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La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre/2

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II.

SITUATION DE LA FRANCE AU 24 FÉVRIER 1848.


Il y a des gens qui, à propos du 2 décembre, commentant la Décadence des Romains, vous disent le plus sérieusement du monde : La nation française est corrompue, dégénérée, lâche. Elle a trahi sa mission providentielle, renié sa gloire. Il n’y a plus rien à attendre d’elle : qu’une autre prenne sa place, et reçoive sa couronne !

Beaucoup de Français répètent ces sottises, tant ils sont prompts à médire d’eux-mêmes !

D’autres, affectant un air hippocratique, accusent le socialisme. C’est le socialisme, assurent-ils, qui a perdu la démocratie. Le peuple, de lui-même, était plein de bon sens, pur, vertueux, dévoué. Mais son âme a été matérialisée par les prédicants de socialisme, son cœur désintéressé de la chose publique, détourné de l’action. C’est par l’influence de ces idées léthifères qu’il a pu se tromper sur la signification du coup d’état, battre des mains à la violation de l’Assemblée, à l’arrestation des généraux. On lui avait appris à mépriser ses représentants : il a manqué à leur appel, et dans le guet-apens du 2 décembre, il n’a vu que le rétablissement de son droit, le suffrage universel.

Le citoyen Mazzini, l’archange de la démocratie, s’est fait l’éditeur de cette opinion.

Voici encore, sur le même événement, d’autres variantes :

C’est la gauche qui a assuré le succès du coup d’état, en votant, le 17 novembre, contre la proposition des questeurs.

C’est la presse de l’Élysée qui a effrayé de ses récits la bourgeoisie, et retenu son indignation.

C’est l’armée, féroce et vénale, dont l’attitude a désespéré le patriotisme des citoyens.

C’est ceci, c’est cela !…

Toujours les grands événements expliqués par les petites causes ! Aussi l’étranger, prenant acte de ces misérables défaites, ne comprenant point qu’une masse de 36 millions d’hommes se laisse, en un même jour, mystifier et museler, siffle sur notre nation, et à son tour la proclame déchue. Ceux qui ne nous connaissent point, qui ne savent de quelle révolution la France est en travail, ou qui ayant entendu vaguement parler de cette révolution, la jugent aussi absurde que nos conservateurs, jettent le sarcasme à cette race, élue entre toutes, et la vouent à l’opprobre. L’Anglais, déguisant mal sa joie, dévorant d’avance notre territoire, rougit de notre aventure ; l’Américain, avec son insolence d’affranchi, crache sur notre nom ; l’Allemand métaphysique, le Hongrois féodal, l’Italien bigot, l’un après l’autre, nous clouent au pilori. Tandis que le Saint-Père nous fait baiser ses mules, voici le prophète Mazzini qui nous présente l’éponge de fiel, et prononce sur nous le Consummatum est ! Quel triomphe, dans toute l’Europe, pour l’envie ! et quelle leçon à la postérité ! La France de 1848, la fille de 92 et de 1830, eh bien ! cette France émancipatrice, un moment adultère, met au monde le socialisme ; et tout aussitôt elle trahit les nationalités, elle assassine les républiques, s’agenouille devant le cadavre de la papauté, embrasse le fantôme de la tyrannie, et meurt !…

Oh ! si je n’avais qu’à répondre à des pédants ignares ! s’il ne s’agissait pour moi que de flageller une fois de plus ces mystagogues, sycophantes des révolutions qu’ils n’ont pas prévues et qui les dépassent !… — Mais un devoir plus sérieux me commande. Il faut justifier ma nation devant l’histoire, lui ôter ce poids d’infamie, dont ses rivales espèrent l’écraser. Un seul jour de remords pour la France ! c’est cent mille fois plus que la passion de l’Homme-Dieu… Oublions donc tous, s’il se peut, nos griefs ; raisonnons de sang-froid, repassons les faits et les causes. Que l’histoire, nous montrant dans nos erreurs les causes de nos défaites, nous apprenne enfin à les réparer. Qu’au feu de l’adversité disparaissent parmi nous les partis et les sectes ; que l’intolérance soit flétrie, qu’on n’estime plus que la liberté !

Le 24 février 1848, une poignée de républicains, franchissant les limites de la protestation bourgeoise, renverse le trône et dit au peuple : Sois libre !

