La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre/3

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III

DESIDERATA DE LA RÉVOLUTION AU 24 FÉVRIER.


L’éducation des peuples, dit Lessing, est comme celle des individus. Chaque progrès obtenu dans cette éducation amène la suppression d’un organe éducateur, et se résout pour le sujet en accroissement d’indépendance, cessation de discipline.

La révolution économique et anti-gouvernementale, en vue de laquelle on avait renversé la monarchie constitutionnelle, appelé dix millions de Français à l’exercice des droits politiques, créé la plus immense anarchie dont l’histoire fournisse l’exemple ; cette révolution, si grosse déjà de préparatifs, ne pouvait donc consister, d’une part, que dans l’abrogation, partielle ou totale, en tout cas progressive, des grands organismes qui à l’origine des sociétés servirent à dompter la nature rebelle des peuples ; en second lieu, dans l’extinction des dettes, la propagation du bien-être, la transformation de la propriété, l’annihilation des partis, enfin, et pour dire tout d’un seul mot, l’éducation sociale et égalitaire des masses.

Ainsi la religion, symbolique de la société, fut de tout temps la première manifestation intellectuelle du peuple ; le sacerdoce, son premier maître.

Sans que la révolution témoignât la moindre haine pour le culte, il y avait lieu de se demander, en 1848, si, d’après le principe de la liberté religieuse et le progrès de la raison publique, on devait entretenir plus longtemps, aux frais de la nation, un corps aussi redoutable que le clergé ; si le temps n’était pas venu pour la société française de commencer la renonciation au culte, considéré comme principe de morale et instrument d’ordre ; s’il ne convenait pas à cette heure, dans l’intérêt des mœurs elles-mêmes, et sans dogmatiser aucunement, de transporter l’autorité religieuse au père de famille, comme on venait de transporter l’autorité politique au citoyen ; d’apprendre aux masses que la prière n’est qu’un supplément de la réflexion, à l’usage des enfants et des simples ; les sacrements et les mystères, une allégorie des lois sociales ; le culte, un emblème de la solidarité universelle ; de leur dire, enfin, que l’homme qui n’a de vertu privée, de fidélité aux engagements, de dévouement à la patrie, que par crainte de Dieu et peur du bourreau, loin d’être un saint, est tout simplement un scélérat ?

Car, si l’on continuait de penser, avec quelques-uns, que le peuple ne peut se passer de culte ; que s’il ne va plus à la messe, il dévastera les campagnes, brûlera les granges, pillera les magasins ; qu’en admettant même, comme fait notoire, la décadence du catholicisme, la seule conséquence à tirer de ce fait serait de remplacer la religion officielle par une autre plus en harmonie avec les besoins et les idées, nullement d’abandonner un si grave intérêt à l’arbitre des consciences ; qu’en attendant il était de bonne politique d’appeler les prêtres à la bénédiction des drapeaux de la liberté et aux funérailles de ses martyrs ; si, dis-je, tel devait être le jugement de la démocratie sur l’importance des cultes, alors on avait eu tort de chasser la dynastie d’Orléans ; il fallait s’en tenir à la reforme demandée par M. Duvergier de Haurane, appuyer simplement MM. Odilon Barrot et Thiers. La théorie démocratique de la liberté est incompatible avec la doctrine théologique de la grâce : il faut choisir entre Augustin et Pélage, deux maîtres qui s’excluent réciproquement. Point de révolution dans l’Église, point de république dans l’état.

Pour moi, j’avais une telle foi dans la moralité du peuple, malgré l’influence délétère du paupérisme, que je n’eusse point hésité à appuyer la liberté la plus entière, et en respectant les croyances individuelles, à mettre définitivement la religion hors de l’état, c’est-à-dire d’abord, hors du budget. Et certes, l’opinion des chefs de la démocratie sur l’importance ultérieure des idées religieuses ne peut non plus être un doute pour personne : leur principe leur défendait d’avoir du peuple une opinion si dégradante.

Mais ils n’osèrent assumer la responsabilité d’une décision aussi grave ; ils crurent devoir en référer à la nation. Nous ne sommes pas le souverain, pensaient-ils ; la religion est une de ses propriétés ; il ne nous appartient pas de préjuger les dispositions de sa conscience, encore moins d’attirer sur la démocratie la réprobation qui de tout temps s’est attachée aux athées !… Le peuple, l’Assemblée nationale, décidera.

