La Pucelle d’Orléans/3

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<La Pucelle d’Orléans

La Pucelle d’Orléans
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 58-71).

CHANT III





Argument. — Description du palais de la sottise. Combat vers Orléans. Agnès se revêt de l’armure pour aller trouver son amant : elle est prise par les Anglais, et sa pudeur souffre beaucoup.




Ce n’est le tout d’avoir un grand courage,
Un coup d’œil ferme au milieu des combats,
D’être tranquille à l’aspect du carnage,
Et de conduire un monde de soldats ;
Car tout cela se voit en tous climats,
Et tour à tour ils ont cet avantage.
Qui me dira si nos ardents Français
Dans ce grand art, l’art affreux de la guerre,
Sont plus savants que l’intrépide Anglais ?
Si le Germain l’emporte sur l’Ibère ?
Tous ont vaincu, tous ont été défaits.
Le grand Condé fut vaincu par Turenne[1] :
Le fier Villars fut battu par Eugène[2] ;
De Stanislas le vertueux support,
Ce roi soldat, don Quichotte du Nord,
Dont la valeur a paru plus qu’humaine,
N’a-t-il pas vu, dans le fond de l’Ukraine,
A Pultava tous ses lauriers flétris[3]

Par un rival, objet de ses mépris ?



Un beau secret serait, à mon avis,
De bien savoir éblouir le vulgaire,
De s’établir un divin caractère ;
D’en imposer aux yeux des ennemis ;
Car les Romains, à qui tout fut soumis,
Domptaient l’Europe au milieu des miracles.
Ce ciel pour eux prodigua les oracles.
Jupiter, Mars, Pollux, et tous les dieux,
Guidaient leur aigle et combattaient pour eux.
Le grand Bacchus, qui mit l’Asie en cendre[4],
L’antique Hercule, et le fier Alexandre,
Pour mieux régner sur les peuples conquis,
De Jupiter ont passé pour les fils :
Et l’on voyait les princes de la terre
A leurs genoux redouter le tonnerre,
Tomber du trône, et leur offrir des vœux.



Denys suivit ces exemples fameux ;
Il prétendit que Jeanne la Pucelle
Chez les Anglais passât même pour telle,
Et que Bedfort, et l’amoureux Talbot,
Et Tirconel, et Chandos l’indévot,
Crussent la chose, et qu’ils vissent dans Jeanne
Un bras divin fatal à tout profane.



Pour réussir en ce hardi dessein,
Il s’en va prendre un vieux bénédictin,
Non tel que ceux dont le travail immense
Vient d’enrichir les libraires de France[5] ;
Mais un prieur engraissé d’ignorance,
Et n’ayant lu que son missel latin :
Frère Lourdis fut le bon personnage
Qui fut choisi pour ce nouveau voyage.



Devers la lune où l’on tient que jadis
Était placé des fous le paradis[6],

Sur les confins de cet abîme immense,
Où le Chaos, et l’Érèbe, et la Nuit,
Avant le temps de l’univers produit,
Ont exercé leur aveugle puissance.
Il est un vaste et caverneux séjour,
Peu caressé des doux rayons du jour,
Et qui n’a rien qu’une lumière affreuse,
Froide, tremblante, incertaine et trompeuse :
Pour toute étoile on a des feux follets ;
L’air est peuplé de petits farfadets.
De ce pays la reine est la Sottise.
Ce vieil enfant porte une barbe grise,
Œil de travers, et bouche à la Danchet[7].
Sa lourde main tient pour sceptre un hochet.
De l’Ignorance elle est, dit-on, la fille.
Près de son trône est sa sotte famille,
Le fol Orgueil, l’Opiniâtreté,
Et la Paresse, et la Crédulité.
Elle est servie, elle est flattée en reine ;
On la croirait en effet souveraine :
Mais ce n’est rien qu’un fantôme impuissant,
Un Chilpéric, un vrai roi fainéant.
La Fourberie est son ministre avide.
Tout est réglé par ce maire perfide ;
Et la Sottise est son digne instrument.
Sa cour plénière est à son gré fournie
De gens profonds en fait d’astrologie,
Sûrs de leur art, à tout moment déçus,
Dupes, fripons, et partant toujours crus.



