La Quittance de minuit/02/09

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Méline, Cans et Compagnie (Tome deuxièmep. 177-205).


IX

Impressions de Fenella Daws.


Ce jour devait être solennel dans la vie de mistress Fenella Daws. Que d’observations elle allait faire dans ce court espace de temps ! Que de pensées fines et profondes elle allait jeter sur le papier ! Que de pages ajoutées aux pages précieuses de son volumineux carnet !

Cette femme romanesque s’était levée avec l’aurore dont elle avait vu les doigts roses entr’ouvrir les portes de l’Orient.

Heureux habitants de Fleet-street, du Strand, de Ludgate et de Cornhill, cette activité matinale était pour vous ; c’était pour réjouir vos routs bourgeois, pour éblouir vos bals d’arrière-magasin, que l’ingénieuse Fenella taillait sa plume et mettait en arrêt sa poétique pénétration.

Qui donc nous a dit que la gloire est une chose vaine ? La gloire des poëtes, des rois et des héros, d’accord ; mais la gloire entre voisins, la célébrité de porte à porte, la renommée qui flamboie à l’odeur fade du thé, quoi de plus réel et de plus beau ! Que ces lauriers s’acquièrent à l’aide de la guitare, du piano ou de la harpe ; à l’aide des speeches du dessert ou des pièces de vers domestiques, à l’aide de la polka ou d’un voyage en France, leurs parfums enivrent à coup sûr et pareillement.

Si l’on est homme, on passe lion d’emblée dans les salons de la petite finance ; si l’on est femme, on prend le grade vénéré de bas-bleu.

Et tous les fronts humbles se courbent, et tous les esprits vulgaires s’inclinent subjugués.

Mistress Fenella Daws n’avait jamais vu la France ; son gazouillement britannique, aigu, chantant et tirant du gosier des notes inconcevables, n’avait jamais fait la joie du gamin de Paris, sur nos boulevards ; mais elle était en Irlande, elle était au sein du lointain Connaught. Laquelle de ses amies dans Cornhill, Cheapside et même dans le Strand, qui confine à des quartiers plus fashionables, pouvait lui faire concurrence à cet égard ?

On va aux Antilles, au Cap, aux Indes, en Chine, mais on ne va pas en Irlande.

La position de mistress Daws avait positivement du rapport avec celle de Christophe Colomb. Eu égard au cercle où elle vivait, elle avait découvert le Connaught.

Libre à elle d’user largement du privilége des voyageurs. Elle avait le droit de tout dire ; personne ne pourrait contrôler ses assertions, et la prendre en flagrant délit de mensonge.

Il n’avait fallu rien moins que cette perspective brillante pour porter la compagne de Josuah Daws, esquire, l’une des femmes les plus délicates et les plus élégantes de Poultry, à entreprendre ce dangereux voyage ; mais son esprit pénétrant et sûr lui avait montré la récompense au bout du labeur. Elle avait fait faire un portefeuille énorme. Elle avait mis dans un coin de sa malle plusieurs bouteilles d’eau contre les rides, cosmétique puissant dont elle usait, hélas ! depuis longtemps en vain. Elle avait échangé avec ses amies tendres de déchirants adieux ; puis, faisant appel à tout son courage, elle avait bravé les tempêtes du canal Saint-George.

Les femmes comme mistress Daws ont des yeux souvent assez laids, mais qui ne voient point.

Il y a comme une lentille absurde et fantastique entre elles et la réalité. Leur mémoire terrible se met au-devant de leur prunelle ; elles ne regardent point, elles se souviennent.

Elles ont lu tant de poëmes et tant de romans !

La nature est pour elles un plagiat, une copie souvent pâle et mauvaise des belles descriptions qui les ont charmées.

Mistress Daws avait trouvé la mer prosaïque ; les grandes vagues ne lui avaient point donné suffisamment à rêver.

Aux premiers pas qu’elle avait faits en Irlande, elle s’était indignée de trouver sur son chemin des êtres gardant à peu près la forme humaine ; elle eût voulu des orangs-outangs, ou tout au moins des Caraïbes peints en rouge et s’entre-tuant avec des arêtes de poisson.

N’était-ce pas odieux ? Il y avait de beaux lacs, de vertes campagnes et des monts dont la croupe harmonieuse s’arrondissait à l’horizon.

