La Radiologie et la guerre/05

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Félix Alcan (p. 99-113).

V

PERSONNEL RADIOLOGIQUE

Je crois avoir fait comprendre dans les chapitres précédents la valeur des méthodes de la radiologie de guerre. J’ai exposé aussi le rôle de l’outillage nécessaire pour l’application de ces méthodes. Il convient maintenant d’aborder une question d’importance fondamentale, qui est celle du personnel radiologique.

Quelle que soit la valeur de l’appareillage et des méthodes, c’est du personnel chargé de leur utilisation que dépend, en définitive, le rendement efficace. L’appareillage radiologique doit être manié par des mains expertes, et les méthodes doivent être appliquées avec intelligence ; sinon, les résultats ne répondent, en aucune manière, au but à atteindre. Autrement dit, la radiologie est un métier, que l’on ne peut exercer sans l’avoir appris.

Le personnel radiologique, proprement dit, comprend les médecins radiologistes et les manipulateurs. De plus, il convient d’insister sur le rôle du chirurgien et sur la nécessité d’une collaboration étroite entre le chirurgien et le radiologiste.

Au début de la guerre, les conditions relatives au personnel étaient aussi précaires que celles concernant l’appareillage. Il y avait à Paris et dans les autres grandes villes de France un certain nombre de médecins radiologistes parmi lesquels des spécialistes très compétents. Ceux-ci n’auraient pu, en aucun cas, former un contingent suffisant pour les besoins, mais comme, de plus, ces besoins n’avaient pas été prévus, ils furent, pour la plupart, mobilisés dans des services sans rapport avec leur spécialité. Quelques-uns seulement furent affectés, dès le début, aux voitures radiologiques ou aux Services centraux ; les autres ne retrouvèrent que plus tard une affectation conforme à leurs aptitudes.

Il n’existait pour les médecins radiologistes aucun entraînement les initiant au Service radiologique pratiqué dans les conditions spéciales créées par la guerre. Un tel entraînement aurait pu être prévu par le Service de Santé militaire. On peut aussi concevoir que si la France eût possédé déjà une organisation de radiologie pour la campagne et pour les centres d’usines, on aurait pu tout naturellement disposer d’un certain nombre de médecins radiologistes très habitués à travailler dans des circonstances variées et capables de faire face aux difficultés de la situation nouvelle.

Il y a en effet, une grande différence entre le travail du médecin radiologiste dans une ville, avec un appareillage installé à poste fixe et, à proximité, des constructeurs ou des ingénieurs toujours prêts à rectifier un défaut de fonctionnement, — et le travail sur une voiture radiologique, ou même avec un appareil fixe, dans un coin retiré où l’on ne peut espérer aucune aide d’un autre que de soi-même. On voit immédiatement qu’il faut, pour réussir, une réelle connaissance des appareils, de leur manipulation, de leur réglage, — ainsi qu’une faculté d’initiative pratique qui n’accompagne pas toujours la compétence. Ces qualités pratiques et efficaces ont grandement fait défaut au début de la guerre, tandis qu’au point de vue purement technique, ce qui a le plus manqué, c’était l’habitude de la radioscopie et la connaissance des principes de localisation. On rencontrait aux hôpitaux des médecins radiologistes très familiers avec la radiographie, mais n’ayant jamais fait une radioscopie, ne pouvant ni régler ni faire fonctionner sans aide l’appareil dont ils devaient se servir et ne connaissant aucun procédé de localisation. Il est juste de dire que, là comme ailleurs, l’effort individuel suppléa souvent au manque de préparation ; beaucoup de médecins surent acquérir les connaissances qui leur manquaient et perfectionner leur technique.

Si le personnel médical était insuffisant et, pour une part, insuffisamment préparé, le personnel subalterne de « manipulateurs » n’était guère constitué. Le manipulateur est l’aide qui fait fonctionner les appareils pour le médecin radiologiste ; c’est lui qui entretient l’appareillage en bon état, développe les plaques, manipule le porte-ampoule, répare les défauts de l’installation électrique. Son rôle est, en principe, celui d’un ingénieur technicien ; quand il est affecté à un poste mobile, il doit, comme le médecin, être particulièrement actif, habile et « débrouillard ».

