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La Princesse des airs/III/2

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II


DE ROC EN ROC


Après la rupture du câble de la montgolfière, Ludovic et Mme Ismérie se relevèrent gravement contusionnés.

Les leviers du treuil, en se brisant, les avaient heurtés avec violence, au front et à l’épaule, et les avaient renversés.

Quand ils furent debout, encore tout étourdis par le choc, ils aperçurent la montgolfière planant à une grande hauteur au-dessus d’eux.

Tout d’abord, ils ne comprirent pas l’étendue de la catastrophe. Ils demeurèrent comme stupides.

Ce fut Mme Ismérie qui recouvra, la première, son sang-froid. Elle fit taire Armandine, qui s’était mise à sangloter en poussant des cris aigus.

Mais, quand la montgolfière eut disparu, emportée par la brise au-delà de la muraille rocheuse, seulement alors ils eurent conscience de l’immense danger que courait Alban, et du malheur qui les frappait.

Ludovic était atterré, et se tordait les mains dans un geste de désespoir.

Mme Ismérie pleurait à chaudes larmes, en serrant contre son cœur la petite Armandine.

Dans leur affolement, ils s’exagéraient la nature du péril que courait Alban.

Sans réfléchir que la montgolfière n’était construite que pour se soutenir quelques heures dans les airs, ils le voyaient déjà, entraîné par des courants atmosphériques, à des centaines de lieues, perdu pour eux, et allant misérablement s’abîmer dans quelque précipice de la montagne.

Cet état de prostration ne dura pas. Mme Ismérie était une femme énergique qui, une fois le premier mouvement de douleur passé, se mit à réfléchir froidement aux meilleurs moyens de porter secours à son mari.

Ludovic, de son côté, tenait à faire preuve d’ingéniosité et de courage, à montrer qu’il était un homme pour le sang-froid et la résolution. En son âme d’enfant, il s’enorgueillissait à la seule pensée de devenir le sauveur d’Alban. Les poings serrés, la bouche crispée, les sourcils froncés, il réfléchissait, de toute la puissance de sa volonté.

— Avez-vous une idée ?… Avez-vous un projet ?… demanda Mme Ismérie, en essuyant furtivement ses yeux rougis de larmes. Quel qu’il soit, nous l’exécuterons. Il faut sauver mon mari, fut-ce au péril de notre vie.

— Madame, répondit Ludovic, mon existence vous appartient. Dussé-je périr, nous sauverons Alban.

— Mais comment ?

— Je ne vois, pour le moment, d’autre moyen que la construction d’une seconde montgolfière.

— Vous oubliez, répondit Mme Ismérie, en hochant tristement la tête, que les matériaux nécessaires nous manquent. Nous pourrions, il est vrai, à la rigueur, utiliser l’ancienne enveloppe de l’aérostat, et la provision de « lévium » de la Princesse des Airs ; mais ce travail nous demanderait dix ou douze jours. D’ici là, mon pauvre Alban aurait le temps de mourir de faim ou d’être entraîné si loin, si loin que nous ne pourrions jamais le rejoindre.

— Alors, que faire ? gronda Ludovic, en frappant nerveusement la terre du pied…

— Essayons de l’échelle, fit Mme Ismérie. C’est par ce moyen qu’Alban comptait d’abord atteindre le sommet des rochers.

— Madame, répartit tristement Ludovic, ce moyen ne vaut pas mieux que l’autre. Il nous faudrait des jours et des jours, pour entamer le roc aux endroits convenables, et pour construire des échafaudages et d’autres échelles… Encore n’arriverions-nous à rien. Ce rempart de rocs une fois franchi, nous en rencontrerions un autre qu’il faudrait escalader avec encore plus de difficultés.

Mme Ismérie demeura silencieuse. De grosses larmes avaient recommencé à couler de ses yeux.

Ludovic se mordait les poings, dans sa rage impuissante.

L’après-midi s’écoula ainsi.

Chaque fois que Ludovic ou Mme Ismérie émettait une idée, elle était bien vite reconnue impraticable. C’était le désespoir, le découragement et la douleur dans ce qu’ils ont de plus terrible.

Quand le soleil descendit derrière les montagnes, ils étaient encore à la même place.

