La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle/V/1

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V

TOLSTOÏ


I. — Les trois étapes évolutives de la vie de Tolstoï : Jeunesse. Age mùr. Vieillesse. — L’Université. — Rêveries et contradictions. — Première tentative de vie rustique. — Le Caucase. — Les cosaques — Jérochka et Marianne. — Débuts littéraires. — Guerre de Crimée. — Voyages. — Activité pédagogique. — Mariage et vie de famille. — Recherche de la foi. — Idée de suicide. — Nouvelle conception de l’existence. — Tolstoï se dégage des intérêts matériels. — Mme Tolstoï prend tout entre ses mains : elle administre les domaines et édite les œuvres de son mari. — Manière d’écrire de Tolstoï. — Il proclame la vanité et le mensonge de la vie et, entouré de soins jaloux, se laisse vivre, doucement, à Iasnaïa-Poliana. — Excommunication. — Absence de symptômes pathologiques dans les doutes de Tolstoï. — Psychologie du doute. — La conversion de Tolstoï n’est pas la solution définitive des problèmes qu’il s’était posés. — « Revenir à la terre » n’est pas accessible à tout le monde. — Sénilité. — Mysticisme. — Antinomies entre la théorie de la vie et la vie même de Tolstoï. — Théorie de Tolstoï sur l’hérédité. — Le tolstoïsme est une méthode de critique sociale.

II. — L’œuvre de Tolstoï.— L’étude de sa philosophie proprement dite ne rentre pas dans le cadre de cet ouvrage. — Dostoïevsky, Tourgueniev et Tolstoï. — Division des romans de Tolstoï en deux cycles. — Guerre et Paix. — Le prince André. — Pierre Bezouchov. — Flaubert. — La psychologie d’Anna Karénine. — Anna Karénine et madame Bovary. — Anna Karénine, chef-d’œuvre de Tolstoï. — La sonate à Kreutzer. — La psychologie de Pozdnichev. — La femme, la jalousie, l’adultère et la dégénérescence du mariage. — La vie sexuelle, les fraudes dans le mariage et le divorce. — Tolstoï, Renan et Schopenhauer. — Résurrection. — Maslova et Nekhloudov. — Supériorité morale de Maslova. — À propos de la fin de Résurrection. — « Le remords du pécheur n’est rien s’il n’y joint, la réparation ». — La prison et les prisonniers. — Documentation. — Nihilistes. — Un tolstoïsant. — La formation psycho-sociale d’un révolutionnaire russe. — Femmes nihilistes. — Les paysans de Tolstoï : Deux vieillards. — Histoire vraie. — Le Moujik Pakhom. — Puissance des ténèbres. — La psychologie du moujik. — L’idée de la mort dans l’œuvre de Tolstoï. — La mort d’un soldat. — La mort du prince André. — La mort d’Ivan Ilitch. — La mort d’un cheval. — La vie raisonnable doit consistera vivre de façon que la mort ne puisse pas anéantir la vie. — Impression générale. — L’imagination. — Facilité merveilleuse d’évocation et absence de composition. — Aucune unité d’action. — Descriptions minutieuses. — Longueurs. — Détails. — L’œuvre de Tolstoï ressemble à un édifice architectural. — Langue. — Style. — Mots nouveaux. — Absence d’ironie. — Pessimiste dans ses romans, Tolstoï est optimiste dans son œuvre abstraite. — Analyse de cette antinomie psychologique apparente. — Le stoïcisme. — Dans son déisme comme dans son pessimisme, Tolstoï n’a pas dépassé Spinoza et Schopenhauer. — Critique des phénomènes sociaux. — Tolstoï appartient à la catégorie des beaux génies qui ont honoré l’humanité.


Cet homme de génie a mis l’empreinte de ses pas sur tant de chemins de la vie et de la pensée, il suggère tant d’idées diverses que l’on hésite, sans pouvoir s’arrêter à aucune des visions différentes qui hantent l’esprit. Son effort littéraire est continu, immense et perplexe et sa vie peut être considérée comme le premier de ses ouvrages, comme la matière de la plupart d’entre eux. Tolstoï est l’un des principaux personnages de ses romans. L’évolution de sa vie comme celle de son œuvre a suivi une voie logique. Elle a passé par trois étapes successives, par trois phases de développement : 1° la Jeunesse ; 2° l’Age viril et 3° la Vieillesse. Jeune, il suffit à Tolstoï de vivre, de rendre sa vie plus complète, plus intense. Son exubérance vitale se donne libre cours. À l’âge viril, dans la plénitude de ses forces, il aspire à produire, il a — à travers des moments de doute — la foi dans le progrès, dans l’action. L’âge de fatigue vient, Tolstoï brûle ce qu’il adorait et, pour éviter le vide de l’existence, il se crée une nouvelle foi, un nouveau sens de la vie... Il en est de même dans son œuvre.