Que faire de tout cela ?

Mistress Fenella Daws ferma ses yeux sans couleur et se monta la tête.

Quand elle releva les cils blondâtres de sa paupière, tout avait changé d’aspect. Dieu ! que ces hommes chevelus lui donnaient de doux frémissements !… Que ces femmes à mantes rouges avaient bien l’air des prêtresses de la divinité druidique ! Quel feu diabolique dans les yeux de ces enfants ! Quels monstres se cachaient dans ces basses forêts de bog-pines, qui s’étendaient comme un tapis fauve à perte de vue !

Elle était là, l’Irlande rêvée ! Fenella reconnaissait Banim et miss Roche ; elle s’étonnait qu’Anne Radcliff n’eût point placé, dans ces ruines barbues qu’elle apercevait au sommet des montagnes, la scène d’un de ses délicieux récits.

Son portefeuille se couvrait ; elle faisait des provisions pour trois ou quatre saisons successives.

Une fois à Galway, tandis que Josuah Daws accomplissait l’objet de son voyage, Fenella, suivie de Francès, assouvissait sa passion pour l’art et visitait les merveilles des côtes occidentales de l’Irlande.

Elle avait tout vu, hommes et choses. Elle avait appris le nom irlandais du bâton, et le nom celte de la pipe ; le lilliburo était transcrit sur son carnet, qui contenait en outre plusieurs lithographies à deux sous représentant les divers sites pays.

Hélas ! elle était bien forcée de confier à ce chef portefeuille toutes ses impressions de voyage ! Miss Francès n’était point faite en vérité pour la comprendre ; il y avait entre elles un abîme.

Mistress Daws avait dû se l’avouer, il n’y avait pas au fond du cœur vulgaire de cette jeune fille une seule parcelle d’ineffable poésie.

Francès, le croirait-on ? n’avait rien lu de Maria Regina Roche, rien lu de miss Porter, rien lu des dix eu douze poëtes nuageux qui faisaient les délices de sa tante !

Elle voyait tout avec sa droite raison ; elle mettait à juger les hommes un esprit fin, délicat, mais ferme. Elle parlait simplement, et jamais un hémistiche vaporeux ne s’égarait dans sa phrase. Se pouvait-il bien que Fenella eût une nièce pareille ?

Et cet être sans poésie avait dix-huit ans, un visage charmant, des cheveux d’ange, des yeux doux comme un beau ciel !

Destin aveugle ! pourquoi toutes ces choses n’étaient-elles point à Fenella Daws, qui en eût fait un si adorable usage ?

Il fallait se taire auprès de cette petite fille qui sentait comme tout le monde et ne savait point donner des tours ravissants à sa pensée. Quand parfois Francès s’animait à la vue des merveilleuses beautés jetées à profusion par la main de Dieu sur les pauvres rivages du Connaught, quand ses yeux bleus rêvaient, quand son front intelligent s’inspirait et semblait s’élargir sous l’or ruisselant de sa chevelure, Fenella espérait un peu ; elle prenait la parole, et afin de chauffer cet enthousiasme naissant, elle déclamait quelques pages apprises.

Chose étrange ! au premier mot, Francès redevenait froide ; ses grands yeux se baissaient ; un nuage morne descendait sur son front.

On eût dit qu’elle s’ennuyait purement et simplement.

Fenella haussait ses épaules acérées, poignardait sa nièce d’un regard de mépris, et ramenait sa prunelle incolore vers ces sites magnifiques qu’elle se forçait à admirer.

Ah ! si Francès n’eût point été la fille de feu sir Edmund Roberts, knight, membre du parlement et l’honneur de la famille Daws ; si Francès n’avait point été élevée à la maison d’éducation de mistress Belton, dans Pimlico, avec de jeunes ladys héritières des plus grands noms, il est douteux pour nous que Fenella eût seulement consenti à supporter sa compagnie.

Mais miss Roberts avait de si belles connaissances ! et il était si agréable de placer le nom de l’honorable sir Edmund de temps en temps dans l’entretien !…

Parfois, grâce à miss Roberts, des équipages armoriés s’arrêtaient dans Poultry devant la porte modeste de Joshuah Daws ; des baronnes, des comtesses entraient dans le salon bourgeois de Fenella ! Un jour, lady Georgiana Montrath s’était assise sur le sofa jaune de mistress Daws.

