La République d’Amalfi

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La République d’Amalfi
Revue des Deux Mondes, période initialetome 21 (p. 231-252).


LA


REPUBLIQUE D'AMALFI.




I – LA COSTIERA ET LE GOLFE D'AMALFI.

Le petit pays d’Amalfi est l’un des plus visités et des moins connus de l’Italie. Chaque année plusieurs centaines de touristes le traversent processionnellement. Partis de quelque ville voisine, de Salerne ou de Sorrente, ils se rendent en quelques heures à Amalfi, se logent au couvent des capucins (c’est la mode), et jettent à peine un coup d’œil sur la ville, qu’ils trouvent affreuse ; les plus jeunes et les plus curieux vont faire une promenade à Atrani, et grimpent même jusqu’à Ravello, admirant pour la forme les ruines moresques de cette ville singulière ; puis nos voyageurs se rembarquent, n’ayant guère vu là, les gens du monde, que des vignes en guirlandes, des oliviers, de blanches maisons perdues dans la verdure sombre des orangers, des grenadiers et des garoubiers ; les artistes, que des paysages aux lignes grandioses. Quelques uns ont appris vaguement qu’ils parcouraient un pays jadis fameux ; mais ils ignorent que cette misérable ville d’Amalfi fut autrefois l’une des plus puissantes cités maritimes de l’Italie ; qu’elle dut au caractère aventureux, à l’admirable industrie, aux passions même de ses habitans, une splendeur qu’effacèrent seules les magnificences de Pise, de Gênes et de Venise ; qu’elle ouvrit la route de l’Orient à ces villes rivales, qu’elle eut des comptoirs dans toutes les parties du monde alors connu, qu’elle couvrit la Méditerranée de ses flottes, qu’enfin, lorsque les barbares en armes se partageaient les populations de l’Europe effrayée, la liberté, bannie du reste du monde, trouva un asile au milieu de ces rocs et de ces monts escarpés.

Il y a quatorze siècles qu’Amalfi fut fondée par des Romains fuyant devant l’invasion des barbares, et pendant tout, ce temps, même au Xe et XIe siècle, époque de sa plus grande prospérité, elle ne communiquait avec Naples et Salerne qu’au moyen de sentiers praticables à dos de mulet. Avant la fin de 1840, cette ville aura un chemin pour les voitures ; en passant par Vietri, la Cava et Nocera, on pourra se rendre d’Amalfi à Naples en une journée ; c’était le temps qu’il fallait autrefois aux galères de la république pour aller soutenir ou combattre les Napolitains tour à tour alliés ou ennemis.

Aujourd’hui les galères d’Amalfi se sont transformées en barques que manœuvrent quatre rameurs et un timonier. Ces barques, pour peu que le vent les seconde, tiennent bien la mer et marchent rapidement. L’une d’elles avait relâché à Salerne et attendait des passagers pour retourner à Amalfi. Nous fîmes marché avec son patron, rusé compère taillé en Hercule, et un quart d’heure après avoir doublé la jetée du port de Salerne, nous longions les rochers et la plage de Vietri. Une population nombreuse se pressait autour des bâtimens échoués sur le rivage, étendant des filets, embarquant ou débarquant les denrées du commerce, car Vietri est, à proprement parler, le vrai port de Salerne. On voit encore, au centre de sa marine, les restes d’une grosse tour qui servait à protéger contre les Barbaresques les bâtimens qui s’y arrêtaient. Aussitôt qu’ils nous aperçurent, tous les marins de la plage nous saluèrent par de grands cris, et pour n’en pas perdre l’habitude, leurs femmes et leurs enfans tendirent les mains du rivage.

Vietri, vue de la mer, présente un admirable coup d’œil. Ses bourgades étagées l’une sur l’autre, et dont quelques-unes semblent collées au front des rochers dont le pied plonge dans les flots ; ses maisons blanches auxquelles les reflets soyeux de la mer donnent la transparence de l’albâtre ; ses massifs de citronniers, d’orangers et de grenadiers, aux branches chargées de fruits dorés ; ses bois d’oliviers, au milieu desquels apparaît d’espace en espace la cime arrondie et d’un vert plus vigoureux du garoubier naturalisé sur ces rivages ; ses montagnes, revêtues de la base au sommet de myrthes, d’arbousiers, d’arbustes épineux, et dont les cimes dentelées se dressent vers le ciel avec une sorte de fierté sauvage, tout concourt à former de ce coin du golfe de Salerne l’un des plus séduisans et des plus magnifiques paysages qui soient au monde.

La brise de mer s’était élevée peu après notre départ et creusait de profondes vallées sur la plaine azurée, comme disaient les poètes il y a deux mille ans, lorsque le golfe de Salerne s’appelait la mer Tyrrhénienne. Notre petite barque descendait gracieusement au fond de ces vallées, et remontait légèrement sur leurs pentes ; on eût dit un dauphin se jouant au milieu des flots. Mais toute cette grace et cette gaieté ne nous plaisaient guère, et les nausées auraient bientôt succédé à la désagréable ivresse du mal de mer, si nous n’eussions donné ordre à nos rameurs de se rapprocher de la terre. Là nous commençâmes une prudente navigation, pénétrant dans toutes les anses, nous abritant derrière les caps, perdant sans doute beaucoup de temps au grand mécontentement de nos bateliers, mais jouissant de la double satisfaction d’éviter le mal de mer et de pouvoir admirer le paysage dans ses moindres détails.

Toute cette côte, qui s’étend de Vietri au cap du Tombeau, est singulièrement triste ; elle présente de grandes pentes boisées par places, ou des escarpemens de roches calcaires couronnés de créneaux et d’obélisques naturels. De distance en distance, ces escarpemens sont sillonnés d’étroites et profondes vallées au fond desquelles bouillonnent les eaux noires d’un torrent. A l’embouchure du torrent s’élèvent quelques petites maisons sans toits ou aux terrasses cintrées comme le couvercle d’un tombeau. Chacune de ces maisons, qu’ombrage un oranger ou un figuier qu’à leurs dimensions et à leur stature robuste on prendrait pour de grands chênes, sert d’asile à une famille de pêcheurs dont les filets sèchent au soleil, près de la barque échouée sur le sable.

Toujours côtoyant, nous arrivâmes bientôt à Cetara, le premier port de la Costiera [1] d’Amalfi. C’était l’heure de midi, et sa flottille, composée d’une trentaine de barques de pêcheurs, profitait de la brise de mer pour gagner le large en louvoyant. Ces voiles blanches, que le vent poussait dans la même direction, leur donnant à chacune la même forme triangulaire, éclairées par l’ardent soleil du midi, égayaient toute cette partie du golfe. Ce départ des pêcheurs, leurs cris de joie, les chants qu’ils répétaient en chœur et dont ils se renvoyaient les refrains d’une barque à l’autre, donnaient au paysage de Cetara une inexprimable couleur antique. Les souvenirs, il est vrai, aidaient à l’illusion ; car devant nous, sur cette pointe élevée d’Erchia, nos mariniers nous montraient les ruines d’un temple antique consacré à hercule, qui aurait laissé son nom à ce promontoire, et à notre gauche les monts de Poestum et de l’Agropoli fermaient l’horizon de leur barrière azurée.

Cetara, au temps de la république d’Amalfi, était la dernière de ses possessions du côté de Salerne. Aujourd’hui cette petite ville, peuplée de 2,400 habitans, fait partie du district de la Cava. Cetara, du IXe au XIe siècle, fut, à diverses reprises, occupée par les Sarrasins.

Les habitans de Cetara ont gardé quelque chose de leur origine sarrasine ; leur visage maigre et olivâtre, leurs bras et leurs jambes couleur de cuivre, leurs chants rudes et gutturaux, l’éclat inaccoutumé de leurs yeux noirs qui brillent comme des étoiles sous leur brun capuchon, tout jusqu’à ce vêtement des pêcheurs, pareil au burnouss des Arabes, complète la ressemblance, que leurs mœurs rendent encore plus parfaite. Cetara est en effet l’un des bourgs les plus mal famés du royaume de Naples, après ceux des Calabres. Les riverains du golfe se rappellent encore avec terreur le brigandage et les pirateries qu’exercèrent en 1799 une poignée d’hommes déterminés, fortifiés dans cette petite marine ; les habitans de Salerne et de la côte d’Amalfi pouvaient se croire revenus au temps où Barberousse et Sinan-Bassa infestaient leurs parages et faisaient la chasse aux chrétiens dans leur voisinage. Si le châtiment se fit attendre, il fut terrible, et cette fois il était mérité [2].

Cetara a un monastère de frères mineurs et une église paroissiale dédiée à saint Pierre. Dans la muraille de cette église, à gauche de la porte principale, est enclavé un tombeau sur lequel on a gravé en forme d’épitaphe une sorte de narration poétique qui piqua ma curiosité.

Grandonetto Aulisio repose dans cette tombe, disait l’inscription ; après avoir parcouru les mers sur son fidèle navire, il rentra sain et sauf dans Parthenope et délivra de la prison de Salerne le prince Frédéric ; la gloire fut sa dernière compagne, etc., etc. [3].

Quel était ce Grandonetto ? et à quelle action de sa vie l’épitaphe faisait elle allusion ? Voici ce que m’a raconté à ce sujet un érudit d’Amalfi :

En 1484, le roi Ferdinand, ayant essuyé une grande défaite dans la plaine de Sarno, au pied du Vésuve, fit la paix avec ses barons soulevés. Le prince de Salerne, Antonello Sanseverino, avait seul refusé d’acquiescer à cet arrangement. Il donnait pour prétexte à ce refus que les conditions du traité lui paraissaient obscures : « Que le roi envoie à Salerne le prince Frédéric son frère, il m’expliquera les articles que je n’ai pu comprendre ; rien ne s’opposera plus alors à un accommodement entre nous. Le roi, sans méfiance, envoya donc Frédéric à Salerne. Le jeune prince y fut reçu avec les marques du plus grand respect et du plus vif enthousiasme. Il convoqua les barons au palais du prince de Salerne et se rendit au milieu de leur assemblée. Les portes de la salle n’étaient pas encore refermées derrière lui, qu’Antonello Sanseverino, se levant et s’adressant au prince, lui déclara solennellement, au nom de tous les barons présens, que leur intention était de déposer le roi Ferdinand son frère et de le mettre sur le trône à sa place. « Nos bras, nos armes, nos cœurs, sont à vous, ajouta-t-il ; le saint-père est d’accord avec nous ; le jour même de votre acceptation, vous recevrez son investiture. » Frédéric aimait son frère, et, ce qui était fort rare à cette époque, il avait autant de désintéressement que de loyauté. Il fut saisi d’horreur à la proposition des barons ; repoussant avec fermeté et circonspection des offres qu’il déclarait ne pouvoir accepter sans manquer à son devoir, il fit connaître les propositions du roi et sortit. Mais Sanseverino et ses complices avaient bien pris leurs mesures. Le prince fut retenu captif dans le palais ; il avait à choisir entre le trône et la prison ; il choisit la prison, et il y languissait depuis vingt jours, s’attendant à être mis à mort par les rebelles, quand Grandonetto Aulisio, patron d’une felouque de Cetara, à l’ancre dans le port de Salerne, et Mariotto Broggi, originaire de la Corse, qui avait servi autrefois sous le prince, résolurent de le délivrer. Mariotto Broggi était logé dans la forteresse qui servait de prison à Frédéric ; il lui fit passer par l’un des gardes qu’il, avait gagné un costume de jeune fille ; le prince s’en revêtit et descendit dans une cour où Broggi l’attendait. Celui-ci, le prenant gaiement par la taille, passa devant les sentinelles auxquelles il laissait entendre par des signes mystérieux qu’il reconduisait son amoureuse, qui était venue le trouver ce soir-là. Il le mena ainsi jusqu’au port où Grandonetto les attendait. Sa felouque mit aussitôt à la voile, et le lendemain, au point du jour, le jeune prince débarquait sur la place du palais de Naples.

En reconnaissance de sa généreuse intervention, le roi Ferdinand créa le capitaine Broggi baron d’Arnesano dans la province d’Otrante ; quant à Grandonetto, il lui fit de riches présens, et, à sa prière, il accorda à Cetara, son pays, divers privilèges. Aussi les habitans de Cetara lui ont-ils élevé le tombeau qu’on remarque à l’entrée de leur église.

Au-delà de Cetara et de la petite marine d’Erchia, qui semble cachée sous le grand rocher du temple d’Hercule, l’aspect de la côte devient horrible. Nulles traces d’habitations, nulle végétation ; partout d’immenses rochers nus des formes les plus bizarres, les uns se dressant comme des obélisques de sept à huit cents pieds de hauteur, les autres suspendus dans les airs comme des voûtes d’arcs ruinés sous lesquels un des titans de la fable eût passé sans courber la tête. La base de ces pyramides et de ces rocs qui semblent descendre des cieux, s’enfonce perpendiculairement dans la mer. Poussée par les vents d’est et de sud, la vague s’y brise en fureur et les corrode. Les flancs de ces rochers offrent donc de tous côtés de bizarres déchirures, des cavernes profondes au fond desquelles pendent de gigantesques stalactites, ou des grottes étroites et tortueuses dont l’ouverture est à demi cachée par les flots. La mer, en s’engouffrant dans ces abîmes, en tire des bruits sourds et singuliers, d’affreux cris pareils aux mugissemens de l’ours en fureur ; aussi le cap que forment ces rochers a-t-il recule nom de Cap de l’Ours. A l’extrémité de ce promontoire, un long banc de rochers, formant une espèce de cirque, se détache de la masse principale ; cette pointe, qui s’avance au loin dans les flots, a reçu le nom de Cap du Tombeau. Les marins de Naples et d’Amalfi ne répètent qu’avec un respect mêlé de terreur les noms de ces deux caps redoutables ; ils vous racontent longuement la fatale histoire de ceux de leurs compagnons que l’Ours a dévorés ou qui dorment dans le Tombeau. Ce qui rend ces parages si dangereux, ce sont des bancs de roches sous-marines qui, à la profondeur de deux ou trois brasses, s’allongent au loin dans la mer. Malheur à la barque qui par un jour de tempête s’est aventurée sur cet écueil.

Lorsque nous traversâmes la Secca del Gaetano, — c’est le nom que les marins donnent à ces brisans, — le temps était magnifique ; la mer, légèrement agitée par la brise, fraîchissait à peine dans le reste du golfe ; et cependant notre petit navire ne marchait qu’à travers un banc d’écume, que le vent nous soufflait au visage, et qui donnait à notre navigation une agréable apparence de danger. Le bruit des vagues qui s’engouffraient dans ces cavernes et en fermaient l’entrée, tantôt retentissait comme un coup de canon parti des entrailles de la montagne, tantôt grondait comme la voix de l’ours irrité. Les cris d’innombrables oiseaux, décrivant de mobiles spirales autour des gigantesques pyramides des rochers, se mêlaient au bruit de la mer. Les voix haletantes et les gestes expressifs de nos rameurs s’encourageant l’un l’autre à lutter contre les courans qui se croisent autour de ces écueils, complétaient l’intérêt. J’aurais voulu croire au danger ; mais notre vieux timonier, qui, tout en fumant sa pipe et en tenant le gouvernail, sifflait joyeusement l’air de la Campanella, ne me le permettait pas. S’il y eût eu le moindre indice de péril, au lieu de montrer ce grand sang froid, notre homme fût tombé à genoux au fond du bateau et eût invoqué avec ferveur saint André, sainte Trophimène ou le grand saint Janvier.

Ce promontoire est célèbre par la victoire que les flottes génoise et française, commandées par Philippino Doria, le neveu du fameux André Doria, remportèrent, lors du siège de Naples par Lautrec, sur la flotte espagnole, qui avait pour amiral le vice-roi don Hugues de Moncade. Hugues savait que Doria, dont la flotte ne se composait que de huit galères et de quelques bâtimens, attendait des renforts de Venise et de France ; comme ses forces étaient supérieures, il résolut de surprendre le Génois avant que ces renforts ne lui fussent parvenus. Il embarqua donc à la pointe de Pausilippe mille arquebusiers choisis parmi ses vieilles bandes espagnoles, et réunit sur sa flotte, qu’il grossit de petits bâtimens, tous ses meilleurs officiers, espérant, ainsi compenser la supériorité des marins génois. Moncade espérait surprendre Doria ; mais celui-ci, averti par les intelligences que Lautrec avait dans Naples, avait de son côté renforcé ses équipages de trois cents arquebusiers français, et avait donné ordre à Nicolo Lomellino, l’un de ses amiraux, de prendre le large avec trois galères et de se tenir prêt à fondre sur l’ennemi au signal qu’il lui donnerait.

Hugues de Moncade partit dans la nuit de la pointe de Pausilippe ; il croyait rencontrer les Génois aux environs de Caprée et les surprendre avant que le soleil ne fût levé. Comme ses galères longeaient les immenses rochers perpendiculaires au sommet desquels se dressent les ruines sinistres du palais de Tibère, on entendit tout à coup une voix sonore et imposante qui retentissait au milieu de ces rochers. Les yeux des marins et des soldats de la flotte s’étaient tournés vers le rivage, cherchant d’où partait cette voix, quand on vit une figure étrange apparaître à l’entrée d’une grotte creusée dans les flancs de la montagne. C’était un ermite, autrefois soldat, qui, après avoir long-temps fait la guerre, s’était consacré à la vie solitaire ; il s’appelait Gonsalve Barretto. A la vue des galères et de l’armée, le vieux soldat avait senti se ranimer son ancienne ardeur ; s’avançant sur la pointe d’un rocher penché sur la mer et d’où sa voix pouvait être entendue de toute la flotte, il commença une exhortation prophétique, engageant ses anciens compagnons à combattre avec courage, et leur promettant la victoire, car cette nuit même il avait eu une vision : l’Archange Michel lui était apparu et lui avait annoncé que ses compatriotes triompheraient de leurs ennemis ; il acheva en bénissant chacune des galères de la flotte, à mesure qu’elles défilaient devant son rocher, et rentra dans sa caverne [4].

Cette apparition et l’oracle que le solitaire venait de prononcer enflammèrent tellement le courage des soldats de Moncade, que tous demandèrent le combat à grands cris. L’amiral se hâta donc de cingler vers Amalfi, où l’on apercevait les voiles de la flotte de Doria, qui croisait aux environs du cap du Tombeau. La journée était déjà avancée quand les galères de Moncade vinrent l’assaillir.

Doria laissa arriver l’amiral espagnol jusqu’à portée de sa mousqueterie ; il se hâta alors de faire feu le premier. Sa décharge tua quarante hommes sur le navire de Moncade, et comme le vaisseau génois se trouvait enveloppé de sa propre fumée, il reçut la bordée de l’espagnol sans en éprouver de grands dommages. Moncade, cependant, ne perdit pas courage, il commanda l’abordage ; mais les galères de Doria, manœuvrées par d’excellens matelots, l’évitèrent adroitement, et les arquebusiers qui les montaient dirigèrent du haut des huniers, sur le pont des navires espagnols, le feu le plus meurtrier ; toutefois, deux galères génoises, serrées de près par trois galères impériales, étaient sur le point de se rendre, quand Doria fit à Lomellino le signal convenu. Celui-ci, profitant du vent favorable, fondit sur la flotte de Monade, et le choc de sa galère, qui s’attaquait au vaisseau amiral, fut si terrible, que le grand mât de ce navire fut brisé du coup. Moncade, blessé au bras droit, restait sur le pont pour exhorter ses soldats ; les Génois l’écrasèrent sous une grêle de pierres et d’artifices qu’ils lancèrent du haut des mâts ; il rendit le dernier soupir comme son vaisseau fracassé coulait à fond. La galère que commandait César Fieramosca, un de ses meilleurs officiers, sombra également ; toutes les autres furent prises, à l’exception de deux seulement qui, voyant mal tourner l’affaire, avaient quitté le champ de bataille. Ces deux galères s’étaient réfugiées à Naples, mais le prince d’Orange, qui commandait dans cette ville, ayant fait pendre le capitaine de l’une d’elles, l’autre remit sur-le-champ à la voile et se livra aux Génois. Les Espagnols perdirent dans cette affaire leur amiral et leurs plus braves officiers ; en dépit des prédictions de l’ermite de Caprée, la victoire des Français fut complète. Le corps du vice-roi, Hugues de Moncade, fut retrouvé par des pêcheurs d’Amalfi, qui le déposèrent dans une église de leur ville. Plus tard ses compatriotes le transportèrent à Valence.

