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La Princesse des airs/IV/7

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VII


LE THAUMATURGE



Jeté par le naufrage de la Princesse des Airs sur le plateau qui occupe le centre du massif rocheux du Kysulty, Alban Molifer, par son courage, son ingéniosité et sa patience, avait réussi non seulement à sauver ses compagnons, à les nourrir pendant plusieurs mois, mais encore à réparer l’aéroscaphe grâce auquel, en peu de jours, il allait regagner la France et ramener sain et sauf à son père l’imprudent Ludovic.

Mais, par une de ces fatalités qu’aucun courage, aucune intelligence ne peuvent éviter, pendant qu’Alban se débattait contre l’avalanche et contre la tempête, les amis qui avaient bravé mille périls pour aller à sa recherche, se trouvaient paisiblement installés à quelques lieues de lui, dans les confortables cellules du monastère de Balkouch-Tassa.

Le soir même où le docteur Rabican avait été informé de la présence de son fils à quelque distance de lui, grâce à la divination merveilleuse d’un bouddhiste thaumaturge, la Princesse des Airs enfin victorieuse de la tempête qui sévissait sur les cimes du Kysulty, à plusieurs milliers de mètres au-dessus du plateau tempéré où était bâti le monastère, avait enfin regagné la région des hautes altitudes atmosphériques.

Après avoir maintenu pendant quelque temps ses appareils en grande vitesse, Alban ne tarda pas à remarquer que, suivant l’expression des mécaniciens, les organes d’acier et d’aluminium qu’il avait forgés lui-même « fatiguaient » beaucoup.

La présence de l’aéroscaphe dans les couches supérieures de l’atmosphère exigeait une dépense plus considérable d’électricité et demandait, en outre, une résistance beaucoup plus grande aux appareils.

Il résolut donc de descendre, vers les couches plus denses, où les chances d’avarie seraient beaucoup moindres.

Mais là, il se heurta à une autre difficulté.

Il n’osait, malgré son audace, s’aventurer trop près de terre, à une grande vitesse, au milieu des inextricables amoncellements des massifs montagneux.

En outre, il s’aperçut bientôt que les appareils électriques les plus délicats, ceux qui lui permettaient de lire l’altitude et les courants, avaient été faussés par l’orage, et ne donnaient plus que des indications inexactes.

Il devenait presque aussi périlleux pour la Princesse des Airs de descendre que de monter. Alban passa une nuit pleine d’angoisse.

Armandine, Mme Ismérie et Ludovic Rabican, brisés de fatigue, s’étaient endormis.

Il fut donc seul à lutter, se faisant un scrupule de troubler le repos de ceux qui lui étaient chers.

Toute la nuit, l’aéroscaphe, planant plutôt qu’il ne volait, évolua à toute petite vitesse.

Quand le jour parut, Alban s’aperçut qu’il avait tourné, sans faire beaucoup de chemin, autour d’un cirque de gigantesques montagnes.

— Eh bien ! demanda joyeusement Ludovic en s’éveillant, nous devons être au moins en Indochine ?

— Hélas non, soupira Alban Molifer, nous n’avons presque pas fait route ; je ne sais si jamais nous arriverons à sortir de cet inextricable lacis de pics, de défilés et de ravins.

Et il expliqua à Ludovic la situation.

Toute la journée encore, on évolua avec une certaine prudence.

Cependant, Alban avait manœuvré si habilement que, vers le soir, la Princesse des Airs, enfin sortie du massif du Kysulty, se trouvait dans une région montagneuse de moyenne altitude.

Le danger de la raréfaction de l’air n’étant plus à craindre, on allait pouvoir marcher à toute vitesse.

Alban Molifer était déjà en train de disposer un certain nombre de condensateurs à proximité des appareils moteurs, lorsque Ludovic, qui se trouvait alors dans la cabine vitrée de l’avant, poussa un cri.

L’enfant venait d’apercevoir, à quelques centaines de mètres au-dessous de l’aéroscaphe, une vaste tache de lumières diversement colorées.

Alban Molifer s’était précipité.

— Des feux de Bengale ! Des signaux !…

— Ce sont certainement nos amis, s’écria-t-il !

Il saisit la roue de mise en train, et brusquement la Princesse des Airs ralentit son vol.

Maintenant, elle se rapprochait de la terre.

