La Quittance de minuit/02/08

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Méline, Cans et Compagnie (Tome deuxièmep. 159-176).


VIII

Le patriarche.


Le vieillard voyait ainsi le bonheur dans l’avenir.

Il avait espoir et foi.

Après l’épreuve, il apercevait des jours meilleurs : l’union, la paix, les belles joies de la famille.

Morris, lui, comptait les vides laissés dans les rangs aimés ; il songeait à Natty, son frère, à Jessy, sa fiancée ; il songeait au péril de mort qui entourait sans cesse les fils de Diarmid, et ces paroles d’espoir qui tombaient de la bouche de son père lui attristaient le cœur.

Encore quelques jours passés dans la prison, qui pouvait savoir combien d’êtres chers Mill’s Mac-Diannid, délivré, retrouverait autour de la table de famille ?

Morris baissait la tête et ne montrait point sa peine ; le vieillard avait si grand besoin d’espérer !

Quand ce dernier eut demandé des nouvelles de chacun de ses fils en particulier et de la noble Ellen, son œil s’anima tout à coup et sa figure prit une expression de curiosité vive.

— Et vous ne savez rien de l’élection, mon fils Morris ? dit il.

— Rien, mon père, répondit Morris ; j’étais venu vous parler d’autre chose.

Le front du vieillard s’assombrit.

— Mes enfants ! mes enfants ! répliqua-t-il avec un mouvement de colère, il faut bien que je vous le dise… vous ne vous occupez point assez des affaires de l’Irlande !… Jésus ! Sam est venu me voir hier, et c’est à peine s’il savait que nous étions à la veille du grand jour… Il n’avait point de cocarde. Où est la vôtre, Morris ?

Le regard du vieux Mill’s parcourut le jeune homme des pieds à la tête, cherchant quelque part sur sa personne les couleurs du Repeal.

Morris rougit et ne releva point sa paupière.

C’était surtout pour Mill’s Mac-Diarmid que la pensée de Morris était un impénétrable secret.

Le vieillard, d’un geste véhément, toucha sa poitrine où s’étalait une large cocarde verte.

— La voilà ! s’écria-t-il, voilà l’image de la patrie !… Je la porte entre les murailles de ma prison ; je la porterai, s’il le faut, sur les planches d’un gibet !… L’Irlande ! enfants, le Repeal et notre père O’Connell ! Oh ! travaillez toujours dans cette voie !… Point de paresse ! point de trêve ! le repos est une lâcheté.

— Mon père, dit Morris à voix basse, j’étais venu pour vous entretenir d’un autre sujet.

— Et de quoi voulez-vous parler aujourd’hui, Mac-Diarmid ? s’écria le vieillard impétueusement. C’est aujourd’hui le jour de la grande bataille !… Robert Peel et O’Connell sont en présence, l’orangisme et le Repeal, la tyrannie infâme et la sainte cause de la liberté !

— La liberté ! répéta Morris, dont la voix avait un accent d’amertume.

Mais il n’acheva point sa pensée.

— Un autre sujet ! reprit le vieillard qui s’animait de plus en plus ; quand le glaive est tiré, quand le plus grand des Irlandais, notre providence à tous, Daniel O’Connell, est peut-être aux portes de la ville… car il a promis de venir, et il viendra, le digne chrétien ! Oh ! que je voudrais le voir ! que je voudrais entendre sa parole, et toucher sa main qui conduit l’Irlande, et baiser le bas de ses vêtements !

Le sang de Mill’s montait à son visage ; ses yeux étaient humides, son front rayonnant de cet enthousiasme sans bornes qu’inspire à tout repealer la pensée du Libérateur.

— Sullivan ! poursuivit le vieillard ; Sullivan ! misérable sangsue grossie par notre sang ! Ose-t-il bien accepter les chances du poll dans une ville du Connaught ! Il est riche, il aura des voix… Mais le bon William Derry en aura davantage. Ah ! que ne suis-je sur la place de Galway ! O’Connell et Derry pour toujours !… Derry triomphera, n’est-ce pas, Mac-Diarmid ?

— On le croit, répondit Morris.

— Vous ne dites même pas : On l’espère ! répliqua le vieux Mill’s avec amertume. Morris, vous n’avez pas le cœur d’un Irlandais !

— Que Dieu vous protège, père ! prononça Morris, dont la voix tremblait ; je n’ai plus rien à aimer que l’Irlande.