Ce combat du cap du Tombeau se donna le 1er mai 1528, il y a plus de trois siècles de cela ; les pêcheurs de la côte assurent que de temps à autre la mer rejette encore sur le rivage des débris des galères espagnoles coulées à fond à peu de distance du promontoire.

Quand on à doublé le cap du Tombeau et franchi l’écueil del Gaëtano, les grottes creusées dans le roc se multiplient, et la forme des rochers devient plus extraordinaire. De distance en distance et dans les endroits abordables, de grosses tours carrées, surmontées de créneaux à deux dents et percées de larges machicoulis, se dressent fièrement sur des rocs isolés ; la plupart de ces tours furent construites par don Pedro de Tolède, lieutenant de Charles Quint, lorsque Soliman II, et l’immense flotte qui prit Rhodes, menaçaient les côtes du royaume de Naples ; chacune de ces tours avait une garnison de soldats espagnols payés par les habitans de la côte. Aussitôt qu’un navire barbaresque apparaissait à l’horizon, la tour faisait un signal, la nuit en allumant un grand feu, le jour en tirant un coup de canon, et aussitôt tous les paysans de la côte se fortifiaient dans leurs villages, ou se réfugiaient avec leurs bestiaux dans l’intérieur des terres. Ces alarmes continuelles furent une des principales causes de la dépopulation de ces côtes, tous ceux qui n’étaient pas attachés au sol s’étant réfugiés à Naples et dans les villes de l’intérieur.

Au-dessous de ces rochers et de ces tours, on aperçoit de petites cales (c’est le nom que l’on donne ici à de petites anses sablonneuses) qui semblent cachées sous les montagnes au sommet desquelles conduisent de longues et étroites rampes. Au bas de ces rampes est bâtie quelque maisonnette blanche, sans toit, ressemblant à un tombeau antique. Devant chaque maisonnette, sur le sable du rivage, sont attachées de petites barques autour desquelles joue toute une famille de pêcheurs. La ligne tourmentée du chemin de Salerne à Amalfi se dessine, dans la montagne, bien au-dessus de ces tours et de ces criques solitaires. Tantôt on le voit descendre près du rivage, tantôt grimper au sommet des rocs les plus élevés, dont il contourne hardiment les cônes nuageux. Sur ce chemin, à quelques milliers de pieds de haut et dans l’infiniment petit, se montrent, de distance en distance, des convois de mulets ou des groupes de piétons qui se rendent d’une ville à l’autre. Ce chemin, auprès duquel la route de la Corniche paraîtrait tracée dans la plaine, ne sera ouvert aux voitures qu’à la fin de 1840 ; Amalfi et toutes les bourgades de la côte l’auront attendu quatorze siècles.

De la tour del Cane, située sur la dernière pointe du cap de l’Ours, on aperçoit tout le golfe d’Amalfi, que les riches bourgades de Majori, Minori et Atrani semblent enceindre comme une seule ville, et que dominent de hautes montagnes couvertes de villages et de châteaux gothiques debout ou en ruines. Majori, la plus rapprochée de ces bourgades, est située au fond du golfe et à l’embouchure d’une jolie rivière. Majori n’a pas de port ; ses pêcheurs échouent leurs barques sur la plage, qui est magnifique, et, quand la tempête menace, ils les traînent à terre à l’aide de cabestans. Au centre des montagnes couvertes d’habitations qui s’élèvent au-dessus de Majori, est placé le curieux pays de Tramonti ; on appelle ainsi toute la contrée comprise entre les monts Albinio, Chiancolella, Falesio et Mirteto. Ce district semble un morceau des Alpes éclairé par le soleil de l’Italie. Le climat en est délicieux ; trois torrens y entretiennent une éternelle fraîcheur, et les mœurs de ses habitans ont quelque chose de pastoral qui les distingue du reste des rudes et avides populations de la côte. Treize hameaux ou casali [5] sont répandus dans la vallée et sur les flancs des collines de Tramonti.

L’antique tour de Chiunzo défendait, du côté du nord, le pays de Tramonti, que protégeait, du côté du sud, le château de Majori. On aperçoit ce château de fort loin en mer ; l’aspect en est singulier. Ses murailles à seize pans, flanquées de tours crénelées à chaque angle, enveloppent toute la colline ; ces murailles et treize de ces tours sont parfaitement conservées ; on dirait les remparts d’une ville restés seuls debout quand la ville aurait disparu. Ce château contient de vastes appartemens, une chapelle, des arsenaux, des prisons et des écuries pour toute une petite armée. Il fut construit par Raimond Orsino, prince de Salerne, en 1457 ; Raimond Orsino était grand feudataire du duché d’Amalfi. C’est l’une des plus belles et des plus complètes constructions de ce genre, et l’on a peine à s’expliquer le but de semblables ouvrages dans des lieux déjà inaccessibles.

En 1260, Manfred fit don à Jean de Procida du pays de Tramonti, lui accordant le titre de marquis de Tramonti. Le dévouement à la maison de Souabe dont Procida fit preuve dans la suite, lors de la conspiration des vêpres siciliennes, n’était donc pas tout-à-fait gratuit.

Quand on vient de passer les horribles rochers des caps de l’Ours et du Tombeau, l’aspect de Majori et de ses environs est vraiment ravissant. Ses maisons, de construction élégante, qui se composent de voûtes superposées et entretenues avec une propreté tout-à-fait anglaise, sont perdues au milieu de forêts de vignes, de mûriers, d’orangers, de citronniers, de cédrats et de grenadiers, et d’une foule d’arbres toujours verts et chargés de fruits en tout temps. On dirait une de ces villes créées par l’imagination des poètes ; dont chaque maison est entourée d’un jardin enchanté.

Rimira in verdi rami ’i pomi d’auro ;
E conte spieghi nell’ ombrosa riva
Natura ogni sua pompa, ogni tesauro [6].

Majori a sur toutes les autres villes et bourgades de la côte l’avantage d’être construit en grande partie dans la plaine, de sorte que ses rues sont plus spacieuses que celles d’Amalfi, d’Atrani ou même de Salerne. La plupart des jardins de la ville donnent sur la rue principale ; une jolie rivière sert de ruisseau à cette belle rue. On traverse ce ruisseau sur plusieurs ponts tout blancs qui lui donnent l’air d’un canal de Venise. Le bruit, le mouvement des eaux courantes, les exhalaisons balsamiques des jardins, les branches dorées des arbres qui pendent en berceau sur la rue qu’elles ombragent, forment de cette partie de la ville une des plus agréables promenades qui soient au monde. C’est là que le soir se réunissent tous les oisifs de la côte, amenés par douze ou quinze calèches ou carrosses du pays, condamnés jusqu’à ce jour à ne jamais dépasser la distance d’Amalfi à Majori.

La beauté des femmes de Majori est renommée, surtout celle des femmes du peuple ; ce sont, comme à la Cava, de fortes et robustes beautés. Aussi, tandis qu’à l’heure de midi les maris faisaient la sieste, voyions-nous les femmes faire sur la place l’office de porte-faix et de manœuvres, chargeant ou déchargeant les barques, portant sur la tête des poutres ou d’énormes planches, s’aidant d’une main et s’appuyant de l’autre sur un grand bâton. La plupart de ces femmes sont vêtues en Dianes, le sein nu, les jambes nues, et la robe relevée fort au-dessus des genoux, sans doute pour que l’eau de mer ne mouille pas la jupe.

Minori, situé à deux milles environ de Majori, dont il n’est séparé que par un petit cap, est un joli bourg de deux mille quatre cents habitans. Au temps de la république d’Amalfi, c’était le plus important de ses arsenaux et de ses chantiers de construction. Les récits des chroniqueurs sont remplis de fables sur la nature de ses premiers habitans. Freccia, ce grave jurisconsulte, se fait l’écho de ces fables. « Forcella, nous dit-il (c’était le nom antique de Minori), cette bourgade dépendante de Ravello, eut autrefois pour habitans des hommes dont la taille dépassait dix palmes. Leurs forces étaient supérieures à celles des géans, et ils soulevaient les fardeaux les plus considérables. De nos jours on voit encore, dans l’église de Saint-Sébastien, quatre os des pieds et des bras de ces géans [7]. »

Aujourd’hui les habitans de Minori sont revenus à des proportions plus naturelles. Les femmes seules semblent descendre des géans de Freccia ; elles sont, s’il est possible, plus fortes et plus robustes encore que celles de Majori, et, à leur exemple, elles se livrent aux travaux les plus pénibles.

Minori, après s’être appelé Forcella, prit le nom de Rhegina minor, comme Majori de Rhegina major. Rhegina, à ce que prétendent les érudits, est un dérivé du mot grec ρηγνυμι (je brise, je romps), et ce nom s’appliquait à la vallée qui brisait la chaîne des montagnes. Les érudits nous expliquent encore comment Rhegina se transforma en i, et se plaça à la suite des mots major et minor, qui servaient à qualifier chacune de ces anfractuosités ; de là Majori et Minori.

La situation de Minori, au pied de la montagne de Ravello, est peut-être plus délicieuse encore que celle de Majori ; son église contient quelques tableaux remarquables, entre autres une Résurrection d’un maître inconnu, et une fort belle copie du Calvaire, de Marco de Sienne, tableau dont l’original existe à l’église de Saint-Jacques de Naples.

Les jardins de Minori, comme ceux de Majori, abondent en fruits de toute espèce ; mais ses habitans s’adonnent surtout à la culture d’une espèce de gros cédrat, qu’on appelle ponsiri. Rien de merveilleux comme un bel arbre chargé de ces fruits, dont quelques-uns ont la grosseur de la tête. On pourrait croire que les souhaits de l’homme de La Fontaine se sont réalisés, et que les chênes portent des citrouilles. Les ponsiri de Minori sont bien supérieurs à tous les autres cédrats du royaume de Naples ; leur dureté et leur suc, d’une exquise acidité, les rendent même préférables aux cédrats de Sicile. Ils ont sur ces derniers l’avantage de pouvoir supporter de longues navigations ; aussi en expédie-t-on de grandes quantités à Rome, Livourne, Gênes, Marseille, et même dans l’Orient. Ce sont les ponsiri de Minori que, dans leur paradis, les Turcs font servir aux élus sur des plats d’argent par des pages richement vêtus [8].


II. - AMALFI.

Plus l’on s’éloigne du cap du Tombeau, plus l’aspect du pays devient ravissant. Il semble que d’un affreux désert on soit passé dans une terre promise. De tous côtés de beaux bourgs et de jolis villages se groupent sur les pentes des collines, ou s’élèvent en amphithéâtre jusqu’au sommet des montagnes. Souvent cinq de ces bourgs ou de ces villages sont étagés l’un sur l’autre, Villamena sur Minori, Ravello sur Villamena, Saint-Martino sur Ravello, et enfin Cesarano sur Saint-Martino. Ce dernier village, perdu dans les nuages, auxquels se mêlent les fumées de ses maisons, est bâti sur l’un des pics les plus élevés du mont Cereto ; c’est un nid d’aigle habité par des hommes.

En avant de ces villages, et à l’entrée d’une vallée si étroite et si sombre qu’on la prendrait pour la bouche d’une vaste caverne dont la voûte se serait écroulée, on aperçoit Atrani. Ses maisons occupent le fond du ravin, ou sont admirablement groupées sur des rochers des deux côtés de la vallée. La plus élevée de ces maisons, à droite du ravin, et non loin d’une chapelle collée au rocher, à l’entrée d’une immense grotte, est la maison du fameux Masaniello (Thomas Agnello). Pour un pêcheur, la situation était singulièrement choisie ; cette position aérienne et isolée eût mieux convenu aux méditations d’un ermite. Mais peut-être Mas Agnello méditait-il sur son rocher l’affranchissement de son pays.

Atrani n’est rien autre chose qu’un morceau d’Amalfi, détaché du reste de la ville par un petit cap, sur l’extrémité duquel s’élève une tour en ruines. La belle route d’Amalfi à Majori traverse Atrani sur de hautes et solides voûtes, construites en avant du quartier de la ville bâti sur la plage. Ces voûtes s’élèvent à la hauteur du toit des maisons de ce quartier, et ont la solidité d’un ouvrage romain. La place publique d’Atrani, qui s’étend sur un petit espace laissé vide derrière ces belles arcades, sert de refuge aux barques quand le sirocco souffle et que la mer est menaçante. A l’aide de câbles et de cabestans, les barques, et même les petits navires, sont traînés sous les voûtes qui portent la route, et de là amarrés sur cette place, qui, en quelques heures, se trouve transformée en port. Ce port paraît bien misérable, surtout si l’on vient à penser qu’autrefois Atrani était l’un des principaux bassins d’Amalfi, que là mouillaient de nombreuses galères, et que la mer à une grande distance était couverte de jetées et d’ouvrages qui joignaient les deux ports.

Ces immenses constructions n’ont pas même laissé de ruines. Minée par la mer, la roche à laquelle elles étaient sans doute appuyées est vive, pleine de cavités formées par le flot qui la corrode, et ne laisse apercevoir aucune trace d’un travail humain. On m’a assuré cependant qu’à la hauteur de la tour ruinée qui s’élève sur la pointe du petit cap situé entre Amalfi et Atrani, on découvrait, quand la mer était parfaitement calme, et à la suite de tempêtes qui en avaient profondément remué le fond, de gros blocs de pierres taillés par la main de l’homme, et comme les restes d’un môle. Pour moi, quelque temps qu’il fit, je n’ai rien pu découvrir de semblable. Amalfi n’ayant jamais eu de port naturel, ces constructions devaient être fort considérables, puisque plus de deux cents galères vinrent quelquefois s’abriter derrière ces jetées, sans compter de nombreuses flottes marchandes. La ville elle-même, avec sa population, qui était encore de cinquante mille ames au commencement du XIVe siècle, c’est-à-dire au temps de sa décadence, couvrait sans doute de grands terrains, envahis aujourd’hui par la mer. Ce qui reste maintenant d’Amalfi ne doit pas valoir un sixième de l’ancienne ville, puisque sa population ne dépasse pas cinq mille habitans. Il est vrai qu’au temps de sa prospérité, tout le pays d’Amalfi, du cap de Minerve au port de Cetara, comptait près de cinq cent mille habitans, et qu’aujourd’hui il en renferme à peine trente-deux mille.

Ce n’est que par-delà le petit cap d’Amalfi que cette ville apparaît tout entière, mais comme un spectre de ville. Ses maisons, dont un grand nombre ressemblent plutôt à des ruines qu’à des habitations, s’étendent en demi-cercle de la pointe du cap à mi-côte des hauts rochers qui de l’autre côté du Cannetto dominent la ville. La haute tour d’une église, surmontée d’un dôme, se montre au-dessus de ces maisons, en avant desquelles s’étendent un bout de quai désert et une petite plage où quelques barques sont échouées. Voilà donc Amalfi, cette souveraine des mers, cette rivale de Venise, cette Tyr du Xe siècle ! Où sont ses fortes murailles, ses chantiers, ses arsenaux, ses innombrables galères, son industrieuse population ? Il n’en reste rien ; la ville qui recueillit les Pandectes, qui fonda la législation maritime, qui perfectionna et popularisa l’usage de la boussole, cette ville a tout perdu, tout jusqu’à sa monnaie, la seule qui pendant trois siècles eut cours dans l’Orient, jusqu’à ses couleurs, autrefois si glorieuses, l’étendard pourpre des Romains, ancêtres des Amalftains, blasonné de la croix blanche au champ noir des chevaliers hospitaliers, cette autre fondation d’Amalfi.

Nous longeâmes toute la ville avant d’arriver à l’endroit où nous devions débarquer ; ce fut l’affaire de quelques minutes pendant lesquelles la vue d’une barque portant plusieurs étrangers fit renaître, quelque apparence de vie sur la plage et le quai. Une armée de faquins, sortant de petits passages voûtés pratiqués dans la montagne et courant à travers les rochers, venait attendre notre barque, les bras nus, les jambes dans l’eau, et poussant des cris féroces, absolument comme s’il s’agissait de repousser la descente d’un corsaire ou de piller des naufragés. La barque fut à peine échouée que déjà voyageurs et bagages étaient enlevés et déposés sur la plage. Là, nous attendait le gros de la troupe avec des fauteuils à bras que portaient huit hommes, et il fallut opposer une vive résistance pour n’y être pas assis de force et enlevés. C’est que nous avions choisi pour gîte le fameux couvent de capucins, aujourd’hui supprimé, bâti sur des rochers à l’entrée d’une vaste grotte au nord de la ville, et que, pour s’y rendre, il s’agissait de gravir à peu près trois fois la hauteur des tours de Notre-Dame.

Une fois arrivés là, nous fûmes, il est vrai, bien payés de nos peines par la singularité du site et par l’admirable vue dont nous jouissions. Mais, avant de se laisser aller au plaisir, il fallait se débarrasser des vingt faquins qui avaient porté nos très modestes bagages, et ce n’était pas une petite affaire. Chacun d’eux réclamait un ducat pour sa peine, et beaucoup n’avaient pas même droit à une baioque. Je leur jetai une piastre en leur criant : Arrangez-vous. Les bateliers qui venaient de faire le long et difficile trajet de Salerne à Amalfi ne m’avaient pas demandé davantage. On ne peut se figurer les cris d’horreur qui sortirent du groupe des faquins à la vue de la piastre ; une baioque ne les eût pas plus indignés. Ils la jetaient à terre, la foulaient aux pieds d’un air superbe ; enfin, l’explosion de leur colère ne dura pas moins d’une grande heure, l’aubergiste n’osant pas les mettre à la porte de chez lui ; mais tout à coup une nouvelle barque ayant paru à l’entrée du golfe, ils ramassèrent lestement la misérable piastre et coururent vers le rivage. Quand ils furent dehors, l’aubergiste m’assura que je les avais payés trop cher de moitié.

L’auberge-couvent d’Amalfi est connue de tous les touristes, chacun d’eux y ayant fait sans aucun doute son pèlerinage obligé. En 1815, le nombre des frères étant fort réduit, on les réunit à un autre couvent ; celui-ci fut abandonné, et un industriel s’établit dans ses bâtimens qu’il transforma en hôtel, ne touchant pas toutefois à la chapelle. Cet hôtel est plus curieux que commode ; on a supprimé des cloisons ; de deux cellules on a fait une chambre où l’on se trouve encore fort à l’étroit ; le parloir a été métamorphosé en petit salon, et le réfectoire en salle à manger. De vieilles peintures décorent ses murailles à demi reblanchies. N’étaient nombre de jolies sœurs qui viennent s’asseoir aux tables du réfectoire et coucher dans les cellules des pères, on pourrait se croire frère capucin, la chère étant à peu près aussi frugale que par le passé, et la propreté à peu de chose près la même. Quoi qu’il en soit, l’auberge des capucins a la vogue, nous ne devons pas en médire, d’autant mieux que, chose qui console de tout, on n’y meurt de faim qu’en excellente compagnie. Toute la pairie anglaise a couché dans ces cellules ; toute la noblesse italienne, tout le pêle-mêle des voyageurs français s’y est donné rendez-vous. Pendant les douze jours que nous y vécûmes en retraite, nous y vîmes passer des peintres, des poètes, des officiers, des diplomates, et M. Rothschild lui-même, vivant de régime et réveillé le matin dans sa cellule par une chèvre sa nourrice.