Lady Montrath ! lady Georgiana Montrath, qui était en vérité l’amie de pension de Francès.

C’était une compensation grande et qui faisait supporter bien des choses…

Quant aux mœurs du pays, Fenella les avait profondément fouillées ; son mari qui, par profession, avait besoin de tout voir, l’avait conduite à cette grande fête qui ouvre la saison d’été entre les lacs et la mer.

Elle avait vu la Saint-Patrick.

Des danses, des luttes, des devins, des sorcières, des mendiants innombrables, des coups de shillelah et même des coups de couteau, car une des tentatives de meurtre dirigées contre le major Percy Mortimer avait eu lieu pendant la fête.

Le major avait produit sur elle l’effet d’un héros de roman. C’était la figure principale qui manquait jusqu’alors au drame de son voyage.

Elle se mit à penser au major. Elle lui donna généreusement toutes les qualités romanesques des beaux guerriers qui foisonnaient dans sa mémoire.

Aucun de ses romanciers favoris n’avait jamais rien créé d’aussi parfait.

Ses rêveries devinrent d’une suavité inquiétante, et la pauvre Francès fut obligée de subir des tirades inouïes sur la puissance irrésistible de l’amour.

À vrai dire, Francès écoutait moins que jamais. Elle aussi avait rapporté des Mamturcks un sujet de rêverie, et bien souvent, soit qu’elle fût seule, soit que la parole vide de sa tante bourdonnât à son oreille, l’esprit de la jeune fille s’échappait vers ces sites sauvages où elle avait vu le bras d’un homme contenir une foule furieuse.

Un homme seul, un jeune homme, aussi beau que brave, et dont le visage fier s’animait tout au fond des souvenirs de Francès.

Un regard orgueilleux et doux à la fois, un front puissant, une parole éclatante et rapide comme la foudre.

Elle savait son nom ; car tandis que mille bras l’attaquaient, des bouches sans nombre criaient : Morris ! Morris Mac-Diarmid !

Francès ne croyait point aux choses de l’amour. La folie de sa tante avait fait sur elle l’effet d’un préservatif énergique, et tout ce qui sentait le roman, le fantastique, la fausse poésie, la repoussait à coup sûr.

L’habitude avait mis une teinte de gravité trop sévère parmi sa douce beauté, et son cœur était, comme son visage, doux et austère.

Ce cœur n’avait jamais battu au nom d’un homme. On se croit bien vite à l’abri de l’amour, dès que l’amour tarde à frapper. Francès pensait sincèrement qu’il en était de cela comme de tout ce dont parlait sa tante, et reléguait l’amour dans le domaine des chimères.

Elle ne se demanda point pourquoi elle rêvait davantage, et plus longtemps, et plus doucement ; elle ne se demanda point pourquoi cette image restait obstinément gravée au fond de son cœur, et pourquoi sa bouche murmurait involontairement ce nom si récemment appris.

Elle aima sans savoir, et quand, pour la première fois, elle se dit que peut-être elle aimait, ce fut pour affermir en sa révolte sa conscience incrédule et pour se moquer de son propre cœur.

Mais qu’importe la manière dont la passion s’est glissée dans une âme ? Que font ces vains combats et ces farouches sophismes où s’égare un instant le cœur de la vierge ?…

Francès aimait.

Quelle page pour le carnet de Fenella Daws !…

Cette poétique femme n’avait plus guère à voir en Irlande qu’un drame judiciaire et la grande comédie des élections.

Or le drame et la comédie s’annonçaient pour le même jour. Il fallait le loisir. C’était d’après le vœu de Fenella que le vieux Mill’s Mac-Diarmid subissait de si grand matin son dernier interrogatoire.

Fenella, comme toutes les femmes qui remplissent de leurs pensées écrites de vastes portefeuilles, avait des prétentions au sceptre conjugal. L’austère Josuah Daws n’eût pas mieux demandé que d’être le maître ; mais Fenella, impérieuse autant qu’une jolie femme, avait miné petit à petit la volonté de son mari. Le sous-intendant de police, après une défense qui n’était pas sans mérite, avait fini par céder, de guerre lasse, et obéissait à sa femme tout en gardant ses dehors d’importance et de sévère supériorité.