— Alors, longue vie à O’Connell, enfant ! puisque O’Connell est le salut de l’Irlande.

— Longue vie à O’Connell ! répéta machinalement Morris.

Puis il ajouta, en pressant son cœur d’un geste passionné :

— Et que Dieu sauve l’Irlande !

Mill’s leva sur lui son regard attentif. Il y eut un instant de silence ; quelque chose de froid était entre le père et le fils.

Ce fut Morris qui reprit le premier la parole.

— Mac-Diarmid, dit-il, vous avez déjà refusé par trois fois votre délivrance… Et pourtant votre captivité se prolonge… la tristesse est dans votre maison… Vous souffrez et vos fils souffrent… Au nom de tous mes frères, je viens vous demander une fois encore de vous laisser sauver par nos mains.

Les sourcils blanchis du vieillard s’étaient rapprochés et son œil sombre regardait la terre.

— Depuis mon absence, murmura-t-il, mes fils ont eu le temps d’oublier à m’obéir… je leur avais défendu d’ouvrir la bouche à ce sujet… Mais que vaut l’ordre d’un vieillard au temps où nous sommes ?…

— Père ! oh ! père ! dit Morris avec une soumission émue, nous vous aimons et nous vous respectons… Ayez pitié de nous !

— J’ai pitié, répliqua le vieillard d’un ton sévère ; mais, taisez-vous, mon fils Morris, ou la pitié va se changer en mépris… Ne le savez-vous pas ? l’Irlande est engagée dans une guerre légale. Tout Irlandais qui résiste à la loi est un traître… Non, non ! je ne veux pas que le nom du vieux Mill’s soit un drapeau pour la révolte !… Je ne veux pas que les garçons des Mamturcks et du Connemara descendent armés sur Galway pour donner aux dragons maudits le droit de verser le sang catholique !… Ils sont venus déjà, vous le savez. Quand je fus traîné en prison, tout le pays entre les lacs et la mer se souleva… C’était la plus grande douleur qui pût affliger ma captivité… Oh ! Morris, mon fils, je ne veux pas !… À quoi bon d’ailleurs désormais ?… L’heure de la justice approche… Aujourd’hui même, le magistrat va venir dans ma prison pour me faire subir un dernier interrogatoire. Il n’y a contre moi ni preuves ni témoins : il y a pour moi mon innocence… Fuir serait non-seulement lâcheté, mais folie, puisque la victoire est sûre et qu’un peu de patience amènera l’instant du triomphe !

— S’il en était ainsi, répliqua Morris tristement, mes frères ne m’eussent point envoyé vers vous, et je n’aurais point accepté la mission de combattre votre volonté respectée… Mais, devant un jury protestant, l’innocence est-elle un bouclier pour le catholique ?

— Il faut des preuves.

— On fait des preuves.

— Il faut des témoins.

— On crée des témoins.

— J’ai passé devant deux jurys, et, pour l’honneur de l’Irlande, pas un seul témoignage ne s’est élevé contre moi.

— Et il a fallu attendre une troisième session, mon père !… et durant les mois d’intervalle, on a cherché, cherché si bien qu’on a trouvé des hommes pour attester votre prétendu crime.

Le vieux Mill’s interrogea son fils d’un regard perçant.

— Êtes-vous bien sûr de cela, Morris ? demanda-t-il.

Sa voix était ferme et grave.

— J’en suis sûr, répliqua Morris, dont l’accent exprima un espoir.

Le vieillard reprit comme en se parlant à lui-même :

— Je n’ai pourtant fait de mal à personne en ma vie… J’ai secouru du mieux que j’ai pu la misère de nos frères souffrants… Ceux qui se sont vendus aux Saxons et qui vont témoigner contre moi étaient bien malheureux sans doute… Mon fils, prions Dieu de leur pardonner !

Mill’s se mit à genoux au pied de son lit. Les mains jointes, les yeux au ciel, il récita dévotement sa miséricordieuse oraison.

Il y avait dans le regard de Morris une admiration attendrie.

— Mac-Diarmid, dit-il quand le vieillard se releva, ne montrez pas à vos fils cette noble et belle âme, si vous voulez que vos fils vous laissent mourir… Mac-Diarmid, mon bon père, ayez pitié de nous !