Chacune de ces cellules n’a que de fort petites fenêtres percées dans d’épaisses murailles. Comme de chacune de ces ouvertures on n’aperçoit d’abord que la mer, on dirait les sabords d’un navire. Une pierre lancée de ces fenêtres avec force alla tomber à cinq ou six cents pieds au-dessous de nous dans la petite anse où nous avions débarqué ; les eaux de cette partie de la mer étaient d’une merveilleuse transparence ; on pouvait compter les coquilles, les mousses, les galets de couleurs brillantes qui en tapissaient le fond. En se penchant un peu en dehors de ces fenêtres, on jouit d’une immense vue ; à gauche on découvre la ville, le port et de hauts rochers couronnés de tours ; au centre les montagnes de Majori, le cap du Tombeau, la côte de Poestum et les montagnes de la Calabre ; sur la droite, la vaste étendue des mers.

Ce couvent, dans le principe, fut une abbaye fondée au temps de la grandeur d’Amalfi ; elle florissait au XIIe siècle sous le nom de l’abbaye de Saint-Pierre à Toczolo ou Toczolano, lorsque le cardinal Pierre Capouan y établit un ordre de chanoines réguliers consacrés à saint Pierre, et auquel Frédéric II fit don, par un diplôme qui porte la date de 1212 et qui existe dans les archives d’Amalfi, d’une rente de mille taris d’or à prélever sur ses domaines de Tropoea. Cet ordre religieux habita l’abbaye pendant près de trois siècles ; mais les mille taris ayant cessé d’être payés, l’abbaye fut délaissée, et ses bâtimens commençaient à se dégrader lorsqu’en 1583 les Amalfitains invitèrent le père don Inigo d’Avalos à y établir quelques-uns des capucins dont il était le général. Ces capucins y séjournèrent jusqu’à la suppression du couvent, en 1815.

La proximité d’une vaste grotte, au fond de laquelle, selon la coutume du temps, ils pouvaient élever un calvaire, avait sans doute engagé les fondateurs de l’abbaye à la placer sur cette pente escarpée de la montagne. Ils retinrent les terres cultivables par des murs, en formèrent des terrasses, et sur ces terrasses ils établirent de véritables jardins suspendus, plantés de vignes, d’orangers et de figuiers. La situation des bâtimens du couvent est d’autant plus agréable qu’à deux heures de l’après-midi ils sont abrités du soleil qui se cache derrière les immenses montagnes auxquelles on les a adossés, de sorte que, même dans les journées les plus chaudes de l’été, on y jouit, pendant une bonne partie du jour, de la plus agréable fraîcheur. Les ouvriers arabes, qui bâtirent tant de curieux édifices sur toute cette côte, avaient sans doute présidé à la construction de l’abbaye. Le cloître du couvent est tout-à-fait moresque ; sur chacune de ses façades intérieures, de petites colonnes accouplées, en marbre blanc du pays, soutiennent des voûtes ogivales qui s’entrelacent de trois en trois, formant une sorte de broderie réticulaire d’un charmant effet. Au-dessus de la gracieuse colonnade et de ces broderies s’élèvent de hautes murailles percées sur chacune de leurs façades de petites fenêtres en ogives accouplées. La voûte de la porte principale du cloître qui fait face à la grotte, et les fenêtres des murailles à demi ruinées de son antique chapelle, sont aussi en ogives. Une chapelle plus moderne a été ajoutée, il y a un siècle et demi, aux bâtimens du couvent ; cette chapelle est dans le détestable goût de l’époque ; aujourd’hui elle est entièrement abandonnée. Le laid calvaire que l’on croit au fond de la grotte, et qui en détruit la beauté, est sans doute du même temps. Le Christ, en bois peint, sculpté d’une manière barbare et tout barbouillé de sang, est entouré de saintes femmes et d’anges également en bois peint, agenouillés dans les positions les plus ridicules. Au pied du Christ on a établi une sorte d’autel sur lequel on officiait autrefois. La voûte de cette grotte est tapissée d’énormes stalactites dont quelques morceaux, de la grosseur du corps et de plusieurs toises de longueur, semblent la queue de monstrueux reptiles dont la tête serait cachée dans les sombres anfractuosités du rocher.

Après avoir pris possession de ma cellule, je m’empressai de courir à la ville. Je me rappelais le passé, et ma curiosité était vivement excitée. Je l’avais déjà traversée que je la cherchais encore ; j’avais suivi d’étroits sentiers, construits sur les corniches du rocher, ne me doutant guère que ce fût là le grand chemin de Naples par Castellamare. J’avais descendu d’abominables escaliers, étagés dans de dégoûtans passages ; j’avais franchi des voûtes obscures, traversé une petite place, couverte d’un peuple en haillons, sur laquelle s’élevait une église le seul objet que j’eusse remarqué dans mon excursion. Au-delà de cette place et de cette église, j’avais retrouvé les voûtes, les couloirs, les ruelles sombres et mal propres, et j’étais arrivé au fond du ravin, sans avoir aperçu une rue ou entrevu une maison digne de ce nom. Etait-ce donc là tout ce qui restait de la magnifique Amalfi ? Que sont, auprès d’une semblable dégradation, cet abandon de Venise et ces solitudes de Pise dont les voyageurs nous entretiennent ? Du moins ces villes sont encore debout, et l’on peut lire sur les murailles de leurs palais l’histoire de leur ancienne splendeur. Mais que reste-t-il du passé d’Amalfi ? Rien au monde. La place où cette ville fut construite n’existe même plus qu’en partie, la mer s’en est emparée. Aussi le voyageur, en parcourant l’étroit ravin que remplit la bourgade moderne, se demande-t-il à chaque pas Où donc, entre ces rochers, a-t-on pu bâtir une ville ? Où donc ses cinquante mille habitans trouvèrent-ils à se loger ?

Au retour, un cicerone, qui m’avait épié, s’était attaché à moi ; il voulait me faire de vive force les honneurs de la ville, et signala à mon admiration deux palais bâtis sur le seul petit bout de quai qui existe encore. Ces palais du moderne Amalfi seraient partout ailleurs des maisons fort ordinaires. L’un a été construit tout récemment et n’est pas encore meublé ; l’autre, flanqué à chaque angle de tourelles peintes, couvert en faïence peinte, et sur les murailles duquel on a barbouillé un ciel, des orangers et des oiseaux, sert d’auberge aux gens du port. Derrière ces maisons, et près de l’embouchure du Cannetto, J’aperçus enfin quelques voûtes antiques : c’est là, avec quelques substructions portant aujourd’hui des papeteries et des moulins à eau, tout ce qui reste des premiers temps d’Amalfi.

La cathédrale, que l’on m’avait beau coup vantée, est loin de mériter sa réputation. C’est un édifice bizarre qui n’a pas même le mérite de l’antiquité, ayant été réparé et restauré nombre de fois depuis sa fondation, et en dernier lieu au commencement du XVIIIe siècle, lorsque l’archevêque d’Amalfi, Michel Bologna, le fit reconstruire presque entièrement. Il faut excepter la façade et les portes de bronze, qui sont vraiment curieuses, ayant seules échappé à la transformation de l’édifice. On arrive, à cette façade par un grand escalier, qui règne sur toute la largeur de l’édifice, et qui atteint presque à la moitié de sa hauteur. L’église est placée sur une plateforme élevée, à laquelle cet escalier conduit, comme un temple grec sur son stylobate. La façade est dans le goût moresque ; elle se compose d’un vestibule couvert, soutenu par un grand nombre de colonnes de marbre de divers caractères, et dont les chapiteaux sont tous différens ; quelques-unes de ces colonnes sont antiques. Des ogives entrelacées, comme les ogives du cloître des capucins, reposent sur ces chapiteaux. Les nervures de ces ogives sont peintes en brun et se détachent comme une dentelle noire sur la muraille blanche. Quatre portes ouvrent sur le vestibule placé derrière cette colonnade, et conduisent à autant de nefs dont les voûtes reposent sur des piliers de marbre. Les battans de la porte principale sont en bronze ; ils ont été travaillés en Grèce, et portent la date du Xe siècle l’inscription suivante nous apprend que Pantaleone de la famille de Mauro de Maurone, consul de la république, a fait faire cet ouvrage pour le salut de son ame.

Hoc opus fieri jussit pro redemptione anima suae Pantaleo
Filii Mauri de Pantaleone de Mauro de Maurone comite

[9].

Ces portes, d’un travail estimé, ont servi de modèle à celles de l’église du mont Cassin, comme nous l’apprend la chronique d’Aimon : « Didier, nous dit-il, étant venu à Amalfi, en 1062, pour acheter les étoffes de soie dont il voulait faire présent à l’empereur d’Allemagne, Henri IV, vit les portes de son église épiscopale, et fut si enchanté de la manière dont elles étaient travaillées, qu’il envoya sur-le-champ à Constantinople la mesure des portes de l’église vieille, où il eut soin qu’on les fit parfaitement belles [10].

Le plan de l’église dessine une croix grecque. La nef du milieu est portée sur dix-huit piliers de marbre. Le pavé est également en marbre, et l’autel principal est orné de colonnes de marbre antique et de riches incrustations. L’église renferme quelques morceaux antiques assez curieux : une superbe conque de porphyre qui sert de baptistère, et deux sarcophages dont l’un, de travail grec, représente l’enlèvement de Proserpine, l’autre les noces de Thétis et de Pélée. Ce dernier n’est qu’une répétition plus détaillée de deux sarcophages du même genre qu’on voit à Rome au palais Mattei et que Winckelmann a décrits [11].

On descend à la crypte par un double escalier de marbre. Cette crypte, ornée de marbres curieux et d’une statue colossale de Saint-André (en bronze), a été refaite comme le reste de l’édifice. Autrefois, cette église souterraine n’était éclairée que par les lampes qui brûlaient sans cesse devant la châsse où est renfermé le corps de l’apôtre saint André, patron de la ville, et auquel la cathédrale est consacrée. Le corps de saint André fut transporté de Constantinople à Amalfi dans les premières années du XIIIe siècle (1207), par le cardinal Capouan, qui le déroba sans façon à l’église des Saints-Apôtres, où il reposait depuis l’an 353, avec saint Luc, saint Timothée, et beaucoup d’autres saints du second ordre. Débarquée mystérieusement à Amalfi, cette relique fut ensuite déposée en grande pompe dans un cercueil d’argent massif.

Le premier moment de ferveur était passé, et saint André n’était plus pour les Amalfitains qu’un saint comme un autre, lorsqu’en 1304, le 24 novembre, un vieillard qui faisait ses dévotions devant la châsse du saint, poussa tout à coup un grand cri de joie ; il était arrivé infirme et se trouvait guéri. Il racontait qu’ayant vu découler de cette châsse une huile qui avait l’odeur du nectar, il s’en était frotté en invoquant le saint, et que le miracle avait eu lieu. Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville, où elle ranima l’enthousiasme expirant. Dès ce jour, Amalfi eut, comme Naples, son miracle permanent, car depuis la découverte du vieillard, la manne [12] d’Amalfi ne cessa de découler des os du saint et de guérir tous ceux qui avaient la foi, au grand préjudice sans doute des docteurs de la faculté de Salerne.

A en juger par la liste que j’ai sous les yeux, Amalfi, au temps de sa grandeur, avait au moins autant d’églises qu’elle compte aujourd’hui de maisons. La plupart de ces églises sort détruites, et il n’en reste pas de traces. Beaucoup sont abandonnées, et un très petit nombre sont encore consacrées au culte.

A droite de cette cathédrale et sur le même plan que sa façade, dont elle n’est séparée que par un étroit intervalle, s’élève la tour du Campanile, dont la construction remonte au XIIIe siècle [13] (1276). Cette tour est d’une architecture, assez singulière ; ainsi le dernier étage qui est de forme circulaire, tandis que le reste de la tour est carré, est entouré de colonnettes portant une coupole avec tambour et lanterne.

Dans le petit espace compris entre cette tour, l’église et la montagne, était placé le Campo Santo d’Amalfi, vulgairement appelé le Paradis ; c’était là que ses plus illustres citoyens étaient inhumés. Aujourd’hui ce cimetière est abandonné, et, sans aucun doute, il a été dépouillé dans des temps plus reculés, car on n’y voit plus un seul des sarcophages, une seule des pierres tumulaires sous lesquels dix générations reposaient. Il ne reste de ce cimetière que son cloître, orné de colonnettes accouplées.

On m’avait assuré à Naples que Flavio Gioja, le prétendu inventeur de la boussole, Gioja della nautica, comme disent avec orgueil les Amalfitains, avait un tombeau dans ce cimetière. Flavio Gioja n’a pas été plus favorisé que ses compatriotes illustres. Si son tombeau exista autrefois dans le Campo Santo d’Amalfi, il n’en reste pas de traces aujourd’hui ; nul fragment de marbre, nulle pierre, nulle inscription ne porte son nom ; aussi quelques esprits sceptiques ont-ils mis en doute son existence.

Flavio Gioja exista-t-il réellement ? Quelle était sa profession ? Que sait-on de son caractère ? Est-il en effet l’inventeur de la boussole ? Fit-il cette découverte à la suite de longues recherches ou par l’effet du hasard ? Avant de me rendre à Amalfi, je m’étais proposé de résoudre ces différentes questions, et j’avoue qu’après plusieurs jours de recherches je n’ai pu trouver de solution satisfaisante à aucune d’elles. La seule preuve qu’on ait de l’existence de Flavio Gioja, c’est une sorte de notoriété historique ou plutôt poétique. Mais comment à l’appui de cette notoriété n’existe-t-il, dans les archives du pays ou dans les chroniques du temps, aucune pièce de quelque valeur ? car cet acte de décès du moine Domenico da Muro, signé de la sœur Angiola Gioja dite la Flaviana, prouverait seulement qu’il a existé à Amalfi, une famille de ce nom, mais il ne prouverait pas l’existence de Flavio Gioja.

Admettons que Flavio Gioja ait existé. Quand fit-il sa découverte et comment la fit-il ? Tous les écrivains du temps gardent à ce sujet le silence le plus complet. On fixe l’année 1302 comme celle de cette découverte, mais on ne cite aucune autorité à l’appui de cette date qui ne peut donc être considérée comme certaine. Aussi les incrédules ont-ils eu beau jeu, et chaque peuple a-t-il pu, sans trop de présomption, revendiquer l’honneur de cette invention. Les Anglais ont dit : Boussole ou bussola vient de notre mot box qui veut dire boîte, donc nous sommes les inventeurs. — Nullement, répliquent les Allemands, la rose des vents de la boussole porte des dénominations allemandes, c’est donc l’Allemagne qui a fait cette découverte. — Les Français, comme on le pense, ne sont pas restés en arrière, et, nous l’avouerons, leurs raisons nous paraissent les meilleures. Ces raisons sont de divers genres : ils citent d’abord ces vers de Guyot de Provins, tirés d’un manuscrit qui porte la date de 1180 [14] (date antérieure de cent vingt-deux ans par conséquent à celle des Amalfitains).

Icelle étoile (la polaire) ne se muet
Un art font que mentir ne puet
Par vertu de la marinette
Une pierre laide, et noirette
Ou li fer volontiers se joint, etc.

Ils ajoutent que toutes les nations semblent d’accord pour faire honneur aux Français de l’invention de la boussole, toutes ayant mis la fleur de lys sur la rose au point nord, et l’on sait que pendant des siècles la fleur de lys fut le symbole de la nation française.

A cette dernière raison les Amalfitains répondent que lys se traduit en italien par Giglio, que Giglio et Gioja, c’est absolument la même chose, et que, par une sorte de rébus héraldique fort en usage autrefois, au lieu du nom écrit de l’inventeur, on a mis sur la rose des vents une fleur de lys, sorte de traduction figurée du mot. L’explication nous paraît un peu forcée. Quant aux vers de Guyot de Provins, ils les regardent comme fort peu concluans ; ils prouvent seulement, disent-ils, que les Français connaissaient la propriété qu’avait la pierre d’aimant de se tourner du côté de l’étoile polaire, mais nullement qu’ils aient su s’en servir en mer. Mais alors pourquoi appelaient-ils marinette cette pierre qui se tournait vers l’étoile polaire ? La marinette était, sans aucun doute, le nom de la boussole [15].

Convenons-en, les Amalfitains n’ont aucune pièce aussi concluante à apporter à l’appui de leurs prétentions ; car ces vers du Panormita qu’ils citent à tout propos :

Prima dedit nantis usum magnetis Amalphis
Vexillum Solymis, militiaeque typum ;

ces vers n’ont été écrits que dans le cours du XVe siècle, près de cent cinquante ans après l’époque fixée comme celle de l’invention par Gioja. Ce n’est donc là qu’une de ces preuves de notoriété poétique dont nous parlions tout à l’heure.

On conçoit facilement qu’on veuille s’attribuer le mérite d’une invention qui a fait découvrir un monde nouveau et une moitié de l’ancien monde. Nous venons de prouver que les Français peuvent, avec quelque fondement, en revendiquer l’honneur. Nous ne chercherons cependant pas à ravir toute gloire aux Amalfitains, et nous conviendrons que, d’après le consentement unanime des peuples européens, ou, pour mieux dire, des historiens et des poètes de ces peuples, s’ils n’inventèrent pas la boussole, du moins ils la perfectionnèrent ; nous ajouterons qu’il est fort probable qu’on doit attribuer ce perfectionnement qui popularisa l’invention en facilitant son application, à un certain Flavio Gioja, dont aujourd’hui rien ne prouve plus l’existence, et auquel les Amalfitains, ne fût-ce que par amour-propre national, auraient bien dû élever un monument.

Les aventuriers réfugiés, vers le VIe siècle, dans les montagnes du voisinage, et qui, plus tard, s’établissant sur la plage, fondèrent Amalfi, se prétendaient, issus des Romains ; ils ne crurent pas cependant déroger en s’adonnant au commerce, et ce fut là le principe de la fortune de leur ville. Leurs descendans ont gardé quelque chose de cet esprit industrieux. C’est encore l’une des populations les plus actives du royaume de Naples et celle qui fournit peut être les meilleurs marins, mais aussi elle est affligée plus qu’une autre des deux vices qui dégradent le peuple napolitain : la mendicité et le vol. Mendier et prendre est en quelque sorte un besoin pour un grand quart des habitans de la côte, et ce n’est souvent ni par cupidité ni par nécessité qu’ils mendient ou qu’ils volent, mais tout simplement par instinct ou plutôt par habitude. Cette habitude est si forte chez eux, qu’ils continuent à mendier quand ils sont dans l’aisance, et qu’ils volent des objets qui, pour eux, sont sans valeur et dont jamais ils ne pourront tirer aucun parti. Des femmes du peuple, qui paraissent au-dessus du besoin, vêtues même avec élégance et propreté, nous ont souvent barré le chemin en nous montrant l’enfant qu’elles portaient et en s’écriant d’une voix lamentable : Date qualche cosa a questo poverino ! Dans les montagnes, aux environs de la ville, si nous nous arrêtions pour dessiner, aussitôt des curieux accouraient tendant la main ; si par hasard, absorbés par le travail, nous avions un moment de distraction et cessions d’être sur nos gardes, canifs, crayons, pinceaux disparaissaient comme par enchantement. Un peintre napolitain nous assurait que ces hardis filous avaient été jusqu’à ôter les vis et les charnières d’une boîte de peinture que, dans son sommeil, il avait oubliée près de lui. Il y a plus, on nous a raconté que des voyageurs qui s’étaient endormis dans la montagne, s’étaient réveillés sans bottes ou avec un habit transformé en veste ronde, les pans et les poches en ayant été enlevés. On voit que la côte d’Amalfi pourrait, à assez juste titre, être nommée la côte des Larrons.