Ludovic était saisi de véritables accès de fureur, en pensant qu’il allait falloir laisser périr son ami, sans avoir pu rien faire pour le sauver.

Quand la nuit fut tout à fait venue, Mme Ismérie, qui ne pleurait plus, mais dont le visage s’était empreint d’une gravité plus effrayante que les larmes, prit Armandine par la main et, sans un seul mot, tous les trois se dirigèrent tristement du côté de l’aéroscaphe, à travers les taillis enténébrés, où ne retentissaient que la plainte lointaine des torrents, et le mugissement plein de mélancolie des yacks regagnant leur caverne.

Arrivés dans la salle commune, ils s’assirent autour de la table centrale. Ils demeurèrent ainsi, les bras croisés, les uns en face des autres, dans un aussi mortel silence que celui qui préside aux veillées funèbres.

Une heure s’écoula ainsi.

La place qu’occupait habituellement Alban, maintenant vide, donnait à leur silence une effrayante signification.

Il leur semblait que quelqu’un d’invisible se tenait au milieu d’eux, que d’une minute à l’autre, l’absent allait apparaître, en faisant claquer joyeusement les sonores portes d’aluminium.

Mais, le silence et la nuit persistaient, devenaient plus profonds et plus désespérants, à mesure que s’écoulaient lentement les heures.

Tout d’un coup, Ludovic poussa un cri si aigu, tellement surhumain, que Mme Ismérie crut, un moment, qu’il venait de perdre la raison.

L’enfant ricanait, dans un accès de joie nerveuse, que son intensité rendait presque diabolique.

— Qu’y a-t-il, mon Dieu ? demanda Mme Ismérie.

— Il y a, clama l’enfant, dont la surexcitation était arrivée à son comble, qu’à force de me creuser l’imagination de toutes les façons, j’ai enfin trouvé le moyen pratique, rapide, de secourir notre cher Alban.

— Et quel est ce moyen ?

— Eh bien, répondit l’enfant, le voici : Nous n’avons pas songé un seul instant à la caverne de sel. Là, les couches géologiques diffèrent entièrement de celles qu’on observe dans le reste du plateau. D’après l’opinion d’Alban lui-même, il devait y avoir là une vallée qu’un écroulement de montagne a obstruée depuis plusieurs siècles… Puisque nous avons l’électricité en abondance, il s’agit seulement de défoncer la caverne de sel. Une fois passés de l’autre côté de la vallée, il nous sera facile de retrouver Alban qui n’a pu aller bien loin avec sa montgolfière, et qui a dû certainement, étant donné sa grande expérience des aérostats, opérer son atterrissage sans blessures.

— Ah ! si ce que vous dites était possible ! s’écria Mme Ismérie en joignant les mains… À cette seule pensée, je sens tout mon courage me revenir !…

— Je vous jure que je ne me trompe pas, s’écria Ludovic, avec toute l’assurance que donne la foi… Je ne me trompe pas, je ne puis pas me tromper !…

— Puissiez-vous dire vrai ! dit Mme Ismérie, subissant elle-même la contagion de cet enthousiasme. S’il en est ainsi, mettons-nous à l’œuvre immédiatement. Il n’y a pas une heure, pas une minute à perdre.

Sous la direction de Ludovic, qui avait retenu, dans tous ses détails, la façon dont opérait Alban, une vingtaine de cartouches d’eau furent immédiatement préparées.

Mme Ismérie se chargea des accumulateurs, Ludovic des cartouches d’eau, d’un rouleau de fils et d’un pic, pendant qu’Armandine emportait une provision de chandelles de résine.

Ces préparatifs terminés, on se dirigea, à la lueur des torches, par le sentier le plus court, du côté de la caverne de sel.

Les oiseaux, réveillés par la lueur rougeâtre des résines, voletaient en piaillant autour du cortège, qui se hâtait à travers les buissons.

Arrivé à l’entrée de la caverne, Ludovic fit déposer sur le sol les accumulateurs, y adapta le fil dont il s’était muni, et commença à le dérouler, en s’engageant, avec Mme Ismérie et Armandine, sous la voûte étincelante de sel gemme.