Mill’s l’attira sur sa poitrine et le baisa au front comme un enfant.

Il se prit à sourire doucement.

— Vous êtes de bons fils, murmura-t-il, et vous m’aimez bien ! Dieu m’avait donné une vieillesse heureuse… que sa volonté soit faite !

Les yeux de Morris se remplirent de larmes.

Mill’s passa sa main ridée dans les beaux cheveux noirs du jeune homme et le contempla d’un air caressant.

Autour de sa lèvre errait un mélancolique sourire où il y avait de l’orgueil.

— Ce sont de nobles garçons que les fils de Diarmid ! dit-il ; huit cœurs forts dans des poitrines de fer !… Morris, vous êtes parmi eux le plus beau et le plus vaillant. Vous étiez l’orgueilleux amour de votre mère, qui est au ciel, et votre vieux père a senti souvent au fond de son âme trop de fierté mondaine quand il vous voyait si bon et si brave… Dieu vous a donné, mon cher fils, tout ce qui élève un homme au-dessus des autres hommes… Oh ! je vous le demande, rendez à la patrie tout ce que vous a donné Dieu !… Soyez dévoué, soyez infatigable !… Allez et conduisez vos frères sur la route qui mène au salut de l’Irlande ! Vous serez huit intrépides soldats dans l’armée du Libérateur, et, quand viendra l’heure de la délivrance, Mac-Diarmid n’aura point failli d’apporter sa pierre au grand édifice de la liberté irlandaise… Morris, me promettez-vous de m’obéir ?

Les yeux du jeune homme se baissèrent.

— Je promets de vivre, murmura-t-il d’une voix émue je promets de mourir pour l’Irlande !

Son noble front rougit de pudeur, tandis qu’il prononçait ces paroles ; car au fond de cette promesse sincère il y avait une tromperie.

Pour Mill’s, l’Irlande c’était O’Connell, et Morris ne voulait point servir O’Connell. Mais il ne vint point à l’esprit du vieillard qu’un enfant élevé sous son toit pût chercher ailleurs que dans O’Connell et le Repeal le salut de l’Irlande.

Il prit la main de Morris et la serra entre les siennes.

— Merci, enfant, dit-il, vos frères vous aiment et oui confiance en vous… Ils suivront la voie que vous leur montrerez… je vais mourir tranquille.

Le visage de Morris se couvrit de pâleur. Cette conclusion attendue lui brisa l’âme. Il connaissait son père ; il savait que, sous cette vivacité doit l’âge n’avait pu glacer toutes les juvéniles ardeurs, le vieillard gardait une force de volonté indomptable.

En ce premier moment, il ne trouva point de paroles.

— La session ne s’ouvre que demain, reprit Mill’s avec une sorte de gaieté. J’aurai le temps d’apprendre la défaite de ce coquin de Sullivan et le triomphe de notre cher Derry, que Dieu le bénisse ! Je n’aurais pas aimé à mourir avant de savoir cela… Ce misérable Sullivan ! ce cher bon garçon de Derry !… Et si Daniel O’Connell est encore à Galway avant la sentence, il viendra sans doute donner une poignée de main à son vieux compagnon. Jésus ! le digne cœur ! Je suis sûr qu’il consentirait à me défendre devant le jury, mais il faut lui laisser tout son temps pour l’Irlande…

— Mon père, mon père chéri, interrompit Morris que ces paroles navraient, je vous en supplie, songez à vos fils qui vous aiment.

Un nuage passa sur le front souriant du vieillard.

— Vous me rendrez triste, Mac-Diarmid, dit-il d’un ton résolu, mais vous n’y gagnerez rien… Ma voie est tracée… il n’est pas en mon pouvoir d’enlever l’échafaud qui se dresse au bout.

— Écoutez ! reprit Morris, vous êtes chrétien, et Dieu défend de se tuer… rester ici c’est appeler la mort, c’est mourir volontairement… c’est braver la loi que nos prêtres nous enseignent du haut de la chaire sacrée !

La franche figure du vieillard exprima un instant le doute et la frayeur. Durant soixante ans la religion avait été son guide et son aide. À l’heure de mourir il craignit d’offenser Dieu.

L’œil de Morris suivait avec un ardent intérêt la série des pensées qui se reflétaient sur les traits mobiles de son père.