Ses ailes battaient, presque avec lenteur, la coque d’aluminium, que la clarté électrique, s’échappant par les hublots, faisait resplendir dans la nuit. L’aéroscaphe se rapprochait, de minute en minute, de l’endroit signalé par des lumières colorées.

Alban Molifer s’était armé d’une longue-vue munie de verres très grossissants, de celles que les marins appellent lunettes de nuit.

Tout d’un coup, il passa l’instrument à Ludovic, avec un air d’inquiétude.

L’enfant regarda. Le spectacle qui s’offrait à ses yeux était bien fait pour le surprendre.

Au centre d’un ravin, d’où elle s’élevait comme une île, surgissait une masse de bâtiments à toits plats et à coupoles. Sur la terrasse la plus élevée, des hommes en robes flottantes, coiffés de hauts bonnets en forme de mîtres, s’affairaient autour des feux de Bengale qui avaient attiré l’attention des aéronautes.

— Ce ne sont pas nos amis ? s’écria Ludovic. Évitons toute espèce de rencontre périlleuse, et filons directement vers le Sud.

— Ce n’est pas du tout mon avis, répondit Alban ; des feux de Bengale doivent être une chose assez rare en ce pays pour que nous ne vérifions pas de plus près l’identité des personnages à longue robe. Que risquons-nous ? Ne sommes-nous pas armés ? Et la Princesse des Airs n’est-elle pas là ?

— C’est de l’imprudence ?

— Mon cher Ludovic, répliqua Alban Molifer, croyez-bien que je n’ai l’intention de vous exposer à aucun péril. Mais ces feux de Bengale indiquent pour moi la présence de civilisés, Anglais ou Russes. Quelle que soit leur nationalité, ils nous seront toujours utiles en nous indiquant exactement l’endroit où nous sommes et la route à suivre.

Ludovic se taisait, froissé de voir que son avis ne prédominait pas.

Mme Ismérie qui, pendant de colloque, avait pris à son tour la lunette marine, intervint dans la discussion.

— Il y a, proposa-t-elle, un moyen de concilier votre opinion à tous deux. Que l’aéroscaphe passe à toute petite vitesse à quelques mètres seulement de la terrasse qui est illuminée. À la moindre manifestation hostile, la Princesse des Airs s’élève d’un bond à une centaine de mètres plus haut, et nous disparaissons.

— C’est cela, fit Armandine en battant des mains.

Il n’y avait aucune objection à faire à l’opinion de Mme Ismérie… Ludovic, lui-même, reconnut qu’elle avait pleinement raison.

Pendant cette discussion, la Princesse des Airs avait fait du chemin. Les toits plats et les coupoles illuminées se distinguaient maintenant avec netteté. Alban fit remarquer que les individus à longue robe ne manifestaient aucune intention hostile ; ils paraissaient plutôt effrayés à la vue de l’aéroscaphe, à qui ses hublots électriques devaient donner l’aspect, dans la nuit, d’un monstrueux oiseau d’argent aux yeux de flamme.

En réalité, la Princesse des Airs ne se trouvait plus qu’à quelques mètres du monastère de Balkouch-Tassa.

Avec de grands gestes d’effroi, les personnages en longues robes avaient disparu de la terrasse. Un seul demeurait, les bras croisés, à côté des feux de Bengale bleus et verts qui achevaient de se consumer.

— Il me semble, dit Alban qui, de même que Ludovic, s’était avancé sur la balustrade extérieure de l’aéroscaphe, que ces gens-là n’ont pas l’air bien terrible. Si nous nous reposions quelques instants sur ces toits illuminés ?

Alban avait la folie du courage. Toutes les témérités l’attiraient.

— Je ne suis pas de cet avis, répliqua Ludovic avec entêtement. Qui sait si ces gens si peureux, aux manières si timides, ne nous ménagent pas quelque trahison ? En tout cas, ce ne sont pas là nos amis.

En ce moment, la Princesse des Airs effleurait comme un oiseau les toits plats du monastère. Okou, demeuré seul, après la fuite de ses prêtres épouvantés, se trouvait face à face avec Alban Molifer et Ludovic Rabican.

Amici, venite ad me[1], s’écria-t-il.

— Il parle latin, fit Ludovic stupéfait.

— Mais oui, dit Alban. Ma foi, je crois qu’il ne nous reste plus qu’à descendre. Nous allons avoir des nouvelles.