C’est ainsi que les souvenirs sanglants et obscènes de l’hébertisme arrêtèrent le parti républicain sur la pente de la liberté. Le passé de la Révolution écrasait le présent : or, la question renvoyée au jugement populaire, l’Église était sûre du triomphe.

La même chose devait arriver pour le gouvernement.

Qu’est-ce que le gouvernement dans la société ? Le maillot, si j’ose ainsi dire, d’un peuple au berceau ; après le culte, l’organe principal de l’éducation des masses ; aux époques d’antagonisme, l’expression armée de la force collective.

Déjà le problème de la réduction à opérer dans le pouvoir central avait été posé en 89. À moitié résolu par la formation spontanée des gardes nationales et les fédérations de provinces, il avait rendu possibles les journées des 14 juillet, 5 et 6 octobre, et 10 août. C’est sous l’influence de ce principe que la France tout entière fut révolutionnée pendant les années 89, 90, 91, 92, et jusqu’au 31 mai 93 ; que se formèrent les bataillons de volontaires, et que le peuple se leva en masse sous la terreur. Affirmé, quoique obscurément, par le parti de la Gironde, combattu à la fois par les royalistes de l’assemblée et par la Montagne, il succomba dans la guerre civile allumée par la journée du 31 mai. On peut dire qu’à dater de cette époque la France a été rayée de nouveau de la liste des nations libres ; en changeant de gouvernement, elle n’a plus fait que changer de tyrannie. Désorganisée, désarmée, muselée, sans point de ralliement, sans cohésion d’intérêts, ailleurs que dans l’état ; ne reconnaissant d’autorité que celle du centre ; accoutumée à le suivre comme le soldat suit son chef de file, elle a perdu jusqu’à la notion de son indépendance et de ses droits. Depuis soixante ans elle assiste aux tragédies de son gouvernement, réduite, pour toute initiative, à poursuivre ses maîtres tour à tour de ses vœux et de ses malédictions. Toute action propre lui est ôtée ; toute tentative pour la ressaisir et que n’appuie pas l’un au moins des pouvoirs constitués, est réprimée à l’instant et impitoyablement.

C’est ce dont on peut juger d’après le tableau de nos révolutions, pendant les soixante-quatre dernières années.


ANNALES DE LA LIBERTÉ, EN FRANCE,
du 24 janvier 1789 au 24 février 1848.


1789. — 24 janvier-4 mai. — Convocation des États-généraux, rédaction des cahiers. La nation appelée à la vie politique, fait pour la première fois acte de volonté, exprime ses intentions, et nomme ses représentants.

20 juin. — Serment du Jeu de Paume : l’Assemblée des représentants se déclare souveraine, et supérieure à la prérogative royale.

14 juillet. — Le peuple appuie ses représentants ; la royauté est subalternisée ; les gardes nationales se fédéralisent.

1790. — 14 juillet. — Grande fédération ; le roi prête serment à la nation ; la nation jure par la Révolution.

1791. — 14 juillet. — Nouvelle fédération. La nation pardonne au roi : Elle commande, Il exécute.

1792. — 10 août. — La royauté ne pouvant supporter sa condition inférieure, conspire contre la souveraineté nationale. Elle est vaincue : la nation se forme en Convention pour fonder une République.

1793. — 31 mai-2 juin. — Réaction de l’idée d’autorité contre l’idée de liberté. La raison d’État, sous le nom de République une et indivisible, triomphe de la raison du Pays, accusée de fédéralisme. Le peuple appuie l’unité : la nation est remise sous le joug par les Jacobins. Commencement de la terreur.

Ici finit la période de liberté, inaugurée par la convocation des États-généraux.

1794. — 24 février-5 avril. — Élimination des Hébertiste et Dantonistes par la faction de Robespierre. Le pouvoir se concentre de plus en plus.

27-28 juillet (9 thermidor). — Le pouvoir incline à la dictature d’un seul. Révolution de palais, où Robespierre est vaincu par ses collègues du comité de Salut public. D’abord, la population n’ose s’y fier, et le triomphe de la Convention paraît douteux, tant le triumvir avait su éteindre la faculté politique dans les masses. Peu à peu les Parisiens se prononcent ; Robespierre est guillotiné, et le pays, échappé de cette tyrannie, retombe sous celle des thermidoriens.

1795. — 1er avril-20 mai (12 germinal-1er prairial). — Insurrection du peuple de Paris contre les réacteurs de thermidor. Comprimée par l’autorité conventionnelle.

