La Pucelle d’Orléans/9

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<La Pucelle d’Orléans

La Pucelle d’Orléans
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 9 (p. 150-158).

CHANT IX


Argument.- Comment La Trimouille et sire Arondel retrouvèrent leurs maîtresses en Provence, et du cas étrange advenu dans la Sainte-Baume.



Deux chevaliers qui se sont bien battus,
Soit à cheval, soit à la noble escrime,
Avec le sabre ou de longs fers pointus,
De pied en cap tout couverts ou tout nus,
Ont l’un pour l’autre une secrète estime ;
Et chacun d’eux exalte les vertus
Et les grands coups de son digne adversaire,
Lorsque surtout il n’est plus en colère.
Mais s’il advient, après ce beau conflit,
Quelque accident, quelque triste fortune,
Quelque misère à tous les deux commune,
Incontinent le malheur les unit :
L’amitié naît de leurs destins contraires,
Et deux héros persécutés sont frères.
C’est ce qu’on vit dans le cas si cruel
De La Trimouille et du triste Arondel.
Cet Arondel reçut de la nature
Une âme altière, indifférente et dure ;
Mais il sentit ses entrailles d’airain
Se ramollir pour le doux Poitevin :
Et La Trimouille, en se laissant surprendre
A ces beaux nœuds qui forment l’amitié,
Suivit son goût ; car son cœur est né tendre.
" Que je me sens, dit-il, fortifié,
Mon cher ami, par votre courtoisie !
Ma Dorothée, hélas ! me fut ravie ;
Vous m’aiderez, au milieu des combats,
A retrouver la trace de ses pas,

A délivrer ce que mon cœur adore ;
J’affronterai les plus cruels trépas
Pour vous nantir de votre Rosamore. "



Les deux amants, les deux nouveaux amis,
Partent ensemble, et, sur un faux avis,
Marchent en hâte, et tirent vers Livourne.
Le ravisseur d’un autre côté tourne
Par un chemin justement opposé.
Tandis qu’ainsi le couple se fourvoie,
Au scélérat rien ne fut plus aisé
Que d’enlever sa noble et riche proie.
Il la conduit bientôt en sûreté.
Dans un château des chemins écarté,
Près de la mer, entre Rome et Gaëte,
Masure affreuse, exécrable retraite,
Où l’insolence et la rapacité,
La gourmandise et la malpropreté,
L’emportement de l’ivresse bruyante,
Les démêlés, les combats qu’elle enfante,
La dégoûtante et sale impureté
Qui de l’amour éteint les tendres flammes,
Tous les excès des plus vilaines âmes,
Font voir à l’œil ce qu’est le genre humain
Lorsqu’à lui-même il est livré sans frein.
Du Créateur image si parfaite.
Or voilà donc comme vous êtes faite !



En arrivant, le corsaire effronté
Se met à table, et fait placer les belles
Sans compliment chacune à son côté,
Mange, dévore, et boit à leur santé.
Puis il leur dit : " Voyez, mesdemoiselles,
Qui de vous deux couche avec moi la nuit.
Tout m’est égal, tout m’est bon, tout me duit ;
Poil blond, poil noir, Anglaise, Italienne,
Petite ou grande, infidèle ou chrétienne,
Il ne m’importe ; et buvons. " A ces mots,
La rougeur monte à l’aimable visage
De Dorothée, elle éclate en sanglots ;
Sur ses beaux yeux il se forme un nuage,
Qui tombe en pleurs sur ce nez fait au tour,
Sur ce menton où l’on dit que l’Amour
Lui fit un creux, la caressant un jour ;

Dans la tristesse elle est ensevelie.
Judith l’Anglaise, un moment recueillie,
Et regardant le corsaire inhumain,
D’un air de tête et d’un souris hautain :
" Je veux, dit-elle, avoir ici la joie
Sur le minuit de me voir votre proie ;
Et l’on saura ce qu’avec un bandit
Peut une Anglaise alors qu’elle est au lit. "
A ce propos le brave Martinguerre
D’un gros baiser la barbouille, et lui dit :
" J’aimai toujours les filles d’Angleterre.
Il la rebaise, et puis vide un grand verre,
En vide un autre, et mange, et boit, et rit,
Et chante, et jure ; et sa main effrontée
Sans nul égard se porte impudemment
Sur Rosamore, et puis sur Dorothée.
Celle-ci pleure ; et l’autre fièrement,
Sans s’émouvoir, sans changer de visage,
Laisse tout faire au rude personnage.
Enfin de table il sort en bégayant,
Le pied mal sûr, mais l’œil étincelant,
Avertissant, d’un geste de corsaire,
Qu’on soit fidèle aux marchés convenus ;
Et, rayonnant des présents de Bacchus,
Il se prépare aux combats de Cythère.