Fenella lui avait dit la veille que son caprice était d’assister à l’interrogatoire du vieux payeur de minuit.

Ceci était contre toutes les règles ; pourtant le sous-intendant de police répondit affirmativement, comme toujours.

Le juge Mac-Foote, bien qu’il eût composé le Traité des Visions dans la veille et des Abstractions de la chair, était un homme galant ; il mit la salle des interrogatoires à la disposition de mistress Daws, et avança l’heure de la séance, afin que Fenella pût jouir des premières luttes du poll.

Ce juge Mac-Foote était bien aise de se concilier un magistrat de la métropole ; le shérif se faisait vieux, et il est toujours bon d’avoir à Londres un ami actif.

Le matin de ce grand jour, mistress Daws attacha sur son front légèrement dégarni son tour de cheveux le plus touffu ; elle mit sa robe la plus éclatante et son chapeau le plus glorieusement empanaché.

Il va sans dire qu’elle n’oublia point le portefeuille précieux.

Francès fit sa toilette simple de tous les jours.

Josuah Daws leur offrit ses deux bras, et ils partirent tous trois pour la prison au moment où les rues de Galway s’éveillaient.

Mac-Foote les plaça dans ce coin de la salle où nous les avons vues, et il ne gagna son siège magistral qu’après avoir épuisé en faveur des deux dames le fonds de compliments tenu par lui en réserve pour les grandes circonstances.

La représentation commença.

— Eh bien ! Mill’s, mon vieil homme, dit le juge avec une douceur affectée, avons-nous quelque petite chose de nouveau à confesser à la justice ?

M. Mac-Foote, répondit le vieillard, j’ai dit la vérité, rien de plus, rien de moins… Qu’y a-t-il au delà de la vérité, sinon le mensonge ?

Josuah Daws, esquire, hocha la tête d’un air capable.

Mac-Foote poussa un hem ! retentissant.

Ce Mac-Foote était un bon diable de magistrat irlandais, menteur, astucieux par routine, mais ne regorgeant point de malice.

Il avait une figure de rustre sous sa perruque blanche de magistrat. Son air était embarrassé, gauche, maussade. Il était peut-être aussi savant qu’il le fallait, mais il n’en avait point l’air, et les rares lecteurs qui avaient parcouru son fameux traité n’y avaient point puisé une idée très-considérable de sa personne.

Il adressait au grave Josuah Daws de fréquentes œillades et ne perdait aucune occasion de lui faire les honneurs de céans.

Josuah recevait ses prévenances avec la dignité convenable et gardait sa rigide tenue.

De temps à autre le juge se tournait vers les dames afin de leur adresser un salut courtois.

Fenella Daws prenait toute sorte d’airs plus ou moins ravissants. Francès ne voyait point les saluts du juge.

— Remarquez bien, M. Daws, mon cher et honorable collègue, reprit Mac-Foote, que cet homme est particulièrement endurci… Voici peut-être son trentième interrogatoire, et c’est toujours la même réponse !

— En vérité, M. Mac-Foote, répliqua Daws d’un air profond.

Fenella écrivit sur son portefeuille :

« Prison de Galway ; petites rues ; beaucoup de boue, et des haillons qui sèchent an dehors. — À la porte, un énorme chien d’espèce inconnue, qui aboie comme les dogues, à peu près. — Prisonnier ; Molly-Maguire ; repealers insolents et aveuglés. — Hommes de six pieds huit pouces, rouges, borgnes, et mâchant du tabac — Femme bossue qui se prétend sorcière et dont les ongles ont plus d’un pouce de long. — Salle immense aux gothiques arceaux, à la voûte imposante ; il y a au centre une sorte de trône pour les magistrats, et, dans un coin, des fauteuils pour les dames. — Aspect général grandiose et plein de couleur. — Type de geôlier : Féroce, sourcils, barbe et cheveux d’un noir fauve, œil sanglant, dents très-longues, voix qui fait trembler. — Type de porte-clefs : Hypocrite, grosses joues, petits yeux qui sourient sans cesse, tête chauve et ronde, ventre exorbitant. — Vieux prisonnier qui, au premier abord, a l’air d’un saint et qui n’est qu’un misérable bandit ! Obstination infernale de ce prisonnier. — Beauté du jeune garçon qui l’accompagne ; effet que produit master Josuah Daws, esquire, dans le tableau. »

Comme on le voit, la récolte avait été bonne ce matin. Fenella, historien fidèle, suivait les événements pas à pas, se chargeant seulement de mettre un peu de poésie parmi les choses, et changeant çà et là, pour la couleur, une estrade vermoulue en trône, une pauvre grange en salle imposante avec grande voûte et arceaux gothiques.