5 octobre (13 vendémiaire). — La désaffection est au comble. Si les élections demeurent libres, les royalistes seront nommés en majorité, et ce sera fait de la République. Une loi, dite du 13 fructidor, ordonne donc que les deux tiers des représentants seront choisis parmi les membres de la Convention. Révolte des sections : écrasée par Bonaparte.

1797. — 4 septembre (18 fructidor). — De nouvelles élections amènent une majorité royaliste. Coup d’état du Directoire, appuyé par l’armée et les jacobins. La constitution est violée, la représentation mutilée, et la République immolée pour la seconde fois par ses défenseurs.

1799. — 9 novembre (18 brumaire). — Révolution de palais, au profit de Bonaparte. La nation, qui n’a pas été consultée, se tait ou applaudit.

1814. — Avril. — Révolution de palais, au profit des Bourbons, revenus à la suite de l’étranger. La nation salue ses princes, qu’elle ne connaissait plus.

1815. — Mars. — Conspiration militaire et révolution de palais. Une partie de la nation bat des mains au retour de l’Empereur.

Juillet. — 2e restauration des Bourbons, par la faveur de l’étranger. L’autre partie de la nation, qui avait gardé le silence pendant les cent jours, prend sa revanche d’applaudissements, et les proscriptions commencent.

1830. — Juillet, — Un conflit s’élève entre les grands pouvoirs de l’État ; le peuple de Paris appuie les 221 ; le maréchal Marmont retire les troupes. Révolution de palais, au profit de Louis-Philippe.

1832-1836. — Émeutes républicaines et carlistes : vaincues par le gouvernement.

1839. — Coalition parlementaire : une société secrète essaye de profiter de la circonstance pour appeler le peuple aux armes. La couronne cède : révolution ministérielle.

1848. — 22-24 février. — Conflit entre le ministère et l’opposition, soutenue par la garde nationale. Louis-Philippe s’enfuit, laissant la place aux républicains.

Non, ceux qu’a surpris l’attitude de la France au 2 décembre 1851 ne connaissent pas son histoire. Ils n’en ont retenu que les grandes dates parlementaires et militaires, prenant, les trois quarts du temps, l’action du pouvoir et des partis pour celle de la nation.

La France, qu’on le sache une fois, depuis soixante-quatre ans, n’a pas eu cinq années d’existence nationale. Elle a vécu, de sa vie propre, du 24 janvier 1789, date de la convocation des États-généraux, jusqu’au 31 mai 1793, date de l’expulsion des Girondins. Pendant cette courte évolution, on voit le pays se subordonner le pouvoir, le diviser, le réduire ; les libertés locales et individuelles se former ; et si la situation est loin encore d’être heureuse, l’esprit et la volonté surgissent de partout dans le corps social. Après le 31 mai, le rapport est interverti : le pouvoir, comme sous les rois, se subordonne le pays ; la nation n’est plus qu’une partie intégrante de l’état ; le contenant est compris dans le contenu. On reconnaît, dans la centralisation préconisée par les Jacobins, l’influence de l’instinct populaire, plus facilement saisi de la notion simple du pouvoir que de l’idée compliquée du contrat social. La faculté politique s’absorbant de plus en plus dans les agents supérieurs de l’autorité, les citoyens perdent une à une toutes leurs libertés, et ne conservent pas même la sécurité de leurs correspondances. La société a disparu : c’est un domaine, avec ses régisseurs, ses employés, et ses fermiers.

Certes, on ne peut nier que les divers gouvernements qui se sont succédé en France après la mort de Louis XVI, n’en aient parfois tiré de grandes choses ; que, soit par leur initiative, soit par leur réaction, ils n’en aient fait jaillir de vives étincelles. Mais tout cela, encore une fois, est histoire d’état ; ce n’est pas l’histoire du peuple. Or, si le mot de démocratie signifie quelque chose, si c’est par elle et pour elle qu’avait eu lieu la révolution de février, c’était le cas, en 1848, de mettre fin à une anomalie monstrueuse, et, si l’on n’osait aller jusqu’à l’anarchie, qui comme tout principe indique plutôt un idéal qu’une réalité, on ne pouvait du moins se refuser à une simplification générale de l’institut politique.