C’est là qu’on voit les maîtres d’alchimie
Faisant de l’or et n’ayant pas un sou,
Les roses-croix, et tout ce peuple fou

Argumentant sur la théologie.
Le gros Lourdis, pour aller en ces lieux,
Fut donc choisi parmi tous ses confrères.
Lorsque la nuit couvrait le front des cieux
D’un tourbillon de vapeurs non légères,
Enveloppé dans le sein du repos,
Il fut conduit au paradis des sots[8].
Quand il y fut, il ne s’étonna guères :
Tout lui plaisait, et même en arrivant
Il crut encore être dans son couvent.



Il vit d’abord la suite emblématique
Des beaux tableaux de ce séjour antique.
Cacodémon, qui ce grand temple orna,
Sur la muraille à plaisir griffonna
Un long tableau de toutes nos sottises,
Traits d’étourdi, pas de clerc, balourdises,
Projets mal faits, plus mal exécutés,
Et tous les mois du _Mercure_ vantés.
Dans cet amas de merveilles confuses,
Parmi ces flots d’imposteurs et de buses,
On voit surtout un superbe Écossais ;
Lass est son nom ; nouveau roi des Français,
D’un beau papier il porte un diadème,
Et sur son front il est écrit système[9] ;
Environné de grands ballots de vent,
Sa noble main les donne à tout venant :
Prêtres, catins, guerriers, gens de justice,
Lui vont porter leur or par avarice.



Ah ! quel spectacle ! ah ! vous êtes donc là,
Tendre Escobar, suffisant Molina[10],
Petit Doucin, dont la main pateline

Donne à baiser une bulle divine
Que Le Tellier[11] lourdement fabriqua,
Dont Rome même en secret se moqua,
Et qui chez nous est la noble origine
De nos partis, de nos divisions,
Et qui, pis est, de volumes profonds,
Remplis, dit-on, de poisons hérétiques,
Tous poisons froids, et tous soporifiques.



Les combattants, nouveaux Bellérophons,
Dans cette nuit, montés sur des Chimères,
Les yeux bandés cherchent leurs adversaires ;
De longs sifflets leur servent de clairon ;
Et, dans leur docte et sainte frénésie,
Ils vont frappant à grands coups de vessie.
Ciel ! que d’écrits, de disquisitions,
De mandements, et d’explications,
Que l’on explique encor, peur de s’entendre !



O chroniqueur des héros du Scamandre,
Toi qui jadis des grenouilles, des rats,
Si doctement as chanté les combats[12],
Sors du tombeau, viens célébrer la guerre,
Que pour la bulle on fera sur la terre !
Le janséniste, esclave du destin,
Enfant perdu de la grâce efficace,
Dans ses drapeaux porte un Saint-Augustin,
Et pour plusieurs il marche avec audace[13].
Les ennemis s’avancent tout courbés
Dessus le dos de cent petits abbés.



Cessez, cessez, ô discordes civiles !
Tout va changer : place, place, imbéciles !
Un grand tombeau sans ornement, sans art,
Est élevé non loin de saint Médard[14].

L’esprit divin, pour éclairer la France,
Sous cette tombe enferme sa puissance ;
L’aveugle y court, et d’un pas chancelant,
Aux Quinze-Vingts retourne en tâtonnant.
Le boiteux vient clopinant sur la tombe,
Crie hosanna, saute, gigote, et tombe.
Le sourd approche, écoute, et n’entend rien.
Tout aussitôt, de pauvres gens de bien
D’aise pâmés, vrais témoins du miracle,
Du bon Pâris baisent le tabernacle[15].
Frère Lourdis, fixant ses deux gros yeux,
Voit ce saint œuvre, en rend grâces aux cieux,
Joint les deux mains, et riant d’un sot rire,
Ne comprend rien, et toute chose admire.



Ah ! le voici ce savant tribunal,
Moitié prélats et moitié monacal ;
D’inquisiteurs une troupe sacrée
Est là pour Dieu de sbires entourée.
Ces saints docteurs, assis en jugement,
Ont pour habits plumes de chat-huant ;
Oreilles d’âne ornent leur tête auguste,
Et, pour peser le juste avec l’injuste,
Le vrai, le faux, balance est dans leurs mains.
Cette balance a deux larges bassins ;
L’un tout comblé, contient l’or qu’ils escroquent,

Le bien, le sang des pénitents qu’ils croquent ;
Dans l’autre sont bulles, brefs, oremus,
Beaux chapelets, scapulaires, agnus.
Aux pieds bénits de la docte assemblée
Voyez-vous pas le pauvre Galilée[16],
Qui tout contrit leur demande pardon,
Bien condamné pour avoir eu raison ?