La Milanaise, avec des yeux confus,
Dit à l’Anglaise : " Oserez-vous, ma chère,
Du scélérat consommer le désir ?
Mérite-t-il qu’une beauté si fière
S’abaisse au point de donner du plaisir ?
— Je prétends bien lui donner autre chose,
Dit Rosamore ; on verra ce que j’ose :
Je sais venger ma gloire et mes appas ;
Je suis fidèle au chevalier que j’aime.
Sachez que Dieu, par sa bonté suprême,
M’a fait présent de deux robustes bras,
Et que Judith est mon nom de baptême.
Daignez m’attendre en cet indigne lieu,
Laissez-moi faire, et surtout priez Dieu. "
Puis elle part, et va la tête haute
Se mettre au lit à côté de son hôte.



La nuit couvrait d’un voile ténébreux

Les toits pourris de ce repaire affreux ;
Des malandrins la grossière cohue
Cuvait son vin, dans la grange étendue ;
Et Dorothée, en ces moments d’horreur,
Demeurait seule, et se mourait de peur.



Le boucanier, dans la grosse partie
Par où l’on pense, était tout offusqué
De la vapeur des raisins d’Italie.
Moins à l’amour qu’au sommeil provoqué,
Il va pressant d’une main engourdie
Les fiers appas dont son cœur est piqué ;
Et la Judith, prodiguant ses tendresses,
L’enveloppait, par de fausses caresses,
Dans les filets que lui tendait la mort.
Le dissolu, lassé d’un tel effort,
Bâille un moment, tourne la tête, et dort.



A son chevet pendait le cimeterre
Qui fit longtemps redouter Martinguerre.
Notre Bretonne aussitôt le tira,
En invoquant Judith et Débora[1],
Jahel, Aod, et Simon nommé Pierre,
Simon Barjone aux oreilles fatal,
Qu’à surpasser l’héroïne s’apprête.
Puis empoignant les crins de l’animal
De sa main gauche, et soulevant la tête,
La tête lourde, et le front engourdi
Du mécréant qui ronfle appesanti,
Elle s’ajuste, et sa droite élevée
Tranche le cou du brave débauché.
De sang, de vin la couche est abreuvée ;

Le large tronc, de son chef détaché,
Rougit le front de la noble héroïne
Par trente jets de liqueur purpurine.
Notre amazone alors saute du lit,
Portant en main cette tête sanglante,
Et va trouver sa compagne tremblante,
Qui dans ses bras tombe et s’évanouit,
Puis reprenant ses sens et son esprit :
" Ah ! juste Dieu ! quelle femme vous êtes !
Quelle action ! quel coup, et quel danger !
Où fuirons-nous ? si sur ces entrefaites
Quelqu’un s’éveille, on va nous égorger.
— Parlez plus bas, répliqua Rosamore ;
Ma mission n’est pas finie encore ;
Prenez courage, et marchez avec moi. "
L’autre reprit courage avec effroi.



Leurs deux amants, errant toujours loin d’elles,
Couraient partout sans avoir rien trouvé.
A Gêne enfin l’un et l’autre arrivé,
Ayant par terre en vain cherché leurs belles,
S’en vont par mer, à la merci des flots,
Des deux objets qui troublent leur repos
Aux quatre vents demander des nouvelles.
Ces quatre vents les portent tour à tour,
Tantôt au bord de cet heureux séjour
Où des chrétiens le père apostolique
Tient humblement les clefs du paradis ;
Tantôt au fond du golfe Adriatique,
Où le vieux doge est l’époux de Téthys[2] ;
Puis devers Naple, au rivage fertile,
Où Sannazar est trop près de Virgile[3],
Ces dieux mutins, prompts, ailés, et joufflus,
Qui ne sont plus les enfants d’Orithye,
Sur le dos bleu des flots qu’ils ont émus,
Les font voguer à ces gouffres connus,

Où l’onde amère autrefois engloutie
Par la Charybde, aujourd’hui ne l’est plus[4] ;
Où de nos jours on ne peut plus entendre
Les hurlements des dogues de Scylla ;
Où les géants écrasés sous l’Etna[5]
Ne jettent plus la flamme avec la cendre ;
Tant l’univers avec le temps changea !
Le couple errant, non loin de Syracuse,
Va saluer la fontaine Aréthuse,
Qui dans son sein, tout couvert de roseaux,
De son amant ne reçoit plus les eaux[6].
Ils ont bientôt découvert le rivage
Où florissaient Augustin[7] et Carthage;
Séjour affreux, dans nos jours infecté
Par les fureurs et la rapacité
Des musulmans, enfants de l’ignorance.
Enfin le ciel conduit nos chevaliers
Aux doux climats de la belle Provence.