Les cristaux décomposaient la lueur des torches comme un prisme, et scintillaient de mille feux.

Après avoir avancé d’une trentaine de pas dans l’intérieur de la caverne, Ludovic, arrivé à un carrefour où se croisaient une douzaine de corridors souterrains, commença à éprouver de l’hésitation.

Il s’agissait de choisir, pour y placer les cartouches d’eau, l’endroit où la paroi de la caverne était la moins épaisse.

S’il se trompait, il ne réussirait qu’à produire un éboulement intérieur, sans arriver à se faire jour de l’autre côté de la montagne.

Plus de deux heures se passèrent à explorer les galeries, sans que Ludovic arrivât à se décider pour l’une ou pour l’autre.

À la fin, énervé par l’insomnie et l’émotion, il choisit la plus longue, celle qui s’enfonçait le plus profondément dans les flancs du rocher.

Il y disposa, tout au fond, ses cartouches d’eau, dans une excavation qu’il pratiqua à coups de pic. La mine, ainsi chargée, devait produire un effet terrible.

Ludovic s’aperçut même que, pour le nombre de ses cartouches d’eau, il n’avait pas apporté assez d’accumulateurs, et il retourna, en toute hâte, en chercher d’autres à l’aéroscaphe. Ces apprêts avaient demandé de longues heures.

Quand tout fut terminé, une aurore blême pâlissait déjà les cimes des montagnes.

Le cœur battant d’espoir, Ludovic lança le courant…

Une explosion, plus formidable que le roulement du tonnerre, se produisit, longuement répercutée par les échos.

Une gerbe de blocs, de pierres et de rochers avaient jailli au-dessus de la montagne…

Quand le dernier écho se fut perdu dans l’éloignement, Ludovic et Mme Ismérie se précipitèrent vers l’entrée de la caverne.

Ils y avaient fait à peine quelques pas, qu’ils poussèrent un long cri d’épouvante.

Non seulement les cartouches d’eau n’avaient ouvert nul passage du côté d’une autre vallée, mais la commotion produite avait fait tomber la plupart des colonnes de sel gemme qui soutenaient les voûtes : la caverne était maintenant murée.

— Qu’avons-nous fait ! s’écria Mme Ismérie. Les ailes de la Princesse des Airs et l’enveloppe de l’aérostat sont ensevelies sous des milliers de mètres cubes de sel et de rochers. Nous voilà privés, à tout jamais, des moyens de quitter ce désert.

Ludovic attéré, tremblant, était aussi pâle qu’un condamné dont la dernière heure est arrivée. Il s’enfuit en criant, à travers les bois, sans vouloir entendre les paroles de consolation qu’essayait de lui prodiguer Mme Ismérie.

Le jeune homme, affolé, ayant perdu complètement la tête, se figurait, bien à tort, que Mme Ismérie allait lui en vouloir de son inutile tentative. Honteux et brisé de fatigue, il s’était caché dans un fourré, et s’était étendu sur le sol couvert d’une longue mousse grisâtre, où un invincible sommeil ne tarda pas à s’emparer de lui.

Mme Ismérie, ne comprenant rien à la conduite de Ludovic, avait dolemment regagné l’aéroscaphe, avait couché la petite Armandine morte de fatigue.

Puis, demeurée seule, elle s’était absorbée dans une sombre rêverie.

Elle songeait à Alban ; mais elle songeait aussi à sa fille et à Ludovic.

C’était à elle qu’allait maintenant incomber le soin de les sauver tous les deux et de les ramener en Europe !

La pauvre femme, malgré son courage, n’entrevoyait même pas quels moyens elle emploierait pour y réussir…

Cependant, sur le roc glacial, où la fatigue et la faim l’avaient cloué, Alban fut tiré de son sommeil agité de rêves pénibles par le grondement sourd d’un bruit qu’il prit d’abord pour le grondement du tonnerre, ou pour la chute d’une avalanche.

En une seconde, l’aéronaute fut sur pied.

Quoiqu’il se fût enroulé dans l’enveloppe de la montgolfière, il était transi de froid.

Ses pieds et ses mains étaient ankylosés.

Il se mit à marcher, à grands pas, sur l’étroite plate-forme, en s’étirant les membres, pour activer la circulation du sang.