Murs de Loudun ! quel nouveau feu s’allume ?
C’est un curé que le bûcher consume :
Douze faquins ont déclaré sorcier
Et fait griller messire Urbain Grandier[17].



Galigaï, ma chère maréchale[18],
Du parlement épaulé de maint pair,
La compagnie ignorante et vénale
Te fait chauffer un feu brillant et clair,
Pour avoir fait pacte avec Lucifer.
Ah ! qu’aux savants notre France est fatale !
Qu’il y fait bon croire au pape, à l’enfer,
Et se borner à savoir son _Pater_ !
Je vois plus loin cet arrêt authentique[19]

Pour Aristote et contre l’émétique.



Venez, venez, mon beau père Girard[20],
Vous méritez un grand article à part.
Vous voilà donc, mon confesseur de fille,
Tendre dévot qui prêchez à la grille !
Que dites-vous des pénitents appas
De ce tendron converti dans vos bras ?
J’estime fort cette douce aventure.
Tout est humain, Girard, en votre fait ;
Ce n’est pas là pécher contre nature :
Que de dévots en ont encor plus fait !
Mais, mon ami, je ne m’attendais guère
De voir entrer le diable en cette affaire.
Girard, Girard, tous vos accusateurs,
Jacobin, carme, et faiseur d’écriture,
Juges, témoins, ennemis, protecteurs,
Aucun de vous n’est sorcier, je vous jure.



Lourdis enfin voit nos vieux parlements
De vingt prélats brûler les mandements,
Et par arrêt exterminer la race
D’un certain fou qu’on nomme saint Ignace ;
Mais, à leur tour, eux-mêmes on les proscrit :
Quesnel en pleure, et saint Ignace en rit.
Paris s’émeut à leur destin tragique,
Et s’en console à l’Opéra-Comique[21].



O toi, Sottise ! ô grosse déité,
De qui les flancs à tout âge ont porté
Plus de mortels que Cybèle féconde
N’avait jadis donné de dieux au monde,
Qu’avec plaisir ton grand œil hébété
Voit tes enfants dont ma patrie abonde !
Sots traducteurs, et sots compilateurs,
Et sots auteurs, et non moins sots lecteurs.
Je t’interroge, ô suprême puissance !
Daigne m’apprendre, en cette foule immense,
De tes enfants qui sont les plus chéris,
Les plus féconds en lourds et plats écrits,

Les plus constants à broncher comme à braire
A chaque pas dans la même carrière :
Ah ! je connais que tes soins les plus doux
Sont pour l’auteur du Journal de Trévoux[22].



Tandis qu’ainsi Denys notre bon père
Devers la lune en secret préparait
Contre l’Anglais cet innocent mystère,
Une autre scène en ce moment s’ouvrait
Chez les grands fous du monde sublunaire.
Charle est déjà parti pour Orléans,
Ses étendards flottent au gré des vents.
A ses côtés, Jeanne, le casque en tête,
Déjà de Reims lui promet la conquête.
Voyez-vous pas ses jeunes écuyers,
Et cette fleur de loyaux chevaliers ?
La lance au poing, cette troupe environne
Avec respect notre sainte amazone.
Ainsi l’on voit le sexe masculin
A Fontevrauld servir le féminin[23].
Le sceptre est là dans les mains d’une femme,
Et père Anselme est béni par madame.



La belle Agnès, en ces cruels moments,
Ne voyant plus son amant qu’elle adore,
Cède aux chagrins dont l’excès la dévore ;
Un froid mortel s’empare de ses sens :
L’ami Bonneau, toujours plein d’industrie,
En cent façons la rappelle à la vie.

Elle ouvre encor ses yeux, ces doux vainqueurs,
Mais ce n’est plus que pour verser des pleurs ;
Puis, sur Bonneau se penchant d’un air tendre :
" C’en est donc fait, dit-elle, on me trahit.
Où va-t-il donc ? que veut-il entreprendre ?
Était-ce là le serment qu’il me fit,
Lorsqu’à sa flamme il me fit condescendre ?
Toute la nuit il faudra donc m’étendre,
Sans mon amant, seule, au milieu d’un lit ?
Et cependant cette Jeanne hardie,
Non des Anglais, mais d’Agnès ennemie,
Va contre moi lui prévenir l’esprit.
Ciel ! que je hais ces créatures fière,
Soldats en jupe, hommasses chevalières[24],
Du sexe mâle affectant la valeur,
Sans posséder les agréments du nôtre,
A tous les deux prétendant faire honneur,
Et qui ne sont ni de l’un ni de l’autre ! "
Disant ces mots, elle pleure et rougit,
Frémit de rage, et de douleur gémit.
La jalousie en ses yeux étincelle ;
Puis, tout à coup, d’une ruse nouvelle
Le tendre Amour lui fournit le dessein.



