La Prophétie de Gwenc’hlan

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

II

LA PROPHÉTIE DE GWENC’HLAN

− DIALECTE DE CORNOUAILLE −


ARGUMENT

Comme nous l’avons dit dans l’introduction de ce recueil, il est, parmi les chants populaires de la Bretagne, une pièce intitulée : Prophétie de Gwenc’hlan, que l’on attribue au barde du cinquième siècle de ce nom. Nous avons cité tout ce que les sources écrites nous ont fourni d’indications au sujet du poëte. Voici celles que nous offre la tradition.

Gwenc’hlan fut longtemps poursuivi par un prince étranger. Le prince, s’étant rendu maître de sa personne, lui fit crever les yeux, le jeta dans un cachot, où il le laissa mourir, et tomba lui-même, peu de temps après, sur un champ de bataille, sous les coups des Bretons, victime de l’imprécation prophétique du poëte.

Cette tradition s’accorde à merveille avec le chant suivant, recueilli en Melgven, que Gwenc’hlan passe pour avoir composé au fond de son cachot, quelques jours avant de mourir.



I


Quand le soleil se couche, quand la mer s’enfle, je chante sur le seuil de ma porte.

Quand j’étais jeune, je chantais ; devenu vieux, je chante encore.

Je chante la nuit, je chante le jour, et je suis chagrin cependant.

Si j’ai la tête baissée, si je suis chagrin, ce n’est pas sans motif.
Ce n’est pas que j’aie peur ; je n’ai pas peur d’être tué.
Ce n’est pas que j’aie peur ; assez longtemps j’ai vécu.
Quand on ne me cherchera pas, on me trouvera ; et quand on me cherche, on ne me trouve pas.
Peu importe ce qui adviendra. ce qui doit être sera.
Il faut que tous meurent trois fois, avant de se reposer enfin.

II


Je vois le sanglier qui sort du bois ; il boite beaucoup ; il a le pied blessé,
La gueule béante et pleine de sang, et le crin blanchi par l’âge ;
Il est entouré de ses marcassins, qui grognent de faim.
Je vois le cheval de mer venir à sa rencontre, à faire trembler le rivage d’épouvante.
Il est aussi blanc que la neige brillante ; il porte au front des cornes d’argent.
L’eau bouillonne sous lui, au feu du tonnerre de ses naseaux.

Des chevaux marins l’entourent, aussi pressés que l’herbe au bord de l’étang.
— Tiens bon ! tiens bon ! cheval de mer ; frappe-le à la tête ; frappe fort, frappe !
Les pieds nus glissent dans le sang ! Plus fort encore ! frappe donc ! plus fort encore !
Je vois le sang comme un ruisseau ! Frappe fort ! frappe donc ! plus fort encore !
Je vois le sang lui monter au genou ! Je vois le sang comme une mare !
Plus fort encore ! frappe donc ! plus fort encore ! Tu te reposeras demain.
Frappe fort ! frappe fort, cheval de mer ! Frappe-le à la tète ! frappe fort ! frappe ! —

III


Comme j’étais doucement endormi dans ma tombe froide, j’entendis l’aigle appeler au milieu de la nuit.
Il appelait ses aiglons et tous les oiseaux du ciel,
Et il leur disait en les appelant :
— Levez-vous vite sur vos deux ailes !
Ce n’est pas de la chair pourrie de chiens ou de brebis; c’est de la chair chrétienne qu’il nous faut ! —

— Vieux corbeau de mer, écoute; dis-moi : que tiens-tu là?
— Je tiens la tête du Chef d’armée[1] ; je veux avoir ses deux yeux rouges.
Je lui arrache les deux yeux , parce qu’il t’a arraché les tiens.
— Et toi, renard, dis-moi, que tiens-tu là?
— Je tiens son cœur, qui était aussi faux que le mien.
Qui a désiré ta mort, et t’a fait mourir depuis longtemps.
— Et toi, dis-moi, crapaud, que fais-tu là, au coin de sa bouche?
— Moi, je me suis mis ici pour attendre son âme au passage.
Elle demeurera en moi tant que je vivrai, en punition du crime qu’il a commis
Contre le Barde qui n’habite plus entre Roc’h-allaz et Porz-gwenn. —



NOTES

Cette pièce est, par les sentiments, les croyances, les images, un débris précieux de l’ancienne poésie bardique.

