La Pucelle d’Orléans/10

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La Pucelle d’Orléans
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 159-169).

CHANT X





Argument.- Agnès Sorel poursuivie par l’aumônier de Jean Chandos. Regrets de son amant, etc. Ce qui advint à la belle Agnès dans un couvent.






Eh quoi ! toujours clouer une préface
A tous mes chants ! la morale me lasse ;
Un simple fait conté naïvement,
Ne contenant que la vérité pure,
Narré succinct, sans frivole ornement,
Point trop d’esprit, aucun raffinement,
Voilà de quoi désarmer la censure.
Allons au fait, lecteur, tout rondement,
C’est mon avis. Tableau d’après nature,
S’il est bien fait, n’a besoin de bordure.



Le bon roi Charle, allant vers Orléans,
Enflait le cœur de ses fiers combattants,
Les remplissait de joie et d’espérance,
Et relevait le destin de la France.
Il ne parlait que d’aller aux combats,
Il étalait une fière allégresse ;
Mais en secret il soupirait tout bas,
Car il était absent de sa maîtresse.
L’avoir laissée, avoir pu seulement
De son Agnès s’écarter un moment
C’était un trait d’une vertu suprême,
C’était quitter la moitié de soi-même.



Lorsqu’il se fut au logis renfermé,
Et qu’en son cœur il eut un peu calmé
L’emportement du démon de la gloire,
L’autre démon qui préside à l’amour
Vint à ses sens s’expliquer à son tour ;

Il plaidait mieux : il gagna la victoire.
D’un air distrait, le bon prince écouta
Tous les propos dont on le tourmenta :
Puis en sa chambre en secret il alla,
Où, d’un cœur triste et d’une main tremblante,
Il écrivit une lettre touchante,
Que de ses pleurs tendrement il mouilla ;
Pour les sécher Bonneau n’était pas là.
Certain butor, gentilhomme ordinaire,
Fut dépêché, chargé du doux billet.
Une heure après, ô douleur trop amère !
Notre courrier rapporte le poulet.
Le roi, saisi d’une alarme mortelle,
Lui dit : " Hélas ! pourquoi donc reviens-tu ?
Quoi ! mon billet ?… -- Sire, tout est perdu ;
Sire, armez-vous de force et de vertu.
Les Anglais… Sire… ah ! tout est confondu ;
Sire… ils ont pris Agnès et la Pucelle. "



A ce propos dit sans ménagement,
Le roi tomba, perdit tout sentiment,
Et de ses sens il ne reprit l’usage
Que pour sentir l’effet de son tourment.
Contre un tel coup quiconque a du courage
N’est pas, sans doute, un véritable amant :
Le roi l’était ; un tel événement
Le transperçait de douleur et de rage.
Ses chevaliers perdirent tous leurs soins
A l’arracher à sa douleur cruelle ;
Charles fut prêt d’en perdre la cervelle :
Son père, hélas ! devint fou pour bien moins[1].
" Ah ! cria-t-il, que l’on m’enlève Jeanne,
Mes chevaliers, tous mes gens à soutane,
Mon directeur et le peu de pays
Que m’ont laissé mes destins ennemis !
Cruels Anglais, ôte-moi plus encore,

Mais laissez-moi ce que mon cœur adore.
Amour, Agnès, monarque malheureux !
Que fais-je ici, m’arrachant les cheveux ?
Je l’ai perdue, il faudra que j’en meure ;
Je l’ai perdue, et pendant que je pleure,
Peut-être, hélas ! quelque insolent Anglais
A son plaisir subjugue ses attraits,
Nés seulement pour des baisers français.
Une autre bouche à tes lèvres charmantes
Pourrait ravir ces faveurs si touchantes !
Une autre main caresser tes beautés !
Un autre…. ô ciel ! que de calamités !
Et qui sait même, en ce moment terrible,
A leurs plaisirs si tu n’es pas sensible ?
Qui sait, hélas ! si ton tempérament
Ne trahit pas ton malheureux amant ? "
Le triste roi, de cette incertitude
Ne pouvant plus souffrir l’inquiétude,
Va sur ce cas consulter les docteurs,
Nécromanciens, devins, sorboniqueurs,
Juifs, jacobins, quiconque savait lire[2].
" Messieurs, dit-il, il convient de me dire
Si mon Agnès est fidèle à sa foi,
Si pour moi seul sa belle âme soupire :
Gardez-vous bien de tromper votre roi ;
Dites-moi tout ; de tout il faut m’instruire. "
Eux bien payés consultèrent soudain
En grec, hébreu, syriaque, latin :
L’un du roi Charle examine la main,
L’autre en carré dessine une figure ;
Un autre observe et Vénus, et Mercure ;
Un autre va, son psautier parcourant,
Disant _amen_, et tout bas murmurant ;
Cet autre-ci regarde au fond d’un verre,
Et celui-là fait des cercles à terre :
Car c’est ainsi que dans l’antiquité
On a toujours cherché la vérité.