I


Léon Nikolaïevitch appartient à une famille de haute noblesse russe, d’origine allemande, émigrée en Russie en 1353. Son père, lieutenant-colonel, après la campagne de 1812, à laquelle il prit part, se retira avec sa famille à Iasnaïa-Poliana[1] où naquit le futur romancier russe, le 28 août 1828[2]. À l’âge de trois ans, le jeune Tolstoï perdit sa mère.

Cette mort produisit sur l’enfant une impression douloureuse et ineffaçable. « Je l’examinais avec une intensité croissante et, peu à peu, je distinguais ses traits aimés. Je frissonnais d’épouvante en me persuadant que c’était elle... Pourquoi ces yeux fermés et caves ? Pourquoi cette terrible pâleur ?... » Le problème de la mort tourmentera Tolstoï à diverses époques de sa vie et jouera un rôle prépondérant dans son œuvre.

Peu de temps avant la mort de la comtesse Tolstoï, on parlait en famille de la laideur du petit Léon qui ne fut jamais beau : de petits yeux, un front bas et droit, etc. La mère s’efforçait de découvrir chez son fils quelque chose de bien ; elle disait qu’il avait des yeux intelligents, un joli sourire. À la fin, vaincue par les arguments des autres, elle avoua son tort ; mais, prenant l’enfant dans ses bras, elle lui dit : « Rappelle-toi, chéri, que personne ne t’aimera jamais pour ta figure. Ainsi, tâche d’être brave et d’avoir beaucoup d’esprit. » Cette laideur froissa toujours l’amour-propre de Tolstoï, elle est la cause de sa timidité. Car, jusqu’à sa conversion qui amena le changement complet de toute sa vie, il resta un timide.

Après la mort de la mère, une parente éloignée, Mme Ergorskaïa se chargea de l’éducation des enfants : quatre garçons et une petite fille. En 1837, la famille Tolstoï quitta Iasnaïa-Poliana pour aller habiter Moscou, le frère aîné de Léon Nikolaïévitch ayant été obligé de se préparer à l’Université.

Mais, l’été de la même année, mourut le père de Tolstoï, et Mme Ergorskaïa, pour diminuer les dépenses, retourna avec les enfants à Iasnaïa-Poliana. On y invita quelques séminaristes russes et des professeurs allemands. L’un de ces derniers est désigné dans Enfance sous le nom de Karl Ivanovitch.

Léon Nikolaïévitch se rappelle avec bonheur ces années de son enfance « Enfance ! heureux, heureux temps qui ne reviendra plus ! Comment ne pas chérir, comment ne pas caresser les souvenirs de cet âge ? Ils élèvent mon âme, la rafraîchissent et sont pour moi la source des plus douces joies.

Reviendra-t-elle cette insouciance du premier âge ? retrouverons-nous ce besoin d’aimer et cette foi ardente que nous possédions dans l’enfance ? Quel temps pourrions-nous préférer à celui-là où les deux plus douces vertus : la gaîté innocente et le besoin insatiable d’affection sont les seuls mobiles de notre vie ? Où sont ces prières brûlantes, où est ce don précieux, les larmes si pures de l’attendrissement ? La vie a-t-elle piétiné si péniblement sur mon cœur que je ne doive plus jamais connaître ces larmes et ces transports ? Ne m’en reste-t-il que les souvenirs ? »

D’après Mme Jouschkova, tante de Tolstoï, ce dernier fut dans son enfance et dans son adolescence d’une humeur folâtre, il se signalait souvent par l’étrangeté de sa conduite et par la vivacité de son caractère, mais toujours par la honte de cœur.

Un jour, — il avait à peine huit ans — il se prit d’un désir irrésistible de voler en l’air. Cette idée le hanta jusqu’au moment où il se décida à la mettre en pratique. Il s’enferma dans la chambre d’études, gagna la fenêtre et fit un mouvement pour voler en l’air. Il tomba d’une hauteur de deux sajènes et demie[3] et fut malade pendant un certain temps.