Le peuple donc était-il déclaré hors de tutelle, et suî juris ? La centralisation, ce vaste champ d’orgueil, devait être immédiatement attaquée, et les citoyens envoyés en possession d’eux-mêmes. On restituait, sauf les transitions à ménager, aux départements et aux communes la gestion de leurs affaires, le soin de leur police, la disposition de leurs fonds et de leurs troupes. De quel droit des individus, nommés par leurs pairs, auraient-ils prétendu savoir mieux à Paris ce qui convient aux provinces, que les électeurs eux-mêmes ?… Pour faire des Français, la première condition était de faire des citoyens, c’est-à-dire, dans notre langue, des gens de leur pays, ce qui ne peut s’obtenir que par la décentralisation. On fondait l’armée dans les gardes urbaines ; on laissait aux intérêts en litige le choix des arbitres, la forme des procédures, l’autorité des solutions…

Pensait-on, au contraire, que dans cette démocratie sans dictateur, sans sénat, sans factotons et sans mouchards, l’ordre ne durerait pas huit jours ; que le peuple avait besoin, suivant le style de Rousseau, d’un prince, comme il avait besoin d’un dieu ; que hors de là, les particuliers se battraient entre eux, que le faible serait livré à la merci du fort, le riche exposé à l’envie du misérable ; qu’une force était nécessaire à la République, pour contenir les mauvaises passions, punir les délits, et donner au honnêtes gens la sécurité ?

Alors encore, puisque l’on devait conserver le système, c’était une hypocrisie de parler révolution, et l’on s’était rendu coupable d’attentat en renversant la dynastie. En proclamant le peuple souverain, on le trahissait doublement ; d’abord, parce qu’il ne devait jouir que d’une souveraineté fictive ; ensuite, parce que dans l’hypothèse il était indigne de l’exercer. Rien que l’attribution du droit de vote à ce peuple réputé ignare, capable des plus scandaleuses aberrations et des plus irréparables lâchetés, ce vote ne dût-il être donné que tous les cinq ans, était un crime contre le progrès et contre le genre humain.

Je n’ai pas besoin de dire quelle était sur ce point, comme sur l’autre, l’opinion du Gouvernement provisoire. Nul ne professait pour le peuple une plus haute estime ; et si la chose eût dépendu de ses sentiments, sans doute il eût à l’instant coupé les lisières. Mais, pour la seconde fois, ils n’osèrent pas ! retenus qu’ils étaient par le préjugé général, et par cette crainte de l’inconnu qui trouble les plus grands génies. Bien loin de conseiller la démolition de l’autorité, quelques-uns conseillaient de s’emparer de la dictature : pourquoi faire, si l’on ne voulait ni de la suppression du culte, ni de la diminution de l’État, et, quant aux améliorations industrielles, qu’on n’était pas d’accord ?… L’impossibilité de reconnaître le dictateur, et par-dessus tout le respect du principe démocratique, des considérations toutes de principes, apposèrent le veto sur les velléités d’exécution. La question politique fut dévolue, comme la question ecclésiastique, à l’Assemblée nationale ; on put dès-lors prévoir qu’elle y serait enterrée. Là, il fut sous-entendu que le peuple étant mineur, on ne pouvait l’abandonner à ses propres conseils ; le gouvernementalisme fut maintenu avec un surcroît d’énergie ; on en fut quitte pour donner à la constitution nouvelle la qualification de démocratique, ce qui, à en juger d’après la rédaction publiée le 4 novembre 1848, était peut-être moins vrai que de la Charte de 1830…

Je ne m’étendrai pas sur la question économique, la plus grave de toutes. Posée dans ses véritables termes, elle ne me semble pas plus que les deux précédentes susceptible de contradiction.

La nation se divisant, ainsi qu’il a été dit, en trois catégories naturelles, dont l’une a pour formule : Opulence et consommation improductive ; l’autre, Industrie et Commerce libre, mais sans garanties ; la troisième, Sujétion absolue et misère progressive : le problème pour la Révolution était de résoudre la première et la troisième classe dans la seconde, les extrêmes dans le moyen ; et par-là de faire que tous, sans exception, eussent en proportion égale, le capital, le travail, le débouché, la liberté, et l’aisance. En cela consiste la grande opération du siècle, et l’objet, encore si peu compris, du socialisme. L’histoire et l’analogie des principes montrent que cette solution est la vraie.

Ce que le socialisme a nommé exploitation de l’homme par l’homme, à savoir, la rente du propriétaire, l’intérêt du capitaliste, la dîme du prêtre, le tribut de l’État, l’agio de l’entrepreneur et du négociant, toutes ces formes de prélibation de l’autorité sur le travail, ramenées à leurs origines, aux premiers temps de la production humaine, sont un corrélatif du gouvernement et du culte, une des formes de l’initiation primitive. De même que l’homme ne s’est originairement discipliné que par la terreur religieuse et la crainte du pouvoir, il ne s’est livré au travail que forcé et contraint. Pour obtenir de lui un labeur quotidien, il a fallu le soumettre à une retenue quotidienne : au fond, la rente et l’intérêt ne sont que les instruments de cette éducation énergique.

