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La Princesse des airs/III/3

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III


LA NEIGE


Brusquement, la neige se mit à tomber. Ce n’était pas la neige menue et rare des climats tempérés, qui fond au souffle du premier rayon de soleil et qui n’attriste que momentanément les moineaux et les mésanges. C’était la neige épaisse et drue, aux larges flocons, presque verticale dans sa descente inlassable et lente.

En vingt-quatre heures le paysage se trouva subitement transformé.

Depuis les conifères superbes de la forêt, dont les branches aplaties s’étalaient en panache vers la terre, jusqu’aux roseaux du lac dont les sommets s’encapuchonnaient de blancheurs, tous les végétaux du plateau avaient changé d’aspect.

C’était maintenant, à l’infini, des horizons recueillis et graves où chaque arbre, sous sa carapace liliale, semblait rêver aux éclosions futures du printemps, semblait méditer sur les floraisons imprudentes de l’été.

Il régnait, sur tout le plateau, un silence morne, que troublaient seulement les cris de quelque oiseau noir détachant derrière lui une minuscule avalanche de neige.

Les ruisseaux et le lac étaient recouverts d’une couche de glace déjà forte.

Les poissons devaient s’engourdir, tapis dans la boue tiède, entre les racines des glaïeuls et des autres plantes aquatiques.

Après être tombée pendant deux jours, la neige cessa subitement. L’air était d’une pureté glaciale et le décor, magiquement transformé, déroulait à l’infini des horizons de blancheurs.

Alban Molifer permit à Ludovic et à Armandine de sortir de l’aéroscaphe, et d’aller jouer dans la neige.

Les enfants poussèrent des cris de joie.

Leur plus vif désir se trouvait satisfait.

D’abord, les deux enfants s’adonnèrent tout au plaisir d’admirer les longues stalactites de glace qui pendaient aux branches des arbres, de regarder les traces triangulaires que laissaient sur la molle surface les pieds des petits oiseaux.

Puis ils résolurent de jouer à la guerre.

Alban, qui suivait les deux enfants du regard avec un bon sourire paternel, les vit dresser avec ardeur de petits retranchements.

Ils roulaient devant eux des boules de neige, et lorsqu’elles étaient devenues très grosses, ils les rapprochaient, les cimentaient, et cela finissait par former une sorte de petit mur.

Quand, après une demi-heure de travail, les deux puissances belligérantes jugèrent leurs retranchements assez forts, elles commencèrent à s’approvisionner de munitions.

Aucune bataille ne peut être de longue durée si les combattants ne sont pas bien fournis de munitions.

Aussi, Armandine et Ludovic, pétrissant des poignées de neige et les roulant en boule, s’approvisionnaient-ils avec une ardeur extraordinaire.

Les pelotes de neige, entassées dans un bel ordre derrière les retranchements, offraient déjà un aspect assez imposant, lorsqu’Armandine, profitant de ce que Ludovic lui tournait le dos, ouvrit la première les hostilités.

Ludovic se sentit une oreille frôlée par une pelote de neige.

Aussitôt, il se rua vers ses munitions.

Armandine se vit littéralement bombardée par une pluie de projectiles. Mais, tapie derrière son rempart elle ne ripostait guère.

En tacticienne habile, elle attendait que son adversaire eut épuisé ses réserves.

Ce fut bientôt fait, tant il mettait d’ardeur dans son attaque.

Quand Ludovic se trouva entièrement démuni de projectiles, il comprit, mais un peu tard, la faute qu’il avait commise ; et il se mit en devoir d’en préparer une nouvelle provision.

Cependant Armandine, outre les boules de neige qu’elle avait elle-même confectionnées, avait eu soin de mettre en réserve la plupart de celles que lui avait lancées Ludovic.

Elle pouvait attaquer à son tour, et triompher facilement de son ennemi, désarmé et mal protégé par son rempart de neige.

Elle remplit son tablier de projectiles ; et bravement monta à l’assaut de la citadelle ennemie.

À ce moment, Ludovic s’occupait à la confection de nouvelles munitions.

Il apportait une telle attention à son travail, qu’il ne vit pas Armandine escalader ses remparts.

En un clin d’œil, il fut bombardé de projectiles, que la fillette tirait de son tablier et lui jetait avec une vigueur et une adresse étonnantes.

— Rends-toi, Ludovic ! Rends-toi ! Tu es vaincu !

Incapable de résister plus longtemps au feu de l’ennemi, Ludovic se rendit de bonne grâce.