Aux yeux du prince ils travaillent, ils suent ;
Puis, louant Dieu, tous ensemble ils concluent
Que ce grand roi peut dormir en repos,
Qu’il est le seul, parmi tous les héros,
A qui le ciel, par sa grâce infinie,
Daigne octroyer une fidèle amie ;
Qu’Agnès est sage, et fuit tous les amants :
Puis fiez-vous à messieurs les savants !



Cet aumônier terrible, inexorable,
Avait saisi le moment favorable :
Malgré les cris, malgré les pleurs d’Agnès,
Il triomphait de ses jeunes attraits,
Il ravissait des plaisirs imparfaits ;
Transports grossiers, volupté sans tendresse,
Triste union sans douceur, sans caresse,
Plaisirs honteux qu’Amour ne connaît pas :
Car qui voudrait tenir entre ses bras
Une beauté qui détourne la bouche,
Qui de ses pleurs inonde votre couche ?
Un honnête homme a bien d’autres désirs :
Il n’est heureux qu’en donnant des plaisirs.
Un aumônier n’est pas si difficile ;
Il va piquant sa monture indocile,
Sans s’informer si le jeune tendron
Sous son empire a du plaisir ou non.



Le page aimable, amoureux et timide,
Qui dans le bourg était allé courir,
Pour dignement honorer et servir
La déité qui de son sort décide,
Revint enfin. Las ! il revint trop tard.
Il entre, il voit le damné de frappart,
Qui, tout en feu, dans sa brutale joie
Se démenait et dévorait sa proie.
Le beau Monrose, à cet objet fatal,
Le fer en main, vole sur l’animal.
Du chapelain l’impudique furie
Cède au besoin de défendre sa vie ;
Du lit il saute, il empoigne un bâton,
Il s’en escrime, il accole le page.
Chacun des deux est brave champion ;
Monrose est plein d’amour et de courage,
Et l’aumônier de luxure et de rage.

Les gens heureux qui goûtent dans les champs
La douce paix fruit des jours innocents,
Ont vu souvent, près de quelque bocage,
Un loup cruel, affamé de carnage,
Qui de ses dents déchire la toison
Et boit le sang d’un malheureux mouton.
Si quelque chien, à l’oreille écourtée,
Au cœur superbe, à la gueule endentée,
Vient comme un trait, tout prêt à guerroyer,
Incontinent l’animal carnassier
Laisse tomber de sa gueule écumante
Sur le gazon la victime innocente ;
Il court au chien, qui, sur lui s’élançant,
A l’ennemi livre un combat sanglant ;
Le loup mordu, tout bouillant de colère,
Croit étrangler son superbe adversaire ;
Et le mouton, palpitant auprès d’eux,
Fait pour le chien de très-sincères vœux.
C’était ainsi que l’aumônier nerveux,

D’un cœur farouche et d’un bras formidable,
Se débattait contre le page aimable ;
Tandis qu’Agnès, demi-morte de peur,
Restait au lit, digne prix du vainqueur.



L’hôte et l’hôtesse, et toute la famille,
Et les valets, et la petite fille,
Montent au bruit ; on se jette entre-deux :
On fit sortit l’aumônier scandaleux ;
Et contre lui chacun fut pour le page :
Jeunesse et grâce ont partout l’avantage.
Le beau Monrose eut donc la liberté
De rester seul auprès de sa beauté ;
Et son rival, hardi dans sa détresse,
Sans s’étonner alla chanter sa messe.