Actuellement, le peuple de nos villes et de nos campagnes, dont la moyenne de salaire est de 41 centimes par jour et par tête ; ce peuple était-il capable de supporter, sans tomber dans la crapule et l’insolence, une part plus forte de richesse ? Était-il à craindre, qu’en augmentant son bien-être, au lieu de doubler son activité et de le faire monter dans la vertu, on ne le précipitât dans la fainéantise et le vice ? Fallait-il, de plus en plus, le tenir en bride par un rude labeur, un maigre salaire, et comme l’avaient pratiqué sur eux-mêmes le Christ, les apôtres, les moines du moyen âge, ne laisser d’espérance au prolétaire que dans une autre vie ?

Poser ces questions, c’était les résoudre. La difficulté, pour le Gouvernement provisoire, n’était pas dans le but, elle était dans le moyen. Comment garantir le travail, ouvrir le débouché, équilibrer la production et la consommation, augmenter le salaire, attaquer la rente et l’intérêt, sans faire disparaître le crédit et arrêter la formation des capitaux ?… L’émancipation du prolétariat se présentait à certains esprits comme la dépossession de la bourgeoisie ; les projets variaient à l’infini, source intarissable de calomnies pour le parti républicain. Bref, ils n’osèrent pas, ils ne pouvaient pas oser ! Quand il y va de la fortune et de la liberté publique, nul en particulier n’a le droit de se charger de la réforme. Huber est convenu avec moi, à Doullens, qu’en prononçant le 15 mai la dissolution de l’Assemblée, il avait commis un acte d’usurpation. Le gouvernement provisoire se fût trouvé dans le même cas, en statuant, de son chef, sur la nécessité du culte et du gouvernement, et sur l’organisation du travail. L’opinion n’étant pas faite, il ne lui appartenait pas de la devancer. Après tout, la misère du peuple est encore un moindre mal que l’arbitraire dans le pouvoir. Le droit au travail, décrété en principe par le Gouvernement provisoire, fut renvoyé pour l’organisation à l’Assemblée constituante, où les contradicteurs ne pouvaient manquer d’être en majorité. Croyez donc que les représentants des intérêts menacés allassent, dans des conditions pareilles, se dévouer à l’émancipation du prolétariat !…

Ainsi la démocratie, quelle que fût sa volonté et sa foi, se trouvait en face de questions sans fond ni rive. De toutes parts, la tradition de 89 aboutissait à l’inconnu. On ne pouvait pas reculer, on n’osait plus avancer. Il semblait bien à tous que la moralité publique s’était élevée, la richesse accrue, les principes d’ordre et de bien-être multipliés en tous sens ; qu’il était juste, par conséquent, raisonnable, utile, de développer les libertés publiques, de donner plus d’essor à la liberté individuelle, d’émanciper les consciences, de faire au peuple une part plus large dans la félicité sociale. La révolution de 89 nous avait laissé à combler ces lacunes ; c’était pour avoir reculé devant cette œuvre que la monarchie de juillet, hypocrite et corruptrice, avait été renversée. Puis, quand on voulait mettre la main à l’œuvre, tout ce mirage de liberté, d’égalité, d’institutions républicaines, s’évanouissait. Au lieu d’une terre de promission, émaillée de bosquets, de vignobles, de moissons, d’eaux courantes, de vertes vallées, on ne découvrait qu’une plaine aride, silencieuse, sans limites !…

L’histoire n’est que le résultat des situations. La situation de la France, telle qu’elle existait en 1848, toute nation, par le progrès de ses idées, le jeu de ses institutions et de ses intérêts, y arrivera. C’est pour cela que l’histoire de France est l’histoire de tous les peuples, et que ses révolutions sont les révolutions de l’humanité.

Que les peuples s’instruisent donc à notre histoire ! Qu’est-ce qui a empêché la démocratie de 1848 de prendre une initiative révolutionnaire ? au premier regard, le respect de son principe et l’horreur de la dictature ; — après un examen plus approfondi, l’embarras des solutions, — en dernière analyse, et comme nous essayerons de le faire voir, un préjugé.