La Pucelle d’Orléans/14

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<La Pucelle d’Orléans

La Pucelle d’Orléans
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 230-239).

CHANT XIV





Argument.- Comment Jean Chandos veut abuser de la dévote Dorothée. Combat de La Trimouille et de Chandos. Ce fier Chandos est vaincu par Dunois.




O Volupté, mère de la nature[1],
Belle Vénus, seule divinité
Que dans la Grèce invoquait Épicure,
Qui, du chaos chassant la nuit obscure,
Donnes la vie et la fécondité,
Le sentiment et la félicité
A cette foule innombrable, agissante,
D’êtres mortels, à ta voix renaissante ;
Toi que l’on peint désarmant dans tes bras
Le dieu du ciel et le dieu de la guerre,
Qui d’un sourire écartes le tonnerre,
Rends l’air serein, fais naître sous tes pas
Les doux plaisirs qui consolent la terre ;
Descends des cieux, déesse des beaux jours,
Viens sur ton char entouré des Amours,
Que les Zéphyrs ombragent de leurs ailes,
Que font voler tes colombes fidèles,
En se baisant dans le vague des airs :
Viens échauffer et calmer l’univers,
Viens ; qu’à ta voix les Soupçons, les Querelles,
Le triste Ennui, plus détestable qu’elles,
La noire Envie, à l’œil louche et pervers,
Soient replongés dans le fond des enfers,

Et garrottés de chaînes éternelles :
Que tout s’enflamme et s’unisse à ta voix ;
Que l’univers en aimant se maintienne.
Jetons au feu nos vains fatras de lois,
N’en suivons qu’une, et que ce soit la tienne.



Tendre Vénus, conduis en sûreté
Le roi des Francs, qui défend sa patrie ;
Loin des périls conduis à son côté
La belle Agnès, à qui son cœur se fie :
Pour ces amants de bon cœur je te prie.
Pour Jeanne d’Arc je ne t’invoque pas,
Elle n’est pas encor sous ton empire :
C’est à Denys de veiller sur ses pas ;
Elle est pucelle, et c’est lui qui l’inspire.
Je recommande à tes douces faveurs
Ce La Trimouille et cette Dorothée :
Verse la paix dans leurs sensibles cœurs ;
De son amant que jamais écartée
Elle ne soit exposée aux fureurs
Des ennemis qui l’ont persécutée.



Et toi, Comus, récompense Bonneau[2],
Répands tes dons sur ce bon Tourangeau
Qui sut conclure un accord pacifique
Entre son prince et ce Chandos cynique.
Il obtint d’eux avec dextérité
Que chaque troupe irait de son côté,
Sans nul reproche et sans nulles querelles,
A droite, à gauche, ayant la Loire entre elles.
Sur les Anglais il étendit ses soins,
Selon leurs goûts, leurs mœurs et leurs besoins.
Un gros rostbeef que le beurre assaisonne[3],
Des plum-puddings, des vins de la Garonne,
Leur sont offerts ; et les mets plus exquis,
Les ragoûts fins dont le jus pique et flatte,
Et les perdrix à jambes d’écarlate,
Sont pour le roi, les belles, les marquis.

Le fier Chandos partit donc après boire,
Et côtoya les rives de la Loire,
Jurant tout haut que la première fois
Sur la Pucelle il reprendrait ses droits ;
En attendant, il reprit son beau page.
Jeanne revint, ranimant son courage,
Se replacer à côté de Dunois.



Le roi des Francs avec sa garde bleue,
Agnès en tête, un confesseur en queue,
A remonté, l’espace d’une lieue,
Les bords fleuris où la Loire s’étend
D’un cours tranquille et d’un flot inconstant.



Sur des bateaux et des planches usées
Un pont joignait les rives opposées ;
Une chapelle était au bout du pont.
C’était dimanche. Un ermite à sandale
Fait résonner sa voix sacerdotale :
Il dit la messe ; un enfant lui répond.
Charle et les siens ont eu soin de l’entendre,
Dès le matin, au château de Cutendre ;
Mais Dorothée en entendait toujours
Deux pour le moins, depuis qu’à son secours
Le juste ciel, vengeur de l’innocence,
Du grand bâtard employa la vaillance,
Et protégea ses fidèles amours.
Elle descend, se retrousse, entre vite,
Signe sa face en trois jets d’eau bénite,
Plie humblement l’un et l’autre genou,
Joint les deux mains, et baisse son beau cou.
Le bon ermite, en se tournant vers elle,
Tout ébloui, ne se connaissant plus,
Au lieu de dire un _Fratres oremus_,
Roulant les yeux, dit : " _Fratres_, qu’elle est belle ! "