Vers l’âge de douze ans, à une matinée dansante, une ravissante fillette troubla le jeune comte. Elle s’appelait Sonia. « Je ne voyais plus que Sonitchka. J’étais content de lui parler et, quand il m’arrivait de trouver un mot que je jugeais spirituel ou comique, je la regardais aussitôt pour voir quel effet j’avais produit ; mais quand je me trouvais à un endroit d’où Sonitchka ne pouvait ni me voir ni m’entendre, je devenais silencieux... » Il craignait cependant de ne pas plaire... « Je compris qu’il était absurde de ma part de vouloir captiver un être aussi charmant. Je ne pouvais attendre la réciprocité et je n’y songeais même pas ; mon âme débordait de joie sans cela. Je ne comprenais pas qu’on pût demander un bonheur plus grand que celui dont ce sentiment remplissait mon cœur, et qu’on pût souhaiter autre chose que de le voir durer éternellement... »

À quatorze ans, le contraste entre l’apparence extérieure de Tolstoï et son activité morale devint grand. Il vécut dans un isolement moral absolu, enfoncé en lui-même. Les questions abstraites de la destinée humaine, de la vie future, de l’immortalité de l’âme se présentaient déjà à lui, et sa débile intelligence d’enfant travaillait avec toute l’ardeur de l’inexpérience à éclairer ces problèmes que le génie humain, dans ses plus grands efforts, arrive seulement à poser sans parvenir à résoudre.

La timidité qui condamne Léon Tolstoï à l’isolement moral, l’oblige à rentrer en lui-même, à vivre dans ses pensées, à prendre le goût de la réflexion et de l’analyse intérieure[4]. Un jour, il lui vint à la pensée que le bonheur ne dépend pas des événements extérieurs, mais de la façon dont nous les acceptons, qu’un homme accoutumé à supporter la douleur ne peut pas être malheureux. Et, pour s’accoutumer à la peine, il s’exerçait, malgré des douleurs atroces, à tenir un dictionnaire à bras tendu pendant cinq minutes, ou bien il s’en allait dans le grenier, il prenait des cordes et « il se donnait la discipline » sur le dos, avec tant de vigueur, que les larmes lui venaient aux yeux.

Avant d’entrer à l’Université, Tolstoï fait des projets : « Chaque dimanche, j’irai à l’église et après, pendant une heure, je lirai les évangiles... Un dixième de l’argent que je recevrai, je le donnerai aux pauvres, sans que personne le sache, pas aux mendiants mais aux orphelins, aux vieillards. Je ferai moi-même ma chambre. Mon domestique est un homme comme moi, je ne veux pas qu’il travaille pour moi. J’irai à l’Université à pied. Si l’on me donne une voiture, je la vendrai et je distribuerai l’argent aux pauvres. » Il se propose de beaucoup travailler, d’être le premier, de « savoir tout » en deuxième année et de terminer ses études à dix-huit ans avec deux médailles d’or. Après sa thèse de doctorat, il sera « le premier savant de la Russie ». Il ajoute très modestement :« Même en Europe, je pourrais être le premier savant. » Beaux rêves de jeunesse ! « Si jamais je deviens un vieillard de soixante-dix ans, écrit Tolstoï à cette époque[5], mes rêves seront aussi enfantins qu’aujourd’hui. Je rêverai à une belle Marie quelconque, qui m’aimera, moi, vieillard édenté... Je rêverai que mon fils est devenu subitement ministre ou que j’ai de nombreux millions. »

Tolstoï entra à l’Université en 1843, c’est-à-dire à l’âge de quinze ans, à la Faculté des Langues orientales. Il n’y avait aucune raison particulière dans le choix de cette Faculté, si ce n’est celle que tout le monde se portait généralement vers la Faculté de Droit : Tolstoï, dans sa jeunesse, ne voulait jamais rien faire comme tout le monde. D’ailleurs, un an après, il abandonna la Faculté des Langues orientales pour celle de Droit.

Durant les premiers mois, il s’intéressa beaucoup au droit d’État ; il commença même un travail comparatif de l’Esprit des Lois de Montesquieu et des Lois de Catherine II, mais au bout d’un certain temps, le travail fut abandonné. Il avait commencé à lire des ouvrages de philosophie à l’âge de seize ans ; il se passionna pour Rousseau, et c’est avec discernement et de très bonne heure qu’il abjura sa foi première. Élevé dans la religion chrétienne orthodoxe, à dix-sept ans il ne croyait plus à l’Église, et cela suivant sa propre impulsion.