Là, sur les bords couronnés d’oliviers,
On voit les tours de Marseille l’antique,
Beau monument d’un vieux peuple ionique[8].
Noble cité, grecque et libre autrefois,
Tu n’as plus rien de ce double avantage ;
Il est plus beau de servir sous nos rois,
C’est, comme on sait, un bienheureux partage.
Mais tes confins possèdent un trésor
Plus merveilleux, plus salutaire encor.
Chacun connaît la belle Magdeleine,
Qui de son temps ayant servi l’Amour,
Servit le ciel étant sur le retour,
Et qui pleura sa vanité mondaine.
Elle partit des rives du Jourdain
Pour s’en aller au pays de Provence,
Et se fessa longtemps par pénitence,

Au fond d’un creux du roc de Maximin[9].
Depuis ce temps un baume tout divin
Parfume l’air qu’en ces lieux on respire.
Plus d’une fille, et plus d’un pèlerin,
Grimpe au rocher, pour abjurer l’empire
Du dieu d’amour, qu’on nomme esprit malin.



On tient qu’un jour la pénitente juive,
Prête à mourir, requit une faveur
De Maximin, son pieux directeur.
" Obtenez-moi, si jamais il arrive
Que sur mon roc une paire d’amants
En rendez-vous viennent passer leur temps,
Leurs feux impurs dans tous les deux s’éteignent ;
Qu’au même instant ils s’évitent, se craignent,
Et qu’une forte et vive aversion
Soit de leurs cœurs la seule passion. "
Ainsi parla la sainte aventurière.
Son confesseur exauça sa prière.
Depuis ce temps, ces lieux sanctifiés
Vous font haïr les gens que vous aimiez.



Les paladins, ayant bien vu Marseilles,
Son port, sa rade, et toutes les merveilles
Dont les bourgeois rebattaient leurs oreilles,
Furent requis de visiter le roc,
Ce roc fameux, surnommé Sainte-Baume,
Tant célébré chez la gent porte-froc,
Et dont l’odeur parfumait le royaume.
Le beau Français y va par pitié,
Le fier Anglais par curiosité.
En gravissant ils virent près du dôme
Sur les degrés dans ce roc pratiqués,
Des voyageurs à prier appliqués.
Dans cette troupe étaient deux voyageuses
L’une à genoux, mains jointes, cou tendu ;
L’autre debout, et des plus dédaigneuses.



O doux objets ! moment inattendu !
Ils ont tous deux reconnu leurs maîtresses !
Les voilà donc, pécheurs et pécheresses
Dans ce parvis si funeste aux amours.

En peu de mots l’Anglaise leur raconte
Comment son bras, par le divin secours,
Sur Martinguerre a su venger sa honte.
Elle eut le soin, dans ce péril urgent,
De se saisir d’une bourse assez ronde
Qu’avait le mort, attendu que l’argent
Est inutile aux gens de l’autre monde.
Puis franchissant, dans l’horreur de la nuit,
Les murs mal clos de cet affreux réduit,
Le sabre au poing, vers la prochaine rive
Elle a conduit sa compagne craintive,
Elle a monté sur un léger esquif ;
Et réveillant matelots, capitaine,
En bien payant, le couple fugitif
A navigué sur la mer de Tyrrhène.
Enfin des vents le sort capricieux,
Ou bien le ciel qui fait tout pour le mieux,
Les met tous quatre aux pieds de Magdeleine.



O grand miracle ! ô vertu souveraine !
A chaque mot que prononçait Judith,
De son amant le grand cœur s’affadit :
Ciel ! quel dégoût, et bientôt quelle haine
Succède aux traits du plus charmant amour !
Il est payé d’un semblable retour.
Ce La Trimouille, à qui sa Dorothée
Parut longtemps plus belle que le jour,
La trouve laide, imbécile, affectée,
Gauche, maussade, et lui tourne le dos.
La belle en lui voyait le roi des sots,
Le détestait, et détournait la vue ;
Et Magdeleine, au milieu d’une nue,
Goûtait en paix la satisfaction
D’avoir produit cette conversion.



