit vent d’est qui la portait du côté de la muraille de rochers et tendait légèrement les cordages du treuil.

Bientôt la montgolfière eut dépassé la première crête à une cinquantaine de mètres du sol, et, toujours portée par la brise, se dirigea vers un second escarpement aussi élevé que le premier.

Ludovic, qui ne perdait pas de vue la nacelle, n’apercevait toujours qu’un seul drapeau rouge.

C’est alors que le câble prit contact avec l’arête vive du rocher, contre lequel il se mit à frotter d’une façon inquiétante.

Alban, qui s’était aperçu du danger, activa le feu de son réchaud et s’éleva encore.

Mais le vent, plus violent à mesure que la hauteur augmentait, rendait, par sa résistance, la manœuvre du treuil de plus en plus pénible.

Alban arbora son second drapeau.

Ludovic et Mme Ismérie firent de vains efforts pour ramener à eux la montgolfière.

Ils ne pouvaient plus ni la faire monter, ni la faire descendre.

Alban modéra son feu ; la montgolfière s’abaissa, mais ce fut de l’autre côté de la crête, si bien que la descente ne fit qu’accentuer la tension et le frottement du câble.

À ce moment, un bruit sec se produisit ; le câble venait de se rompre avec un claquement de fouet.

Le treuil fit plusieurs tours sur lui-même, renversant brutalement à terre Ludovic et Mme Ismérie, pendant que la montgolfière, débarrassée de ses liens, s’élançait d’un seul bond, à plus de cent mètres.

Tout autre qu’Alban eut perdu la tête.

Il voyait, au-dessous de lui, un horizon d’abîmes, un cirque de pics et de gorges déchiquetés.

Le plateau n’apparaissait plus que comme une grande tache verte, au centre de laquelle la coque brillante de la Princesse des Airs piquait un point lumineux.

Alban jugea d’un coup d’œil la situation.

S’il continuait à monter, le vent d’est l’emporterait toujours plus loin des siens.

Il fallait, à tout prix, descendre.

Alban ralentit encore le feu ; la montgolfière s’abaissa, la corde rompue frôlant les cimes du roc.

Le vent continuait à souffler dans la même direction.

Alban voyait, autour de lui, d’affreux précipices, où tout atterrissage eut été impossible.

Il était devenu pâle de frayeur. Jamais, peut-être, il n’avait couru un danger aussi imminent, aussi impossible à éviter.

Dans cette extrémité, il dut, de nouveau, activer son feu, pour ne pas être broyé contre les quartiers de roc.

Ce qui achevait de le réduire au désespoir, c’est que le vent l’éloignait toujours dans la direction de l’ouest.

S’il réussissait à sauver sa vie, jamais il ne pourrait rejoindre les siens, et il périrait de faim sur ces cimes inaccessibles.

Il fallait pourtant atterrir. Alban aperçut, à quelques mètres de lui, une plate forme rocheuse qui lui offrait une dernière chance de salut.

Mais, il importait de se hâter.

D’un geste brusque, Alban éteignit le réchaud ; et comme la montgolfière ne s’abaissait pas encore assez vite à son gré, il troua, de son couteau, l’enveloppe de toile.

À ce moment, la nacelle affleurait le sol de la plateforme du rocher.

Le gaz s’échappait en abondance par l’ouverture béante.

Entraînée par le vent, la montgolfière fit encore quelques mètres sur le roc ; puis, brusquement, s’affaissa en claquant.

L’aéronaute et la nacelle se trouvèrent ensevelis sous un amas de toile.

Alban se dégagea promptement, prit pied sur le roc ; et pour empêcher que les débris de la montgolfière ne fussent emportés par le vent, qui faisait onduler ses plis comme ceux d’un drapeau, il couvrit promptement de grosses pierres l’enveloppe déchirée.

Il regarda autour de lui. L’endroit où il était descendu occupait le sommet d’un escarpement formidable, d’où le regard dominait, à perte de vue, un panorama de montagnes et de plaines.

Quant au plateau, Alban ne l’apercevait plus.

Le sol de l’espèce de promontoire aérien où il venait d’échouer, était absolument stérile et nu.

Alban ne remarqua que quelques maigres herbailles, quelques buissons rabougris et des lichens gris et jaunes qui avaient poussé dans les anfractuosités de la pierre.

Il fit le tour de cette espèce d’îlot.

De toute part, les pentes étaient presque verticales.

Il songea, un moment, à lier ensemble les câbles de suspension de la nacelle, et à se laisser glisser le long du roc.

L’effrayante profondeur de l’abîme le fit, bien vite, renoncer à cette idée…

Renflouer la montgolfière ?

Il ne fallait pas y penser davantage.

Quand même il eût pu y réussir, il n’eût fait que changer de genre de mort, puisqu’il était incapable de diriger son aérostat, et qu’il n’avait plus assez de combustible pour le maintenir longtemps gonflé.

D’ailleurs Alban, même au prix de son salut, n’eût jamais consenti à laisser, derrière lui, ceux qu’il aimait, et dont sa présence faisait la sauvegarde.