Mais si Tolstoï ne croyait plus à ce qu’on lui avait enseigné dans son enfance, il croyait à quelque chose. Ce quelque chose était le perfectionnement moral. « Je voulais être bon, mais j’étais jeune, j’étais seul, tout à fait seul, quand je cherchais le bien[6]. »

Dans la société des amis de son frère Nicolas que Léon Nikolaïévitch aimait beaucoup, il jouait un rôle insignifiant qui le faisait souffrir ; cependant « il aimait à se tenir dans sa chambre lorsqu’il avait du monde et à observer sans mot dire[7] ».

La vie intérieure de Tolstoï ne fut connue que de lui-même, elle fut cachée soigneusement — par timidité — aux regards curieux. Sa vie extérieure d’étudiant se passait en orgies, duels et cartes.

Il divisait, à cette époque, les hommes en deux catégories : les hommes comme il faut, les hommes non comme il faut. Le dernier groupe se subdivisait en hommes non comme il faut et en ceux de la plèbe. Tolstoï estimait beaucoup les hommes comme il faut et il avait une sorte de mépris pour les autres. La première condition du comme il faut consistait surtout dans la parfaite connaissance et la bonne prononciation du français. La deuxième condition était d’avoir les ongles longs et bien taillés. La troisième, c’était de savoir saluer, danser, causer, et d’avoir l’air indifférent à tout.

En cachette, il étudiait la bonne prononciation française, l’art de saluer sans regarder la personne qu’on salue ; il s’efforçait d’avoir l’air indifférent, blasé ; il soignait ses ongles ; « j’avais beau me tailler les ongles, je comprenais qu’il me restait encore beaucoup de travail pour atteindre le but ». Le comme il faut était pour lui une bonne qualité, un mérite, c’était la condition indispensable de la vie, du bonheur, de la gloire, sans laquelle il n’y a rien dans la vie. Aucun artiste, aucun savant n’avait son estime, s’il ne portait le cachet du comme il faut. Il n’avait pas de camarades parmi les étudiants. « Ils appartenaient, pour la plupart, à la catégorie d’hommes non comme il faut, ils éveillaient en moi non seulement du mépris, mais une certaine animosité personnelle et, parce qu’ils n’étaient pas comme il faut, je ne les considérais pas comme mes égaux. J’hésitais entre l’estime pour eux, ce à quoi me disposaient leur savoir, leur honnêteté et la poésie de la jeunesse et la répulsion que m’inspiraient leurs manières non comme il faut. » Malgré tout son désir, il fut absolument impossible au jeune homme de se lier avec ses camarades. Leurs idées étaient tout à fait opposées.

Tolstoï ne peut sans effroi se rappeler ses années universitaires. Menait-il cette vie consciemment ? le rendait-elle heureux ? Non. Il était toujours mécontent de lui-même, « mais chaque fois que j’essayais de me prononcer sur mon ardent désir d’être bon moralement, je ne rencontrais que mépris et moqueries[8] ».

Un jour, Tolstoï cousit quelques feuilles de papier et il écrivit en tête : Règles de vie. Il voulait dresser la liste des devoirs qu’il aurait à remplir dans sa vie, ainsi que les règles de conduite dont il comptait ne jamais s’écarter. Il divisait même ces devoirs en trois catégories : les devoirs envers lui-même, envers le prochain et envers Dieu. L’idée de la possibilité de se dicter des règles pour toutes les circonstances de la vie et de se laisser guider par elles, lui plaisait beaucoup ; elle lui semblait à la fois simple et belle. Chacune des pensées qui lui passaient par la tète rentrait admirablement dans l’une des catégories de ses devoirs. Cependant il ne commençait jamais… Au bout de quelque temps, il déchira ce cahier : il lui fut impossible d’exprimer en paroles ce qui était clair pour lui en pensées. Cela le faisait souffrir. « Sont-ils donc stupides tous mes rêves sur le but et le devoir de ma vie ? se demandait-il. Pourquoi suis-je triste, comme si j’étais mécontent de moi-même, alors que je m’imaginais éprouver une pleine satisfaction?… Pourquoi tout est-il si beau et va si bien dans ma tête, alors que tout est si laid et va si mal sur mon papier et, en général, dans ma vie dès que je veux faire l’application de n’importe laquelle de mes idées[9] ? »