Leur mendicité prend souvent les formes les plus détournées et les plus amusantes. Leur ténacité vous révolte, et vous êtes étonné de céder et de donner à l’homme que tout à l’heure vous auriez volontiers assommé. Ils vous suivront trois milles avec une orange ou une grenade à la main ; il faut la prendre et la payer, autrement ils ne vous quitteraient pas du jour et ne vous laisseraient pas un moment de solitude et de liberté. Si vous portez un livre ou un calepin, trois ou quatre grands gaillards viendront à vous et vous l’enlèveront de force. Vous croyez avoir affaire à des bandits ; nullement : ce sont des obligeans qui tantôt réclameront leur salaire. D’autres fois, une troupe de jeunes gens et de jeunes filles vous entoure, amenant un pauvre muet, ou un aveugle, dont ils vous peignent la misère et les infirmités de la façon la plus déchirante ; vous vous laissez attendrir, vous donnez quelque petite monnaie ; aussitôt le muet recouvre la parole, l’aveugle voit, et toute la bande se sauve en riant.

Le petit nombre de gens comme il faut du pays est affligé et comme honteux de ces habitudes qu’ils tentent vainement d’extirper ; les idées rétrogrades, ou, si l’on aime mieux, la politique d’un clergé puissant, l’absence d’esprit public, et par-dessus tout l’égoïsme de ceux qui sont dans l’aisance, rendent toute réforme impossible.

Le cinquième de la population d’Amalfi se compose de faquins ; c’est une autre espèce de mendians ; on pourrait les définir des mendians qui travaillent. Ils ne manquent pas de besogne dans un pays où tout, jusqu’à l’homme, doit être transporté par eux. Le chemin d’Amalfi à Majori est, comme nous l’avons vu, la seule route du pays ouverte aux voitures ; les autres chemins ne sont que des sentiers de montagnes formés la plupart du temps d’escaliers superposés, de sorte que, pour se rendre d’un point à un autre, on a souvent trois ou quatre mille marches à monter. Les ânes et les mulets sont assez bien dressés à les gravir sans trébucher, et par conséquent sans danger pour le voyageur ; lorsqu’il s’agit de descendre, c’est autre chose : l’animal a le pied sûr et ne bronche pas, mais ses sabots de derrière se trouvent la plupart du temps au niveau de ses oreilles. Il faut mettre forcément pied à terre si l’on ne veut passer par-dessus le cou de la bête et rouler dans les précipices ; on a donc cherché un autre mode de transport, et la portantine a remplacé l’âne et le mulet. La portantine n’est autre chose qu’un grossier palanquin que portent quatre hommes ; les gens riches des bourgades de la montagne ont leurs porteurs ; les autres en louent, et ce sont les faquins qui sont employés à cet ouvrage. Dans l’été, lors du passage des voyageurs, les faquins d’Amalfa doivent faire fortune ; dans ces sentiers impraticables, les voyageurs se voient en effet contraints, les femmes surtout, de cheminer à la chinoise ou plutôt à la romaine, car la portantine d’Amalfi n’est peut-être que l’ancienne litière romaine transformée ou continuée.

Chacune de ces caravanes de voyageurs forme, au milieu de la montagne, un tableau des plus singuliers. Tandis qu’un gros chanoine passe lestement sur les épaules de ses deux porteurs ; vous voyez la moitié de la population du pays, réunie autour de la portantine de quelque frêle Anglaise, se disputant chaque brancard et paraissant plier sous le fardeau. C’est encore là une sorte de mendicité déguisée ; l’étrangère ou ses cavaliers auront négligé de faire leurs conditions au départ et de limiter le nombre des porteurs ; au retour, il faudra payer toute cette population ou soutenir un combat.

Le Cannetto, ce torrent qui prend sa source au pied du mont Cereto et que les historiens d’Amalfi ont décoré du nom de fleuve, n’est guère plus large que la rivière des Gobelins. Mais, dans un cours de moins de deux lieues, il fait tourner de nombreuses usines dont quelques-unes ne sont pas sans importance ; ce sont des manufactures de papier, de fer ou de savon. Ces papeteries sont au nombre de seize, et fabriquent des quantités considérables de papier, de qualité très secondaire, il est vrai ; la principale industrie du pays, c’est la fabrication des macaroni et de diverses pâtes, les plus estimées du royaume de Naples. Ces usines réunies emploient un nombre d’ouvriers qui n’est pas déterminé, mais dont le salaire, chaque semaine, n’est pas inférieur à mille ducats. Ces forges et ces papeteries se groupent d’une manière fort pittoresque au fond du ravin, jetant leurs ponts et leurs bâtimens d’une rive à l’autre du torrent. Ces bâtimens et la vallée sont dominés de tous les côtés par des rochers d’une hauteur inimaginable ; du sommet de ces rochers au fond du ravin sont tendus d’énormes câbles le long desquels descendent de grosses fascines pareilles à de grands oiseaux qui se précipiteraient dans le vallon ; c’est un moyen de transport rapide, économique et très en usage dans le pays. Les bois de toutes les pentes supérieures des montagnes sont amenés de cette façon dans les vallées, d’où les mulets et les femmes les transportent au rivage.

Cinq villages ou casali dépendent aujourd’hui d’Amalfi, dont toute la côte, relevait autrefois. Ce sont les villages de Pogerola, Pastina, Lone, Vettica-Minore et Tovere ; tous les cinq sont situés sur la rive droite du Cannetto, les uns sur le sommet de la montagne, les autres au bord de la mer.


FREDERIC MERCEY.


LA


REPUBLIQUE D'AMALFI




DEUXIEME PARTIE.




III - HISTOIRE D’AMALFI – LES PRÊTEURS GRECS – LES CONSULS.

Amalfi se glorifie de son origine romaine, qui paraît prouvée. Outre ces nombreuses inscriptions, ces sarcophages et ces urnes funéraires antiques, qu’on trouve dans chaque église et dont le plus grand nombre n’a pu être apporté du dehors, les noms des anciennes familles du pays sont romains la plupart. Vous retrouvez là les Crispo, les Rustico, les Marino, les Musco ; les Orso, les Lupo, etc., etc. Les chroniques contiennent d’ailleurs des détails circonstanciés au sujet de cette origine, et, ce qui nous semble la meilleure des preuves, ces chroniques sont d’accord. Vers le milieu du IVe siècle, nous racontent-elles, beaucoup de nobles familles romaines quittèrent l’Italie pour s’établir dans la métropole que Constantin venait de fonder. Le désir du changement, le besoin de la faveur, la mode enfin, décidaient ces émigrations. Dans l’année 339, cinq navires, chargés de ces émigrés volontaires, et portant toute leur fortune, avaient quitté Ravenne et voguaient vers Constantinople, quand, à la hauteur de Tarente, ils furent assaillis par une terrible tempête qui les repoussa dans la mer d’Adria et les jeta sur les côtes de la Dalmatie, aux environs de Raguse. Les habitans du pays les accueillirent d’abord avec l’humanité qu’on doit à des naufragés. Le respect que ces peuples portaient encore au nom romain les engagea même à leur offrir des terres où ils pourraient s’établir ; mais bientôt, les trouvant trop nombreux, ils les craignirent ; les voyant riches, ils les envièrent ; ils firent plus, ils conspirèrent la perte de leurs hôtes.

Les Romains, contraints de se rembarquer, furent poussés par une nouvelle tempête sur les côtes de la Lucanie, aux environs du cap Palinure, non loin de Poestum. Là ils descendirent à l’embouchure du petit fleuve Molpha, ou Melfi [16], et fondèrent une ville à laquelle ils donnèrent le nom de ce fleuve. Leur séjour dans cette ville fut encore de courte durée. Les Barbares avaient envahi l’Italie ; les villes situées aux bords des fleuves et dans les plaines étaient exposées à leurs déprédations ; la plupart des colons de Melfi désertèrent donc leur ville ; qui ne tarda pas à être ruinée de fond en comble. On voit encore au midi du village de Molpha, construit sur l’emplacement de la ville antique, une vaste grotte, appelée la grotta delle Ossa, où sont entassés des monceaux d’ossemens humains pétrifiés. Les gens du pays racontent que ce sont les ossemens des habitans de Melfi qui ne s’étaient pas retirés à temps devant les Barbares. Orose, qui écrivait cinquante ans après la prise de Rome par Alarice, prétend que ces ossemens appartenaient aux naufragés d’une flotte romaine qui, vers la fin de la république, s’était perdue dans ces parages à son retour d’Afrique [17].

En quittant Melfi, la colonie romaine s’était réfugiée à Eboli ; mais cette ville, quoique protégée par une double chaîne de montagnes, n’était pas encore à l’abri des incursions des Barbares ; il fallait donc trouver un nouvel asile [18].

Vers le centre de l’échancrure que forme le golfe de Salerne, au fond d’une petite baie comprise entre le cap du Tombeau et le promontoire de la Conque, s’élève un énorme rocher taillé à pic sur trois de ses faces. Ce rocher, séparé de la grande chaîne du mont Saint-Angelo par de profonds ravins et isolé du reste de la côte par deux torrens qui, à sa droite et à sa gauche, coulent au fond d’étroites vallées, fait face à la mer dans laquelle sa base plonge perpendiculairement. Ce rocher offrait donc à la colonie l’inaccessible refuge qu’elle cherchait ; ses barques pouvaient s’abriter sur le rivage et à l’embouchure des deux torrens ; de vastes pâturages couvraient la cime des monts voisins, et à leur base croissaient la vigne, l’olivier, l’oranger et le figuier. Ce roc faisait partie de la montagne de Cama. Les colons débarquèrent dans l’un des deux petits ports, et, gravissant les pentes voisines, s’établirent dans la plaine inclinée qui, s’étend au sommet de la montagne. Quelques pâtres, derniers débris des réfugiés picentins, habitaient seuls ces solitudes alpestres ; ils devinrent citoyens de la nouvelle ville, qui, peu à peu, vit le nombre de ses habitans s’accroître de tous ceux qui, fuyant devant les barbares, apportaient avec eux leurs richesses et leur industrie.

La roche de Cama fut donc bientôt couverte de maisons et d’édifices de tout genre ; la nouvelle ville eut un théâtre, un capitole, des bains, des temples, des palais dont on voit aujourd’hui les ruines, et, ses habitans, ne se regardant pas comme suffisamment protégés par la nature, s’entourèrent d’une forte muraille garnie de cent tours dont quelques-unes sont encore debout. Cette ville s’appela la Scala, sans doute parce que l’on ne pouvait s’y rendre du rivage de la mer que par une longue suite de degrés.

Dans le courant du VIIe siècle, la tranquillité s’étant rétablie en Italie, et le danger étant moins imminent, quelques-uns des habitans de la Scala, se trouvant à l’étroit sur la montagne, se hasardèrent à transporter leur demeure sur la plage, au bas du rocher [19]. Leur exemple fut suivi par tous ceux que fatiguait l’âpreté de la montagne, ou que l’espérance d’une prompte fortune, acquise par le commerce, attirait vers la mer. Ces dissidens donnèrent à la cité qu’ils fondèrent sur la plage le nom d’Amalfi en mémoire de la ville habitée par leurs pères ; Amalfi peut donc être considérée comme la fille de la Scala [20].

Amalfi, comme Venise et Pise, qui lui disputèrent et finirent par lui ravir l’empire de la Méditerranée, eut donc des Romains fugitifs pour fondateurs. Les uns se réfugièrent dans des îles au milieu des marais, les autres par-delà une chaîne de montagnes escarpées.

La ville naissante avait besoin d’un appui : elle le chercha auprès du pouvoir qui, à cette époque, offrait les garanties d’ordre et de sécurité les plus grandes ; elle reconnut le protectorat des empereurs d’Orient. Constantin Porphyrogenète la compte au nombre des cinq villes principales qui relevaient de l’empire grec dans le midi de l’Italie. Ces cinq villes sont Capoue, Naples, Bénévent, Gaëte et Amalfi.

La colonie, dans le principe, fut régie par des institutions municipales empruntées aux cités romaines. L’un des deux patrices de l’empereur en Italie nommait son préteur, ou epata, gouverneur militaire de la ville ; les citoyens choisissaient leurs magistrats dans des assemblées annuelles, votaient les dépenses de la cité et le subside destiné au César protecteur. Sans être parfaitement indépendant, le petit état était déjà républicain [21].

Il semble que ces villes de la Campanie et du Picentin, relevant de l’empire grec, auraient dû s’affranchir les premières de cette domination éloignée : ce ne fut cependant que vers la fin du IXe siècle qu’elles brisèrent les faibles liens qui les rattachaient au siège de l’état, et qu’elles nommèrent elles-mêmes leurs chefs militaires et civils : Naples, ses maîtres de soldats ; Gaëte, ses ducs ; Amalfi, ses consuls et ses doges. La cause la plus réelle de la longue sujétion de ces villes était leur propre faiblesse. Ne pouvant, dans le principe, résister aux nombreux ennemis qui les entouraient, elles se regardaient comme plus en sûreté en se plaçant à l’ombre d’un pouvoir encore respecté ; mais ce pouvoir s’effaçant de jour en jour, les liens de l’obéissance se relâchèrent. Obligées de se défendre avec leurs propres milices, elles se lassèrent d’un protectorat aussi onéreux qu’inutile, et le jour qu’elles voulurent être libres, elles le furent.

Ce protectorat ne fut peut-être nécessaire à Amalfi que dans une seule occasion : ce fut lors des premiers démêlés de la ville naissante avec les Lombards qui s’étaient établis à Bénévent et à Salerne, où, pendant cinq siècles, ils formèrent le corps d’état le plus considérable du midi de l’Italie.

Arichis, le duc de ces Lombards, qui ne craignit pas de se mesurer avec Charlemagne vainqueur, et qui, plus heureux que le roi Didier, vit son audace couronnée d’une sorte de succès ; Arichis avait déclaré la guerre à Amalfi, qu’il assiégeait. Malgré la force de ses murailles et le courage de ses milices, peut-être cette ville aurait-elle succombé à la double attaque d’une armée et d’une flotte, si Étienne, duc de Naples et patrice impérial, n’eût dépêché son fils César à son secours : les Lombards furent vaincus et se retirèrent en désordre (an 786) [22]. Les Amalfitains, du reste, surent bientôt se défendre seuls, et même combattre à propos pour la défense et la liberté de leurs voisins. En 813, les Sarrazins ayant menacé la Sicile, le patrice Grégoire, qui ne pouvait leur opposer que des forces insuffisantes, réclama l’appui des forces de Naples, d’Amalfi et de Gaëte. Antimo, duc de Naples, refusa de se rendre à l’appel de Grégoire. Les habitans de Gaëte et d’Amalfi, indignés de cette lâcheté et dirigés sans doute par leur intérêt personnel (les Sarrazins venaient de dévaster sous leurs yeux les îles de Ponza et de Lampeduse), armèrent leurs vaisseaux, les réunirent à la flotte sicilienne, et s’avancèrent à la rencontre des Sarrazins, sur lesquels ils remportèrent une victoire signalée, qui retarda d’un quart de siècle la conquête de cette île par les infidèles [23].

L’esprit d’indépendance, en exaltant les nobles passions d’un peuple, amène malheureusement à sa suite les divisions intestines et les factions. Les récits que nous ont laissés les chroniqueurs de ces démêlés et des désastres qui en furent la suite sont tellement sommaires, qu’il est bien difficile d’en apprécier la nature et les causes. L’ambition et la jalousie des princes lombards de Bénévent et de Salerne semblent jouer surtout un grand rôle dans ces petits drames, qui se terminent d’ordinaire par l’arrivée d’une armée et d’une flotte lombarde sous les murs de la ville qui ferme ses portes et repousse bravement les téméraires. A la longue, la ville finit même par passer pour imprenable, et les poètes du temps mettaient ces descendans des Romains bien au-dessus de leurs ancêtres, qui, eux, se sont laissés surprendre par Brennus et ses Gaulois, lorsqu’un duc de Bénévent, plus habile et plus courageux que les autres, vint les tirer d’une illusion si douce.

Ce duc lombard s’appelait Sicard. C’était, disent les historiens du temps, un homme d’une stature élevée, et dont les forces égalaient celles d’un athlète. Libéral et magnifique, si l’on en croit les Lombards, avide et débauché, si l’on s’en rapporte aux récits des Amalfitains, il était féroce comme un barbare, bigot comme un Grec, et ne reculait devant aucune action, quelque coupable qu’elle fût. Mais aussi plus les crimes qu’il venait de commettre étaient monstrueux, plus son zèle religieux s’exaltait. L’évêque de Bénévent lui refusait-il l’absolution, il volait quelque relique révérée, en faisait présent à son église, et dès-lors se croyait absous.

Cette façon de racheter ses fautes était, du reste, fort à la mode dans ce temps-là. Déjà Sicon, père de Sicard, n’avait pu obtenir la rémission de ses crimes qu’au prix des reliques de saint Janvier, enlevées aux Napolitains, et plus d’une fois Sicard, son digne fils, s’était fait pardonner les siens par quelque donation du même genre. Au mois d’août 838, les Amalfitains lui avaient même prêté leur aide dans une expédition de cette espèce. Il s’agissait d’aller enlever aux habitans des îles de Lipari le corps de l’apôtre saint Barthélemy, en grande vénération dans tout le midi de l’Italie. Les Amalfitains avaient prêté leurs galères au duc lombard, avec lequel ils étaient alors en paix. Sicard s’était donc facilement emparé de la précieuse relique, et l’avait fait transporter à Bénévent. Les Amalfitains, qui déjà trafiquaient de tout, et que Sicard avait généreusement payés, s’étaient fait peu de scrupule de l’aider dans cette expédition ; cependant, lorsqu’ils furent de retour dans leur ville, ils commencèrent à réfléchir sur leur action et sur l’audace du prince qui les avait employés. Eux aussi avaient dans l’une des bourgades dépendantes de la république une relique vénérée, que Sicard pouvait vouloir leur enlever : le corps de la bienheureuse vierge et martyre sainte Trophimène. Sainte Trophimène était d’origine sicilienne ; les habitans de Minori, où cette relique était conservée, racontent encore de nos jours que les environs de leur bourgade ont tant de charme, que le corps de sainte Trophimène décapitée s’y transporta miraculeusement du rivage de la Sicile [24]. Cette relique était conservée dans une petite église à l’entrée de la bourgade, qui, à cette époque, n’avait ni murailles ni château pour défendre ce précieux dépôt. Les citoyens d’Amalfi se transportèrent donc sans plus tarder à Minori, chargèrent le corps de la sainte sur un navire, et le déposèrent dans l’église de Sainte-Marie et Saint-Jean, aujourd’hui Saint-André, cathédrale d’Amalfi.

Il arriva sur ces entrefaites que Sicard, ayant de nouveau commis quelque gros péché, crut assurer son absolution en faisant présent à son évêque d’une relique fameuse dans le pays ; il pensa donc à sainte Trophimène, et, partant un soir de Salerne, à bord de quelques barques pleines de soldats, il pénétra dans la bourgade, força les portes de l’église, mais il chercha vainement le corps de la sainte, le reliquaire était vide. À cette vue, Sicard entra dans une violente colère, et regardant la précaution que les habitans d’Amalfi avaient prise comme une insulte, il fit serment de se venger. Sicard était aussi habile politique que soldat courageux ; il se rappela que tous ses prédécesseurs avaient échoué dans leurs entreprises contre Amalfi, et, maîtrisant son ressentiment, avant de rien entreprendre, il étudia soigneusement le terrain, résolu de n’agir que lorsqu’il pourrait frapper un coup décisif.