Comme Taliésin, Gwenc’hlan croit aux trois cercles de l’existence et au dogme de la métempsycose : « Je suis né trois fois, dit le poëte cambrien… j’ai été mort, j’ai été vivant ; je suis tel que j’étais… J’ai été biche sur la montagne… j’ai été coq tacheté… j’ai été daim de couleur fauve ; maintenant je suis Taliésin[2]. »

Comme Lywarc’h-Hen, il se plaint de la vieillesse, il est triste ; comme lui, il est fataliste. « Si ma destinée avait été d’être heureux, s’écrie le barde s’adressant à son fils qui a été tué, tu aurais échappé à la mort… Avant que je marchasse à l’aide de béquilles, j’étais beau… je suis vieux, je suis seul, je suis décrépit… Malheureuse destinée qui a été infligée à Lywarc’h, la nuit de sa naissance : de longues peines sans fin[3] ! »

De même que Gwenc’hlan représente le prince étranger sous la figure d’un sanglier, et le prince breton, sous celle d’un cheval marin, Taliésin parlant d’un chef gallois, l’appelle le « cheval de guerre[4]. »

L’histoire du barde aveugle d’Armorique chantant dans les fers son chant de mort, offre quelque analogie avec celle d’Aneurin qui, ayant été lait prisonnier à la bataille de Kaltraez, composa son poëme de Gododin durant sa captivité : « Dans cette maison souterraine, malgré la chaîne de fer qui lie mes deux genoux, dit-il, mon chant de Gododin n’est-il pas plus beau que l’aurore? » Le même poëme offre un vers qui se retrouve presque littéralement dans le chant armoricain : « On voit une mare de sang monter jusqu’au genou[5]. »

Le sens des strophes 23e, 24e et 25e du chant breton est exactement le même que celui de deux stances d’une élégie où Lywarc’h-Hen décrit les suites d’un combat :

«J’entends cette nuit les aigles d’Eli… Ils sont ensanglantés ; ils sont dans le bois… Les aigles de Pengwern appellent au loin cette nuit ; on les voit dans le sang humain[6] . »

Mais les bardes que nous venons de citer étaient tous plus ou moins chrétiens, et l’on doit croire que Gwenc’hlan ne l’était guère, en voyant la complaisance avec laquelle il dévoue la « chair chrétienne » aux aigles et aux corbeaux : on se rappelle qu’une tradition populaire lui fait dire : « Un jour viendra où les prêtres du Christ seront poursuivis, où on les huera comme des bêtes fauves[7]. »

Le carnage qu’on en fera, ajoute-t-il, sera tel « qu’ils mourront tous par bandes, sur le Menez-Bré, par bataillons [8]. »

Dans ce temps-là, dit-il encore, « la roue du moulin moulera menu ; le sang des moines lui servira d’eau[9]. »
A l’en croire, ces choses arriveront bien avant la fin du monde ; alors la plus mauvaise terre rapportera le meilleur blé[10].

Enfin, la pièce, comme celles des anciens bardes gallois, était primitivement allitérée. Elle offre des traces trop multipliées de ce système rhythmique, pour que ce soit l’effet du hasard.

Nous avons dit que le peuple l’attribue à Gwenc’hlan ; les deux derniers vers confirmeraient cette opinion :

« Gwenc’hlan marque au commencement de ses prédictions, dit le P. Grégoire de Rostrenen, qu’il demeurait entre Roc’h-allaz et le Porz-gwenn, au diosèse de Tréguier. »

Mais s’il est l’auteur de la pièce, elle est évidemment fort altérée dans la rédaction actuelle, et très-rajeunie de langage. C’est une observation que j’aurai souvent lieu de faire. Quant à l’accent poétique, le temps ne lui a rien ôté de sa vigueur première, et l’on a dit avec raison que le dernier cri de vengeance poussé par le vieux barde aveugle est, dans sa férocité sublime, presque digne du chantre d’Ugolin.



  1. Le chef étranger qui fit prisonnier le poëte
  2. Myvyrian, t. I, p. 37 et 76.
  3. Ibid., p. 115 et 117 et les Bardes bretons, p. 136.
  4. Ibid., p. 151.
  5. Ibid., p. 7.
  6. Myvyrian, p. 109. Cf. les Bardes bretons, p. 76.
  7. Tud Jezuz-Krist a wallgasor,
    Evel gouezed ho argador.

  8. M’az marvint holl a strolladou
    War menez Bre, a vagadou.

  9. Rod ar vilin a velo flour,
    Gand goad ar enec’h eleac’h dour

  10. Abarz ma vezo fin ar bed ;
    Falla douar ar gwella ed.

    Cette dernière strophe et la seconde sont citées par D. le Pelletier qui les a copiées sur le manuscrit original ; les deux autres appartiennent à la tradition.