L’Université n’a rien donné à Tolstoï. À l’époque où il fit ses études, l’enseignement de l’Université russe était plutôt médiocre. Les vacances, Tolstoï les passait à la campagne, à Iasnaïa-Poliana. Il allait souvent loin de la maison, à l’abri du soleil, il se mettait à l’ombre et il lisait. De temps à autre, ses yeux quittaient le livre pour contempler le ruisseau et les rayons dorés du soleil disparaissant dans le lointain de la grande forêt, et il sentait au-dedans de lui cette même fraîcheur, cette même jeunesse, cette même intensité de vie qui respiraient autour de lui, dans toute la nature… Quand il lui arrivait, dans ces promenades, de rencontrer des paysans au travail, bien que le bas peuple n’existât pas pour lui, il éprouvait invariablement, sans s’en rendre compte, un violent embarras et il tâchait de ne pas être aperçu.

En 1846, il prit subitement la résolution d’abandonner l’Université et de se consacrer à la vie rustique. Dans une lettre de cette époque adressée à sa tante il dit : « Je vais me consacrer à la vie rustique, pour laquelle je sens que je suis né. Vous direz que je suis jeune. Peut-être, mais cela ne m’empêche pas d’avoir conscience du penchant que j’ai à aimer le bien et à désirer le faire. J’ai trouvé ma propriété dans le plus grand désordre. À force de chercher un remède à cette situation, j’ai acquis la certitude que le mal vient de la misère des moujiks ; ce mal ne peut disparaître que par un long et patient travail.

N’est-ce donc pas un devoir, un devoir sacré que de m’occuper du bonheur de ces sept cents âmes[10] ? Pourquoi chercher dans une autre sphère l’occasion d’être utile et de faire le bien quand j’ai devant moi une tâche aussi noble, une mission aussi glorieuse ? Je me sens capable d’être un bon maître et pour l’être comme je le conçois, il n’est point besoin de diplômes et de grades. Chère tante, renoncez aux projets ambitieux que vous avez formés pour moi. Habituez-vous à l’idée que j’ai choisi ma voie, la bonne, celle qui, je le sens, me conduira au bonheur. »

Sa tante le détourna de ses projets. « Dans la vie, mon cher ami, lui écrivit-elle, nos qualités nous nuisent plus que nos défauts. Tu espères devenir un bon maître ? je dois te dire que nous n’avons conscience de nos penchants que lorsqu’ils nous ont déjà trompés et que, pour être un bon maître, il faut être un homme froid et sévère, et je doute que tu le deviennes jamais. J’approche de la cinquantaine, j’ai connu beaucoup d’hommes respectables à tous égards, mais je n’ai jamais entendu dire qu’un jeune homme bien né et plein d’avenir se soit enterré dans un village sous le prétexte d’y faire du bien. La misère des paysans est un mal inévitable, en tout cas un mal qu’on peut soulager sans oublier ses devoirs envers la société, envers les siens, envers soi-même. Avec ton intelligence, ton cœur, ton amour de la vertu, il n’est pas de carrière dans laquelle tu ne puisses espérer le succès.

« Je crois à ta sincérité quand tu te dis exempt d’ambition, mais tu te trompes toi-même. À ton âge et avec tes moyens, l’ambition est une vertu. Tu as toujours voulu passer pour un original ; ton originalité n’est autre chose qu’un amour-propre excessif[11]. »

Les conseils de sa tante ne changèrent pas la résolution de Tolstoï. Il envoya sa démission à l’Université et se fixa à Iasnaïa-Poliana. Là, il se trouva en face de la nature et Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/234 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/235 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/236 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/237 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/238 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/239 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/240 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/241 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/242 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/243 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/244 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/245 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/246 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/247 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/248 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/249 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/250 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/251 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/252 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/253 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/254 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/255 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/256 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/257 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/258 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/259 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/260 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/261 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/262 Page:Ossip-Lourié - La Psychologie des romanciers russes du XIXe siècle.djvu/263

  1. Gouvernement de Toula.
  2. Vieux style.
  3. Sajène = 2 met. 134.
  4. Voy. notre ouvrage La philosophie de Tolsloï, p. 8.
  5. Jeunesse.
  6. La philosophie de Tolstoï, p. 14.
  7. Adolescence.
  8. Ma confession.
  9. Jeunesse.
  10. Oui, Tolstoï eut des serfs, sept cents serfs !
  11. Le prince Nekhloudov.