La Quittance de minuit/02/05

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Méline, Cans et Compagnie (Tome deuxièmep. 87-107).


V

La tombe.


« Que fîtes-vous, Morris, durant cette soirée ? Moi je devins comme folle ; mes pauvres mains se meurtrissaient à vouloir renverser les murs de ma chambre ; je voulais, ce qui était plus insensé peut-être, aller me jeter aux pieds de lord George et implorer sa pitié.

« Vers le milieu de la nuit, je tombai, brûlante de fièvre, épuisée de fatigue, sur mon lit.

« Votre image était toujours devant moi. Je voyais votre haute taille courbée sous l’épuisement et le chagrin, votre front pâle et votre regard morne. Je voyais sur vos épaules le carrick d’Irlande, à vos pieds la chaussure du Galway, et votre chapeau rond des jours de fête, et votre brave shillelah, si redouté des méchants, et vos longs cheveux, Morris, que le vent apporta tant de fois, douce et bonne caresse, sur mon visage souriant !…

« Vous étiez là. Jamais je ne vous avais tant aimé. Il semblait que ma main étendue allait toucher vos vêtements. Mais il y avait entre nous deux un obstacle invisible et qu’on ne pouvait point franchir…

« Malgré la menace de la servante saxonne, milord ne s’occupa point encore de moi le lendemain. Je vous attendis tout le jour, Morris, derrière les rideaux de ma fenêtre, et je vous attendis en vain.

« Mais le soir, oh ! que de joie et que d’espérance ! Tout en bas de la colline, à l’endroit où je vous avais aperçu la vieille, un groupe de voyageurs s’avançait. Un vieillard aux longs cheveux blancs, huit jeunes hommes forts et une belle fille qui portait haut sa tête fière.

« Des carricks, des shillelahs, une mante rouge !

« L’Irlande ! l’Irlande !

« Oh ! mes parents chers ! oh ! tout ce que j’aimais !

« Noble et bon père ! saint vieillard ! je reconnus son visage vénérable tandis qu’il montait la colline lentement. Je reconnus Mickey le fort, Natty, Sam le joyeux, Larry, Dan toujours prêt à mettre au vent son shillelah, Owen qui rêvait sans doute à Kate, sa jolie fiancée, et le blond Jermyn, pauvre enfant qui aime comme on respire et qui n’ose point regarder au fond de son cœur. Je reconnus la noble heiress. Il me sembla qu’en elle quelque chose était changé. Un voile de rêverie couvrait son hautain visage, et ses grands yeux noirs, où Dieu a mis les sombres reflets d’or des races souveraines, se baissaient plus tendres et plus doux…

« Vous étiez là, Morris, le plus aimé entre tous ces amis chers, mon fiancé ! vous dont le souvenir me retient en la vie !…

« À mi-coteau, le vieux Mill’s s’arrêta et appuya sur son long bâton ses mains ridées. Son regard, chargé de tristesse, se leva vers la maison de lord George que votre geste lui désignait.

« Et tous nos frères firent comme le vieux Mill’s : leurs bras s’étendirent vers moi, tandis que leurs yeux brillaient de colère.

« Comment ne pas me croire sauvée ? Mac-Diarmid, le plus brave sang du Connaught, était là tout près de moi ! Huit vaillants cœurs qui m’aimaient et qui avaient traversé deux royaumes pour venir à mon secours !

« Je remerciai Dieu. Il n’y avait plus en mon âme que joie et reconnaissance.

« Hélas ! Morris, vous prononçâtes quelques mots, et Mac-Diarmid poursuivit sa route…

« Encore une nuit ! mais celle-là, j’en aurais fait serment, devait être la dernière !

« Morris, que Dieu vous donne un jour de bonheur pour chacun de mes jours de souffrance ! Votre volonté ne fut point de me ramener sous le toit de notre père.

« Ce qui eut lieu le lendemain matin, je ne l’ai jamais su parfaitement. J’entendis un bruit de lutte dans la maison, puis le silence.

« Au bout d’une heure, lord George me fit appeler et me dit :

« — Dans huit jours, vous serez lady Montrath.

« Je voulus répliquer, il me ferma la bouche d’un geste dur et me montra la porte. Mary Wood, la servante saxonne, m’entraîna.

« Elle me serrait le bras en riant un rire épais.

« — Voilà une bonne plaisanterie ! grommelait-elle ; vous avez du bonheur, sur ma parole, milady… Ce jeu-là va coûter cher à Montrath… mais qui sait ce qui arrivera ?…

« Ce fut cette femme qui m’expliqua, les jours suivants, que vous aviez forcé la main de milord, Morris, et que mon sort nouveau était votre ouvrage.