— Mon cher et honorable confrère, reprit le juge en s’adressant à Daws, votre avis n’est-il pas qu’il faut agir ici avec adresse et douceur ?

Le sous-intendant de police s’inclina en signe d’assentiment, et l’ingénieuse Fenella mit sur son grand calepin :

« Finesses et détours de la justice irlandaise. »

Mac-Foote poursuivit en se tournant vers l’accusé :

— Allons, Mill’s, mon vieil homme, un peu de franchise ! Vous êtes ici devant des amis qui ont un sincère désir de vous trouver blanc comme neige.

Le bon Nicholas essuya ses yeux attendris.

— Cet homme est un affreux tartufe, mis Francès ! murmura Fenella en désignant le pauvre porte-clefs. J’aime encore mieux la férocité franche de cet autre… le geôlier, je crois… on sait au moins à quoi s’en tenir.

Francès ne prenait point la peine de cacher son émotion. Si Fenella n’eût été tout entière à son œuvre, elle aurait vu les beaux yeux de sa nièce fixer sur le jeune Mac-Diarmid un regard déjà tout plein de passion.

Mais Fenella n’avait vraiment pas le loisir ; il fallait que son carnet fût plein au retour.

On ne vient pas deux fois en Irlande.

L’œil de Mill’s, calme et ferme, était relevé sur son juge. À la doucereuse allocution de ce dernier, il avait répondu par un silence froid où il y avait quelque dédain.

— Vous voyez, cher et honorable collègue, dit Mac-Foote, entêté comme une mule !… À ce propos, M. Daws, permettez-moi de vous faire observer que l’hôtel du Roi-Malcolm n’est point un logement convenable pour un gentleman de votre importance…

— Nous parlerons de cela plus tard, M. Mac-Foote, répliqua le sous-intendant de police avec un demi-salut protecteur ; nous en sommes à interroger le prisonnier.

Mac-Foote sourit et cligna de l’œil.

— Sans doute, sans doute, murmura-t-il. Mill’s, mon vieil homme, ne vous impatientez pas… Son Honneur et moi nous sommes à vous dans la minute… Je disais donc, mon cher et honorable confrère, que ces charmantes dames (Mac-Foote salua les dames) ne sont point à leur place dans une pauvre auberge de Galway… Faites-moi le plaisir de regarder par cette croisée… Voyez-vous ces trois fenêtres qui s’ouvrent sur un mur tout neuf et qui donnent sur ce préau planté d’arbres ?

M. Mac-Foote, interrompit l’austère Daws, nous sommes ici pour…

— Bien, bien, cher monsieur… ne craignez-vous pas que le vieil homme s’impatiente ? Gilbert Flibbert, occupez-vous à transcrire les réponses du prisonnier.

— Votre Honneur, repartit le petit greffier, le prisonnier n’a encore rien répondu.

— Du silence, Gilbert !… et plus de respect pour la magistrature, mon ami !… Cher et honorable collègue, ces trois fenêtres sont celles de l’administrateur des prisons qui fait sa tournée dans le comté… La cité de Galway serait heureuse si vous vouliez bien devenir son hôte et accepter cet appartement.

Daws jeta un regard oblique vers les trois fenêtres.

— Nous verrons cela, M. Mac-Foote, répliqua-t-il sans rien perdre de son austère suffisance, nous verrons cela plus tard… Il y a temps pour tout, et nous sommes ici dans l’intérêt de la chose publique.

Fenella inscrivit sur son calepin avec un légitime orgueil :

« Belles paroles de Josuah Daws, esquire, à un magistrat de Galway. »

Mac-Foote salua et fit un effort pour garder son sourire.

— Cher et honorable collègue, dit-il, je vous remercie de votre avis… Attention, Gilbert Flibbert !… Vieux Mill’s, vous êtes accusé d’avoir porté le manteau rouge de Molly-Maguire la nuit où fut incendiée la ferme de Luke Neale.