Puis, les deux enfants firent la paix, en se donnant une franche poignée de main ; et Ludovic évacua sa citadelle avec les honneurs de la guerre.

Alban Molifer avait suivi cette petite scène avec beaucoup d’intérêt, et il félicita chaudement Armandine de sa prudence.

— Je serai plus heureux une autre fois, dit Ludovic. Un ennemi vaincu doit savoir tirer de lui-même un enseignement des cruelles leçons que lui donne la mauvaise fortune.

Ce jeu avait occupé les deux enfants toute la matinée. Dans l’après-midi ils inventèrent un nouveau divertissement.

Ils fabriquèrent des bonshommes de neige.

Mais, ils ne se contentèrent pas de créer le classique personnage, coiffé du chapeau haut de forme, fumant sa pipe, avec un manche à balai sous le bras, que tout gamin a au moins une fois édifié dans sa vie.

Ils en fabriquèrent toute une série, dont ils varièrent la forme et l’attitude autant qu’ils le purent ; et ils les baptisèrent des noms de leurs amis absents.

Ce fut d’abord un bonhomme trapu, composé de trois boules énormes, aux bras arrondis, aux jambes courtes, la bouche largement ouverte, comme quelqu’un en proie à une violente colère : c’était une grossière représentation de M. Bouldu.

À côté de lui se dressait un deuxième personnage, long et maigre, au nez crochu, aux yeux louches, le visage encadré de favoris confectionnés avec des herbes desséchées : avec un peu d’imagination on pouvait reconnaître Jonathan Alcott.

Puis, ce fut le tour de la famille Rabican : le docteur donnait le bras à Mme Rabican, et devant eux marchait Alberte grave et recueillie.

Tout en confectionnant ce groupe qui avait la prétention de lui rappeler sa famille, Ludovic ne put retenir une larme, en songeant aux tourments que devaient endurer ses parents depuis sa disparition.

Mais, peu à peu, cette impression pénible s’effaça de son esprit, et le jeune garçon se remit bientôt à jouer joyeusement.

C’était maintenant le tour de la famille Van der Schoppen.

Ce groupe devait être le plus important de tous.

Dans l’esprit des jeunes statuaires, il devait représenter les membres de cette importante famille inculquant à Yvon Bouldu les principes de la kinésithérapie à grand renfort de bourrades et de coups de pied.

Pendant trois heures ils travaillèrent avec acharnement à ce grand œuvre.

Vingt fois, ils durent recommencer les bras, qui se dressaient menaçants sur la tête de l’infortuné patient, et qui s’écroulaient brusquement au moindre défaut d’équilibre.

Enfin, le monument fut achevé.

La nuit commençait à tomber, et le groupe de la famille Van der Schoppen apparaissait dans l’ombre naissante comme la représentation d’un combat d’ours blancs.

Néanmoins, malgré ce léger défaut, Armandine et Ludovic se montrèrent satisfaits de leur œuvre et, par des cris et des battements de mains, manifestèrent leur joie d’avoir si bien réussi.

Ils exécutèrent même une danse folle autour du groupe kinésithérapique.

Ludovic, que rien ne rebutait, proposait déjà à sa petite camarade de mettre en chantier une œuvre plus colossale encore, un modèle de l’aéroscaphe – sans le ballon bien entendu – avec Alban Molifer et Ludovic aux appareils de direction, Mme Ismérie à la cuisine, et Armandine dans la salle commune soignant sa poupée, quand la voix de Mme Molifer les rappela :

— Allons, mes enfants, il faut rentrer. C’est assez joué pour aujourd’hui. Venez dîner : la nuit sera bientôt complète, et vous pourriez prendre froid.

Les deux enfants ne se firent pas prier. Quelques minutes après, ils se mettaient à table, et mangeaient d’un excellent appétit.

Alban Molifer et sa femme qui, de l’intérieur de l’aéroscaphe, avaient assisté à l’érection des statues de neige, complimentèrent les statuaires improvisés, qui ne tardèrent pas à regagner leurs couchettes, où ils s’endormirent aussitôt, brisés de fatigue.

Le lendemain, les enfants se trouvèrent dans l’impossibilité de sortir.

Pendant la nuit, la neige s’était remise à tomber, et en telle abondance qu’Armandine et Ludovic ne purent reconnaître les statues de neige qu’ils avaient eu tant de peine à ériger la veille.

Ils se regardèrent consternés.

— C’est bien ennuyeux, dit Ludovic ; nous ne pourrons pas continuer nos statues aujourd’hui.