Un instant l’espoir rentra dans son âme ; Mills avait baissé la tête, et ses yeux timides disaient l’hésitation de sa conscience.

Mais bientôt son front se redressa, austère et calme.

Ses sourcils se froncèrent légèrement.

— Mon fils Morris, dit-il avec sévérité, vous avez essayé de me tromper ; je vous pardonne, mais je vous défends de prononcer une parole de plus sur ce sujet.

Morris tomba sur ses genoux ; un sanglot déchira sa poitrine.

— Mac-Diarmid, mon père bien aimé ! s’écria-t-il, ne repoussez pas ma prière ! au nom de Dieu ! laissez vos fils vous sauver !

— Non ! répondit le vieillard.

Morris l’entoura de ses bras en pleurant. Cette âme forte s’amollissait en ce moment comme l’âme d’une femme.

Il n’avait plus de parole ; il se traînait en gémissant sur la terre humide de la cellule.

Le vieux Mill’s, repoussant par un effort héroïque l’émotion qui le gagnait, demeurait en apparence calme et froid…

Une clef grinça dans la grosse serrure de la porte.

Morris tressaillit, comme si l’heure mortelle eût sonné.

Le vieillard se redressa de toute l’imposante hauteur de sa taille.

— Relevez-vous, enfant ! dit-il impérieusement, et cachez vos larmes… Un protestant ne doit point voir Mac-Diarmid pleurer.

La porte s’ouvrit. Sur le seuil apparut d’abord la ronde et fraîche figure du bon Nicholas Adams ; puis, derrière, le visage bronzé, rébarbatif, féroce, de maître Allan Grewil, le geôlier en chef.

— Je vous salue bien, mes deux chers compagnons, dit l’excellent porte-clefs ; nous venons prévenir Mill’s Mac-Diarmid…

— Taisez-vous ! interrompit Allan d’une voix caverneuse.

Nicholas se tourna vers lui et lui adressa son plus tendre sourire.

— Allons, vieux Mac-Diarmid, reprit le farouche geôlier, hors d’ici !… Leurs Honneurs vous attendent dans la salle des interrogatoires.

— Je suis prêt, répliqua le vieillard.

— Je suivrai mon père, dit Morris.

Le geôlier gratta son front sauvage et lit une effrayante grimace ; on eût dit qu’il allait dévorer le père et le fils.

— Je ne sais pas si c’est dans la loi, commença-t-il. Je pense que personne n’a le droit…

— Maître Allan a raison, voulut interrompre le conciliant porte-clefs.

Mais cela ne lui réussit point.

— Taisez-vous, cervelle d’âne ! mugit le geôlier en roulant ses yeux comme un diable. Prétendez-vous connaître la loi mieux que moi ?…

— Oh ! maître Allan…

— Taisez-vous !… Ce joli garçon suivra son père, si je veux… Par tous les diables de l’enfer ! je voudrais bien savoir qui m’en empêcherait ?

— Ce ne sera pas moi toujours, maître Allan.

— Taisez-vous !… Allons, vous autres, hors d’ici !… Le juge Mac-Foote vous attend dans la salle, maître Mill’s… et du diable si Son Honneur aime à attendre, quand il n’a pas un bon bol de toddy pour passer le temps !

Le redoutable geôlier reprit haleine, et Nicholas Adams eut le temps de lui dire tout au long :

— Vous avez raison, maître Allan… sur ma foi, vous avez raison !

Le geôlier lui jeta un regard de tigre.

— Taisez-vous ! grinça-t-il, pour la troisième fois ; passez devant, Mill’s Mac-Diarmid… Vous, Morris, mon garçon, vous serez là comme qui dirait un conseil, un attorney, quelque chose… Vous me plaisez, mon bijou, et j’espère bien quelque jour vous avoir sous ma clef…

Le bon Nicholas se frotta les mains d’un air joyeux.

— Oh ! maître Allan ! dit-il.

Les sourcils farouches de ce dernier se détendirent comme s’il allait avoir un accès de gaieté, mais ce fut l’affaire d’une seconde ; tous ses poils bruns, barbe, sourcils, cheveux, remuèrent aux contorsions de sa face, et il reprit d’une voix tonnante :

— Marchons ! vous autres, marchons !

Le vieux Mill’s franchit la porte de sa cellule, appuyé sur le bras de Morris. L’honnête Nicholas formait l’avant-garde ; le geôlier marchait le dernier, le poing sur la hanche, le bonnet de travers, et menaçant le vide de son regard foudroyant.