Alban manœuvra quelques leviers. Par le jeu combiné des ailes et de l’hélice, la Princesse des Airs se trouva absolument immobilisée à la hauteur de la terrasse où se tenait Okou.

La conversation s’engagea sans préambule entre les trois hommes. Alban s’était nommé et avait raconté brièvement ses aventures au lama.

— Mais je vous connais, répondit celui-ci : je sais tout cela.

— Vous savez tout cela ! s’écria Ludovic au comble de la stupéfaction.

Okou expliqua comment il s’était trouvé en relations avec le docteur Rabican et les autres membres de l’expédition chargée de retrouver les naufragés de l’aéroscaphe.

— Mais alors, s’exclama Ludovic, mon père est ici !

— Hélas ! non ! répondit le lama en soupirant. Lui et les siens ont quitté le monastère depuis ce matin. La montagne où vous avez fait naufrage n’étant qu’à deux journées de marche d’ici, ils sont partis, pleins d’espoir, pour vous rejoindre.

— Alors, rien n’est perdu, fit Ludovic.

— Laissez-moi parler jusqu’au bout, continua le lama avec autorité. Je ne vous ai pas encore tout raconté. Il y avait parmi les membres de l’expédition un traître.

— Ce ne peut être que Jonathan ! interrompit Alban Molifer.

Le lama poursuivit :

— Ce traître, je l’ai démasqué ! Il porte bien, en effet, le nom que vous venez de prononcer. Je l’avais fait enfermer dans un des cachots du monastère, et je viens de m’apercevoir qu’il avait réussi à s’enfuir en étranglant à moitié un de mes prêtres.

— Si Jonathan est libre, si ce démon est déchaîné, s’écria Alban Molifer, l’expédition court un grave péril. Hâtons-nous d’aller porter secours à nos amis !

— Mais comment les trouverons-nous ? objecta Ludovic. Comment nous diriger vers eux à travers ces horribles solitudes et cette nuit épaisse ?

Ludovic n’avait pas achevé sa phrase que, comme pour lui donner un démenti, un long jet de feu jaillit du font de l’horizon, serpenta quelque temps dans les airs, pour venir s’épanouir en une floraison de petites étoiles bleues.

— Ce sont eux ! s’écria Ludovic.

— Sans nul doute, déclara Okou. Ces fusées sont les signaux qu’ils se proposaient d’employer pour se faire apercevoir de vous. Remontez vite dans votre merveilleuse machine, et volez les rejoindre.

Alban et Ludovic, après avoir remercié chaleureusement le lama, allèrent retrouver Mme Ismérie et Armandine qui, des fenêtres de la salle commune, avaient assisté, non sans une secrète appréhension, au colloque qui venait d’avoir lieu.

Alban s’était précipité vers les moteurs.

Sous l’impulsion du courant électrique, les ailes et l’hélice battirent l’air avec un sourd bourdonnement, et l’aéroscaphe s’enfonça dans la nuit, du côté d’où partaient encore des fusées.

La Princesse des Airs disparut avec la rapidité d’une feuille sèche emportée par l’ouragan.

Okou, demeuré les bras croisés sur Sa plate-forme, suivit longtemps des yeux les fanaux électriques de l’aéroscaphe, qui décroissait dans l’éloignement, et n’étaient déjà plus, aux yeux du sage lama, que deux petits points de lumière blanche, qu’on eût pu prendre pour deux étoiles de première grandeur.

Okou était perplexe. Il était à la fois satisfait et mécontent. Satisfait, d’avoir vu de ses propres yeux la merveilleuse machine volante, d’avoir parlé à Ludovic et à Alban ; mécontent, de la fuite de Jonathan, qu’il jugeait capable de tous les crimes.

Le supérieur du monastère de Balkouch-Tassa n’avait même pas à ses côtés, pour le renseigner, son liseur de pensées, puisqu’il l’avait donné comme guide à ses amis.

Okou aurait eu encore plus de raisons d’être inquiet s’il avait su comment les choses se passaient.

Quand les voyageurs avaient quitté le monastère, ils étaient pleins de joie et de confiance. Toute la matinée, ils avaient marché avec entrain. À midi, ils avaient déjeuné de bon appétit, à l’endroit où, quelques heures plus tard, Jonathan devait dévorer avec tant d’avidité les restes de leur repas.