Chandos entra dans la même chapelle
Par passe-temps, beaucoup plus que par zèle.
La tête haute, il salue en passant
Cette beauté dévote à La Trimouille,
Passe, repasse, et toujours en sifflant ;
Mais derrière elle enfin il s’agenouille,
Sans un seul mot de _pater_ ou d’_ave_.
D’un cœur contrit au Seigneur élevé,
D’un air charmant, la tendre Dorothée

Se prosternait, par la grâce excitée,
Front contre terre et derrière levé ;
Son court jupon, retroussé par mégarde,
Offrait aux yeux de Chandos qui regarde,
A découvert, deux jambes dont l’Amour
A dessiné la forme et le contour ;
Jambes d’ivoire, et telles que Diane
En laissa voir au chasseur Actéon.
Chandos alors, faisant peu l’oraison,
Sentit au cœur un désir très-profane.
Sans nul respect pour un lieu si divin,
Il va glissant une insolente main
Sous le jupon qui couvre un blanc satin.
Je ne veux point, par un crayon cynique
Effarouchant l’esprit sage et pudique
De mes lecteurs, étaler à leurs yeux
Du grand Chandos l’effort audacieux,



Mais La Trimouille ayant vu disparaître
Le tendre objet dont l’Amour le fit maître,
Vers la chapelle il adresse ses pas.
Jusqu’où l’Amour ne nous conduit-il pas ?
La Trimouille entre au moment où le prêtre
Se retournait, où l’insolent Chandos
Était trop près du plus charmant des dos,
Où Dorothée, effrayée, éperdue,
Poussait des cris qui vont fendre la nue.
Je voudrais voir nos bons peintres nouveaux,
Sur cette affaire exerçant leurs pinceaux,
Peindre à plaisir sur ces quatre visages
L’étonnement des quatre personnages.
Le Poitevin criait à haute voix :
" Oses-tu bien, chevalier discourtois,
Anglais sans frein, profanateur impie,
Jusqu’en ces lieux porter ton infamie ? "
D’un ton railleur où règne un air hautain,
Se rajustant, et regagnant la porte,
Le fier Chandos lui dit : " Que vous importe ?
De cette église êtes-vous sacristain ?
— Je suis bien plus, dit le Français fidèle ;
Je suis l’amant aimé de cette belle ;
Ma coutume est de venger hautement
Son tendre honneur, attaqué trop souvent.

— Vous pourriez bien risquer ici le vôtre,
Lui dit l’Anglais : nous savons l’un et l’autre
Notre portée ; et Jean Chandos peut bien
Lorgner un dos, mais non montrer le sien. "



Le beau Français et le Breton qui raille
Font préparer leurs chevaux de bataille.
Chacun reçoit des mains d’un écuyer
Sa longue lance et son rond bouclier,
Se met en selle, et d’une course fière,
Passe, repasse, et fournit sa carrière.
De Dorothée et les cris et les pleurs
N’arrêtaient point l’un et l’autre adversaire.
Son tendre amant lui criait : " Beauté chère,
Je cours pour vous, je vous venge, ou je meurs. "
Il se trompait : sa valeur et sa lance
Brillaient en vain pour l’Amour et la France.



Après avoir en deux endroits percé
De Jean Chandos le haubert fracassé,
Prêt à saisir une victoire sûre,
Son cheval tombe, et, sur lui renversé,
D’un coup de pied sur son casque faussé,
Lui fait au front une large blessure.
Le sang vermeil coule sur la verdure.
L’ermite accourt ; il croit qu’il va passer,
Crie _In manus_, et le veut confesser.
Ah, Dorothée ! ah, douleur inouïe !
Auprès de lui sans mouvement, sans vie,
Ton désespoir ne pouvait s’exhaler :
Mais que dis-tu lorsque tu pus parler ?



" Mon cher amant, c’est donc moi qui te tue !
De tous tes pas la compagne assidue
Ne devait pas un moment s’écarter ;
Mon malheur vient d’avoir pu te quitter.
Cette chapelle est ce qui m’a perdue ;
Et j’ai perdu La Trimouille et l’Amour,
Pour assister à deux messes par jour ! "
Ainsi parlait sa tendre amante en larmes.



Chandos riait du succès de ses armes :
" Mon beau Français, la fleur des chevaliers,
Et vous aussi, dévote Dorothée,
Couple amoureux, soyez mes prisonniers ;
De nos combats c’est la loi respectée.