Mais, il demeura bien vite immobile, comme figé de stupeur et d’effroi, devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux.

Dans le ciel, au-dessus de sa tête, tournait tout un vol de vautours ; et les cercles qu’ils traçaient autour de lui, allaient sans cesse en se rétrécissant. À peu de distance, il en aperçut d’autres, immobiles sur les pointes du roc, et qui lui parurent aussi funèbres que des statues de granit de monstres égyptiens aux yeux de pierres précieuses. Il se retourna ; il y en avait d’autres derrière lui.

Il était pris dans un cercle infranchissable de becs et de griffes acérés ; et les rapaces n’attendaient que sa mort pour se précipiter sur son cadavre, qu’ils avaient pour ainsi dire, flairé d’avance.

Alban se sentit froid dans les os, en songeant au sort qui l’attendait.

Il se voyait déjà déchiqueté, dépecé, avant même que d’avoir rendu le dernier soupir.

Par la pensée, il voyait son squelette blanchi, se désagréger lentement sur ce roc perdu.

Aucun des siens ne saurait jamais ce qu’il était devenu.

Alban frissonna ; mais il était de ceux chez qui un premier mouvement de crainte provoque promptement une généreuse réaction.

Il eut honte d’avoir eu peur.

— Alors, s’écria-t-il, je périrais lâchement sur ce roc désolé, sans même tenter un dernier effort, moi qui, jusqu’ici, suis sorti vainqueur de tous les périls et de toutes les difficultés ! Cela ne sera pas dit ! J’aime mieux me briser les os dans quelque gouffre que de devenir la proie de ces rapaces immondes.

Et Alban, à qui la fièvre et le jeûne laissaient une entière lucidité d’esprit, se remit à chercher un moyen d’évasion.

Il allait, plein de découragement, se résigner à son sort, lorsque ses regards s’arrêtèrent machinalement, sur la toile grossièrement vernie, dans les plis de laquelle il s’était enroulé pour passer la nuit.

Il se frappa le front.

Une idée lumineuse, venait de jaillir de son cerveau.

— Mais le voilà, s’écria-t-il joyeusement, le voilà bien le moyen d’évasion. Je vais, avec cette toile, me fabriquer un parachute… Drouet, le conventionnel qui fit arrêter Louis XVI à Varennes, franchit bien les murailles d’une citadelle allemande, simplement soutenu dans les airs par les rideaux de son lit qu’il avait arrangés en parachute. Je ne vois pas pourquoi je n’essaierais pas d’en faire autant… Ce Drouet n’était pas aéronaute et ne pouvait pas, comme moi, calculer exactement les dimensions de son appareil !…

Sans se préoccuper des vautours dont le nombre s’accroissait de minute en minute, Alban se mit à l’œuvre.

À l’aide de son couteau, il découpa, dans la montgolfière, une circonférence d’un diamètre, juste assez grand pour que l’appareil soutint son propre poids dans les airs.

Il pratiqua, au centre, un trou, une cheminée qui, en permettant le passage de l’air, devait empêcher le parachute d’osciller pendant la descente.

Il joignit ensuite à la circonférence de toile, une série de cordages empruntés au gréement de la montgolfière, et qui, partant des bords du parachute, venaient s’attacher à une corde destinée à passer sous les aisselles.

Le véhicule était enfin prêt.

Il ne s’agissait plus que de se mettre en route.

Avant que de se lancer dans l’espace, Alban eut la présence d’esprit d’empaqueter dans la nacelle, les accumulateurs déchargés, l’appareil de télégraphie sans fil, et ce qui restait de la toile de la montgolfière.

Il traîna ensuite la nacelle jusqu’au bord du rocher, à l’endroit d’où lui-même allait s’élancer dans le vide, et il l’y précipita.

La nacelle rebondit de roc en roc.

Au grand effroi d’Alban, elle alla disparaître dans une profonde crevasse.

— Voilà peut-être, ne pût-il s’empêcher de s’écrier, le sort qui m’attend… Et pourtant, n’ai-je pas opéré souvent, sur des places publiques, des descentes en parachute, de sept ou huit cents mètres de hauteur !