— C’est faux, répondit le vieillard.

— On a entendu le nom de Mac-Diarmid prononcé dans les bogs cette nuit-là.

— Mes fils et moi nous dormions à la ferme du Mamturck.

— Avez-vous des témoins pour le prouver ?

— La petite Peggy, le valet Joyce et la noble Ellen pourraient en faire serment.

Le juge haussa les épaules.

— Une servante, grommela-t-il, un valet de ferme et une cousine… Gilbert, écrivez qu’il n’y a pas de témoins.

Les deux Mac-Diarmid ne firent pas un mouvement. Ils restaient dignes et froids, le père appuyé sur l’épaule de son fils.

— Mais c’est un mensonge odieux ! murmura Francès dont le visage, si calme d’ordinaire, exprimait une vive indignation.

— Chut ! miss Fanny, repartit Fenella. Ne savez-vous pas que la forme de la justice varie suivant les pays ?… Ce juge me plaît beaucoup… Il me semble que nous serons bien logées dans cet appartement que M. Daws acceptera ce soir.

— Cher et honorable confrère, reprit Mac-Foote, vous plairait-il adresser vous-même quelques demandes à l’accusé ?

— Je n’ai point qualité pour cela, M. Mac-Foote, répliqua Daws ; mais veuillez lui apprendre la nouvelle position où le placent les témoignages acquis désormais au procès.

Aucun muscle ne remua sur le visage du vieux Mill’s ; mais Morris devint plus pâle.

Francès, qui le regardait, sentit en son cœur une muette angoisse, et des larmes vinrent à ses beaux yeux.

— Mon Dieu ! pensa-t-elle, que n’ai-je le pouvoir de calmer sa peine !…

Au mot de témoignage, maître Allan avait échangé un de ses regards terribles contre un des tendres regards du doux porte-clefs.

C’était une nouvelle phase du procès ; ils ouvrirent tous deux leurs oreilles.

Gilbert Flibbert lui-même mit sa plume en arrêt et devint attentif.

Mac-Foote se recueillit un instant.

— Je dois vous dire, Mill’s Mac-Diarmid, reprit-il avec une sorte de solennité, que votre position est cruellement changée… Jusqu’ici la justice avait la conviction morale de votre culpabilité… mais c’était tout : les preuves manquaient, et notre cour équitable se serait vue forcée de vous relâcher à la fin… maintenant, ces preuves qui nous faisaient défaut, nous les avons obtenues.

Mac-Foote fit une pause pour constater l’effet produit.

Mill’s était ferme comme un roc. Sa grande taille se développait dans toute sa hauteur imposante. Son regard doux et fier tombait d’aplomb sur le juge. Il y avait comme une auréole de résignation sainte autour de son front dépouillé par l’âge.

Morris, qui avait surmonté le premier moment de trouble, partageait maintenant, au moins en apparence, le calme de son père.

Les larmes de Francès s’étaient séchées. Il n’y avait plus dans ses yeux qu’une admiration ardente.

Et, de même que l’austérité habituelle qu’on s’étonnait de voir naguère sur son jeune visage n’avait jamais été un masque, de même les sentiments divers, qui en ce moment agitaient son âme tour à tour, se reflétaient sans contrainte sur sa physionomie mobile et fidèle comme un miroir.

C’était un cœur franc et droit, ignorant toute feinte et dédaignant les vaines conventions de l’étiquette mondaine.

Elle eût cru mentir en composant les traits de son visage. Comme elle n’avait point de honte de ce qui était en son âme pure, elle repoussait tout masque et mettait sa conscience à découvert.

Si mistress Daws l’eût observée en ce moment, Fleet-street, Ludgate, Cornhill, Cheapside et Poultry eussent été privés des impressions de voyage de l’excellente dame durant cette mémorable journée.

L’étonnement l’eût empêchée de donner suite à ses découvertes intéressantes. Elle eût jeté son crayon et refermé son immense portefeuille.

Heureusement, nous l’avons déjà dit, Fenella Daws avait des yeux blancs pour ne point voir.

— Poursuivez, M. Mac-Foote, dit le sous-intendant de police.