J’eus un moment Agnès en mon pouvoir,
Puis j’abattis sous moi votre Pucelle :
Je l’avouerai, je fis mal mon devoir,
J’en ai rougi ; mais avec vous, la belle,
Je reprendrai tout ce que je perdis ;
Et La Trimouille en dira son avis. "



Le Poitevin, Dorothée, et l’ermite,
Tremblaient tous trois à ce propos affreux ;
Ainsi qu’on voit au fond des antres creux
Une bergère éplorée, interdite,
Et son troupeau que la crainte a glacé,
Et son beau chien par un loup terrassé.



Le juste ciel, tardif en sa vengeance,
Ne souffrit pas cet excès d’insolence.
De Jean Chandos les péchés redoublés,
Filles, garçons, tant de fois violés,
Impiété, blasphème, impénitence,
Tout en son temps fut mis dans la balance,
Et fut pesé par l’ange de la mort.
Le grand Dunois avait de l’autre bord
Vu le combat et la déconvenue
De La Trimouille ; une femme éperdue
Qui le tenait languissant dans ses bras,
L’ermite auprès qui marmotte tout bas,
Et Jean Chandos qui près d’eux caracole :
A ces objets, il pique, il court, il vole.



C’était alors l’usage en Albion
Qu’on appelât les choses par leur nom.
Déjà, du pont franchissant la barrière,
Vers le vainqueur il s’était avancé.
" Fils de putain ! " nettement prononcé[4],
Frappe au tympan de son oreille altière.
" Oui, je le suis, dit-il d’une voix fière :
Tel fut Alcide et le divin Bacchus[5],
L’heureux Persée et le grand Romulus,
Qui des brigands ont délivré la terre.
C’est en leur nom que j’en vais faire autant.
Va, souviens-toi que d’un bâtard normand

Le bras vainqueur a soumis l’Angleterre[6].
O vous, bâtards du maître du tonnerre,
Guidez ma lance et conduisez mes coups !
L’honneur le veut ; vengez-moi, vengez-vous. "
Cette prière était peu convenable ;
Mais le héros savait très-bien la Fable ;
Pour lui la Bible eut des charmes moins doux.
Il dit, et part. La molette dorée
Des éperons armés de courtes dents
De son coursier pique les nobles flancs.
Le premier coup de sa lance acérée
Fend de Chandos l’armure diaprée,
Et fait tomber une part du collet
Dont l’acier joint le casque au corselet.



Le brave Anglais porte un coup effroyable ;
Du bouclier la voûte impénétrable
Reçoit le fer, qui s’écarte en glissant.
Les deux guerriers se joignent en passant ;
Leur force augmente ainsi que leur colère :
Chacun saisit son robuste adversaire.
Les deux coursiers, sous eux se dérobants,
Débarrassés de leurs fardeaux brillants,
S’en vont en paix errer dans les campagnes.
Tels que l’on voit dans d’affreux tremblements
Deux gros rochers, détachés des montagnes
Avec grand bruit l’un sur l’autre roulants ;
Ainsi tombaient ces deux fiers combattants,
Frappant la terre et tous deux se serrants.
Du choc bruyant les échos retentissent,
L’air s’en émeut, les nymphes en gémissent.
Ainsi quand Mars, suivi par la Terreur,
Couvert de sang, armé par la Fureur,
Du haut des cieux descendait pour défendre
Les habitants des rives du Scamandre,
Et quand Pallas animait contre lui
Cent rois ligués dont elle était l’appui,
La terre entière en était ébranlée ;

De l’Achéron la rive était troublée[7] ;
Et, pâlissant sur ses horribles bords,
Pluton tremblait pour l’empire des morts.



Pareils aux flots que les autans soulèvent,
Avec fureur nos guerriers se relèvent,
Tirent leur sabre, et sous cent coups divers
Rompent l’acier dont tous deux sont couverts.
Déjà le sang, coulant de leurs blessures,
D’un rouge noir avait teint leurs armures.
Les spectateurs, en foule se pressants,
Faisaient un cercle autour des combattants,
Le cou tendu, l’œil fixe, sans haleine,
N’osant parler, et remuant à peine.
On en vaut mieux quand on est regardé ;
L’œil du public est aiguillon de gloire.
Les champions n’avaient que préludé
A ce combat d’éternelle mémoire.
Achille, Hector, et tous les demi-dieux,
Les grenadiers bien plus terribles qu’eux,
Et les lions beaucoup plus redoutables,
Sont moins cruels, moins fiers, moins implacables,
Moins acharnés. Enfin l’heureux bâtard,
Se ranimant, joignant la force à l’art,
Saisit le bras de l’Anglais qui s’égare,
Fait d’un revers voler son fer barbare,
Puis d’une jambe avancée à propos
Sur l’herbe rouge étend le grand Chandos ;
Mais en tombant son ennemi l’entraîne.
Couverts de poudre ils roulent dans l’arène,
L’Anglais dessous et le Français dessus.