Agnès honteuse, Agnès au désespoir
Qu’un sacristain à ce point l’eût pollue,
Et plus encor qu’un beau page l’eût vue
Dans le combat indignement vaincue,
Versait des pleurs, et n’osait plus le voir.
Elle eût voulu que la mort la plus prompte
Fermât ses yeux et terminât sa honte ;
Elle disait, dans son grand désarroi,
Pour tout discours : " Ah ! monsieur, tuez-moi.

— Qui, vous, mourir ! lui répondit Monrose ;
Je vous perdrais ! ce prêtre en serait cause !
Ah ! croyez-moi, si vous aviez péché,
Il faudrait vivre et prendre patience :
Est-ce à nous deux de faire pénitence ?
D’un vain remords votre cœur est touché,
Divine Agnès : quelle erreur est la vôtre,
De vous punir pour le péché d’un autre ! "
Si son discours n’était pas éloquent,
Ses yeux l’étaient ; un feu tendre et touchant
Insinuait à la belle attendrie
Quelque désir de conserver la vie.



Fallut dîner : car malgré nos chagrins
(Chétif mortel, j’en ai l’expérience),
Les malheureux ne font point abstinence ;
En enrageant on fait encor bombance ;
Voilà pourquoi tous ces auteurs divins,
Ce bon Virgile, et ce bavard Homère,
Que tout savant, même en bâillant, révère,
Ne manquent point, au milieu des combats,
L’occasion de parler d’un repas.
La belle Agnès dîna donc tête à tête,
Près de son lit, avec ce page honnête.
Tous deux d’abord, également honteux,
Sur leur assiette arrêtaient leurs beaux yeux ;
Puis enhardis tous deux se regardèrent,
Et puis enfin tous deux ils se lorgnèrent.



Vous savez bien que dans la fleur des ans,
Quand la santé brille dans tous vos sens,
Qu’un bon dîner fait couler dans vos veines
Des passions les semences soudaines,
Tout votre cœur cède au besoin d’aimer ;
Vous vous sentez doucement enflammer
D’une chaleur bénigne et pétillante ;
La chair est faible, et le diable vous tente.



Le beau Monrose, en ces temps dangereux
Ne pouvant plus commander à ses feux,
Se jette aux pieds de la belle éplorée :
" O cher objet ! ô maîtresse adorée !
C’est à moi seul désormais de mourir ;
Ayez pitié d’un cœur soumis et tendre :
Quoi ! mon amour ne saurait obtenir

Ce qu’un barbare a bien osé vous prendre !
Ah ! si le crime a pu le rendre heureux,
Que devez-vous à l’amour vertueux !
C’est lui qui parle, et vous devez l’entendre. "
Cet argument paraissait assez bon ;
Agnès sentit le poids de la raison.
Une heure pourtant elle osa se défendre ;
Elle voulut reculer son bonheur,
Pour accorder le plaisir et l’honneur,
Sachant très-bien qu’un peu de résistance
Vaut encor mieux que trop de complaisance.
Monrose enfin, Monrose fortuné
Eut tous les droits d’un amant couronné ;
Du vrai bonheur il eut la jouissance.
Du prince Anglais la gloire et la puissance
Ne s’étendait que sur des rois vaincus,
Le fier Henri n’avait pris que la France,
Le lot du page était bien au-dessus.



Mais que la joie est trompeuse et légère !
Que le bonheur est chose passagère !
Le charmant page à peine avait goûté
De ce torrent de pure volupté,
Que des Anglais arrive une cohorte.
On monte, on entre, on enfonce la porte.
Couple enivré de caresses d’amour,
C’est l’aumônier qui vous joua ce tour.
Le douce Agnès, de crainte évanouie,
Avec Monrose est aussitôt saisie ;
C’est à Chandos on prétend les mener.
A quoi Chandos va-t-il les condamner ?
Tendres amants, vous craignez sa vengeance ;
Vous savez trop par votre expérience,
Que cet Anglais est sans compassion.
Dans leurs beaux yeux est la confusion ;
Le désespoir les presse et les dévore ;
Et cependant ils se lorgnaient encore :
Ils rougissaient de s’être faits heureux ;
A Jean Chandos que diront-ils tous deux ?
Dans le chemin advint que de fortune
Ce corps anglais rencontra sur la brune
Vingt chevaliers qui pour Charles tenaient,
Et qui de nuit en ces quartiers rôdaient,

Pour découvrir si l’on avait nouvelle
Touchant Agnès, et touchant la Pucelle.