L’aristocratie faisait la force du petit état, qui, grace à la prudence de ses magistrats et à l’esprit industrieux de ses habitans, voyait ses relations s’étendre et son importance s’accroître. Cette prospérité remplissait même ses citoyens d’orgueil ; ils n’avaient plus pour les Napolitains et les Lombards, leurs voisins, que des paroles de mépris. Sicard eut donc recours à tous les moyens pour mettre cette aristocratie dans ses intérêts, caressant les uns, comblant les autres de riches présens ; mais le plus assuré de ces moyens, ce fut l’amour et l’espoir de riches alliances. Les nobles Lombards de Salerne et de Bénévent avaient de jolies filles ; Sicard fit briller leur beauté aux regards des jeunes patriciens d’Amalfi qu’il invitait à ses fêtes, et dota richement ceux qui les choisirent pour femmes et qui s’établirent dans ses états. Bientôt la désertion fut générale. La fleur de l’aristocratie d’Amalfi, fatiguée, il est vrai, des tracasseries du parti populaire, abandonna le sol natal, emportant avec elle ses richesses, et se soumit volontairement à la domination du prince lombard. Cette fois, ce ne furent donc pas les membres qui se révoltèrent contre l’estomac, mais l’estomac qui se révolta contre les membres [25].

Lorsque Sicard vit ses voisins affaiblis, il songea à les soumettre. L’occasion était favorable. Vers ce même temps, le duc lombard avait rassemblé un corps de troupes avec lequel il se proposait de combattre les Sarrasins débarqués à Brindes. Ceux-ci s’étant précipitamment retirés, cette petite armée devenait inutile ; au lieu de la licencier, Sicard la dirigea, le plus secrètement possible, vers les confins du territoire d’Amalfi. Les citoyens, restés dans la ville, ne se tenaient pas sur leurs gardes ; tout à coup, au milieu de la nuit du 1er mars 838, des cris d’alarme retentirent dans le voisinage des portes ; des paysans, accourant des districts de l’est, annoncèrent qu’une troupe considérable de gens armés venait de traverser leurs montagnes, et que, se glissant par des sentiers regardés comme impraticables, ces soldats avaient déjà investi la ville. Les magistrats coururent au palais et firent sonner les cloches d’alarme ; mais, avant que les milices eussent pu prendre les armes et se rassembler, les soldats de Sicard avaient déjà pénétré dans la ville. Tout ce qui résista fut mis à mort, tout ce qui ne put s’enfuir à temps fut fait prisonnier, et plus tard conduit à Salerne. Les maisons, les palais et les temples furent pillés ; les tombeaux même furent profanés. On raconte à ce sujet que des soldats, ayant découvert dans la cathédrale la tombe encore nouvelle de l’archevêque Pierre et s’imaginant y trouver des trésors, brisèrent le marbre qui la recouvrait, s’y glissèrent, et, n’y trouvant qu’un cadavre dont la pourriture détachait les membres, s’enfuirent en l’abandonnant aux chiens.

Satisfait de s’être vengé des Amalfitains et croyant leur ville détruite parce qu’il avait ruiné ses maisons et réduit en esclavage une partie de ses habitans, Sicard négligea de s’y établir ou d’y laisser garnison. Amalfi ne perdit donc que des richesses et des citoyens ; elle ne perdit pas son indépendance. Aussi, deux années après cette catastrophe, se releva-t-elle glorieusement de ses ruines. Ceux des Amalfitains qui s’étaient dérobés par la fuite à la vengeance de Sicard, revenus dans leur ville, ne tardèrent pas à entrer en relations avec leurs concitoyens captifs et à chercher les moyens de les délivrer. La mort de Sicard, tué l’année suivante dans la cathédrale de Bénévent par des citadins dont il avait outragé les femmes, en face de cette même relique qu’il avait dérobée aux Amalfitains, leur fournit une occasion qu’ils s’empressèrent de saisir. Les citoyens que le duc lombard avait séduits, revenus de leur erreur et rapprochés de leurs concitoyens par le malheur, se disaient l’un à l’autre : « Il est mort, celui qui nous a comblés de ses largesses ! un inconnu va venir, qui nous fera endurer la plus cruelle servitude, qui prendra nos filles et les donnera à ses valets [26]. » Ils se réunirent donc à leurs compatriotes, résolus, comme eux, à redevenir libres. L’élection d’un nouveau duc avait divisé les habitans de Bénévent et de Salerne ; la saison d’automne étant venue sur ces entrefaites, les Salernitains quittèrent la ville en grand nombre, pour faire leurs vendanges et jouir des plaisirs des champs dans leurs villa. Les Amalfitains captifs dépêchèrent aussitôt des messagers à leurs concitoyens, qui, le jour même, profitant d’un vent favorable, se présentèrent devant Salerne, montés sur toutes les galères qu’ils avaient pu réunir. A peine les captifs eurent-ils aperçu leur flotte cinglant vers la ville, qu’ils s’armèrent, coururent aux palais et aux églises qu’ils pillèrent par représailles ; ayant ensuite chargé leurs vaisseaux des dépouilles de la riche Salerne (doviziosa Salerno), ils mirent le feu aux quatre coins de la ville et retournèrent en triomphe dans leur patrie, où ils arrivèrent ce même jour, 1er septembre 840. Aussitôt arrivés dans la ville, ils la fortifièrent.

Haine éternelle aux Amalfitains ! S’écriaient les habitans de Salerne en rentrant dans leur ville en cendres. Ils y trouvèrent quelques transfuges d’Amalfi qui, retenus par leurs femmes, avaient refusé de prendre part au pillage de la ville et de suivre leurs compatriotes. Ils voulaient les massacrer ; les femmes de ces malheureux s’opposèrent à cette injuste vengeance. Ils se contentèrent donc de les reléguer à Vietri, où ils restèrent jusque sous le règne de Guaifar. Chassés alors de ce bourg par l’imminente agression des Maures, on leur donna de nouveau asile à Salerne, dans un quartier qui prit, dès-lors, le nom de Veteres, et qui s’appelle aujourd’hui les Fornacelles (Fornacelle).

Les Amalfitains avaient puisé dans leur malheur une nouvelle énergie. Nous verrons tout à l’heure que ces désastres, loin de causer leur ruine, leur donnèrent, au contraire, l’occasion d’accroître leur liberté. D’abord, rentrés dans leur ville, ils adoptèrent une meilleure politique, ils apprirent à être unis et à se servir, contre leurs adversaires, de leurs propres armes ; dans ce but, ils reportèrent chez eux la discorde.

Les Bénéventins, ayant tué Sicard, leur duc, avaient élu à sa place Radelchis, son trésorier. Ceux de Salerne, mécontens de cette élection, qui les mettait sous la dépendance de Bénévent, et dès-lors, songeant à faire de leur ville la capitale de l’état des Lombards, résolurent d’opposer Siconolfe, frère de Sicard, à Radelchis. Siconolfe avait été exilé à Tarente par son frère, qui l’avait fait tonsurer. Mais un obstacle arrêtait les Salernitains ; ils manquaient de vaisseaux. Ils recoururent donc à Amalfi, dont la flotte était restée intacte, et promirent à ses citoyens d’oublier leur dernière injure, s’ils voulaient, dans cette entreprise, les aider de leurs galères : « Nous vous pardonnerons l’incendie et le pillage de nos maisons et tous les malheurs que vous avez causés à notre ville, disaient les envoyés de Salerne, mais à une condition, c’est que vous conspiriez avec nous à rendre libre Siconolfe, le frère du prince que nous venons de perdre [27]. »

Les Amalfitains., sachant bien qu’une longue guerre entre Bénévent et Salerne suivrait la délivrance du prince, accueillirent avec empressement la demande des habitans de Salerne et arrêtèrent aussitôt avec eux les mesures propres à assurer l’enlèvement de Siconolfe. Des citoyens de Salerne déguisés en marchands montèrent à bord des galères d’Amalfi, qui les transportèrent à Tarente. Le soir de leur arrivée, ils se répandirent dans les rues de la ville, et, se réunissant aux environs du château où Siconolfe était détenu, ils demandèrent à haute voix l’hospitalité comme c’était alors l’usage. Les gardes du château, pensant que ces marchands leur donneraient une ample gratification, vinrent à eux et leur dirent : « Venez au château, nous avons de belles chambres balayées et de la paille ; vous pourrez y dormir la nuit, et si demain, au moment de nous quitter, vous vous montrez généreux, nous serons reconnaissans [28]. » Les prétendus marchands n’eurent garde de repousser ces offres d’hospitalité. Une fois introduits au château, ils s’abouchèrent avec le camérier de Siconolfe, qui fit part à son maître du projet de délivrance que l’on avait concerté. Cette nouvelle inattendue et la perspective du passage subit de la misérable condition où il se trouvait, à un avenir de puissance et de grandeur, causèrent au jeune prince une joie si excessive, qu’il pensa s’évanouir.

Siconolfe, dans sa prison, menait toutefois une vie douce et voluptueuse. Le jour, il avait le château pour prison ; le soir, son fidèle camérier introduisait dans sa demeure une jeune esclave grecque d’une merveilleuse beauté que l’on cachait sous un long voile noir. Mais ses goûts étaient belliqueux, et cette vie molle le fatiguait.

Quand la nuit fut venue, les faux marchands firent apporter, par les gardiens du château, des mets recherchés et des vins en abondance ; tout naturellement ils les invitèrent à partager leur repas, et ils eurent soin de les faire boire copieusement. Lorsqu’il les eurent enivrés, ils les garrottèrent, s’emparèrent de leurs armes, forcèrent ensuite la prison de Siconolfe, délivrèrent le jeune prince et le conduisirent à Salerne, où ils le proclamèrent duc des Lombards. L’état de Bénévent fut dès-lors divisé entre deux compétiteurs qui se combattirent avec acharnement. Cette guerre, qui dura dix ans et fut suivie d’un partage, amena, sinon la ruine, du moins l’affaiblissement de ces voisins dangereux ; ce fut l’une des principales causes de la prospérité d’Amalfi, qui n’eut plus à redouter leurs entreprises, et qui profita même de leurs divisions pour s’agrandir.

Le changement qu’au retour de la captivité de Salerne les citoyens d’Amalfi introduisirent dans leur constitution contribua singulièrement aussi à la grandeur de leur république. Le maître des soldats de Naples ne les avait pas secourus dans leur malheur ; ils déclinèrent son patronage et se déclarèrent indépendans d’un pouvoir qui ne savait pas les protéger. La forme de gouvernement qu’ils adoptèrent fut calquée sur l’ancienne constitution de la république romaine ; ils élurent d’abord un préfet ou dictateur provisoire. Ce dictateur fut remplacé par deux consuls, ou comtes nommés annuellement par tous les citoyens. Le gouvernement consulaire dura cinquante-sept ans, de 840 à 897. Les deux premiers consuls furent Lupo et Giaquinto.

IV – GUERRE CONTRE LES SARRAZINS. – LES DOGES SUBSTITUES AUX CONSULS.

Ce fut sous les premiers consuls d’Amalfi que commencèrent les longues guerres de cette ville et des Sarrasins. Tantôt ses milices délivrent Gaëte que les Africains assiégeaient, tantôt elles vont secourir le duché de Rome et le pape que menaçaient leurs flottes nombreuses. Les galères d’Amalfi attendent l’ennemi, rangées en avant du port d’Ostie ; là le pape Léon IV les bénit et donne la communion à chacun des soldats, qui sont vainqueurs sans même avoir combattu [29], car au moment où l’affaire va s’engager, une affreuse tempête s’élève et brise sur la côte voisine les vaisseaux des infidèles. Tous sont ou tués, ou noyés, ou faits prisonniers ; ce sont ces captifs d’Ostie qui bâtissent la partie des murailles de Rome qui entoure le Vatican, et le quartier de Trastevere, que l’on a nommé depuis cité Léonine (849). Après avoir secouru le pape, ces républicains viennent en aide à l’empereur Louis, en guerre contre les Napolitains, et délivrent l’évêque Athanase et d’autres partisans de l’empereur que le duc de Naples Sergius tenait captifs dans l’île de Salvador (aujourd’hui château de l’OEuf). Pour prix de leur concours, ils demandent à l’empereur l’île de Caprée qu’ils convoitaient depuis long-temps ; ce prince, sans s’inquiéter des droits que les ducs de Naples ou que l’empereur grec Basile pouvaient avoir sur cette île, en cède la propriété à ses partisans intéressés. Cette île resta plus de trois siècles au pouvoir des Amalfitains.

Toujours vaincus et toujours présens, les Sarrasins, battus à Gaëte, détruits à Ostie et chassés de Naples, où Sergius les avait appelés comme auxiliaires, vinrent dans l’année 874 assiéger Salerne, la voisine d’Amalfi, où régnait Guaifar, prince courageux et libéral. Les détails de ce siége sont pleins d’intérêt.

Un jour que le duc de Salerne sortait du bain et rentrait au palais, un Arabe se prosterna devant lui, et lui montrant du doigt sa riche coiffure : « Donne-moi le bonnet que tu portes, » lui dit-il avec une sorte de fervent désir [30]. Le prince, ce jour-là, était de belle et généreuse humeur ; il prit son bonnet et le donna au Sarrasin. Peu de temps après, cet homme retourna en Afrique. En débarquant, il vit la mer couverte d’une nombreuse flotte dont on pressait l’armement ; il interrogea les matelots et apprit qu’on destinait cette flotte à la conquête de Salerne. La reconnaissance est la première vertu des Orientaux. Consterné de ce qu’il venait d’apprendre, l’Arabe n’eut pas de repos qu’il n’eût prévenu Guaifar du danger qui le menaçait. En parcourant les bazars de la ville, il rencontra un marchand d’Amalfi, nommé Fluro, qui, à l’aide d’un sauf-conduit, faisait le commerce avec les Africains. L’Arabe lui promit tout ce qu’il possédait s’il voulait donner avis au prince de Salerne du péril qu’il courait. « Cette flotte que tu vois, lui dit-il, est destinée à assiéger sa ville ; c’est du côté du port qu’on doit l’attaquer, et c’est par l’endroit le plus faible de ses murailles que l’ennemi compte pénétrer. Avertis donc Guaifar et dis-lui d’élever deux fortes tours de ce côté-là. Tu doutes peut-être de la vérité de mes paroles, mais tu me croiras quand tu sauras que ce riche bonnet que je porte est un présent du prince généreux qu’on veut dépouiller.

Le marchand ajouta foi aux avertissemens de l’Arabe. Il s’empressa de terminer ses affaires, retourna dans son pays, passa à Salerne, et instruisit Guaifar des projets des Sarrasins. Ce prince profita de l’avis et se hâta de fortifier les endroits faibles de sa ville. Ces travaux étaient à peine terminés, qu’une flotte nombreuse débarqua trente mille Sarrasins sous les murs de Salerne. Ils croyaient emporter la ville de vive force ; mais, trouvant ses habitans sur leurs gardes, ils se contentèrent de la bloquer. Ce blocus dura treize mois, pendant lesquels les assiégés, manquant de vivres, furent réduits aux plus cruelles extrémités. Amalfi était alors en paix avec les Sarrasins ; Marino, un de ses consuls, n’hésita pas à rompre une paix si fatale à ses voisins et vint avec sa flotte ravitailler la ville assiégée. Malgré ce secours, Salerne allait succomber, quand un évènement inespéré vint jeter l’épouvante dans l’ame des Sarrasins et leur ôter une partie de leur confiance.

Abdila leur général avait établi ses logemens dans une église. Du chœur de cette église il avait fait sa chambre à coucher, et de l’autel son lit. Là, chaque nuit, des jeunes filles du pays ou des religieuses des couvens voisins, enlevées par ses satellites, étaient victimes de sa lubricité. Un jour qu’on lui avait amené une jeune campagnarde, Abdila voulut la prendre dans ses bras ; mais la robuste fille opposa une si vigoureuse résistance à ses tentatives, que dans la lutte une poutre se détacha du dais de l’autel et tua l’infidèle sans la toucher. Les Sarrasins furent épouvantés de cette mort, qu’ils regardèrent comme un châtiment du ciel. Ils ne renoncèrent pourtant pas à leurs attaques, et peut-être eussent-ils fini par s’emparer de la ville aux abois, si l’empereur Louis II n’eût fait mine de venir à son secours. Les Sarrasins effrayés garrottèrent leur général Abimelech, qui s’opiniâtrait à ne pas lever le siège, et s’embarquèrent avec tant de précipitation, qu’ils laissèrent tous leurs bagages dans leur camp et des vivres en abondance [31].

L’héroïsme qui avait poussé les Amalfitains à secourir Salerne assiégée, les mit à deux doigts de leur perte. Les Sarrasins, décidés à tirer vengeance de leur mauvais succès, couvrirent la mer Tyrrhénienne de leurs vaisseaux et menacèrent le territoire de la république. Ces petits états du midi de l’Italie étaient encore trop faibles pour se mesurer contre ces hordes innombrables, et le danger qu’avait couru Salerne les effrayait. Il fallut donc transiger et conclure à de dures conditions une paix peu honorable. Par ce traité, les républiques d’Amalfi, de Naples et de Gaëte, et la principauté de Salerne, s’alliaient aux Sarrasins et devaient réunir leurs milices aux armées arabes pour conquérir les états du pape.

Cette alliance avec les Sarrasins, imposée par la nécessité, était toute politique et ne devait être que temporaire. En effet, aussitôt le danger passé, nous voyons Amalfi obéir à ses sympathies, se détacher de l’alliance, et, secondée par Guaifar, prince de Salerne, et la flotte de Gaëte, menacer Naples qui persistait [32].

Vers ce même temps, le pape Jean VIII avait remis 10,000 mancosi au consul d’Amalfi Pulcharis, sous la condition que celui-ci défendrait avec sa flotte les côtes du duché de Rome. Le consul prit les 10,000 mancosi et n’arma pas un seul navire. Ces petites républiques d’Italie ne se piquaient pas, du reste, d’une parfaite orthodoxie ; car, tandis que les consuls d’Amalfi rançonnaient ainsi le pape, nous voyons les Vénitiens faire le commerce d’esclaves chrétiens, en dépit des menaces de leurs doges, qui du moins n’étaient pas complices de cet infâme trafic ; nous voyons enfin l’évêque et duc de Naples Athanase recevoir un subside du pape et traiter avec les Sarrasins. Le pape eut recours à ses armes ordinaires contre Athanase et Pulcharis : il les excommunia. Pulcharis rendit l’argent et ne secourut pas le pape ; les Sarrasins venaient de s’emparer du port de Cetara, à six milles d’Amalfi, et il fallait les en expulser.

Ce fut peu d’années après avoir chassé les Maures de Cetara, qu’à la suite d’une guerre désastreuse contre la république de Sorrente, leur voisine, les Amalfitains, mécontens de leurs comtes ou consuls, qui, à l’exception de Pulcharis et de Sergius III, avaient, depuis la magistrature de Mauro en 872, été tous ou déposés ou chassés, essayèrent de fortifier le pouvoir en le rendant plus stable. Ils remplacèrent donc leurs consuls triennaux par des magistrats à vie, auxquels ils donnèrent le nom de doges. Quoique le peuple prît part à l’élection de ces doges, sans nul doute l’aristocratie de la république provoqua cette révolution. Ce nom de doge, donné au premier magistrat d’Amalfi, devait le distinguer des ducs feudataires ; les Amalfitains, en effet, ne s’étant jamais soumis aux Lombards, n’avaient adopté ni leurs lois ni leur système de féodalité. Leurs formes de gouvernement étaient plutôt romaines ; ils n’avaient pris des Grecs que les titres honorifiques.