— Ce diable de bonhomme n’a peur de rien ! grommela le juge… Vous m’avez entendu, Mill’s Mac-Diarmid ?… reprit-il tout haut ; nous avons des preuves… Ces preuves consistent en trois témoins. Vous m’écoutez ? Trois témoins qui vous ont vu tenir la torche, depuis les ruines de Glanmore jusqu’à la ferme du malheureux Luke Neale.

Les poings de Morris se fermèrent par un mouvement convulsif et irrésistible.

— Infamie ! murmura-t-il.

Et tout au fond du cœur de Francès une voix s’éleva qui répéta : Infamie !

Elle était persuadée. L’innocence de ce vieillard qu’elle ne connaissait point lui apparaissait plus claire que le jour. Elle en eût juré sur son âme et conscience. Elle y eût engagé son salut éternel.

Parce qu’une parole tombée des lèvres de Morris était venue jusqu’à elle, et que Morris était déjà tout-puissant sur son cœur.

Le vieillard, cependant, s’était tourné vers son fils et lui avait imposé silence d’un geste souverain.

— Maître Allan, dit Mac-Foote, placez-vous, je vous prie, auprès de ce jeune gaillard… et au moindre mot, jetez-le à la porte, maître Allan.

— Son Honneur a raison ! grommela le bon Nicholas par habitude.

Allan gronda terriblement, et vint mettre sa personne effrayante auprès de Morris.

— Que dites-vous de cela, vieil homme ? reprit Mac-Foote d’un accent triomphant. Trois témoins ! il n’en faudrait qu’un pour vous faire pendre.

— Mon corps est à la loi, répondit Mill’s Mac-Diarmid ; mon âme est à Dieu… J’ai assez longtemps vécu pour avoir appris à mourir.

— C’est dramatique ! murmura Fenella Daws. Sur ma parole, Francès, ce sauvage a merveilleusement dit cela !… Un peu plus de sombre dans le regard, un peu plus de déchirant dans la voix, et il aurait produit à Drury-Lane un foudroyant effet !…

Francès avait la main sur son cœur ; son émotion l’oppressait.

— Forfanterie que tout cela, vieil homme ! s’écria le juge. Nous vous verrons à l’audience… D’ailleurs le Livre dit : « Vous vous dépouillerez du péché de l’orgueil, » et c’est grande pitié de voir un mourant qui s’endurcit comme vous dans son crime.

— Juge Mac-Foote, prononça tout bas Mill’s Mac-Diarmid, vous savez bien que je suis innocent.

Le magistrat se troubla sur son siége. Il jeta son regard à droite et à gauche d’un air de détresse, et ne reprit son assiette qu’après avoir rencontré l’œil terne et impassible de Josuah Daws.

— Encore un assez bel effet, dit Fenella.

— Innocent ! reprit le juge en feignant l’indignation pour cacher un reste de trouble. Vous insultez la justice, Mill’s Mac-Diarmid !

— Je suis un pauvre vieillard, juge Mac-Foote… pardonnez-moi si je vous ai offensé… mais il y a plus de soixante ans que le vieux Mill’s est connu entre les lacs et la mer… On sait ce qu’il pense de Molly-Maguire et de tous les whiteboys, quel que soit leur nom… On le sait, et je ne vous le répéterai point, juge, parce que vous êtes protestant, et que ces malheureux sont pour moi des frères égarés… Mais demandez aux cent premiers venus que vous allez rencontrer en sortant d’ici dans les rues de la ville, demandez-leur : « Le vieux Mill’s a-t-il tenu la torche ?… » et tous vous répondront, tous, entendez-vous, juge : « Le vieux Mill’s serait mort avant de désobéir à son père O’Connell ! »

— Mon damné cousin !… dit le geôlier de sa voix formidable.

— Le cousin de maître Allan ! murmura le bon porte-clefs.

Les deux magistrats avaient accueilli par une grimace le nom du Libérateur.

— Il ne s’agit pas de tout cela, vieil homme ! répliqua Mac-Foote ; adresser des questions au premier venu dans la rue serait contre toutes les règles… Nous avons des témoins qui ont juré sur le crucifix.