— Oui, répondit Armandine ; et nous ne pourrons pas commencer notre aéroscaphe de neige.

— J’avais trouvé quelque chose de mieux.

— Et quoi donc ?

— Voilà ; nous nous serions construit une maison de neige, et nous y aurions habité pendant le jour, toutes les fois que le temps nous aurait permis de sortir.

— Une maison à la façon des Esquimaux, dans laquelle il aurait fallu entrer à plat ventre, par une étroite ouverture percée dans le bas de la muraille ?

— Mais non ; une véritable habitation, avec tout ce qu’il faut pour y vivre à l’aise : des tables, des chaises, des lits, et des chambres munies de fenêtres dont les vitres auraient été faites de glace polie. Voilà une chose peu banale, n’est-ce pas ?

— Assurément, répondit Alban Molifer qui avait écouté la conversation des deux enfants ; mais, mon cher Ludovic, vous n’en auriez pas eu le mérite de l’invention.

— Comment, cela a déjà été fait ?

— Mais oui ! et par une impératrice encore !

— Oh ! raconte-nous cela, père ?

— Cela se passait en 1740. L’impératrice Anne de Russie s’ennuyait. Un de ses favoris, nommé Biren, ne savait qu’inventer pour chasser la mélancolie de son auguste maîtresse. Un jour, il eut l’idée de construire un palais entièrement composé de glace.

— Un palais ! s’écria Ludovic, mais cela a dû demander beaucoup de temps ?

— C’est-à-dire, répondit l’aéronaute, que cette singulière construction n’eut de palais que le nom. Elle avait environ quarante pieds de long, vingt de large et dix de haut, et contenait plusieurs chambres qui avaient été décorées avec un goût exquis. De plus, elle avait été édifiée sur la Néva, dont le lit, entièrement pris par les glaces, avait en même temps fourni les matériaux de construction.

— Mais, interrompit Armandine, cela devait être peu gracieux, ces murailles uniquement faites d’eau congelée ?

— Biren avait pensé à tout : les murailles avaient été habilement sculptées par les meilleurs artistes de l’époque, et l’aspect de la maison avait tellement frappé l’esprit des contemporains, que l’un d’eux, un certain Kraft, avait consacré tout un livre à la description du palais de glace.

— Et que dit ce M. Kraft ? demanda Ludovic.

— Il nous apprend, poursuivit Alban Molifer, qu’au devant de la porte d’entrée six canons de glace avaient été disposés, et qu’à diverses reprises ces canons furent chargés et tirés.

— Comment ? Et ils n’éclatèrent pas ?

— Vous savez bien que la résistance de la glace est considérable sous une épaisseur relativement minime ! Pour vous donner une idée de cette résistance, je vous dirai que, lors de la construction du chemin de fer transsibérien, des voies ferrées furent installées sur les fleuves glacés, et des trains d’un poids considérable les parcoururent, sans qu’il y ait jamais eu d’accidents. Enfin, pour en revenir à notre histoire, deux mortiers de glace lancèrent des bombes du poids de soixante livres.

— C’est incroyable, murmura Ludovic rêveur.

— Deux dauphins et un éléphant vomissaient des torrents de naphte enflammé. Et, tout autour de l’habitation, on avait sculpté, en pleine glace, toute une forêt d’arbres magnifiques, sur les branches desquels était perché tout un monde d’oiseaux.

— Et l’intérieur ? interrogea Armandine.

— À l’intérieur, chaises, meubles, vaisselle, et même les cartes à jouer, étaient de glace. Il y avait également un lit entouré de rideaux de glace.

— Mais personne ne s’étendit sur cette couche glaciale ?

— Malheureusement si ! Il y avait, à la cour de Russie, un prince nommé Galitzin, qui descendait d’une des plus grandes familles de l’empire. Mais, pour des raisons politiques, Anne de Russie le disgracia et le nomma page, par dérision. Alors, tout le monde se moqua de lui, et il fut traité ni plus ni moins qu’un bouffon.

— Le pauvre homme ! fit Armandine.

— Or, le prince Galitzin était veuf. Anne de Russie se mit dans la tête de le faire se remarier. Galitzin ne put refuser d’obéir à sa maîtresse et il se choisit une femme. L’impératrice avait promis de faire tous les frais de la noce, et elle exigea de son « page » qu’il passât la première nuit de ses noces dans le palais de glace, étendu sur le lit. On enferma les nouveaux mariés, et on plaça, à la porte du palais, une garde de six hommes, avec ordre de les empêcher de sortir. Toute la nuit, on entendit les gémissements des deux époux ; et l’on s’en amusait fort à la cour. Mais, le lendemain, quand on voulut leur rendre la liberté, on s’aperçut qu’ils étaient morts de froid !