Puis, la marche avait continué, par un sentier assez large, mais bordé à droite par un précipice et à gauche par une formidable muraille rocheuse, dont le sommet se perdait dans les nuages.

C’étaient déjà les premiers escarpements du massif du Kysulty.

L’après-midi, la caravane avait marché beaucoup moins vite que le matin.

Mme Rabican et Alberte, qui avaient trop présumé de leurs forces, étaient fatiguées et, quoiqu’elles se gardassent bien de l’avouer, elles avaient hâte d’être parvenues à l’étape du soir.

Tout le monde, d’ailleurs, était impatient ; tout le monde aurait voulu déjà être arrivé au pied de ce massif du Kysulty et savoir s’il gardait encore dans ses gorges profondes, les audacieux aéronautes qui y avaient fait naufrage.

On fit halte de bonne heure, à un endroit où le chemin, entre le gouffre et la montagne, s’élargissait, formait une sorte de plateau semé de blocs erratiques, et planté de maigres tamarins.

On dressa les tentes de feutre ; on alluma le brasier. Mme Rabican et Alberte, brisées de fatigue, annoncèrent qu’elles allaient immédiatement se coucher.

Lorsqu’elles se furent retirées, les hommes firent cercle autour du feu, et s’entretinrent des dramatiques aventures des derniers jours.

Le thaumaturge fut le seul à ne pas prendre part à cette conversation.

Sans doute épuisé par l’extraordinaire dépense de volonté qu’il avait faite la veille, il avait précédé la caravane machinalement et, de toute la journée, n’avait pas prononcé une parole.

D’un geste, il avait refusé les aliments et les boissons que l’on avait placés devant lui.

Ce silence et ce mutisme lui dormaient quelque chose d’effrayant.

Cependant, il se montrait un guide excellent et avait traversé les passages les plus difficiles avec la sûreté machinale que met un somnambule à se promener gravement sur la crête d’un toit.

Les voyageurs avaient fait cercle depuis quelques instants auprès du feu, lorsqu’il se leva du coin où il s’était accroupi.

Son index de squelette s’abaissa vers le gouffre qui se trouvait à droite du campement.

— Il nous indique sans doute, dit M. Bouldu, dans quelle direction se trouvent nos amis.

Mais, comme pour contredire cette assertion, le thaumaturge se retourna lentement du côté de la montagne, qu’il désigna de la même façon.

Sa physionomie paraissait exprimer la crainte.

— Ma foi, je ne comprends rien à ses gestes, déclara le docteur Rabican. Il parait croire que nous sommes menacés de quelque péril.

— Interrogeons-le, fit M. Bouldu.

— Inutile, observa Van der Schoppen. Il ne répond jamais.

— Singulier guide qu’on nous a donné là ! ne put s’empêcher de s’écrier M. Bouldu, avec un commencement de colère.

— En tout cas, que chacun prenne ses armes et se tienne sur la défensive, ordonna le docteur Rabican.

Quand tout le monde fut armé, les voyageurs se montrèrent un peu plus rassurés.

— Nous avons encore, dit Yvon demeuré jusque-là silencieux, quelque chose de très important à faire. Maintenant que la nuit est tout à fait tombée, le moment est venu de lancer des fusées, qui permettront peut-être à nos amis de nous apercevoir.

Avec l’approbation de tous, Yvon alla chercher la caisse d’artifices. Et bientôt une fusée bleue, celle-là même qu’Alban Molifer et Ludovic Rabican avaient aperçue de la terrasse du monastère de Balkouch-Tassa, déchira le voile de la nuit.

Les voyageurs poussèrent tous un cri d’épouvante. À cinquante mètres au-dessus d’eux, sur une plate-forme de rocher, en suivant la direction que leur indiquait le doigt du fakir, la lueur de la fusée venait de leur montrer une troupe compacte de Kirghiz, armés de lances et de fusils, en train de descendre sans bruit dans la direction du campement. Ces hommes, vêtus de longues robes flottantes, comme suspendus au flanc de La montagne, et que la fusée n’avait illuminés que l’espace d’une seconde, avaient quelque chose d’une apparition surnaturelle.

À la lueur d’une seconde fusée, qu’Yvon avait allumée précipitamment, les voyageurs purent apercevoir, dans le précipice au-dessous d’eux, une seconde troupe qui montait avec précaution.

La caravane était cernée.