Mais Magdeleine, hélas ! fut bien déçue :
Car elle obtint des saints du paradis
Que tout amant venu dans son logis
N’aimerait plus l’objet de ses faiblesses
Tant qu’il serait dans ses rochers bénis ;
Mais dans ses vœux la sainte avait omis
De stipuler que les amants guéris
Ne prendraient pas de nouvelles maîtresses.
Saint Maximin ne prévit point le cas ;

Dont il advint que l’Anglaise infidèle
Au Poitevin tendit ses deux beaux bras,
Et qu’Arondel jouit des doux appas
De Dorothée, et fut enchanté d’elle.
L’abbé Trithème a même prétendu
Que Magdeleine, à ce troc imprévu,
Du haut des cieux s’était mise à sourire.
On peut le croire, et la justifier.
La vertu plaît : mais, malgré son empire,
On a du goût pour son premier métier.



Il arriva que les quatre parties
De Sainte-Baume à peine étaient sorties,
Que le miracle alors n’opéra plus.
Il n’a d’effet que dans l’auguste enceinte,
Et dans le creux de cette roche sainte.
Au bas du mont, La Trimouille confus
D’avoir haï quelque temps Dorothée,
Rendant justice à ses touchants attraits.
La retrouva plus tendre que jamais,
Plus que jamais elle s’en vit fêtée ;
Et Dorothée, en proie à sa douleur,
Par son amour expia son erreur
Entre les bras du héros qu’elle adore.
Sire Arondel reprit sa Rosamore,
Dont le courroux fut bientôt désarmé.
Chacun aima comme il avait aimé ;
Et je puis dire encor que Magdeleine
En les voyant leur pardonna sans peine.



Le dur Anglais, l’aimable Poitevin,
Ayant chacun leur héroïne en croupe,
Vers Orléans prirent leur droit chemin,
Tous deux brûlant de rejoindre leur troupe,
Et de venger l’honneur de leur pays.
Discrets amants, généreux ennemis,
Ils voyageaient comme de vrais amis,
Sans désormais se faire de querelles,
Ni pour leurs rois, ni même pour leurs belles.

  1. Il n'est lecteur qui ne connaisse la belle Judith. Débora, brave épouse de Lapidoth, défit le roi Jabin, qui avait neuf cents chariots armés de faux, dans un pays de montagnes où il n'y a aujourd'hui que des ânes. La brave femme Jahel, épouse de Haber, reçut chez elle Sisara, maréchal général de Jabin : elle l'enivra avec du lait, et cloua sa tète à terre d'une tempe à l'autre avec un clou; c'était un maître clou, et elle une maîtresse femme. Aod le gaucher alla trouver le roi Églon de la part du Seigneur, et lui enfonça un grand couteau dans le ventre avec la main gauche, et aussitôt Églon alla à la selle. Quant à Simon Barjone, il ne coupa qu'une oreille à Malchus, et encore eut-il ordre de remettre l'épée au fourreau; ce qui prouve que l'Église ne doit point verser le sang. (Note de Voltaire, 1762). — Je ne sais si Voltaire s'est montré traducteur exact, mais il est au moins historien fidèle dans son récit de la mort d'Églon : « Statimque per sécréta alvi stercora proruperunt. » Judic, iii, 22. (R.)
  2. On sait que le doge de Venise épouse la mer. (Note de Voltaire, 1762). — Voltaire avait, ainsi qu'un grand nombre d'autres poètes, confondu Téthys, épouse de l'Océan, avec Thétis, mère d'Achille. Cette inexactitude a été relevée dans l'excellente édition des Œuvres complètes de Berlin, donnée en 1824 par M. Boissonade. (B.)
  3. Sannazar, poëte médiocre, enterré près de Virgile, mais dans un plus beau tombeau, (Id., 1762.)
  4. Autrefois cet endroit passait pour un gouffre très-dangcrcux. (Note de Voltaire, 1762.)
  5. L'Etna ne jette plus de flammes que très-rarement. (Id., 1762). — Les trois derniers mots ont été ajoutes en 1773. (R.)
  6. Le passage souterrain du fleuve Alphée jusqu'à la fontaine Aréthuse est reconnu pour une fable. (Note de Voltaire, 1762.)
  7. Saint Augustin était évêque d'Hippone. (Id., 1762.)
  8. Les Phocéens. (Id., 1762.)
  9. Le rocher de Saint-Maximin est tout auprès; c'est le chemin de la Sainte-Baume. (Note de Voltaire, 1762.)