Le récit de ce sombre drame historique émut vivement Armandine et Ludovic.

Ce dernier demeura longtemps songeur.

Il cherchait à concilier ce qu’il venait d’entendre avec certaines anecdotes des livres de voyages aux pôles.

Quant à la petite fille, elle s’écria naïvement :

— Nous avons bien fait de ne pas construire notre maison de neige ; nous aurions été gelés tout vivants, comme le prince Galitzin !

— Pourtant, objecta gravement Ludovic, j’ai lu que beaucoup d’Esquimaux passaient toute la mauvaise saison dans des huttes faites de blocs de glace et cimentés avec de la neige.

— Oui, mais dans le palais de glace établi sur la Néva, l’on ne faisait point de feu. Le lit était de glace, et ses rideaux étaient formés de longues stalactites ; tandis que les Esquimaux, chaudement enveloppés dans d’épaisses fourrures d’ours blancs, de phoques ou de morses, entretiennent dans leurs cabanes de glace un feu d’enfer.

— Comment s’y prennent-ils ?

— Ceux qui sont le plus rapprochés des établissements civilisés possèdent de petits poêles de fonte. Mais beaucoup se contentent de construire, avec des mottes de gazon, une sorte de cheminée rudimentaire. La fumée s’échappe comme elle peut, par un trou pratiqué dans la toiture.

— Mais que brûlent-ils ? demanda à son tour Ar-mandine. Le bois et le charbon doivent être hors de prix au milieu des banquises et des plaines de glace ?

— D’autant plus, ajouta Ludovic d’un petit air entendu, qu’à une certaine latitude toute végétation s’arrête. Bien avant le cercle polaire, il n’y a plus de forêt.

— Les Esquimaux ne sont pas difficiles en fait de combustible, répondit Alban Molifer, et ils ont plusieurs moyens de s’en procurer. D’abord, pendant l’été, ils font provision de la tourbe que l’on rencontre en abondance dans les marécages du Nord ; puis ils ont l’huile, les arêtes, les peaux et les débris de poissons. Ce mode de chauffage est d’ailleurs des plus malodorants, mais il est des plus efficaces. Aveuglés par la fumée, asphyxiés par la puanteur, les pauvres Esquimaux ne se plaignent pas tant qu’ils ont chaud ; ils se serrent, eux et leurs chiens, les uns contre les autres, autour de leurs fétides brasiers, et ainsi pelotonnés, ils attendent le retour du printemps, qui vient faire éclore quelques maigres fleurettes, et faire surgir quelques maladifs arbrisseaux dans la zone maudite et déshéritée des régions arctiques.

Cependant la neige continuait à tomber. Armandine et Ludovic commençaient à s’ennuyer des savantes explications d’Alban Molifer.

La face collée au cristal épais des fenêtres de l’aéroscaphe, ils regardaient mélancoliquement tourbillonner les silencieux papillons blancs de la neige qui, toujours plus volumineuse et plus dense, achevait d’ensevelir le paysage, en supprimait les détails, et noyait tout d’une triste et aveuglante blancheur.

Mme Ismérie survint tout à coup. Elle tenait à la main un fragment de journal illustré, froissé et déchiré, qu’elle venait de découvrir dans l’emballage d’une des caisses.

— Eh bien, s’écria-t-elle d’un ton de reproche amical, voilà M. Ludovic et Mlle Armandine qui s’ennuient. Pourtant, il faudra bien prendre votre parti, mes enfants, de ne plus courir à travers la campagne, et de vous habituer à une existence sédentaire. L’hivernage va commencer.

— Nous aurons assez de travaux pour nous occuper, dit Alban.

— En attendant, répliqua Mme Ismérie, j’ai trouvé quelque chose qui fera grand plaisir à Ludovic et à Armandine.

Les deux enfants se rapprochèrent ; toute leur mélancolie s’était déjà dissipée.

— Oui, continua Mme Ismérie, je viens de mettre la main sur un débris de journal illustré qui contient un joli conte. Ludovic nous en fera la lecture en attendant le déjeuner.

— Quel est le titre ? demanda Alban.

— La Fille du Roi des Neiges. C’est, à n’en pas douter, un conte qui a été traduit du danois ou du norvégien, ou peut-être du russe ou du sibérien.