« Je l’acceptai puisqu’il venait de vous…

« Ce furent des jours bien amers, plus amers encore que ceux où je me voyais sans défense à la merci de mon bourreau ! Vous étiez là, et votre présence, si chèrement accueillie, ne m’apportait qu’un surcroît de détresse !…

« Ma plus cruelle blessure partait de votre main, de votre main, à vous, Morris !…

« Les huit jours s’écoulèrent. On me mit des habits de soie sur le corps, des diamants au front, de l’or à la ceinture.

« Je m’agenouillai auprès de lord George, dans la chapelle protestante.

« Morris, j’entendais derrière moi le souille de votre poitrine oppressée.

« Il était temps encore, mais vous ne prononçâtes pas une parole, et votre muette présence, je la pris pour un ordre.

« J’acceptai lord George pour époux.

« Ces choses, qui font tant souffrir, mettent bien des jours à tuer !…

« En montant dans la voiture, j’entendis votre voix :

« — Qu’elle soit heureuse ! milord, disiez-vous…

« Oh ! Morris, que Dieu vous pardonne ce mot qui tomba sur mon cœur comme un poids glacé !

« Heureuse !… heureuse !…

« Vous partîtes, et je ne vous ai plus revu.

« Le soir, lord George me dit :

« — Vous êtes ma femme, je vous déteste et je vous tuerai…

« Il partit pour Londres, me laissant seule à Montrath-house avec la servante saxonne.

« Des mois se passèrent. J’écrivais au vieillard des lettres où je n’osais point parler de vous.

« C’était mon seul bonheur. Je les faisais bien longues ; je savais que vous les liriez.

« Je ne me plaignais point. Pourquoi me plaindre ? Lord George m’avait promis qu’il me tuerait : j’attendais.

« Morris, avez-vous relu parfois ces lettres qui ne vous étaient point adressées, où votre nom n’était point prononcé, mais que j’écrivais pour vous ? Les avez-vous relues, seul, dans les sentiers où nous passions ensemble ? Avez-vous pleuré sur la pauvre Jessy ? Avez-vous souri à son souvenir ?

« Et quand les lettres vous ont manqué, lorsque les mois ont succédé aux mois sans apporter la missive attendue, vous êtes parti pour Londres, n’est-ce pas, Morris ?

« Malheur à lord George ! Je suis peut-être vengée…

« Vous êtes si brave et si fort !…

« Folle que je suis, pourquoi me venger ? Vous me croyez morte, morte dans mon lit, et vous vous êtes agenouillé au pied de la croix de pierre qui porte le nom de Jessy O’Brien dans le cimetière de Richmond.

« Oh ! Morris, il n’y a rien sous cette croix, et plut au ciel que mon corps y fût couché. Dieu pardonne à ceux qui souffrent ; mon âme serait avec Dieu.

« Je revis une fois lord George Montrath.

« Il me dit :

« — J’ai besoin d’être veuf pour épouser la fille d’un de mes pairs… Je n’ai pas le cœur de vous tuer… Regardez bien le soleil, vous ne le verrez plus
 

« C’était par une nuit d’hiver ; je m’étais endormie à force de pleurer.

« Je m’éveillai en sursaut. Je n’étais plus dans mon lit ; je me sentais secouée par les mouvements d’une voiture.

« J’ouvris les yeux, je ne vis rien ; une nuit profonde et telle que je n’en avais jamais vu était autour de moi. Je portai mes mains à mon visage et mes mains rencontrèrent, au lieu de ma joue, un masque solide qui prenait la forme de mes traits.

« Un cri s’échappa de ma poitrine, et c’est à peine si j’entendis le son de ma propre voix, tant le masque comprimait mes lèvres, à l’endroit où une fente étroite me permettait de respirer.

« On m’avait mis ce masque pendant mon sommeil.

« La voiture roula longtemps, mais il me semblait qu’elle tournait sur elle-même et que les chevaux revenaient sans cesse sur leurs pas.

« Ma main étendue avait senti auprès de moi les plis d’une étoffe moelleuse. Il y avait une autre femme dans la voiture. Cette femme ne rompit pas une fois le silence.

« Mais je n’avais pas besoin d’entendre sa voix. C’était Mary Wood ; l’épaisse atmosphère de la voiture fermée se chargeait d’une insupportable odeur de rhum et de gin…

« Le jour vint ; je le reconnus à une faible lueur qui passa entre le masque et ma lèvre.

« Il n’y avait au masque aucune autre ouverture.