À ce moment, un coup de feu retentit du sommet du roc. Le thaumaturge, atteint d’une balle en plein cœur, venait de rouler à terre ; il était mort sans avoir poussé un soupir.

— J’ai vu l’homme qui a tiré ! s’écria Chady-Nouka. C’est Jonathan.

Tout en parlant, le Tartare armait lentement la carabine de précision que lui avait offerte le docteur.

Alberte et Mme Rabican, réveillées en sursaut, s’étaient habillées en hâte et s’étaient élancées au milieu des combattants.

Cependant, les assaillants semblaient plongés dans l’indécision.

Nul autre coup de feu que celui dont le religieux bouddiste avait été victime n’avait été tiré.

Cette accalmie de quelques instants donna le temps au docteur Rabican et à ses amis de se concerter. Suivant une tactique qu’ils avaient reconnue excellente, les explorateurs avaient disposé leurs montures en cercle, en plaçant au centre, sous la garde des deux femmes, les bagages et les munitions.

Yvon était chargé d’allumer constamment des feux de Bengale et des fusées, pour éclairer le théâtre du combat.

Van der Schoppen, sur une idée du docteur, s’était approché du rebord de l’abîme et de là, faisait rouler, sur la seconde troupe des Kirghiz, d’énormes quartiers de rocs.

— Il est dit que je ferai toujours de la kinésithérapie, s’écria le digne homme, en s’apprêtant à écrabouiller consciencieusement une grappe de Kirghiz qui gravissait le flanc du rocher.

Malgré le péril de la situation, il n’avait pu retenir cette plaisanterie.

Le docteur Rabican, M. Bouldu et Chady-Nouka avaient chargé leurs carabines et mis un genou en terre.

Ces préparatifs sommaires d’une lutte à outrance n’avaient pris que quelques instants.

La flamme livide d’un feu de Bengale blanc, faisait aller et venir, le long du roc, des ombres gigantesques, montrant le professeur Van der Schoppen arc-bouté contre le bloc de rochers et la troupe des Tartares qui, sans doute rassurés par Jonathan sur le peu de danger des feux de Bengale, continuaient à descendre lentement, attendant sans doute d’être à bonne portée, pour faire une décharge générale.

Chady-Nouka reprit le premier les hostilités. Il avait visé Jonathan, que la couleur de son vêtement distinguait aisément de ses alliés.

Le Tartare était un infaillible tireur. Jonathan Alcott, blessé au ventre, dégringola en hurlant du haut des rocs, et vint s’abattre pantelant aux pieds du docteur.

Il vomissait le sang à gros bouillons. Le docteur détourna les yeux avec horreur pour ne pas voir Chady-Nouka qui, prompt comme l’éclair, avait tiré son sabre et coupé la tête du Yankee.

Les Kirghiz, furieux de la mort de celui qui leur servait de chef, s’arrêtèrent et firent pleuvoir sur les Européens une grêle de balles.

Au même instant, un épouvantable concert de rugissements s’éleva du ravin.

Le professeur Van der Schoppen avait enfin réussi à desceller son rocher et, nouvel Encelade, venait d’écraser tout un lot d’ennemis.

Le combat devint furieux. Yvon, tout en remplissant avec sang-froid son rôle d’artificier, trouvait encore le temps d’abattre quelques Kirghiz avec la carabine qu’Alberte lui passait toute chargée.

M. Bouldu faisait des prodiges de valeur, et Van der Schoppen, n’ayant plus de rochers à jeter, défendait de son côté l’accès du plateau à l’arme blanche. Les yacks, pour la plupart blessés, poussaient de lamentables mugissements.

Tout d’un coup ; Mme Rabican, qu’une balle venait d’atteindre, jeta un grand cri.

Le docteur, désespéré de ne pouvoir quitter sa place au combat, pour aller secourir sa femme, se battit avec une bravoure qui tenait de la frénésie. Il assommait les Kirghiz à coups de crosse, fendait les crânes, brisait les dents, faisait sauter les prunelles hors de leur orbites.

Il était couvert de sang.

Dans l’idée que Mme Rabican avait été frappée mortellement, il voulait mourir en la vengeant.

Quant à Chady-Nouka, qui s’était avancé au milieu d’un gros d’ennemis, il en faisait un carnage terrible.

Une balle lui ayant enlevé une oreille, il avait totalement perdu son sang-froid habituel…

Cependant, malgré leur bravoure, les Européens étaient en trop petit nombre pour ne pas succomber.