Vers Orléans elle prend son chemin,
De dame Alix et de Bonneau suivie.
Agnès arrive en une hôtellerie,
Où dans l’instant, lasse de chevaucher,
La fière Jeanne avait été coucher.
Agnès attend qu’en ce logis tout dorme,
Et cependant subtilement s’informe
Où couche Jeanne, où l’on met son harnois ;
Puis dans la nuit se glisse en tapinois,
De Jean Chandos prend la culotte[25], et passe
Ses cuisses entre, et l’aiguillette lace ;
De l’amazone elle prend la cuirasse.
Le dur acier, forgé pour les combats,
Presse et meurtrit ses membres délicats.

L’ami Bonneau la soutient sous les bras.



La belle Agnès dit alors à voix basse :
" Amour, Amour, maître de tous mes sens,
Donne la force à cette main tremblante,
Fais-moi porter cette armure pesante,
Pour mieux toucher l’auteur de mes tourments.
Mon amant veut une fille guerrière,
Tu fais d’Agnès un soldat pour lui plaire :
Je le suivrai ; qu’il permette aujourd’hui
Que ce soit moi qui combatte pour lui ;
Et si jamais la terrible tempête
Des dards anglais veut menacer sa tête,
Qu’ils tombent tous sur ces tristes appas ;
Qu’il soit du moins sauvé par mon trépas ;
Qu’il vive heureux ; que je meure pâmée
Entre ses bras, et que je meure aimée ! "
Tandis qu’ainsi cette belle parlait,
Et que Bonneau ses armes lui mettait,
Le roi Charlot à trois milles était.



La tendre Agnès prétend à l’heure même,
Pendant la nuit aller voir ce qu’elle aime.
Ainsi vêtue et pliant sous le poids,
N’en pouvant plus, maudissant son harnois,
Sur un cheval elle s’en va juchée,
Jambe meurtrie, et la fesse écorchée.
Le gros Bonneau, sur un Normand monté,
Va lourdement, et ronfle à son côté.
Le tendre Amour, qui craint tout pour la belle,
La voit partir et soupire pour elle.



Agnès à peine avait gagné chemin
Qu’elle entendit devers un bois voisin
Bruit de chevaux et grand cliquetis d’armes.
Le bruit redouble ; et voici des gendarmes,
Vêtus de rouge ; et, pour comble de maux,
C’étaient les gens de monsieur Jean Chandos.
L’un deux s’avance, et demande : " Qui vive ? "
A ce grand cri, notre amante naïve,
Songeant au roi, répondit sans détour :
Je suis Agnès ; vive France et l’Amour ! "
A ces deux noms, que le ciel équitable
Voulut unir du nœud le plus durable,
On prend Agnès et son gros confident ;

Ils sont tous deux menés incontinent
A ce Chandos, qui terrible en sa rage,
Avait juré de venger son outrage,
Et de punir les brigands ennemis
Qui sa culotte et son fer avaient pris.



Dans ce moment où la main bienfaisante
Du doux sommeil laisse nos yeux ouverts,
Quand les oiseaux reprennent leurs concerts,
Qu’on sent en soi sa vigueur renaissante,
Que les désirs, pères des voluptés,
Sont par les sens dans notre âme excités ;
Dans ce moment, Chandos, on te présente
La belle Agnès, plus belle et plus brillante
Que le soleil aux bords de l’Orient.
Que sentis-tu, Chandos, en t’éveillant,
Lorsque tu vis cette nymphe si belle
A tes côtés, et tes grègues sur elle ?