Lorsqu’en 840 Amalfi s’était déclarée indépendante des gouverneurs napolitains, elle n’avait pas cependant renoncé absolument au patronage des empereurs grecs. Une sorte de contrat tacite d’affranchissement s’était établi entre la république et les Césars d’Orient, contrat tout à l’avantage des Amalfitains, qui, n’ayant ni redevance à payer ni serviles hommages à rendre à ces empereurs (leur nom n’était plus même mentionné en tête des actes de la république), se servaient dans l’occasion de leur patronage comme d’un bouclier. Du reste, ils battaient monnaie, s’imposaient eux-mêmes, votaient leurs lois, nommaient leurs magistrats, et construisaient de puissantes flottes sans avoir de comptes à rendre à qui que ce fut. Seulement, après l’élection de leurs magistrats, consuls ou doges, ils en demandaient, mais uniquement pour la forme, la confirmation à l’empereur ; celui-ci l’accordait aussitôt, joignant au titre de doge quelqu’un de ces titres honorifiques dont les Grecs étaient si prodigues, comme ceux de seniores„sebasti, protosebasti, magistri militum, antipates [33].

Ces rapports de la république d’Amalfi avec les empereurs sont singuliers ; ils donnent l’idée la plus exacte du degré de faiblesse où l’empire grec était arrivé ; car, jusqu’à sa souveraineté, tout était imaginaire.

Le pouvoir du doge était fortement aristocratique, ces magistrats ne pouvant être choisis que dans la noblesse. Si quelquefois cependant on voit le fils succéder au père, ce n’est nullement par droit d’hérédité, mais à la suite d’intrigues, ou parce que le peuple, satisfait du gouvernement du père, voulait lui prouver sa reconnaissance en nommant le fils. Il paraîtrait, du reste, que les doges partageaient le pouvoir avec d’autres magistrats secondaires, car le jurisconsulte napolitain Freccia nous apprend que leur autorité n’était sans limites que pour ce qui concernait les affaires maritimes [34]. Les insignes des doges étaient le berret ou corno ducale, et la chlamyde. Leurs actes étaient scellés de l’antique sceau de plomb emprunté aux Lombards [35].

Mansone Fusile ou Foscolo, fils de l’un des derniers consuls, fut le premier doge, et cette sorte d’hérédité vient à l’appui du caractère aristocratique que nous avons attribué à l’installation du nouveau pouvoir. Mansone fut élu par le peuple en 897, Léon VI, dit le philosophe, étant empereur à Constantinople. En 914, après un règne de dix-sept ans, lorsqu’il eut assuré l’hérédité de sa charge à son fils Mastolo, il abdiqua, et, se retirant au monastère de la Cava, échangea le berret ducal contre le capuchon du moine [36].

Sous le gouvernement des doges, le système pacifique que la république avait habituellement suivi avec les Sarrasins fut complètement changé. Aux transactions succéda une guerre sans trêve, et, plus heureuse que les villes de Naples, de Gênes, de Tarente, de Pise, de Cumes et de Poestum, et que tant d’autres cités saccagées par les Africains, Amalfi, dont les galères couvraient la Méditerranée, inspira aux Sarrasins une si juste terreur, que leurs flottes n’osèrent pas même l’attaquer.

Dans cette longue suite de guerres, nous voyons les Amalfitains aider les princes de Capoue et les ducs de Naples à chasser du Garigliano la colonie militaire que les Sarrasins y avaient établie. Ce sont les habiles artisans de leurs galères qui imaginent de fortes et ingénieuses machines à l’aide desquelles on détruit les retranchemens des barbares. Après cette guerre, les milices d’Amalfi retournent dans leur ville chargées d’or et de butin [37]. Dans la Pouille, dans les Calabres, en Sicile même, les Amalfitains s’unissent aux Grecs et aux nationaux pour expulser cette race maudite (pessima pente), et pour les obliger à restituer les provinces conquises. Vainqueurs sur les rives du Cratis, comme au Garigliano, ils délivrent Cosenza, Squillace et Catanzaro, et s’ils ne rejettent pas les Sarrasins de l’autre côté du détroit, c’est que ceux-ci trouvent un refuge derrière les murailles de l’inexpugnable forteresse de Reggio [38].

La gloire qu’ils acquièrent dans ces diverses expéditions, ils la paient chèrement, il est vrai : la captivité d’un grand nombre de leurs concitoyens en est le prix. Baronius nous a conservé une curieuse correspondance entre le patriarche de Constantinople et le doge Mastolo au sujet du rachat de ces esclaves. Le doge avait réclamé quelques secours efficaces auprès du patriarche, dont les richesses étaient immenses ; celui-ci lui répond en formant toutes sortes de souhaits pour la délivrance des Amalfitains, en la prophétisant même, et pour toute offrande il lui envoie une livre d’or.

Le siècle qui s’écoula de l’an 913, époque de l’élection du doge Mastolo Ier, à l’an 1013, fut l’ère de la plus grande prospérité d’Amalfi. Ce fut dans l’an 1013 qu’une effroyable tempête détruisit en partie son port, ses murailles et ses tours, rasa le quartier qui s’étendait de la mer à l’archevêché, et abîma toutes les galères qui étaient à l’ancre dans ses bassins. Les chroniques nous racontent que cette invasion de la mer changea totalement l’aspect du pays et arrêta pour long-temps, pour toujours peut-être, le cours des prospérités de la république ; en détruisant son port, elle tarit la source de ses richesses et de son prodigieux ascendant. Six doges s’étaient succédés pendant le cours de ce siècle.

Tous ces premiers doges de la république s’étaient mêlés plus ou moins directement aux intrigues qui divisaient les princes de Salerne et de Capoue, et les avaient aidés dans leurs guerres. L’un d’eux, Mansone II, se signala même par un trait d’habileté politique qui eût singulièrement accru la prépondérance d’Amalfi, si ses résultats eussent été plus durables. Pandolfe Tête-de-Fer, l’un des ducs lombards, était mort en 981, en laissant un enfant en bas âge. Mansone II se présenta devant la ville de Salerne, où il avait un parti considérable, et se fit nommer prince en sa place. L’esprit de rivalité qui avait existé de tout temps entre les deux villes, s’opposa à la durée de son établissement. Pendant les quatre années que Mansone régna à Salerne, des rixes continuelles eurent lieu entre les deux peuples et aboutirent à l’expulsion des Amalfitains en 985 [39].

Ce fut pendant la longue magistrature de ce même Mansone, l’un des premiers hommes de son siècle, que le commerce des Amalfitains prit sa plus grande extension. L’Italie était alors située au centre du monde civilisé, et les marchands d’Amalfi et les Vénitiens, leurs seuls rivaux, étaient les courtiers de commerce de l’Europe, comme aux temps des croisades, ils devinrent les commissaires des vivres de ses armées. Tandis que les galères et les soldats d’Amalfi luttaient contre les Sarrasins, ses navires de commerce abordaient dans tous les ports de la Méditerranée et rapportaient dans leur ville les riches étoffes, les soieries, les épices et les pierres précieuses de l’Orient, qu’ils échangeaient contre les produits bruts de contrées moins fortunées ; leurs relations s’étendaient même jusqu’à Babylone ou Bagdad. Un curieux diplôme conservé dans les archives de la Trinité de la Cava nous apprend qu’ils s’y rendaient en naviguant ; le passage du cap de Bonne-Espérance n’étant point découvert, ce ne pouvait être qu’en traversant l’isthme de Suez, en s’embarquant sur la mer Rouge et en traversant la mer Érythrée et le golfe Persique, c’est-à-dire en contournant toute l’Arabie, qu’ils abordaient à Bagdad. Le marchand dont le diplôme de la Trinité de la Cava nous fait connaître le voyage, s’appelait Léon, fils de Sergius [40].

Du IXe au XIe siècle, les Amalfitains et les Vénitiens dominaient seuls dans toute la Méditerranée et voulaient en exclure tous les autres peuples. Ce ne fut que dans le siècle suivant que les Pisans et les Génois purent lutter contre eux avec avantage. Guillaume de Pouille, le poète et l’historien des Normands de Bénévent, raconte que dans ce temps-là nulle ville au monde n’approchait d’Amalfi pour les richesses et la population ; nuls marins ne pouvaient le disputer à ceux de cette ville pour l’ardeur et l’expérience. « Ce sont eux, dit-il, qui chaque jour rapportent les précieuses marchandises d’Antioche et d’Alexandrie. Cette nation civilisée s’est mêlée à toutes les autres ; elle transporte et expédie tout ce qu’il y a de riche et de précieux au monde [41]. »

Cet éloge était mérité, car, bien différens de son peuple à demi sauvage d’aujourd’hui, les citoyens d’Amalfi s’attiraient alors la bienveillance de toutes les nations avec lesquelles ils trafiquaient, par leur droiture, leur frugalité, leur modestie, leur esprit d’ordre et de justice, et la modération de leurs prétentions. Aussi les rencontrait-on non-seulement à Antioche et dans Alexandrie, mais encore à Caffa, Ptolémaïs, Joppé, Tunis, Tripoli, et même à Bagdad, comme nous venons de le voir.

Hic Arabes, Indi, Siculi noscuntur et Afri [42].

En reconnaissance, des services rendus, et surtout des jouissances qu’ils leur procuraient, les califes d’Égypte leur permettaient de fonder à Jérusalem des hôpitaux religieux qui donnèrent naissance à l’ordre des Hospitaliers de Jérusalem. Plus tard, Bohémond III, prince d’Antioche, leur accordait trois bazars, ou estaconi, dans lesquels ils pouvaient vendre leurs marchandises avec franchise de la moitié des droits [43]. A Constantinople, en Chypre, à Palerme, à Messine, et dans toutes les villes du littoral de l’Italie, ils avaient des établissemens analogues, auxquels ils donnaient souvent leur nom, et qui s’appelaient alors amalfitania.

L’obligation où se trouvaient leurs marins et leurs commerçans de décider les nombreux cas de controverse auxquels leurs relations étendues donnaient lieu, les engagèrent à publier un code nautique, qui prit le nom de Tables amalfitaines. La célébrité qu’ils avaient acquise, leur expérience consommée, le crédit qu’ils devaient à leur habileté et aux périls soufferts, donnèrent aussitôt un étonnant empire à ces lois, qui servirent de base au droit des gens et de fondement à la jurisprudence du commerce et de la navigation dans toute l’Europe. Vers le Xe siècle, ces tables d’Amalfi, Tavole amalfitane, avaient remplacé, même à Constantinople et dans l’Archipel, les lois rhodiennes. Les Grecs regardaient ce code comme l’oracle de la jurisprudence, et lorsqu’il s’agissait de décider quelques graves difficultés, ils prenaient toujours pour arbitres les légistes amalfitains. Chose singulière ! il ne reste aujourd’hui de ce code fameux que des lambeaux épars dans les chroniques et dans les archives de Naples. Comment est-il tombé en désuétude ? comment s’est-il perdu ? On l’ignore. La suppression d’un code d’un usage si répandu a paru assez étrange pour que l’on ait été jusqu’à nier qu’il ait jamais existé ; il y a plus : on a traité de fables ce que les chroniqueurs du XIIe siècle rapportent à son sujet. Les recherches critiques de Joseph Amorosi, magistrat napolitain, ont détruit toute espèce de doute, et ont prouvé victorieusement l’existence de ce code maritime et celle d’un code civil également perdu, et qu’on nommait la Coutume d’Amalfi [44]. Les Amalfitains que j’ai consultés au sujet de l’ancienne législation de leur ville, ne doutent pas que d’un jour à l’autre ces codes ne soient découverts dans quelqu’une des poudreuses archives du royaume, et ne soient remis en lumière.


V – LES NORMANDS DANS LE SUD DE L’ITALIE – AMALFI SOUMISE PAR LE ROI ROGER.

Depuis la division des provinces lombardes en duchés de Salerne et de Bénévent, les forces de la petite république et celles des princes lombards s’étaient équilibrées ; et, comme nous l’avons vu, une longue trêve avait succédé aux éternelles guerres du Xe siècle. Trop heureux les deux états si cet équilibre se fût maintenu et si leur faiblesse réciproque les eût toujours empêchés de se nuire ; mais l’agent qui a toujours décidé des choses humaines, et qui leur manquait à tous deux, la force, allait leur être fatalement donné ; force aveugle comme le glaive, mobile comme la volonté du mercenaire qui vend son bras au plus offrant, et qui, si son intérêt l’y convie, tourne aujourd’hui l’épée contre la poitrine qu’il couvrait hier de son bouclier.

Mansone II, en mourant après trente-six ans de magistrature, avait laissé le pouvoir aux mains de son fils Giovani Petrella (1004). A cette époque, les relations de la république commerçante avec toutes les parties du monde connu avaient acquis un immense développement, et ses galères faisaient presque à elles seules tout le commerce de l’Orient. Pendant les dernières années du Xe siècle, il avait couru dans l’Occident une prophétie qui annonçait la fin du monde pour l’an 1000 ; cette prophétie avait frappé l’imagination des peuples alors chacun croyait, la ferveur était grande dans toutes les classes de la société, et tous, innocens ou coupables, n’avaient plus songé qu’à une seule chose, à faire pénitence et à paraître devant Dieu. Les pèlerinages au tombeau du Christ, sur cette terre sainte où le chrétien en débarquant se trouve absous de tous ses crimes, étaient vers cette époque devenus très fréquens. Tous les esprits aventureux, tous les pécheurs énergiques, avaient pris le chemin de la Judée, et chaque année les états maritimes de l’Italie avaient conduit et ramené des légions de ces mystiques aventuriers.

Un peuple négociant applique atout son industrie. Dès le principe, les Amalfitains s’étaient chargés du transport des pèlerins qui souvent les payaient richement. Il arriva que, dans la première année du gouvernement de Petrella, des galères d’Amalfi ramenèrent à Salerne quarante chevaliers normands qui venaient de faire le voyage de la Terre-Sainte. Dans ce siècle, où le courage était une nécessité, les Normands passaient pour le peuple le plus brave de l’Europe. Comme ces chevaliers débarquaient à Salerne, ils virent un camp dressé sous ses murailles - Quels sont ces guerriers ? demandent-ils aux Salernitains. — Des Sarrasins. — Pourquoi poussent-ils ces cris de joie et dansent-ils sur la plage ? — C’est que tout à l’heure ils ont partagé la moitié de la rançon que la ville doit leur payer. — Quoi, ces mécréans ont osé rançonner des chrétiens ? — Et, sans en demander davantage, les Normands prennent leurs masses d’armes, se mettent à la tête des milices de la ville, se précipitent sur le camp des Sarrasins et font succéder à leurs fêtes une scène de carnage et de terreur ; les uns fuient, les autres veulent résister et sont taillés en pièces ; le plus grand nombre est fait esclave ; quelques-uns seulement se rembarquent, laissant leurs tentes et leurs richesses sur la plage.

Guaimard et les Salernitains comblèrent de présens leurs libérateurs, et, après avoir vainement essayé de les retenir, les renvoyèrent sur un navire chargé de fruits et d’étoffes précieuses. Lorsque, au retour, ils eurent fait goûter ces fruits à leurs compatriotes et qu’ils leur eurent raconté leur merveilleux voyage ; ces hommes du nord ne songèrent plus qu’à visiter ce pays où mûrissaient la figue et l’orange. C’est à partir de ce moment qu’apparurent ces nombreuses troupes de pèlerins armés qui, sous le prétexte de visiter les abbayes du mont Cassin et du Gargano, envahirent le midi de l’Italie et se fixèrent à la cour des souverains du pays, au service desquels ils consacraient leur forte épée. Les ducs de Bénévent et de Salerne durent naturellement les accueillir ; avec leur aide puissante, ils soumirent d’abord Sorrente et bientôt menacèrent Amalfi qu’affaiblissaient les divisions de la famille ducale. Les deux petits-fils de Giovani Petrella, soutenus chacun par un parti puissant, se disputaient l’autorité ; tour à tour doges, ou proscrits, à la tête de la république on relégués sur l’un des rocs des Syrènes, au lieu de se tenir en garde contre un voisin ambitieux, ils ne songeaient qu’à se nuire. Ce voisin, c’était Guaimard IV, prince de Salerne, quand il se fut assuré de l’appui des Normands, il vint mettre le siége devant Amalfi (1039). Sur le point de succomber comme les habitans de Sorrente, les Amalfitains eurent recours à la politique qui, jusqu’alors, leur avait réussi ; ils cédèrent en faisant leurs conditions, ils déclarèrent Guaimard duc d’Amalfi, mais sous condition que leurs privilèges seraient respectés, que la république garderait sa nationalité et ne serait pas annexée à la principauté de Salerne. Amalfi mettait dès-lors en pratique cette science des transactions qui fut toute la politique des Italiens et qui fit la grandeur de Venise et de Florence. Les Romains avaient pour maxime de ne jamais traiter tant que l’ennemi en armes occupait une partie du territoire de la république. Les Amalfitains, qui se disaient issus des Romains, ne montrèrent jamais cette inflexibilité de caractère ; ils s’étudiaient plutôt à céder à propos et ne craignirent pas, quand la crise l’exigeait, d’adopter le patronage d’un voisin puissant et de le mettre même à la tête de la république, de sorte que l’on eût pu dire de ce petit état, comme de Rome républicaine, qu’il n’y avait pas de prospérité dont il n’eût profité et de malheurs dont il ne se fût servi.

Du jour de l’élection de Guaimard, toutes relations cessèrent entre Amalfi et l’empire grec, qui perdit l’ombre d’autorité qu’il avait conservée sur cette ville. Le prince de Salerne en hérita.

Ces concessions de la part d’un état républicain étaient grandes, et cependant toute étincelle de liberté n’était pas éteinte au cœur de ses citoyens. Guaimard, à peine installé au pouvoir, manqua aux engagemens qu’il avait pris : sous prétexte qu’il ne pouvait s’occuper efficacement des affaires de la cité, il nomma doge en sa place Mansone III, précédemment déposé et confiné dans les îles des Syrènes, en le déclarant son feudataire et en se réservant le titre de duc d’Amalfi ; mais les Amalftains refusèrent de se soumettre à ces humiliantes mesures. Quelques-uns même, ayant voulu recourir aux armes, Guaimard les déclara rebelles et les traita avec la dernière rigueur. Dès-lors, une conjuration se forma parmi les citoyens d’Amalfi ; des conciliabules se tenaient au milieu des rochers, dans les endroits les plus solitaires des montagnes ; les Salernitains, que Guaimard n’opprimait pas moins, se joignirent à eux, et tous, d’un commun accord, firent serment de se délivrer du tyran.

Le chemin qui conduit de Salerne à Amalfi traverse l’une des contrées les plus sauvages de l’Italie ; tracé sur l’escarpement de montagnes dont la base plonge dans la mer, tantôt il s’élève au sommet de rocs décharnés, tantôt il descend le long d’étroites et périlleuses corniches au fond d’obscures vallées. Ce fut dans l’un de ces ravins, non loin de Vietri, que les conjurés attendirent le duc Guaimard un jour qu’il se rendait d’Amalfi à Salerne. Les conjurés s’étaient cachés au fond de l’une des nombreuses grottes que longe le chemin ; aussitôt qu’ils virent Guaimard à leur portée, ils sortirent tous ensemble, l’épée, la hache et le poignard à la main. Guaimard, abandonné de ses gardes, essaya vainement de se défendre ; il tomba frappé de trente coups de poignard ; puis, les conjurés s’attelèrent à son cadavre, et le traînèrent le long des rochers jusque dans les murs de Salerne, dont le peuple se souleva au cri de liberté. Pendant ce temps, les Amalfitains qui étaient du complot rentraient dans leur ville, où leurs complices les attendaient. Le doge aveugle, Mansone, n’essaya pas de leur résister ; il prit la fuite, laissant la place à son frère Jean III, qui fut réintégré pour la troisième fois.