— Ils sont si malheureux ! interrompit Mill’s d’une voix où il n’y avait point de colère. Ils souffrent tant, eux et leurs pauvres enfants !… Juge, en un pays où règne la faim, il est aisé d’acheter des consciences. Je n’en veux pas aux trois Irlandais qui se sont parjurés devant le crucifix… Sur Dieu, qui va recevoir mon âme, je leur pardonne !… Et je te pardonne à toi aussi, juge, instigateur de mensonges, à toi, le seul et vrai coupable… et je prie Dieu qu’il ait pitié de ton âme à l’heure de ta mort !…

La face de rustre du juge Mac-Foote devint livide sous sa perruque poudrée. Josuah Daws lui-même pâlit, car cette apostrophe tombait directement sur sa tête.

Francès s’était redressée ; son œil bleu brillait d’enthousiasme. Fenella seule, à l’épreuve de toute émotion vraie, écrivait bravement sur son album :

« Audace choquante des accusés irlandais. »

Il régnait dans la salle un silence profond. La plume du greffier courait et grinçait sur le papier de sa minute. Le geôlier et le porte-clefs se regardaient ébahis.

Morris pressait son vieux père contre sa poitrine avec des larmes de désespoir et d’orgueil.

Daws dit un mot à l’oreille du juge, qui fit un signe à maître Allan.

Celui-ci saisit le vieux Mill’s au collet. La main de Morris se leva, le geôlier tomba sur ses deux genoux, laissant le vieillard libre.

— Tirez votre coutelas, geôlier, s’écria Daws, dont la lèvre écumait.

Morris était au-devant de son père, les bras croisés sur sa poitrine.

Le geôlier obéit. Il se releva en poussant un cri de rage et dégaina son coutelas.

— Francès ! miss Fanny ! s’écrièrent à la fois Josuah Daws et Fenella, que faites-vous ? que faites-vous ?

La jeune fille, écoutant le premier mouvement de son cœur, s’était élancée entre Allan et Morris. Le couteau du geôlier avait effleuré son cou blanc, et des gouttes de sang ruisselaient sur sa robe.

Morris, étonné, la soutenait entre ses bras.

Fenella poussait des cris affreux, attendant l’instant de s’évanouir.

Les regards de Morris et de Francès se rencontrèrent. Il y avait dans celui de la jeune fille tout le dévouement et tout l’amour que peut ressentir le cœur d’une femme.

C’était la seconde fois que Morris la voyait.

— Merci, mademoiselle ! murmura-t-il.

La bouche de Francès s’ouvrit en un beau sourire.

— Il est innocent, dit-elle tout bas. Je le sais ; je le sens ! Oh ! je veux vous aider à le sauver !

Daws, descendu de l’estrade, vint arracher sa nièce des bras de Morris et mit son mouchoir sur la blessure légère de la jeune fille.

— Emmenez le prisonnier ! dit Mac-Foote tout tremblant.

Francès adressa encore à Morris un signe de tête imperceptible et un regard qui parlait.

Les deux Mac-Diarmid suivirent le geôlier et le porte-clefs.

— Morris, mon garçon, dit maître Allan, du diable si je ne vous aurais pas tué comme un chien, sans cette petite miss qui vous a mangé des yeux tout le temps de la séance… Une belle enfant, mon fils !… Oui, oui, je vous aurais mis mon couteau dans le ventre.

— Oh ! maître Allan l’aurait fait, murmura le bon Nicholas.

— Mais je ne vous en veux pas, Morris, mon garçon ; car, après tout, un fils peut bien défendre son père… Vous avez résisté à la justice… allez-vous-en, croyez-moi, avant qu’on me donne l’ordre de vous retenir sous clef.

Maître Allan, le brave homme, avait l’air d’une hyène en disant cela.

Mill’s le remercia du regard.

— Séparons-nous, enfant, dit-il en attirant Morris sur son sein.

Le père et le fils demeurèrent longtemps embrassés ; puis Morris, s’arrachant brusquement de cette étreinte, se dirigea d’un pas rapide vers la porte extérieure de la prison.

En traversant le préau désert sur lequel s’ouvraient les croisées de la salle des interrogatoires, il entendit son nom prononcé au-dessus de sa tête.

Il leva les yeux vivement ; la douce figure de Francès se penchait à l’une des croisées.

La jeune fille avait des larmes dans les yeux et un sourire sous ses larmes.

— Nous le sauverons ! murmura-t-elle bien bas.

Morris voulut rendre grâce, mais Francès avait disparu.