C’était hardi, cela aurait été sublime, si, avec moins de modération et d’honnêteté, je le ferai voir tout à l’heure, avec moins d’égards pour les préjugés du pays, avec moins de religion démocratique, les auteurs de ce coup de main, tenant plus de compte de leur position que de leur principe, avaient voulu profiter de leur succès pour engrener la Révolution. Qu’ils sachent tous, néanmoins, qu’en rappelant ici leur timidité, je ne leur en fais aucun reproche, et puissent-ils eux-mêmes n’en éprouver pas plus que moi de regret ! Au lieu de présumer, comme d’autres, la volonté nationale, ils ont préféré l’attendre ; leur premier acte a été de mettre en pratique la théorie qu’ils venaient de faire triompher, au risque d’en perdre bientôt, par l’incapacité de la multitude, tout le fruit : aucun blâme ne peut les frapper. Et si en présence des faits qui ont suivi, on se prend à regretter, par moments, que des chefs populaires aient poussé aussi loin la foi politique, ces mêmes faits, nécessaires d’ailleurs à l’éducation nationale, ne font que relever davantage leur vertu.

Que signifiait cependant dans la bouche des hommes de février, cette parole si vaste, adressée au peuple, Sois libre ? quelles étaient les chaînes que nous avions à rompre, le joug qu’il fallait briser, l’oppression dont nous devions disperser les ressorts ? sur quoi portait enfin cette effusion de liberté qu’on annonçait ?

Car toute révolution est, par essence, négative : nous verrons même qu’elle ne peut ni ne doit être jamais que cela. Celle de 89, dans ce qu’elle a eu de décisif, de réel et d’acquis, n’a pas été autre chose. Y avait-il donc pour nous matière à négation, en février ? restait-il quelque chose à abolir, ou bien n’avions-nous qu’à améliorer ? Dans le premier cas, pourquoi cette abstention du Gouvernement provisoire ? dans le second, pourquoi avoir chassé Louis-Philippe, et que signifiait la République ? Ou les chefs de la Démocratie trahissaient, en gardant le statu quo, leur mandat ; ou bien ils avaient agi sans mandat, et il ne fallait voir en eux que des usurpateurs : impossible, ce semble, d’échapper à ce dilemme.

C’est ici que commence le martyre des fondateurs de la République : car, comment supposer qu’ils aient ignoré le but de leur entreprise ? Mais ils n’ont pas osé, ils ne pouvaient pas oser !… De là, l’appel au peuple, et ses tristes résultats.


Il existait en France, au 24 février :

1. Un clergé organisé, comprenant environ 50,000 prêtres et autant d’individus des deux sexes répartis dans les maisons religieuses ; disposant de 300 millions de propriétés, sans compter les églises, biens curiaux, le casuel, le produit des dispenses, indulgences, collectes, etc. ; organe, présumé indispensable, de la morale publique et privée, exerçant à ce titre sur tout le pays une influence occulte, d’autant plus redoutable par cette raison, et en bien des cas irrésistible.

2o Une armée de 400,000 hommes, disciplinée, dépaysée, sans relations avec les gardes nationales, qu’on lui apprenait à mépriser, et à la dévotion entière du pouvoir, seul jugé capable de garder le pays et de le défendre.

3o Une centralisation administrative, maîtresse de la police, de l’instruction publique, des travaux publics, de l’impôt, de la douane, des domaines ; occupant au delà de 500,000 fonctionnaires, salariés des communes et de l’état ; tenant dans sa dépendance directe ou indirecte, toute propriété, toute industrie, tout art mécanique ou libéral ; ayant partout la haute main sur les personnes et sur les choses ; gouvernant tout, et ne laissant aux contribuables que la peine de produire et de payer l’impôt.

4o Une magistrature fortement hiérarchisée, étendant à son tour, sur les rapports sociaux et les intérêts privés, son inévitable arbitrage : Cour de cassation, Cour d’appel, Tribunaux de première Instance et de Commerce, Justices de paix, Conseils de prud’hommes, etc. : le tout en parfaite intelligence avec l’église, l’administration, la police et l’armée.

5o Cet immense organisme, servant à la fois de moteur et d’instrument à l’action collective, attirant sans cesse à lui la force et la richesse du pays, trois grands partis s’en disputaient la direction, et, jaloux de procurer le bonheur de la patrie, troublaient, déchiraient son sein de leur ardente compétition. C’étaient : le parti légitimiste, représentant la branche aînée de Bourbon, et jusqu’à certain point l’ancien régime ; le parti orléaniste, représentant des idées constitutionnelles ; le parti républicain. Ces trois partis se subdivisaient à leur tour en plusieurs nuances : en dehors, le parti bonapartiste, qui allait reparaître, enfin le parti socialiste, qui devait attirer sur lui la malédiction de tous les autres.