Chandos, pressé d’un aiguillon bien vif,
La dévorait de son regard lascif.
Agnès en tremble, et l’entend qui marmotte
Entre les dents : " Je raurai ma culotte ! "
A son chevet d’abord il la fait seoir.
" Quittez, dit-il, ma belle prisonnière,
Quittez ce poids d’une armure étrangère. "
Ainsi parlant, plein d’ardeur et d’espoir,
Il la décasque, il vous la décuirasse.
La belle Agnès se défend avec grâce ;
Elle rougit d’une aimable pudeur,
Pensant à Charle, et soumise au vainqueur.
Le gros Bonneau, que le Chandos destine
Au digne emploi de chef de sa cuisine,
Va dans l’instant mériter cet honneur ;
Des boudins blancs il était l’inventeur,
Et tu lui dois, ô nation française,
Pâtés d’anguille et gigots à la braise.



" Monsieur Chandos, hélas ! que faites-vous ?
Disait Agnès d’un ton timide et doux.
— Pardieu, dit-il (tout héros anglais jure)[26],

Quelqu’un m’a fait une sanglante injure.
Cette culotte est mienne ; et je prendrai
Ce qui fut mien où je le trouverai. "
Parler ainsi, mettre Agnès toute nue,
C’est même chose ; et la belle éperdue
Tout en pleurant était entre ses bras,
Et lui disait : " Non, je n’y consens pas. "



Dans l’instant même, un horrible fracas
Se fait entendre, on crie : " Alerte, aux armes ! "
Et la trompette, organe du trépas,
Sonne la charge, et porte les alarmes.
A son réveil, Jeanne, cherchant en vain
L’affublement du harnois masculin,
Son bel armet ombragé de l’aigrette,
Et son haubert[27], et sa large braguette[28],
Sans raisonner saisit soudainement
D’un écuyer le dur accoutrement,
Monte à cheval sur son âne, et s’écrie :
" Venez venger l’honneur de la patrie. "
Cent chevaliers s’empressent sur ses pas,
Ils sont suivis de six cent vingt soldats.



Frère Lourdis, en ce moment de crise,
Du beau palais, où règne la Sottise,
Est descendu chez les Anglais guerriers,
Environné d’atomes tout grossiers,
Sur son gros dos portant balourderies,
Oeuvres de moine, et belles âneries.
Ainsi bâté, sitôt qu’il arriva,

l.

2.

Sur les Anglais sa robe il secoua,
Son ample robe ; et dans leur camp versa
Tous les trésors de sa crasse ignorance,
Trésors communs au bon pays de France.
Ainsi des nuits la noire déité,
Du haut d’un char d’ébène marqueté,
Répand sur nous les pavots et les songes,
Et nous endort dans le sein des mensonges.

  1. A la fameuse bataille des Dunes, près de Dunkerque. (Note de Voltaire, 1765.)
    — Condé fut plus d’une fois battu par Turenne; et Voltaire aurait du citer toute
    autre bataille que celle des Dunes, où il ne fut pas difficile à Turenne de vaincre,
    attendu que Condé, qui était dans l’armée de Flandre, ne la commandait pas.
    Voyez le Siècle de Louis XIV, chap. vi.
  2. A Malplaquet, près de Mons, en 1709. (Note de Voltaire, 1762.) — Voyez le
    Siècle de Louis XIV, chap. xxi.
  3. Aussi en 1709. (Note de Voltaire, I762). — Voyez l'Histoire de Charles VII,
    liv. IV.
  4. Boileau (satire VIII, 100) avait dit :
    Qui ? cet écervelé qui mit l’Asie en cendre ?
  5. Voltaire veut sans doute parler de l’édition de la Gallia christiana, qui parut de 1715 à 1728. (G. A.)
  6. On appelait autrefois paradis des fous, paradis des sots, les limbes ; et on plaça dans ces limbes les âmes des imbéciles et des petits enfants morts sans baptême. Limbe signifie bord, bordure; et c’était vers les bords de la lune qu’on avait établi ce paradis. Milton en parle; il fait passer le diable par le paradis des sots, the paradise of foots. (Note de Voltaire, 1762.) — Paradise lost, III, 496.
  7. Ceci parait une allusion aux fameux couplets de Rousseau :
    Je le vois, innocent Danchet,
    Grands yeux ouverts, bouche béante.