Tout le monde prit place sur le divan pneumatique, et Ludovic, s’étant avidement emparé du fragment de journal, commença :

HISTOIRE DE LA FILLE
DU ROI DES NEIGES

— Voilà, dit Ludovic, un titre bien approprié au temps qu’il fait et tout à fait de circonstance. Je commence :


« Autrefois, dans un petit village du nord de la Russie, sur les rives de la mer Glaciale, habitaient deux familles de pêcheurs qu’unissait la plus étroite amitié.

« Ces braves gens vivaient du modeste produit de leur pêche et de la culture de leur jardin et d’un petit champ. L’un des pêcheurs avait une fille, Véra, et l’autre un fils, Serge. Ils avaient été élevés comme frère et sœur, et ne se quittaient presque jamais.

« C’était pendant l’hiver ; une croûte épaisse de glace recouvrait la mer. Les bateaux et les filets étaient bien au sec sous un hangar, et dans la cuisine, les esturgeons et les saumons achevaient de sécher, enfilés sur des baguettes.

« Serge et Vera sortirent, chacun de son côté, de chez leurs parents, bien emmitouflés, gantés et cravatés, et se mirent à jouer dans le jardin du père de Serge. Ce jardin, tout tapissé de neige neuve, séparé de la rue par une petite barrière blanche, n’était garni pour le moment que d’une demi-douzaine de bouleaux effeuillés.

« Assise derrière la croisée de sa cuisine où brûlait en ronflant un énorme poêle de brique, la mère de Serge surveillait les jeux des deux enfants tout en donnant ses soins à des vêtements neufs qu’elle cousait pour son petit garçon.

« Serge et Vera, livrés à eux-mêmes, après avoir longtemps couru dans tous les sens l’un après l’autre, venaient d’imaginer un jeu nouveau : Vera avait proposé à Serge de faire une belle poupée de neige, qui serait leur fille. Et Serge, enchanté, s’empressait à ramasser et à pétrir la neige en boules que la petite fille disposait à peu près suivant les formes de la statue.

« Ce fut d’abord une masse informe ; mais, peu à peu, elle se dégrossit sous les mains agiles des jeunes sculpteurs et prit bientôt une tournure élégante. De sa fenêtre, la mère de Serge, quoique surprise, était ravie de voir ces enfants réussir dans une entreprise qui était bien au-dessus de leurs forces ; et elle s’applaudissait intérieurement de les voir si habiles.

« Cependant, l’étonnement de la brave femme croissait de minute en minute : la statuette était trop parfaite, trop artistique même pour être l’œuvre exclusive de deux bambins inexpérimentés. Il y avait là-dessous quelque chose qu’elle ne s’expliquait pas, et naïvement elle s’imaginait que les anges gardiens de ces jeunes enfants étaient descendus du ciel pour se mêler à leurs jeux et se faire leurs collaborateurs mystérieux.

« Serge et Vera ne semblaient pas s’apercevoir de la perfection de leur œuvre : pour eux elle était simplement belle, et déjà ils se mettaient à la chérir comme une sœur.

« — Faisons-lui de beaux cheveux, disait Vera, en ajoutant une poignée de neige à la chevelure déjà épaisse de sa fille.

« — Il faudra lui mettre aussi de bonnes chaussures bien chaudes ajoutait Serge. Nous ne pouvons laisser notre enfant courir ainsi nu-pieds dans la neige.

« — Oui, c’est cela, mais tout à l’heure. Mettons lui deux petits glaçons sous les paupières. Je veux que ma fille ait des yeux brillants.

« Et Vera, joignant l’action à la parole, enchassait deux minuscules morceaux de glace dans les grands yeux blancs et ternes de la statuette, dont le visage parut s’animer.

« Enchantés, les deux enfants battirent des mains, et appelèrent à grands cris la mère de Serge. Joyeuse, l’excellente femme sortit dans le jardin, pour admirer de plus près cette merveille sortie des mains de son enfant. Mais quel ne fut pas son étonnement quand, éblouie par un rayon du soleil couchant qui frappait le visage de la statue, il lui sembla voir une fillette aux cheveux blonds, aux yeux brillants, tombée du ciel comme par miracle au milieu du jardin.

« Pour les enfants il n’y avait pas de doute : la statue était bien vivante ; tout à l’heure elle allait s’animer, et courir avec eux sur la neige. Ils lui tendent les bras, en poussant de joyeux cris, et leurs lèvres mignonnes s’offrent déjà pour un baiser.