Cette réflexion lui rendit tout son courage.

Délibérément, il s’élança dans le vide, en sautant, le plus loin qu’il pût, du bord du rocher.

Pendant les premières secondes de sa chute, il éprouva des sensations vertigineuses.

Il tombait avec une rapidité foudroyante.

Il ressentait cette chaleur d’estomac, ce bourdonnement dans les oreilles que donne le mal de mer.

Mais, presque aussitôt, la descente se modéra ; et Alban qui, dans les premiers instants, avait instinctivement fermé les yeux, les rouvrit juste à temps, pour voir qu’il touchait, mollement et sans secousse, les pentes gazonnées d’un plateau situé au-dessous de celui qu’il venait de quitter.

Très loin, au-dessus de sa tête, il voyait tournoyer les vautours déçus dans leur attente.

Alban examina le lieu où il se trouvait.

C’était un plateau assez vaste, abrité par la base de quatre montagnes, rafraîchi par un filet d’eau, une sorte de jardin suspendu à l’usage des oiseaux et des insectes de la montagne.

Alban but avec délices une gorgée d’eau fraîche.

Il était maintenant plein d’espoir.

Ensuite, il étudia l’endroit le plus propice à une seconde descente.

Le principal danger qu’il avait à éviter, c’était de tomber dans un ravin, d’où il lui eût été impossible de remonter.

Il eut beaucoup de peine à trouver une place convenable.

La pente de ce second plateau était trop oblique pour qu’Alban en atteignît la base d’un seul bond.

Il risquait, à moitié chemin, d’être broyé.

C’est alors qu’il se souvint qu’il avait été acrobate.

Il prit son élan : et un bond formidable le porta à plus de quatre mètres du bord du précipice.

Malheureusement cette distance n’était pas encore suffisante.

À quelques mètres du pic où il comptait atterrir, Alban prit rudement contact avec la paroi rocheuse.

Il s’écorcha douloureusement le pied, et ne toucha vraiment terre qu’après une dégringolade qui le couvrit de contusions.

Quand il se fut relevé, et se fut assuré qu’il n’avait pas de sérieuses blessures, il fit, en boitant, une centaine de mètres, pour atteindre une éminence qu’il apercevait en face de lui.

Arrivé là, il poussa un cri de joie.

Un souffle de bonheur dilata ses poumons.

Il était tout près de la crête rocheuse qui ceignait le plateau ; et il pouvait distinguer – comme un point d’argent dans les verdures sombres – la coque brillante de l’aéroscaphe.

Ce qui lui restait à faire n’était plus qu’un jeu.

Il atteignit la crête de la muraille basaltique, choisit, pour y descendre, un emplacement dans la prairie des yacks, et une dernière fois, prit son élan.

Il toucha terre sans aucun accident.

Mme Ismérie était encore plongée dans ses mélancoliques pensées, lorsque Alban, pâle comme un mort, les vêtements souillés de poussière, franchit le seuil métallique de la salle commune.

Dans l’état d’accablement physique où elle était, Mme Ismérie crut se trouver en présence d’une apparition d’outre-tombe.

Elle poussa un cri en détournant les yeux.

Mais, déjà Alban s’était précipité, et lui donnait, en la serrant dans ses bras, des preuves irrécusables de son existence matérielle.

L’aéronaute était exténué de faim et de fatigue.

Avant de fournir la moindre explication sur la manière quasi-miraculeuse dont il avait franchi la falaise de basalte, il engloutit une énorme tranche de rosbif de yack, et tout un saladier de framboises arctiques.

Il raconta ensuite, brièvement, ses aventures, et gagna une des couchettes.

Il y était à peine étendu qu’il s’endormait d’un sommeil de plomb, d’un de ces sommeils lourds et profonds, qui ressemblent à l’anéantissement de la mort.

Dans sa joie et dans son effarement, Mme Ismérie n’avait même pas eu la pensée de raconter à son mari la catastrophe survenue dans la caverne de sel.

Il connaîtrait assez tôt ce malheur, qui allait peut-être contraindre les aéronautes à demeurer prisonniers sur le plateau où ils avaient fait naufrage.

