La Quêteuse de frissons/Chapitre X

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Éditions Prima (p. 44-48).

CHAPITRE x

Conclusion inattendue


On se couche de bonne heure en province. À onze heures, il n’y avait plus, dans toute la ville de Château-Thierry, que quelques cafés éclairés.

À l’hôtel de l’Éléphant, c’était le silence. Tout à coup, on frappe doucement à la porte de notre ami John, qui, ma foi, allait s’endormir. Il s’en fut ouvrir et Geneviève entra.

— Comment ! C’était vous ! Quelle heureuse surprise !

— Mon petit John l Trêve d’histoires et de boniments ! Je ne viens pas pour une répétition de notre si agréable séance de l’après-midi. Non, mon vieux, vous le savez, je vous aime et, il faut l’avouer, votre science nouvelle, unie à l’infidélité de Teddy, me poussera certainement encore à vous aimer, complètement. Là ! Content ?

» Mais il ne s’agit pas de cela. Bas les pattes ! Causons peu, causons bien !

» John, je suis de l’histoire ancienne. Pas de blagues, mon cher, au moins jusqu’à New-York. Il ne faut pas que je rate mon coup ou alors je ferais des bêtises. Vous n’y tenez pas, n’est-ce pas ? Vous ne voulez pas que, dans une crise nerveuse, je décharge mon browning de tous les côtés. Vous savez que je le ferais ! Et j’ai six chargeurs. Ce qui me permettrait, en utilisant efficacement le dixième des balles, de tuer au moins quatre personnes. Well ?

» Alors, voici un ordre de celle que vous dites aimer. Vous allez vous rendre dans la chambre de Léa (Gene­viève ignorait que Léonie eût remplacé la femme de chambre de l’Hôtel Moderne. Vous direz, en imitant la voix, bien entendu : — C’est moi Teddy.

» La petite voudra allumer. Elle n’y réussira pas, j’ai enlevé les plombs de sûreté qui coupent le circuit de la chambre. Alors, vous direz n’importe quoi, en américain, comme si vous étiez ivre et vous vous coucherez avec la petite. À ce moment, mon ami, vous ferez ce que vous voudrez. Je ne suis pas jalouse.

— Aoh ! mistress Geneviève, le devoir il était agréable, mais après ?

— Après, John ! Je réponds de tout. Vous savez que j’ai mon browning et six chargeurs et j’ai obtenu un pre­mier prix de tir.

— Aoh ! Très bien. Mais où était petite Léa que il me faut aimer ?

— Je vais vous conduire à la porte, à tâtons. Inutile de prendre un pantalon ! Votre pyjama suffit.

Et dans l’obscurité complète d’un couloir, Geneviève, impérative, conduisit John à la porte de Léonie. La petite bonne de l’hôtel l’avait complètement renseignée.

Et, John obéit strictement à la consigne. Quand on est de la Légion, on sait être discipliné.

— Toc ! Toc ! Toc !

— Qui est là ?

— Chut ! Doucement, c’est Teddy !

La petite grogna, vint ouvrir et dit :

— Vrai, vous m’assommez ! Vous savez bien que je suis insensible, inexcitable. Alors, pourquoi toujours venir ? Soit je consens, puisque vous avez payé mais vous me dégoûtez !

Et John de ne piper mot, mais, piqué au jeu, de se coucher avec la petite, en pensant :

— Il n’est pas fort, ce Teddy ! Se faire ainsi traiter lorsqu’on a une si jolie femme, et si ardente !

Et notre John de mettre encore à profit sa science de l’amour, bisant, se donnant tour à tour et se refusant, paraissant exalté et l’instant d’après tout doux, tout câlin.

— Toc ! Toc ! Toc !

Ce n’est pas chez Léonie, c’est chez Teddy.

— Qui est là ?

— Léa !

— Comment ! Tu es venue de Strasbourg ?

Ahurissement de Geneviève qui n’y comprend goutte mais qui, par d’heureuses questions, rétablit la situation dans son esprit. Elle ne sera pas surprise, car là aussi les plombs ont été enlevés.

Chose vraiment curieuse, la leçon de John a rendu Geneviève beaucoup plus savante que les exercices de l’Attaché. C’est que M. l’Attaché est plus blasé que ce bon John et qu’il se ménage pour les dames utiles à sa carrière.

Alors toutes les ardeurs de Geneviève pour celui qui, le premier… toutes ces ardeurs se déchaînent. Et c’est une inoubliable séance d’érotisme.

— Aoh ! dit John, Léa ! Tu ne m’avais pas dit que tu savais aimer comme ça ! Mais c’est si bon, si beau, si doux que je te garde. Je divorce… tout ! Tu seras la patronne du Chat-Percé !

Un éclair de lampe portative a jailli :

— Mais c’est moi, gros serin.

Teddy se frotte les yeux. Aurait-il bu tant de whisky qu’il aurait des hallucinations.

Mais non, c’est bien vrai ! Il va remettre les plombs et l’on parle ; on s’explique.

Teddy, au fond, est bien heureux d’être pardonné. Mais on pense à John :

— Tu sais ! John est ici, avec moi.

— Alors, c’est lui qui menaçait mon honneur ?

— Mais non, mon gros, tout ça c’est de la farce, pour moi ; il est venu pour m’aider à te chercher, tout sim­plement. Mais je crois bien qu’il est avec ta fidèle amie que je prenais pour Léa…

— Aoh ! Very cochon ! Mauvais boy !

— Tu es jaloux ?

— Non ! Mais c’est… comment vous dites, en France ? La manière.

» Je cours et je punis, pour le principe !

Prenant un énorme pistolet, Teddy va se précipiter. Sa femme l’arrête d’un baiser. Ah ! les Américains !

— C’est moi qui ai tout fait, qui l’ai obligé à aller dans la chambre de la petite et à se faire passer pour toi, grâce à l’obscurité. Pardonne, oublie !

Et les deux couples se retrouvent au matin à la salle à manger du grand hôtel de l’Éléphant.

Surprises ! Yeux écarquillés. Mais on ne parle pas du passé.

— Vous savez, dit Geneviève, mon mari et moi, nous rentrons à New-York au Chat-Percé par le premier bateau.

— Percé et repercé, pense John, qui dit :

— Aoh ! Je vous présentais ma fiancée qui prend le bateau avec moi.

— Alors on voyagera ensemble ! Et vive la joie !

Geneviève se tourne vers son époux reconquis :

— Vive la joie dit-elle, et la fidélité !

Teddy, honteux, baisse la tête cependant que sa femme sourit, très indulgente… Comme une quêteuse de frissons que la fidélité au mari ne gênera plus beaucoup. À trom­peur, trompeuse et demie.

René Quingey.