À mesure qu’une troupe de Kirghiz était décimée par le feu ininterrompu des carabines à répétition, une autre troupe surgissait.

Alberte était maintenant seule à charger les armes ; la caisse de feux d’artifice d’Yvon tirait à sa fin ; et Van der Schoppen, blessé et débordé par les assaillants du ravin, n’avait pu empêcher une dizaine d’entre eux de prendre pied sur le plateau.

Il se rapprocha du petit groupe formé autour de Mme Rabican inanimée, par le docteur et ses compagnons, que les ennemis serraient de plus en plus près.

— Nous nous battrons jusqu’au bout ! hurla Van der Schoppen, en lançant d’un coup de pied dans le ravin, un Tartare qui s’était approché trop près de lui.

Il n’acheva pas sa phrase, une balle venait de le renverser à son tour.

Le cercle des ennemis se resserrait.

Les Européens, pâles, farouches, ensanglantés, continuaient à se battre silencieusement, n’espérant plus rien que la mort.

Tout d’un coup, M. Bouldu poussa un cri, ou plutôt un hurlement de joie, tellement effrayant, que des deux parts, les combattants s’arrêtèrent.

Tous, amis et ennemis, regardèrent vers l’endroit qu’indiquait le bras tendu du météorologiste.

Au cri de M. Bouldu, ses compagnons répondirent par un hurrah de triomphe, les Tartares par une clameur d’épouvante.

Tout au fond du ciel, une lumineuse apparition s’avançait, avec une rapidité vertigineuse, dans la direction des combattants.

Avec sa coque d’aluminium, ses grandes ailes, et les longs faisceaux de lumière électrique qui s’échappaient de ses fanaux de cristal, la Princesse des Airs apparut aux Kirghiz consternés comme un fabuleux dragon accouru du fond de quelque mythologie perdue, pour les dévorer.

Quelques-uns battirent en retraite.

D’autres se jetèrent la face contre terre.

Mais, avant qu’ils fussent revenus de leur indécision, l’aéroscaphe, décrivant une courbe oblique, s’était rapproché de terre et avait ralenti son vol.

Ce fut, du côté des Kirghiz, une débandade générale.

Le docteur Rabican et ses amis, appuyés sur leurs armes fumantes, ou étanchant le sang qui coulait de leurs blessures, n’étaient pas encore revenus du saisissement que leur causait l’arrivée de ce secours inattendu.

Mais, ce n’était pas le moment de chercher à s’expliquer comment les naufragés de la Princesse des Airs, recherchés jusqu’ici au milieu de tant de périls, arrivaient juste à point pour sauver leurs amis.

Il fallait au plus vite prendre place dans l’aéroscaphe, qui s’était rapproché jusqu’à raser le sol, couvert de morts et de mourants.

Sur la galerie extérieure, se tenaient Alban et Ludovic, le revolver au poing, prêts à faire le coup de feu pour leurs amis.

Mais la bataille était bien finie.

Ils n’eurent désormais qu’à s’occuper de l’embarquement des voyageurs sur l’aéroscaphe. Une échelle de corde fut descendue. Ce fut le docteur Rabican qui en gravit le premier les échelons.

— Mon père ! s’écria Ludovic en se jetant dans ses bras, pourrez-vous jamais me pardonner ?

Il sanglotait sur le cœur de son père, couvert de poussière et de sang, et que l’émotion, la fatigue et ses blessures faisaient presque défaillir.

Le docteur ne pouvait bégayer que quelques paroles incompréhensibles.

— Et ma mère ?… Et Alberte ? demanda Ludovic.

D’un geste douloureux où se trahissait un secret reproche, le docteur montra l’endroit du champ de bataille où était tombée Mme Rabican.

Pendant ce temps, Alban et M. Bouldu avaient dégagé Van der Schoppen du monceau de cadavres qui l’entourait, et l’avaient hissé sur la galerie extérieure, d’où Armandine et Mme Ismérie l’avaient transporté sur une couchette.

Puis ce fut le tour de Mme Rabican, à qui la présence et les baisers de son fils ne tardèrent pas à faire ouvrir les yeux. Sa blessure, qui avait été pansée par le docteur, parut moins grave qu’on ne l’avait d’abord redouté.