Une confusion s’est d’ailleurs introduite, dès le début, dans la conception du rôle des manipulateurs. Il a fallu en donner, tout d’abord, aux médecins chargés des voitures et aux services principaux. Or, le personnel disponible se réduisait à un petit nombre d’infirmiers militaires ayant quelque connaissance des appareils. On chercha donc d’urgence les manipulateurs indispensables et on en trouva parmi les ingénieurs et les professeurs mobilisés dont quelques-uns étaient au courant de la technique, tandis que d’autres purent l’assimiler rapidement, grâce à leur instruction adéquate. C’est ainsi que les meilleurs manipulateurs furent désignés, pour la plupart, sur les indications fournies par le Patronage National des blessés : des physiciens qui, en territoriaux, gardaient les ponts et les voies furent acheminés dans les laboratoires de radiologie ou affectés aux voitures. Parmi ces hommes de haute culture, animés d’un grand désir d’être utiles, beaucoup devinrent des opérateurs de premier ordre et s’appliquèrent à acquérir la technique de la radiologie de guerre, tout en complétant leurs connaissances en anatomie. Et bien qu’en principe, ils n’eussent jamais dû opérer autrement qu’en aidant les médecins radiologistes, néanmoins en pratique, devant la pénurie de ces derniers, ils ont souvent été seuls à assurer le service radiologique d’une formation sanitaire, cette charge leur ayant été confiée par le chirurgien ou le médecin chef qui avaient apprécié la valeur de leur collaboration.

De même, entre les manipulateurs affectés aux voitures radiologiques et les médecins chargés de celles-ci, il s’établit dans certains cas, une collaboration si étroite, qu’en cas de travail extrêmement soutenu, le service était assuré totalement et alternativement par chacun d’eux.

On voit, par ces exemples, comment le rôle du manipulateur, dans le cas de la radiologie de guerre, a pu subir une extension qui allait parfois jusqu’à une indépendance de travail presque entière. Cet état des choses qui eût été entièrement anormal en temps de paix, était lié aux conditions dans lesquelles les médecins chefs des hôpitaux et les chirurgiens sont entrés en relation avec la radiologie. Ceux-ci, tout au début de la guerre, n’avaient, en général, qu’une confiance très limitée dans l’utilité de la radiologie. Parfois, ils en refusaient ouvertement le secours, par crainte d’encombrement et de perte de temps. Le plus souvent, ils la considéraient comme applicable dans les grands centres seulement, à l’arrière du front, conformément à l’opinion adoptée alors par la Direction du Service de Santé.

Il ne suffisait pas, à cette époque, d’offrir l’appareillage radiologique aux hôpitaux : toute une éducation était à faire. Dans des hôpitaux du front surchargés de blessés, tel chef de service n’acceptait pas l’installation de rayons X, parce qu’il la considérait comme un luxe et parce qu’il n’en réalisait pas l’efficacité bienfaisante.

Pour peu qu’au premier essai d’adjonction d’un service radiologique à une formation les résultats se soient montrés médiocres, le scepticisme se trouvait augmenté. Si, au contraire, quelque opérateur actif et intelligent, tantôt un médecin, tantôt un manipulateur, tantôt quelque particulier civil, professeur, ingénieur, pharmacien, élève d’une école supérieure, — réussissait à rendre quelques services réels au moyen d’un appareil radiologique parfois bricolé à grand’peine avec des éléments disparates, — aussitôt la confiance la plus complète venait remplacer les préventions ultérieures. Dès lors, l’avenir de la radiologie était assuré dans cette formation, à condition de bénéficier des services de celui qui en avait fait reconnaître les bienfaits ; tout changement paraissait devoir être funeste au fonctionnement du nouveau service. C’est seulement avec le temps et avec le développement des compétences que ce point de vue très particulier fut peu à peu abandonné et que commencèrent à se faire sentir les effets d’une organisation centrale qui se constituait peu à peu à la Direction du Service de Santé.

J’étais moi-même chargée de la direction du Service radiologique de la Croix Rouge (U. F. F.), et j’avais, de plus, assumé auprès du Patronage National des Blessés, la tâche d’établir, aux frais de cette Œuvre, des installations radiologiques, partout où il y en avait un besoin urgent. À ce double titre, j’ai pris part à l’effort des premières années et j’ai accompli, dans ce but, dé nombreux voyages, transportant presque toujours du matériel radiologique, soit en voiture, soit en chemin de fer. Ces voyages comportaient généralement l’installation provisoire ou définitive d’appareils et l’examen des blessés de la région. Mais ils permettaient, de plus, d’acquérir une documentation sur les besoins les plus urgents de la région considérée et sur les moyens propres à améliorer la situation.