Dans l’après-midi, Armandine se réveilla, fraîche et bien reposée ; et Mme Ismérie, en mettant un doigt sur ses lèvres, fit voir à l’enfant son père qui souriait dans son sommeil.

Armandine n’avait pu retenir un cri de joie ; mais Alban était si complètement engourdi qu’il ne s’éveilla pas.

Un faible tressaillement des muscles de son visage montra seulement qu’il avait entendu le cri de sa fille, de la façon obscure et vague dont nous percevons toutes les sensations pendant le sommeil.

Mais sa physionomie reprit bien vite l’expression de calme souriant qu’elle possédait quelques minutes auparavant.

Mme Ismérie emmena Armandine dans la salle commune, après avoir refermé, avec mille précautions, la porte de la cabine…

— Je vais, dit-elle à sa fille, te charger d’une mission importante… Ludovic est honteux et consterné du mauvais succès de sa tentative dans la caverne ; et il s’est caché dans le bois. Il se figure que je lui en veux, et, comme un enfant qu’il est, il n’ose reparaître.

— Ce pauvre Ludovic, fit Armandine ; il a pourtant bien fait tout ce qu’il a pu.

— Tu vas aller le chercher ; tu lui apprendras que ton père est de retour, sain et sauf, et tu le ramèneras avec toi, en l’assurant que non seulement je ne lui en veux pas, mais que je lui suis très reconnaissante de la décision et du sang-froid dont il a fait preuve, la nuit dernière.

— De quel côté, maman, supposes-tu que je le trouve ?

— Je pense qu’il est dans le bois, derrière le lac. Il a dû éviter avec soin la prairie des yacks dont il connaît, par expérience, la férocité.

Armandine, toute joyeuse, partit en courant dans la direction du lac. Elle ne tarda pas à rencontrer Ludovic qui, après avoir fait un bon somme dans la mousse, se promenait mélancoliquement sous les sapins, un peu honteux de son coup de tête.

— Papa est revenu ! s’écria la petite fille, du plus loin qu’elle l’aperçut ; et maman ne vous en veut pas du tout de l’éboulement d’hier soir !

Ludovic s’approcha, légèrement vexé d’être traité ainsi en enfant boudeur, mais ravi de savoir qu’Alban était sauvé, et brûlant déjà d’impatience de connaître par quels ingénieux moyens l’aéronaute avait bien pu descendre de la montagne.

Quand Alban se réveilla, complètement remis de ses fatigues, il trouva la petite société réunie, au grand complet, dans la salle commune.

Il embrassa Armandine, et serra énergiquement la main de Ludovic.

— Je ne mérite pas un si brillant accueil, fit ce dernier. En votre absence, j’ai involontairement occasionné un grand malheur.

— Comment cela ? fit l’aéronaute avec inquiétude.

— Oui. Je me suis figuré qu’il nous serait possible de vous aller porter secours, en nous frayant un chemin par le fond de la caverne de sel.

— Eh bien ?

— J’ai disposé, à l’endroit que je croyais le plus favorable, une quantité de cartouches d’eau et…

Ici Ludovic hésita. Sa voix tremblait légèrement.

— Achevez, s’écria Alban.

— Eh bien l’explosion a produit un éboulement formidable. Les ailes de la Princesse des Airs et l’enveloppe de l’aérostat sont ensevelies sous l’amoncellement des décombres. La montagne s’est, pour ainsi dire, écroulée sur elles. Jamais nous ne pourrons les retrouver.

Alban demeura quelque temps silencieux.

Sa physionomie avait revêtu une expression de gravité et de mécontentement. Mais, bientôt il domina cette première impression.

— Certes, dit-il, c’est un grand malheur ; mais je ne saurais vous en vouloir, puisque c’est pour me sauver que vous tentiez cet effort.

Et il serra cordialement la main de Ludovic qui baissait la tête, plein de confusion.

— D’ailleurs, intervint Mme Ismérie, la plus grosse part de responsabilité doit retomber sur moi. N’ai-je pas accueilli avec enthousiasme l’idée de Ludovic, parce qu’elle me paraissait la seule pratique et la seule réalisable ; et ne l’ai-je pas aidé de tout mon pouvoir ?