Quand deux mâtins, deux coqs et deux amants,
Nez contre nez, se rencontrent aux champs ;
Lorsqu’un suppôt de la grâce efficace[3]
Trouve un cou tors de l’école d’Ignace ;
Quand un enfant de Luther ou Calvin
Voit par hasard un prêtre ultramontain,
Sans perdre temps un grand combat commence,
A coups de gueule, ou de plume, ou de lance.
Semblablement les gendarmes de France,
Tout du plus loin qu’ils virent les Bretons,
Fondent dessus, légers comme faucons.
Les gens anglais sont gens qui se défendent ;
Mille beaux coups se donnent et se rendent.
Le fier coursier qui notre Agnès portait
Etait actif, jeune, fringant comme elle ;
Il se cabrait, il ruait, il tournait ;
Après allait, sautillant sur la selle.
Bientôt au bruit des cruels combattants
Il s’effarouche, il prend le mord aux dents.
Agnès en vain veut d’une main timide
Le gouverner dans sa course rapide ;
Elle est trop faible : il lui fallut enfin
A son cheval remettre son destin.



Le beau Monrose, au fort de la mêlée,
Ne peut savoir où sa nymphe est allée ;
Le coursier vole aussi prompt que le vent ;
Et sans relâche ayant couru six mille,
Il s’arrêta dans un vallon tranquille
Tout vis-à-vis la porte d’un couvent.
Un bois était près de ce monastère :
Auprès du bois une onde vive et claire
Fuit et revient, et par de longs détours
Parmi des fleurs, elle poursuit son cours.
Plus loin s’élève une colline verte,
A chaque automne enrichie et couverte
Des doux présents dont Noé nous dota,
Lorsqu’à la fin son grand coffre il quitta,
Pour réparer du genre humain la perte,

Et que, lassé du spectacle de l’eau,
Il fit du vin par un art tout nouveau.
Flore et Pomone, et la féconde haleine
Des doux zéphyrs parfument ces beaux champs ;
Sans se lasser, l’œil charmé s’y promène.
Le paradis de nos premiers parents
N’avait point eu de vallons plus riants,
Plus fortunés ; et jamais la nature
Ne fut plus belle, et plus riche et plus pure.
L’air qu’on respire en ces lieux écartés
Porte la paix dans les cœurs agités,
Et, des chagrins calmant l’inquiétude,
Fait aux mondains aimer la solitude.



Au bord de l’onde Agnès se reposa,
Sur le couvent ses deux beaux yeux fixa,
Et de ses sens le trouble s’apaisa.
C’était, lecteur, un couvent de nonnettes.
" Ah ! dit Agnès, adorables retraites !
Lieux où le ciel a versé ses bienfaits !
Séjour heureux d’innocence et de paix !
Hélas ! du ciel la faveur infinie
Peut-être ici me conduit tout exprès,
Pour y pleurer les erreurs de ma vie.
De chastes sœurs, épouses de leur Dieu,
De leurs vertus embaument ce beau lieu ;
Et moi, fameuse entre les pécheresses,
J’ai consumé mes jours dans les faiblesses. "
Agnès ainsi, parlant à haute voix,
Sur le portail aperçut une croix :
Elle adora, d’humilité profonde,
Ce signe heureux du salut de ce monde ;
Et, se sentant quelque componction,
Elle comptait s’en aller à confesse ;
Car de l’amour à la dévotion
Il n’est qu’un pas ; l’un et l’autre est faiblesse.



Or du moutier la vénérable abbesse
Depuis deux jours était allée à Blois,
Pour du couvent y soutenir les droits.
Ma sœur Besogne avait en son absence
Du saint troupeau la bénigne intendance.
Elle accourut au plus vite au parloir,
Puis fit ouvrir pour Agnès recevoir.