6o Quant à la NATION, parfaitement homogène au point de vue juridique, elle se divisait, sous le rapport des intérêts, en trois catégories principales, que nous essayerons, comme suit, de définir :

La Bourgeoisie. Je range dans cette classe tout ce qui vit du revenu des capitaux, de la rente des propriétés, du privilège des offices, de la dignité des emplois et sinécures, plutôt que des produits effectifs du travail. La bourgeoisie moderne, ainsi entendue, forme une espèce d’aristocratie capitaliste et foncière, analogue, pour la force numérique et la nature de son patronage, à l’ancienne noblesse ; disposant presque souverainement de la banque, des chemins de fer, des mines, des assurances, des transports, de la grande industrie, du haut commerce, et ayant pour base d’opérations une dette publique, hypothécaire, chirographaire et commanditaire, de 20 à 25 milliards.

La Classe moyenne. Elle se compose des entrepreneurs, patrons, boutiquiers, fabricants, cultivateurs, savants, artistes, etc., vivant, comme les prolétaires, et à la différence des bourgeois, beaucoup plus de leur produit personnel que de celui de leurs capitaux, privilèges et propriétés, mais se distinguant du prolétariat, en ce qu’ils travaillent, comme on dit vulgairement, à leur compte, qu’ils ont la responsabilité des pertes de leur état comme la jouissance exclusive des bénéfices, tandis que le prolétaire travaille à gage et moyennant salaire.

Enfin, la Classe ouvrière ou Prolétariat. C’est celle qui, vivant comme la précédente plus de son travail et de ses services que de ses capitaux, ne possède aucune initiative industrielle, et mérite à tous égards la qualification de mercenaire, ou salariée. Quelques individus de cette classe, par leur talent et leur capacité, s’élèvent à une condition d’aisance à laquelle souvent ne parviennent pas les entrepreneurs et patentés ; de même que parmi ces derniers, quelques-uns obtiennent des bénéfices qui dépassent de beaucoup le revenu moyen des bourgeois. Mais ces inégalités, tout individuelles, et qu’on pourrait considérer presque comme des anomalies, n’affectent point les masses ; et comme la classe moyenne, composée en général des producteurs les plus habiles et les plus énergiques, demeure fort au-dessous, pour la sécurité et les garanties, de la classe bourgeoise ; de même le prolétariat se compose d’une multitude pauvre, sinon misérable ; n’ayant toute sa vie du bien-être que le rêve ; connaissant à peine, en beaucoup de lieux, l’usage du blé, de la viande et du vin ; chaussé de sabots, vêtu en toute saison de coton ou de toile, et dont un grand nombre ne sait pas lire. Les économistes ont peint, en traits émouvants, la misère du prolétariat ; ils ont prouvé, jusqu’à l’évidence, que dans cette misère était la cause de l’affaiblissement de la moralité publique, et de la dégradation de la race. La France est le pays de l’Europe où se trouve le plus grand écart entre la civilisation et la barbarie, où la moyenne d’instruction est la plus faible. Tandis que Paris, centre du luxe et des lumières, passe à juste titre pour la capitale du globe, il est dans les départements une foule de localités où le peuple, à peine affranchi de la glèbe, et déjà corrompu par le salariat, semble avoir rétrogradé sur le moyen âge.

Le pays compte au delà de 36 millions d’habitants. Son produit annuel est d’environ 9 milliards, dont un quart sert à payer les frais d’état, église et autres fonctions appelées improductives ou parasites ; un autre quart appartient à titre d’intérêt, rente, loyer, dividende, agio, commission, bénéfice, etc., aux propriétaires, capitalistes et entrepreneurs ; ce qui laisse pour la classe travailleuse, en y comprenant ceux de la classe moyenne qui ne réalisent pas de bénéfice, et c’est le grand nombre, un revenu ou salaire qu’on peut évaluer à 41 centimes par tête et par jour, et qui dans les cas extrêmes est au-dessous de 15.

Tel était, en raccourci, au 24 février, le bilan de la nation française.