Il était facile de constater, en particulier, que le personnel compétent faisait presque toujours défaut. Il fallait faire par ses propres moyens l’installation des appareils et quand, celle-ci venait d’être établie, il était presque toujours nécessaire d’en expliquer le fonctionnement dans tous les détails soit au médecin soit à quelque manipulateur de bonne volonté et d’intelligence vive qui, au prix d’un travail intensif, assimilait rapidement cette technique nouvelle pour lui.

Au cours de ces voyages j’ai été très frappée de l’admiration que les médecins et les chirurgiens des hôpitaux, manifestaient fréquemment pour la vision radioscopique que pouvaient leur offrir les appareils mis à leur disposition. Plusieurs d’entre eux affirmaient qu’ils n’avaient « jamais aussi bien vu », et que l’appareillage devait être exceptionnellement parfait. Or les appareils, quoique effectivement bons, étaient d’un type normal, et la facilité de vision ne tenait qu’au réglage qui pouvait être réalisé par toute personne bien au courant des appareils, tandis que, dans la région, on n’avait vu jusque-là que des appareils en fonctionnement défectueux, maniés par des personnes insuffisamment documentées. Par exemple, dans une localité importante, où je m’étais rendue pour installer un appareil, le service avait été fait jusque-là par une voiture radiologique, dirigée par un médecin qui n’employait jamais de soupapes ; l’ampoule fonctionnait donc dans de mauvaises conditions et l’on ne pouvait rien voir à la radioscopie. Il m’arrivait aussi d’être appelée d’urgence dans quelque localité isolée pour remédier au mauvais fonctionnement d’un des appareils radiologiques du Patronage : il suffisait parfois de manipuler l’appareil pendant une heure pour rétablir le fonctionnement normal ; seul, le réglage faisait défaut, alors qu’on croyait le transformateur percé et l’ampoule détériorée.

On peut donner des exemples analogues, en ce qui concerne la pratique des localisations. Une manipulatrice, placée depuis peu de temps dans un hôpital, ayant localisé un éclat d’obus qui avait traversé en le broyant le fémur d’une cuisse, le chirurgien qui avait eu à se plaindre de son radiologiste précédent, ne voulut point chercher l’éclat d’obus du côté où on le lui avait indiqué comme accessible, mais le chercha d’abord du côté de la plaie. Ne le trouvant point, il se décida à faire l’exploration de la région indiquée par l’examen radiologique et retira aussitôt le projectile. Il ne fit aucune difficulté pour reconnaître que s’il n’avait pas suivi l’indication, c’est qu’il n’avait accordé aucune confiance à la localisation ; par contre, depuis cet événement, il se montra aussi confiant qu’il avait été prévenu précédemment.

On peut dire, d’une manière générale, que dans les premiers temps, les chirurgiens qui trouvaient un projectile dans la position exacte où il avait été localisé, manifestaient un étonnement et une admiration, comme à la vue d’un miracle. Il n’est pas douteux que ce ne fût là un résultat du manque général de compétence et d’adaptation, et cet état de choses ne cessa qu’avec l’extension de la radiologie et l’établissement d’une collaboration entre les radiologistes et les chirurgiens.

Signalons enfin, que si un manipulateur n’ayant pas fait d’études médicales, ne peut et ne doit pas remplacer un médecin, néanmoins, dans le cas spécial de la radiologie de guerre la collaboration entre un manipulateur et un chirurgien, tous les deux intelligents et habiles, pouvait suffire pour les besoins du service. Les opérations radiologiques à effectuer avaient souvent un caractère principalement géométrique, tandis que dans la radiologie du temps de paix le radio-diagnostic médical joue un rôle prépondérant.

L’extension constante des services radiologiques pendant la guerre exigeant impérieusement une formation de personnel correspondant, un enseignement pour les médecins radiologistes fut créé à l’hôpital militaire du Val-de-Grâce sous la direction de M. le Dr Béclère. Le nombre de médecins, qui suivirent cet enseignement et reçurent des affectations aux services radiologiques de guerre, fut environ 300 ; n’étant pas en nombre suffisant pour suffire à tous les besoins, ils furent, en général, envoyés aux armées.

Une école de manipulateurs fut également créée par le Service de Santé ; y étaient admis seulement des mobilisés appartenant à des classes relativement anciennes. Le recrutement laissait, en général, à désirer, en ce qui concerne les aptitudes nécessaires pour recevoir cette instruction spéciale. L’école forma quelques centaines de manipulateurs tous utilisés dans les services radiologiques des armées et du territoire.