Cet homme terrible était bavard.

— Ça vaudra quelque chose, grommela-t-il en mesurant son pas lourd. Je suis bien aise que le vieux coquin de papiste ait une manière de conseil… le gentleman de Londres en prendra meilleure idée de notre prison de Galway… Sainte Bible ! ça va être comme un jugement dans les formes !… Il y aura le tribunal, l’accusé, l’avocat et le public, ma foi !… une vieille dame habillée de soie et une jolie miss que j’appellerais mistress Grewil de tout mon cœur, à l’occasion.

Les Mac-Diarmid allaient en silence dans les longs corridors de la prison.

Le bon porte-clefs Nicholas était trop loin de son patron pour saisir le sens de ses paroles, mais de temps en temps il se retournait et murmurait de confiance :

— Maître Allan, vous avez raison.

La salle des interrogatoires était située par delà les chambres communes, tout au bout de la prison.

Lorsque Mac-Diarmid et son fils y arrivèrent, la petite estrade destinée au juge d’instruction était occupée déjà par le vénérable Mac-Foote, auteur des Visions dans la veille et des Abstractions de la chair.

Auprès de lui se tenait droit et digne, Josuah Daws, esquire, sous-intendant de la police métropolitaine de Londres.

Cet honorable gentleman n’avait rien perdu de son air d’importance. Sa longue et jaune figure projetait son menton aigu jusque sur sa poitrine ; il avait, dans toute la rigueur du terme, la tenue théâtralement austère d’un puritain de la vieille roche.

Un petit vieillard nommé Gilbert Flibbert tenait la plume au bas de l’estrade, prêt à remplir son office de greffier.

En entrant, on ne voyait que ces trois personnages ; mais un regard plus attentif eût découvert dans un angle obscur de la salle deux dames en toilettes élégantes, assises sur des fauteuils apportés tout exprès.

C’étaient mistress Fenella Daws et sa jolie nièce, miss Francès Roberts.

Fenella ne put rester tranquille sur son siége lorsque la porte ouverte donna passage au prisonnier.

Elle se leva et mit au-devant de ses yeux effarés son binocle d’or.

Le noble visage de Mill’s Mac-Diarmid et la fière beauté de Morris lui arrachèrent un cri de joyeuse surprise.

Elle était venue là au spectacle, et le spectacle promettait vraiment quelque intérêt.

La figure effrayante de maître Allan lui causa un frémissement de plaisir ; c’était bien là le geôlier modèle qu’elle s’était figuré si souvent en lisant les pages frémissantes d’Anne Radcliff ou de miss Maria Porter. Cette bouche grimaçante lui plaisait au degré suprême ; elle n’eût pas donné pour une guinée ce regard sanglant ; cette barbe hérissée la ravissait en extase.

Il n’y eut pas jusqu’au bon Nicholas Adams qui ne lui semblât un type fort convenable. Elle était à peu près certaine, ou ses souvenirs l’eussent cruellement trompée, d’avoir vu un porte-clefs pardi dans les livres :

Un gros homme rose et souriant, cachant sous une apparence débonnaire une méchanceté de léopard.

— Il faut venir dans le sauvage Connaught, murmura-t-elle en se tournant à demi vers sa nièce, pour trouver cette couleur !… Voyez, miss Francès, y a-t-il un geôlier comme cela à Newgate ?… Trouverait-on an porte-clefs comparable à celui-ci dans toutes les prisons de Londres ?

Elle tira précipitamment de sa poche un vaste portefeuille, sur le vélin duquel sa main sèche et pointue griffonna quelques phrases à la hâte.

— Je note mes impressions, mon enfant, dit-elle, je fixe ma pensée… Je ne veux rien oublier, afin de raconter à nos amis de Fleet-street nos aventures d’Irlande, avec tous leurs détails.

Miss Francès ne répondait point. Jusqu’à l’arrivée du prisonnier et de son fils, le charmant visage de la jeune Anglaise avait gardé son expression froide et un peu sévère.

Maintenant il y avait sur ses joues, sur son front, sur son beau cou, si blancs d’ordinaire, une épaisse rougeur ; son sein battait sous l’étoffe chastement croisée de sa robe.

Elle regardait Morris, et son âme était dans ses yeux.