Il en résulte que la force de cette nation, abstraction faite du territoire et du nombre des habitants, ce qui constitue son importance comme organe et fonction dans l’humanité, lui vient uniquement de sa féodalité gouvernementale et bourgeoise. Le peuple, la masse servile, exploitée mais non organisée, est sans valeur politique. Son rôle est, à peu de chose près, celui de l’esclavage chez les anciens. Supposez pour un instant la hiérarchie qui le contient et le met en œuvre, détruite ; le pouvoir anéanti, dans son personnel et ses emplois ; la bourgeoisie exterminée, ses richesses partagées ; supposez cette multitude, indigente et illettrée, barbare si l’on veut mais non pas vile, devenue maîtresse par un coup de baguette révolutionnaire, passant le niveau sur l’Église et sur l’état, et réalisant à sa manière la parabole de Saint-Simon, comme elle aurait très-bien pu s’en donner le plaisir après le 24 février : aussitôt, et jusqu’à nouvelle organisation, la France, dépouillée, comme Samson par Dalila, de sa chevelure, n’est plus qu’une masse inerte, à l’état chaotique ; il y a bien une matière sociale, il n’y a plus de société.

Ainsi, le peuple français, dans ses masses profondes, avec la centralisation qui l’enserre, le clergé qui le prêche, l’armée qui le surveille, l’ordre judiciaire qui le menace, les partis qui le tiraillent, la féodalité capitaliste et mercantile qui le possède, ressemble à un criminel jeté au bagne, gardé à vue nuit et jour, avec cotte de mailles, camisole de force, chaîne, carcan, une botte de paille pour lit, du pain noir et de l’eau pour toute nourriture. Où et quand vit-on une population mieux garrottée, serrée, gênée, mise à une diète plus sévère ? Les Américains, qui n’ont ni clergé, ni police, ni centralisation, ni armée ; qui n’ont point de gouvernement, dans le sens que l’ancien monde attache à ce terme ; qui ne savent que faire de leur bétail, de leurs farines et de leurs terres, parlent de nous fort à l’aise ! Nous portons, depuis des siècles, un poids qui en moins d’une génération aurait écrasé toute autre race ; et telle est notre misère, que si on nous ôte ce poids, nous cessons momentanément de vivre ; si on nous le conserve, nous ne pouvons pas exister !

Certes, jamais occasion plus belle ne s’offrit à des révolutionnaires. Tout le monde, la bourgeoisie elle-même, le sentait. Il répugne que la société ne soit autre chose que l’immolation systématique du grand nombre au plus petit, quand ce grand nombre se compose d’individus de même sang, doués d’aptitudes identiques, capables enfin de devenir à leur tour, par l’instruction et le travail, aussi savants, aussi artistes, aussi puissants inventeurs, aussi grands capitaines, aussi profonds hommes d’État, que leurs cousins de la classe gouvernante et bourgeoise.

Je n’ai nulle envie de rallumer des discordes éteintes. Je sais que je n’écris point un article du Représentant du Peuple, qu’il n’y a plus de multitude qui me lise, et que je remuerais en vain ce foyer qui n’est que cendre. La classe la plus nombreuse et la plus pauvre, cette grande armée du suffrage universel, que nous avons essayé d’affranchir par sa propre initiative, a donné par deux fois, au 10 décembre 1848 et au 20 décembre 1851, une réponse telle que la comportait l’état de son âme, la poésie de ses souvenirs et la naïveté de ses sentiments. Le peuple français, pour quelque temps encore, entend qu’on le gouverne, il ne m’en coûte rien de l’avouer, et il cherche un homme fort ! Il a dévolu sa souveraineté au nom qui lui représentait la force : quelle idée d’avoir voulu faire, de cet enfant, un souverain ! quelle fiction lamentable dans la série déjà si longue de nos fictions !… Je n’appellerai pas de ce plébiscite, qui me met à l’aise, et je n’entends en aucune façon infirmer le vote du 20 décembre. Le peuple, si ce n’est par raison, au moins par instinct, sait ce qu’il fait ; seulement ce qu’il sait n’est pas à la hauteur de ce que nous, les gens de la classe moyenne et les bourgeois, nous savons. Ce ne sont pas les actes du peuple, parfaitement authentiques, quoi qu’on dise, et trop faciles à prévoir, que je discute. Je me demande : Comment, au 24 février, les chefs de la démocratie ont-ils résigné leurs pouvoirs entre les mains d’un pareil peuple ; et comment celui-ci, à son tour, a-t-il trompé les espérances des démocrates ?

Cette question, qui renferme le secret des événements postérieurs, et qui, après tout ce que l’on a dit et écrit depuis quatre ans, est encore toute neuve, on me pardonnera de la traiter avec une certaine diligence.