« Mais, ô surprise ! nouvelle Galathée, la statue de neige s’anime réellement. La mère de Serge n’en croit pas ses yeux. Elle s’imagine être victime d’une illusion et se persuade aisément qu’elle n’a devant elle qu’une petite fille imprudente, qui s’est échappée de chez ses parents, sans autres vêtements qu’une simple robe blanche.

« Serge et Vera, enchantés, se mettent à courir après leur fille avec de grands éclats de rire ; mais ils ne peuvent la rejoindre. Elle est plus leste qu’eux, et elle court sans prononcer une parole, sans même faire de bruit. Seule, sa chevelure légère qui flotte au vent, produit un faible grésillement, assez semblable au bruit de la neige qui tombe sur les branches.

« Les oiseaux qui volètent à travers le jardin, viennent sans façon se poser sur ses bras et sur ses épaules, et ne s’envolent pas quand elle reprend sa course.

« Pendant que la mère s’étonne de ce nouveau miracle, son mari attiré par les cris des enfants, sort à son tour dans le jardin. Il est mis au courant de ce qui se passe, mais il refuse de croire à une pareille merveille.

« Le père de Serge est un homme qui s’inquiète facilement. La présence de la petite inconnue si légèrement vêtue, et qui court pieds nus dans la neige, sans se soucier du froid glacial qui a gelé même la mer, lui semble une incroyable extravagance.

« — La mère de cette enfant est une grande coupable, dit-il enfin, de la laisser sortir ainsi. Cette enfant va s’enrhumer gravement. Il est de notre devoir de la recueillir et de nous informer de ses parents. Allons, mes enfants, faites entrer votre petite camarade à la maison.

« Serge et Vera s’étonnent d’un pareil ordre.

« — Mais père, dit le petit garçon, si nous la faisons entrer dans l’habitation qui est chaude, elle fondra, notre petite amie, puisqu’elle est de neige.

« Le père hausse les épaules et répond :

« — Si vraiment elle était de neige, courrait-elle comme elle fait ?

« Vainement sa femme lui raconte à nouveau ce qui s’est passé. Il ne veut rien entendre, et lui-même se lance à la poursuite de la fillette. Il a enfin saisi par la main la petite étrangère ; mais elle se débat vigoureusement lui échappe, et légère comme un sylphe, reprend sa course.

« Enfin le père de Serge finit par s’en emparer et la maintient solidement ; et malgré les remontrances de sa femme, et les larmes de ses enfants, il l’emmène dans la direction de la maison.

« L’enfant de neige ne pousse pas un cri : elle se débat toujours violemment. Mais elle ne peut s’échapper. Le grésillement de ses cheveux se fait entendre avec plus de force, mais le pêcheur n’y prend pas garde.

« Il a enfin gagné la porte : mais, à ce moment, un phénomène étrange se produit.

« Une rafale s’abat, en mugissant, sur la maison qu’elle secoue jusqu’en ses fondements : la neige du jardin, soulevée en épais tourbillons, enveloppe les acteurs de cette scène qui demeurent tout épouvantés. Le père de Serge pousse une exclamation de colère ; au même moment tout redevient calme.

« Les deux enfants et la femme du pêcheur voient alors celui-ci sur le seuil de la porte, les bras vides : la fille de neige lui a échappé pendant la tourmente. Ils entrent dans la maison, mais le père de Serge s’arrête brusquement : sur le seuil brille une petite étoile de neige qui ne tarde pas à fondre, et le pêcheur se signe en disant :

« — Votre statue, mes enfants, n’était rien moins que la Fille du Roi de la Neige !

« Il courait dans le village une foule de légendes sur le roi des Neiges, que les pêcheurs regardaient comme un être de chair et d’os, et auquel ils attribuaient un pouvoir surnaturel.

« Vera souhaita le bonsoir à Serge et rentra tout effrayée chez ses parents. Mais, le petit garçon avait été profondément frappé de la beauté et des étranges façons de la petite fille de neige. Il y pensa pendant tout le dîner, et y pensait encore lorsqu’après le repas, il alla prendre place sur le grand poêle de briques, qui est le meuble principal de toute habitation russe et qui, en hiver, sert de lit à toute la famille.

« Cependant, les jours passèrent et le printemps revint. Le golfe se débarrassa de ses glaces, la neige fondit ; les bouleaux et les sorbiers se couvrirent de feuilles, l’orge leva et la framboise arctique mûrit dans les fourrés du bois. Serge était heureux du retour de la belle saison. Il accompagnait son père à la pêche ; il allait, en compagnie de Vera, recueillir les osiers rouges et des pommes de pin dans la forêt ; mais, il y avait des jours où le souvenir de la fille du roi des Neiges hantait son esprit.