« Je ne connaissais point la campagne de l’Angleterre ; l’eussé-je connue, je ne saurais point dire encore quelle route nous suivîmes, car je ne voyais rien, et bien peu de sons arrivaient jusqu’à mon oreille.

« Je crois que nous tournions autour de Londres, et je vous dirai plus tard, Morris, le motif de cette croyance que mes réflexions ont affermie.

« Cette longue route était un simulacre de voyage : on voulait me dépayser et m’ôter tout moyen de connaître le lieu de ma retraite, afin que je fusse bien morte et que, au cas même où l’appel de ma détresse parviendrait au dehors, cet appel, entendu, ne pût me profiter !…

« Que faire pour un être qui crie au secours, et qui ne sait point dire où le secours doit être porté ?

« Que faire ? Des yeux pourront lire ma plainte signée du reste de mon sang ; mais ils regarderont autour d’eux et ne trouveront point la victime…

« Vous-même, Morris, si Dieu faisait tomber ce dernier cri de détresse en vos mains généreuses, vous-même, mon fiancé ! vous me chercheriez peut-être en vain !…

« Je ne sais pas où je suis.

« Un instinct confus me dit que Londres est autour de moi, mais ce n’est après tout qu’un soupçon vague. Peut-être suis-je en France, en Allemagne, peut-être en un pays dont nous ne savons point le nom, nous autres pauvres gens du Connaught !

« Car ce fut un long voyage. Bien des fois les lueurs qui pénétraient par la fente de mon masque succédèrent aux ténèbres complètes. Je mis le pied sur le pont d’un navire et j’y restai longtemps.

« Lord George est bien riche. Ce navire était à lui tout entier sans doute, car je parvins quelquefois à faire entendre ma voix suppliante, et nulle parole amie ne répondit à ma prière.

« Il n’y avait point de passagers sur ce navire. Je n’entendais que des voix rauques de matelots mêlées à la voix triste du vent qui se plaignait dans la voiture.

« Était-ce la Tamise ? Était-ce la mer ? La Tamise est large comme la mer. Oh ! Morris, je ne sais…

« Il me sembla pourtant qu’au départ les vagues, moins élevées, donnaient au navire des balancements plus doux, au départ et à l’arrivée.

« Je crois qu’après avoir descendu la Tamise et vogué sur la haute mer, nous remontâmes le fleuve ; je crois que je suis à Londres.

« Le navire aborda. Mon pied toucha le sol ferme. On me fit monter une route ardue et difficile. J’entendis crier des portes pesantes sur leurs gonds sourds.

« Puis mon masque tomba.

« J’étais dans une vaste salle voûtée dont les murs crevassés suintaient une humidité froide. Le jour, un jour sombre et gris, y pénétrait par une sorte de meurtrière percée de biais dans le mur épais. Cette fente, trop étroite pour qu’on y puisse introduire la tête, s’ouvre sans doute sur l’air libre au dehors, mais l’une de ses parois avance et masque la vue. On n’aperçoit point le ciel.

« Le jour arrive brisé. Ce qui m’éclaire n’est que le reflet de la lumière du dehors frappant obliquement la pierre noircie.

« Quand mon masque tomba, je vis auprès de moi la servante saxonne.

« Elle avait une riche toilette, des diamants aux doigts, des perles sur le front.

« Et son visage, qui gardait les traces de l’ivresse habituelle, souriait.

« — Milady, me dit-elle, vous aurez là un assez joli appartement… Personne n’y troublera vos plaisirs… Ah ! ah ! voyez-vous, les uns descendent, les autres montent… Je pense que vous m’aurez porté bonheur…

« Elle me fit une révérence étudiée.

« — Adieu, milady, reprit-elle ; je suis l’humble servante de Votre Seigneurie.

« Mary Wood sortit. Je restai seule.

« Pendant que le premier accablement me clouait immobile à la même place, j’entendis un bruit sourd du côté où s’était éloignée la servante saxonne.

« Je restai longtemps avant de me demander d’où venait ce bruit. Ce fut seulement lorsqu’il eut cessé que je m’orientai dans l’ombre pour en découvrir la cause.

« À la place de la porte par où j’étais entrée, il y avait des pierres liées par un ciment humide encore.

« Le bruit que j’avais entendu provenait des maçons qui avaient muré la porte.

« C’était bien une tombe !… Morris, ô Morris ! je ne vous reverrai jamais !
 

« De longs jours se sont écoulés depuis ce jour terrible. Je suis seule, toujours seule ! Je n’ai plus entendu la voix d’un homme. Je n’ai plus revu de créature humaine.