Les Sorrentins furent moins heureux que leurs voisins d’Amalfi. Guidone, frère de Guaimard et son lieutenant à Sorrente, ayant appelé les Normands à son aide, maintint son autorité dans cette ville, et marchant aussitôt sur Salerne, y entra de vive force cinq jours après la mort de Guaimard. Il fit sur-le-champ trancher la tête à quatre seigneurs de sa famille impliqués dans la conjuration, et à trente-six des habitans de la ville les plus compromis. Il installa ensuite Gisulfe, fils de Guaimard, comme chef de la principauté, et retourna à Sorrente sans avoir osé attaquer Amalfi. Cette petite république fut donc le seul des trois états qui profita de cette révolution ; elle était libre, mais Gisulfe lui fit payer chèrement cette liberté. Gisulfe, dont les états entouraient le territoire d’Amalfi, et qui était maître des ports voisins, se saisissait de tous les navires de la république que les hasards de la mer obligeaient à relâcher dans ces ports, emprisonnant leurs équipages, et quelquefois mettant à mort leurs commandans. Jean III, le vieux doge rétabli, manquait de l’énergie nécessaire pour tirer vengeance de ces insultes. Ce fut alors que les Amalfitains, poussés à bout, eurent recours à une puissante, mais fatale protection.

Entre tous ces pèlerins armés qui avaient envahi l’Italie, on distinguait les fils d’un gentilhomme normand qui descendait du fameux Rollon. Tancrède de Hauteville était le nom de ce gentilhomme ; il avait eu douze fils, et dix d’entre eux étaient successivement passés en Italie, Guillaume Bras-de-Fer, Drogon et Humfroi les premiers, puis Robert Guiscard, Humbert et Mauger, et, enfin, Bohémond, Roger et leurs autres frères. Par une faculté assez rare, mais qui tenait, sans doute, au génie naturel de leur nation, ces Normands étaient à la fois guerriers courageux et politiques consommés, des lions dans le combat, des anges dans le conseil, a dit Guillaume de Pouille leur historien ; s’ils savaient vaincre, ils savaient surtout profiter de la victoire, et fonder en même temps que conquérir. Robert Guiscard fut le plus habile de ces princes. Maître du midi de l’Italie, il avait le premier établi dans ces provinces un pouvoir régulier en se faisant nommer duc de la Pouille et des Calabres. Allié douteux de Gisulfe, dont il avait épousé la sœur, il convoitait ses états et n’attendait qu’une occasion favorable pour s’en emparer. Ce fut à lui que les Amalfitains s’adressèrent, réclamant son appui contre le tyran de Salerne [45].

Cette démarche des Amalfitains fut une immense faute. Robert Guiscard, dont ils invoquèrent le secours, était trop puissant et trop en veine de conquêtes pour rester désintéressé. Ce n’était donc plus un protecteur, c’était un maître qu’ils allaient se donner. Robert Guiscard saisit en effet avec empressement une occasion si favorable de se rendre maître de Salerne. Il investit cette ville du côté de la terre, se rendit avec ses soldats à Amalfi, où les partisans de Gisulfe avaient excité quelques désordres, les chassa, y éleva quatre châteaux dans lesquels il mit garnison, accepta le patronage de la ville que lui offraient les citoyens, garantit pour cette fois encore leur indépendance et leur ancienne constitution, et, traînant après lui leurs milices et leur flotte, il vint achever du côté de la mer le blocus de Salerne.

Maître de cette ville, dont le siége dura huit mois, Robert en chassa Gisulfe, qui se retira au couvent du mont Cassin. Gisulfe fut le dernier des princes de la dernière dynastie lombarde d’Italie. Cette dynastie avait gouverné pendant cinq siècles les provinces de Bénévent et de Salerne ; elle périt par sa faute, ayant la première appelé les Normands dans ses états, et entraîna dans sa ruine les républiques voisines de Naples, de Gaëte et d’Amalfi. Les citoyens de cette dernière ville avaient aidé à la conquête de Salerne, ils en furent bientôt punis. Ces Normands, dont ils avaient invoqué le patronage et le secours, ne tardèrent pas à tourner contre eux leurs armes victorieuses, et toute la fin du XIe siècle et le commencement du XIIe nous offrent le spectacle d’une lutte longue et inégale entre la petite république et les successeurs ambitieux de Robert Guiscard. Soumis un jour, le lendemain les citoyens d’Amalfi courent aux armes, réclamant sinon leur entière liberté, du moins le maintien de leurs privilèges et de leurs franchises. Une fois même, en 1096, ils parviennent à chasser les Normands des quatre châteaux que Robert Guiscard avait construits ; ils élisent doge Marino Pensabaste, qui dans une première rébellion s’était bravement mis à leur tête, proclament leur indépendance, et luttent cette fois contre l’oppression avec un véritable et trop tardif héroïsme.

Roger, indigné de la révolte des Amalfitains, avait armé contre eux son frère Bohémond et son oncle Roger de Sicile. Les trois princes, à la tête des milices de Sicile, des Calabres et de la Pouille, et secondés par une flotte imposante et vingt mille Sarrasins, assiégèrent la ville par terre et par mer. La flotte bloquait le port, leurs troupes couvraient les monts du voisinage, et, en fermaient toutes les issues [46]. Les Amalfitains ne se découragèrent cependant pas, et repoussèrent avec succès les attaques des princes confédérés. Néanmoins, privés de tout recours et bloqués étroitement, peut-être eussent-ils fini par succomber, si la nouvelle de la première croisade, prêchée par Urbain II, ne fût venue rompre l’accord qui existait entre les assiégeans. Bohémond, apprenant qu’une armée française traversait Rome pour se rendre dans la Terre-Sainte, fut saisi d’une subite inspiration ; il mit en pièces deux chlamydes de pourpre et les fit découper en croix ; attachant, ensuite, l’une de ces croix sur son épaule, il distribua les autres à plus de cinq cents chevaliers, ses compagnons. Tancrède, son cousin, que le Tasse a immortalisé dans son poème, était au nombre de ces chevaliers. La fleur de l’armée de Roger imita l’exemple de Bohémond et de ses compagnons. Remplis d’enthousiasme et s’écriant : Dieu le veut ! tous firent serment de ne revenir en Europe que lorsqu’ils auraient conquis la cité sainte. Peu de jours après, l’armée de Bohémond et une partie de celle de Roger suivaient le chemin de Reggio, où ils devaient s’embarquer pour l’Orient. Cette espèce de désertion avait rempli Roger d’une violente indignation ; il fallut bien néanmoins qu’il renonçât à l’espoir de soumettre Amalfi qu’il bloquait depuis six mois. Il leva donc le siège, ramena ses soldats dans la Pouille, et attendit une occasion plus favorable [47].

Cette occasion ne se présenta que cinq ans plus tard, en 1101. Amalfi, surprise, dut se soumettre au prince normand ; mais en 1131 elle avait recouvré son indépendance, car à cette époque nous voyons le roi Roger de Sicile, héritier des ducs de Pouille, sommer ses citoyens de lui livrer leurs forteresses et de faire abandon de leurs privilèges, contraires, disait-il, à ses prérogatives royales, et sur leur refus assiéger de nouveau leur ville. Leur défense fut opiniâtre ; ils rappelèrent leurs vaisseaux, armèrent toutes les forteresses de la côte, et jurèrent de s’ensevelir sous les ruines de leur ville plutôt que de reconnaître un roi absolu. Attaqués d’un côté par l’armée normande, de l’autre par la flotte sicilienne, que commandait George d’Antioche, amiral du roi, ils tinrent bravement tête à l’orage. Les garnisons qu’ils avaient mises dans les petits châteaux de la côte ne restaient pas inactives et incommodaient fort les assiégeans ; Roger fut donc obligé d’attaquer ces châteaux et de les emporter successivement, aucune des garnisons n’ayant voulu se rendre qu’après plusieurs assauts, dans lesquels périt la fleur des milices de la république. Caprée et le fort de Guallo dans les îles des Syrènes furent soumis les premiers ; les assiégeans s’emparèrent bientôt de Ravello et de la Scala ; Majori, Tramonti, Cetara, succombèrent ensuite ; enfin, après une résistance qui avait duré une année entière, Amalfi, privée de tout secours, se vit à la merci du roi Roger ; sa liberté était donc perdue, et de plus elle avait à redouter la vengeance d’un vainqueur irrité. Cependant Roger lui laissa une ombre d’indépendance, et traita ses citoyens avec douceur. Parmi les chroniqueurs, les uns attribuent cette conduite magnanime du vainqueur à l’intercession de saint André, patron d’Amalfi ; les autres racontent une histoire moins surnaturelle, mais fort peu vraisemblable. La nuit qui précéda la soumission de la ville, le roi Roger, disent-ils, fut tiré subitement de son sommeil par une voix qui l’appelait doucement ; Roger ouvrit les yeux, et, se levant sur son séant, vit debout à son chevet un homme, armé d’une hache sanglante, et tout prêt à lui ouvrir le crâne s’il appelait. — Qui es-tu ? lui dit le roi ; un ange, ou un mauvais esprit ? — Je suis un homme comme toi, un homme qui, tu le vois, est maître de ta vie. — D’où viens-tu, et que me veux-tu ? — Je viens d’Amalfi ; cette hache m’a ouvert la porte de ta tente, et je viens te demander la liberté de mon pays. — Roger jeta un regard rapide autour de lui, et vit qu’il était seul ; il était nu et sans armes, mais d’une force herculéenne et d’un trop grand courage pour être effrayé. — Quel est ton nom, dit-il à l’inconnu, et qui t’a chargé d’une semblable mission ? — Je m’appelle Pietro Alferio ; je suis le cinquième de six frères décidés tous comme moi à rester libres ou à mourir, et qui m’ont choisi cette fois comme le plus brave. — Eh bien ! Pietro Alferio, s’écria Roger en bondissant d’une façon terrible et en saisissant son adversaire à la gorge et lui arrachant sa hache ; eh bien ! va dire à tes cinq frères et à tes concitoyens que Roger tout nu et dans son sommeil a su terrasser le plus brave des citoyens d’Almafi ; dis-leur aussi qu’ils fassent leur soumission, et ils n’auront pas plus à se repentir du passé que toi d’avoir osé réveiller le roi Roger.

Le lendemain Amalfi ouvrit ses portes. Roger reconnut, en effet, par une honorable capitulation, le droit qu’elle avait de se gouverner d’après ses lois municipales, l’incorporant toutefois à sa nouvelle monarchie, et ajoutant à ses autres titres celui de duc d’Amalfi [48].


VI – LES PISANS SACCAGENT AMALFI ; DECADENCE DE CETTE VILLE.

La conquête d’Amalfi devait entraîner celle de Naples sa voisine ; elle causa un tel effroi à Sergius, son duc, qu’il s’empressa de se rendre à Salerne et de remettre entre les mains de Roger les clés de sa ville, se déclarant son vassal ; mais cet acte d’humilité ne le sauva pas. Roger voulait être roi à Naples comme il l’était à Salerne, à Sorrente et à Amalfi. Les Napolitains avaient imprudemment donné asile au prince Robert de Capoue, son compétiteur ; Roger leur reprocha cette conduite équivoque, et vint mettre le siège devant leur ville. Roger, pour soumettre Naples, avait requis la flotte et les milices d’Amalfi, qui ne le secondaient qu’en frémissant. Sergius, duc de Naples, s’il eût été plus habile, eût pu détacher les Amalfitains de la cause du roi, et trouver en eux des amis et peut-être des auxiliaires ; loin de là, il arma contre eux la rivalité des Pisans, ses alliés, et s’en fit des ennemis irréconciliables.

Depuis long-temps les Pisans nourrissaient le désir d’écraser des concurrens préférés, et qui les avaient devancés sur tous les marchés de l’Orient ; ils savaient qu’une fois les Amalfitains détruits, ils hériteraient de leur opulente et nombreuse clientelle ; leurs passions haineuses et jalouses n’avaient donc pas besoin d’être stimulées, elles n’attendaient qu’une occasion pour éclater et se satisfaire ; cette occasion se présentait enfin, et ils la saisirent avec empressement. Les consuls de Pise, Alzopardo et Cane, avaient amené au secours de Naples une flotte de cent galères. Trouvant le port de Naples bloqué par les vaisseaux d’Amalfi, et apprenant que les milices de cette ville étaient en quartier à Aversa, dans la terre de Labour, ils laissèrent la moitié de leur flotte à l’entrée du golfe pour observer l’ennemi, et firent voile vers Amalfi avec l’autre moitié. Le 19 août 1135, au point du jour, les habitans de cette ville, étonnés de voir leur rade couverte de navires, s’imaginèrent que leur flotte revenait de Naples, et ouvrirent la chaîne du port pour la recevoir. Les Pisans profitèrent de leur erreur, ne leur donnèrent pas le temps de se reconnaître, forcèrent l’entrée du port, couvrirent le rivage de leurs soldats, pénétrèrent dans la ville dépourvue de défenseurs, et la mirent au pillage [49]. Le sac dura trois jours, durant lesquels les Pisans transportèrent sur leurs navires d’immenses richesses enlevées aux temples et aux palais d’Amalfi. Le fameux exemplaire des Pandectes qu’on voit aujourd’hui à Florence à la bibliothèque Laurenzienne faisait partie de ces dépouilles.

Le double but que les Pisans se proposaient en dévastant Amalfi, était rempli ; ils avaient secouru les Napolitains leurs alliés, et détruit leurs rivaux. Les Pisans mettaient déjà en pratique cette politique des puissances maritimes, qui pensent qu’on ne peut brûler assez de vaisseaux, ni détruire assez d’arsenaux : c’est une manière comme une autre d’amortir la concurrence. Mais, enivrés par leur facile victoire, les Pisans prolongèrent imprudemment leur séjour dans la ville dévastée ; il y a plus, ils résolurent d’emporter de vive force les deux villes de Ravello et de la Scala, qui passaient pour très riches. La Scala, construite sur la roche de Cama, a donné, on le sait, naissance à Amalfi, qui de ces rocs est descendue vers la mer. Ravello est bâtie comme la Scala sur un rocher, et semble détachée de cette dernière ville par le profond ravin d’Atrani. La Scala était toujours restée soumise à Amalfi ; Ravello, fondée vers le IXe siècle par les riches patriciens de la république, dans l’une des plus admirables situations du midi de l’Italie, s’en était séparée du temps de Robert Guiscard. Sa population, chose incroyable quand on connaît le site sauvage que cette ville occupait, s’élevait à plus de quarante mille habitans, et ses citoyens étaient les plus riches et les plus fiers des habitans de la contrée. Quand les Amalfitains s’étaient soulevés contre Robert Guiscard, en 1080, l’opulente ville des montagnes lui était restée fidèle, mais plutôt pour se déclarer indépendante d’Amalfi, sa puissante voisine, que par dévouement à la nouvelle dynastie normande. Ravello, avant sa rébellion, s’appelait Toro ; depuis, les Amalfitains l’avaient appelée Rebello d’où Ravello par corruption. Ses ruines singulières, et quelquefois magnifiques, nous montrent quelle était alors sa richesse. Sa rébellion contre Amalfi lui avait du reste été profitable, Robert lui ayant donné un évêque et des franchises.

De la plate-forme élevée où est bâtie cette ville, on jouit d’un horizon admirable ; l’air qu’on y respire est pur et balsamique ; la terre, couverte de figuiers, de vignes, de mûriers et d’arbrisseaux résineux de toute espèce, y est d’une merveilleuse fertilité. Cette riche plate-forme était inaccessible comme celle de la Scala, et le château de la Fratta commandait les rudes sentiers qui y conduisaient. Les Pisans crurent néanmoins qu’ils auraient aussi bon marché de Ravello et de la Scala que d’Amalfi, ces villes étant dépourvues de leurs milices les plus braves ; mais la petite garnison du château de la Fratta repoussa héroïquement toutes les attaques des Pisans. Ils livraient un dernier et terrible assaut, quand l’armée des Amalfitains, partie en toute hâte de ses quartiers d’Aversa, parut tout à coup sur les hauteurs voisines ; le roi Roger la conduisait en personne à travers les défilés du mont Cereto, réputés jusqu’alors inaccessibles. A cette vue, les généraux pisans font cesser l’attaque et rappellent leurs soldats ; mais, avant qu’ils aient eu le temps de se reconnaître, les milices d’Amalfi se précipitent sur eux du haut des montagnes, au cri de Vengeance et saint André ! et les rejettent confusément du côté du ravin. Resserrés entre l’extrême bord du précipice et les piques des Amalfitains, la plupart furent pris ou tués. Des deux consuls de Pise, Alzopardo et Cane, l’un mit bas les armes avec un corps de quinze cents soldats, l’autre fut égorgé dans la mêlée. La défaite des Pisans fut complète ; leur flotte, avant recueilli à la hâte un petit nombre de fuyards, appareillait en désordre, quand les galères d’Amalfi et de Sicile, échappées à la surveillance de la division pisane laissée devant Naples, apparurent, doublant le promontoire de la Conque, et fondirent sur la flotte fugitive. La plupart de ses vaisseaux qu’alourdissait un riche butin furent coulés à fond en essayant de se défendre ; les meilleurs voiliers, secondés par un vent favorable, échappèrent seuls aux confédérés [50].

Amalfi était vengée, mais cette première invasion pisane n’en avait pas moins porté un coup mortel à sa prospérité. Ses arsenaux étaient détruits, ses trésors épuisés, ses temples et ses palais dévastés, et son commerce interrompu ; de plus, elle avait désormais à redouter l’inimitié des Pisans. Ce ne fut pourtant que deux ans plus tard que ceux-ci, auxiliaires dévoués du duc Sergius et de Robert de Capoue qui se défendaient toujours dans Naples, armèrent de nouveau cent galères auxquelles se joignirent un nombre égal de vaisseaux génois. Cette flotte devait assiéger Salerne, capitale des états du roi Roger en Italie ; elle devait surtout venger Pise du désastre de la Fratta. Ce fut un jour fatal pour Amalfi que celui où cette formidable flotte se déploya sous ses murailles et la somma d’ouvrir ses portes. Cette fois elle perdit plus que des hommes et des richesses, elle perdit le prestige moral qui jusqu’alors l’avait soutenue ; ses citoyens, qui, en 1096, avaient si courageusement repoussé les assauts répétés de trois princes normands secondés de vingt mille Sarrasins, et que le roi Roger n’avait pu soumettre qu’après une longue suite de combats, ne songèrent pas même cette fois à résister aux Pisans. Il semble qu’en perdant leur indépendance, ils avaient perdu aussi tout courage et toute énergie. Ils se rendirent à merci, offrant de se racheter du pillage à prix d’or : c’était là tout ce que voulaient les Pisans. Ils exigèrent de la malheureuse ville des sommes si considérables, que sa ruine fut en quelque sorte consommée [51].