Le malheureux aéronaute eut un moment de désespoir.

Il n’entrevoyait aucune chance de salut.

Il s’étendit, tout de son long, sur l’enveloppe déchirée de la montgolfière, et demeura longtemps sans pensée, sans énergie, terrassé par la fatalité des circonstances.

Mais, bientôt, il se releva courageusement, à la pensée qu’il avait encore un devoir à remplir.

– Je suis venu, s’écria-t-il, pour installer ici le télégraphe sans fil, pour avertir le docteur Rabican de la présence de Ludovic parmi nous, et du péril que nous courons… Eh bien, installons d’abord notre appareil ; nous verrons ensuite. Si je succombe sur ce roc, ma mort, du moins, n’aura pas été inutile à mes amis !…

Sur cette noble résolution, Alban se mit aussitôt à la besogne.

L’endroit où il se trouvait paraissait disposé comme à souhait pour l’installation d’un poste de télégraphie sans fil.

De toute part la vue s’étendait librement.

Alban put se rendre compte que, dans la direction de l’ouest, aucun massif montagneux n’arrêterait la propagation du fluide.

N’avait-il pas toutes les chances de succès, puisqu’il se trouvait sur l’un des points les plus élevés du globe ?

Fiévreusement, Alban dressa ses appareils, qu’il put fixer solidement grâce à une crevasse du rocher.

Il disposa des accumulateurs au pôle positif et au pôle négatif de l’appareil, s’assura que le cadran et la sonnerie fonctionnaient bien ; puis il lança le courant qui devait transmettre sa pensée aux veilleurs des postes télégraphiques situés à des milliers de lieues de là, sur quelque sommet des Alpes ou des Karpates.

Cela fait, les bras croisés, il attendit que la sonnerie du timbre électrique l’avertît que son appel avait été entendu.

La moitié de l’après-midi se passa ainsi, dans l’angoisse de cette expectative.

Alban Molifer commençait à ressentir de cruels tiraillements d’estomac, et il se repentait amèrement de n’avoir pas, le matin, garni de quelques provisions, la nacelle de la montgolfière.

Pour tromper la faim, il se mit à mâcher des tiges d’herbe, et à sucer des lichens au goût visqueux et fade.

Mais on eût dit qu’en lui procurant une salivation abondante, en lui mettant, comme on dit, l’eau à la bouche, ces maigres aliments ne faisaient qu’augmenter son appétit.

Il finit par s’étendre de nouveau, avec résignation, sur la toile de l’enveloppe, non sans avoir remarqué, en jetant un coup d’œil sur l’appareil, que les deux tiers du fluide des accumulateurs étaient déjà dépensés.

Une heure d’angoisse mortelle s’écoula encore pour Alban.

Maintenant les accumulateurs devaient être à peu près vides.

Soudain, il bondit en poussant un cri de joie.

À moins que la fièvre et la faim n’eussent fait tinter ses oreilles, c’était bien un faible appel de la sonnerie électrique qu’il venait de distinguer !

Il se précipita vers l’appareil, et le manœuvra fiévreusement.

Avec un indicible bonheur, il entendit de nouveau le bruit de la sonnerie.

On allait lui répondre…

Réfléchissant qu’il ne restait presque plus de force électrique dans les accumulateurs sans même attendre que son correspondant inconnu lui eut communiqué son nom, Alban télégraphia hâtivement le message suivant :

« Docteur Rabican, Saint-Cloud, France. Prière transmettre, contre récompense, cette dépêche d’aéronautes perdus dans les monts de l’Himalaya, à docteur Rabican, Saint-Cloud, France. Sommes en bonne santé…

Le courant devenait de plus en plus faible.

Alban étouffa une exclamation de colère.

Il importait de faire le message extrêmement court.

Il continua :

Princesse des Airs préservée malgré avaries. Votre fils Ludovic avec nous, très bien portant… »

Alban laissa retomber le manipulateur de l’appareil avec découragement.

Depuis quelques secondes le courant ne passait plus… Les accumulateurs étaient vides.

Les derniers mots du message n’avaient pas dû être transmis.

Malgré tout, Alban se sentait réconforté.

Il avait dit le plus essentiel.

Ses amis seraient sans doute prévenus.

Il pourrait mourir tranquille.

Il restait assez de ressources de toutes sortes aux habitants du plateau, pour attendre l’arrivée d’un secours venu d’Europe.

Alban s’était étendu de nouveau sur le rocher.

Pressant de ses mains ses tempes enfiévrées, il faisait de surhumains efforts pour découvrir un moyen de salut.

Mais il ne trouvait rien ; et, avec le crépuscule qui allongeait des ombres grises sur la pente des monts, un froid glacial envahissait ses membres.

Des cris d’oiseaux de proie, répercutés par l’écho des vallées, lui arrivaient à travers l’atmosphère limpide de la nuit.

Découragé, brisé de fatigue et d’émotion, Alban s’enroula tout entier dans l’enveloppe de la montgolfière, et s’endormit, accoté à un énorme bloc de basalte.



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