    Une bouche à la Danchet était devenu une espèce de proverbe. Ce Danchet était un poète médiocre qui a fait quelques pièces de théâtre, etc. (Note de Voltaire, 1762.) — Dans le Catalogue des écrivains français, placé en tête du Siècle de Louis XIV, Voltaire se montre moins sévère envers Danchet, et cite son prologue des Jeux séculaires, au devant d’Hésione, comme un très-bon ouvrage. (R.)
  8. Ce sont les limbes, inventées, dit-on, par un nommé Pierre Chrysologue. C‘est là qu‘on envoie tous les petits enfants qui meurent sans avoir été baptisés, car s'ils meurent à quinze ans, ils sont damnés sans difficulté. (Note de Voltaire, 1773.)
  9. Le système fameux du sieur Lass ou Law, Écossais, qui bouleversa tant de fortunes en France depuis 1718 jusqu’à 1720, avait encore laissé des traces funestes, et l’on s'en ressentait en 1730, qui fut le temps où nous jugeons que l'auteur commença ce poëme. (Id., 1702.)
  10. On connaît assez, par les excellentes Lettres provinciales, les casuistes Escobar et Molina; ce Molina est appelé ici suffisant, par allusion à la grâce suffisante et versatile, sur laquelle i1 avait fait un système absurde, comme celui de ses adversaires. (Id., 1762.)
  11. Le Tellier, jésuite, fils d'un procureur de Vire en Basse-Normandie, confesseur de Louis XIV, auteur de la bulle et de tous les troubles qui la suivirent, exilé pendant la régence, et dont la mémoire est abhorrée de nos jours. Le P. Doucin était son premier ministre. (Note de Voltaire, 1762.) — Voyez Siècle de Louis XIV, ch. xxxvii.
  12. Homère dans la Batrachomyomachie.
  13. Les jansénistes disent que le Messie n’est venu que pour plusieurs. (Note de Voltaire, 1702.)
  14. Ceci désigne les convulsionnaires et les miracles attestés par des milliers de jansénistes, miracles dont Carré de Montgeron fit imprimer un gros recueil qu‘il présenta au roi Louis XV. (Id., 1762.) —— Voyez l’Histoire du parlement, chapitre lxv. (R.)
  15. Le bon Paris était un diacre imbécile, mais qui, étant un des jansénistes les plus zélés et les plus accrédités parmi la populace, fut regardé comme un saint par cette populace. Ce fut vers l’an 1724 qu‘on imagina d’aller prier sur la tombe de ce bonhomme, au cimetière d'une église de Paris érigée à un saint Mèdard, qui d’ailleurs est peu connu. Ce saint Médard n’avait jamais fait de miracles, mais l‘abbé Paris en fit une multitude. Le plus marqué est celui que Mme la duchesse du Mairie célebra dans cette chanson :

    Un décrotteur à la royale.
    Du talon gauche estropié,
    obtint pour grâce spéciale
    D'être boiteux de l'autre pié.

    Cc saint Paris fit trois ou quatre cents miracles de cette espèce : il aurait ressuscité des morts si on l’avait laissé faire ; mais la police y mit ordre ; de là ce distique connu:

    De par le roi, défense à Dieu
    D'opérer miracle en ce lieu..

    (Note de Voltaire, 1762.)