« Ma tombe est vaste. J’ai un lit où me reposer ; j’ai du pain, de l’eau et du linge que je lave moi-même.

« Je n’userai point, je l’espère, tous les vêtements qu’on m’a laissés.

« Morris, me reconnaîtriez-vous ? Je dois être bien changée ! j’ai tant pleuré ! Il y a des mois que mes yeux n’ont pu voir mon visage dans un miroir, mais je puis tâter avec mes mains ma joue amaigrie et suivre le dépérissement de mon pauvre corps décharné.

« Hâtez-vous, Morris, hâtez-vous, si vous voulez me retrouver en vie !

« La mort vient, et que je la bénirais, si vous étiez auprès de ma couche !…

« Mais je mourrai sans vous ! Quelle main généreuse vous porterait ma plainte ? Quelque chose me dit, hélas ! que je suis loin, bien loin de l’Irlande ! L’air que je respire, je ne le connais point ; ce n’est pas, je le sens, l’atmosphère amie de notre Connaught.

« Je mourrai loin de vous ; le doux vent de la patrie n’emportera point mon dernier soupir ; mon corps dormira dans cette terre inconnue…

« Mon Dieu ! que je voudrais percer ce mur de pierres et voir, ne fût-ce que pour une seconde, les choses qui m’entourent !

« Plus je réfléchis, plus que je crois que je suis à Londres. Pendant les quelques heures que j’ai passées dans la grande ville en arrivant du Galway, il se faisait partout autour de moi un bruit sourd et continu.

« Et ce bruit, je l’entends, Morris, je l’entends nuit et jour ; la voix de l’immense cité monte, monte sans cesse jusqu’à mon oreille.

« Je ne puis me tromper ; c’est bien ce fracas voilé, ces mille cris confondus et qui jamais ne se taisent ; ce roulement lointain des voitures rapides, ce grand murmure enfin que j’ouïs une seule fois et que je ne peux pas oublier.

« Et puis, quelle autre ville que la cité saxonne fût restée si longtemps sourde à ma plainte ?

« Chaque jour, j’en appelle à la compassion des êtres qui vivent auprès de moi, et mon martyre ne finit point.

« Je garde mon linge blanc pour vous écrire, Morris, car l’espoir me reste que vous lirez un jour le récit de ma peine, et c’est le dernier lien qui m’attache à la vie. Je ne voudrais pas perdre un seul lambeau de toile ; c’est pour vous, pour vous seul ; mais je pétris le pain de ma nourriture quotidienne, je l’étends en plaques minces, et lorsque ces plaques sont séchées j’y trace quelques mots avec un pinceau fait de mes cheveux.

« Et j’avance mon bras par l’ouverture étroite, et je jette la tablette au dehors.

« Où tombe-t-elle ? Il faut des hommes pour produire ce murmure incessant qui frappe mon oreille.

« Beaucoup parmi ces hommes doivent avoir entendu mon appel ; point de réponse. Oh ! ce sont des Anglais !

« Je suis bien jeune et j’aurais été bien heureuse ; mais Dieu met la résignation auprès de la souffrance, et je ne murmure plus.

« Mes jours se passent à parcourir ma vaste prison, à prier et à vous écrire.

« Quand je n’aurai plus de linge où déposer chaque jour un peu de ma tristesse, je souffrirai davantage, mais je me résignerai encore.

« Mon lit est bon ; la nourriture qu’on m’envoie est bien plus que suffisante à mes besoins, je suis forcée d’en jeter la plus grande partie au dehors.

« Le matin, à midi et le soir, une petite trappe située au centre de la voûte s’ouvre avec bruit ; ma nourriture descend dans un coffre qui remonte aussitôt après, et la trappe se referme.

« À part cela, je ne vois rien, je n’entends rien, si ce n’est ce murmure sourd, cette voix des riches et des heureux pour qui la vie est belle et qui voient le soleil, ce cri moqueur qui sort des poitrines libres et vient railler la pauvre prisonnière.

« Au commencement, chaque fois que la trappe s’ouvrait, je criais de toutes mes forces, demandant merci et pitié.

« Ma voix se répercutait entre les voûtes sonores et produisait des sons étranges ; j’en demeurais moi-même effrayée.

« Maintenant, je m’habitue à me taire ; mais parfois encore, à ce moment où je suis sûre qu’un être humain m’entend, ma bouche s’ouvre malgré moi, et un cri s’échappe de ma poitrine.

« La voûte résonne, ma voix se prolonge grossie par l’écho, mais nul n’y répond.

« Nul n’y répondra jamais !