Malgré ces mesures, la pénurie de personnel restait extrême et l’on ne pouvait satisfaire aux besoins. Ayant pu me rendre compte de cette insuffisance qui menaçait de rendre inefficace l’extension des services radiologiques et la création de postes nouveaux, j’offris au Service de Santé de créer à l’Institut du Radium une école de manipulatrices choisies parmi les jeunes filles ou jeunes femmes reconnues aptes à assurer ce service après avoir reçu une instruction convenable. Cette proposition fut acceptée, et l’école fut organisée, en relation avec un enseignement pour les infirmières militaires qui fut établi en même temps à l’hôpital Edith Cavell, sous la direction de la regrettée Mme Girard-Mangin, Docteur en Médecine.

L’enseignement était donné par séries comprenant chacune environ 20 élèves. En raison de l’urgence des besoins, la durée des cours d’une série était limitée à six semaines ou deux mois. En revanche, l’enseignement était très intensif, les élèves étant occupées pendant toute la journée. L’enseignement comportait une partie théorique, comprenant les notions élémentaires indispensables (électricité, courant électrique, mesures de courant et de potentiel, phénomènes d’induction, appareillage radiologique, théorie du fonctionnement des ampoules et des soupapes, méthodes d’observation radioscopiques et radiographiques). La partie pratique de l’enseignement consistait en manipulations qui familiarisaient les élèves avec tous les détails du service radiologique dont le principe était exposé dans le cours théorique.

En outre, un enseignement élémentaire d’anatomie et de lectures de clichés radiographiques était adjoint à l’enseignement technique.

Le recrutement était assez varié. L’École recevait les infirmières militaires dont la demande d’admission avait été approuvée par leurs chefs de service ; elle accueillait également des infirmières de Croix Rouge envoyées par la Société dont elles faisaient partie. Enfin, un appel fut fait à des jeunes filles ou jeunes femmes qui pouvaient, sans être infirmières, suivre les cours pour devenir manipulatrices de radiologie dans les hôpitaux militaires. Le niveau des connaissances des candidates n’était pas uniforme ; toutefois, un nombre assez grand d’entre elles possédaient une instruction assez solide, primaire ou même secondaire.

On pouvait se demander ce qu’il serait possible d’obtenir d’un enseignement technique très spécial et comprenant des notions scientifiques assez délicates et difficiles, cet enseignement s’adressant à des élèves d’un niveau atteignant rarement celui du baccalauréat ou du brevet supérieur. L’expérience montra que, à condition de donner à l’enseignement une forme très pratique, on peut adapter les notions essentielles de manière à les rendre parfaitement assimilables pour les élèves auxquelles elles s’adressent. Celles-ci en tirent, d’ailleurs, un profit proportionnel à leur instruction et à leurs capacités.

L’école eut un succès presque inespéré et forma depuis l’année 1917 jusqu’à la fin de la guerre environ 150 manipulatrices qui reçurent des affectations immédiates, principalement dans les Services du territoire ; quelques-unes, cependant, obtinrent sur leur demande des affectations aux services des armées. Elles donnèrent, en général, toute satisfaction par leur travail. Quelques-unes se trouvèrent même obligées d’assurer un service radiologique en l’absence de médecins radiologistes, et firent face à cette tâche avec un effort si consciencieux qu’elles méritèrent l’approbation et la confiance entière de leurs chefs de service.

L’expérience ainsi faite semble très concluante. Il n’est pas douteux que le métier de manipulatrice en radiologie convient parfaitement bien à des femmes d’instruction moyenne, à condition qu’elles aient de l’intelligence, de l’activité et une certaine capacité de dévouement indispensable dans les relations avec les malades.

Encouragée par les résultats obtenus, la Direction du Service de Santé a décidé la continuation de l’enseignement après la guerre, afin de pouvoir disposer d’un personnel de manipulatrices pour le service de radiologie des hôpitaux militaires en temps de paix. Ce service, considérablement réduit par rapport aux services de guerre, est cependant beaucoup plus important que celui d’avant-guerre, par suite de la conception nouvelle du rôle de la


Planche XVI
Salle de travail à l’école des manipulatrices en radiologie.



radiologie sur laquelle je reviendrai plus loin. Par un accord établi avec le Service de Santé, l’École de Radiologie des manipulatrices continue à fonctionner provisoirement à l’Institut du Radium. La planche XVI représente l’une des salles de travail de l’École.


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