    — Voltaire commet ici une erreur de date qu'il a répétée dans l‘article Convulsions du Dictionnaire philosophique. Le diacre Paris n'est mort que le 1er mai 1727. (R.)
  16. Galilée, le fondateur de la philosophie en Italie, fut condamné par la congrégation du Saint—Office, mis en prison et traité très-durement, non-seulement comme hérétique, mais comme ignorant, pour avoir démontré le mouvement de la terre. (Note de Voltaire, 1762.) — Voyez l'Essai sur les mœurs, ch. cxxi.
  17. Urbain Grandier, curé de Loudun, condamné au feu en 1629. par une commission du conseil, pour avoir mis le diable dans le corps de quelques religieuses. Un nommé La Ménardaye a été assez imbécile pour faire imprimer, en 1749, un livre dans lequel il croit prouver la vérité de ces possessious. (Note de Voltaire, 1762.) — P.-J.-B. de La Ménardaye, prêtre de l'Oratoire, est auteur d'Examen et discussion critique de l'Histoire des diables de Loudun ; Paris. De Bure, 1747, in-12 ; Liège, Everard Kintz 1749, in-12. C'est la même édition pour laquelle on a refait un titre.(B.)
  18. Éléonore Galigaï, fille de grande qualité, attachée à la reine Marie de Médicis, et sa dame d'honneur, épouse de Concino Concini, Florentin, marquis d'Ancre, maréchal de France, fut non-seulement décapitée a la Grève en 16l7, comme il est dit dans l‘Abrégé chronologique de l'Histoire de France, mais fut brûlée comme sorcière, et ses biens furent donnés à ses ennemis. Il n‘y eut que cinq conseillers qui, indignes d’une horreur si absurde, ne voulurent pas assister au jugement. (Note de Voltaire, 1762.) — Voyez l’Essai sur les mœurs, chap. clxxv.
  19. Le parlement, sous Louis XIII, défendit, sous peine de galères, qu'on enseignât une autre doctrine que celle d’Aristote, et défendit ensuite l’émétique, mais sans Condamner aux galères les médecins ni les malades. Louis XIV fut guéri à Calais par l’émetique, et l'arrêt du parlement perdit de son crédit. (Note de Voltaire, 1762.) — L‘arrêt du parlement en faveur de la doctrine d‘Aristote est du 4 septembre 1624, et « fait défenses à toutes personnes, à peine de la vie, tenir ni enseigner aucune maxime contre les auteurs anciens et approuvés. » (R.)
  20. L‘histoire du jésuite Girard et de La Cadière est assez publique; le jésuite
    fut condamné au feu comme sorcier par la moitié du parlement d'Aix, et absous
    par l’autre moitié. (Note de Voltaire. 1762.)
  21. Voyez Précis du Siècle de Louis XV, ch. xxxvi
  22. Le jésuite Berthier. (G. A.)
  23. Fontevraud, Fontevraux, Fontevrauld, Fons-Ebraldi, est un bourg en Anjou, à trois lieues de Saumnr, connu par une célèbre abbaye de filles, chef d’ordre, érigée par Robert d'Arbrissel, né en 1017, et mort en 1117. Après avoir fixé ses tabernacles à la foret de Fontevrauld, il parcourut nu—pieds les provinces du royaume, afin d'exhorter à la pénitence les filles de joie, et les attirer dans son cloître; il fit de grandes conversions en ce genre, entre autres dans la ville de Rouen. Il persuada à la célèbre reine Bertrade de prendre l‘habit de Fontevrauld, et il établit son ordre par toute la France. Le pape, Paschal II le mit sous la protection du Saint—siége, en 1106. Robert, quelque temps avant sa mort, en conféra le généralat à une dame nommée Pétronille du Chemille, et voulut que toujours une femme succédât à une autre femme dans la dignité de chef de l'ordre, commandant également aux religieux comme aux religieuses. Trente-quatre ou trente-cinq abbesses ont succédé, jusqu‘à ce jour, à Pétronille, parmi lesquelles on compte quatorze princesses, et dans ce nombre cinq de la maison de Bourbon. Voyez sur cela Sainte-Marthe, dans le quatrième volume du Gallia christinum, et le Clypeus
    ordinis Fontelbraldensis, du P. de La Mainferme. (Note de Voltaire, 1762.)
  24. Il y a grande apparence que l'auteur a ici en vue les héroïnes dc l’Arioste et du Tasse. Elles devaient être un peu malpropres; mais les chevaliers n’y regardaient pas de si près. (Note de Voltaire, 1762.)
  25. Voyez chant II.
  26. Les Anglais jurent by God ! God danm me! blood ! etc. ; les Allemands,
    sacrament; les Français, par un mot qui est au jurement des Italiens cc que l’action est à l'instrument; les Espagnols, voto a Dios. Un révérend père récollet a fait un livre sur les jurements de toutes les nations, qui sera probablement très-exact et très-instructif; on l'imprime actuellement. (Note de Voltaire, 1762.)
  27. Haubert, anbergeon, cotte d'armes; elle était d‘ordinaire composée de mailles de fer, quelquefois couverte de soie ou de laine blanche; elle avait des manches larges, et un gorgerin. Les fiefs de haubert sont ceux dont le seigneur avait droit de porter cette cotte. (Id., 1762.)
  28. Braguettes, de braye, bracca. On portait de longues braguettes détachées du haut-de-chausses, et souvent au fond de ces braguettes on portait une orange qu’on présentait aux dames. Rabelais parle d’un beau livre intitulé De la dignité des braguettes. C'était la prérogative distinctive du sexe 1e plus noble; c‘est pourquoi la Sorbonne présenta requete pour faire brûler 1a Pucelle, attendu qu'elle avait porté culotte avec braguette. Six évêques de France, assistés de l’évêque de Vinchester, la condamnèrent au feu, ce qui était bien juste: c'est dommage que cela n’arrive pas plus souvent; mais il ne faut désespérer de rien. (Id., 1762.) — Voyez Rabelais, Gargantua, I, vii.