« Sans rien dire à personne, il attendait avec impatience le retour de l’hiver, dans l’espoir que la petite princesse blanche lui apparaîtrait de nouveau.

« Mais, l’hiver vint ; et Serge avait beau s’aventurer au milieu des averses de neige, il avait beau modeler des centaines de statues en compagnie de Vera, la fille du roi des Neiges semblait avoir disparu à tout jamais.

« Le printemps revint, puis d’autres printemps et d’autres hivers.

« Entêté et patient, comme tous les Russes, Serge n’avait point oublié sa chimère ; et ses regrets ne faisaient que s’accroître avec le temps.

« Cependant, les années avaient marché. Vera était maintenant une belle jeune fille aux joues roses, aux cheveux pâles comme le lin. C’était la plus belle et la plus gracieuse de tout le village. Beaucoup de jeunes gens aspiraient à la prendre pour fiancée : mais elle refusait les plus riches partis et demeurait attachée à Serge, son ami et son compagnon d’enfance.

« Le mariage avait été en principe décidé par les deux familles. Pourtant, au grand désespoir de Vera, et pour des raisons que personne ne comprenait, Serge le remettait toujours d’année en année.

« Le jeune homme n’avait pas suivi la même profession que son père. Il s’était fait chasseur ; il tendait des pièges aux zibelines, aux renards bleus et gris et aux lièvres blancs. Suivant la saison, il poursuivait les loutres de mer, les phoques à fourrure et les féroces ours blancs. À l’occasion, il allait dénicher les eiders et ne dédaignait pas les ptarmigans qui, nourris de sorbes et de groseilles sauvages, constituent un mets si délicat. Quelquefois, ces expéditions entraînaient Serge fort loin, vers les îles du nord ; et il cheminait parfois sur les champs de neige, à la lueur des aurores boréales, pendant des semaines entières, dans son traîneau attelé de chiens esquimaux.

« À force d’échanger des fourrures précieuses contre des roubles, avec les marchands venus de Pétersbourg et Shelsingfors, Serge était devenu riche. Il avait le meilleur fusil et le plus beau traîneau de tous les chasseurs du village. Malgré cela, il n’était pas heureux : un besoin d’aventures et d’imprévu le tourmentait sans cesse. Et, quoiqu’il n’en parlât jamais à Vera, qui demeurait pour lui la plus affectueuse et la plus dévouée des amies, il pensait toujours à la mystérieuse fille du roi des Neiges.

« Pourtant, le scepticisme commençait à entrer dans son esprit : il se disait parfois que l’enfant dont il avait gardé un si vivace et si persistant souvenir, n’était peut-être, comme ses parents le lui avaient autrefois répété, qu’une petite fille du voisinage, sans doute de quelque village des environs, qui, à l’approche de la nuit, s’était hâtée de rentrer chez ses parents.

« Serge allait atteindre ses dix-huit ans. Cette année-là il y eut un hiver terrible. Serge résolut de profiter du froid pour entreprendre une grande chasse dans une forêt qu’il n’avait pas encore visitée. Il pourvut son traîneau de bœuf salé et de pain pour lui, de poisson sec pour ses chiens, se munit de ses souliers à neige et de deux grandes peaux d’ours pour dormir ; puis, il se mit hardiment en route.

« Chaque soir il faisait halte, se taillait à coups de hache une hutte de glace, y allumait du feu à la manière des Esquimaux, et s’endormait, roulé dans ses fourrures et veillé par ses chiens. Après avoir marché pendant six jours, il arriva à l’entrée d’une forêt. Jamais il n’avait vu d’arbres aussi gros et aussi vieux : les sapins et les bouleaux y étaient d’une taille gigantesque.

« Il laissa son traîneau à la garde de ses chiens et s’enfonça dans la forêt pour y chasser : mais, à sa grande surprise, il ne rencontra aucun gibier. Seuls, des corbeaux tout blancs croassaient tristement au sommet des arbres. Le soir, très fatigué, il regagna son traîneau ; mais, en son absence, les loups étaient venus et avaient dévoré ses chiens ou les avaient mis en fuite. La couverture du traîneau était déchirée, et les provisions pillées et éparses sur la neige. Serge était triste et découragé ; il se coucha sans avoir dîné.