« Je suis faible ; depuis quelques jours, j’ai de la peine à traverser la salle qui me sert de prison ; mon souffle, je le sens bien, est plus rare et plus pénible.

« C’est peut-être la mort qui vient.

« Mourir ainsi, seule, abandonnée !

« Mais je n’ai plus de larmes pour mon propre malheur.

« Quand je serai morte, d’ailleurs, je ne souffrirai plus, et j’irai auprès de Dieu, Morris, garder votre place dans le ciel. »

 
 

C’était une vaste chambre éclairée par un jour douteux et faux. En y entrant du dehors, on n’eût point pu mesurer tout d’abord sa forme et son étendue.

Mais l’œil se fût habitué bien vite à cette clarté vague, et l’on eût aperçu de grandes murailles noires, crevassées, humides, dont les quatre pans se rejoignaient en voûtes.

Ces murailles étaient complètement nues ; on y voyait seulement les débris mutilés d’un crucifix de pierre qui faisait face à la fente par où venait le jour.

Dans un coin, il y avait un petit lit blanc. Auprès de la meurtrière, une table se dressait sur ses trois pieds.

Devant la table, il y avait une jeune femme, assise sur un billot.

C’était presque une enfant, une de ces figures naïves et douces qui semblent caresser et sont faites pour sourire. Elle était bien pâle, et la souffrance avait creusé cruellement ses grands yeux bleus aux suaves regards.

Mais sur cette joue amaigrie, sous ces paupières caves, et autour de cette bouche d’où le sang s’était retiré, il n’y avait nul signe d’amertume…

C’était une pauvre enfant qui s’éteignait, brisée, et ne murmurait point.

C’était une pauvre fleur qui se mourait, et qui, penchée sur sa tige, gardait de beaux parfums et de douces couleurs.

Elle était grande ; sa taille amaigrie n’avait point perdu toute sa grâce moelleuse ; quelque chose de chaste et de saint était dans son attitude.

Sur son front, autour duquel tombait en boucles épaisses une abondante chevelure brune, il y avait une sorte de douleur sereine, une tristesse calme et tout imprégnée de belles résignations.

Elle avait dû être séduisante autant que peut l’être une jeune fille, et, malgré les ravages de la souffrance, son pâle visage avait encore un charme angélique.

Il y avait bien longtemps que le sourire n’était descendu sur cette bouche blêmie, bien longtemps que ces yeux attristés avaient perdu les vives étincelles que la joie met sous les longs cils des jeunes filles. Mais que ces prunelles avaient dû briller doucement naguère ! et qu’ils devaient être beaux les sourires heureux de cet ange !

C’était un de ces êtres choisis qui appellent le dévouement et la tendresse ; on les aime sœurs, filles, fiancées ; il semblerait que la haine ne pût barrer jamais leur sentier, et que tout dût se taire sur leur passage, hormis la voix de l’amour.

Un être faible, malheureux, charmant, une douce créature devant qui la colère semblait impossible, et dont un seul regard devait désarmer la cruauté même.

Pauvre Jessy !…

Une cruauté implacable et lâche pesait cependant sur elle.

Il s’était trouvé un bourreau pour la jeter vivante en cette froide tombe !

Un homme qui l’avait prise un jour par violence au milieu de ses joies sereines ; un homme par qui elle souffrait tout ce qu’un être humain peut souffrir, et dont le nom trouvait place bien souvent dans sa prière.

Elle ne haïssait point. À son âme sainte et douce l’excès du malheur n’avait point pu apprendre la vengeance…

Devant elle, sur la table, il y avait de longues bandes de linge blanc ; sur ce linge elle écrivait lentement et avec peine, à l’aide d’un petit pinceau formé de ses cheveux.

Le jour tombait.

Elle laissa une ligne inachevée et déposa son pinceau.

Ses bras amaigris se croisèrent sur sa poitrine.

Un instant elle se reposa dans la rêverie ; sa tête penchée ramenait en avant les boucles mobiles de ses longs cheveux. Ses yeux s’ouvraient à demi et se fixaient sur la ligne commencée où était le nom de Morris…

Elle demeura ainsi longtemps immobile.

Puis deux larmes roulèrent le long de sa joue pâle.

C’était à son insu. Elle était si bien habituée aux larmes !

Puis encore, quelque souvenir venant à travers son rêve, sa bouche se détendit en un suave sourire.

Elle était belle en ce moment comme autrefois, belle comme les doux anges du ciel…

Et, parmi son sourire, ses lèvres remuaient ; sa voix, pure comme une caresse d’enfant, murmura le nom de Morris.