" Entrez, dit-elle, aimable voyageuse ;
Quel bon patron, quelle fête joyeuse
Peut amener aux pieds de nos autels
Cette beauté dangereuse aux mortels ?
Seriez-vous point quelque ange ou quelque sainte
Qui des hauts cieux abandonne l’enceinte,
Pour ici-bas nous faire la faveur
De consoler les filles du Seigneur ? "



Agnès répond : " C’est pour moi trop d’honneur.
Je suis, ma sœur, une pauvre mondaine ;
De grands péchés mes beaux jours sont ourdis ;
Et si jamais je vais en paradis,
Je n’y serais qu’auprès de Magdeleine.
De mon destin le caprice fatal,
Dieu, mon bon ange, et surtout mon cheval,
Ne sais comment, en ces lieux m’ont portée.
De grands remords mon âme est agitée ;
Mon cœur n’est point dans le crime endurci ;
J’aime le bien, j’en ai perdu la trace,
Je la retrouve, et je sens que la grâce
Pour mon salut veut que je couche ici. "



Ma sœur Besogne, avec douceur prudente,
Encouragea la belle pénitente :
Et, de la grâce exaltant les attraits,
Dans sa cellule elle conduit Agnès ;
Cellule propre et bien illuminée,
Pleine de fleurs, et galamment ornée,
Lit ample et doux : on dirait que l’Amour
A de ses mains arrangé ce séjour.
Agnès tout bas louant la Providence,
Vit qu’il est doux de faire pénitence.



Après souper (car je n’omettrai point
Dans mes récits ce noble et digne point),
Besogne dit à la belle étrangère :
" Il est nuit close, et vous savez, ma chère,
Que c’est le temps où les esprits malins[4]
Rôdent partout, et vont tenter les saints.
Il nous faut faire une œuvre profitable ;

Couchons ensemble, afin que si le diable
Veut contre nous faire ici quelque effort,
Nous trouvant deux, le diable en soit moins fort. "
La dame errante accepta la partie :
Elle se couche, et croit faire œuvre pie,
Croit qu’elle est sainte, et que le ciel l’absout ;
Mais son destin la poursuivait partout.



Puis-je au lecteur raconter sans vergogne
Ce que c’était que cette sœur Besogne ?
Il faut le dire, il faut tout publier.
Ma sœur Besogne était un bachelier
Qui d’un Hercule eut la force en partage
Et d’Adonis le gracieux visage[5],
N’ayant encor que vingt ans et demi,
Blanc comme lait, et frais comme rosée.
La dame abbesse, en personne avisée,
En avait fait depuis peu son ami.
Sœur bachelier vivait dans l’abbaye,
En cultivant son ouaille jolie :
Ainsi qu’Achille, en fille déguisé,
Chez Lycomède était favorisé
Des doux baisers de sa Déidamie.



La pénitente était à peine au lit,
Avec sa sœur, soudain elle sentit
Dans la nonnain métamorphose étrange.
Assurément elle gagnait au change.
Crier, se plaindre, éveiller le couvent,
N’aurait été qu’un scandale imprudent.
Souffrir en paix, soupirer et se taire,
Se résigner est tout ce qu’on peut faire ;
Puis rarement en telle occasion
On a le temps de la réflexion.
Quand soeur Besogne à sa fureur claustrale
(Car on se lasse) eut mis quelque intervalle,
La belle Agnès, non sans contrition,
Fit en secret cette réflexion:

  1. Charles VI, en effet, devint fou; mais on ne sait ni pourquoi ni comment. C'est une maladie qui peut prendre aux rois. La folie de ce pauvre prince fut la cause des malheurs horribles qui désolèrent la France pendant trente ans. (Note de Voltaire, 1774). — Cette note, qui se trouve dans une édition du poëme de la Pucelle augmenté des notes de M. de Morza, a échappé aux éditeurs de Kehl et à leurs successeurs. (R.)
  2. Ces sortes de divinations étaient fort usitées; nous voyons même que le roi Philippe III envoya un évêque et un abbé à une béguine de Nivelle auprès de Bruxelles, grande devineresse, pour savoir si Marie de Brabant, sa femme, lui était fidèle. (Note de Voltaire, 1762.)
  3. Un janséniste.
  4. Ce ne fut jamais que pendant la nuit que les lémures, les larves, les bons et
    mauvais génies apparurent : il en était de même de nos farfadets, le chant du coq
    les faisait tous disparaître. (Note de Voltaire, 1762)
  5. Le chevalier Robert, dans Ce qui plaît aux dames, est doué des mêmes qualités physiques que la prétendue sœur Besogne :
    ...Il avait reçu pour apanage
    Les dons brillants dn la fleur du bel âge,
    Force d'Hercule et grâce d'Adonis.