« Le lendemain, il résolut d’abattre quelque gibier, pour lui permettre de réparer son abstinence de la veille. Il se dirigea donc de nouveau vers la forêt. Vers le milieu du jour, il n’avait encore rien tué, lorsqu’il aperçut un gros lièvre blanc qui, assis sur ses pattes de derrière, semblait le regarder ironiquement. Serge fit feu : mais, quoiqu’il fût un excellent tireur, le lièvre ne bougea point. Il se déplaça seulement d’une cinquantaine de pas. Le jeune homme, furieux, fit feu une seconde fois, puis une troisième, sans plus de résultat. Il n’y comprenait rien.

« — Ce diabolique animal doit m’avoir jeté un sort ! songea-t-il.

« Et il jugea qu’il serait plus sage de battre en retraite. Il voulut tenter de retourner en arrière.

« Cinq gros ours blancs lui barrèrent le passage, mais n’essayèrent pas de le poursuivre dès qu’il eut repris sa marche en avant. Très inquiet, Serge pensa que le mieux était de s’abandonner à sa destinée. Il continua donc sa route, toujours précédé du lièvre blanc qui semblait lui montrer le chemin.

« À mesure qu’ils avançaient, la forêt se faisait plus giboyeuse, mais aussi plus sombre. Les arbres étaient si serrés et si touffus que la faible clarté de la nuit polaire ne parvenait pas à en dissiper les ténèbres. Serge entrevit dans l’ombre des rennes aux andouillers d’argent, des loups, des ours, tout un monde d’animaux. Mais, ce qui l’épouvanta le plus, ce fut un gigantesque éléphant blanc, pareil à ceux dont les pêcheurs ont retrouvé les cadavres gelés dans les îles. Serge sentait le vertige de la peur l’envahir : ses cheveux se hérissaient tous droits sous son bonnet de fourrure ; mais, il avançait toujours dans les ténèbres, sentant bruire autour de lui des milliers d’animaux.

« Enfin, une lueur brilla, pareille à celle de l’aurore boréale. Et brusquement, sans savoir comment il était venu là, Serge se trouva en face d’une banquise énorme décorée de colonnes et de stalactites de glace, découpées et festonnées comme par la main de l’homme, avec un goût merveilleux. Le cœur de Serge battit à se rompre.

« — Je suis dans le palais du roi des Neiges ! s’écria-t-il.

« Il s’avança hardiment vers le portique principal, que gardaient deux ours blancs… »


Ludovic s’était arrêté brusquement dans sa lecture.

— Quel ennui ! s’écria-t-il, il manque toute une page.

— C’est dommage, fit Armandine, mais peut-être qu’en lisant la suite, nous pourrons deviner ce qui s’est passé.

Ludovic continua :


« … Lorsque le premier rayon du soleil du printemps frappa le visage de la fille du roi des Neiges, de rose qu’elle était, elle devint pâle. Les fleurs que Serge lui avait offertes se fanèrent entre ses doigts. Elle fit un signe d’adieu au jeune homme.

« Serge se précipita pour la prendre dans ses bras ; mais il ne trouva plus devant lui qu’un bloc de neige à moitié fondue ; et, de l’éblouissante princesse, son fiancé n’aperçut plus qu’une flaque d’eau, que burent les mousses verdoyantes de la forêt.

« Derrière lui, il crut entendre un ricanement diabolique : mais ce n’était que le croassement des corbeaux blancs dans la cime des pins. Le désespoir dans l’âme, il regagna son village.

« Éclairé par l’expérience, il comprit qu’il ne faut jamais essayer de s’égaler aux puissances surnaturelles, ni essayer de percer le mystère dont elles s’entourent.

« Il épousa Vera, sa petite amie d’enfance, et ils furent fort heureux en ménage.

« Cependant Serge conserva dans le caractère un arrière-fond de mélancolie. Les gens du village le montraient curieusement aux étrangers ; et l’on disait : « Voilà Serge, le chasseur qui a pénétré dans le palais du roi des Neiges, et qui lui a enlevé sa fille. »

« Mais jamais, depuis, il n’osa s’aventurer du côté de la forêt magique où il avait rencontré le lièvre blanc. »


Tout en regrettant qu’il ne fût pas complet, les enfants trouvèrent le conte intéressant.

Le déjeuner était servi, tout le monde se mit à table. Ce jour-là et les jours suivants, le froid redoubla de violence. La neige continuait à tomber. Ludovic et Armandine ne purent quitter l’aéroscaphe.

C’étaient les rigueurs de l’hiver himalayen qui commençaient.



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