— Il n’y a, dit Alban, personne de fautif dans tout ceci. Vous n’êtes coupables, les uns et les autres, que de générosité et de dévouement à mon égard… Puis, le mal n’est peut-être pas si grand que vous le croyez.

Demain j’irai à la caverne, juger par moi-même de l’étendue du désastre.

— C’est cela, fit Mme Ismérie. Laissons pour aujourd’hui, cette question de côté… Mon mari, ajouta-t-elle en se tournant vers Ludovic, va vous apprendre une nouvelle qui vous fera bien plaisir.

— Aurait-il réussi à télégraphier ?

— J’y ai réussi, répondit Alban ; incomplètement, il est vrai, mais la dépêche que j’ai lancée est conçue de façon assez explicite pour que nos amis n’aient plus de doute sur notre sort. À l’heure qu’il est, le docteur Rabican doit-être rassuré.

Ludovic se fit expliquer minutieusement tout ce qui avait trait à l’expédition du télégramme, et le reste de la soirée se passa à parler des amis d’Europe qui, Alban et Ludovic en étaient sûrs, ne manqueraient pas d’organiser une expédition pour venir à leurs secours.

Ce soir-là, chacun se retira de bonne humeur.

On prévoyait, pour le lendemain, de longs et pénibles travaux.

Il s’agissait de dégager les organes de l’aéroscaphe, ensevelis par l’éboulement.

En arrivant, de bonne heure, à la caverne, Ludovic et Alban, qui s’étaient munis simplement d’un pic et d’une pelle, furent arrêtés, dès les premiers pas qu’ils firent sous la voûte de sel gemme.

Un amas de blocs irisés leur barrait le passage.

Alban donna quelques coups de pioche qui rendirent un son mat.

— Nous allons, dit-il, avoir à déblayer pendant quinze ou vingt jours. La salle qui nous servait d’atelier, se trouve à quarante pas de l’entrée. Cela nous fait bien des mètres cubes de sel et de pierre à remuer !…

On se mit immédiatement à l’œuvre. Alban entamait les décombres à coups de pioche ; et Ludovic, aidé de Mme Ismérie, les transportait, en dehors de la caverne.

On comprend que, dans ces conditions, le travail devait avancer très lentement.

De plus, pour éviter de nouveaux éboulements, Alban fut obligé de boiser les parois et la voûte du couloir qu’il creusait, ainsi que cela se pratique dans les mines.

Il fallut donc abattre des pins, les scier à longueurs égales, ce qui causa de nouveaux retards.

Après six jours de travail, il n’y avait que trois mètres de couloir de creusés.

Alban devenait soucieux à la pensée que tant de peine serait peut-être inutile.

Il trouverait sans doute les ailes brisées, et l’enveloppe de l’aérostat réduite en charpie par la chute des blocs de sel.

Une autre préoccupation le tourmentait encore : l’approche imminente des grands froids.

Il prévoyait que les réparations de l’aéroscaphe ne seraient pas encore terminées.

Heureusement que le septième jour de ces travaux de déblaiement, il se produisit un incident qui vint rendre, aux terrassiers improvisés, du courage et de l’espoir.

Ludovic, qui s’escrimait à coups de pic dans un angle, fut tout étonné de s’apercevoir que, sous son outil, la paroi sonnait creux.

Il redoubla d’efforts, et continua à piocher avec acharnement.

Mais, à un coup de pioche donné plus violemment que les autres, l’outil s’échappa des mains de Ludovic, qui l’entendit retomber de l’autre côté…

Une excavation béante s’était ouverte dans la muraille de décombres.

Ludovic courut immédiatement prévenir Mme Ismérie, puis Alban, alors occupé à scier de jeunes pins pour le boisage.

Alban abandonna immédiatement son travail et accourut.

L’excavation fut facilement élargie, Ludovic alla ramasser sa pioche.

Alban et lui, munis de bougies de résine, s’engagèrent dans l’ouverture de cet antre obscur.

À leur grande joie, ils firent une dizaine de mètres, sans rencontrer d’obstacles.

— Voilà qui avance singulièrement notre travail, s’écria Ludovic. C’est toute une portion de couloir que nous n’aurons pas à creuser.