Le doux vainqueur, dont les nobles vertus
Guident le cœur quand son sort est prospère,
De son genou pressant son adversaire :
" Rends-toi, dit-il. -- Oui, dit Chandos, attends ;
Tiens, c’est ainsi, Dunois, que je me rends. "



Tirant alors, pour ressource dernière,
Un stylet court, il étend en arrière
Son bras nerveux, le ramène en jurant,

Et frappe au cou son vainqueur bienfaisant :
Mais une maille en cet endroit entière
Fit émousser la pointe meurtrière.
Dunois alors cria : " Tu veux mourir ;
Meurs, scélérat. " Et, sans plus discourir,
Il vous lui plonge, avec peu de scrupule,
Son fer sanglant devers la clavicule.
Chandos mourant, se débattant en vain,
Disait encor tout bas : " Fils de putain ! "
Son cœur altier, inhumain, sanguinaire,
Jusques au bout garda son caractère.
Ses yeux, son front, plein d’une sombre horreur,
Son geste encore, menaçaient son vainqueur.
Son âme impie, inflexible, implacable,
Dans les enfers alla braver le diable.
Ainsi finit comme il avait vécu,
Ce dur Anglais, par un Français vaincu.



Le beau Dunois ne prit point sa dépouille :
Il dédaignait ces usages honteux,
Trop établis chez les Grecs trop fameux.
Tout occupé de son cher La Trimouille,
Il le ramène, et deux fois son secours
De Dorothée ainsi sauva les jours.
Dans le chemin elle soutient encore
Son tendre amant, qui, de ses mains pressé,
Semble revivre, et n’être plus blessé
Que de l’éclat de ces yeux qu’il adore ;
Il les regarde, et reprend sa vigueur.
Sa belle amante, au sein de la douleur,
Sentit alors le doux plaisir renaître :
Les agréments d’un sourire enchanteur
Parmi ses pleurs commençaient à paraître ;
Ainsi qu’on voit un nuage éclairé
Des doux rayons d’un soleil tempéré.



Le roi gaulois, sa maîtresse charmante,
L’illustre Jeanne, embrassent tour à tour
L’heureux Dunois, dont la main triomphante
Avait vengé son pays et l’Amour.
On admirait surtout sa modestie
Dans son maintien, dans chaque repartie.
Il est aisé, mais il est beau pourtant,
D’être modeste alors que l’on est grand.

Jeanne étouffait un peu de jalousie,
Son cœur tout bas se plaignait du destin.
Il lui fâchait que sa pucelle main
Du mécréant n’eût pas tranché la vie :
Se souvenant toujours du double affront
Qui vers Cutendre a fait rougir son front,
Quand, par Chandos au combat provoquée,
Elle se vit abattue et manquée.

  1. Cet exorde semble imité du premier livre de l'admirable poëme de Lucrèce
    Æneadum genitrix, hominum divûmque voluptas,
    Alma Venus, cœli subterlabentia signa, etc., etc. (Note de Voltaire, 1762.)
  2. Cornus, dieu des festins. (Note de Voltaire, 1762.)
  3. Rostbeef, prononcez rostbif; c’est le mets favori des Anglais : c’est ce que nous appelons un aloyau. Les puddings sont des pâtisseries; il y a des plum-puddings, des bread-puddings, et plusieurs autres sortes de puddings. « Notandi sunt tibi mores. [Horat., De arte poetica, 156.] » (Id., 1762.)
  4. Il l'était en offet. (Note de Voltaire, 1762,)
  5. Alcide, Bacchus, Perséé, fils de Jupiter: Romulus, de Mars, etc. (Id., 1762)
  6. Guillaume le Conquérant, bâtard d’un duc de Normandie, fils de putain, comme le remarque judicieusement l’auteur, d’après milord Ch……d. (Note de Voltaire. 1762.) — Les éditeurs de Kehl ont imprim2 en entier le nom de Chesterfield. J’ai pensé qu’il valait mieux reproduire la note telle qu’elle a paru du vivant de l’auteur. (R.)
  7. Cet endroit est encore imité d'Homère; mais ceux qui font semblant de l'avoir lu dans le grec diront que le français ne peut jamais en approcher. (Note de Voltaire, 1762.)