Tout le monde avait déjà pris place dans la salle commune de l’aéroscaphe. On avait même embarqué les bagages les plus précieux.

Il ne restait plus, sur le champ de bataille, que Chady-Nouka, dont la stupeur touchait à l’hébétude.

— Alors, nous partons ? demanda Alban.

— Un moment, s’écria M. Bouldu ; nous ne pouvons abandonner ici ce brave Chady-Nouka.

— Ma foi, dit le docteur Rabican, emmenons-le.

M. Bouldu fit signe au Kalmouk de se hisser sur la galerie ; et lorsque celui-ci, après un moment d’hésitation, lui eut obéi, le docteur Rabican cria à Alban, qui n’attendait qu’un signal pour lancer la Princesse des Airs à toute vitesse :

— Maintenant, avant partout !

Et l’aéroscaphe, s’enlevant d’un vigoureux coup d’aile, fila comme un boulet de canon dans la direction de l’ouest.

Le reste de la nuit fut employé par les voyageurs à soigner leurs blessures et à se raconter les péripéties de leurs aventures.

On avait installé des couchettes dans la salle commune. Tous, tombant de fatigue et de sommeil, allaient y prendre place, laissant à Alban le soin de diriger l’aéroscaphe, lorsque Ludovic s’écria brusquement :

— Nous sommes des ingrats ; nous aurions dû repasser par le monastère de notre prêtre bouddhiste.

— C’est juste, fit Alban. Mais, maintenant il est trop tard. Nous avons parcouru déjà au moins sept cents kilomètres ; l’aéroscaphe marche avec une rapidité folle, et nous ne devons actuellement penser qu’à arriver à Saint-Cloud le plus vite possible.

Tout le monde convint de la justesse de cette réflexion.

Si longtemps séparés les uns des autres, tout entiers à leurs confidences, les passagers de la Princesse des Airs, pendant les jours qui suivirent, eurent à peine un coup d’œil pour les steppes, les forêts, les lacs et les fleuves, qui se succédaient au-dessous d’eux avec une rapidité vertigineuse.

Ils avaient tant de choses à se dire, et quelques-uns tant d’erreurs à se faire pardonner, que le temps s’écoulait, dans ces conversations amicales, avec une étonnante rapidité.

M. Bouldu ne quittait plus Alban Molifer, à qui il avait fait, de la façon la plus complète, des excuses sur sa conduite passée.

Alberte était devenue l’inséparable amie d’Armandine ; Ludovic passait tout le temps qu’il n’employait pas à veiller Mme Rabican, dont l’état ne donnait plus d’inquiétude, à expliquer à Yvon le fonctionnement de l’aéroscaphe.

On voyait les deux jeunes gens courir de l’hélice à la chambre d’avant, et de la plate-forme à la galerie extérieure.

Quant à Van der Schoppen, la vigueur de sa constitution avait promptement triomphé de l’hémorragie considérable qui avait amené son évanouissement au cours du combat.

Le bras en écharpe et le front couvert d’un bandeau, de sa main valide il mettait en ordre les notes recueillies au cours du voyage et dévorait à chaque repas, afin, disait-il, de rassurer ses amis par son appétit, d’énormes tranches de yack conservé.

Chady-Nouka, lui, s’était vite habitué à la vie aéronautique.

Quand Mme Ismérie ne l’employait pas à laver la vaisselle ou à fourbir les portes métalliques, il montait sur la plate-forme ; et là, couché tout de son long, la pipe aux dents, il regardait nonchalamment défiler les paysages.

Habitué à l’existence contemplative de la steppe, il se trouvait parfaitement heureux.

Le temps du voyage passa comme un rêve. Mme Rabican, sur qui la présence de Ludovic exerçait la plus salutaire influence, voulut se lever quand elle apprit que l’aéroscaphe allait, dans quelques heures, planer au-dessus des campagnes de France.

Van der Schoppen, le bras toujours en écharpe, rêvait kinésithérapie, Yvon et Ludovic explorations et voyages.

Le docteur et Mme Rabican étaient tout à la joie d’avoir retrouvé leur fils, et Alberte son frère.

Alban voyait s’ouvrir devant lui, à son retour, une ère de triomphe et de prospérité dont Mme Ismérie et Armandine escomptaient déjà toute la gloire, à la grande joie de M. Bouldu, qui les déclarait atteintes de la folie des grandeurs et les menaçait du traitement kinésithérapique.



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