— L’éboulement n’a été que partiel, répondit Alban ; les voûtes les plus solides ont résisté à la commotion. Et j’ai tout lieu de croire que notre atelier, situé dans la partie la plus épaisse du massif salin, a échappé à l’éboulement.

L’opinion d’Alban se trouva justifiée. À part quelques endroits, où de gros blocs de sel détachés de la voûte obstruaient le passage, le chemin se trouva libre jusqu’à l’atelier, où Alban et Ludovic eurent la joie de retrouver, parfaitement intactes, les ailes de la Princesse des Airs, et l’enveloppe de l’aérostat.

Ce fut avec une véritable satisfaction que tout le monde abandonna les travaux de terrassement.

Mme Ismérie avait des ampoules, et Alban se prétendait menacé de durillons aux mains.

L’après-midi de ce jour-là, Ludovic demanda quel nouveau travail on allait commencer.

— Je vous conseillerai tout d’abord, dit Mme Ismérie, de renouveler nos provisions de bouche. Je n’ai plus le moindre morceau de yack dans ma glacière à air liquide.

— Eh bien, soit, approuva Alban ; nous allons employer le reste de la journée à abattre un ou deux ruminants. Mais il faut varier un peu nos moyens de destruction… Ludovic, pria-t-il, vous allez aller me chercher dans le bois, deux belles branches de sapin, bien élastiques et bien droites…

— Pourquoi faire ?

— Pour faire un arc. Pendant que vous couperez le bois de l’arc, je m’occuperais de la corde et des flèches.

— Comment, s’écria l’enfant, au comble de la surprise, vous voulez employer un arc et des flèches, alors que nous avons l’électricité sous la main ?

— Je n’ai pas dit que je n’emploierais pas l’électricité !

Ludovic, très intrigué, ne voulut pas partir avant qu’Alban lui eut fourni une explication.

— Je vais simplement, dit celui-ci, fabriquer un arc électrique. La flèche sera un mince barreau de métal, à la pointe bien aiguisée, et qu’un fil conducteur mettra en communication avec un accumulateur.

— Ah ! je comprends, fit Ludovic enthousiasmé. Avec votre arc, nous pourrons tuer les yacks à distance, sans courir le moindre danger.

Ludovic partit dans la direction du bois et revint bientôt avec deux branches de sapin, parfaitement égales et rondes dans toute leur longueur.

Alban y adapta une cordelette enduite de résine.

Il prit ensuite deux ou trois flèches d’aluminium, qu’il avait préparées en l’absence de Ludovic, un rouleau de fils et un accumulateur ; et tout le monde se dirigea vers le terrain de chasse.

L’effet des flèches électriques fut merveilleux.

Deux yacks superbes, qui avaient eu l’imprudence de s’écarter du gros du troupeau, furent abattus sans incident, et dépecés.

Pour ménager l’air liquide, Alban porta dans la caverne les plus grosses pièces de viande, qui y furent salées par les soins de Mme Ismérie.

C’était là une réserve précieuse pour l’époque des grands froids, qui n’allaient pas tarder à sévir sur le plateau.

Déjà, les arbres à feuillage non persistant commençaient à roussir et à se dépouiller.

La température devenait de plus en plus rigoureuse.

Plusieurs matins de suite, Alban avait vu la prairie et les bords du lac étincelants de gelée blanche.

Les vivres, il est vrai, ne manquaient pas.

Le perchoir électrique continuait à fournir du gibier en abondance ; et l’approche de l’hiver avait amené sur le plateau, une quantité d’oiseaux migrateurs, presque tous comestibles.

C’étaient des canards, des outardes, et même des oies et des cygnes sauvages.

On en abattit un grand nombre.

Les uns, accommodés tout frais, fournirent d’excellents salmis ; d’autres furent fumés et salés, ainsi que cela se pratique dans les pays Scandinaves.

La pêche offrait encore une ressource qui n’était pas à mépriser.

Le vivier, qui avait été construit dans le voisinage de l’aéroscaphe, regorgeait de truites, de saumons, et de truites saumonées.

Alban fit aussi préparer une certaine quantité de ces poissons.

Avec cet amas de provisions, on pouvait impunément, affronter les rigueurs de l’hivernage.



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