Mais c’était moins d’Amalfi que de Ravello et de la Scala que les Pisans avaient à cœur de se venger, la résistance de ces deux villes ayant été la première cause de leurs désastres. Ils sommèrent donc leurs habitans de payer également une rançon exorbitante, et sur leur refus ils les assiégèrent avec toutes leurs forces. Cette fois il n’y avait plus de secours à espérer du dehors, et néanmoins, grace à la force de leur situation et à l’appui qu’elles pouvaient mutuellement se prêter, ces villes eussent sans doute repoussé l’attaque des Pisans, si un incident singulier, en livrant l’une d’elles à l’ennemi, n’eût entraîné la perte de l’autre.

Il y avait au centre de la ville de la Scala une espèce de gouffre profond qui servait d’égout, et dans lequel les habitans jetaient leurs immondices, que les eaux pluviales entraînaient dans le torrent voisin, à travers le massif de la montagne. Un des capitaines pisans, ayant trouvé un jour, à la sortie de cet égout, le corps d’un dogue monstrueux, fit remarquer à ses compagnons que, puisque un animal d’une si grande taille avait pu passer sans difficulté par ces couloirs souterrains qui aboutissaient à la ville, un homme pourrait s’y glisser ; « et où un homme peut passer, une armée passe, » ajouta-t-il en songeant à profiter de sa découverte. Il en fit part en effet aux autres généraux, qui, le jour même, firent sonder les entrailles de la montagne par de hardis aventuriers ; ceux-ci rapportèrent que, tantôt rampant, tantôt marchant, tantôt se hissant le long de ces souterrains, ils étaient arrivés à un endroit où le gouffre s’élargissait. Cet endroit était voisin de son issue dans la ville, et présentait de tous côtés des parois perpendiculaires, dont la hauteur ne pouvait être bien grande, puisque, du fond de cette espèce de puits, ils avaient entendu les conversations des femmes de la ville et vu les toits de ses maisons. « Mais néanmoins, ajoutaient-ils, on ne pourrait escalader ces parois sans échelles ; et comment traîner des échelles assez longues dans ces tortueux labyrinthes ? » Les généraux pisans tinrent conseil, et décidèrent que, tandis qu’on attaquerait ouvertement la ville, une troupe de soldats déterminés y pénétrerait par surprise en se glissant dans le souterrain. Mais que faire pour escalader les parois du gouffre ? « Que cela ne vous cause aucun souci, dit tranquillement l’officier qui avait découvert le passage ; donnez-moi le commandement de ces braves gens, je me charge de leur procurer des échelles, et je prends saint Reynier à témoin que, fussent-ils deux mille, je les conduirai tous, jusqu’au dernier, au cœur de la ville. » Le conseil choisit sur-le-champ un homme si brave et qui paraissait tellement sûr de son fait. Le lendemain, au moment où le soleil se couchait, l’armée pisane s’ébranla et donna à la ville un terrible assaut ; tandis que tous ses habitans en état de combattre, montés sur le rempart, tenaient bravement tête aux assaillans, tout à coup des cris aigus retentirent au fond de l’égout, placé, comme nous l’avons dit, au centre de la ville : c’étaient les cris d’un jeune campagnard que le chef de la troupe qui s’était glissé sous la montagne avait amené avec lui et faisait battre de verges. « Un de nos enfans se sera laissé choir au fond du puits et se sera grièvement blessé, » s’écrient les habitans des maisons voisines ; et aussitôt vingt échelles sont établies le long des parois du gouffre, et autant d’habitans s’apprêtent à y descendre. Mais quel est leur étonnement et leur effroi, quand tout à coup, au sommet de chacune de ces échelles, apparaît un soldat couvert de fange et la hache à la main ! Avant que ces bonnes gens aient eu le temps de se reconnaître et d’appeler du secours, toute cette troupe décidée s’est précipitée hors de l’égout, et, sans s’amuser à les poursuivre, résistant même à la tentation de piller les riches palais voisins, elle court vers l’une des portes, dont elle égorge les défenseurs pris à revers. Une fois maîtres de la porte, les Pisans étaient trop nombreux pour que la Scala pût leur résister. Ses habitans furent tous ou tués ou faits esclaves ; la ville fut saccagée d’une manière horrible, puis rasée. Jamais elle ne se releva de ses ruines.

Ravello, la voisine de la Scala, essaya bien encore de résister aux Pisans victorieux ; mais elle ne tarda pas à succomber, et fut également dévastée. La perte de ces deux cités auxiliaires acheva la ruine d’Amalfi. La jalousie des Pisans fut satisfaite ; ils n’eurent plus à redouter la rivalité d’une ville qui déclina rapidement. Ses comptoirs furent successivement abandonnés, son crédit anéanti, et lorsque, en 1350, les rois de Naples lui enlevèrent ses institutions municipales, seuls restes de son ancienne constitution républicaine, qu’avait maintenues le roi Roger, ils ne frappèrent plus qu’un cadavre, car cette ville, qui en 1137, au commencement de sa décadence, comptait environ cinquante mille habitans, ne renfermait plus alors qu’une insignifiante population.

L’homme avait commencé la ruine d’Amalfi, la nature l’acheva. Déjà en 1013, une violente tempête avait, comme nous l’avons dit, détruit en partie la ville basse et changé complètement l’aspect de la cité. La chronique de Minori triomphante nous apprend qu’avant cette tempête le port occupait tout l’espace qui s’étend d’Amalfi à Majori, c’est-à-dire une étendue de près de trois milles. Chacun des petits ports d’Atrani, de Marmorata et de Minori formaient sans doute alors autant de bassins, rattachés l’un à l’autre par des ouvrages dont aujourd’hui il ne reste pas même de traces. Derrière le port s’étendaient les arsenaux, les chantiers, les marchés, un théâtre, des thermes, l’hôpital et la monnaie. La mer gagne sur ces rivages comme sur ceux des golfes de Naples et de Baïa. Lorsque le vent de sirocco souffle avec violence, les vagues, ne rencontrant aucun obstacle, acquièrent une irrésistible puissance et déferlent avec fureur sur les rochers de la côte, dont elles détachent chaque jour des fragmens considérables. Ce n’était donc qu’à force de persévérance et au prix de travaux dispendieux que les Amalfitains étaient parvenus à créer un port. Lors de la décadence de leur ville, les citoyens d’Amalfi, ayant perdu leurs richesses, que le commerce n’alimentait plus, ne purent entretenir ces travaux élevés à grands frais. Les digues furent rompues, les murs s’écroulèrent, et le 24 novembre 1343, la veille de la Sainte-Catherine, une tempête s’étant élevée, la plus terrible de toutes celles dont les annales du royaume aient conservé le souvenir, la mer, renversant ces faibles obstacles, détruisit le port, et du même coup abîma les quartiers qui l’avoisinaient et rasa tous les édifices bâtis sur la plage [52]. Le désastre fut complet et sans remède ; des bancs de galets, que la mer venait battre, s’accumulèrent à la place occupée naguère par la ville et le port. De ce jour, tout commerce cessa, et comme république, comme ville commerçante et comme port, Amalfi n’exista plus.

La ruine si rapide d’Amalfi semble justifier cette remarque de Montesquieu, que les puissances fondées par le commerce peuvent subsister long-temps dans la médiocrité, mais que leur grandeur est de peu de durée ; elles s’élèvent peu à peu et sans que personne s’en aperçoive, car elles ne font aucun acte particulier qui excite l’attention et signale leur puissance ; mais lorsque la chose est venue au point qu’on ne peut s’empêcher de la voir, chacun cherche à priver la nation commerçante d’un avantage qu’elle n’a pris, pour ainsi dire, que par surprise. Nous voyons, en effet, les Lombards, puis les Normands, puis les Pisans, aidés des Génois, commencer ou achever la ruine du petit état d’Amalfi, qui ne devait son importance qu’à ses relations et à son commerce.

La cité d’Amalfi était déjà singulièrement déchue de son opulence et de sa grandeur, lorsqu’en 1254, ressentant sans doute quelques velléités de liberté, elle suivit le parti guelfe, et, embrassant la cause du pape Innocent IV, se souleva contre Manfred. Manfred, ayant reconquis son royaume à l’aide de ses Sarrasins de Nocera, se vengea avec un certain dédain de la rébellion des Amalfitains. Il se contenta de faire occuper Atrani, qui alors faisait partie d’Amalfi, et dont l’archevêque avait été l’instigateur de la révolte, par un corps de mille Sarrasins, et de fermer l’église archiépiscopale, dont il accorda les bénéfices et les rentes au fameux Jean de Procida, son médecin, son ami et son conseil.

La garnison sarrasine occupa long-temps Atrani, exerçant toutes sortes de vexations et de rapines dans le pays, et ne respectant pas même les nombreux couvens de femmes situés aux environs de la ville. Les victimes du libertinage des Africains furent très nombreuses et choisies dans toutes les classes du peuple. De nos jours, la population d’Atrani est encore considérée par ses voisins comme à demi sarrasine. Les habitans d’Amalfi eux-mêmes n’ont point assez de moqueries contre la prétendue prononciation arabe de leurs anciens concitoyens, dont les accens gutturaux dégoûtent, disent-ils, merveilleusement les oreilles [53].

Dans les siècles qui suivirent, la bourgade d’Amalfi appartint tour à tour à des princes des maisons Colonne et Orsini, auxquels les souverains de Naples en firent don, et aux Piccolomini, alliés à la maison d’Aragon. Ces derniers princes étaient en marché pour la vente de ce duché qu’ils avaient possédé cent treize ans, avec Zénobie del Carreto, princesse de Melfi dans la Pouille, pour la somme de 212,697 ducats ; mais le prince de Stigliano ayant enchéri sur la princesse Zénobie, et offrant 216,160 ducats, le duché lui fut adjugé. Ce marché avait lieu en 1584. Qu’eussent dit les consuls, les sénateurs et les doges d’Amalfi, s’ils eussent vu leur république, maîtresse de la Méditerranée pendant deux siècles, adjugée au plus offrant pour quelques milliers de ducats ?

Les descendans de ces républicains avaient toutefois conservé assez d’amour-propre national pour s’indigner d’un tel marché. Le prince de Stigliano n’ayant pu en effectuer le paiement sur-le-champ, les habitans d’Amalfi rassemblèrent aussitôt la somme convenue, et réclamèrent auprès du domaine royal la préférence dans une pareille vente. Cette préférence leur fut accordée ; les Amalfitains purent donc se racheter, et firent, du reste, une bonne affaire, car dans l’espace de six mois au plus ils trouvèrent moyen de revendre au plus offrant les nombreux fiefs qui dépendaient de leur duché, et ils retirèrent de cette vente un bénéfice de près d’un million de ducats.

Les Amalfitains, dans cette circonstance, avaient su réunir à l’amour-propre national le génie commercial de leurs ancêtres ; on eût pu les croire d’un autre siècle.

Ce singulier marché est, en quelque sorte, la dernière page de l’histoire £’Amalfi, qui n’est plus qu’un bourg du second ordre, et qui suit la fortune du royaume de Naples, dont il fait partie. L’Europe avait depuis long-temps oublié l’existence et jusqu’au nom de la petite république, lorsqu’une éclatante et singulière catastrophe vint tout à coup le lui remettre en mémoire. Naples tout entière s’était soulevée, ses lazarroni demi-nus avaient vaincu les vieilles bandes espagnoles et frappé de terreur le duc d’Arcos, son orgueilleux vice-roi ; pendant plusieurs jours, cette formidable populace avait obéi à un des siens comme à un roi, réclamant, par son organe, avec une effrayante unanimité, le rétablissement de ses privilèges garantis par Charles-Quint, et la suppression des taxes qui l’écrasaient. Cet élu de la grande cité, qui, à son gré, apaisait ou soulevait la tempête populaire, c’était Thomas Agnello, un jeune pêcheur d’un petit port de la côte qui s’appelait Amalfi.


FREDERIC MERCEY.

  1. On appelle Costiera d’Amalfi toute la partie du golfe de Salerne qui s’étend de Cetara à Positano. C’est à peu de chose près le territoire de l’ancienne république.
  2. La population mâle de Cetara fut décimée.
  3. Grandenectus in hac Aulisius accubat urna
    Nobilis ingenii quem cava blanda tulit.
    Mox fida solers cymba per cerula vexit,
    Donec Parthenope reddidit incolumem, etc.

  4. Des historiens ont prétendu que cette comédie de la bénédiction était convenue avec Moncade.
  5. Polvica, S.-Elia, Paterno, Figlino, Corsano, Cesarano, Lepietre, Capitignano, Campinola, Ponte, Geta, Novella e Pocara. La population de ces bourgades réunies s’élève à environ huit mille habitans.
  6. T. Tasso, cant. 1, 51, 62.
  7. Furcella, Ravellensium villa, homines habuit ex ea genitos, statura proceres, mirae altitudinis palmorum decem, etc. (Freccia de subfeud., pag. 78.)
  8. « Après que les Turcs auront bu et mangé leur saoul dedans ce paradis, alors les pages, ornés de leurs joyaux et de pierres précieuses et anneaux aux bras, mains, jambes et oreilles, viendront aux Turcs, chacun tenant un beau plat à la main, portant un gros citron ou poncire dedans, que les Turcs prendront pour odorer et sentir, et soudain que chaque Turc l’aura approché de son nez, il sortira une belle vierge, bien ornée d’accoutremens, qui embrassera le Turc et le Turc elle… Et, après cinquante ans, Dieu leur dira : O mes serviteurs ! puisque vous avez fait grand’chère en mon paradis, je vous veuille montrer mon visage, etc. »(Pierre Belon, Observations de plusieurs singularités, liv. III, ch. IX, pag. 392.)
  9. Un peu au-dessus de cette inscription, on lit ces lignes rimées

    Hoc opus Andreae memori consistit
    Effectus Pantaleonis bis honore auctoris studiis
    Ut pro gestis succedat gratia culpis.

  10. Aimon., Chron. Cassin., lib. III, cap. XIX.
  11. Monum. antichi inediti, part. II, sez. II, cap. I, n° 110.
  12.  Vide in sembianza placida tranquilla
    Il divo, che di manna Amalfi instilla.

    (Tasso, lib. II, st. 82.)
    La citation suivante peut donner idée de la façon dont les écrivains du pays entendaient encore ce miracle en 1836 :
    « Ecco un epoca fortunata ad indelebile negli annali amalfitani. Mentre un Gioja Colla scoverta della Bussola disserra al mondo intero l’ampio varco de’ mari ; contemporaneamente il nostro protettore S. Andrea, disvela dal suo tabernacolo il sacro ed incorruttibile liquore della Manna, cotanto prodigioso net sanare i languori. » (Matho Camera. Descrizione antica e moderna d’Amalfia.) - L’auteur de cette compilation est inspecteur des fouilles et des antiquités de la province de Salerne ; cet ouvrage, sans méthode et sans critique, et dont cette singulière citation peut faire connaître l’esprit, contient néanmoins de curieux renseignemens et ne nous a pas été inutile.

  13. On lit sur la façade occidentale de cette tour l’inscription suivante :
    « Anno Dom. 1276. D. Philippus Augustariccius proesul et civis Amalphitanus, hoc campanile et magnam campanam fieri fecit. »
  14. Guyot de Provins se trouvait en 1181 à la cour de l’empereur Frédéric, à Mayence. .
  15. On lit cette description de la marinette dans un vieil ouvrage du commencement du XVIe siècle, sans nom d’auteur :
    « La marinette fait connaître qu’on faisait nager l’aimant dessus du liège dans l’eau, pour lui donner la facilité de se tourner vers le nord. » (L’art de Naviguer, pag. 87.)
  16. Et non à Melphi dans la Pouille, comme l’ont avancé quelques auteurs, entre autres M. de Sismondi. Melphi dans la Pouille est située à quarante milles du cap Palinure, dans l’intérieur des terres. De plus, cette ville n’a été fondée qu’en 937.
  17. P. Orose, lib. IV, cap. IX.
  18. Et quia similiter dictus locus Ebuli non erat tutus propter continua praelia… rapinas, etc. Deliberaverunt quietudinem requirere quae tum temporis in Italiam non reperiebatur nisi in haeremis ac asperrimis locis et montaneis. (Chronic. amalphitanum.)
  19. Descenderunt de Scala ad vallem illam usque ad littus maris… et in eo loto ipsi Malphitani coeperunt aedificare urbem. (Chron. amalphitanum.)
  20. Peperit Scala ipsam Amalphiam metropolim. (Ughelli, Ital. sacra, tom. VII.)
  21. Camille Peregrin, in Trad. Benev., pag. 31, 71.
  22. Camille Peregrin, Hist. princip. Lungob.
  23. Chron. Napolit., ap. C. Peregrin., tom. III - Ce fut en 828 qu’une vengeance d’amour leur livra la Sicile, comme elle leur avait livré l’Espagne.
  24. Sainte Trophimène est encore la patronne de la côte, et l’on voit toujours ses reliques dans l’église de Minori, où elles sont renfermées dans un coffre de marbre. Sainte Trophimène était Sicilienne et de noble origine. Quand elle fut en âge d’être mariée, elle déclara à son père qu’elle avait consacré sa virginité à Jésus-Christ, et refusa tous les partis qui se présentèrent ; son père insistait ; elle s’enfuit sur le continent. Revenue plus tard en Sicile, elle subit le martyre sous Maxime et Dioclétien.
  25. Chron. amalphit., cap. III - Anonym. Salern., cap. LXIV.
  26. Aiebant Amalfitani vicissim inter se : Ille, qui nobis opes varias tribuit abundanter estinctus est, veniet ignotus alius ; in servitutem nos deducet, filiasque nostras tollet et suis servis dabit. (Anonym. Saiern., cap. LXIX.)
  27. Anonym. Salern, cap. LXIX.
  28. Anonym. Salern., cap. LXIX.
  29. Ciacconi, Vit. pontif., tom. I. — Rinaldi, Eccles., tom. II, pag. 381. — Buccelin, annal. Benedict., an 849.
  30. Da mihi, obsecro, tegumentum quod in capite tuo geris, etc. (Anonym. Salern., cap. CXVIII.)
  31. Anonym. Salern., cap. CXXI.
  32. Manu-Cusi, coniati a Mano. — V, Zaneti, Racolta delle Monete, tom. III, pag. 373.
  33. Capaccio, Rist. Neapol., tom. I, cap. xi. — Muratori, Dissert., 4.
  34. Freccia, de Offic. adm., lib. I, pag. 27.
  35. Chiocarello, Antist. Neapolit. eccles. catal., pag. 136.
  36. Manso dux Malfiae… ipse monachus quoque factus est. (Chron. Cavens.)
  37. Ubaldi, Chronic.
  38. Chronic. Arnulphi monachi, ap. Peregrin., tom. III. — Chron. Cavens., an. 921.
  39. Pellegrin, cap. CLXX.
  40. Archives de la Cava, A, 5, n° 42.
  41. Guglielmo Pugliese, Rer. norman.
  42. Id., ibid., lib. III.
  43. Diplôme de Bohémond, archives d’Amalfi, n° 10.
  44. Gius. Amorosi, Sulle tavole amalfitane, Nap. 1829.
  45. Gugl. Pugliese, lib. III de Rer. norman.
  46. Malaterra, Hist., lib. IV.
  47. Lupi Prostapata, chron. an 1096.
  48. Chron. Cavens. — Anonym. Cassinens. — Capecelatro, Istor. del Regno di Napoli, tom. II, pag, 5.-Falco, Chron. Benevent., an. 1130.
  49. Ab. Telesin., Rer. a Rogerio gest., lib. III, cap. IV.
  50. Ab. Telesin., lib. III, cap. IV.
  51. Chron. Benevent., an. 1137.
  52. La même tempête brisa tous les vaisseaux à l’ancre dans le port de Naples et ruina la plupart des ports des Calabres et de l’Adriatique.
  53. La cui pronunzia disgutta mirabilmente le orrechie. (Matteo Camera.)